Whistler, Tocqueville et démocratie, par Alain Gagnon…

28 avril 2016

Actuelles et inactuellesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

James Abbott McNeill Whistler. Whistler refusait le droit de parler peinture aux archéologues qui, disait-il, « passent leur temps à déterminer les lieux de naissance d’inconnus », aux critiques d’art qui, disait-il encore, « déchiffrent les tableaux comme s’il s’agissait de romans à clé », aux dilettantes qui n’y connaissent rien et suivent la mode. Seuls, estimait Whistler, les peintres parlent intelligemment de la peinture. (Michel Déon, Lettres de château)
À rapprocher d’une autre citation de cet artiste (Whistler) que je me répète : Art happens !

*

La soif de transcendance, ce tropisme de l’esprit vers la spiritualité, la recherche de sens, est aussi prégnante chez l’humain que les autres besoins fondamentaux. Des gens et des organisations ont profité de ce penchant pour asservir et s’enrichir. Ce n’est pas là une raison de balancer toute tradition religieuse, tout culte individuel et collectif. On le fait pourtant. Ça s’appelle jeter le bébé avec l’eau du bain.

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alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecAlexis Tocqueville parlait déjà en ce sens. Ce qui fait la vigueur d’un peuple, ce sont ses institutions communales – Conseils municipaux, Commissions scolaires, Agences de Santé, Municipalités régionales de comté, Conseils régionaux des élus, Conseils d’administration d’hôpitaux… Ce sont elles qui permettent l’exercice réel des droits et devoirs des citoyens, et, conséquemment, leur responsabilisation. La centralisation tue ces institutions locales, tue l’initiative et asservit.
Au Québec, dans les années 60, on a commencé par dépouiller les commissions scolaires de leurs pouvoirs. Pour ce, on a utilisé l’argument pécuniaire et celui de l’efficacité. « Vous avez le choix d’accepter ou non nos mesures, mais… » L’argent à la clé. Quant aux CA des hôpitaux ou CIUSSS, ils gèrent à peine 15 % de leurs budgets. On a transformé ainsi tous nos organismes locaux en boîtes postales, en courroies de transmission des diktats ministériels. Ce qui a gonflé la fonction publique et éloigné le citoyen d’affaires qui le concernent au premier chef. Les décisions devinrent-elles meilleures ou pires ? Il faudrait faire du cas par cas. Mais une chose est certaine : on a réduit ainsi l’initiative régionale et municipale.
Il est facile aujourd’hui de fermer, entre autres, les Commissions scolaires sous prétexte de la faible participation aux élections : les électeurs ne prennent plus la peine de se déplacer pour élire des commissaires qui n’auront aucune décision d’envergure à prendre. Je me suis plaint une fois, comme parent, pour me faire répondre : « Le ministère a décidé que… » dans un soupire d’impuissance.
C’est comme ça qu’un peuple se déresponsabilise, s’atomise, s’individualise et devient un troupeau de plus en plus facile à mener.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Bêtise et suffisance, par Jean-Pierre Vidal…

27 avril 2016

Apophtegmes

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161. — Vous voulez faire d’un être humain un consommateur, c’est-à-dire quelqu’un qui ne vive que du désir de votre production, enlevez-lui la faculté de penser. Les médias s’y emploient jour après jour.

162. — Le mal et la bêtise ne peuvent que prévaloir. Parce qu’ils sont plus faciles. Et surtout infiniment plus rapides.

163. — Le XXe siècle aura connu, malgré le discours officiel des publicistes et des médias, le rétrécissement progressif, mais de plus en plus accéléré de la sphère individuelle. D’abord, rien n’est plus important que ma propre vie : voilà pourquoi nous n’avons plus d’armées ; seuls les terroristes et les gangsters sont prêts à mourir. Ensuite, rien n’est plus important que mon intérêt : et c’est ainsi que nous n’avons plus de projet social ; les sectes et les groupes d’achat sont notre seul espace collectif. Enfin, rien n’est plus important que mon intérêt immédiat : dès lors l’éducation nationale est partie en fumée ; nous ne prenons plus la peine d’apprendre que des gestes sportifs et des habiletés comptables. Notre moi est obèse, mais ne contient plus que le vent de notre inanité et le gras de notre suffisance.

164. — La rapidité obligatoire, la circulation folle et quasi policière (« circulez, y a rien à voir ») ont pour résultat qu’il faut consommer les livres quand ils sortent sous peine de ne plus jamais les retrouver sinon dormant dans l’ennui des bibliothèques publiques.

165. — Au cours des siècles, l’éducation morale a appris aux individus à assumer les conséquences de leurs actes. Aujourd’hui, le conformisme médiatisé qui tient lieu à tous de morale montre à chacun comment se défiler des conséquences de ses démissions.

166. — Toute œuvre est toujours un extrait de dimensions variables d’un tout non seulement improbable, mais même impossible.

167. — Imaginer l’avenir raccourcit le présent et ossifie le passé. Mais ça s’appelle vivre, aussi.

168. — Si la bêtise s’étale partout c’est que dans sa façon d’apparaître elle se montre couramment plus spectaculaire que l’intelligence et surtout plus rapide, non pas à agir puisqu’elle ne fait que béer, mais à se dévoiler dans toute sa nudité crasse et heureuse. Et l’hypermédiatisation multiplie encore ses pouvoirs, la diffusant, la répercutant, la faisant germiner comme le virus qu’elle est.

169. — Les religions ont toujours aménagé l’espace de Dieu en ménageant les hommes, comme si le Verbe n’était qu’un petit problème de conjugaison ; maintenant elles le gèrent comme un fond de retraite.

170. — La suffisance n’est jamais qu’une insuffisance qui s’ignore.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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L’auteur, humain, trop humain, par Clémence Tombereau…

26 avril 2016

L’auteur, humain, trop humain

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(Vanité de Damien Hirst)

Il est communément admis que l’auteur est, comme l’erreur, humain – on peut mettre en doute cette part d’humanité chez pas mal de personnes, mais ne commençons pas à tout questionner.

Cette qualité intrinsèque et cultivée par ses soins fait qu’il se sent capable, selon son talent, d’habiller avec des mots des pensées, des sentiments, des sensations, des âges de la vie. Il leur confectionne à tous un costume sur mesure, dans des matières nobles et néanmoins résistantes ; il taille, coud, découpe, brode, teint, crée parfois des patchworks pour que ces choses-là, plus subtiles que des corps, puissent s’engouffrer sans peine dans des robes fourreaux, des costumes trois-pièces.

La tristesse dans une robe dos nu.

Le naufrage du temps dans un costard cravate.

La joie en mini-jupe.

L’amour emmitouflé dans des lainages imperméables (il ne tient pas au lyrisme). Quant aux angoisses, il aime à les laisser à moitié nues, seulement enroulées dans de la soie. Qu’on puisse voir leur peau, sentir leur parfum aigre-doux, et deviner en transparence les drôles de courbes de leur drôle de corps.
La vue et le toucher sont alors convoqués. Sous les doigts, le mot peut être doux, rêche, glissant ou irritant – le champ des possibles est alors aussi vaste que le nombre de tissus répertoriés à ce jour. Pour ce qui relève de l’humain, les sens sont relativement faciles à convoquer par les mots.
Le drame essentiel de l’auteur réside justement dans cet état : il n’est qu’humain. Il ne sera jamais ciel, mur, arbre ou nuage. Il doit lutter de toutes ses forces pour glisser sous la peau de l’azur, pour se figer comme une brique, pour sentir en lui la sève d’un arbre qui est tout, sauf du sang, pour frôler l’immatérialité des nuées – et en tomber.

Dans ces cas précis, son humanité le dessert diablement. Il n’a plus qu’à s’en extirper, se défenestrer de l’humain.

Devenir brique, branche, cumulus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Catherine et les chats, un texte de Jeannoël Chouinard…

25 avril 2016

Catherine…

(C’est avec joie que nous accueillons un nouveau collaborateur, Monsieur Jeannoël Chouinard.  AG)alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Seule — son lit. Trois millions de chats multicolores montaient sur elle, l’escaladaient, qui se souvenait de tous leurs noms : Mistigri, Canouche, Xavier, Clairembart, Chachoutonne, Rocamadour, Antenne 2, Vaclav Havel… et tant et tant et tant. Pupilles bleues, oreilles noires, dos tachetés, un froufroutement, un chatouillis de vibrisses la pénétraient partout, hallucinaient son nombril, ses plantes. Des angoras espagnols, des ras argentés la frôlaient, la renversaient, l’alléchaient. Son esprit, dans son monde, chatoya !

Miaulements chuchotés, ronronnements imparables… Elle se lécha les mains, les deux gauches, les deux droites, et se toiletta, âme et conscience. Les oreilles d’abord, long, long, les oreilles. Tournoya dans sa tête un reflet de pensées, de lunatiques soleils d’automne, un frimas blanchissait les rives de la baie. La mort, si douce et si violente, murmurait dans ses veines et pulsait hors d’elle cette odeur d’humains qui la troublait. Des ombres de mots lâches tentaient de l’agripper. Elle se secoua d’un coup de patte, d’un mouvement d’épaules, pour houspiller ce fugace souvenir et se lécha à nouveau les mains, les gauches, les droites.

Le mufle, la tête, le cou, long tout cela. La multitude de chats reflua et la recouvrit à nouveau. Six millions et un chat, Cosahaque, effleurèrent son cou frémissant, elle s’alanguit. Elle feula doucement et s’étira un siècle, la lumière froide de février s’émiettait sur les blancs, les gris, les bleus, les noirs et les jaunes des échines molles qui caillaient d’engourdissement autour d’elle. Seule — mais neuf millions de chats, vivotant, elle vivifia sa vie et se vilipenda de ne pas vitrioler, ou vaporiser, son vicieux vociférateur. La douceur des fourrures, les iris verts la poussèrent aux ravins de la sérénité, vertige ! Dix mille bûches rougeoyantes glaçaient l’antique salon, mais des chats, des chats, des chats !

Sous l’étang glauque, douze millions de chatons en tutus se disputaient un casse-noisettes bouffant et collectionnaient les larmes de lapis-lazuli qui salaient ses yeux. Elle eut l’intuition d’aspérités jouant sur sa langue, doucement lécha encore, lécha ses jambes et pris sa décision, du moins le voulait-elle ? Pouvait crouler un système dément, pouvait crouler une enfance tenace, obligation lui échoyait de continuer ou de se transmuer.
Des queues fouettaient le vide, des griffes se rétractaient, on câlinait, des myriades d’yeux jaunes s’abattirent sur elle, elle s’abandonna.

Endormie sous quinze millions de matous dodus et confortables, elle se laissa toiletter et, par le chas ! elle vit ! Le silence des vibrisses ! Un soupir de Raminagrogros !! Des chuchotis chocolatés !!!
Alors, prisonnière du rêve ou de la réalité, ronronnante, des souvenirs de souris exécutant des entrechats compliqués sur un étang gelé, Catherine disparut — qui sait ? — dans un océan de Chartreux, de Manx, d’Abyssins, de Bleus russe, de Siamois, de Persans, de…

Notice biographique…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né un 14 décembre, je suis donc un Sagittaire, ascendant Capricorne.  Et Dragon selon l’astrologie chinoise, qui plus est.  J’ai passé ma vie adulte dans l’enseignement du français au secondaire et suis enfin retraité depuis 2011.  J’écris de la poésie depuis 1999 après avoir sévi dans la littérature de l’absurde, du fantastique et de la science-fiction alors que j’apprenais à écrire.  J’ai donc délaissé la prose fictionnelle pour la poésie et j’ai publié le recueil La Réalisatrice et ses bernaches aux Éditions Trois-Pistoles en 2004.  J’ai plusieurs autres recueils à mon actif dont vous trouverez les titres — et que vous pouvez lire — sur mon microsite du site lePhare de l’UNEQ.


C’est qu’y’a de l’avenir dans mes lignes d’écriture…, un slam de Sophie Torris…

23 avril 2016

Le slam de Sophie…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Approchez, approchez que je vous dise ma bonne aventure.
C’est qu’y’a de l’avenir dans mes lignes d’écriture.
J’ai de l’esprit plein ma boule de cristal, J’veux qu’on m’archive à la Bibliothèque nationale.
J’ai le pendule qui s’agite au-dessus mon premier chapitre, en une ronde infernale. Elle est là ma bonne étoile.

Mais voilà, même si j’ai la rime espiègle, j’ai pas les papiers en règle.
J’voudrais qu’on m’édite, mais j’dépasse pas l’incipit.
Pourtant, j’ai toujours fait attention à ma ligne. C’est que je veux faire impression.
Mais j’ai beau suivre les consignes, je reste papier brouillon.
Puis papier-mouchoir, car papier-cul souvent.
Croyez pas qu’on entre dans l’histoire en écrivant pour passer le temps.

Pour devenir papier musique, faut en avoir lu des classiques.
Suffit pas d’écrire sur du papier bulle pour que mon destin bascule.
Ça prend de la sueur pour devenir auteur.
Faut écrire sans esquive jusqu’à c’qu’ivresse s’en suive.
Gratter du papier jusqu’à l’érythème pour gagner son ISBN
Ça s’cultive la littérature, suffit pas de s’asseoir sur sa reliure.

Moi, j’écris encore dans la marge. Je germe, émergeante. J’essaie d’être à la page. Exigeante jusqu’à la rage. Papier mâché, recyclé jusqu’au petit matin froissé que rien n’alimente. Papier qui bourre dans ma déprimante.
Trafic perturbé sur l’ensemble de ma ligne, j’ai l’alphabet qui tremble dans ma poitrine. Et l’angoisse de la page blanche qui me pogne, comme l’ombre du noir vautour sur la charogne.

Mais, faut pas en faire toute une histoire. On devient vite papier buvard.
On absorbe les défaites, et on ressort les amulettes.
Approchez, approchez que j’vous dise ma bonne aventure.
C’est qu’y a d’l’avenir dans mes lignes d’écriture.

Et qu’on ne me dise pas que je suis une femme sans histoire. Je suis juste en phase exploratoire.
Les histoires qui ne tiennent pas debout finissent toujours par se coucher sur le papier
Un jour, j’en viendrai à bout, sans n’avoir jamais rien copié.
Je n’infiltre les lignes amies que pour nourrir mon propre combat
Si je me frotte contre leur papier émeri, c’est pour polir mon propre débat.
J’admire ceux qui ont réussi à écrire, tous ces écrivains qui chaque année font un tabac.
J’ai la plume au bout du fusil et je jure que je défendrai leurs droits.
Tous les jours j’écris à l’encre bleue de lys pour que mon rêve s’accomplisse.
Et quand j’aurai la mention copyright, faudra pas qu’tu m’exploites.
Sinon, j’te ferai copier 100 fois : Touche pas à mes droits !

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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En passant par Rome, un texte de Leila Zhour…

21 avril 2016

Sabines et autres…

(C’est avec plaisir que nous présentons le texte d’une nouvelle collaboratrice, Madame Leila Zhour.  Soyez la bienvenue au Chat Qui Louche. AG)

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L’enlèvement des Sabines par Picasso

D’après la légende, Les Romains contemporains de Romulus, ont eu, en ces temps reculés, un problème de population féminine. Déficitaires, ils étaient. Ils auraient donc prospecté des compagnes un peu partout autour de leur petit village. Ce n’étaient certes pas les voisins qui manquaient : les Albains, les Volsques, les Èques, les Étrusques, les Sabins….

Bref, nos chers Romains manquaient de femmes. C’est ainsi que la légende explique la première guerre de Rome, contre les Sabins et leurs voisins. La manière dont la demande fut présentée aux sabins est cependant fort intéressante. Écoutons le très sérieux Tite-Live :

(Traduction latine pur jus, à peine allégée par mes soins) : Romulus leur envoya une ambassade ayant pour mission de leur offrir une alliance avec ce nouveau peuple par le sang et par les traités. « Les villes, disaient-ils, comme toutes les choses d’ici-bas, sont chétives à leur naissance ; mais ensuite, si leur courage et les dieux leur viennent en aide, elles deviennent une grande puissance et un grand nom. Vous ne l’ignorez pas, les dieux ont présidé à la naissance de Rome, et la valeur romaine ne fera pas défaut à cette céleste origine ; vous ne devez donc pas dédaigner de mêler avec des hommes comme eux votre sang et votre race. » Nulle part la délégation ne fut bien accueillie, tant ces peuples méprisaient et redoutaient à la fois pour eux et leurs descendants cette puissance qui s’élevait menaçante au milieu d’eux. La plupart demandèrent aux ambassadeurs en les congédiant pourquoi ils n’avaient pas ouvert aussi un asile pour les femmes ? Car au fond c’était le seul moyen d’avoir des mariages acceptables.

Étonnant que les Sabins aient refusé, les arguments étaient tellement bons, n’est-ce pas ? On connaît la suite de la légende. Organisant des jeux en l’honneur de Neptune, les Romains en profitent pour enlever les filles des Sabins en leur promettant mariage, honneur, et surtout la garantie d’une descendance libre et non pas servile. Certaines ont dû être tentées. Quelle fut la part de violence réelle dans cet « enlèvement », à supposer qu’il y ait un fond de vérité dans cette histoire ? On ne le saura jamais. La vraie question est cependant la place des femmes dans la cité romaine.

Les femmes telles que les voyaient les Romains, en effet, sont de précieuses poulinières, et, à ce titre, elles auront droit aux honneurs. Continuons avec un Tite-Live légèrement remastérisé :

Les victimes du rapt partagent ce désespoir (avec leurs parents) et cette indignation ; mais Romulus en personne, les visitant l’une après l’autre, leur explique « que cette violence ne doit être imputée qu’à l’orgueil et au refus de leurs pères de s’allier, par des mariages, à un peuple voisin ».

Elles vont cependant partager avec les Romains leur fortune, leur patrie en tant qu’épouses et s’unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels en devenant mères. Elles doivent donc adoucir leurs ressentiments et donner leurs cœurs à ceux que le sort a rendus maîtres de leurs personnes.

Et de conclure (très fort ce Romulus) : « Souvent le sentiment de l’injure fait place à de tendres affections (syndrome de Münchhausen ?). Les gages de leur bonheur domestique sont d’autant plus assurés que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs qu’impose ce titre (on appréciera), s’efforceront encore de remplacer auprès d’elles la famille et la patrie qu’elles regrettent. » À ces paroles se joignaient les caresses des ravisseurs, qui transformaient la violence de leur action en amour, excuses toutes puissantes sur l’esprit des femmes.
Si j’en crois Tite-Live, il suffit donc de dire aux femmes qu’on les aime et le tour est joué. Ce sont d’indécrottables sentimentales un peu godiches, attachées à leur confort matériel. Très flatteur, j’adore.
Bon. Le temps de l’Antiquité est révolu, et je ne peux aujourd’hui juger ni condamner Tite-Live. J’ignore son environnement culturel, religieux politique, affectif. Trop de siècles nous séparent et ses paroles, si elles déplaisent à la femme d’aujourd’hui, restent des mots venus d’un lointain passé.

Ce qui me semble autrement plus grave, c’est que cette vision qu’une moitié de l’humanité a de l’autre perdure sans faiblir, quasiment sans prendre une ride. Il ne semble même pas nécessaire d’y changer une virgule, quand on entend certains. Cela peut sembler incroyable, d’autant que cette mentalité ouvre sur les mêmes conséquences : enlèvement, mariages forcés, réification des femmes, viols, etc. Les femmes sont restées une clé dans nos sociétés machistes, une clé qui fait peur, car gardienne d’un verrou ouvrant sur un espace de liberté et d’égalité dont personne ne veut.

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Adam et Ève de Cranach. Vers qui pointe le serpent ?

Les chrétiens ont véhiculé l’idée que la femme était un élément pervers nécessaire. L’humanité a besoin de leur ventre et de leurs ovaires bien que, faibles par nature, elles soient plus sensibles aux sirènes de Satan, donc facilement agents du mal. Il est impossible de les supprimer. Il fallait donc les contenir. Les circonscrire dans un cercle d’influence le plus restreint possible et, plus fort encore, leur faire admettre et accepter cette prison sociale. Si on y songe, il y a peu de pensée aussi dégradante qui celle-ci et pourtant aussi universellement partagée. Étonnant, non ? Pour parodier l’ami Desproges.

Greffé sur une longue tradition judéo-chrétienne coupée d’animisme arabe, l’islam, en spoliant Fatima de son héritage au bénéfice d’Ali parce qu’il était un homme, a confirmé son statut de bien meuble, précieux certes, mais toujours à surveiller, toujours inférieure en nature, en droits, en responsabilités, en libertés. La Femme, partout et toujours, est cet élément suspect, incontrôlable, qu’il convient de maintenir sous tutelle afin que rien de ce qu’elle est ni de ce qu’elle apporte (dot et descendance), n’échappe à l’homme. Quelques sociétés matrilinéaires existent de par le monde, bien sûr, et les Occidentaux s’en émerveillent, les étudient, essaient de comprendre comment c’est possible (je caricature à peine), sans pour autant trouver cela transposable. C’est simplement inconcevable.
Tout ce qui précède a bien entendu le défaut des généralisations. « Les femmes », « Les hommes », « Les Occidentaux ». Partout existent des féministes, partout existent des esprits qui ne voient en l’autre, quel que soit son sexe, qu’un égal, un esprit à part entière, libre et intelligent.

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Les quelques lycéennes qui ont pu s’échapper dès 2014

Cette mise au point étant faite, force est de reconnaître que la tendance ne va pas dans le bon sens. Pour quitter le sentier des généralités, il n’y a qu’à revenir sur le tristement célèbre enlèvement des lycéennes de Chibok, au Nigéria, en mai 2014. La boucle est ainsi bouclée. Quel que soit leur sort aujourd’hui, il est révélateur d’une mentalité « à la romaine » et ces jeunes Nigérianes sont les modernes Sabines d’un monde qui ne veut ou ne peut laisser aux femmes la place qui leur revient. Or, la réalité contemporaine est bien moins facile à enjoliver que la légende de Romulus. Rapt, viol, exploitation sexuelle et militaire, réduction en esclavage et j’en passe…
Plus soft, en France, dans les crises économiques répétitives qui ont pris la suite des trente glorieuses, on assiste régulièrement à des incitations (plus ou moins déguisées) en direction de la gent féminine pour qu’elle reste au foyer pendant que ces messieurs s’occupent du reste.

Très honnêtement, je ne pense pas que les femmes au pouvoir soient meilleures que les hommes. On en connaît d’honorables, on en connaît d’épouvantables, inutile de rappeler ici leurs noms. L’humanité dans son ensemble me paraît bien pauvre en générosité pour faire avancer le monde vers un avenir radieux de paix et d’équité, mais c’est là un autre débat.

Il faut en réalité demeurer vigilant et vigilante. Le statut des femmes, leur liberté, leur respect est l’affaire de toutes bien sûr, mais de tous aussi. C’est un combat. Il ne fait pas de chacune une Walkyrie hystérique telle qu’on aime caricaturer les féministes, mais il fait de chacune et chacun une vigie. Quand un supérieur hiérarchique parle mal à quelqu’un parce que c’est une femme, quand il est tout fielleux avec un autre parce que c’est un homme, on ne peut l’accepter. Les différences de salaires, les réflexions salaces, la discrimination au travail, ce n’est pas la violence de Boko Haram, mais c’est sous-tendu par le même mépris : le monde appartiendrait aux hommes et les femmes n’y sont qu’un mal nécessaire qu’on transforme en objet de plaisir, de divertissement, d’exploitation, selon l’époque, l’humeur ou la culture.

La moitié des hommes sont des femmes, comme le dit la boutade. La complémentarité est évidente, réelle. Refuser de l’admettre simplement parce qu’on a l’habitude qu’il en soit ainsi, c’est inacceptable. S’imaginer un instant qu’on est supérieur à l’autre pour une question morphologique, c’est tout simplement ridicule. Cela défie l’entendement et n’est justifiable par aucun argument. Strictement aucun. C’est juste, je le redis, une habitude multiséculaire. Rome n’avait certainement pas inventé le machisme et la misogynie, mais elle les a ancrés dans nos esprits, dans nos chairs parce qu’elle s’est appuyée sur l’écrit pour rendre pérenne son mode de pensée. En inscrivant dans l’Histoire, dans la Loi, dans la Religion, qu’un acte emblématique comme l’enlèvement des Sabines était légitime, excusable, et somme toute une bonne chose puisque Rome est devenue l’Urbs, cela a perpétué l’odieux, le pire de l’humain, et a rendu possible encore aujourd’hui des événements comme ceux de Chibok.

Je rêve qu’un jour le féminisme n’existe plus, perde sa raison d’être. Je rêve qu’être un homme ou une femme ne soit plus qu’une simple différence entre les êtres. Mais je sais pertinemment que pour que ce rêve prenne forme, c’est en soi qu’il faut agir, chacun, chacune, en traquant ces relents de mépris, de bêtise et d’indifférence. Chaque jour. Partout.

LZ

Notice biographique

Leila Zhour est née à Paris. Elle écrit des poèmes et des nouvelles. Elle a publié La nuit dévoilée, (poésie), alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecÉditions En Marge, Québec, 2000 ; Légendes intérieures, (poésie), Éditions de l’Ours blanc, Paris, 2002 ; Dans l’envers du silence, (poésie), Éditions de l’Ours Blanc, Paris, 2009 et Traces, L’Harmattan, Paris, 2014.
Elle a fait des études de littérature comparée et vit actuellement aux Comores, à Mayotte. La poésie reste son mode de création le plus cher, sa « voie », en quelque sorte.
On peut lire ses textes sur ce lien : https://www.facebook.com/LeilaZhour/


L’Ultima Genova, un texte de Clémence Tombereau…

20 avril 2016

L’Ultima Genova

 

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Crédit photo : A.L. ©

 

Marcher pour la dernière fois jusqu’à longtemps jusqu’à jamais peut-être dans ces ruelles rubans où les odeurs se mêlent Croiser une mouette une fresque presque presque effacée et chercher le repos dans le cœur calme et vert des palazzi secrets Dans les églises laisser les saints à l’agonie charmer tous les chalands La mer ne pas la voir mais la sentir présente dans le cri des oiseaux ou dans le souffle humide qui vient saler la peau Et le ciel surtout le ciel où les nuages ne se posent jamais longtemps voyageurs subtils sur les routes d’azur sur cette peau bleutée Le ciel toujours qui peine à glisser sa lumière sous les arches humides et dans les rues veineuses où des femmes attendent les marins de tous bords les exilés faciles Deviner les grues girafes qui espèrent la charge découpent le crépuscule de leur silhouette métal S’adosser aux murs ocres et roses dont la seule idée serait de rivaliser avec le ciel avec les rayons du soleil avec les aubes aux doigts rosés et le soir au sourire rouge

Les places ombragées ne seront pas bien tristes de ne plus me croiser et l’insolent soleil au détour d’une rue ne s’offusquera pas de m’attendre toujours Les volutes épicées du cuir ou des cuisines ne seront pas bien tristes de ne plus se jeter dans mes narines avides non rien dans cette ville ne souffrira ma perte mon départ mon absence

Je ne suis pas la mer je ne suis pas la mouette je suis une ombre errante sur les murs défraîchis entre statues marines aux muscles minéraux je suis un mouvement sur les pavés salis je suis un souffle court dans les courants marins dans les lueurs moirées de la ville rêveuse et cette iridescence se moque bien de moi je ne fais que passer je ne fais que goûter embrasser et étreindre la douce Genova
C’est la dernière fois que Gênes sous mes pieds déroule son corps de rêve et ses charmes étranges
Fini le phare fini les ondes souples qui bercent les bateaux

Voi ch’uscite lasciate ogni speranza

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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