Signe des temps, par Jean-Piere Vidal…

27 octobre 2015

L’artiste submergé

Traditionnels ou nouveaux, les médias ont brui, ces derniers temps, d’un sujet auquel ils ne sont guèrechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec accoutumés : on a parlé, imaginez un peu, de littérature et de lecture ! À propos de deux évènements : la sortie de la suite apocryphe du Millenium de Stieg Larsson, ce roman raté, mais vendu à plus de 70 millions d’exemplaires, et la publication d’une récente enquête française montrant que le nombre de lecteurs avait, dans ce pays, baissé de 10 % et que Paris avait perdu plus de 83 (!) librairies indépendantes entre 2011 et 2014. Toutes les catégories de lecteurs : hommes/femmes, jeunes/vieux, lecteurs occasionnels/lecteurs réguliers. Quant aux non-lecteurs — Jamais ! Moi, lire, vous n’y pensez pas ! —, leur nombre s’accroit sans cesse. On parle ici d’un pays réputé pour avoir longtemps été l’un des plus lecteurs de la planète. Il vaut mieux ne pas penser au Québec, où semble se refermer ce qui s’était un instant ouvert à la Révolution tranquille : la curiosité pour les arts, les lettres, la culture.

Millénium et une enquête : les chiffres, la vedette et le public. On dirait le titre d’un film de Leone ; dans ce cas, évidemment, c’est le public, bonne pâte, qui occupe la place du bon, tandis que les chiffres jouent, bien sûr, la brute : la brutalité des comptes et l’abrutissement dont ils permettent sournoisement de faire l’apologie. Car si le bon peuple, bien gavé de publicité, conditionné médiatiquement et surtout persuadé par le discours courant qu’il a toujours raison, quelles que soient sa pratique, ses capacités et surtout son ouverture d’esprit ou son repli sur des habitudes confortables, si le bon peuple, donc, achète, c’est que c’est bon. Il n’y a rien à ajouter : toute valeur se mesure au nombre et au numéraire, point à la ligne. Lire n’est plus affaire de culture, mais de divertissement ; il n’est plus question de choix personnel, mais de soumission à la rumeur (au buzz, comme il faut maintenant dire). Qu’importe l’auteur, il est remplaçable : la vedette, c’est le produit, Millénium et non feu Stieg Larsson. La réussite, c’est du marketing qui a atteint son but. Le talent, c’est du bruit, sur la Toile ou les ondes. Tout est dans tout et réciproquement : nous vivons dans l’empire de l’évidence tautologique. On ne lit que ce qui se vend et on ne vend que ce qui se lit.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecEt surtout, l’auteur et l’admiration que peut susciter son œuvre ont été remplacés par la vedette qui, elle, impose l’adulation. La vedette, la star, que ce soit un produit ou un artiste chosifié en produit, fait plier les genoux dans l’idolâtrie sans âme, quand l’admiration, autrefois, l’élevait, cette âme, quand nous en avions encore une, quand elle n’avait pas encore été remplacée par des nerfs, des besoins, des désirs et des droits. Comment mieux illustrer le fait que le système peu à peu nous transforme en clients et surtout en esclaves. Nous étions naguère citoyens et sujets…

Quel public ?

Dans ce contexte, le public n’est plus qu’une masse, travaillée, triturée, contrôlée. Ou livrée aux aléas de l’air du temps et à l’effet boule de neige qui, devenu le poumon de nos sociétés, rend certaines choses « virales », comme on dit. Ou « incontournables », susceptibles de donner des « coups de cœur », bref de nous faire vivre dans une urgence, en grande partie artificielle, mais qui est devenue notre lieu commun. Comme une syncope collective provoquée.

Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution « naturelle » de nos sociétés ou si le chant des sirènes marchand qui rive nos vies à l’immédiat la commande, mais l’air du temps, formaté par cette évolution, nous contraint à la courte vue, à l’immédiat, à l’ordinaire. La seule transcendance, la seule magnification de nos egos étriqués nous vient désormais de toutes les béquilles informatiques qu’on nous pousse à acheter, puis jeter, puis racheter dans un nouveau format : notre durée, individuelle autant que collective, est celle de l’objet, c’est lui qui la mesure et lui donne son échelle. Et les valeurs dont le système a besoin pour huiler ses rouages, c’est lui qui les promeut, les produit même. La machine est déjà en nous : dans nos idées, nos rêves, notre façon binaire et simplette de penser, nos opinions et nos croyances.

Parlant de machine, s’il m’est permis de parler un peu de moi, je vanterai sans vergogne mes talents de prophète, alors occupé dans une compagnie de micro-informatique, en invoquant un article publié dans Québec Français (no 54, mai 1984, pp. 27-29) intitulé : Écriture et ordinateur, la mort prochaine du public. La réflexion s’est d’ailleurs poursuivie quelques mois plus tard lors d’une conférence, Vers une ordinosémie, présentée au colloque de l’Union des écrivains québécois au titre évocateur : « Culture et technologie, fusion ou collision » dans le cadre du 6e Congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français (Québec, le 16 juillet 1984).

L’optimiste que me commandait d’être ma fonction au sein de l’entreprise (il faut vendre pour survivre) avait des accents triomphalistes : la machine allait libérer la créativité de chacun, multiplier à l’infini le nombre des artistes, des poètes, des inventeurs, des écrivains. Lautréamont n’avait-il pas écrit, en plein cœur du XIXe siècle : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. »

Le problème, c’est qu’on voit bien aujourd’hui, avec le déversement de messages cybernétiques qui nous submergent sur toutes les tribunes que, pas plus que le bon sens, n’en déplaise à Descartes, la créativité n’est pas « la chose du monde la mieux partagée » et que l’intelligence collective n’est qu’un vain mot nouvelâgiste. Sans parler de ces ingrédients de base de tout art : le talent et la nécessité de créer, à la limite pour sauver sa peau ou son esprit, et non pour assurer sa présence au monde, agrandir sa renommée ou augmenter le nombre de ses amis Facebook. La création n’est pas un droit, ce n’est pas non plus un devoir, c’est une exigence, dans tous les sens du mot.

Une exigence et une nécessité intimes qui, pour moi, se définissent par deux formules complémentaires : celle d’André Gide qui parle d’« une longue patience » et celle de Sartre qui évoque « la solution d’un enfant désespéré. » Les deux parlent du génie, c’est entendu, d’où leur caractère extrême, mais le désespoir de Sartre et son rapport à l’enfance disent bien que la nécessité naît là, sans doute dans un rapport difficile avec les signes, du moins les signes sociaux, par exemple ceux qui envoient à l’enfant qui se découvre ou se sent homosexuel un message de déviance qu’il n’arrivera que progressivement, et parfois dans son œuvre et par son œuvre, à interpréter plutôt comme une différence qui le définit.

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait que l’exigence, intime ou autre, n’est plus à l’ordre du jour de nos sociétés où chacun désormais s’épivarde. Parce qu’il en a le droit et parce que la machine lui en donne les moyens.

Voilà sans doute pourquoi peu lisent, mais tous écrivent et tous se publient, et s’il le faut à compte d’auteur.chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec Dame, qui es-tu, toi, pour oser me juger et refuser mon manuscrit ? Qui es-tu, toi, pour ne pas vouloir parler de moi comme tu le fais du premier prix Nobel venu ? Qui es-tu pour ne pas m’inviter à ton émission ?

La devise du siècle sera décidément : « moi aussi ! » Sous-entendu, j’y ai droit, tout simplement parce que j’existe. J’appelle ça une exigence de client, mais un client qui a raison et qui ne paye même pas.

Et je pense à Mark Twain qui disait : « Let us make a special effort to stop communicating with each other, so we can have some conversation. » ou « Faisons un effort particulier pour cesser de communiquer les uns avec les autres, afin que nous puissions converser un peu. » (traduction libre)

Cette voix qui nous vient du début du siècle précédent nous enjoint d’arrêter de communiquer pour enfin nous parler : dans le dialogue et la reconnaissance de l’existence de l’autre, plutôt que de le bombarder de papotages assourdissants, sans daigner entendre, ou si peu, ce qu’il dit.

Puissions-nous l’entendre et arrêter de piailler ou babiller pour écouter un peu. Arrêter de voir pour regarder. Et d’écrire pour lire un peu.

Au fond, cela s’appellerait vivre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

15 octobre 2014

Le chien de Dieu (carnets 2000-2004) d’Alain Gagnon

 

        Ça fait trois fois que je lis Le chien de Dieu et je suis toujours aussi enthousiaste. Il s’agit d’un ouvragechat qui louche maykan alain gagnon francophonie mené de main de maître dans lequel l’auteur exprime librement ses idées.

            Il faut d’abord parler du style de Gagnon et de sa poétique puisqu’il s’est d’abord et avant tout fait connaître par ses fictions. Ce livre est fort bien écrit ; on reconnaît ici l’écrivain qui s’est formé au contact d’auteurs aussi exigeants que Maupassant et Hemingway. Il y a d’ailleurs des expressions que j’ai soulignées tellement je les trouvais belles, dont celle-ci : « le rut des vagues ». Il y a également de très beaux passages que devrait méditer tout écrivain et, a fortiori, tout écrivain en devenir. Ainsi, la description du manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies (p. 234-235) est un modèle du genre. En outre, les propos que tient Alain Gagnon sur la littérature et plus spécialement la poésie sont révélateurs d’une sensibilité et d’une pensée qui détermine l’évolution de son œuvre. Gagnon fuit comme la peste tout ce qui ressemble à de la sensiblerie. À la page 416, il explique très bien ce qu’il entend faire en poésie : « Surprendre la conscience dans son acte de perception… » Et un peu plus loin, à la page suivante, il ajoute ce qui suit : « Ce que je recherche, c’est la tangente entre ma conscience et le monde ; là où l’on s’émerveille du geste même de percevoir – non pas la recherche de ce qui est perçu, mais la recherche de « ce qui perçoit ». »

            Gagnon, par ailleurs, se débrouille très bien dans le monde des idées. Ses carnets sont le fruit de longues réflexions nourries d’auteurs illustres et de première importance (Marc-Aurèle, Hegel, Nietzsche, Teilhard, Bernanos, Popper, etc.). Plusieurs de ses affirmations trouvèrent chez moi un acquiescement enthousiaste, dont ces pensées sur le suicide que vous retrouverez à la page 355 : « De ceux qu’on exhorte à refuser le suicide, mon regard se tourne vers tous ceux, travailleurs sociaux ou parents, qui tentent de les dissuader. Qu’ont-ils de si enthousiasmant à proposer ? La pensée laïque et postmoderne ennuie mortellement, dès les premières explications. Ce qui pourrait enthousiasmer dans l’existence – les valeurs spirituelles, le sacré, le transcendant… – notre génération l’a saccagé, tourné en dérision ou a honte d’en parler. Reste notre avachissement d’hommes roses, reste ce monde criard, hédoniste et cyniquement cruel qu’illustrent à merveille Loft Story et la toute-puissante Loto. » (Ici j’ai envie de dire : Bravo !) Je dois ajouter que l’auteur a le courage d’éviter le confort intellectuel : il ne choisit pas son camp quand tous les camps semblent déshumanisants. S’il tape fort sur un hyperlibéralisme qui voudrait tout réduire à l’état de marchandise, il se montre également très critique envers les tendances étatistes de la gauche. En fait, Alain Gagnon ne semble avoir qu’un parti, celui de ces auteurs qui défendent des valeurs spirituelles vers lesquelles il faut toujours revenir. Gagnon ne craint pas de se dire croyant et il ose, chose rare dans une époque de spécialistes obtus, s’adonner à la spéculation métaphysique.

 Frédéric Gagnon

Alain Gagnon, Le chien de Dieu : carnets 2000-2004, Montréal, Éditions du CRAM, 2009.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Débandade, un roman à lire, par Alain Gagnon…

8 février 2014

Clémence, égale à elle-même…

 Clémence est jeune, mais cela n’empêche pas qu’elle est l’une des plus anciennes chroniqueuses du Chat debandade-clemence-dumper-9782848763781Qui Louche – automne 2010.  À cette époque, elle résidait au Portugal, et le titre de sa participation était Chronique de Porto.  Puis, elle a déménagé en Italie, et depuis ce temps, chaque quinzaine, nous lisons Chronique de Milan.

Clémence est une merveilleuse magicienne.  Pourquoi ce mot ?  Un magicien ou un prestidigitateur crée le réel ; ou du rien apparent, il fait sortir la vie, anime des êtres, émerveille.  C’est ce que fait Clémence : un bout de rue, un rideau, un personnage falot ou furibond, un café…  Tous ces éléments banals se rassemblent, se confondent et se cristallisent dans son imaginaire pour ressortir, ligne après ligne, en une mélopée modeste, mais ferme, qui ne casse pas, ne se dément pas, demeure cohérente, fidèle à la voix intérieure de celle qui écrit.  Dès ses premiers textes, je l’avoue, je suis tombé sous le charme de cette Calypso du verbe et j’en suis devenu un fan inconditionnel.

Elle vient de publier son premier roman : Débandade, aux Éditions Philippe Rey.  Un coup de maître de concision et d’homogénéité de la forme.  L’intrigue est assez originale.  Non comme réalité humaine, mais comme sujet littéraire – ainsi que le titre le suggère, elle traite de l’impuissance sexuelle du mâle.

dumperL’action est bien menée.  D’un bref chapitre à l’autre, vous ne vous ennuierez pas – parole de lecteur difficile !  Aucune lourdeur ; aucun déraillement dans les méandres des digressions longuettes.  L’histoire est bien menée et se termine bien.  Je ne vous la raconte pas.  Vous y trouverez satisfaction et information.  Mais c’est pour le style incomparable de Clémence que je vous recommande surtout cet ouvrage.

Vous y retrouverez cette musique à la Satie ou à la Arvo Pärt, bien ciselée, qui coule sans effort et sans fard dans ses chroniques.  Véritable eau de source, qui s’étend calme, évidente, sur la glace en hiver.

    Bonne lecture !

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

28 décembre 2013

De bure et de velours

 Le temps de nous en rassasier, le soleil constant de novembre a fait place à la pluie, à la grisaille, IMG_2299annonçant la neige prochaine.  Profitant de l’euphorie de Noël, on écrit ce que nous a inspiré le troublant premier roman de Marc Séguin, La foi du braconnier.

Si d’aucuns prétendent que ce roman est autobiographique, on s’en réjouit.  Le périple du narrateur s’avérant initiatique, il ne peut que faire grandir cet homme qui, sous des airs fanfarons et provocateurs, se montre rempli d’amour haineux envers les hommes, les femmes, les bêtes.  Qu’importe que le narrateur, comme l’auteur, se prénomme Marc et que la femme, à qui le roman est dédié, se prénomme Emma.  Ne dit-il pas d’elle qu’il l’aimait « comme une prière qui se serait réalisée ».  Emma sera le miracle de sa vie, elle saura stopper momentanément ses fuites, lui qui se considère « une conséquence de l’Amérique moderne ».

Marc S. Morris, au lendemain d’un suicide raté, narre ce que fut sa vie durant ses dix dernières années.  Il est braconnier et dès le premier chapitre, il embarque le lecteur dans une histoire de chasse qui s’est passée en 1991.  Il a tué un ours au Manitoba, l’a dépecé, a prélevé la vésicule biliaire pour la vendre quatre mille cinq cents dollars à des Asiatiques.  Depuis un an, il est étudiant en cuisine à l’Institut de l’hôtellerie de Montréal, qu’il délaissera pour entrer au Grand Séminaire.  Il y fera la connaissance de l’évêque Pietro Vecellio avec qui il entretiendra « une amitié amoureuse.  […] Un homme peut aimer un autre homme. » Le narrateur étant inapte aux sentiments modérés, il affectionnera ses semblables avec une intensité démesurée.  Toujours, il déteste, toujours, il adore.  Comme lui-même, son double est entier et ne tolère aucune médiocrité.  L’un est vêtu de bure, l’autre de velours.  Se remettant sans cesse en question, il traverse les États-Unis en pick-up, revenant à son point de départ, le Québec.  Sa foi immense en la vie le déstabilise d’une telle manière qu’il ne sait, ni ne peut, se satisfaire de joies simples, quotidiennes.  Parfois, il amorce des situations qu’il pense être des ancrages, comme la naissance de sa fille, l’ouverture d’un restaurant, mais, tel un marin happé par l’océan, il parie sur l’espoir : trouver plus exaltant que ce que les autoroutes lui offrent d’oubli temporaire.  Il exècre l’idée du bonheur, mais, tout à son combat intérieur, il ne se rend pas compte que sa quête s’appuie sur des doutes, non sur des certitudes.  Ne dit-il pas qu’il veut conquérir, dominer, sans jamais y parvenir. Sa foi est une soif intarissable, la source où il s’abreuve en est la beauté d’Emma, elle qu’il compare à la Marie-Madeleine de la Pietà du Titien.  « …  Je cherche toujours.  Je trouve peu, car je cherche trop. » Les années s’écouleront en tuant des animaux, en abominant les hommes, en adorant Emma et leur fille.  Leurre orgueilleux qu’il ne veut dénier.

Rien de répréhensible dans la conduite tourmentée de Marc S. Morris.  Il a comme point d’appui un « gigantesque » FUCK YOU qu’il a « tranquillement tracé » sur un atlas de l’Amérique quand il était adolescent, amoureux d’une certaine Denise, « une fille très bien » de dix-huit ans.  Chaque lettre lui servira de balise pour franchir les frontières de l’Amérique du Nord, continent qui l’a douloureusement déçu.  L’époque où il lira tous les livres, concluant plus tard qu’à « part quelques-uns, les livres sont des mirages ». Désespoir emprunté au poète Stéphane Mallarmé…  Il lui faudra beaucoup de temps, non pour s’assurer un semblant de paix, il en est incapable, mais pour se mesurer au désir d’Emma qui veut un deuxième enfant.  Continuité de son univers personnel, mais aussi celui de l’humanité.  « Enfin, je me sens utile.  J’existe parce que mon devoir de race est accompli.  Et c’est l’idée la plus érotisante qui soit. » Pourtant, il repart vers le Grand Nord, envisageant de tuer des caribous.  Quand il reviendra auprès d’Emma, il n’aura plus que la lettre U à consommer.  Ce qu’il fera un autre automne, « étendu sur les feuilles mortes ».  Il attend le gibier en rêvant à Emma, en écoutant sa voix intérieure, en cherchant sa respiration.  L’idée de l’attente de la mort lui traverse l’esprit, calme sa conscience.

Puissant roman enrobé d’amour plus que de haine.  Il suffit de comprendre que chaque homme ressemble à un arbre qui, lentement, enveloppe ses branches de feuilles dissemblables quand la saison change.  L’être torturé qu’est Marc S. Morris  ne peut posséder un tronc lisse, dépourvu d’aspérités.  Les pages qu’il écrit témoignent d’une Amérique dénuée de son rêve.  N’est-il pas un fils des premiers habitants de ce continent ?  Sa mère, Amérindienne, son père, Blanc, ne représentent-ils pas le fardeau empoisonné d’une civilisation devant se contenter d’un piètre modernisme ?  Demeure l’impression que les sentiments extrêmes s’épuisent d’eux-mêmes et non d’un parcours insensé sur des autoroutes.

foi-du-braconnier-09Roman coup-de-poing, dérangeant, certes un brin machiste, combien intelligent.  Le talent de Marc Séguin ne fait aucun doute quand certains de ses chapitres se terminent, tel un haïku.  Quand on lit la lettre de l’évêque Pietro Vecellio qu’il adresse au narrateur avant de mourir.  Quand ce dernier glisse entre des pages haletantes, avec une tendresse sensuelle, des recettes de gibier.  Nul humain n’étant parfait, ce qu’Emma a très tôt réalisé, on ne peut que défendre ce profond roman contre des croyances vacillantes, des âmes timorées contraintes à des sentiments édulcorés !

On rappelle que cet ouvrage est parmi les cinq finalistes du Prix des collégiens 2010.

Marc Séguin, La foi du braconnier, Leméac  Éditeur, Montréal, 2009, 152 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnonInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

14 décembre 2013

Ceci n’est pas un conte de Noël

 La neige recouvrant les rues et les jardins, pâlissant le ciel, noircissant davantage les branches, on n’attend rien du paysage figé pour plusieurs semaines.  On se consacre à une vie calfeutrée, partagée entre la lecture et la musique.  Le sommeil.  La saison est propice au laisser-aller des regards ou des gestes s’attardant sur la couverture de quelques ouvrages.  On a été surprise par l’image convulsive associée à la nouvelle Le secret fardeau de Munch, signée Vincent Thibault.  D’où la curiosité de parler de ce petit livre.

Nous entrons dans le texte avec la même surprise que celle éprouvée devant la bouche ouverte, narines dilatées, dents saillantes, de l’homme criant sur la couverture brune.  On a voulu savoir pourquoi, tant de souffrance contenue dans si peu d’espace sollicite le lecteur d’une manière aussi efficace.  Les mots proposés par le narrateur invitent à le suivre dans une profonde réflexion sur l’art, sur les remous qu’il provoque quand l’œuvre se révèle un mystère, fait naître de douteuses idées chez certains.  Manière détournée de nous signifier que chaque mot contient sa part d’ombre à laquelle nous portons peu d’attention.  Le vocable « assassin »  et le verbe « ressasser » sont signalés au lecteur comme étant particuliers : les « s » qui les composent sont autant de sifflements serpentins dénonçant, sans que nous nous en doutions, le vol du tableau de Munch, Le Cri.  Avant l’acte, soit l’agitation, l’auteur, Vincent Thibault, raconte la vie du narrateur, Jehan Le Poivreclair, né sur la côte normande « dix ans jour pour jour avant qu’on y voie le Débarquement ».  Orphelin de père et de mère, à la suite de bien des déboires, l’adolescent deviendra le protégé de Maître Le Poivreclair de qui, après sa mort, il héritera du nom, d’un peu d’argent, suffisamment pour partir à Seo de Urgel, en Catalogne, où il poursuivra ses études, bien qu’il ne fréquentât « officiellement aucun établissement ».  Durant ces longues années solitaires, le jeune homme découvrira le fruit, « le point culminant de l’humanité […] son point final ».

Quand Jehan Le Poivreclair narre ses souvenirs, il est vieux, il souffre.  La fatigue fait trembler sa main, mais il doit absolument terminer d’écrire son récit.  Faire part au monde entier de sa découverte.  Il nous rappelle que ses centres d’intérêt s’apparentent au langage, aux « sons, sur les différents niveaux de la conscience ».  Il évoquera la pertinence du cri japonais, le kiai, que les samouraïs ont repris jalousement à leur compte.  Ainsi, d’un mot à un autre, d’une association d’idées à une autre, il en viendra à ce qui le mine : une « formule maudite » que lui-même imagine sans pouvoir l’exprimer en langage clair, d’où sa confrontation avec le célèbre tableau de Munch.  Il nous dira pourquoi l’homme pose ses mains sur les oreilles, la raison de son « expression abominable, intolérable même. » Il remet en cause la pensée d’autrui sur la définition du cri, sur l’impression qu’il laisse dans la conscience chaque fois que nous examinons le tableau.  L’isolement d’un son et non la solitude du peintre, ce que prétendent les critiques.  La formule serait-elle ce que renferme l’artiste en lui devant la toile vierge ?  L’écrivain devant la page blanche ?  Pénétrer dans ce qui n’appartient plus à la vie quotidienne.  Le mystère de la création, du produit fini, résultat d’une insatiable solitude, d’un éclair de génie…

Vincent Thibault

Avant d’en arriver au vol du tableau de Munch, le narrateur entretiendra le lecteur de l’influence du Cri dans l’œuvre du maître, sur la fascination qu’exerce un seul tableau, un seul livre, dans l’existence de son créateur.  Il est persuadé qu’une secte a enlevé Le Cri et La Madone, les deux tableaux n’ont jamais été retrouvés.  La question se pose : pourquoi ont-ils été volés, aucune rançon n’ayant été exigée ?  L’amour de l’art n’étant pour rien dans cette malhonnête acquisition.  Débarrassé de son lourd fardeau, Jehan Le Poivreclair mourra dans la dignité grâce à l’indéfectible fidélité de son serviteur.  À la fin du récit, celui-ci prendra brièvement la parole.

Étrange et fascinante histoire qu’il faut consommer à petites doses, puis se laisser porter, si cela est possible, vers un probable ésotérisme, lien invisible qui interroge le lecteur sur ses capacités à aborder l’indicible.  Les mots, les images que l’oreille ou l’œil captent, façonnent des artefacts se présentant ponctuellement à l’esprit.  Texte savant et marginal, audacieux et fantaisiste, balayant d’un revers de la main les idées préconçues qui nous enchaînent à un quotidien parfois insipide…

À lire, en se réjouissant qu’un jeune auteur ait eu le courage de dévier d’une trajectoire tracée d’avance.  On salue aussi le courage de l’éditeur de publier de tels bijoux précieux dans le courant impétueux, parfois essoufflant, de l’édition actuelle.

Le secret fardeau de Munch, Vincent Thibault, Éditions de Courberon, collection Litote,
Saint-Patrice-de-Beaurivage, 2009, 60 pages.

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

27 novembre 2013

 Demain sera sans rêves de Jean-Simon Desrochers

Ils étaient quatre, quatre qui vécurent ensemble leur jeunesse : Catherine, Myriam, Marc et son frère cadet, Carl.  Mais Marc à trente-trois ans se suicida.   On pourrait croire  que c’est la fin ; ce n’est que le début.  Marc connaîtra, au moment de mourir, la plus singulière des aventures.  Son esprit sera envahi par les souvenirs futurs (eh oui, je sais bien qu’il s’agit d’un oxymoron, mais tout le roman est construit sur ce paradoxe apparent) de Carl, Catherine et Myriam.  En effet, la technologie d’un lointain avenir permettra aux compagnons de Marc devenus vieux de transmettre leur expérience à ce dernier au moment de son trépas.

Carl sera hanté jusqu’à la fin par le souvenir de son frère.  Pourquoi, se demandera-t-il, en est-il venu à cette extrémité ?  Cette question, comme une douleur lancinante, ne le quittera pas.  Il cherchera la réponse dans la thèse de doctorat qu’avait entreprise Marc.  Finalement, lui qui n’avait jamais montré de grande aptitude pour les études, il s’inscrira à l’université pour comprendre, sans doute, un peu mieux son frère suicidé.

Catherine, elle, subira longtemps un destin malheureux.  Elle connaîtra la drogue, la prostitution.  Plus tard, devenue travailleuse humanitaire en Afrique de l’Ouest, elle subira plusieurs viols.

Quant à Myriam, elle qui fut toujours une fille très rationnelle, elle deviendra astronaute après avoir fait de brillantes études.

Croyez-moi, ce résumé, qui ne sert qu’à vous introduire à l’intrigue, ne rend pas justice à Demain sera sans rêves, l’un des romans les plus fascinants que j’aie lus.  Il faudrait parler du style, généralement simple, direct, efficace, qui en peu de mots rend compte de situations parfois très complexes.  Et puis il y a ce fait majeur que la plus grande partie du roman est écrite au « vous », si bien que le lecteur, pour peu qu’il s’abandonne, a l’impression de devenir chacun des trois personnages qui partagent leur mémoire avec un Marc Riopelle agonisant.  Par ailleurs, il faut mentionner que le texte se présente sous forme de fragments séparés par des blancs, ce qui à mon avis est un choix très judicieux de l’auteur.  En effet, il me semble que c’est ainsi que fonctionne notre mémoire, par flashes qui sont autant de faits saillants du passé que séparent des instants d’absence (absences salutaires, à mon avis : celui qui se souviendrait de tout dans une parfaite continuité ne pourrait plus inventer sa vie).  Enfin, il faut ajouter que c’est avec beaucoup de subtilité, sans insistance, que Jean-Simon Desrochers crée un univers science-fictionnel parfaitement convainquant.  En fait, cet univers, on l’accepte comme une pure évidence (et évident il doit être puisqu’il est constitutif du quotidien des trois personnages qui survivent à Marc).  L’un des éléments qui nous font accepter immédiatement ce monde de technologies nouvelles est sans doute ce fait que l’auteur a su inventer des néologismes qui dans leur contexte sont immédiatement compréhensibles (« holocran », « comlink », etc.).

En somme, je ne puis que vous conseiller la lecture de ce roman qui est vraiment d’une très grande beauté.

Jean-Simon Desrochers, Demain sera sans rêves, Les Herbes Rouges, 2013.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

16 novembre 2013

La vie en noir *** 1/2

Notre plaisir chaque matin : lire les nouvelles internationales.  Il est impensable d’être coupémartinelatulippe des tracas du monde moderne pour écrire, composer, peindre.  L’œuvre, quelle qu’elle soit, se doit de considérer l’état fragilisé de certains pays.  Il serait indécent de passer outre, ceux et celles qui s’en dispensent rétrécissent leur champ de vision artistique, d’où le peu d’intérêt qu’on porte à toute création anecdotique.  On a lu le recueil de nouvelles de Martine Latulippe, Les faits divers n’existent pas.
Vingt et un textes brefs hantent des univers ordinaires.  Le décor en est la ville de Québec.  Hôtels, maisons, bars, rues, avenues servent d’exutoires à des protagonistes enclins à dépeindre leur mal-être, puis à se perdre.  Ils sont de tous âges, hommes et femmes.  Seuls, toujours seuls, quand le pire les interpelle.  Nous ne pouvons rien pour eux, nous sommes des témoins impuissants.  Nous constatons le poids des malheurs, ceux dont personne ne parle, des faits divers, comme, à l’inverse, nous ressentons une joie incontrôlable face au soleil après l’orage.  À qui confier cette vertigineuse sensation ?  À qui relater la mélancolie dépressive d’une jeune femme qui, ne pouvant plus supporter la souffrance de ses semblables, met un terme définitif à son existence ?  Que narrer de la fatigue émotionnelle d’un adolescent qui n’a jamais connu le confort douillet d’une maison familiale ?  Pénétrant dans l’une d’elles par effraction, il se laissera emporter dans un rêve duquel il sera brutalement rejeté.  La maison blonde.  La blondeur n’est-elle pas synonyme de miel, de son velouté sucré sur la langue, dans la gorge ?  Lors d’une rencontre fortuite, lui et elle assouvissent leur attirance sexuelle dans un hôtel minable.  Au matin, elle s’éveille, lui n’est plus là.  De rage, de dépit, elle part, ne voyant personne dans la rue, surtout pas lui qui revient, les mains tenant « deux cafés, un sac de croissants ».  Un malentendu qui invite à une morne solitude, à une prochaine rencontre décevante.  Feuilletant une revue pornographique, un homme croit reconnaître la photo d’une fille qu’il aime secrètement.  Quand il l’aperçoit, les « bras pleins, avec des sacs en papier », il se fige « en plein centre de la rue. » La circulation est dense.  Autre malentendu, mortel celui-là.  Un vieil homme, las de vivre, jugeant que la société ne veut plus de lui, décide d’en finir.  Mais comment l’annoncer à Marie, sa compagne depuis tant d’années ?  Son seul désir : revoir le camp où, entre six et douze ans, il était venu passer plusieurs semaines, y avait rencontré Marie.  Exauçant son vœu, il ne s’attend pas à ce qu’une part de sa jeunesse le rattrape.  Le reflet de ce qu’il a été lui ouvre les yeux sur la beauté du monde…  La tombe attend, semble vouloir interrompre la vie d’une vieille femme qui souffre inutilement.  Un dernier lever de paupières amoureux sur celui qui accomplira le geste définitif.  Une fille laide attend l’homme qui lui a promis de venir chez elle, un vendredi, à vingt heures trente.  Elle imagine, clairvoyante, ce qu’elle fera durant son absence.  Des odeurs de croissants au four, l’arôme du café noir l’étourdissent.  Elle essaie de dissimuler sa laideur sous un maquillage, y renonce.  L’heure avançant, l’homme ne venant pas, elle habite à nouveau sa laideur.

Une femme assassinée sans raison chez elle.  Une autre, désenchantée de ses soirées trop tranquilles avec un mari téléphile, se réfugie dans un bar miteux.  Un homme dort, sa compagne se lève, prend un bain.  Un bruit extérieur l’inquiète, la porte est-elle bien fermée ?  Une femme marche des heures et des heures dans la ville « engourdie », nous nous interrogeons sur son extrême lassitude.  En quelques souvenirs imagés, elle nous instruit de l’immensité de sa peine.  Sur les plaines d’Abraham, une femme a marché avec son ancien amant.  Côte à côte, sans se toucher.  Elle est laide, personne ne le lui a dit, mais elle le sait.  Pourtant, « la laideur n’empêche pas de rêver. » Il fait froid, ils se sont assis sur un banc.  Au bout d’un moment, il part, elle, ne fait rien pour le retenir.  Elle en est effrayée.  Continue à marcher.  Une jeune femme envisage de rompre avec son amant indifférent.  Un caïd.  Ce qui n’est pas simple.  Elle a tout fait pour le séduire.  Elle est « d’un milieu où une fille ne plaque pas.  La gang ne le [lui] pardonnerait jamais.  […] » Cependant, un événement opportun l’ancrera davantage dans sa décision de le tuer.
Plus nous avançons à l’intérieur des récits, plus la solitude émerge, mine les personnages qui se laissent prendre à son pouvoir.  Aucun d’eux ne vit par procuration, chacun assume une situation désespérée, une porte de sortie leur étant interdite.  Nouvelles qui frappent par leur réalisme sans accéder au sordide.  Une fatalité assiégeante.  La nécessité de ne pas entraver des périls indubitables.  Bien sûr, la peur époumone, la peur obnubile.  Impossible de se défendre, à quoi bon ?  Autant se laisser porter par une vague déferlante, enfin libératrice, même si elle est mortelle.
Si ces vingt et une nouvelles composent un recueil « noble », comme l’atteste la quatrième de couverture, et même si on n’a pas bien saisi l’allusion, on a savouré ces courts textes avec enchantement ; ils nous ont fascinée.  Martine Latulippe pratique avec intelligence et un talent consommé l’art de la nouvelle, telle qu’on la conçoit.  Brièveté de la phrase.  Précision du vocable.  L’effet est saisissant de vérisme, criant d’une lucidité noire, quelques nuances grises adoucissant la condition inexorable d’êtres rudoyés par des aléas inconsidérés.

On rappelle que Martine Latulippe est une écrivaine de littérature jeunesse.  Une quarantaine de romans souvent primés à son actif.  Certaines nouvelles publiées de ce recueil ont déjà paru dans plusieurs revues littéraires.

Les faits divers n’existent pas, Martine Latulippe, Éditions Druide, Montréal, 2013, 143 pages

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :  (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

1 novembre 2013

Drôle d’époque !  ***

Pendant une minute, on oublie les fureurs du monde.  On pense à soi, au roman, Des trains qu’on rate, qu’on vient de publier dans la nouvelle maison d’édition numérique « Le Chat qui Louche », créée et dirigée par l’écrivaine Dany Tremblay, à Chicoutimi.  La minute est passée, on revient aux rumeurs de la ville.  On a lu La concession, roman signé Marc Ory.
Paris, en l’an 2030.  Depuis deux ans, la capitale est occupée par les Chinois.  Une concession de l’envahisseur s’est établie sur l’île Saint-Louis, « corps étranger que rejetait la France ».  Comme il est de rigueur en de pareilles circonstances, collaborateurs, résistants, espions, agents doubles se démènent en cette histoire insolite.  Prise pour cible, une famille française, les Lamaury, témoignera des difficultés qui pèsent sur chacun des membres.  Famille composée surtout de femmes : la grand-mère Adélaïde de Castelvieil, « pénétrée de culture chinoise », conférencière au musée Guimet.  Se montrant trop souvent en compagnie du professeur Ping, de qui elle suit les cours au Collège de France, elle est considérée comme une traîtresse.  Veille sur son bien-être son robot de compagnie, Alfred.  Il y a aussi Émilie, sa fille, dépressive depuis que son mari s’est défenestré.  Camille et Petit Pierre, enfants d’Émilie.  Camille a vingt-trois ans, bardée de diplômes en art, elle « allait commencer un stage au nouveau Musée des arts de la Chine ». Petit Pierre, dix ans, est atteint de leucémie.  Les uns et les autres seront prétextes à faire entrer en scène des personnages équivoques, comme Léopold Francœur. Diplômé du conservatoire, il se contente de jouer du triangle, gagne sa vie en tirant un « pousse-pousse pour l’occupant. » Héloïse Lambert, conservatrice du Musée de la chasse et de la nature, joue un rôle obscur auprès de Camille.  Yu Chi Ming, homme métissé.  Sa mère est une juive de Hong Kong, son père, un Chinois han.  Aventure sans lendemain de laquelle naîtra l’enfant.  Abandonné par sa mère, placé chez un cousin de son père, qui le maltraite ; méprisé par ses compatriotes, Yu Chi Ming, enfant surdoué, envers et contre tous, atteindra le poste prestigieux d’architecte en chef du Musée d’art chinois, à Paris.  Le hasard et un cerf-volant mettront Camille sur sa route…  On ne peut passer sous silence la très sensuelle Roxanne Mathoss.  Elle aussi est métissée, mais contrairement à Yu Chi Ming, elle utilise cet atout avec perversité.  Designer et styliste, elle laisse dans son sillage de sulfureuses petites culottes en soie noire.  Signature d’une femme fatale, chef incontestée de la résistance.  En arrière-plan se dessinent les ombres d’êtres néfastes qui détiennent le pouvoir d’un monde désaccordé, pusillanime.  Jusqu’au dénouement déboulant aux accents d’une valse, aux grondements du tonnerre.  La foudre s’érigera en justicière…

En parallèle avec ces événements dignes d’une tragédie shakespearienne, la grand-mère Adélaïde lit à son petit-fils, Pierre, une correspondance que s’échangent deux jeunes Français en l’an 1926.  Lettres de Maurice, né en Chine et y demeurant, qu’il adresse à son cousin Guillaume.  Maurice dépeint l’empire du Milieu d’alors, les trois guerres de l’opium, la guerre des Boxers, la révolte des Tai Ping, les épreuves d’une Chine exploitée par les Occidentaux.  Maurice a un frère qui, semblable à Petit Pierre, est atteint de leucémie, mal qui le tuera.  Les deux enfants ont en commun la passion des cerfs-volants.  Les dernières lettres de Maurice nous apprendront qu’il s’est épris passionnément d’une jeune Chinoise, amour condamné en ces temps exaltés par l’intolérance patriotique.

Après avoir refermé le roman, on se pose une question, sinon plusieurs.  Que viennent faire dans ce texte les lettres de Maurice adressées à son cousin Guillaume ?  Servent-elles d’allégation à Marc Ory pour faire part au lecteur des calamités qu’a subies l’empire du Milieu au cours de diverses invasions ?  Pourtant, des tics d’érudition encombrent le récit contemporain, se plaquant sur les protagonistes aux prises avec des complots ourdis par de farouches partisans, comme il en existe dans tous les pays victimes de conflits accablants.  L’occupation de Paris par les Chinois en 2030 n’est pas sans rappeler l’occupation allemande en France, durant la Deuxième Guerre mondiale : délations impitoyables, représailles extrémistes.  Les femmes, amantes de l’éventuel ennemi, sont tondues sans distinction de classe.  Il y a aussi la lettre de Rébecca, mère de Yu Chi Ming, réfugiée à Tel-Aviv, à sa meilleure amie restée à Hong Kong.  Que recèle-t-elle ?  Encore des anecdotes historiques chinoises et le parcours d’une femme téméraire, plutôt irresponsable…

Marc Ory

Roman qui aurait mérité d’être dépouillé de nombreux faits épisodiques ayant trait à la civilisation chinoise.  S’il est agréable à lire pour ceux et celles que la Chine intéresse, il risque de lasser des lecteurs qui cherchent une histoire originale d’aventures et d’amour.  Il aurait fallu que l’historisme soit davantage intégré à l’action, alors qu’il est constamment narré dans des dialogues ou mentionné dans des lettres.  Parfois hors contexte, comme la polémique existant autour de l’armée de terre cuite du premier empereur, Quin Shi Huangdi…  Quelles étaient au juste les intentions de Marc Ory ?  Le tout rassemblé, équilibré, aurait abouti à un excellent roman, ce qui, hélas, se délaie ici dans des considérations bavardes, minimisant l’ampleur humaine de femmes et d’hommes défendant un idéal rarement remis en cause…

La concession, Marc Ory, Éditions Triptyque, Montréal, 2011, 203 pages.

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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6 septembre 2013

Tout s’ordonne ****

Témoin d’un incident désagréable, on a pris conscience de notre détestation envers les hystériques,12650 les manipulateurs harcelants.  Ceux et celles qui refusent de se remettre en question.  De s’interroger humblement dans un miroir.  Est-il plus simple de pardonner aux autres que de se pardonner à soi-même ?  On a lu les essais de Roland Bourneuf, Points de vue

Ouvrir un ouvrage de cet écrivain invite le lecteur à entrer dans les « heures précieuses » d’un jardin au Moyen Âge.  Nous marchons à pas feutrés dans des allées verdoyantes, comme nous tournons délicatement les pages chaleureuses de ces essais.  Vingt-quatre textes où, en compagnie de l’auteur, nous pérégrinons — quel vocable symbolique ! — sans nous lasser.  Nous allons de l’avant vers l’arrière, et inversement, fécond périple.  En cours de route, tant dans les allées verdoyantes que dans le livre, nous redoutons une distraction.  Nous semons des cailloux blancs, l’âge tendre de Poucet nous innocente.  Le tronc rugueux d’un arbre, le paragraphe nuancé d’une chronique, auraient-ils échappé à notre regard sollicité par trop de merveilles écrites ?  Des lieux que fréquente Roland Bourneuf, situés entre passé et présent, oscillant entre rêve et réalité, découlent des résonances : retentissement de souvenirs d’enfance, de la craie sur un tableau noir ; effluves émanant d’êtres par l’âge altérés, du fleuve navigable, de l’encre violette stagnant dans l’encrier en porcelaine.  L’enfance, au même titre que différents lieux, somnole dans une tendresse indulgente.  Les voyages aux frontières ouvertes s’ajustent à la nécessité de déambuler dans l’imaginaire et dans l’existence.

Une multitude de réflexions s’associent aux cheminements que poursuit l’écrivain.  Il nous convainc de la véracité d’univers ancrés plus tard dans la mémoire, les objets qu’il a rapportés dans ses bagages privilégiant leur état d’appartenance.  Errances en hauts lieux, randonnées au Tibet, recours à l’abri, flottaisons durant une brève insomnie, les seuils habités, le regard contemplatif s’attardant sur quelques peintres ; flânerie dans les pas de poètes aujourd’hui devenus « …parole de l’homme, parole de ce qui les transcende […] ».  Le mouvement, signe incontestable que le corps agit, que l’esprit veille, envahit, bienveillant, la teneur méditative des récits.  Titillation des sens, ferveur de silences qu’impose une lente maturation, divulguant des situations parfois ironiques, plus souvent gravées de faits douloureux, d’histoires de guerres traversées, contredisant le retour improbable de jeunes gens qui n’y croyaient pas vraiment…  Puis, l’infamant passage du temps où la douceur d’un cloître accueille le voyageur égaré, épuisé de tant de découvertes au sein de randonnées innommées.  Wanderer, une approche mystérieuse vers son semblable et vers soi au centre d’un jardin, à l’intérieur d’un livre raffiné, tel un lever de soleil sur une palmeraie, celle de Marrakech convient à la beauté que nous voulons évoquer.
Roland Bourneuf, soucieux de ne jamais déborder des limites de ses points de vue, ou en franchissant les seuils, se révèle un grand humaniste quand, se détournant de sa ville natale, abordant des cités dressées dans la nuit des temps, il nous enveloppe de son regard ébloui, étonné du génie de l’homme.  Les pierres ruinées témoignent de civilisations déplacées, d’une transhumance humaine qui n’a su résister à de routinières catastrophes naturelles ou hargnes guerrières.  Une immense émotion se propage au long de marches infatigables, livre ou jardin.  Heure récréative qui nous permet de mieux cerner la beauté du monde et ses envers.

Abrégement d’un discours personnel, autre mouvement introverti, nous évitant de porter un jugement sur un livre où les liens se tissent entre l’infime et l’universel.  Sur un jardin embelli d’allées parfaitement rectilignes.  Métaphore recelant la vaste érudition jamais démentie de l’écrivain, sa curiosité insatiable.  Pérégrinations autour d’un monde à la portée de tout un chacun, à l’intérieur d’un univers fait et refait de la densité de nos vagabondages psychiques, de nos fugues spirituelles.  Le tour de notre prison ou de soi-même ressemblerait-il à la fleur de l’amandier qui, un matin, éclatait « […] comme si l’arbre avait libéré soudain la splendeur qui était en lui. » ? Splendeur d’une écriture de longue date maîtrisée, élégance d’un style délibérément poétique, plénitude d’une pensée essentielle, clairvoyante.  Livre et jardin se fondent l’un en l’autre, les thèmes chatoyants, diversifiés, se ramifient en une générosité infinie.  Allégorie confondue dans la démarche intellectuelle d’un écrivain où l’humain se pose, se définit au centre d’une exploration interrogative, libérant un faisceau harmonique et mythique, où tout s’imbrique, où tout s’ordonne.

Points de vue, Roland Bourneuf
Éditions L’instant même, Québec, 2012, 120 pages

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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24 août 2013

Le meurtrier et la jeune fille *** 1/2

 Dans Facebook, on s’étonne parfois de lire des commentaires de personnes calomniant l’argent, exaltant le sens des valeurs, comme celles de l’humanisme.  On pressent que ces mêmes personnes profitent quotidiennement du confort que leur permet ce produit d’échange, gagné à bon escient.  Il faudrait mesurer la contradiction de certains propos, réfléchir et se taire.  On parle du roman de Flemming Jensen, Le blues du braqueur de banque.

Comment se débarrasser du corps de votre meilleur ami que vous venez d’assassiner, se demande Max, d’autant que ce meilleur ami était le premier ministre danois ?  Max sait que le temps n’est pas aux questions, mais aux réponses.  Affolé, il s’enfuit dans sa Mercedes laquée noire puis, après une pause réflexive au bord d’un lac, où se tient à une grande distance un groupe de scouts, il revient dans la remise où a eu lieu le délit, sauf que le corps n’y est plus !
L’histoire se déroule à Frederiksdal, au nord de Copenhague.  Elle nous est racontée par un braqueur de banque qui a rencontré Max dans un « environnement particulier, plus calme que la moyenne […] », endroit qui nous sera révélé à la toute fin.  Max lui narre, troublé et logique, comment et pourquoi il a tué Tom.  Pour que le récit ait quelque cohérence, il explique au narrateur qu’il a été pendant quinze ans le conseiller politique de son ami, incapable de résoudre seul des enjeux internationaux.  Homme de génie, agissant dans l’ombre, Max n’en peut plus de cette situation ambiguë.  Cette semaine-là, Max et Tom ont été coincés entre une insurrection groenlandaise et d’âpres débats parlementaires.  Pour mettre les choses au clair sur leur rôle respectif, ils se sont donné rendez-vous dans une ancienne baraque abandonnée où des kayaks et canoës étaient jadis remisés.  Les deux hommes venaient s’y réfugier durant leur adolescence, leur amitié datant du lycée.  Convenance de sentiments passionnés et partagés.  Max, froid et calculateur, éradique des théories de complot, ébranle de solides convictions ; Tom cultive un ascendant charismatique sur des partenaires récalcitrants, souvent implacables.  Les deux hommes se complètent.  Cependant, leurs ambitions se disproportionnent, rompant le pacte qu’ils avaient établi une trentaine d’années plus tôt.  Cette nuit-là, mentionne le braqueur, la discussion entre Max et Tom a été terrifiante, s’accusant l’un et l’autre d’un tissu d’insanités.  Frustrations longuement refoulées qui mettent Max hors de lui, exaspéré de l’assurance inconcevable qu’affiche Tom.  L’arme du crime, une bouteille de whisky Glenfiddich, que tend Tom à Max, mettra un terme définitif à leurs dissensions.
Semblable au braqueur de banque, un type « plutôt bon », merveilleusement sympathique, hilarant et naïf, retournons à Max qui, entrant dans la remise, se rend compte que le corps a été déplacé.  Encore perturbé, il y prête peu attention, manigançant une idée fabuleuse pour larguer Tom au-dessus du lac.  On n’a pas mentionné que, proche de la cabane, se dresse une station météo abandonnée elle aussi, avec son matériel, de grandes bouteilles d’hélium pour faire voler les ballons.  L’idée de Max faisant son habile chemin dans sa tête, il est assuré que son forfait, qu’il juge révoltant, ne sera jamais découvert.  Il n’a plus qu’à désactiver les deux téléphones, celui de Tom et le sien, trouver un bouc émissaire, un nommé Hartvigsen, conseiller du ministre de l’Intérieur, que Max déteste.  À l’instant où tout s’éclaircit pour lui, la porte s’ouvre, une jeune fille surgit, mentionnant que passée plus tôt, elle a oublié son téléphone.  Choc de part et d’autre, la rencontre entre Max et Signe soulèvera d’incroyables renversements et remaniements successifs.

Parvenu à la fin du récit, le lecteur se délectera d’une conclusion tramée par Signe.  Le braqueur de banque, assistant au dernier acte, sera abasourdi par la ruse de la jeune fille.  Elle a des comptes à régler avec la société, d’où son intervention en parallèle avec celle de Max, qui ne cherche qu’à justifier son acte, alors qu’elle, Signe, ne souhaite qu’à venger une mort inutile.
Roman jubilatoire, burlesque, mené de main de maître par Flemming Jensen, mais aussi par le braqueur de banque qui, entrecoupant les confidences de Max, se remémore sa jeunesse estudiantine — comme Max, n’est-il pas bardé de diplômes ? —, évoque les raisons pour lesquelles il s’est détourné d’une voie conventionnelle, préférant une vie aventureuse, à l’abri de tentations qui ont mené son compagnon aux pires excès.

Lisons ce roman jouissif en nous souvenant que nous sommes à la merci de rencontres hasardeuses, d’actes irrépressibles.  Cela dépend, tout comme le narrateur, du regard que nous jetons sur une société bouillonnante, agissant trop souvent à coups d’impulsions ; les grands de ce monde, s’agitant dans leur univers opaque, exercent des influences néfastes ou salvatrices, les nourrissent d’un blues défiant la réalité, ou se trompant de personnage.  Ne nous racontons-nous pas trop souvent des histoires à dormir debout ?

On mentionne la qualité littéraire de la traduction, signée Andréas Saint Bonnet.

Le blues du braqueur de banque, Flemming Jensen
Traduit du danois par Andréas Saint Bonnet
Coédition Gaïa/Leméac, Montfort-en-Chalosse/Montréal, 2012, 192 pages

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


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