Frère Jérôme, Borduas et le thomisme… un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

20 janvier 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

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Par une de ces journées sibériennes de février, mon ami Réal et moi décidons de nous rendre à Montréal dans l’espoir de rencontrer le Frère Jérôme, artiste peintre.

Arrivés au terminus d’autobus, nous nous empressons de nous rendre au collège Notre-Dame, en face de l’Oratoire. On sonne à la porte du collège.

Un homme assez âgé nous ouvre. On lui demande si le Frère Jérôme est là. « Oui », nous dit-il d’une voix très douce. « Il est à son atelier. Venez, je vais vous faire passer par le collège. Son atelier se trouve à l’arrière. » D’une salle à l’autre, nous traversons plusieurs couloirs qui nous apparaissent inextricables.

Une fois rendus de l’autre côté du collège, nous nous faisons montrer du doigt les baraques qui constituent l’atelier de l’artiste. « Faites vite. Il va bientôt revenir au collège. »

En entrant à l’atelier, je demande s’il y a quelqu’un. « Ouais, ouais », nous répond une voix venant des salles voisines. « Y’a que moi ici », nous dit le Frère Jérôme qui apparaît devant nous, magnifiquement paré d’une fine chevelure blanche. Son chat noir bien dodu le suit de près. « Ça, c’est Pinceau », nous dit-il. « Y vient de manger un petit lièvre qu’y’a attrapé en face dans la montagne. »

On se présente. Rapidement Réal lui demande s’il a une heure à nous consacrer. « J’peux ben », dit-il. « J’vais m’mettre quelque chose sur le dos, puis on va passer de l’autre côté à ma chambre. C ’est moins froid qu’ici. »

Très attachant, ce Frère Jérôme. Arrivés à sa chambre, comme on pouvait s’y attendre, Réal et moi n’y voyons que le strict nécessaire. Deux chaises en bois, un fauteuil au siège creusé, un grabat, deux draps défraîchis. Seul luxe, un verre bleu sur une tablette.

« Avez-vous le manifeste du Refus Global ? » Pas surpris de ma question, d’un léger sourire, le Frère Jérôme me répond qu’il l’a égaré quelque part dans ses affaires. J’ai le culot d’insister. « L’avez-vous signé ? » Nullement importuné, le Frère Jérôme nous explique qu’à l’époque, il n’a pu le signer. « Vu la situation avec la religion, Borduas ne m’a pas demandé de le signer. Il savait que je ne pouvais pas. Borduas était un homme très délicat. Il m’a envoyé une belle lettre de Paris. Guy Robert en parle dans le livre qu’il a fait sur moi. Ça m’a beaucoup remué. »

Réal lui demande ce qui s’est passé après la publication du Refus Global. « J’étais tout à l’envers. Ça dormait pu. Ça mangeait pu… Ma santé était complètement ruinée. Je me suis ramassé à un orphelinat dans les Laurentides, pis à Waterville, dans l’Estrie… »

« Borduas venait souvent ici à mon atelier », note-t‑il. « Ill aimait beaucoup voir les travaux des élèves. »

Soudainement Jérôme réalise que c’est l’heure du souper. « Vous devez avoir faim… Venez avec moi, je vais vous amener au réfectoire. »

Là il y avait de tout à manger. Nous nous sommes rassasiés en compagnie de frères très peu loquaces.

Le silence parle beaucoup, mais jamais trop.

De retour à Ottawa, deux mois passèrent avant que Réal et moi puissions reparler de cette rencontre avec le Frère Jérôme. Tout ébranlés que nous étions par l’incompréhension et le rejet qu’il avait eu à subir au long de sa vie d’artiste.

Au cours des ans, chacun de notre côté, nous avons fréquemment revu le Frère Jérôme, soit à son atelier, soit à ses expositions. Chaque fois, ce furent de véritables retrouvailles.

J’ai quelques dessins du Frère Jérôme qu’il m’a envoyés par courrier. J’ai aussi une toile de lui. Je l’ai achetée avec les derniers écus qu’il me restait pour manger. Je l’ai toujours avec moi. Elle m’a accompagné à travers plusieurs passages difficiles dans ma vie, entre autres lors de mes études en philosophie où j’ai eu à composer avec l’autoritarisme et le dogmatisme thomiste des clercs et de leurs fidèles laïcs, ces enseignants doctrinaires.

Aujourd’hui, alors que je surnage à peine, elle est là, toute lumineuse devant moi.

« Tiens, v’là de la couleur, des pinceaux. Fais-en », m’avait dit le Frère Jérôme à son atelier, par une belle journée d’été.

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Frère Jérôme

C’est par les voies de la pratique libre en peinture et de l’observation honnête de son travail que l’on peut en venir à « une vision branchée sur la vie dans une expression personnelle… Pour ne plus voir que l’œuvre dans ce qu’elle a de plus authentique », a écrit le Frère Jérôme dans ses notes rédigées à l’intention des professeurs en arts visuels.

« Fais-en. » J’en ai fait mon mot d’ordre en tout. On peut évidemment discourir sur ce qu’on a l’intention de faire ou sur ce que l’on fait, mais je crois fermement qu’au bout du compte c’est ce que je fais qui l’emporte. Une pratique artistique, par l’évidence même de son eccéité. Il n’y a pas à s’expliquer ou pire, à se justifier.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

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À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

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Voyage en jazz et syncopes, des textes de Gwen Denieul…

18 janvier 2017

(C’est avec plaisir que je vous présente ce nouveau chroniqueur : Gwen Denieul.  Il vous embarquera dans un bien curieux voyage littéraire, géographique et anthropologique.  Tout en jazz, en images syncopées.  Son monde est unique.  Nous le découvrirons avec lui.)

Les pointes extrêmes du passé

Voilà, quarante ans de carrière. Quarante ans que je fais partie du spectacle. Je lève le rideau sur  alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecles heures passées. Tous ces rêves manipulés, ces engagements foireux, mais aussi les quelques points lumineux. Si je mettais bout à bout ces points de densité, ma vie ne durerait sans doute pas plus d’une journée. Pour redémarrer la danse, il faudrait faire resurgir la beauté ensevelie. Vivre au plus près de la faille. Ce soir je tente de me remémorer les pointes extrêmes du passé. Miller, Céline, Calaferte, la brûlure de mes vingt-trois ans qui m’a conduit à l’écriture. Du hasard j’ai fait une nécessité. Je suis né à temps, comme dirait Dylan. Puis la rencontre avec Sarah. La vie avec elle parce qu’elle était superficielle par profondeur et parce que ça nous est tombé dessus comme ça. Puis le départ en Afrique pour s’abreuver à la source si fraîche du Capricorne et récolter l’or du Mali. La sortie du système que je voulus définitive et les premiers éblouissements de l’apprenti voyageur. Puis retour au bercail sous la pluie. La servitude volontaire et l’existence rabougrie, ça je l’ai raconté en détail. Pas tant d’événements que ça dans une vie qui puissent nous remuer les tripes, et pourtant on s’imagine éternels.

New York

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTu sautes dans un taxi et tu débarques sur le pont de Brooklyn, là où l’univers de Miller s’est élargi. La pluie est étrange. Il y a un faux-soleil au-dessus de la ville. Tu contemples le fantôme de la divine Amérique. La terre ne peut être fécondée par ici, te dis-tu. Toute la matinée à te balader entre les buildings construits sur la poussière des morts. Et ce bruit tout autour de toi qui curieusement t’apaise. À Battery Park, tu oublies la ville et essaies de reconstituer le monde d’avant Colomb. L’amoncellement des coquilles d’huîtres dans Pearl Street, les clairières où poussent le maïs et le tabac, les huttes en écorce le long des berges, la crique bleu marine où viennent pêcher les Indiens de la petite île. Puis tu te souviens des mauvaises fictions de ton adolescence. Les ermites matérialistes et les programmeurs cyberpunks, tu les imagines vivre au sommet des plus hauts buildings. Avec ton appareil photo, tu cherches les interstices et les points de fuite. Des particules argentées s’évaporent de l’épave du navire qu’ils ont trouvée à Ground Zero. Tu regardes à l’horizon. La ligne de crête massacre le gris du ciel. « J’ai de nouveaux yeux », chante au loin le vieux Dylan. Alors tu te remémores les grands classiques de l’auteur-compositeur-interprète-figure-majeure-de-la-musique-populaire et c’est de nouveau le grand espace qui surgit devant toi. Tout apparaît dans les grandes largeurs. Le faux-soleil, les épaves, la poussière des morts et cette entaille constante qui dénude l’Amérique. Visions apocalyptiques d’un chef terroriste à la mesure de cette ville, visions si vastes que même un dieu corporel y laisserait sa peau.

À Central parc, tu repenses à la première fois où tu as atterri ici, au jazzman et à son jazz qui replaçait dans le ciel des rushs d’incandescence, et aussitôt l’émotion première réapparaît.

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :

 


Si le ridicule ne tue pas, par Myriam Ould-Hamouda…

17 janvier 2017

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecSi le ridicule…

Si le ridicule ne tue pas, le sérieux a une incroyable collection d’instruments de torture ; et il sait sacrément bien les manier. J’avais perdu ce réflexe un peu bête qu’ont les gens quand ils se rétament au milieu de la rue, de se relever aussi vite qu’ils ont chuté, de jeter un œil autour et de tracer leur route de plus belle. Il n’y avait aucun trou sur le trottoir, personne ne m’avait fait de croche-pied et la terre n’avait même pas tremblé un peu, pourtant je me suis étalée comme mes crêpes sur le carrelage de la cuisine quand, bouffie d’orgueil, je m’obstinais à vouloir les faire sauter.

J’avais perdu ce réflexe un peu bête qu’ont les gens de manger quand il y a des convives autour de la table, quand ils se sentent un peu vides ou qu’ils ont seulement faim. Le monde était bien trop occupé à décoller sa crêpe à lui, à hésiter entre la confiture le nutella et le sirop d’érable et à finalement lever son verre, pour prendre la peine de rire de mon crash burlesque ; le ridicule n’était même pas de la partie, pourtant j’ai eu si peur d’en crever que j’ai cru que l’horizontalité me sauverait, et je ne me suis jamais relevée.

C’est drôle, comme l’oreille collée contre les lames du plancher, les rires des invités se travestissent en requiems ; et comme en fermant les yeux, on est plutôt doués pour se raconter un tas d’histoires, alors que ça fait une éternité que notre regard a perdu la magie qui le faisait briller à l’époque où on savait croire aux « ils vécurent heureux ». À déchirer les entrailles des proverbes, j’avais perdu ce réflexe un peu bête qu’ont les gens de les balancer sur la table entre les bulletins météo, les scoops de la presse à scandale et les blagues carambar, de les y oublier et rentrer chez eux avec sur le visage les sourires qu’ils leur ont arraché, leur dernier souffle bien au chaud.

Il y a des touristes qui visitent le musée de la torture comme ils ont fait le tour des mystères des remparts de Carcassonne et ont encore un peu de temps à tuer ; d’autres qui connaissent par cœur le nom et la notice de chaque instrument pour se les être récités mille et une fois en attendant que la douleur passe. J’avais perdu ce réflexe un peu bête qu’ont les gens d’inspirer, de rire, d’aimer de pleurer et de se mettre en colère.

L’appétit vient en mangeant ; alors, pardonne-moi si, comme tu me proposes de goûter à tes doigts, je t’ai déjà bouffé tout le bras : depuis le temps que je suis à jeun, je crève drôlement la dalle.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

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Le bonheur, des camélias et des tisanes, un texte de Chantale Potvin…

15 janvier 2017

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecLe bonheur vient de l’attention prêtée aux petites choses, et le malheur de la négligence des petites choses.
Liu Chia-Liang, réalisateur chinois (1936-2013)

La réponse est tombée comme la lame d’une guillotine. Sans détour, j’ai répliqué à l’étudiante que le plus beau moment de ma vie fut celui où je fus face à la mort. Sidérée, la jeune universitaire, qui rédigeait un travail sur la philosophie du bonheur, poussa plus loin pour comprendre mes étranges assertions.
— Le premier souhait pour être heureux n’est-il pas d’être en santé ? me lança-t-elle.
Je lui rétorquai par la négative.
—Avant que le médecin ne m’oblige à monter sur cette table d’opération pour m’extraire une tumeur au cerveau qui m’avait rendue aveugle, j’aurais effectivement pensé que la santé était le vœu ultime. Or, je crois sincèrement, aujourd’hui, que cette demande est bien en dessous de ce que je vais vous expliquer.
L’étudiante tenait son microphone devant ma bouche, impatiente de connaître la suite.
Lentement, je me levai pour lui offrir une tisane à la camomille et lui parlai de mes merveilleux camélias roses qui explosaient de santé.
—Ces jolies fleurs sont très sensibles aux grands froids et au manque d’eau. Si je veux les garder à l’intérieur pour l’hiver, je dois les tenir bien loin des calorifères afin qu’ils ne s’assèchent pas.
De toute évidence, l’étudiante n’était nullement intéressée à mon exposé horticole sur les bienfaits de la camomille et à mes déclarations d’amour pour les camélias. Aussitôt que j’eus reposé mes fesses sur le fauteuil devant elle, elle allongea l’enregistreuse et reformula sa question.
—Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important pour être heureux si ce n’est pas la santé ?
Je la regardai fixement en prenant plusieurs secondes de pause et lui déclarai simplement : « Le plus important, Mademoiselle, ce sont les camélias et les tisanes à la camomille ».
Visiblement insatisfaite, j’entrevis une pointe de regret dans les yeux de la jeune femme qui s’attendait au scoop de sa vie. « Pourquoi ai-je donc choisi cette auteure ? » devait-elle se questionner dans son for intérieur.
—Je ne comprends pas votre réponse, Madame, me lança-t-elle enfin avec des trémolos d’impatience dans la voix.
Je me levai et arrachai un camélia qui allait faner sous peu. Je lui tendis la fleur et lui demandai de caresser les doux pétales toujours frais et d’en humer la subtile odeur.
Elle s’exécuta sans joie apparente.
—Vous savez, avant ce jour qui m’a clouée au lit pendant 6 mois, je n’aurais pas pris la peine et le temps d’aimer les camélias et de savourer les meilleurs thés de ce monde. Avant, je n’aurais pas aspiré, avec une joie sans nom, les effluves de l’automne et appris par cœur les plus belles chansons de Brel et de Reggiani. Je n’aurais pas connu Dalida, Piaf et la très inspirante Marguerite Yourcenar. Avant, je n’avais pas le temps.
Des lumières s’allumèrent dans les yeux de l’étudiante.
—Avant de marcher dans les couloirs de la mort, je n’étais pas consciente de la chance magnifique que j’avais d’être en vie et c’est ce qui est vraiment important pour atteindre le bonheur qui n’est pas un état permanent, mais une philosophie. Et vous savez, Mademoiselle ? Le bonheur est dans les camélias et la tisane à la camomille.
Après m’avoir serré la main et fini de boire sa tisane, la jeune femme repartit sans oublier son camélia qui allait reposer éternellement entre les pages de mon dernier roman, que je venais de lui offrir.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Visions de voisins, un texte de Clémence Tombereau…

14 janvier 2017

Visions de voisins

 

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[…] Son smartphone affichait vingt-et-une heures trente, horaire trop léger pour évoquer un tapage nocturne, mais les coups devenaient de plus en plus forts et réguliers, ponctués désormais de cris aigus d’animal.

Déjà tétanisée par sa peur panique de la violence, elle s’approcha lentement de la porte d’entrée de son appartement et, stupide, aussi nue qu’immobile devant sa porte fermée, elle laissa ses oreilles accueillir la brutalité.

Elle avait déjà croisé le nouveau voisin de palier dans l’escalier, un jeune homme d’une vingtaine d’années avec deux pit-bulls et s’était fait la remarque qu’il fallait être un peu con pour avoir de tels chiens dans un appartement. Avec ses vêtements de sport, ses chiens, son air patibulaire et ses yeux défoncés vraisemblablement par le joint, il avait tout d’un dealer à la petite semaine – ce qu’il était certainement.

Il donnait donc une stupide raclée à ses pauvres clebs qui avaient dû pisser dans l’appartement avant que n’arrive sa copine, ce qu’Elettra comprit au bruit de pas suivi d’un cliquetis métallique dans la porte voisine.

Aussi faible alors qu’une enfant, elle s’était accroupie par terre, capable seulement d’entendre la suite, les yeux comme des pleines lunes dans l’obscurité du vestibule.

« C’est maintenant que tu rentres, espèce de pute ! Tu devais t’occuper des chiens ! Tu me casses les couilles, tu sais ! J’te préviens : la prochaine fois je te fous dehors, et eux avec ! Entre chiennes, vous vous comprendrez ! »

Ces mots d’amour avaient juste eu le temps de sortir, avant que la jeune femme ne refermât la porte. Les coups se calmèrent par la suite, ne restèrent que quelques pleurs, animaux ou humains. Un quart d’heure plus tard, Elettra était toujours derrière sa porte, stupéfiée par la scène, se disant que la prochaine fois elle oserait agir, appeler les flics.

C’est donc les idées noires et le ventre noué qu’elle s’endormit ce soir-là, tout entière absorbée par la connerie des gens.
Vers quatre heures du matin, elle fut réveillée par des cris qui, cette fois, disaient clairement qu’une conclusion sur l’oreiller se concluait chez le voisin. Elle avait dans le fond plus de peine pour les chiens que pour la femme.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecamoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Blues de novembre, une parution d’Alain Gagnon, aux Éditions de la Taverne bleue…

12 janvier 2017

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Ironie et tendresse se côtoient dans ces tragédies des humbles.
Des personnages colorés du Québec profond et urbain s’y pressent : un maire de la Côte-Nord hérite d’un iceberg, deux baby-boomers s’autodétruisent fascinés par leur vide intérieur, un politicien idéaliste devient en douceur véreux, un artiste du Plateau se perd dans les rôles qu’il endosse… (186 pages)
Sophie Pouliot écrivait dans La Presse : […] les récits réunis sous le titre de [Blues de novembre] sont empreints de considérations politiques, sociales et humaines dont fait trop rarement état la littérature de fiction. Et ce n’est là qu’un des mérites que possède l’ouvrage d’Alain Gagnon. Les thèmes abordés dans ce recueil sont multiples, mais les méandres de la psyché humaine y trouvent certes une place de choix. Seront décrits les visions du monde d’un enfant autiste et d’un schizophrène, les comportements d’un individu drogué par ingestion abusive de comprimés variés, d’un autre forcé par autrui à recourir à la médication pour cause de rire excessif, d’une victime de l’alzheimer, d’un artiste, enfin, qui croit n’avoir aucune identité à force d’emprunter celle des autres en les imitant. Le tout est livré avec beaucoup de finesse […].
S’il faut nommer une autre ligne directrice orientant ces nouvelles, mentionnons que quelques-unes d’entre elles dénoncent l’hypocrisie arriviste et l’incohérence existant entre les propos, les idées et les agissements des décideurs ou des militants, quelque noble que soit la cause qu’ils affirment défendre. Par exemple, dans Népé ou l’enterrement de première classe, le maire d’une petite ville mène une lutte acharnée afin que l’on cesse de vider la région de ses matières premières sans que celle-ci jouisse des fruits de leur transformation. Or ce preux maire battra en retraite lorsqu’il se sera senti aimablement méprisé par les véritables détenteurs du pouvoir ; rien à voir avec la gloire modeste, mais constante, associée à la mairie municipale.
Bref, ce dernier ouvrage d’Alain Gagnon ne manque pas d’intérêt. Puisque l’auteur s’est donné le mandat, à travers ses fables, de transmettre quelques opinions quant à différents sujets, on s’étonne moins des commentaires acerbes formulés à propos, notamment, de l’UNEQ, du NPD et des acheteurs de nouvelles antiquités usinées censées rappeler le terroir. Quant aux véritables prises de position à l’égard de la discrimination dont sont victimes les personnes pauvres, de la surmédication, du conformisme à tout prix et d’autres attitudes modernes discutables, elles savent éviter le piège du moralisme grossier. Si les histoires contenues dans ce recueil sont intéressantes, en plus de soulever des questionnements éthiques et de véhiculer des critiques sociales pertinentes, elles sont aussi superbement écrites. Le vocabulaire recherché d’Alain Gagnon ainsi que les images tantôt colorées, tantôt évocatrices que suggèrent ses phrases, assurent un surcroît de plaisir aux lecteurs. « J’y glisse avec l’aisance d’un habitué qui sait trouver confort, respect et whisky à l’autre extrémité de ce voyage initiatique pour Ulysse fessu. » Un ouvrage plein de grâce, mais surtout plein d’esprit.

En ligne et gratuit pour un temps… http://urlz.fr/4D9V

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Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux 540594_10200289910595127_1923733218_nde mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).


Dominique Blondeau nous parle de François Racine…

10 janvier 2017

Un jeune homme du siècle *** 1/2

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Carte blanche à la prochaine introduction. Telle la célèbre cigarière, elle sera teintée de bohème, alourdie de fatigue due au manque de sommeil. Au manque surtout d’inspiration. Cela arrive, comme l’écrivain inerte devant la page vacante de tout gribouillis intentionnel, comme le musicien paralysé devant sa portée musicale vierge. On ferme l’ordinateur, on décide de combler nos humeurs vagabondes en musant dans les premières feuilles mortes. On a lu Tabagie, deuxième roman de François Racine.

Voici un livre qu’on a failli fermer pour en ouvrir un autre. Qu’est-ce qui a retenu notre geste désinvolte, qu’on s’explique mal ? Le quartier Côte-des-Neiges qu’on a habité plusieurs années ? Garçons et filles qui trament leur improbable histoire ? On ne sait trop, toujours est-il qu’on a terminé la lecture de ce récit touffu, débordant d’éloquence. Indulgente envers les protagonistes qui ne savent plus où ils en sont, jeunes désœuvrés foulant un univers imbibé d’alcool et de sexe.

Tout en préparant mollement et sans conviction un mémoire de maîtrise, Léo Rivière est commis dans une tabagie du quartier. La Maison de la Presse. On ne met surtout pas en doute les portraits pathétiques de clients névrosés – des habitués – qui, chaque jour, à toute heure, viennent exposer leurs manies, secouer leur inertie mentale. Léo Rivière est un observateur qui ne dit pas toujours ce qu’il pense, s’en tient à des échanges de surface avec des êtres venus au magasin pour contrer leur solitude, isolement intolérable tatoué sur leur peau. Il y a les filles, obsession récurrente du jeune homme, qui cherchent dans ses parages érotiques un dérivatif à leur manque de confiance en elles. Il est charmeur et lucide. Ses soirées s’usent à écouter les déboires sentimentaux de chacun et chacune. Ses deux colocataires, Christophe et Pi-Ouaille, partagent ses beuveries, s’évertuent à ne pas refaire le monde, le leur s’alourdissant de faits quotidiens, rarement dirigés vers un avenir plausible. Nous conviendrons qu’ils ont peu pour s’élancer vers le soutenable d’une existence organisée d’avance. Pourtant, ils ont des projets auxquels ils ne croient pas trop. Ils rêvent. S’éternisent dans une délinquance discutable. Ce que laisse entendre Léo Rivière, incapable de vivre face à lui-même. Sous des abords d’indépendance orgueilleuse, il ne peut se passer ni de ses clients déphasés, ni de ses colocs grincheux, encore moins de filles belles et jouissantes. « Je dors mieux avec une femme dans les bras, ça aide à faire fuir les fantômes. » Il y a Karine, à la robe rouge, sensuelle et provocatrice. Cynthia, l’amoureuse de Pi-Ouaille, qui le « cocufiera ». Mathilde, grande brune aux yeux d’azur, qui souhaite travailler dans les réserves autochtones. Désirée, Haïtienne aguichante, employée à la tabagie. Mais au centre de cet univers disparate, rayonne une mystérieuse et vulnérable jeune femme, Natalia, « Québécroate », avec qui le narrateur semble avoir eu une liaison cinq années plus tôt. Natalia, sa « folle funambelle », exhibe un sourire triste, une mise au monde douloureuse. Elle disparaît sans cesse de la trajectoire de Léo Rivière, emportant dans son sillage un terrifiant traumatisme duquel elle ne réchappera pas.

Précarité angoissante de l’être humain personnifiée par le narrateur, incapable de mener à bien son mémoire, hésitant entre Céline et Proust. Il tergiverse entre les deux écrivains, comme il oscille entre l’amitié et l’amour. Seul, le satisfait le désir qu’il assouvit avec une fille occasionnelle, sachant pertinemment que son appétit charnel compense ses manques de Natalia, avec qui il aurait voulu construire des rapports humains solides, véridiques, ne se résolvant pas à sa dérive inéluctable. Souhait impossible à réaliser, Natalia se révélant instable, cassable, tel un cristal tintant des notes percutantes, soudain discordantes.

On a lu que ce roman était truculent, ce qui est vrai. L’écrivain joue avec des effets de style divertissants, crée de subtiles onomatopées, s’imprègne à souhait du langage québécois imagé pour mieux dévorer ses personnages, évolue dans un décor nocturne ou enneigé. Bars manigançant de frileux rendez-vous ou tâtant de la froidure sale de l’hiver. Superficialité d’une bulle humaine cheminant dans un territoire replié sur lui-même, n’excédant pas un périmètre bien connu de Côte-des-Neiges. Plusieurs liens consistants traversent ce récit talentueusement orchestré par François Racine, qui offre au lecteur une satire implacable d’une certaine jeunesse, ne désirant pas se compromettre dans le milieu conformiste des adultes, qui s’entête à faire semblant en refusant de vieillir. De grandir.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTrès riche fiction qu’il eût été dommage de repousser, comme on a failli le faire. Porté par le débridement célinien, le comportement final et fatal de Natalia, s’ajustant au déploiement d’un incendie purificateur qu’on n’attendait pas, symbolisé par la tragédie ferroviaire survenue à Lac-Mégantic en 2013, explique la genèse de toute existence telle que perçue par l’écrivain François Racine au fur et à mesure que la déroute se fait brûlante et sans issue. La fin du parcours, explosive et ardente, que n’aurait pas dédaigné Louis-Ferdinand Céline, classe cet ouvrage parmi les plus révoltés de cette rentrée littéraire.

Tabagie, François Racine, Éditions Québec Amérique, Montréal, 2015, 366 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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