L’oracle de Saona, un texte de Karine St-Gelais…

10 juin 2017

L’oracle de Saona

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Il arrive enfin à destination, bâton à la main, tâtonnant le long de la piste. Court et trapu, mais arborant un incroyable sourire. Il porte, au plaisir des passants, d’énormes lunettes roses qui font réagir les plus sensibles.
— C’est l’aveugle aux lunettes roses ! crient en chœur les enfants !
Ils se rassemblent tous autour de lui. Il est l’ultime attraction. Il s’assoit sur un banc de bois. Il s’arrête toujours sur celui en dessous d’un superbe Caipa pleureur, qui est un grand fromager à maturité. Il y prend place, comme ça, tous les jours. Il s’arme d’un mignon rictus, comme un bambin bien joufflu. Il arrive avec l’aube sur l’air d’un bruyant Cigua Palmera (oiseau emblématique de l’ile). L’oiseau pousse son hymne en même temps que les rayons dorés rehaussent son plumage noir. L’aveugle scrute l’horizon et semble capable de décrypter le ciel, malgré ses ténèbres.
Aujourd’hui est un matin comme tous les autres, les jeux des enfants battent la mesure de cet avant-midi modeste. Un jeune garçon au teint basané le fixe, intrigué, il remarque que le fromager semble envelopper l’aveugle de ses branches, comme une nourrice pleine d’amour. Il s’étonne devant les petites bêtes, d’habitude craintives, mais qui, en cette belle matinée, se laissent charmer par l’homme à la barbe grise. Des lézards et un superbe Amazone l’accueillent. Un halo vaporeux dissimule ses pieds au ras du sol, comme s’il arrivait de nulle part…

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— Bonjour va-nu-pieds !
Ethan est tout d’abord surpris !
— Oui, c’est à toi que je parle !
Ethan reste silencieux et s’approche, incertain comme un animal sauvage.
— Tu es comme moi, jeune homme, lui dit l’étranger.
— Mais non, je ne suis pas aveugle !?!?! réplique immédiatement Ethan en écarquillant les yeux.
— Ah, ah, ah, non, je veux dire, seul…
— Oui, je sais ! Ma mère me dit souvent que je suis différent.
— J’ai remarqué !
— C’est impossible ? Vous ne me voyez pas ? s’exclame l’enfant complètement fourvoyé.
— Tu sais, petit, il n’y a rien de mauvais à être différent.
— Si Señor ! Ils me pointent du doigt, rigolent, et je sais bien qu’ils ne m’aiment pas ! En plus, nous sommes pauvres, on nous juge.
— D’accord ! Allez, viens t’asseoir, ici, près de moi.
L’enfant s’exécute sous l’étonnement du quinquagénaire qui lui rappelle avec humour le fait que sa maman ne veut sûrement pas qu’il s’acoquine avec des inconnus.
— Por favor Señor, vous ne voyez rien de toute façon, vous ne pouvez pas être méchant !
— Ah, ah, ah ! Les gamins ! s’esclaffe aussitôt le gentilhomme. C’est ce que les gens croient… vraiment ? Hum !
Ethan est fasciné par ce bon personnage à la peau sombre. Pour la première fois, il se sent compris. Ils passent plusieurs après-midis comme ça, l’un à côté de l’autre, se racontant des blagues et discutant de la belle nature qui les entoure. Ils deviennent de bons amis. Le Ceiba pentandra (l’arbre fromager) les borde, créant à leur insu, un lien sacré entre ciel et terre.

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— Eh ! Niño ! Tu sais que tu as un don ?
— Ah ! Bon ! Qu’est-ce qu’un don ?
— Un don est une qualité qui t’est propre et que tu dois partager pour qu’elle grandisse. Par exemple, essaie de deviner mon prénom ?

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— Bébert ! dit assuré le garçon.
— Tu y es presque ah, ah… !
Le garçon fait une moue d’incompréhension.
— Ah, ah, ah ! Tu comprendras un jour ! Lui rappelle son ami !
Les Mayas croyaient que cet arbre majestueux abritait de grands esprits, précisément. Treize dieux s’y logent. Il est un arbre d’abondance, un médium qui fait passer les morts au plan céleste.
Le temps passe, le jeune Ethan devient un homme au grand plaisir du vieil homme qui se régale de ses histoires.
— Tu deviens un bon raconteur, Ethan.
— Merci ! Mais, toi, tu deviens vieux, Albert !
— Je sais, ah, ah ah !
Un soir, un crépuscule pas comme les autres se décline ; une aurore sombre règne sur l’ile. Au petit matin, qui n’est pas un jour comme les autres, l’aube tarde. L’immense Ceiba déverse toute sa douleur sur ses fruits, plus lourds qu’à l’habitude. Il semble en deuil. Le banc de bois est vide ; seule, une paire de lunettes roses y trône.
Jour après jour, et ainsi de suite, jusqu’à la saison fraîche, Ethan attend son ami qui ne vient pas. En congé de corvée, la mère d’Ethan, Mariah, est en balade avec une amie et remarque son garçon étendu sur le banc de bois…
— Oh ! Regarde, Yasmine, c’est mon Ethan.
— Ah, ah, ah ! Ce bel Ethan… soupire Yasmine. Il a toujours été différent, un garçon à part !
En effet, les Sénioras ne savent pas si bien dire, les branches du monument naturel semblent le caresser sous la brise frileuse. Il est heureux, il a compris. Un Anolis vert (petit lézard) lui glisse sur les genoux, comme si le jeune homme faisait partie du tronc de l’arbre ancestral. Lui seul, l’élu, un voyant cette fois, somnole sur le banc. Malgré la pluie qui mine l’endroit depuis plusieurs jours, il sourit. Il s’assoit bien droit et place les lunettes d’Albert sur son nez. Une nouvelle vie commence pour lui sous l’horizon rose tendre que lui a légué son meilleur ami.
Soudain, des rires se font entendre. Ethan est prêt. Des filaments tombent, légers, comme une neige du haut du grand fromager. Une gamine aux cheveux bouclés l’approche, espiègle.
— Holà Señor ! Un bonjour bien mimé de ses petites mains agiles.
— Holà Chica ! lui dit-il amicalement. Tu n’es pas comme les autres, toi, n’est-ce pas…

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Le violon enchanté, un conte de Karine St-Gelais

29 mai 2017

Le violon enchanté

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Chez moi un vieux violon fait encore jaser les visiteurs. Il ornait autrefois l’entrée principale du grand théâtre de mon village. Les habitants le surnommaient le violon d’amour. Il perlait au milieu du hall de son vernis rouge laqué. Une élégante boite de verre le protégeait des pillards. Il reflétait les visages des hôtes comme un miroir. Dès le premier regard, il vous imprégnait de mystère. C’est d’ailleurs pourquoi il attira mon attention…
Le violon est un instrument de musique à cordes frottées. Il se constitue de 71 éléments tirés, entre autres, de l’érable, du buis et de l’ébène. Ses matériaux naturels sont collés ou assemblés les uns aux autres.

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Une légende rapporte qu’un instrument de musique fabriqué à l’aide du bois d’un édifice important s’appropriera son énergie, développera une personnalité qui lui sera propre. Ses sérénades vous posséderont au premier pincement de corde. L’œuvre déchargera sur vous une fougue dont vous ne soupçonnez pas l’existence. L’instrumentiste vous envoûtera de son art en frottant ses quatre notes : sol, ré, la et mi. Même, s’il est considéré comme l’un des plus petits instruments de la musique classique, les émotions qui s’en dégagent risquent de vous faire violence et de griser vos cœurs cupides. Sa création remonte à il y a plus de cinq siècles. Ses courbes sont voluptueuses, gracieuses et féminines, comme les dames de l’époque…
Ceci nous amène tout doucement à une jeune femme talentueuse, Marie-Louise Deschamps. Une jeune violoniste qui a vécu au milieu du XVIIIe. Elle était une virtuose et portait fièrement une crinière flamboyante qui animait les foules de l’allée principale. Elle avait une beauté racée et des yeux de chat, imitant les pépites d’or des mineurs. Dès qu’elle empoignait son infernal instrument, la frénésie s’emparait d’elle. Dès que le bas de son visage atteignait la mentonnière, elle s’exaltait. Selon cette légende, le luthier avait fabriqué l’instrument à partir d’une vieille poutre de la chapelle de notre petite localité, lors de sa reconstruction, après un terrible incendie.
On offrit ce violon en cadeau à Marie-Louise lors de ses huit ans. Le jeu de la belle était si endiablé, si sensuel que certaines commères répandirent qu’elle était sorcière et aurait signé un vilain pacte avec le Diable.
— On a déjà brûlé des femmes au bûcher pour moins que ça, il y a quelque temps, marmonnaient-elles.

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Mais, il y avait un je ne sais quoi qui sommeillait au fond des yeux de la jeune musicienne. Et je crois que c’était Ézéchiel Lamoureux, mon arrière, arrière-grand-père, vous l’aurez deviné. Un homme étonnant et de bonne famille. Mais il était déjà promis à une cousine de Marie-Louise, Caroline de Montpassant. Il avait un air irréprochable, surtout lorsqu’il soulevait son chapeau pour saluer la gent féminine. Toujours élégant et arborant un large sourire. Il lançait un regard soutenu à la jeune femme lorsqu’elle jouait sur la place publique. Comme si quelque chose l’attirait désespérément vers elle à cet unique instant. Il enlevait alors son grand chapeau noir, le plaçait entre ses grandes mains et restait sur place, ensorcelé. L’archet qui enflammait les cordes du violon semblait lui raconter une histoire, un récit que lui seul comprenait.

Le jour du mariage d’Ézéchiel et Caroline, les invités furent étonnés de voir la rousse enthousiaste monter sur la scène de la jolie chapelle. Ézéquiel, complètement charmé par son talent bohème, voulait profiter de l’écho que lui procurerait le splendide plafond en arche de la petite église et ainsi bénéficier pleinement de la prestation. Peu après le délicieux repas, place au spectacle ! La belle Marie-Louise était habillée de velours noir orné d’une somptueuse retombée. Son cou se parait d’une rangée de diamants qui sublimaient son teint de lune. Elle s’installa d’un mouvement théâtral et débuta son aubade. Tous restèrent immobiles, comme envoutés par le récital de la concertiste. Marie-Louise s’exécutait comme jamais, et comme par magie, seul l’élu de son cœur lui apparaissait au bout de l’allée, tous les autres convives avaient disparu. Il n’y avait plus qu’eux, d’âme à âme. Ils flottaient dans l’encens nuptial. Elle faisait résonner les notes autant de ses doigts de fée que de son archet qui s’embrasait au contact du corps de l’instrument.
Les yeux d’Ézéquiel ne clignaient plus, il était de nouveau sous le charme et en oubliait même sa douce moitié. Caroline essayait tant bien que mal d’éveiller son futur époux. Hélas, ce fut impossible. Il était trop tard ! La belle rousse l’avait séduit dès le premier jour. Elle s’avança, descendit les deux longues marches de pierres qui la séparaient des bancs des prieurs et risqua une composition personnelle à l’oreille de son soupirant. Elle semblait flottée tout le long de l’allée centrale. Cette romance relatait toute sa passion ainsi que les larmes de désespoir qu’elle avait versées à ses fiançailles l’an dernier. Ézéquiel en fut très ému. Il était complètement captivé. La belle en sueur martelait les cordes pour les dernières mesures d’un élan assuré. Elle monta d’une octave sa dernière note. Sa clavicule était en feu, elle relâcha la tension et dans un geste cérémonial l’homme de ses rêves se leva.

Il ramena d’une caresse sa chevelure sauvage, saisit sa nuque et l’embrassa passionnément. L’assemblée prise de panique demanda à ce que l’on fasse venir le médecin. Ézéquiel, inerte sur sa chaise, ne respirait plus. Caroline s’effondra en larme et damna Marie-Louise de lui avoir volé son amant.
— Voilà, tu es satisfaite, sorcière ! lui cria-t-elle.

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La salle resta silencieuse, regardant le docteur Bernard réanimer le pauvre Ézéquiel avec les méthodes archaïques du temps. Le violon avait repris ce qui lui revenait, une âme. Il emprisonna celui-ci à jamais. Les yeux d’or de Marie-Louise s’éteignirent à jamais avec lui. Si vous passez un jour chez moi, il vous est strictement interdit d’admirer de trop près l’artéfact rouge qui y siège, car vous pourriez en tomber éperdument amoureux.
Karine

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

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L’ombre dans la loggia, un texte de Karine St-Gelais

2 mai 2017

L’ombre dans la loggia

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Le vent de mars hante la cime nue du grand chêne dehors. Un baume étrange nous vient des jardins et de la loggia — loggia étant un terme italien qu’utilisait mon père. C’était son rêve de construire une belle véranda remplie de fleurs. Il est tôt, il fait sombre et je suis en retard. Je démarre ma vieille voiture. Le chien du voisin jappe à s’en fendre l’âme, c’est à réveiller un mort ! Je monte alors le son de mon lecteur CD. Je recule, embraye par l’avant et roule jusqu’au travail.
J’entre au Salon dont je suis la propriétaire. La matinée me semble étrange, je me sens surveillée. Ma sœur Florence vient me rejoindre, elle s’occupe du côté esthétique. Elle m’apporte mon café matinal, ce qui apaise mon anxiété.
— Hum ! Merci, tu viens toujours nous aider samedi ?
— Oui, avec plaisir !
J’ai repris la maison familiale et cela m’occasionne de gros problèmes financiers. Par chance, mon conjoint est habile de ses mains, comme l’était d’ailleurs mon père, un très bon charpentier. Ma mère, âgée de 81 ans, Solange, habite au sous-sol. Depuis que mon père nous a quittés, elle se sent très seule et elle n’a malheureusement plus toute sa tête, la pauvre.
Cette fin de semaine, Fred retapera enfin la vieille galerie. Maman s’était payé cette rallonge avec ce que lui avait légué papa, mort noyé lors d’une expédition de pêche. Mais ça fait déjà plus de 20 ans de cela ; le bois commence à pourrir.
Une nuit, j’entends des grondements qui montent du sous-sol.
Je me lève et me dirige vers la cage d’escalier, croyant que c’est ma mère. Je descends encore endormie. Je la cherche désespérément dans la pénombre et la retrouve titubante dans la cuisinette. Ses yeux sont rivés sur le mur.
Regarde, Chantelle, il est là. Il est venu me chercher ! me chuchote-t-elle.
— Mais qui, maman ? De quoi parles-tu ?
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecChaque fois qu’elle fait ça, j’en ai la chair de poule. Un frisson me parcourt l’échine, et je ne vous parle pas de tout ce qui craque dans cette vieille maison. Je porte un regard timide dans la direction qu’elle me pointe ; je lui prends tendrement la main :
— Allez, viens !
— Mais, ma fille, ne le vois-tu pas ? Il est là…

— Maman cesse ta mascarade ! Je suis très fatiguée et je travaille demain.
Je la borde et retourne auprès de Fred. Je reste tout de même aux aguets, essayant de me convaincre qu’elle hallucine et que ce sont les effets secondaires de ses médicaments.
— Encore cette nuit ?
— Oui, ça ne s’arrange pas !
— Il va falloir que tu penses à la placer. Elle est de plus en plus confuse.
— Je sais ! Je sais…
Le lendemain, il pleut à boire debout. J’entends de la cuisine les grands coups de masse donnés par Fred pour enlever le plancher de la grande galerie. Soudain, un cri. J’accours aussitôt vers la véranda.
— Fred ! Ça va ?
— Non ! Mon dieu…
Je pousse la porte-moustiquaire et je contemple le visage devenu pâle de ce grand gaillard complètement pétrifié !
— Tu es blessé ?
— Non, regarde, là !
Je m’avance et me penche. La fonte des neiges et la pluie ont fait remonter quelque chose. J’ose retirer la boue pour mieux voir.
— Yarkkk ! Un cercueil ? dis-je troublée.
— Mais qui est-ce ? me demande Fred en sueur.
— Je n’ouvre certainement pas pour le savoir !
— J’appelle la police !
— Non, attends, Fred ! dit Solange. C’est Charles !
— Elle est folle ! pensa tout haut celui-ci.
— Peut-être pas ?

Florence a tout entendu ! Elle entre dans le hall de la grande salle avec les deux enfants de sa sœur.
— Ça se peut ! Les enfants non pas arrêté de vous le dire l’hiver dernier. Ils racontaient qu’un homme étrange se berçait dans la loggia et les regardait jouer dehors !
— Les odeurs printanières ne provenaient peut-être pas du compost finalement…
— Non, Florence, tu t’y mets aussi ? soupirai-je.
Florence prend son courage à deux mains et aide Frédéric à sortir le cercueil qu’elle ouvre sans sourciller. Je place mes mains sur les yeux des enfants.
— Non ! Ah, mon dieu, c’est infect ! dit Fred dégouté.
Les enfants ont tellement joué ici ! Tous ont dérangé son repos en lui marchant sur la tête, pauvre papa, me dis-je en gardant les enfants serrés contre moi.
— C’est bien lui, me dit Florence, reconnaissant ses vêtements de funérailles.
— Pauvre Charles, dit la vieille.
— Comment se fait-il que papa soit ici ? demandai-je à Solange.

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— Parce que, après l’enterrement de ton père, Joey et Franie, son frère aîné et sa sœur cadette aujourd’hui décédés, ont ramené le cercueil jusqu’ici avec la camionnette de Joey, explique la vieille. Tu sais, tous avaient quitté le cimetière avant la mise en terre. Celui qui s’occupait de cette tâche a eu un terrible accident sur la principale. Il faisait froid, la pluie et la grêle se sont mises de la partie ce jour-là. Nous avions déjà tout prévu et remis la terre en place près de sa pierre tombale, rien n’y paraissait et nous avons ramené ton père. Il avait tant rêvé de cette véranda !

— La folie est une histoire de famille, ou quoi ? cria Fred entre deux hauts le cœur en refermant le cercueil.
Mon père eut finalement droit à un digne enterrement et nous sommes incapables de terminer la loggia pour le moment. Notre histoire a fait tour du pays. La maison est plutôt calme depuis.
Pas pour Solange. Elle entend et voit toujours quelqu’un. Toutes les nuits, ou presque, elle déambule dans les passages à la recherche d’une ombre qu’elle chérit encore…
Karine

Notice biographique

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Conte d’aujourd’hui, un texte de Karine St-Gelais

17 avril 2017

Conte d’aujourd’huialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Il était une fois, une jolie adolescente, seule et triste. Elle fait partie de cette génération appelée : les enfants-rois. Elle se retrouve à l’aube de ses 16 ans, enfermée depuis plusieurs jours au sommet d’une sombre tour. Elle y déverse toutes les larmes de son corps. Peut-on mourir de chagrin ? Elle prend des photos avec son nouveau téléphone cellulaire, cadeau de sa belle-mère, pas si méchante que ça après tout ! Une moue par ici, un demi-sourire par là. Des lèvres généreuses et un décolleté plongeant font la une de sa page Facebook. Anne console Laurie, qui pleure sa vie, laissant son mascara créer des ombres sous ses beaux yeux bleus. Elles conversent en silence jusqu’au coucher du soleil. Seuls leurs petits doigts s’animent dans les rayons orangés par-delà la grande fenêtre.
Anne, sa meilleure amie, l’envie. Elle envie ses beaux cheveux longs et ses yeux de biche. Elle aimerait dormir cent ans comme la Belle au Bois dormant. Elle aimerait bien se piquer le doigt et s’évanouir pour oublier ses broches et sa peau marquée par l’acné. Elle aimerait attirer l’attention de Vincent, un garçon de sa classe. Mais elle désespère, car ce serait aux yeux des autres « Le Beau et la Bête », et ça n’arrivera jamais, se dit-elle. Sa marraine n’est pas une fée et elle ne se transformera pas en beauté, même s’il finit par l’aimer. Son visage ressemblera toujours à une citrouille, vu sa rondeur et ses taches de rousseur. Anne sombre avec Laurie dans sa tour noire. Ensemble, elles affrontent le monde virtuel des adolescents d’aujourd’hui. Toutes deux captivées par un écran pas plus gros que nos anciennes calculatrices.

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Durant ce temps, Sarah, la petite sœur de Laurie les regarde, émerveillée. Elle a hâte de grandir et de pouvoir enfin se maquiller. « Tasse-toi le petit nain », lui disent sa sœur et ses amis à longueur de journée. Elle retourne alors à ses poupées aux longues jambes et yeux démesurés. Faux cils et talons hauts paradent dans ses histoires, comme ceux des deux amies qui sortent finalement de leur torpeur. Elles partent toutes pomponnées à leur petite soirée. Les parents espèrent qu’elles rentreront à l’heure de Cendrillon.
Il y a aussi leur voisine, Véronique, dont les nattes dépassent ses épaules frêles. Elle rêvasse du haut son balcon. Elle est timide et attend que quelqu’un grimpe la rejoindre. Elle voit les filles, soignées jusqu’au bout des ongles, sortir de la maison de Laurie. Si elle le pouvait, elle leur lancerait des pommes empoisonnées par jalousie. « Ou allez-vous les filles ? » demande-t-elle par texto. « Chez Joe », répond Laurie sèchement, sans émoticons et sans rire, elle n’a pas le temps. Véro oublie de leur dire qu’elle aurait aimé les accompagner. Trop tard. Elle continue de tresser ses nattes blondes dans le silence de la soirée qui s’avance. Elle aussi s’est forgé une belle grande forteresse d’ivoire, loin et à l’abri de tout.
Mais où sont passés nos beaux contes de fées, ceux qui nous faisaient rêver ? Où sont passés les contacts humains et les conversations pleines d’émotion qui accompagnaient nos fous rires avec passion ? Où sont passés les gentils ogres qui hantaient nos nuits ? Ils ont maintenant plus de quarante ans et surfent sur le net à la recherche de chaire jeune et fraiche. On dit que chaque génération à son lot, mais celle-ci n’a-t-elle pas perdu plus qu’une chaussure de verre en chemin ? Où est la magie, que deviennent les hasards et la folie de ce que devraient être les premières fois ? Maintenant, le quotidien se vit sur un mur blanc et froid. Des graffitis d’émotions qui défilent chaque seconde comme de grands journaux intimes ouverts au public.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecIl y a aussi Nathan, le grand frère de Véro. Sur lui règne l’anarchie, des dessins sinistres ornent son corps. Il est fan de ces chanteurs qui parlent de honte et de peur, d’argent et d’honneur. Une magie noire a emprunté ses yeux. Il à peine à se lever les matins de semaine. Il crache à sa mère sa soif de liberté et sa haine. Il n’aime pas ses cours et ne pense qu’à la déception qu’il inflige jour après jour à ceux qu’il aime. Il texte Laurie : « Je suis désolé ! » Il sait qu’il lui a fait de la peine, qu’il lui a volé une partie de son innocence en publiant des photos compromettantes à son sujet. Lui et Vincent ont beaucoup ri d’Anne aussi au cours de l’année scolaire. Elle en souffre, mais, selon eux, elle n’est qu’une gosse de riches et elle s’en remettra ! Mais depuis quand l’argent atténue-t-il la douleur d’une âme écorchée vive ? Les belles histoires d’amours d’aujourd’hui se textent et se partagent, se likent ou se ridiculisent sans fin. Des amitiés se forment ou se détruisent sous les douze coups de minuits des statuts écrits sur le vif, chaque heure qui passe. Les lendemains peuvent être regrettables. Ce n’est point différent d’antan, vous me direz. Pourtant la douleur de vivre semble plus criante que jamais. Un mauvais sort s’est jeté sur cette littérature contemporaine qui nous interprète des morceaux de réalités en solo tout simplement délicieux. Que ce soit en noir, ou en blanc, « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… »

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Le voyageur, un texte de Karine St-Gelais…

11 mars 2017

Le voyageur

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La sueur de son crâne nu perle sur son tableau de bord.
– Est-ce que je me suis endormi ? se demande le voyageur.
Il regarde sa montre.
–Que l’Horloger de l’univers m’emporte !
Il confirme aussitôt sur son écran.
–Tout près de douze heures sont passées à mon insu ?
Pris de panique, il enlève le pilote automatique de son vaisseau de verre.
L’appareil transcende la lumière ; le véhicule devient alors presque imperceptible. Une sphère parfaite. Peut-être ont-ils simplement traversé une boucle temporelle ou été happés par un trou noir ? pense-t-il.
Une voix retentit dans l’habitacle.
–C’est possible !
–Noa !
–Oui, capitaine !
–Analyse de la dernière heure, s’il te plaît.
–Immédiatement, capitaine !
La dernière heure passe sous forme d’hologramme. Les iris du pilote rétrécissent et ses battements de cœur augmentent. Il regarde sa montre et se caresse de la nuque, inquiet.
–Mais que s’est-il donc passé ?
–Vous avez pris un passage dans la constellation d’Orion, comme une porte des étoiles, capitaine Rigel, crache le commandant Bok dans les oreilles du pilote.
–Il est l’heure de vos médicaments, capitaine, dit gentiment Noa.
À l’aide d’une seringue, il s’injecte un médicament dont on perçoit le parcours jaune phosphorescent à travers ses veines. C’est ce qui lui permet de voyager aussi longtemps, sans ressentir la soif ni la faim. En seulement deux cents ans, il est devenu le premier de sa formation, le meilleur, celui qui sait, celui qui voit, il est un noble héritier des Piliers de la création ! Comme un horloger, il est minutieux et scrute le moindre détail ! C’est indispensable pour traverser ces univers hostiles. Il est né dans le Pilier de l’est, dans la nébuleuse de l’aigle. Il n’y a ni jour ni nuit à Orion. Ils ne dorment jamais et vivent très longtemps. Chaque Pilier forge les (Öriens), ainsi que leur destinée respective. Cette mer d’étoiles les berce en permanence. Leur peau est pâle et brille sous les amas globulaires de leur atmosphère. Ils sont à plus de 7 000 années-lumière de nous, mais ils nous entendent. Ils reçoivent nos rêves, des plus glorieux aux plus pernicieux.

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La brume cosmique qui les enveloppait se détache soudainement et Noa annonce leur destination. Mais ces données sont inconnues.
Spitzer s’éveille, le meilleur ami du voyageur de l’espace. Un chien maigre, mais avec un cœur aussi grand qu’un soleil. L’animal se trémousse de joie. Rigel pose le vaisseau sur un amas de glace, aussi délicatement qu’un spectre.
–Où sommes-nous, Noa ?
–Je ne sais point, capitaine. Ce lieu ne se trouve pas dans mes données spatiales.
–Mon intuition me dit que nous sommes pourtant au bon endroit. Nous avons dérivé sur un ruban laiteux, passé la constellation d’Orion, et cette planète est à 75 % teintée de bleue.
Il a soudain des visions d’hommes, de femmes et d’enfants, il sent cette civilisation mourir, il sent leur dernier soupir sur sa nuque.

Il frissonne. Son cœur s’emballe de nouveau, on le voit battre dans sa poitrine à travers sa peau de soie. Il regarde sa montre et ouvre finalement son habitacle de cristal. Son corps filiforme crée une ombre étrange sur la dune de marbre. Il n’a pas besoin de ses médicaments cette fois. L’oxygène froid gonfle ses poumons, il n’a pas respiré depuis un siècle. Ses pupilles se dilatent et sa peau rosit. Il se redresse, son troisième œil regarde en direction de la lune qui est pleine.
–C’est ainsi qu’il nommait leur satellite, la Lune. Et cette planète est la Terre, Noa ! On l’a trouvée !
–Comment le savez-vous, capitaine ?
– Je suis Rigel, celui qui voit, celui qui sait. Mais il est trop tard, chère Noa…
L’humanité a péri depuis des lustres.
Spitzer fait une moue évocatrice.
–Ne t’en fais pas, fidèle ami, lui chuchote son maître.
Les rêves que renvoient les étoiles du M16 (quartier général des Trois citadelles) représentent un lointain passé. Maintenant, ce monde sommeille sous une couche de glace, mon bon Spitzer.
Le voyageur envoie un échantillon de poussière au M16.
–Capitaine, quelque chose y dort toujours. Quelque chose vit sous ce fin glacier, dit le commandant.
– En effet, commandant, Bok. J’entends toujours leur détresse au fond de mon âme ! L’infini chante encore et toujours leur perte.

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Sa montre renvoie un joli visage, comme un souvenir. C’est celui de Noa. On sent sa tristesse. Elle était sa compagne, autrefois ; maintenant, seule sa conscience survit. Elle interagit maintenant grâce à une mémoire artificielle à l’intérieur du précieux bijou. Noa veut dire : Celle Qui Croit, (en Orien). Il a besoin qu’elle croie en lui aujourd’hui, plus que jamais. Car pour redémarrer, ce monde aura besoin de toute l’énergie qui sera à leur disposition.
Il est temps pour lui d’accomplir sa mission et de donner une chance à la Terre. Il est prêt, telle était sa quête.
–L’œil de leur dieu est sur moi, en ce jour terrien. Noa avise la base et enclenche le processus du don de la vie.
L’horloger lève les yeux au ciel et déploie de gigantesques ailes blanches. Il se pare d’une armure de guerrier argent pour se protéger des tempêtes solaires qui viennent. Il est à son apogée et face à sa destinée. L’oracle le lui avait prédit. Il n’avait que 42 ans, mais tous savaient qu’il était voué à de grandes choses. Mais, est-ce que la Terre, ELLE, est fin prête pour LUI ?…
Karine

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Escarpins et parapluie, un texte de Karine St-Gelais…

27 février 2017

Escarpins et parapluie

 

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« Voilà pourquoi il est impératif de réparer, de ne pas changer pour changer et d’être bien ancrés dans ses souliers. Restez enracinés et protégez-vous d’une ombrelle des cieux tristes, surtout lorsque vous faites face à votre destinée… »
Le Père Mortersen termine ainsi son discours avec éloquence. Une dame se lève soudain et quitte la Cathédrale. Elle laisse les talons de ses escarpins d’un noir profond retentir sur le marbre froid jusqu’à l’autel.
— Mais qui est-ce ? me demandai-je.
Elle passe la grande porte de bois. Je la suis, intrigué. Elle s’arrête, ouvre son petit parapluie d’un rouge Scarlett et brave la dernière symphonie que dame Nature nous déverse en cette fin d’après-midi de septembre.
Je relève le collet de mon imperméable et j’agrippe fermement mon chapeau, car le vent se lève. La brunette presse le pas.
— Mais où court-elle, comme ça ?
Un trou dans la chaussée brise le talon de sa chaussure gauche.
— Sapristi ! Tout est contre moi aujourd’hui, s’écrit-elle.
Elle tourne la tête, s’assurant que personne ne l’a remarquée.
J’ai juste le temps de me coller contre un immeuble. Elle enlève ses souliers noirs et les jette dans la poubelle d’un café-terrasse. Une vieille Volks couleur crème l’attend. Elle s’assoit près du conducteur, en essayant de refermer son joli parapluie.
— Décidément, il faut absolument que je fasse réparer cette vieille breloque de marche. Rue Ombrella, chauffeur ! hurle-t-elle.

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La voiture file, asperge les clients du petit café parisien, désormais furieux. Je cours sans réfléchir rescaper les escarpins noirs du fond de la poubelle. Je les cache sous mon manteau et je retourne sur mes pas, mine de rien.
Arrivé chez moi la pluie cesse. Mais la brune au parapluie rouge me hante. J’admire les chaussures. J’entends encore le clapotis de ses pieds nus dans les flaques d’eau.
La pluie se remet à battre la mesure. Une symphonie triste au violon s’installe à la cime des arbres de mon jardin.
Ancien soldat à la retraite, fils d’un cordonnier, je suis seul. Mon vieux père tient toujours boutique dans la rue principale. Je l’aide parfois. Je vis à une époque où la galanterie est encore de mise, où les chaussures et le parapluie parent les plus belles tenues d’un dimanche comme celui-ci. Tout gentleman se doit d’avoir les chaussures étincelantes ainsi qu’un grand parapluie. On ne sait jamais quand une dame, fraîchement coiffée, aura besoin de nous, sous le ciel orageux. C’est de cette manière que m’a élevé mon père.
Ombrella… cela me rappelle, bien sûr, l’atelier de réparation de parapluies où travaille Terry. Je crois qu’il est temps de faire de moi un vrai gentleman.
À la lueur du coucher de soleil, sa boutique parait bien étrange.
— Que puis-je faire pour toi, mon ami ? Il y a longtemps…
Terry, mon ami d’enfance, m’accueille d’une accolade.
— J’ai besoin d’un parapluie, lui dis-je avec détermination. Il est étonné.
— Toi, Phil ? Toi qui as toujours préféré t’en passer ces dernières années ?
En me disant cela, je vois Terry manipuler sa dernière création avec agilité. Ouvrir et refermer ce qui sera la monture a douze baleines d’un futur parapluie aux tissus à motifs sophistiqués.
— Tu n’es pas superstitieux, mon ami, pour faire ce métier….
— Il y a belle lurette que je serais mort, me répond-il avec arrogance. Ton métier était beaucoup plus dangereux. Viens, je te montre.

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Je le suis de l’autre côté du comptoir, là où se dévoile toute son intimité. Un rêve éveillé : des ombrelles, des parapluies à six et à douze baleines, des ronds et des carrés. De marche et de soirée. Nobles ou très clinquants. Colorés, à motifs, sobres ou ornés de diamants. Noirs ou blancs. Simples ou pliants… La seule limite est l’imagination de cet artisan. Je suis bouche bée.
— Tu as fait du chemin depuis la dernière fois que l’on s’est vus, mon ami.
— En effet, depuis la mort du propriétaire, j’ai eu, comme on dirait, un regain d’inspiration. Son cancer n’a pas juste rongé son corps, nous en avons terriblement tous souffert. Une libération, en quelque sorte… Je suis justement en train de donner une deuxième vie au parapluie de sa veuve, dame Belle-Île, Constance. Il s’est éventré à la sortie de la cathédrale cette après-midi.
Mon cœur s’arrête. Mon ami me regarde et me dit :
— Tu la connais ?
Mes yeux s’illuminent.
— Non, mais j’aimerais bien…
Puis, après un silence :
— Je vais prendre celui-ci. Long, robuste et sobre… Digne d’un vrai gentleman.
Je paie et je laisse la carte de la cordonnerie de mon père à Terry, en lui indiquant bien qu’il faut absolument que Mme Constance passe y chercher quelque chose qui lui appartient. Le tout sera prêt, dès demain. Il me fait un signe de tête intrigué, mais me promet de lui faire le message.
Je sors de l’atelier avec mon nouvel achat à la main gauche, comme il se doit. Je suis heureux ! Une nouvelle aura m’entoure. J’ai enfin trouvé la force de parfaire ma tenue du dimanche.
J’ouvre la merveille. Heureusement, il pleut. Il me pare, les gouttelettes lui coulent sur le dos comme un charme.
Une soirée tristounette que je passerai avec mon vieux père. Il sera surpris de ma dernière acquisition. Je fais chanter à mon tour les flaques d’eau sous mes chaussures récemment polies. Je tiens le manche de bois avec la seule main qu’il me reste, l’autre, je l’ai laissée sur le champ de bataille, il y a 11 ans. Voilà pourquoi je n’ai jamais assorti de parapluie à mon complet. Pour ne pas souligner mon handicap, mais pas aujourd’hui. Il a suffi qu’une inconnue se débarrasse de ses magnifiques escarpins en pleine rue pour que je la remarque.
Une veuve et un retraité. Des escarpins, un parapluie brisé et un cœur réparé…
J’espère que la pluie chante pour vous aussi.

Bonne Saint Valentin !

Karine Gelais

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

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Le démon de ta garde-robe, un texte de Karine St-Gelais…

26 janvier 2017

Le démon de ta garde-robe

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Samedi matin. Il est déjà 9 h 15. Tu es assis sur la dernière marche du hall depuis maintenant une heure. Une valise débordante de bonheur à tes pieds. Tu regardes l’heure. Impatient, tu soupires. Tu espères qu’il n’a pas oublié, qu’il sera là, bras ouverts, avec un superbe sourire. Au téléphone, il y a trois jours, il te promettait mers et mondes, une journée inoubliable. Des promesses engendrent des attentes. Une liste exhaustive de sentiments contradictoires t’envahit. Tu regardes l’heure sur la pendule pour au moins la vingtième fois. Le temps semble s’être arrêté. Tu sanglotes, elle désespère ! Vous gémissez, vous êtes agacés, ta mère et toi. Celle-ci pose régulièrement sa main droite à son front. Elle semble soudainement découragée, elle est moins réceptive à tes incessantes demandes. Vous soupirez de nouveau, même ta perruche blanche semble fébrile, elle ne crie pas à tue-tête comme elle le fait habituellement chaque matin. Dans la cuisine règne une tension.

Tu pioches dans ton assiette au dîner. L’après-midi passe. Suzie, ton petit perroquet, s’ébroue montrant le bleue ardent de ses sous-plumes. Tu descends au sous-sol, une descente directe aux enfers. Tu lances ta petite valise sur ton lit. Elle était si pleine qu’elle s’éventre, laissant s’éteindre toute ta hâte, ton amour, tes baisers et tes dessins qui étaient dédiés à cet homme, celui qui n’est pas là et qui, selon ta mère, ne viendra pas ! Tu es déçu, elle est frustrée, vous êtes trahis. Ton cœur se serre. Il saute un tour.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTu crois que tu vas mourir. On dirait que le diable gronde. Ta garde-robe est prise de secousses. Tu as peur, elle est terriblement affligée par ta peine, il est… je ne sais où ? Ce n’est pas la première fois qu’il t’oublie de cette manière – ou il a de bonnes raisons ? Difficile pour un enfant de répondre et de comprendre ce manque d’amour d’un parent qui ne s’aime peut-être pas lui-même. Ta mère se fait réconfortante, elle te comprend et te soutient, mais ton cœur reste souffrant, il saigne, une cicatrice qui le fragilisera à jamais. Tu sèches tes larmes.
L’apocalypse arrive en même temps que la pénombre. Il est l’heure de dormir, mais ton cœur sprinte, galope et fend l’air comme un cheval sauvage toute la nuit. Compter les moutons est une torture, tout ton corps est en alerte, ta penderie est entr’ouverte et il s’y tapit quelque chose, un être affreux ; tu espères que le monstre qui l’habite dévorera ta peine, ta honte. Tu t’affoles, tu prends ta couverture comme bouclier et tu y plonges la tête, espérant que le jour arrive enfin ! Tu t’agites, il ne t’aime pas ; elle perd confiance en lui et elle ne dort pas non plus. Vous appréhendez l’avenir et vous craignez le pire.

Tu t’éveilles dix ans plus tard, ton ourson toujours prisonnier de tes bras acérés. Tu n’es toujours pas délivré, libéré de cette créature qui empoigne ton cœur avec une telle force. Tu n’es pas un adulte en paix, ni avec celui qui se disait ton père, ni avec toi-même. Tu es restée fragile, tu as pourtant pardonné, tu lui as renvoyé amèrement son manque d’amour, tu sais que ce n’était pas de ta faute ; elle a toujours su, je le sais, nous le savons que trop, et vous le voyez bien ! Mais pourquoi ce tourment continue, pourquoi tu t’affliges encore cette virée infernale. ? Pourquoi cette bête t’observe encore de ta (foutue) armoire ! Tu aimerais être en paix, elle aimerait être en accord avec la situation, vous aimeriez désintégrer cette horreur, vous aimeriez pouvoir l’emprisonner, le dénoncer, et même l’attraper, ce criminel, ce tueur en série, ce maniaque qui te harcèle depuis ton enfance, pour enfin t’endormir avec quiétude.

Tu rêves de faire exploser cette garde-robe ; il rêve de toi et de tout ce qu’il a manqué ; elle t’aime plus que tout et s’est épuisée à jouer deux rôles éprouvants. Vous avez travaillé très fort à la reconstruction de cette confiance et à la réparation de cette blessure profonde, et vous faites face, vous aussi, au démon de votre placard, ce malin qui conjugue votre vie à sa guise. Tu n’as qu’une seule envie, te laisser de nouveau consoler, rassurer cet enfant qui dort encore en toi. Il a un nom cette hyène enragée qui vous ronge. Vous avez bien dit « Anxiété », ce désastre contemporain.

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