Maître d’école, foule et bêtise… par Jean-Pierre Vidal…

20 mars 2017

Apophtegmes

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Le maître d’école, Patrice Butel

 

251. — Du maître au professeur, du professeur à l’enseignant, de l’enseignant à l’aide-apprenant, le déclin de l’éducation occidentale se marque dans ce passage du substantif à ces verbes immobiles, ces quasi adjectifs que sont les participes présents, et s’opère dans l’oubli et même l’interdiction du dialogue. Seul, en effet, le maître permet le dialogue parce qu’il est une position, le lieu de rencontre entre le multiple et l’un, la convergence provisoire des directions d’un rapport. Pour cette raison, de son public il fait un anti et un anté-maître, et non une jambe en attente de béquille.

252. — La complexité non seulement revendiquée, mais poursuivie est la seule chance qui reste à notre liberté dans un monde où l’on veut sans cesse nous réduire à la masse, nous simplifier dans l’indistinct du collectif.

253. — La société médiatique commande de rapprocher l’art du public. Comme si tout art ne consistait pas au contraire à éloigner le public de lui-même, ce qui, malgré les apparences, est tout le contraire de la distraction.

254. — La charité n’a jamais rien réglé d’autre que la conscience de ceux qui la font… ou croient la faire.

255. — Bêtise est le nom propre de la foule, et bestialité celui du nombre. Les humains ne sont supportables qu’en petit comité ; encore ne faut-il pas qu’il se soit lui-même baptisé « de salut public », ne serait-ce que parce que ces deux termes sont incompatibles. J’ai dit « les humains », mais il faudrait dans ce cas-là revenir à la vieille appellation sexiste et dire « les hommes », car qui donc peut prétendre avoir déjà vu une foule de femmes ? Même quand elles manifestent pour une des causes qui leur sont propres, elles ne se fondent jamais en ce monstre incontrôlable que l’on appelle une foule.

256. — Quand la vie se retire, on prend plaisir à la voir passer. C’est pourquoi les vieux adorent le spectacle de la rue. Mais les vaches regardant les trains ? Voient-elles passer l’abattoir ?

257. — Pourquoi l’homme contemporain s’embarrasserait-il d’art ? Il n’a déjà plus le temps de laisser venir à lui la beauté et il n’aura bientôt plus l’envie de faire l’effort de la reconnaître.

258. — Le terrorisme est la version sanglante des sondages. Aveugle, sourd, sans nuances, impitoyable, comme eux. Il en est aussi, bien sûr, le contraire absolu.

259. — Imaginer le pire ne suffit pas à se prémunir contre lui. Mais imaginer le meilleur, c’est d’avance le rendre surfait ou même inutile.

260. — Entre une idée simplette et un coup de génie, il n’y a, bien souvent, que l’espace d’un consensus inattendu.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La masse que nous produisons désormais à pleines écoles… Jean-Pierre Vidal

25 février 2017

Apophtegmes

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

231. — La simplicité des uns fait la complexité des autres.

232. — Peut-être, comme le prétendait Heiner Müller, un certain élitisme intellectuel conduit-il à Auschwitz ; mais, d’une part, on aurait pu lui faire remarquer qu’effectivement il y a conduit massivement nombre d’intellectuels et, d’autre part, la masse que nous produisons désormais à pleines écoles couvrira, on peut en être sûr, les futurs Auschwitz de son silence unanime et de son assentiment veule. Il suffira de lui montrer du doigt, comme on le fait déjà, quiconque ne pense pas conforme.

233. — Vous avez envie d’une liqueur, on vous tend en prime un gratteux. Vous voulez un hot-dog, on vous propose une participation au tirage d’une Cadillac. Vous croyez élire un premier ministre et vous vous retrouvez avec un voyageur de commerce.

234. — L’indignation n’a que faire de la nuance. Si elle se tempère, c’est qu’elle n’a plus lieu d’être.

235. — On excuse peut-être, à l’occasion, les travers, parfois extravagants, du grand homme, mais on loue toujours avec enthousiasme la banalité des vices de la vedette ou la vulgarité de ses goûts. Le grand homme nous dérange, la vedette nous accommode et nous conforte. Voilà pourquoi notre âge, obsédé d’accommodements en tous genres, ne connaît plus que des vedettes. Pensez donc, même les artistes sont des gens ordinaires qui vous ouvrent leur atelier pour vous montrer les petites déjections quotidiennes que sont devenues, bien souvent, leurs œuvres, comme on ouvre son frigo pour offrir une p’tite bière.

236. — Nos écrans sont pleins de chocs cosmiques entre le bien et le mal, chacun d’ailleurs sponsorisé par une marque de biscuits ou de dentifrice, mais la seule lutte qui nous reste vraiment c’est celle qui se fait entre le vide de nos âmes et l’ennui de nos cœurs.

237. — Certains ont du cœur au ventre, d’autres du ventre au cœur ; et qui leur étouffe l’âme.

238. — Il existe une jovialité défensive qu’il ne faut surtout pas prendre pour de l’amitié ; en vérité, celui qui vous la brandit sous le nez vous oubliera dès qu’il n’aura plus peur de vous.

239. — Faire la pute est peut-être un métier de femme, mais c’est incontestablement une vocation d’homme.

240. — Quand votre femme vous dit qu’elle n’a pas de fantasmes, c’est qu’elle ne veut plus les vivre avec vous.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Pulsion, étreinte et traitement de texte… par Jean-Pierre Vidal

28 janvier 2017

Apophtegmes

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Le baiser, Rodin

221. – Toute fonction vitale doit être travaillée pour devenir autre chose qu’une simple pulsion, même si la psychanalyse nous dit que, justement, la pulsion est ce travail. Mais une fonction naturelle peut même faire l’économie de la pulsion. Voilà pourquoi le sexe a besoin de déguisement et de fantaisie. N’est-ce pas, en effet, la plus vitale de nos fonctions ?

222. – Les religions traitent toujours la science comme une métaphore : voilà pourquoi elles ne s’effondrent pas, mais renaissent, toujours plus folles, toujours plus molles, de leurs cendres. Mais le projet de la science est une apocalypse et c’est ce qui la fera, accomplie, coïncider, en cette toute fin hypothétique, avec la religion, toute religion.

223. – Où donc vont se finir les histoires des rêves qui s’interrompent ? Dans les cauchemars des générations suivantes.

224. – L’euphorie du traitement de texte nous aura valu une pléthore d’épais romans que l’écriture manuscrite nous aurait épargnés. La crampe de l’écrivain assainissait alors la littérature. L’informatique aujourd’hui l’assassine.

225. – L’œuvre d’art est une douleur sans corps. Mais la critique désormais est un analgésique en quête d’un estomac à faire digérer mieux.

226. – Toute étreinte un peu passionnée est une émeute intime.

227. – L’idée que nous nous faisons de Dieu est toujours le révélateur le plus impitoyable de nos faiblesses intimes.

228. – Si l’on ne peut pas rire de tout, alors le rire n’est qu’une faiblesse comme les autres.

229. – Faute sans doute d’avoir intégré l’art à notre quotidien, nous tentons désespérément d’écraser notre quotidien dans ce que nous appelons l’art : le terre à terre, le banal, le simplissime sont désormais nos muses.

230. – Il y a parfois sur le visage des suppliciés d’État, au-delà de l’évidence de la douleur et de l’indignation rageuse, de la pitié, oui, de la pitié. Pour nous.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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La tortue d’Achille, apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

20 décembre 2016

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211. — Non seulement je me prends pour un autre mais même pour plusieurs : c’est la seule façon que j’aie de m’en tirer avec mon identité.

212. — Certains arborent des profils en forme de profondeur de champ. D’autres ne sont perceptibles qu’en gros plan. Mais la vaste majorité des gens n’est désormais cadrée qu’en plan américain : coupé à l’âme.

213. — Les avatars de la ponctuation masculine : quand le point d’exclamation s’interroge, il finit en virgule. Un point, c’est tout.

214. — Quand on vous manifeste un respect dont vous ne voyez pas la raison, c’est que vous êtes devenu vieux.

215. — La morale sociale la plus répandue repose généralement sur cette maxime implicite : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent. Les affaires, comme la guerre, c’est l’inverse ; il s’agit expressément de faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils vous fassent : payer le plus tard possible et se faire payer le plus tôt possible, acheter au plus bas, vendre au plus haut, tuer, assommer, sortir du marché, réduire à la mort économique, liquider ou contraindre à la liquidation, etc. Et l’on voudrait que l’on s’enthousiasme pour ça ?

216. — Il faut s’aimer terriblement pour accepter de se sacrifier à quelqu’un d’autre. Tous les martyres sont des arrogants qui cachent leur jeu. Jésus est l’arrogance incarnée. Plus arrogant que ça, tu meurs en fils de Dieu !

217. — J’ai toujours su qu’il y avait des cons. Mais je n’aurais jamais cru qu’ils étaient si nombreux. Ni que je finirais moi-même trop souvent par être l’un d’eux.

218. — Certains mettent à rater leur vie la même obstination que d’autres à rester dans les ordres ou dans l’erreur. Mais si le temps rend un peu rêveuse l’obstination de ceux qui ont pris la règle de Dieu pour une règle de vie, il ne fait qu’exacerber jusqu’à la rage l’entêtement de ceux qui ont choisi de gâcher leur vie comme on revendique l’erreur.

219. — Dans un salon funéraire, les hommes ont toujours l’air un peu puni. Les femmes, elles, retrouvent avec naturel et aisance leur rôle ancestral de gardiennes des aires.

220. — Ce n’est pas la tortue qu’Achille ne rattrapera jamais mais son propre talon. Et pourtant, combien se lancent d’un pied léger dans cette course folle !

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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La propreté est le luxe des pauvres… par Jean-Pierre Vidal…

28 octobre 2016

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201. — La propreté est le luxe des pauvres. Elle les obsède et les contraint autant que l’argent les riches.

202. — Dans le miroir, c’est le regard qui fait le reflet. Triste, vous voilà décavé. Mais s’il s’allume d’une lueur, ironique ou complice, c’est votre jeunesse encore qui vient vous sourire jusqu’au fond du grand âge.

203. — L’homme a rêvé qu’il était un animal un peu plus intelligent que les autres. Au réveil, il s’est aperçu qu’il n’était qu’une bête un peu plus rusée et infiniment plus prétentieuse. Alors, il a inventé le commerce.

204. — Des poussières de minorités visibles finissent par former une majorité risible.

205. — Les droits de l’homme en notre début de millénaire ? Autant en emporte la vente.

206. — Si le chat parvient à être, plus encore que la chouette d’Athéna, l’animal philosophique par excellence, ce n’est pas parce qu’il se montre penser : il ne pense pas. Mais il nous dit, de toute sa présence et par son comportement quotidien, notre transitoire et notre dépossession, native et future : ni notre temps, ni notre espace, ni même notre corps ne nous appartiennent. Ils deviennent siens dès qu’il condescend, avec un dédain que nous prenons pour de la tendresse, à les occuper. Parce que tout son être est affirmation tranquille, il se pose dans notre vie comme la question qui à la fois nous fonde et nous fait grouiller.

207. — Écrire, c’est d’abord trouver des rythmes et se laisser surprendre des sens qui finissent par y venir danser.

208. — L’envergure de nos mensonges réussis est la mesure exacte du crédit que nous accordent les autres.

209. — Les images ne « prennent » jamais vraiment, elles sont pleines de vide. Mais elles nous tiennent, nous. Et tout iconoclasme est d’abord une réaction de défense, la tentative insensée d’enfin sortir du cadre.

210. — Mise en attente et cellulaire disent, entre autres choses, une humanité qui ne veut rien manquer, qui rêve d’être disponible et présente à tout, mais, bien sûr, à distance, sans s’impliquer ni se salir. C’est l’ubiquité dérisoire et généralisée. Muni de tous les attributs de Dieu, monsieur Tout-le-Monde vaque urbi et orbi à ses petites affaires.

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Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Déclaration d’amour anonyme…, par Jean-Pierre Vidal…

12 septembre 2016

Apophtegmes

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Crédit photo : DR

181. — Les effets faciles sont comme les femmes faciles : il leur arrive même, malgré tout, de donner parfois du plaisir.

182. — Si votre chat vous lèche quand vous le caressez, ce n’est pas qu’il vous aime ; c’est pour que vous le laviez en même temps. Les humains, eux, n’ont même pas de tels soucis d’hygiène quand ils vous lichottent et vous tètent.

183. — L’Amérique, c’est aussi l’impitoyable répression de qui n’est pas conforme : les Arabes l’ont récemment constaté à leurs dépens.

184. — La haute technologie ne sert bien souvent que de fort bas intérêts.

185. — La pensée commence où s’effritent les évidences.

186. — Écrire, c’est toujours un peu lancer un défi en forme de déclaration d’amour anonyme : je te mets au défi de reconnaître, d’accepter et même d’aimer ma différence parce que la tienne m’importe. Si je ne te prenais que pour un consommateur, je t’écrirais ce que tu veux et nous nous abîmerions tous deux dans l’indistinction mortifère du commerce.

187. — Au XXe siècle, à mesure que l’art se développait, se complexifiait, se subtilisait, l’homme s’amincissait (et pas seulement physiquement, pas seulement au propre), se simplifiait, se réduisait à sa plus indigente expression. Quand l’art s’en est aperçu, il était devenu média, c’est-à-dire simple condiment pour obèse de l’âme ou anorexique de la pensée.

188. — Le malheur rend laid, le bonheur rend bête. L’état commun, qui ne connaît vraiment ni l’un ni l’autre, rend bête et laid.

189. — Un paroxysme permanent, comme celui qu’on nous vend systématiquement aujourd’hui, revient à une asthénie totale. Les grouillants parmi nous sont, socialement, les plus parfaits assis qui soient.

190. — Toute œuvre est une multiplicité non pas unifiée, encore moins unitaire, mais en équilibre, en équilibre instable. Et l’instabilité de cet équilibre est la voie où viennent échouer l’interprétation et la passion de l’œuvre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Nomades et conformistes : la dérive programmée, un texte de Jean-Pierre Vidal…

2 juin 2016

Signe des temps…

« Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »
Corneille, Sertorius

 

En art, comme en industrie et commerce, comme dans la vie de bien des jeunes, du moins ceux qui en ont lesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec moyens intellectuels ou financiers, l’heure est au nomadisme. Un grand dérangement naît de la globalisation, glorifiée par les uns, dénoncée par les autres, mais subie par tous si ce n’est l’infime minorité d’hyperriches, sans foi ni loi ni patrie particulière qui se trouve à dominer la planète, tout en laissant — mais jusqu’à quand ? — les gouvernements faire semblant de mener la barque de l’état pour la plus grande illusion des populations qu’ils abusent sur leurs pouvoirs réduits à presque rien.

Le nomadisme est le mode de vie chic de ceux qui règnent sur les impuissants sédentaires. Ses adeptes se pensent plus ouverts que les simples touristes dont ils ne sont pourtant que la version magnifiée. Le monde n’est pour eux qu’un terrain de chasse dont la faune leur est parfaitement indifférente : tout au plus doivent-ils parfois s’en accommoder quand des lois locales le leur imposent. Quant à ceux qui, sans être riches, sont nomades par vocation quasi religieuse, ceux qui vont aider ou simplement s’imprégner de la culture et du mode de vie des autres, les jeunes, les travailleurs humanitaires, les aventuriers, lorsqu’ils n’oublient pas purement et simplement l’expérience, ils se sédentarisent dans leur nouveau pays ou sont à jamais partagés entre deux sédentarisations. Je ne parle pas ici, il va de soi, des sédentaires de culture, souvent depuis des millénaires, mais de ceux – nous, Occidentaux – pour qui le « nomadisme » n’est qu’une mode. Au même titre que l’interactivité ou l’immersion, notions jumelles qui commandent nos loisirs et la prétendue créativité de nos vies.

Quoi qu’il en soit, la formule célèbre de Corneille, qui référait contextuellement à un épisode de guerre civile, a fini par signifier avant tout la chute de l’Empire, son explosion en myriades de principautés impuissantes, quand bien même un ego surdimensionné prétendrait occuper à lui seul le centre perdu qu’il transporte dès lors partout avec lui, qu’il incarne sans effort et qu’il fait coïncider parfaitement avec sa propre vie.

Nous sommes désormais tous des Sertorius. L’individualisme de masse est notre « paradoxe de Sertorius ».

Une socialité mobile et aléatoire

Comme animées d’un gigantesque mouvement centrifuge, nos sociétés se parcellisent, éclatent et se recomposent au gré des rencontres, des affinités, des humeurs. Ce que l’on appelle la « société civile » est faite en grande partie de ces ruches provisoires et des alliances qu’elles forment ça et là, presque d’un jour à l’autre et très certainement selon le problème envisagé ou le refus partagé.

Le retour de la famille, qu’on observe chez les jeunes générations et qui semble bien l’antidote à ce mal de nos sociétés, est lui aussi pourtant traversé des mêmes courants stochastiques et presque browniens dans leur imprévisibilité. Nos liens avec l’autre sont provisoires et leur date de péremption précipitée.

Dans une telle agitation, les frontières du moi sont devenues si poreuses que nous ne savons plus ni qui nous sommes ni en quel lieu gîte encore cet animal étrange, moi, que la communication essaime à tout vent. La science peut bien nous prédire un avenir de bactéries, notre présent nous donne déjà des contours de vibrions excités, acharnés à dire leur trépidation comme des phalènes brûlées à la lumière de la communication, clignotant dans les réseaux comme des lucioles sans dessein.

Mais rien ne luit dans la nuit de notre indistinction. C’est paradoxalement un autisme absolu qui nous attend au détour de la grande dérive de l’immersion totale où nous nous perdons complaisamment. Et au moment de notre plus grand enfermement, nous tuons le monde où nous nous sommes déchiquetés nous-mêmes, tel un Orphée fou épargnant ce travail aux Ménades. Obsédés d’altérité jusqu’à monter en épingle la plus infime différence, nous avons jeté tout Autre possible avec l’eau du bain communicationnel.

Et rien ne le dit plus clairement que cet art qui se proclame « actuel », justement pour refuser la notion trop générale, pas assez présentiste, de contemporanéité.

Un art tautologique

Cet art, donc, de notre présent le plus immédiat, abandonnant les prétentions millénaires de cette étonnante activité humaine qui s’attachait, depuis au moins les peintures rupestres, à dire le présent d’une société et d’un individu, mais en ouvrant une fenêtre sur l’autre et sur l’éternité, cet art s’est voué à n’être qu’un calque le plus fidèle possible, une réplique, une présentation répétée plutôt qu’une représentation de ce qu’il appelle la réalité en postulant simplement, naïvement, stupidement, qu’elle est irréfutable et facilement dite. C’est ça qui est ça est devenu le fin mot de l’art actuel ; c’est ça qui est ça reprennent en cœur toutes ses manifestations, toutes ses disciplines, ces disciplines qui sont elles aussi devenues à la fois poreuses et incernables, disséminées non seulement les unes dans les autres, mais dans les insignifiances « nomades » de la vie quotidienne.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecMais rencontrant le kitsch et le banal, ce tissu de nos vies médiatisées non plus même « à l’os », mais au-delà, à la cellule et même au pixel qui compose notre vie socialement exhibitionniste, l’art, comme nous, perd toute identité. Car le kitsch est déjà une resucée « populaire » et même populiste du grand art qu’il singe et profane. Prétendre, comme le font si souvent les jeunes artistes, se déprendre du kitsch rien qu’à l’utiliser, c’est tomber dans son jeu : on ne critique pas impunément le kitsch, on en fait et c’est lui qui vous capture.

Dans cet univers de la répétition indépassable, de la mise à distance impossible, un conformisme proprement hallucinant habite toutes les pratiques de l’art fièrement dit « actuel » et singulièrement celles qui telles l’installation, la performance et, dans une moindre mesure, les arts médiatiques sont nés de l’abandon de la facture, de ce rapport à une matière, quelle qu’elle soit, travaillée artisanalement de telle façon qu’en retour c’est l’artiste lui-même qui s’en trouve travaillé. Ce conformisme qui saute aux yeux de tout observateur lucide et objectif va bien au-delà des traits communs qu’impose nécessairement l’appartenance à une même époque. Il naît de cette série de cercles vicieux qui nous enferment dans la tautologie de l’assimilation sans reste : l’art est la vie, la vie est l’art et, pour pouvoir garder son statut, l’artiste doit être reconnu par l’artiste, lui-même reconnu par l’artiste dans une rengaine enfantine : « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais aucun des deux ne rit. C’est sérieux de faire ce qui se subventionne et de subventionner ce qui se fait : dans cette valse sans fin, on feint de sortir de l’institution honnie – l’art, son histoire, ses discours, ses organes – pour mieux se faire son institution à soi, comme un cocon opaque.

Étrangers

Cette institution, elle est constituée de connivence, d’affinités, de complaisance, tout ce qui constitue un consensus sans débat, tout ce qui produit du même, du semblable, de l’identique. De la masse en un mot.

Notre système économique et commercial, si peut-être il ne l’impulse pas, du moins en profite. Et les nomades qui nous gouvernent vraiment ne s’en portent que mieux. La mobilité des fonds individuels ou institutionnels, libres de se placer où bon leur semble et de jouer une fiscalité contre une autre, à la limite le plus souvent de la légalité, prive les états de ressources. L’idéologie néolibérale s’engouffre dans la brèche et prône l’amaigrissement continu d’un état déjà exsangue. Pour le plus grand bien de ceux qui sont déjà exagérément nantis.

Et tous ceux qui ne parviennent pas à atteindre l’exil doré du nomadisme transnational et financier finissent en réfugiés, parfois de l’intérieur, dans ce qui n’est plus leur propre pays que pour la forme.

Où, comme moi, ils se sentent irrémédiablement étrangers. Comme si, loin des échanges, ils étaient déjà morts.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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