Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

19 avril 2015

La femme fatale et l’éternel optimiste

Ava, l’indomptable séductrice

Tel que je le laissais entendre à la fin de ma dernière chronique, l’autobiographie dechat qui louche maykan alain gagnon francophonie l’actrice Ava Gardner s’est lue d’une traite. J’y ai pris un énorme plaisir. Publiée par Bantam en 1990, peu après le décès de Gardner, et compilée à partir d’enregistrements faits par l’actrice pendant deux ans, on y retrouve une foule de détails croustillants sur sa vie à Hollywood (sa relation platonique et tumultueuse, voire violente, avec Howard Hughes y occupe une très grande place), ainsi que ses trois malheureux mariages (avec Mickey Rooney, Artie Shaw et Frank Sinatra). Prenant la forme d’une confession où le lecteur a constamment l’impression de se faire raconter doucement une histoire à l’oreille, de manière très honnête et colorée, on y découvre une femme passionnée, peu ambitieuse, qui adorait la vie et qui n’avait aucune confiance en elle. C’est l’histoire d’une femme un peu trop belle dont les talents d’actrice ne furent jamais reconnus à leur juste valeur, et en lesquels elle-même croyait peu. C’est un livre cru, direct et honnête qui, j’en suis conscient, ne révèle probablement pas tout, mais se laisse lire tel un roman sur l’histoire d’une femme fascinante qui s’est trouvée au bon endroit et au bon moment, et a pu vivre ainsi une vie digne d’un conte de fées hollywoodien.

Mick Travis ou l’optimisme

J’ai fait connaissance récemment avec le personnage de Mick Travis, interprété par Malcolm McDowell dans trois films anglais réalisés par Lindsay Anderson entre 1968 et 1982. Je n’ai vu pour le moment que les deux premiers, c’est-à-dire If…. (1968) et O Lucky Man ! (1973).

Dans If…, Mick Travis est un étudiant au sein d’une école privée pour garçons qui est témoin de divers abus (psychologiques et physiques) envers ses camarades et lui-même de la part de leurs supérieurs. La tension monte lentement tout au long du film pour culminer sur des scènes d’une très grande violence qui ont marqué le public de l’époque et ont valu au film son statut d’œuvre culte. Le film traite de divers sujets – homosexualité, sexisme, le système d’éducation anglais, les classes sociales, etc. – avec un certain humour noir et une dose de surréalisme. La performance de McDowell, dont c’était le premier film, fut très remarquée, notamment par Stanley Kubrick qui lui offrit le rôle principal dans Orange mécanique peu de temps après. J’ai aimé ce film, mais pas autant que le suivant…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieO Lucky Man ! fut construit à partir d’une idée de Malcolm McDowell. Ne conservant du personnage que le nom, et ne faisant donc aucune référence au film précédent (ou presque…), le film nous présente Mick Travis comme un jeune employé naïf et idéaliste d’une compagnie de café, et à qui l’on confie la gestion d’un large secteur commercial au nord de l’Angleterre. Sur la route, Travis fera la connaissance d’une panoplie de personnages plus différents que les autres, et qui changeront sa vie de bien des façons. À la manière du Candide de Voltaire (auquel il fut souvent comparé), Mick Travis demeure toujours optimiste devant l’adversité, convaincu de la bonne foi des gens. Pour reprendre un passage d’une critique du site L’œil sur l’écran, le personnage de McDowell se heurte au cours du film « aux dessous du commerce, au nucléaire, au contre-espionnage, à la recherche médicale, à l’armée, au capitalisme international, à la justice, à l’Église, à la pauvreté, etc. ». C’est un film à l’humour omniprésent, mais un humour noir qui pose un regard critique sur notre monde moderne, et le film n’a pas pris une ride et m’a paru aussi pertinent aujourd’hui qu’il devait l’être à l’époque.

On y retrouve Helen Mirren, entre autres, et le film est ponctué de chansons d’Alan Price (ex-Animals), qui apparaît à l’écran avec son groupe pour interpréter les chansons, servant en quelque sorte de chœur grec, car les chansons commentent de manière amusante les actions de Mick Travis. J’ai adoré ce film. Tout simplement adoré. Il s’agit d’un film que j’aurai envie de voir et revoir plusieurs fois, et ce, malgré ses trois heures. Ce sont trois heures que je n’ai pas vu passer. Une œuvre immense qui restera longtemps avec moi.

Jusqu’à la prochaine fois, restez curieux !

Notice biographiquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma. Il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

17 avril 2015

La vie avait un goût de fraise et chocolat…

Nous n’avions pas pensé qu’elle irait aussi loin. Du fin fond des retranchements de son âme, elle s’était extirpée. Elle avaitchat qui louche maykan alain gagnon francophonie
refait surface et nous faisait grâce d’un sourire énigmatique. La jeune silencieuse avait mille secrets à dévoiler, mais commençait, ce matin-là, par le secret qui nous attirait le plus. Qui nous tourmentait. Elle avait emprunté à la Mona Lisa, sur le livre d’art de la bibliothèque de l’école, cet air de femme mystérieuse. Elle, qui ne levait jamais les yeux sur l’univers qui l’entourait, portait maintenant son regard sur nous quatre qui épiions le moindre de ses gestes.

Il faut se le dire, la jeune femme ne nous laissait pas beaucoup de chances. Nous étions quatre petits bourdons s’agglomérant autour de cette fleur prête à être cueillie et du haut de nos treize ans, gamins que nous étions, nous ne savions comment attirer sur nous ne serait-ce qu’un de ses regards de velours. Juchés sur les tabourets du comptoir, commandant notre deuxième milkshake, nous lancions des œillades enamourées vers la belle Lolita qui portait bien la queue de cheval. En sirotant notre récompense des chauds jours d’été, nous nous lancions des défis à relever et nos arguments bidon étaient accentués de bonnes tapes dans le dos pour exciter notre jeune testostérone. Des défis du genre : le premier à lui adresser la parole. Le premier à la raccompagner jusqu’à chez-elle. Et la crème de la crème, le premier à l’inviter à danser un slow chez Bigband Bar. Même si nous ne pouvions pas aller dans ce club, rêver ne nous coûtait pas la peau des fesses ! Mais chaque fois, nous nous dégonflions et, lorsque nous terminions notre dernier milkshake à la fraise ou au chocolat, nous détalions sur nos bécanes, avec le regret de ne pas avoir osé et la poussière du gravier qui dissimulait l’enseigne de notre resto préféré que nous quittions.

Et un jour, une chose étrange se produisit. Elle nous regarda avec ce sourire énigmatique et un peu coquin qui commençait à poindre sur son visage couleur fleur de vanille. Des quatre intrépides que nous étions, nous nous transformâmes en statues de sel, qui, de surcroit, auraient été dévastées par la vague. Moment fatidique. Lequel de nous quatre elle allait choisir ?

Jean était le plus grand et le chef de notre bande. Un beau prospect pour une fille qui cherche un garçon pour sa beauté, mais pas pour une vie de famille.

Peter était le plus grassouillet, mais le plus charitable. On pouvait compter sur lui pour nous sortir du pétrin, et Dieu savait comment nous savions nous y enliser. Maman disait même que nous avions beaucoup de talent.

Timmy était roux à cause de sa mère irlandaise et de son père écossais ! Les plus vieux de l’école le tabassaient à cause de cette couleur et il se faisait appeler « Poils de Carottes ». Il était un peu espiègle et tourmenté…

Moi, je me prénommais Philippe. Pas trop petit, mais pas très grand non plus. Cheveux bruns, yeux bruns. J’aimais faire des coups, je tirais bien de la fronde et je gagnais souvent aux billes.

Chacun pourrait faire un bon parti.

Alors qu’elle se dirigeait vers nous, notre cœur cessa de battre. Nous étions devenus, en l’espace de quelques instants, de dangereux adversaires. Je me voyais étrangler Peter avec une clé de bras que mon père m’avait enseignée.   Ou encore, casser le nez à Jean, si grand et si beau, pour le dévisager. Je me suis même imaginé ridiculiser Timmy en le traitant de tache de rouille et en lui baissant son pantalon devant elle. Je voulais triompher de mes rivaux pour qu’elle me choisisse !

D’un coup de pied, je fis pivoter le tabouret pour faire face au comptoir, fuir ce regard. Je faisais l’indépendant. Alors que j’entendais le son de ses pas dans mon dos, je sus qu’elle se dirigeait toujours vers nous quand, soudain, je n’entendis plus rien. Du coin de l’œil, je la vis sauter au cou de Jimmy qui venait d’entrer dans le resto. Lui, c’était le chef d’une vraie bande de motards avec blouson de cuir et sourire fendant. Elle ne riait plus, il l’embrassait à pleine bouche ! Il faut dire que Marilyne avait 19 ans et qu’elle était le fantasme de tous les gars de notre âge…

Et là, mes potes ont respiré de nouveau.

— Ça a passé à un cheveu ! s’exclama Peter. Je crois que mon cœur s’est emballé parce que j’ai entendu une sorte de grondement sourd !

— Gros balourd ! lança, Timmy. C’est ton estomac qui a fait ce boucan…

— Ouais, c’était près. Si Jimmy n’était pas arrivé, je suis certain qu’elle venait vers moi, affirma Jean en peignant ses cheveux saturés de brillantine volée à son père. Comment as-tu pu te retourner si vite, Phil ?

En soupirant, je répondis :

— Si elle s’était adressée à nous, les gars, ça aurait pu être dangereux !

— Et pourquoi ? me demandèrent-ils à l’unisson.

— Pour rien… dis-je en faisant pivoter de nouveau mon tabouret pour appuyer mes coudes sur la surface du comptoir et balancer mes pieds paresseusement.

Derrière la vitrine du restaurant, je vis la belle Marilyne chevaucher la superbe moto de ce Jimmy à la noix. Ils partirent tous deux dans un raffut terrible. Et seulement là, je compris qu’une fille ne valait pas la peine que je me brouille avec mes potes.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCet été-là fut le dernier de nos étés à nous amuser. L’école avait recommencé si vite et les années ont passé. J’ai rencontré une merveilleuse femme qui est devenue la mienne et j’ai eu trois beaux enfants. Mais parfois, nostalgique, il m’arrive de retourner à ce petit resto et y commander un lait frappé au comptoir. Dès les premières saveurs, je me souviens de la belle Marilyne et de mes potes. Combien la vie était bonne quand elle avait un goût de fraise ou de chocolat.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Chemin de fer et chocolat volé, un récit de Denis Ramsay…

16 avril 2015

Chemin de fer et chocolat volé…chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Puis on a abouti sur la rue Broke, une autre impasse.   Le bout de la rue s’arrêtait sur le chemin de fer, en haut d’une petite côte.  C’était notre porte arrière, celle que l’on prenait le plus souvent pour aller vers la plage Jacques-Cartier.  La plage Saint-Esprit était trop loin à pied, surtout que je n’avais que six ans.  Marcher sur la route des trains n’est pas évident.  Où marcher ?  Sur le rail ?  Pour s’amuser, quelques pas, mais pas comme technique de déplacement.  Sur les traverses ?  Pour moi et les petits pas de mes six ans, une traverse à la fois suffisait ; j’étais encore affublé de mes bottines orthopédiques brunes et laides.  On pouvait toujours marcher sur le gravier qui soutenait le tout, mais le sol inégal tordait les chevilles.  Mes frères ados préféraient le gravier ou l’herbe à côté.

Vous l’avez peut-être remarqué, le défaut majeur de ce type de chemin d’acier c’est que des trains l’utilisent !  Le premier qui voyait le train criait aussitôt aux autres : « Un train ! » Tout le monde se tassait et personne ne faisait la blague de crier au train pour rien.  Ça ne se faisait pas !  Le chemin le plus direct passait par le pont ferroviaire.  Par contre, juste avant que le pont ne rejoigne la rive de béton qui l’accueillait de l’autre côté de la rivière Magog, on passait par-dessus la balustrade et on rejoignait la rive en descendant suspendu à une clôture… Ça ne devait pas être assez compliqué de suivre les rails.  Peut-être un test de bravoure ?…  Et là, on arrivait à la plage Jacques-Cartier où on essayait de se faire bronzer sans se mouiller.  Car aucun de nous n’était amateur de sports nautiques ou d’une simple baignade.  On était juste une gang de ti-gars qui s’accaparait une table à pique-nique et un bout de gazon.  On avait un petit lunch : un sandwich chacun : deux tranches de pain, un morceau de pain de viande en conserve genre Kam badigeonnée de moutarde, et une grosse canne de pêches en morceaux pour la gang !  Je n’ai vu ma première vraie pêche que quelques années plus tard.  J’ai alors compris que ce fruit poussait dans les arbres et non dans les conserves.

Nous étions des rustres de la campagne, des mal dégrossis, un peu taillés à la hache de notre père bûcheron !  Mes frères faisaient des blagues grossières sur les filles qui passaient, puis, sans se rappeler qu’ils les avaient insultées la fois d’avant, tentaient de les inviter à s’asseoir avec eux lorsqu’elles retournaient à la plage.  J’étais partagé entre la fierté d’être avec mes frères et la honte d’être avec mes frères.

Vol de chocolat

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMa mère volait du chocolat à sa shop et mes frères volaient du chocolat à ma mère, avec ma complicité.  La politique de la Lowney’s était de laisser les employés manger tout ce qu’ils voulaient à l’intérieur de l’usine.  Ça coutait moins cher de les laisser s’empiffrer que de les surveiller.  Par contre, il était strictement interdit d’en sortir.  Ma mère avait remarqué que les gardes fouillaient rarement les sacoches qui contenaient des serviettes sanitaires, bien visibles sur le dessus quand l’employée ouvrait sa sacoche.  Elle ramenait du chocolat presque quotidiennement.  Parfois, me raconta-t-elle plus tard, elle payait son passage dans l’autobus de la ville en soudoyant le chauffeur avec du chocolat.  Elle nous donnait une barre chacun et plaçait le reste dans une grosse malle, du genre à présenter un compartiment en carton, tapissé du même motif que le fond de la malle.  Cette partie du haut, de quatre pouces de profondeur était pleine de chocolat.  Mes frères se demandaient comment l’ouvrir.  Car nous étions limités à une barre de chocolat par jour.  Et nous mangions encore bien maigre.  J’avais six ans et je leur ai dit : « Vous avez juste à dévisser les pentures en arrière. » Ainsi fut fait.  Vingt ans plus tard, alors que mon frère Alain, qui se qualifiait avec fierté de voleur, me fit un long discours sur le fait qu’un coffre-fort s’attaque par l’arrière, il ne se rappelait plus qu’un petit gars de six avait trouvé le truc avant lui.

Et le petit gars de six ans avait oublié qu’il se produisait quelque chose d’important ce jour-là.  J’allais avoir ma première paire d’espadrilles.  Je délaissais les grosses bottines brunes laides et orthopédiques qui semblaient avoir pour seul but de me faire marcher comme un canard, les pieds écartés.  Mes chaussures avaient toujours l’air d’être du mauvais pied.

Ma mère m’attendait au bas de notre immeuble.  Elle nous avait probablement vus de loin et avait descendu les trois étages pour en faire un événement public.  Un peu pour placoter avec les femmes qui passaient.  Ma mère aimait placoter.  Elle disait à toutes : mon dernier lâche ses bottines orthopédiques aujourd’hui.  Il se ramassa quelques mères et enfants pour assister à l’événement heureux.

— Envoye icitte toé ! cria ma mère dès qu’elle sut que je pouvais l’entendre.

J’accélérai le pas à la hauteur de ma curiosité, car je voyais bien qu’il y avait quelque chose à côté d’elle.  Des espadrilles !  Je fis mes derniers pas dans des bottines orthopédiques avec dignité, la tête haute, marchant lentement parce que j’étais fatigué.

— Enlève ça, ces bottines-là ! ordonna-t-elle.

Et je m’assois dans l’escalier, me déchausse prestement.  Elle s’amusa cruellement à placer un long silence qui crée le malaise.

— Ça va te prendre quelque chose dans les pieds maintenant.

Je regardai les espadrilles avec envie et découragement, ne sachant si elles m’étaient destinées.

— Essaye ça !

Elles étaient pour moi.  Je me suis immédiatement demandé qui les avait portées avant moi ? C’était des espadrilles en tissu noir avec des semelles en caoutchouc.  Je les laçai et fis bien attention de faire une belle boucle.

— Merci, maman !

— T’as rien remarqué ?

— Quoi ?

— Sont neuves !

— Merci encore plus, d’abord !

Je me levai et sentis mon pied léger.  Un couloir de vingt mètres s’ouvrit devantchat qui louche maykan alain gagnon francophonie moi sur le trottoir : j’ai couru mon premier sprint ; j’ai aimé ça.  Je suis revenu à la course.  J’ai pris ma mère dans mes bras.  Mes premiers souliers neufs, à moi !  Pour souligner l’événement, elle m’amena dans sa malle à chocolat pour me choisir une barre.  Elle n’était pas dupe et savait qu’il en manquait.  Il faut dire que quand Maurice et Alain la dévalisaient.  Ils prenaient quatre barres chacun, alors que je n’avais droit qu’à une barre pour ma job de « watcheux » ; c’est moi qui surveillais.  Alors, quand ma mère revenait de la shop, j’allais souvent la rejoindre dans la rue en criant : « T’as-tu du cocholat ?  T’as-tu du cocholat ? », m’attribuant une barre supplémentaire sans vergogne, car je trouvais injuste que mes frères prennent quatre barres et moi une… Des fois, on n’avait pas grand-chose d’autre à manger !

Notice biographique :

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Silences, une nouvelle de Dominique Blondeau…

15 avril 2015

 Silences 

              J’avais seize ans quand mon père me présenta Casimir Modovski. Lui en avait vingt-quatre. Pianiste d’originechat qui louche maykan alain gagnon francophonie polonaise, et déjà célèbre, un sourire triste sur les lèvres, dans ses yeux ronds et brillants. À l’énoncé de son prénom, je faillis pouffer. Casimir ! Casimir ! Comment pouvait-on… Le visage sévère de mon père mit fin à mon accès de moquerie.

            Depuis la mort de ma mère — j’étais une petite fille —, je devais à mon père des années insouciantes, le bleu et le rose de mon enfance, le vert et le mauve de mon adolescence. Pétri de souvenirs amoureux, il se laissait aller à de légitimes nostalgies. Ma ressemblance avec ma mère lui causait mille maux, mille joies. Je l’ai vu m’observer avec amour, aussi avec amertume.

            J’aimais l’été, les robes floues, les gens, les surprises. Mes cheveux roux se libéraient des plus jolis peignes. Mes yeux pers s’emplissaient de ferveur, d’émerveillement. Mes joues et mon nez tachetés d’éphélides surprenaient davantage mon père qui, fataliste, devait se réjouir ou s’indigner d’une pareille affinité.

            Ce jour-là, je fus happée par la sévérité de son visage, qui m’empêcha d’éclater de rire. Après que Casimir Modovski nous eut quittés, il me reprocha mon attitude insouciante, la désinvolture de mon adolescence. Puis, il s’accusa de m’avoir éduquée d’une manière trop faible… Pauvre papa, il m’aimait tellement ! Qu’aurait-il pu faire contre mon énergie bouillonnante, la vitalité que j’avais héritées de ma mère ?

            Filles et garçons de mon âge m’admiraient ou me rejetaient, m’adoraient ou me détestaient. Je les tolérais sans les comprendre vraiment, pas plus que je suivais le raisonnement de mon père lorsqu’il m’invectivait. Je me jetais à son cou. Il résistait un peu et concluait : « Tu sens bon le muguet ! » Signe de paix. J’étais à nouveau le portrait de mère qu’il chérissait à travers ma jeune vie.

            Casimir Modovski allait modifier notre houleuse affection. Mon père s’éprit de son intelligence, de sa modestie. Il s’éblouit de sa vocation musicale, de son érudition. Moi, je m’épris de son prénom. Chaque fois qu’il nous rendait visite, je le clamais sur tous les tons. Je distrayais Casimir, j’irritais mon père. Il le prévint que j’étais une jeune fille tyrannique dont il se lasserait. Coquets, mes yeux se repliaient vers le regard de Casimir, ils y décelaient de l’indulgence, de la bonté. Je me demandais pourquoi mon père ne s’était pas séparé de ma mère, le jeune homme devant se lasser de mes humeurs fantaisistes ? En fait, ma mère et moi, nous étions nécessaires à ces hommes lourds, démunis de ludisme.

            Je n’ai pas encore dit que mon père avait consacré une partie de son existence à la gorge, au nez, aux oreilles des humains. Ces choses-là ne m’intéressaient pas, je les trouvais répugnantes. Je visais une profession plus stimulante, j’étudiais pour devenir avocate. Mon père approuvait ce choix : « Tu as besoin d’un public, tu aimes les gens, c’est très bien. » Joyeusement, je ripostais que Casimir Modovski avait, lui aussi, besoin d’un public. D’une voix fatiguée, le regard lointain et vague, mon père soupirait que je ne pouvais comparer une profession à une vocation. Intriguée par cette lassitude inhabituelle, je n’avais pas ri.

            Il faisait chaud, j’optais pour une terrasse où je siroterais une boisson fraîche. Les cachotteries paternelles m’excédaient. J’en avais assez de la présence de Casimir, des qualités du grand pianiste. Je n’étais plus l’unique amour de mon père. Le charme qui émanait du musicien, plus que du jeune homme, l’envoûtait. Il n’était même plus question de ma ressemblance avec ma mère…

             Les années s’écoulaient, mon père vieillissait. Casimir Modovski parcourait le monde, la gloire à ses trousses. Entre les deux hommes, une correspondance s’était établie. Les journaux me suffisaient, ils me tenaient au courant de la carrière du pianiste.

            Je vivais dans la maison familiale. Ma profession d’avocate me comblait. Je voyageais. Quand je rentrais, je racontais les péripéties de mon déplacement. Empli d’une compassion débordante, le regard de mon père parfois me troublait. Vite, je détournais le mien. Je ne cédais pas : mon père devait s’ennuyer des absences prolongées de Casimir Modovski. Je n’avais ni le temps ni le désir de m’attarder sur les tournées triomphales du musicien, à travers le monde.

            Je fréquentais peu les salles de concert, je préférais le bavardage feutré, oisif, des galeries d’art. J’aimais les hommes et les femmes qui passaient dans ma vie sans s’y arrêter. Flamme, mercure, phalène, je ne voulais être que cela. Le silence dans lequel nous sombrions mon père et moi, était le chef-d’œuvre de Casimir Modovski. Je ne croyais pas si bien dire.

            Alors que nous partagions un dimanche printanier, campagnard, je lui dis combien cette saison m’exaltait. Le chahut des oiseaux dans les branches, le jeu des écureuils, leur jacassement. Le soleil et le vent. La musique de la nature dans mes oreilles me vivifiait.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’éclatais de rire. Mon père éclata en sanglots. Il me figea dans une terreur sans nom, je l’entourai de mes bras. Plus grand que moi, ses larmes coulaient sur mon front. Depuis longtemps, nous n’avions connu un tel embrassement. Je regrettais que le chagrin de cet homme âgé en fût la raison. Était-ce le souvenir nostalgique de ma mère heureuse dans ce décor champêtre qui l’assaillait ? Réplique de la seule femme aimée, avais-je ravivé quelque bonheur fugace ? Je ne savais plus. À moins que l’absence de Casimir Modovski… Casimir… Dans l’enchantement de cette journée, je n’avais pas pensé au musicien.

            Casimir… murmurai-je à l’oreille de mon père.

            Il défit notre étreinte. Regarda, écouta ce qu’il était possible de retenir de ce dimanche mélodieux. Il prit ma main, m’expliqua ce que mon égoïsme, ma stupide jalousie avaient refusé de voir et d’entendre.

            Avec des mots simples, la voix tremblante, il disait que depuis l’âge de vingt-quatre  ans, Casimir avait été menacé de surdité. Une surdité implacable que la chirurgie n’avait su vaincre. Il y aurait bientôt trois années que le pianiste s’était retiré dans sa propriété avec, pour ultime compagnie, un ami dévoué et un chien.

            Une fois, me confia mon père avec un sursaut d’orgueil qui m’étonna, j’ai fait le voyage jusque chez lui. Il a refusé de me recevoir. Oui, ajouta-t-il, me serrant contre lui, Casimir Modovski a choisi le silence, cette autre forme de la sonorité absolue.

 (Semblable à tous les articles publiés dans Ma page littéraire, ce texte est interdit de reproduction par la loi sur les droits d’auteur et sans l’autorisation de l’auteure, Dominique Blondeau.)

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnonInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Les loups, une nouvelle de Dany Tremblay…

13 avril 2015

Les loupschat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Chaque matin, Jonas passe devant la butte du loup. C’est comme ça qu’il l’appelle. Plusieurs semaines qu’il y voit la bête, sa silhouette se découpe à l’horizon. Tous deux s’observent jusqu’à ce que le soleil monte en altitude, que la bête lui tourne le dos et s’enfonce dans les bois.

Leur première rencontre a eu lieu au village. Jonas achevait sa tournée de journaux, le loup se tenait au bout de sa rue. Il a d’abord cru que c’était un grand chien. La bête le fixait de ses yeux jaunes. À force de la détailler, il a douté, ce n’était peut-être pas un chien après tout. Son grand-père lui avait parlé des bêtes sauvages. Dans son temps, disait-il, les ours n’attaquaient pas les hommes. Son grand-père prétendait que les humains bafouaient la nature et qu’un jour, ils paieraient pour ça. Jonas l’écoutait les yeux ronds.

Quand même ! Un loup dans son village ! Au bout de sa rue !

Face à la bête aux yeux jaunes, Jonas avait baissé le regard, fixé un point au bord du chemin, gonflé le poitrail pour paraître imposant. Il s’était éloigné avec lenteur. À reculons. Hors de vue, il avait couru, était entré en coup de vent. Sa mère avait crié de ne pas claquer la porte. Dans la cuisine, son père déjeunait. Il était passé sans rien dire, pâle comme s’il avait vu un mort, encore à se demander si c’était un chien ou un loup. Il y avait pensé toute la journée et le soir avait eu du mal à s’endormir. Le lendemain, il avait livré ses journaux la peur au ventre, se retournant tous les dix pieds.

Ensuite, sept jours ont passé sans qu’il rencontre la bête. Il a cru que, chien ou loup, elle était maintenant loin. À l’aube du huitième jour, au détour d’une rue, il l’a revue. Debout, elle le fixait. Jonas s’est illico transformé en statue. Après un moment, le loup a baissé les yeux, lui a tourné le dos, est disparu. De retour chez lui, il a cherché des photos de loups sur son ordinateur, les a examinées durant des heures.

Un loup ! Il avait rencontré un loup ! En plein village ! Deux fois !

Les jours d’après, plus de trace de la bête. Une autre fois, il a pensé qu’il ne la reverrait plus. Il se trompait. Un matin, sur la fin de sa tournée, elle se tenait sur la butte. Le soir, il a placé dans son sac à journaux une barre de fer, au cas, et décidé de ne parler de cette histoire à personne. On rirait de lui. Déjà qu’à l’école on le surnommait « Jonas dans la baleine ».

Depuis, il l’aperçoit sur la butte chaque matin. Mai et juin ont passé, juillet est entamé, au total, quatre-vingts matins qu’ils se rencontrent. Jonas marque chaque fois d’un trait le calendrier à la tête de son lit. Un après-midi, il calcule qu’il lui faudrait vingt minutes pour monter sur la butte. L’envie d’y aller le tourmente. Si la bête lui avait voulu du mal, elle lui serait tombée dessus depuis longtemps. Après quelques hésitations, il abandonne sa place sur la galerie. En chemin, il s’immobilise pour écouter les bruits. Ne lui proviennent que ceux des automobiles, de l’autre côté des arbres. Il a autrefois emprunté ce sentier avec son père, il se souvient du chant incessant des oiseaux. Pour l’instant, c’est le silence.

Au sommet de la butte, il a le souffle court. La peur, l’excitation d’avoir désobéi à son père, aussi parce qu’il a couru les derniers mètres. Il regarde au-delà où le bois s’épaissit. Il scrute la forêt d’épinettes, se répète qu’il est fou alors que ses pieds foulent le sol de mousse. Puis il les découvre. Plusieurs loups assis ou couchés au pied des arbres. À le fixer. Il avale de travers, recule d’un pas. L’une des bêtes se lève. Il maudit son audace. Elle lui semble immense. Elle va bondir, c’est une certitude. Il ferme les yeux, attend, rien ne se passe. Lorsqu’il les ouvre à nouveau, le loup aux yeux jaunes est là, fait mur entre lui et les autres. Il en profite pour dévaler jusque chez lui où il s’enferme dans sa chambre, le cœur battant, les jambes en flanelle.

Le lendemain, le loup est à sa place sur la butte. Jonas, qui n’a pas dormi, lui envoie un signe de tête. La bête l’a sauvé. Il est tenté d’en parler à son père. La crainte d’être puni le retient.

Quelques jours plus tard, il lit dans le journal qu’un loup a attaqué un cycliste. Désormais, s’il en parle, on le croira, c’est certain. D’autant que l’incident s’est produit près de la butte. C’est au milieu du repas du soir qu’il se décide et déclare que chaque matin il voit un loup. Il avoue aussi être allé au-delà de la limite permise, constaté qu’ils étaient plusieurs. L’un d’eux s’apprêtait à l’attaquer et celui aux yeux jaunes l’a protégé. Un interminable silence suit sa confession. Sa sœur sourit. Sa mère secoue la tête. Son père se dit que son gars ne manque pas d’imagination. Il lui rappelle l’interdiction pour les escapades du côté de la butte, du danger de se perdre en forêt. Il passera l’éponge pour cette fois, dit-il, mais lui intime de cesser de raconter ces histoires abracadabrantes.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes jours d’après, plus de loup, comme si la bête a deviné que Jonas avait parlé, rompu un pacte secret. Il continue de livrer les journaux, de surveiller chaque bout de rue, la butte. La bête demeure invisible. L’envie de retourner voir le tenaille. Un après-midi, c’est plus fort que lui, il emprunte à nouveau le sentier qui mène au sommet. C’est l’automne, le sol couvert de branches craque sous ses pas. Il n’a pas long à parcourir avant de les trouver. Des dizaines de loups. La grande bête s’y trouve aussi. On jurerait qu’elle l’attendait. Elle le fixe de ses yeux jaunes. Les autres derrière ne bougent pas. Ils sont ici pour rester, songe Jonas. Ils sont venus reprendre leur dû. Son grand-père l’avait prévenu. Malgré leur nombre, il est surpris de ne pas avoir peur. Pas autant qu’il l’aurait cru en tout cas. Il ne s’explique pas comment cela est possible, il croit entendre le loup dans sa tête, se dit qu’il devient fou.

Il rentre de son escapade désorienté. Personne ne le croira. Une pareille meute ! Sans qu’on l’ait attaqué ! Il ne doit pas parler de cela. S’il raconte que la bête a communiqué avec lui, on l’enfermera.

L’automne s’achève. Chaque matin, Jonas scrute la butte où la bête n’est jamais réapparue. Le soir, il sort sur la véranda, étudie l’horizon. Il lui semble que des milliers de yeux luisent dans le noir, regardent vers le village. Il se répète que ce sont des lucioles. Ses nuits sont agitées, peuplées de cauchemars. Il pense à eux sans cesse, a fini par parler d’eux à l’école, s’est aussi échappé à la maison. Il les a vus, il le jure. Ils sont des dizaines, des centaines même ! Un soir, après le souper, il sort une carte, l’étend sur la table. Regarde, dit-il à son père, autour de nous, c’est la forêt à perte de vue. On va être isolé du monde, papa. Ils vont nous encercler. Son père fronce les sourcils. Plus tard, il entend ses parents qui discutent. Au matin, sa mère le conduit chez le médecin. Jonas lui raconte son histoire de grand loup aux yeux jaunes. Le médecin conclut que la mésaventure du cycliste et les histoires du grand-père lui ont farci l’imagination. Il explique à Jonas que s’il persiste à raconter des choses pareilles, on doutera de sa raison et que… Jonas l’écoute les yeux ronds, aussi ronds que lorsqu’il écoutait les histoires de son grand-père. Il se promet de ne plus parler des loups.

Maintenant, il dort de moins en moins et les observe. Leurs yeux brillent dans le noir. D’une nuit à l’autre, ils sont plus nombreux.

Il ne fréquente plus l’école. Il livre ses journaux, passe le reste du temps dans sa chambre, à la fenêtre.

Il n’a pas peur, la bête aux yeux jaunes est là pour veiller sur lui, il en est certain.

L’hiver est proche.

C’est pour bientôt. Il le sait.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les trésors du Chat : Un récit de Louis Dupire…

11 avril 2015

Le cauchemar

 Le sommeil des gloutons leur fait quelques fois expier leurs excès de table. Sur leur couche chaude (sans jeu de mots), ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie se tournent et se retournent en proie à d’affreux cauchemars pendant que leur estomac irrité malaxe les ingrédients hétérogènes dont ils l’ont empli.

Dieu me garde, en ces temps de vie chère, du moindre accroc à la frugalité ! L’époque n’est plus où le carême cessait à Pâques ; il projette, hélas ! son ombre sur tous les repas de l’année. Les intempérances que j’avais commises étaient toutes spirituelles : j’avais mêlé la lecture des journaux à la lecture des fables de La Fontaine. Décidément, il est de ces mélanges contre lesquels l’esprit s’insurge. Je l’appris à mes dépens. Ayant regagné mon lit, la fermentation de mes lectures commença.

Un coin du Parc La Fontaine m’apparut (était-ce une relation avec l’auteur de mes fables ?). Sur l’herbe reverdie, des groupes d’enfants, si nombreux que mon œil n’en percevait pas la fin, s’amusaient bruyamment, loin des mamans et des bonnes. Soudain, un tramway vieux, poussiéreux, qui avait l’air de sortir du château Ramezay, vint s’arrêter, en faisant crier ses rails rouillés près de l’un des groupes juvéniles.[1] Je vois encore comment un certain petit bonhomme le regarda par-dessus son épaule sans se déranger, assis par terre et les deux paumes appuyées sur le gazon. Je prêtai l’oreille, car il me semblait ouïr une voix étrange. C’était, en effet, la voiture de M. Robert qui était douée de la parole. Je ne m’arrêtai pas pour m’étonner, vous savez qu’en songe on n’en a pas le temps, mais je tendis mon tube auditif. « Mes enfants, disait la voiture, vous êtes en bien grand danger dans cet endroit. Les automobiles vous menacent de toutes parts. Je sais, pour avoir entendu la conversation de deux chauffeurs, que vous serez massacrés jusqu’au dernier. Vous leur causez bien de l’ennui avec vos espiègleries. Tous les procès qu’ils s’attirent, c’est à cause de vous. Alors, il s’est ourdi une vaste conspiration et, en un seul coup, ils vont en finir avec votre gent turbulente. Dans quelques heures, par centaines et par milliers, ils envahiront ce parc, vous donneront la chasse entre les arbres, derrière les haies, jusque dans l’étang. Enfants qui désertez ma voie où vous étiez pourtant plus en sécurité, écoutez les conseils d’un vieillard. Je vous offre de vous transporter tous sur la montagne où les terribles autos n’ont pas accès. »

Les petits enfants se consultèrent et, malgré l’avis contraire du petit bonhomme tantôt décrit, ils acceptèrent à la majorité. Oh ! suffrage universel, voilà bien de tes coups ! Dès lors, entre le Parc et la Montagne, se mit à faire la navette le tramway vétuste. Quand il eut pris la dernière charge d’enfants, je me hissai derrière.

Sur le plateau du Mont-Royal, sous les arbres ombreux, on voyait l’herbe partout émaillée des vêtements clairs des tout petits.

J’allai me cacher derrière un arbre et, horreur ! je vis le tramway qui reculait, comme pour prendre son élan, puis, cette chose sénile, animée d’une vigueur que je ne soupçonnais pas, bondit sur une voie, perdue dans le gazon, avec un bruit sinistre de ferrailles. Cette voie, elle avait des méandres nombreux comme un ruisseau courant sous bois. Je ne l’avais pas vue d’abord. Elle passait, à certains endroits, au beau milieu des groupes insouciants des bambins.

Au bout d’un instant, l’herbe n’était plus verte mais rouge et ruisselante de gouttelettes comme si une rosée de sang était tombée du ciel. Je ne pus plus longtemps soutenir l’abomination de ce spectacle et je me réveillai.

Un moment, dans mon cerveau malade, je cherchai à retrouver la cause de ce rêve affreux. La lumière se fit petit à petit. J’avais lu, bout à bout, dans un journal le plaidoyer de M. le maire pour l’installation des tramways sur la montagne et la fable du « Cormoran » de La Fontaine. Vous vous rappelez cet oiseau malin, qui étant devenu presque aveugle et mauvais pêcheur, persuada la gent poissonnière d’un étang que le propriétaire allait exterminer jusqu’au dernier brochet et carpe et s’offrit à les transporter dans une mare voisine, peu creuse. Les poissons imbéciles y consentirent et dès lors le cormoran put les dévorer comme il voulait, les happant sans peine dans cette eau peu profonde, en dépit de sa vue basse.

  [1] Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.

L’auteur

Louis Dupire est né en Bretagne en 1887 et est mort à Montréal en 1942. Journaliste, il a collaboré à différents journaux,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie souvent sous le couvert d’un pseudonyme. Il entre au Devoir en 1912, et y reste jusqu’à sa mort, signant des billets, des nouvelles, des éditoriaux, différents articles. Il a été aussi correspondant parlementaire à Québec, puis à Ottawa. En 1919, il publie Le Petit Monde : recueil de billets du soir.

(Extrait de Collection littérature québécoise : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

10 avril 2015

La lente dissolution de l’auteur dans son oeuvre

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Seul. Face à la machine, l’auteur a de temps en temps un comportement curieux. Après des heures de tapage digital, une espèce d’abrutissement peut l’engourdir et les doigts se suspendent. Il regarde l’écran et son air est hagard, voire bien plus que ça. Il regarde. Il questionne. On pourrait croire qu’il a en face de lui une personne qu’il ne comprend pas, et c’est un peu le cas. Il a devant lui son œuvre, ses pages, il les fait défiler, les lit d’un œil absent, et, tout dans son attitude le fait ressembler à un point d’interrogation fait homme. Il se peut que sa bouche s’entrouvre légèrement pour achever le portrait d’un être perdu pour la race humaine.

 Il reste ainsi quelques minutes déguisées en éternités. Il est là sans y être. Absent. S’il était possible à l’œil humain de voir naturellement les mouvements de l’intelligence, on observerait de subtils lambeaux se détachant de lui, lentement, une matière entre la poussière et l’étoile, de minuscules rubans, liquides ou aériens, qui s’engouffrent gentiment dans l’écran.

 Ses yeux voient au-delà des mots ; ils ne voient pas du noir sur blanc, mais bien un monde entier, nouveau, atrocement sublime.

 Par sa bouche s’échappent des myriades de joies, de questions enchevêtrées dans l’air en tourbillons brûlants. Si on s’approche un peu, ce souffle-là, qui sort de ces lèvres en feu, ce souffle est une infernale fournaise – il se prend pour un Styx charriant les âmes mortes : le roman est fini (pour aujourd’hui), on peut mourir tranquille.

 Non, vous ne rêvez pas : ce tableau que vous voyez là, c’est bien la Lente dissolution de l’auteur dans son œuvre. On raconte que, si ce phénomène dure trop, certains auteurs disparaissent. On ne retrouve qu’un écran, un roman achevé, un soupir, car l’homme, finalement, a su se délester de toute forme d’importance.

  Entre ces phases de frénésie et d’abrutissement total, l’auteur prend soin de vivre, d’essayer. Il ferme l’ordinateur comme une gueule morte, ôte ses lunettes, frotte ses cernes à l’aide de ses index tendus, range ses lunettes, se lève. Dans ses tempes un rythme se fait sentir, lourd : ce n’est que le retour au monde, comme si son sang se remettait soudain à circuler, son cœur à battre, après un coma épuisant au cours duquel il a cru voir la lumière. Ou Dieu. Ou n’importe quoi – possiblement des lettres noires sur fond blanc.

 Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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