Yvon Paré nous parle de Nancy Huston…

4 décembre 2016

Nancy Huston se penche sur l’acte créateur

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecCombien de fois, j’ai entendu des gens affirmer ne pas avoir le temps de lire. La vie est si trépidante, si folle qu’il ne reste plus d’espace pour ouvrir un livre, s’attarder à une oeuvre qui exige de la concentration. Ces mêmes personnes vous confient dans un salon du livre qu’ils rêvent d’écrire. Ces propos m’ont toujours laissé bouche bée.

Nancy Huston, dans «L’espèce fabulatrice», aborde cette question. Elle visitait une prison de Paris quand une détenue lui a lancé: «À quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable?»

L’écrivaine n’a su que répondre. Cette femme lui demandait pourquoi elle perdait son temps à écrire? Et pourquoi elle s’étourdissait à lire.

Madame Huston a noirci 200 pages pour répondre, démontrant que l’être humain trouve son sens, sa particularité et «son âme» dans ce pouvoir de créer des histoires.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecQu’on le veuille ou non, des fictions animent nos sociétés et occupent tous les bulletins de nouvelles. La croissance continue, la libre circulation des biens et des gens, la lutte au terrorisme, l’excellence et la productivité, la croissance de l’indice du bonheur dans la consommation constituent les volets d’une même fable. Certains tribuns préfèrent se boucher les yeux et les oreilles, répéter que l’on peut raser des forêts, brûler du pétrole sans compter, utiliser tous les fertilisants chimiques imaginables, polluer les eaux sans affecter l’environnement et la planète. Le réchauffement de la Terre rejoint les aventures de Superman dans leur esprit.

La lecture

Nancy Huston emprunte bien des méandres avant d’en arriver à la lecture et à l’écriture.
«Les pays où les individus ont le droit de retravailler les fictions identitaires reçues – le droit de changer de religion, de parti politique, d’opinion, voire de sexe – sont aussi les pays où sont écrits et lus des romans.» (p.178)

Un peu plus loin elle explique: «Plus on se croit réaliste, plus on ignore ou rejette la littérature comme un luxe auquel on n’a pas droit, ou comme une distraction pour laquelle on est trop occupé, plus on est susceptible de glisser vers l’Arché-texte, c’est-à-dire dans la véhémence, la violence, la criminalité, l’oppression de ses proches, des femmes, des faibles, voire de tout un peuple.» (p.180)

La lecture d’oeuvres de fiction aurait aussi un effet «civilisateur» sur les populations. Elle favorise l’autre point de vue, le respect, les comparaisons et les parallèles. Les États où on lit de moins en moins sont des pays où la liberté individuelle et collective perd du terrain.
«Tant dans son émergence historique que dans sa consommation courante, le roman est inséparable de l’individu. Il est intrinsèquement civilisateur.» (p.179)

Pas le temps

Pourquoi si peu de temps est consacré à la lecture au Québec? Il y a la télévision et le cinéma bien sûr. Le cinéma, je veux bien. On y invente des œuvres réfléchies, ficelées, exigeantes, proposant de nouvelles lectures de notre réalité. Signalons les films de Denys Arcand. Au théâtre, les œuvres de Robert Lepage, de Daniel Danis, Michel Marc Bouchard, Évelyne de la Chenelière et Larry Tremblay proposent un regard autre, décortiquent et permettent une «réflexion nécessaire», ouvrent des chemins et questionnent nos façons d’être.

Pour la télévision de «Paquet voleur» ou de «Loft Story», permettez mois d’avoir des doutes. Bien sûr, tout n’est pas parfait dans le monde de la fiction. On y trouve du pire, du meilleur et du jetable.

Lire, c’est comparer, bousculer, secouer des idées, se définir devant les dogmes dominants qui aspirent nos sociétés et marquent toutes les activités. J’imagine que l’on pourrait favoriser l’implication des jeunes en politique par la lecture dans les écoles. Avez-vous entendu quelqu’un pendant les dernières élections fédérale et provinciale proposer un programme de lecture? Est-ce pour cela que notre démocratie bat de l’aile, que la participation à ces mêmes élections ne cesse de reculer?

Il faut s’inquiéter devant le temps de lecture qui s’étiole au Québec comme partout dans le monde. La santé de la pensée et de la démocratie est touchée. Certains en profitent, soyez en assurés, pour imposer leurs fictions productivistes et irresponsables.

L’espèce fabulatrice de Nancy Huston est paru aux Éditions Actes Sud/Leméac.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, LeRéflexe d’Adam, Les Oiseaux de glaceetLe souffleur de mots.  Les récits de voyageUn été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Quand l’automne… un texte de Luc Lavoie…

3 décembre 2016

Quand l’automne

(Crédit photos : Luc Lavoie)

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Feuilles en sursis.
Nées d’une trop courte saison.
Elles tombent. Elles chutent légères des arbres mûrs qui partagent à nouveau ce qu’ils ont reçu de la terre.

C’est le début d’une longue léthargie. La nature qui composera bientôt avec la musique de la décomposition. Un prélude à une lente liturgie. Le temps fera son œuvre. Spectacle symphonique. Aux forts vents de l’orchestre dans un grand désarroi d’épinettes pareilles à des archets agités ; vibrations des cordes de Vivaldi. Sous la pluie drue qui martèle la rythmique. Mélodie d’une morne lenteur. D’où la lumière s’estompe. Au froid qui s’installe et qui glace le sang sève.

Peu à peu.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe sera le début du bain des fragrances. Portées par les courants d’air ; ces bouquets, qui exhalent dans les bruissements et les colorations, exciteront encore mes narines. Sous un soleil fade. La saison se commettra. Une fois de plus. Comme l’assassin revient sur la scène de son crime. On dira : C’est l’automne qui assassine l’été, puisqu’il rougit. Jusqu’à se pâlir jour après jour. Jusqu’à se tiédir dans l’aurore. Dans un quasi-évanouissement mortuaire.
La nuit, les cristaux de gel ; frimas et glaçons miroirs et fragments, multitudes de solitudes, auront paré de diamants tout le couvert forestier.

À la surface des étangs. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
Dans les sous–bois.
Aux grèves des lacs tranquilles.
Seul, sur les chemins de lots.
Derrière mes pas…

Ne nous froissons point surtout.
Les longs jours d’hiver suivront.
À nouveau…

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enchat qui louche maykan alain gagnon alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Corneilles et rouscaillage… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

1 décembre 2016

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

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Je parle souvent aux corneilles en marchant. Quand elles m’entendent du haut de mon balcon, elles rouscaillent. À cette hauteur, le son de ma voix est peut-être menaçant.

J’ai grand plaisir à converser avec elles. Cris doux, plaintifs, aigus, agressifs, cris courts, cris longs, cris de protestation… J’y perds souvent mon chinois.

Selon certains auteurs, il semblerait que les corneilles possèdent les rudiments d’un langage. Elles y parviennent en modulant l’intensité, les pauses et les séquences de leurs croassements qui ont tous une signification particulière.

Grâour grâour grâour grâour (pause) grâour grâour ! C’est un peu comme cela qu’elles proclament leur identité et leur droit de spoliation, à la manière ostentatoire des possédants de ce monde.

Cââ cââ cââ, crient-elles quand un chat se cache dans les parages. Cââ câââ câou cââ si c’est un oiseau de proie.

J’ai droit à un coa coa coa vigoureux quand, l’air désabusé, elles me voient revenir à ma cellule. Elles en remettent avec un tonique coac coac caac
suivi d’un percutant croââ crâr crâa crâr crâa, si je feins de les ignorer. « Oui, oui, leur dis-je, je vous ai comprises. » Kaâ koâ koâ, me répondent-elles, et dans un joyeux boucan, elles reprennent leurs conversations.

Au faîte des arbres, seule, la corneille se plaît à babiller. Ses chants improvisés me rappellent un phrasé de jazz.

« Désespère pas mon pompon ! » me disent-elles. Coa coa, me lancent-elles encore, suivi d’un coa, cro croââ. Crâr crâa, crâr, crâa, répètent-elles pensives avant de reprendre la conversation avec un tapageur koâ, koâ, koâ.

D’humeur instable, les corneilles peuvent être cinglantes. Leurs locutions incendiaires les rendent alors plus détestables aux oreilles de certains. Par temps de détresse, leurs cris résonnent en moi comme autant d’appels à l’aide des sacrifiés.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


À farfouiller dans les bottes de foin…, un texte de Myriam Ould-Hamouda

29 novembre 2016

À farfouiller… alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À farfouiller dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, nous avons oublié comme c’était rigolo de les défaire et de nous rouler dedans. Nous n’avions pas encore atteint l’âge de raison, et pas l’envie non plus de nous mettre sur la pointe des pieds pour le chercher, même si nous savions être de véritables cascadeurs quand il s’agissait de dénicher les tablettes de chocolat planquées toujours au même endroit : sur la dernière étagère du placard de l’entrée. Nous nous disions parfois que les adultes manquaient cruellement d’imagination, et puis nous éclations de rire et retournions vite construire un monde à notre démesure sans jamais nous coller sous les pattes assez de leur fatigue pour avoir envie d’aller nous coucher. Nous adorions grimper sur les bottes de foin même si ça faisait râler le voisin, mais nous nous en moquions bien, comme des aiguilles dedans, comme des trous dans nos pantalons et des accrocs du destin ; nous n’avions pas le goût pour la couture et nous n’écoutions jamais mémère qui s’échinait à nous apprendre à les raccommoder. Nous n’écoutions pas non plus le monde qui pensait nos épaules trop frêles pour porter tout le poids que la vie nous flanquait déjà dessus : nous étions des superhéros et le chocolat chaud et la brioche du goûter suffisaient à combler nos petits creux et à nous donner toujours assez d’énergie pour repartir à l’aventure.

Les adultes trouvaient la vie bien cruelle avec nous, quand c’était eux encore une fois qui manquaient atrocement de poésie quand ils ne saisissaient jamais tout ce qu’il y avait de beau dans nos yeux qui se perdaient parfois dans les nuages pour y chercher celui qui y était soudain parti en voyage. Ils scrutaient nos silences, armés de leur pince à épiler, pour y enlever les morceaux de terreur que nous étions trop occupés pour distinguer : toi tu jouais avec le chat dans le jardin, moi je faisais de la place dans la grange de pépère pour qu’il puisse y mettre un éléphant.

Le temps a filé entre nos doigts de mômes, nous avons grandi et voilà que c’est nous les adultes depuis ce matin. Et si tu savais comme je t’envie de derrière les carreaux sales de la cuisine, à te regarder jouer avec le chat dans le jardin, comme j’ai bien trop peur qu’il ne sorte les griffes pour te rejoindre et jouer avec vous ; mais comme je sais bien aussi que dans la grange même bien rangée il n’y aura jamais assez d’espace pour qu’aucun éléphanteau ne s’y sente jamais bien. C’est fou, tu ne sais pas, comme les morceaux de terreur qu’on ne voyait pas font de bruit dans la solitude. Et pendant que je farfouille dans les bottes de foin par crainte qu’une aiguille ne s’y soit faufilée, toi, tu n’as pas oublié comme c’était rigolo de les défaire ; et comme tu t’éclates à te rouler dedans, moi, je souris encore un peu.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’assassin sans nom, un texte de Chantale Potvin…

28 novembre 2016

L’assassin sans nom

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(Extrait du roman Le génocide culturel camouflé des Indiens. Ce roman raconte l’histoire d’un homme qui a fréquenté les pensionnats indiens, soit des institutions fédérales qui avaient pour mission de « tuer l’indien » dans l’enfant.)

— Aujourd’hui, monsieur, les autorités canadiennes vous accordent la chance de profiter d’une libération conditionnelle. Je suis là pour dresser votre évaluation psychologique et le rapport précédant votre nouvelle sentence.
— Je le sais.
— Cela ne vous réjouit-il pas de pouvoir sortir ?
— Si. J’en suis heureux. Cela indique que je fais preuve d’un comportement exemplaire, j’imagine.
— Que direz-vous au juge pour le convaincre, après que j’aurai déposé un rapport favorable sur vous ?
— Je ne lui dirai rien de précis. Peut-être lui lirai-je des bouts du Petit Prince ! Je lui dirai que j’ai raconté mon histoire et que je l’ai écrite en écoutant le Requiem de Mozart, sa dernière œuvre, celle qu’il a composée avant sa mort, celle dont les voix et le chœur de la basse aux consonances chrétiennes m’ont inspiré l’âme pour que je puisse revivre les tourments de mon passé. Je murmurerai un des passages du Requiem à votre juge et ses sons humains qui soufflent des airs chrétiens teintés de mystère et de mort. Je lui chanterai de beaux airs, à votre juge, si vous voulez.
— Vous aimez la musique classique ?
— Durant mes années de prison, elle fut ma meilleure amie.
— Vous souhaitez demeurer ici, si je comprends bien ?
— Oui.
— Vous avez pourtant démontré tout ce qu’il faut pour bénéficier d’une libération conditionnelle. Vous pouvez être libre ! Comprenez-vous ?
— Oui, je comprends très bien, mais je ne veux pas sortir d’ici. J’y suis bien, c’est ma maison, c’est mon bonheur.
— Vous n’avez pas envie de liberté ? Vous n’aspirez pas à refaire votre vie ?
— Refaire ma vie ? Liberté ? Vous parlez de choses que je ne connais pas, monsieur. Je n’ai jamais connu la liberté, si ce n’est après avoir assassiné ce prêtre.
— Vous regrettez de l’avoir tué ?
— Absolument pas ! Jamais je n’éprouverai une once de regret pour avoir tué cet homme ; et, si j’en éprouvais un jour, je me tuerais moi-même, car je saurais que je suis gravement atteint.
— Vous n’avez pas envie de connaître une femme ? D’avoir une maison ? Des buts ? Un travail ?
— J’ai cinquante-trois ans et je veux finir ma vie ici. C’est ici que je suis heureux.
— J’ai lu votre histoire à quelques reprises. Elle m’a réellement beaucoup touché. Est-ce que vous me permettez de vous poser quelques questions ?
— Allez-y.
— Pourquoi ne vous plaignez-vous jamais ?
— Je me contente de raconter. Les plaintes atténuent la vérité.
— Avez-vous vraiment vécu toutes ces atrocités ou quelques-unes sont le fruit de votre imagination ou ont été vécues par d’autres ?
— Il est difficile d’inventer de pareilles agressions et encore plus difficile de se donner un rôle principal aussi humiliant. J’en ai par contre beaucoup caché.
— Comme ?
— Je préfère ne pas tout raconter, par souci de garder une partie de mon jardin secret, peut-être. Sans pouvoir vous expliquer pourquoi, je crois qu’il est préférable de taire certaines blessures et de les garder pour soi. Je ne pense pas qu’il serait utile, à moi ou à qui que ce soit, que je dresse la liste de tout, de vraiment tout ce que j’ai vu et vécu dans ces pensionnats. Je crois que vous en avez assez pour comprendre.
— Vous ne regrettez vraiment rien du geste que vous avez posé ?
— Non, j’ai été clair là-dessus. Si je le pouvais, je le referais et je m’arrangerais pour me sauver de cette église où je l’ai étranglé pour en tuer d’autres. À bien y penser, ce n’est pas assez d’un seul ! C’est là que se trouve mon seul regret, je crois. Pas assez ! Pas assez pour tout ce qu’ils m’ont fait subir. Pas assez pour Eruoma, pour Lily, pour mon autre sœur. Pas assez pour mes parents qui n’ont pas eu le droit de me voir grandir au rythme de leur amour et en conformité de leurs valeurs. Pas assez pour ces cent cinquante mille enfants autochtones. Pas assez, monsieur. Non, pas assez !
— Vous m’avouez carrément que vous tueriez à nouveau et de façon massive ? Je dois le noter dans mon rapport.
— Notez, monsieur, notez ! Allez ! Comme moi, utilisez votre plume vitriolique, vraie et sans détour. Notez, monsieur !

Je me levai.

— Attendez, monsieur, attendez, ne partez pas tout de suite. S’il vous plaît, me permettez-vous de vous poser une toute dernière question, juste par curiosité ?

Je regardai fixement l’homme en face de moi, lui signifiant par un léger signe de tête qu’il pouvait poser sa question.

— Pourquoi ne mentionnez-vous jamais, au grand jamais, votre nom ni même votre prénom, au fil de toutes les pages de ce long et généreux témoignage ?

Je l’observai longuement, plus d’une minute, il me semble. Je préparais ma réponse, je cherchais la formule lapidaire capable de caractériser exactement ma vie. Enfin, je lui répondis :

— Parce qu’on m’a volé mon identité. Je ne l’ai jamais retrouvée et ne la retrouverai sans doute jamais.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe n’ai plus prononcé un mot. J’ai marché lentement dans le couloir de la prison. Je me suis arrêté deux secondes pour larguer dans la poubelle toute la pile des documents canadiens qui auraient pu me donner la chance d’une libération conditionnelle. J’ai d’abord déchiré le haut d’une feuille que j’avais roulé en une petite boule. D’une pichenette, je l’ai projetée dans la direction de l’homme. Debout devant la poubelle, je me suis penché un peu et j’ai craché, comme si je me débarrassais d’un poison qui me brûlait la gorge. Après, je me suis redressé avec vigueur et j’ai continué ma route.

Avant de tourner l’angle du corridor menant à mon trou, j’ai vu l’homme ramasser la boule de papier au milieu du couloir et la dérouler. C’est alors qu’il a dû reconnaître la célèbre feuille d’érable rouge, emblème du Canada.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Remissa est somnium, un texte de Jean-Marc Ouellet…

27 novembre 2016

Remissa est somnium

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Tu n’as jamais été vaillant. Dès le début, alors que nous usions les bancs du collège, tu aimais dormir. C’était en troisième secondaire. Je venais de changer d’école. Je ne connaissais personne. Tu étais assis à la table voisine. Avachi sur ton livre, tu dormais. Exaspérée, la professeure de français, Madame Robichaud, te tapait la nuque.
̶ Morin ! Réveille-toi ! Dors la nuit, mon homme. Pas ici !
Ensommeillé, désorienté, tu levais la tête, ne sachant trop où tu étais.
̶ Qu’est-ce… euh… ah… pardon madame, balbutiais-tu.
Ton attention résistait un instant, puis Morphée t’ensorcelait de nouveau. Abattue, l’enseignante ne disait plus rien.

Tu te vantais de ne pas étudier. Tu te contentais de la note minimale que tu obtenais en copiant sur nous. Je le savais, je te laissais faire. Dans les travaux d’équipe, tu t’occupais du minimum, que je reprenais le plus souvent. Tu arrivais en retard, tu séchais des cours. Malgré tout ça, je suis devenu ton ami.

Le soir, j’allais chez toi. Tu vivais dans une grande maison. Ça me changeait du taudis de mes parents. Pendant que j’étudiais, tu t’écrasais dans un grand fauteuil et tu jouais à des jeux vidéo. Parfois, ton père t’appelait pour un service. Tu bougonnais à peine, tu ne répondais pas. Moi, je m’offrais. Je suis comme ça.

Tu n’as jamais changé. Jeune adulte, la paresse te submergeait. Éveillé, tu bâillais. Souvent, tu t’écrasais sur un divan, ou sur ton lit, et tu t’endormais. Tu flemmardais, rêvassais, cocoonais, procrastinais. Tu ne travaillais pas. Ton père te traitait de fainéant. Tu lui opposais que tu faisais preuve de prévoyance, que tu te reposais avant de te fatiguer. Quand on te traitait de paresseux, tu décochais le plus sérieusement du monde que le zèle tue plus d’hommes que la paresse*, ce proverbe corse, et que, de toute manière, tu travaillais fort pour être paresseux. Quand ta mère pleurait en te traitant de bon à rien, tu lui rétorquais qu’elle avait tort, que tu faisais un excellent paresseux. Tes parents qui subvenaient à tes caprices en ont eu assez. Ils t’ont foutu à la porte, non sans te payer un studio de luxe que tu as négligé. La crasse s’est accumulée, la vaisselle s’est empilée, les vêtements souillés ont moisi.

Or, toujours de bonne humeur, tu n’étais pas déprimé. Tu assumais ta paresse. Tu disais qu’elle était un mal nécessaire, qu’elle était indispensable à chacun, qu’elle ne demandait qu’à être surmontée et que ça prenait du courage pour la vaincre. Tu me parlais de tes nombreux projets. Voyages, sports, tournois de jeux vidéo, projets d’entreprises. Tu avais envie de faire tant de choses, mais tu ne faisais rien. Tu me lançais ce remissa est somnium**, qu’il fallait prendre le temps de prendre son temps, de rêver, que malgré tes projets et du qu’en-dira-t-on, tu avais l’audace de ne rien faire.

Je ne te comprenais pas.

On dit que la paresse et l’oisiveté sont contagieuses. Or, elles n’ont eu aucune emprise sur moi. Je n’étais pas comme toi. Je me suis éloigné. Je ne te voyais plus que rarement. Tu dépérissais. Blême, amorphe, ton débit verbal ralentissait. Jovial, tu te disais en forme pourtant, mais à l’évidence, tu n’allais pas bien. Tu aurais dû comprendre. La paresse ne mène à rien.
Six mois s’étaient écoulés. Je rencontre Wilfred, notre ami de jadis. Il me dit que tu ne l’invitais plus à votre mardi Warcraft. Il n’avait plus entendu parler de toi depuis des semaines. J’étais inquiet. Je décide de passer te voir. Je frappe à la porte. Tu ne réponds pas. J’ouvre et entre. Ton appartement empeste. Tu étais vautré sur le sofa.

― Ça va ? que je te demande.
Tu ne me réponds pas. Tu regardais au plafond, sans bouger. Une fois près de toi, tu tournes enfin la tête et tu me souris. Tu étais livide.
― Ça va ?
― Remissa est somnium. Je ne suis qu’un songe.
C’est là, à ce moment, que ça se produit. Tu fermes les paupières et lentement, ton corps se brouille, puis devant mes yeux, tu t’évapores. Tu n’es plus blême, tu deviens translucide. Petit à petit, d’une parcelle de chair à l’autre. Tu ne meurs pas, tu te dissipes, tu désertes le salon, la ville, le monde. Au bout d’un moment, tu n’es plus qu’une ombre. L’ombre d’une vie.

* Tiré du site Evene
** Traduction latine libre d’une citation, Le travail pense, la paresse songe, tirée du site Evene.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’hydre à deux têtes, un texte de Clémence Tombereau…

25 novembre 2016

L’hydre à deux têtes

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L’auteur regarde un film en bonne compagnie. Film intelligent, voire passionnant, rien de lénifiant, rien d’inintéressant. Selon toute vraisemblance, ses yeux fixent l’écran, suivent l’action, pupille dilatée lorsque le film effraie, sourire franc lorsque le comique éclot. Rien de plus normal, si ce n’est, parfois, un léger décalage, si infime que personne ne le remarque. Il rit un dixième de seconde après la blague, s’effraie un dixième de seconde après l’apparition du monstre, du tueur, du cadavre. Comme une sorte de Jet Lag, subtil, imperceptible et pourtant. Le cerveau de l’auteur est divisé en deux parties. L’une d’elles, celle qui fait bonne figure, réagit aux multiples stimuli extérieurs, correspond à une normalité évidente, des réactions saines, humaines, rassurantes. Cette partie est commune à tous les hommes. Bien en retrait derrière cette vitrine bien achalandée, mécanique, faite de réflexes qu’on oublie tellement ils sont ancrés dans les gènes, l’autre partie du cerveau tourne tourne, tourne sans cesse, réactive à tout, éclatant ses conclusions dans tous les sens, même les plus obscurs. Un mot. Une image rapide comme une voiture fonçant dans une ravine. Une voix. Un regard. N’importe quoi se fait prétexte au tourbillon frénétique qui ne mène qu’à une issue : l’écriture. La chose s’imprime dans la rétine et file directement dans cette mystérieuse partie cérébrale faite de boue et de génie ; la chose y va mécaniquement, inconsciemment, sans même que l’auteur ne s’en rende compte. Elle vient s’incruster dans le creuset sublime de la création, se mêle à tout, au passé, à la vie, aux sensations multiples de l’auteur, à ses rêves, à sa moelle, en un mot à son obsession terrible pour l’écriture. La chose – l’image, la voix, le regard, le cri – infuse directement dans ces obscurs méandres et, automatiquement encore, se trouve pressée, tournée, stimulée à l’extrême pour aboutir aux mots, à l’essence du monde.

L’auteur est là, tranquillement assis ; ses yeux suivent le film, l’action, les détails et au fond de lui comme au fond d’un récipient où une chimie fumante promet moult explosions, les choses qu’il voit deviennent mots, idées, roman. La route, la nuit, les phares, deviendront en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire une phrase sublime, une scène inoubliable, arrangée par ses soins dans le plus grand secret de son cerveau qui se prend pour un mage. Pendant un dixième de seconde, même si ses yeux fixent toujours l’écran, l’auteur n’est plus parmi nous : il se trouve sur l’Olympe, il se trouve dans les cieux somptueux de la création pure, il flotte bien au-dessus du monde, du film, des autres, ses semblables. Il flotte au milieu des mots et y nage avec délectation, enrobé par leurs liquides caresses. L’instant ne dure pas, si bien qu’il n’est peut-être même pas un instant, à peine un millième de seconde où l’éternité se niche, un rien qui lui fait toucher le ciel, les étoiles, l’espace inquiétant et charmeur, un rien qui le fait dieu et bien plus que ça. Les mots sont fixés, cloués peut-être sur le néocortex. La phrase s’imprime, noir sur gris, dans son cerveau qui, d’autre part, continue de fonctionner normalement. Il la répète mentalement une ou deux fois, comme un robot qu’il devient alors, et reprend tranquillement le cours de son activité, regarder un film. Fini l’instant. Fini l’envol. Jusqu’au prochain, sous peu.

Dans ces furtifs moments, on peut dire que l’auteur est perdu pour le monde, gagné pour la littérature et il ne rêve peut-être, au fond de lui, que de se noyer éperdument dans ces limbes subtils et tellement confortables.

Toi, cher ou pauvre lecteur, tu n’auras bien sûr rien remarqué. Tu auras vu un être qui regarde un film, qui semble même passionné par lui. Rien de fascinant. En surface. Tout se joue dans les obscures profondeurs de l’esprit de celui qui écrit.

Cet instant, ces instants se multiplient à l’envi dans le quotidien de l’auteur. Il est là sans y être, toujours ces coulisses en lui qui n’en peuvent plus de s’agiter, de froisser les costumes, tracer les maquillages de ce qui deviendra, plus tard, jamais peut-être, quelque chose de lisible.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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