Dominique Blondeau nous parle d’Eric de Belleval…

22 mars 2017

Photos, pétrole et diamants ***

Pour des raisons professionnelles et d’intérêt, on va peu sur Facebook.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec Des tableaux et d’autres illustrations dans notre Journal, quelques commentaires auxquels on répond avec plaisir. Le partage de nos critiques dans notre blogue nous suffit. Cependant, on surveille avec rigueur les agissements de personnes qui pourraient nuire à nos écrits, ce qui, déjà, a été fait. On a terminé la lecture du troisième roman d’Éric de Belleval, Reportages sous influence.

À la fin des années quatre-vingt-dix, Jacques Bresson, photographe people, est envoyé en mission en Angola, à Luanda précisément, où sévit la guerre civile. Nous serons témoins de cette ahurissante aventure, dépeinte et vécue entre vérités et mensonges. Bresson a l’intuition que les personnes avec qui il partage ses journées se dérobent ou lui mentent. S’il ne comprend pas l’attitude froide et distante que lui réserve la jeune docteure, Hélène Garnier, responsable d’un petit dispensaire géré par Canadian Doctors, il ne comprend pas mieux le comportement cynique du responsable d’une clinique réservée aux expatriés canadiens et aux employés d’Alpha, compagnie pétrolière qui, sous des abords philanthropiques, tire les ficelles suspectes de la capitale angolaise.

Un événement inattendu viendra changer le cours de l’histoire, autant mentionner, l’aggraver. Parti avec le patron d’Alpha, hors de la capitale pour faire des photos couvrant sa mission, Bresson tombera dans une embuscade, sera gravement blessé, son influent partenaire assassiné par un milicien. Il sera opéré par la docteure Hélène Garnier, qui ne manque pas de l’humilier de ses sarcasmes. Aucun rapprochement cordial entre eux, mais un dédain flagrant de la part de la jeune femme, que le photographe essaie d’analyser sans y parvenir. Que cache Hélène derrière sa hargne que rien ne justifie en apparence ? Comment concilie-t-elle son engagement avec Canadian Doctors et sa profession de pédiatre à Vancouver ? Que dissimule le mépris du docteur Morel, responsable de la clinique ? Une connivence souterraine le rapproche-t-il de la jeune docteure, l’un et l’autre se soustrayant sans cesse aux décisions humanitaires de Bresson. Toutefois, celui-ci a conscience que sans Hélène il ne pourrait poursuivre sa mission photographique que son journal attend de lui. Du sensationnel autre que de jolies filles exhibitionnistes, juchées sur des talons de quinze centimètres.

Deuxième événement majeur qui mettra un terme définitif aux intentions professionnelles du photographe. Alors qu’ils roulent vers la Namibie, Bresson, Hélène et le chauffeur, seront pris en otages par un groupe d’hommes, qui amènera le trio au village. Ne sachant trop quoi faire d’eux, les mercenaires détiendront la docteure et le photographe de nombreux jours dans une case. Durant leur détention sauvage, Hélène s’exprimera violemment à travers un flot de sentiments contradictoires, apathie et colère, que son compagnon tentera d’apaiser en soulevant des questions sur elle-même, auxquelles elle refusera de répondre, s’enferrant davantage dans une spirale proche de la folie. Il faudra qu’un imprévu accidentel se produise dans le village pour qu’ils puissent s’échapper, clore un infernal tête-à-tête sans issue.

Le lecteur fait un détour par Ottawa avant de se retrouver à nouveau en Angola. Les protagonistes sont les mêmes, seule s’ajoute Jacqueline Fransten, épouse de feu le patron d’Alpha. C’est une femme proche de la soixantaine où s’est incrusté cette partie de l’Afrique, victime de tous les cauchemars qu’elle traverse. Dans un cercle plus privé, interviennent des personnages masqués, ambitieux, amoraux, se faisant passer pour les bienfaiteurs d’un continent défiguré par les famines, les épidémies. Les attentats et les émeutes qui en arrangent certains. Une fois encore, Jacques Bresson sera manipulé par une femme obnubilée par les diamants que détenait son défunt mari. Et si elle avait réussi à dénouer une vérité aléatoire concernant les principaux acteurs de ce drame, camouflé par des hommes prisonniers de leur voracité démesurée ? L’échec du reportage de Jacques Bresson symbolise le mensonge des photos, décrit au cours d’une réception, questionnement intense partagé entre le photographe et le patron d’Alpha, la veille de son assassinat. Questionnement solitaire et constant de Bresson, qui occupe une grande part du roman, se demandant ce qu’il représente au centre de cette pagaille meurtrière. Rien ne sera résolu. Les uns meurent, les autres rentrent dans leur pays, d’autres continuent, telle Hélène qui avoue à Bresson qu’elle est là pour « tuer le temps ». Pareil au photographe, le lecteur en doute, la personnalité de la jeune femme miroitant douloureusement d’un côté et de l’autre, elle ne laisse aucune place à l’auto-dérision.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecRoman qu’on devine inspiré de faits vécus, l’auteur, Éric de Belleval, ayant dirigé la Fondation du groupe pétrolier ELF, et la Fondation de l’avenir pour la recherche médicale appliquée. On ne serait pas surprise que Belleval ait une passion légitime, celle de la photo, qui l’aurait incité à créer un personnage semblable à lui-même, faisant part au lecteur de sa répulsion pour toutes formes de guerres. On a aimé ce livre pour ce qu’il dénonce, des êtres qui ont cru que les effets toxiques du colonialisme leur serviraient d’appâts. Ont-ils échoué, se sont-ils enrichis ? On ne sait trop, l’écrivain abandonnant ses douteux personnages sur le tarmac du retour à Ottawa. Non sans conclure, lucide, qu’il s’était enfin libéré des « coups et des rires » que lui ont infligé des êtres pervertis, poursuivant leur course vers une fin rapide.

Reportages sous influence, Éric de Belleval
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2015, 262 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle d’Alain Gagnon…

10 mars 2017

Croire en Dieu sans aucun doute *** 1/2

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecQue dire des nouvelles mondiales qui prennent possession du peu de temps dont nous disposons. Les journaux et la télé nous informent du pire ; rarement, le bien auquel contribuent des hommes et des femmes ne fait l’objet d’une mention spéciale. Est-ce utile de nous rebattre les oreilles des méfaits de nos semblables ? Depuis longtemps, grandes et petites guerres se perpétuent sans que nous en tirions une leçon. Dieu nous aurait-il oubliés ? Allons voir ce qu’il en est dans l’essai d’Alain Gagnon, Propos pour Jacob.

En introduction, un narrateur confie à son petit-fils ce qu’il lui léguera à sa mort : des réflexions personnelles, des questionnements spirituels traitant de l’existence de Dieu. Ce même narrateur prévient Jacob qu’il s’avancera « à pas prudents de loup » dans « l’ampleur du sujet » qu’il prétend connaître. Celui du monde tel qu’il est, mais aussi dans l’univers d’un dieu qui sommeillerait en nous, soit le sacré qui nous différencie du règne minéral, végétal, animal. Tout d’abord, Alain Gagnon affirme que l’Esprit est « un, sans temps ni lieu. » Impérieux, il souffle, se réverbère au centre de toutes les philosophies. Dépourvues de cet esprit universel, nombre d’œuvres auraient avorté : poésie, littérature, peinture, architecture, la nature s’appliquant à nous démontrer la perfection de la fleur la plus humble. Faut-il responsabiliser Dieu d’un semblable et grandiose dessein ? Ne nourrit-on pas aujourd’hui un brin de lassitude, quand rabâchant à souhait les causes de malheurs superposés les uns sur les autres, nos oreilles et nos yeux se ferment ? Dieu n’est-il pas désespéré de devoir tout reconstruire, contemplant le monde usé plutôt qu’existant mal, comme le suggère l’auteur.

On admire Alain Gagnon d’attester sans faillir l’existence de Dieu. Les exemples théoriques ou concrets se multiplient que nous ne pouvons mettre en doute. Pourtant, n’appartient-il pas à chacun d’interpréter « l’aspiration vers l’infini » tel un phénomène scientifique, logique et intelligent, une volonté naturelle complexe et moins crédule ? N’est-ce point devenir l’égal de Dieu en se faisant complice de ses créations ? En soi, ne sommes-nous pas des dieux par le fait même de combattre dans un maelström essoufflant une destinée qui nous a été transmise, pour que nous la menions du mieux possible ? Ne sommes-nous pas, à l’image de Dieu, le « Sacakoua » du début de l’univers ? En quoi Dieu et ses créatures ont-ils changé ? Plusieurs mythes nous apprennent que des rebellions se sont produites avant que Dieu entreprenne sa tâche ; on pense aux faux prophètes qui, en leur temps, ont juré être les sauveurs de l’humanité avant que Jésus se sacrifie pour elle. Que de brumes idéalistes et fascinantes suggérées par Alain Gagnon ; tant de légendes préhistoriques sont ancrées dans nos consciences, imprégnant l’innommable en nous, défiant nos peurs, nos forces. Notre conscience propre au règne hominal, celle qui nous est étrangère, peut-elle être gouvernée par des anges ou des démons, exilés que nous sommes dans un « univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale […] » ? Que penser des atrocités que l’homme a mis sur pied pour exterminer ses frères ? Où intervient le divin cosmique quand il s’agit d’exploiter la misère des innocents, ceux et celles qui ne savent se défendre contre des hommes de mauvaise volonté ? Peut-on demander aux démunis de vaincre la souffrance et la peur pour devenir Dieu ? L’Être divin serait-il sélectif ? Le péché originel nous aurait-il départagés ? Les martyrs s’abandonnant au dogme chrétien — et l’ignorant — lors de spectacles sanguinaires se présentaient-ils déjà comme des hommes nouveaux, une vision béatifique exaltant leur indéfectible croyance ? Le christianisme n’est-il pas né de ces affres, d’un enivrement céleste, répliqueront les irréductibles de la Foi.

Le livre, car c’en est un où l’amour du divin l’emporte sur la pauvreté morale, intellectuelle de l’homme, foisonne de références qui ont guidé Alain Gagnon vers des ancrages resplendissants. Nos interrogations tumultueuses sont prises en main par l’auteur, serein et grave. La Joie de croire en Dieu s’avère la force suprême de l’ouvrage, louant « l’homme intérieur » que nous devons chercher au détriment du « vieil homme ». On a aimé que Gagnon multiplie ses approches, citant Nicodème, Paul de Tarse, Maître Eckhart, Sri Aurobindo, l’empereur Marc-Aurèle, définissant ainsi nos diverses consciences à travers des paraboles de Jésus. Mais Dieu est-il accessible à tous, sa parole à Lui se répercutant « par images et impressions […] » indicibles. Il serait impossible de répertorier les axiomes philosophiques que propose l’auteur, l’œuvre se révélant riche, extrêmement réfléchie. Il suffit de s’acheminer intérieurement vers une éthique embellie d’une « vraie » liberté, ce que recommande l’auteur à son petit-fils. L’humain ne se révèle-t-il pas le véritable sujet et mystère de cet essai érudit, inclassable ?

Pour clore ces éloquents propos, 99 bouts de papier, sous forme d’aphorismes, vagabondent spontanément d’une pensée à une autre. Ils sont là, témoignant d’une angoissante lucidité, nous obligeant parfois à nous interroger sur la nécessité de vivre, de parcourir en trébuchant une courte distance heurtant nos certitudes, nos hésitations. Il n’empêche qu’en fermant ce livre, et malgré la beauté spirituelle du texte, la sincérité absolue de l’auteur, nous ne sommes sûrs de rien, surtout pas de l’existence d’une entité désincarnée, pétrissant, telle la glaise, la chair périssable de l’humain. Le génie de l’homme, selon Nietzsche, n’est-il pas d’être « humain, trop humain », donc imparfait. À défaut de croire en Dieu, croyons en la parole persuasive d’Alain Gagnon, lui aussi, trop humain !

Propos pour Jacob, Alain Gagnon
Les Éditions de la grenouille bleue, Montréal, 2010, 122 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Jean-Pierre April…

22 février 2017

Histoires insolites mais véridiques *** 1/2 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

On lui envoie des courriels, des cartes virtuelles auxquels elle ne répond que si on lui téléphone pour lui signaler nos marques d’amitié. Elle craint la révolte des machines si nos messages traversent trop rapidement l’espace. La poste est pour elle l’apanage d’une lettre enfermée dans une enveloppe, timbrée, oblitérée humainement. On se moque gentiment d’elle, on l’accuse d’outrages au modernisme, elle éclate d’un rire éraillé, elle a quatre-vingt-huit ans. On a lu les contes de Jean-Pierre April, Méchantes menteries et vérités vraies.

Si les contes, qui ont enchanté l’enfance de plusieurs lecteurs et lectrices, sont remis en question à cause de leur soi-disant manque d’innocence, ceux que propose ici l’écrivain, sont sans équivoque. Ils ont été rédigés pour des adultes avisés. Ces histoires mi-burlesques, mi-pathétiques, se déroulent de la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours ; elles se situent dans des villages québécois dont plusieurs n’existent plus. Il n’est pas nécessaire de respecter la chronologie du temps pour savourer ces contes à leur juste mesure. Parfois, à leur grinçante démesure. Si on a choisi d’accompagner l’écrivain-conteur dans ses déambulations bien souvent hivernales, c’est pour mieux se réjouir, ou se désoler, d’une époque où cochons et maîtres mangeaient, dormaient ensemble pour se tenir chaud. « Les animaux restaient avec le monde », affirme le narrateur, presque jubilatoire. Jusqu’au ménage, décrète une grand-mère, qui « vire les planches de bord », tellement la saleté envahit la pièce. Et puis, la « marmaille » s’amuse « ben » avec la « cochonnaille », nous convainc-t-elle. Il faut s’attendre à quelque animosité pointue dirigée contre le boss anglais, toutefois enrobée d’une ironie maligne et cinglante. Les femmes, maîtresses consacrées au royaume de diverses maisonnées, les mères et les bébés, suspendus aux branches, prostituées et religieuses tiennent les hommes en laisse, la folie en place. Les incendies, symboliques, ou brasiers ravageurs, enflamment les cœurs et la chair. Il y a aussi les silences complices, ceux qui protègent les pécheurs coupables d’actes réprouvés, absouts par le curé, qui font que la mémoire entasse des anecdotes savoureuses, pour concocter des légendes plus ou moins vraisemblables. Nous savons que le temps augure mal lorsque les témoins sont morts, que les langues se délient maladroitement. Exagérément.

On théorise sur des événements qu’on décrit à peine, ne désirant pas à notre tour leur apporter matière à menteries, les lieux se livrant moindrement quand on les imagine enneigés pendant trois hivers d’affilée, sans qu’un printemps se montre pour décrotter les villageois de Saint-Julien, la neige les ensevelissant jusqu’au renouveau saisonnier. Menterie improbable ? À grands pas, ne pouvant parler de tous ces récits captivants, on a enjambé des années, franchi des espaces trop glacés, trop engourdis de frustrations pour s’y attarder. On pense à la petite bonne femme à grosse tête, prisonnière de religieuses malveillantes, parce qu’elle s’évade de l’hôpital pour respirer les fleurs dans un jardin environnant. La haine vaincra l’innocence, la poésie, enfermée dans cette grosse tête. Pour oublier tant de méchanceté abusive, si cela est possible, et si cela est vrai, cette histoire de pouvoir tyrannique, on se dirige vers les maisons de perdition, comme se dénommaient les maisons closes, les maisons de débauche. À Saint-Paul-de-Chester, il y en avait cinq. Elles ont eu un destin digne et grivois, de connivence avec les « filles » qui s’y adonnaient sans grand plaisir, avec les « gars [ qui ] y buvaient, fêtaient et baisaient. » Le conte, La vraie vérité sur le but refusé d’Alain Côté, peu importe la véracité de ce texte hilarant, reflète la passion d’un peuple envers son sport national. On est spectatrice d’une poignée d’hommes pour qui la vie ordinaire est un enjeu expiatoire. La dernière menterie ou vérité vraie, bien que bellement séduisante, nous laisse perplexe. Le garde-manger sans fond, unissant les mains de Karine et de Samuel, un 16 août 2015, dérange nos principes de lectrice avertie. Pas le garde-manger mais les aliments qui disparaissent sans laisser la trace d’une souris vagabonde…

Ces récits aux façades tristes ou souriantes, qui ont ravi notre regard étranger, limitent alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec cependant notre perception d’une culture différente de la nôtre. Leur quête symbolisant un émouvant et saisissant passé, on est persuadée que ces écrits ne doivent pas disparaître. Ils témoignent de petites joies, de grandes misères, sur lesquelles s’est bâti un pays où il fait bon vivre. La mémoire s’avère un sceau indélébile quand elle verbalise de bouche insinuante à oreille malicieuse ce qui, avant nous, se révélait nécessaire pour se souvenir que la vie n’est ni tout à fait méchante menterie ni tout à fait vérité vraie. Moralité, s’il y en a une à tirer de ce recueil divertissant, nous trichons tous et toutes un peu, et c’est bien ainsi.

Méchantes menteries et vérités vraies, Jean-Pierre April
Éditions du Septentrion, collection Hamac,
Québec, 2015, 165 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Karine Légeron…

8 février 2017

Des petits riens qui assassinent ***alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Que de détours géographiques font quelques personnes avant d’atteindre notre blogue. Ignorent-elles que notre GPS mémoriel nous indique routes campagnardes, autoroutes citadines ? Villages régionaux, villes provinciales, capitales urbaines ? On flâne dans l’allégorie kilométrique sans se poser de questions. On a l’habitude de ces insertions paysagères dénotant peu de confiance en soi. On parle du premier recueil de nouvelles de Karine Légeron, Cassures.

Quatorze textes concis, sans bavures, fouaillent le cœur de personnages que l’auteure tient fermement au bout de son stylo, leur attribuant un rôle souvent douloureux mais réparateur. Des récits où peu de choses arrivent, où peu de paroles se prononcent, ni ne s’échangent. De la cassure à la brisure, nous marchons constamment sur des brindilles qui, au moindre faux pas, se craquèlent sous le pied trop lourd, ou distrait. Ainsi, hommes, femmes et enfants de ce recueil, ressemblent magistralement à ce que nous sommes, aux prises avec un quotidien insipide, parfois insoutenable. L’air de ne pas y toucher, jusqu’à l’irréparable.

Piochons au hasard des fictions qui nous ont agréablement étonnée, tant par leur écriture allusive que par le sort pathétique d’un homme qui, rentrant en voiture d’un repas dominical chez les parents de sa conjointe, réalise, en conduisant, combien sa vie est terne auprès d’une épouse rébarbative, de deux enfants capricieux. Altercations sans fin qui lui donnent l’envie de partir ailleurs. Sans aucune attaches familiales. Le cri, extérieur et intérieur. Une femme, cette fois, ira au bout de ses frayeurs en imaginant que son magasin de fleurs, qu’elle tient depuis trente ans, est soudainement cambriolé. Ce qui arrivera, alors qu’elle a fait installer un système de sécurité à toute épreuve. Cette violation sera l’ultime goutte d’eau qu’elle ne supportera pas. Fleur fanée. Un homme, divorcé et père d’un adolescent récalcitrant, prépare une vengeance sans appel envers ce fils aux apparences indifférentes, qui, depuis sa naissance, a abusé consciemment de la générosité maternelle. Noyade. Une fillette, croyant faire plaisir à sa mère dépressive, qui l’a envoyée chercher du pain, se laissera tenter par des gâteaux et un bouquet de roses blanches. Quand elle rentrera, fière de ses achats, la mère ne réagira que par des larmes désespérées. Heureusement, il y a les allumettes avec lesquelles l’enfant joue… Miette. Un récit très pudique, aux relents lesbiens, narré par la fille d’une femme qui, de suite après la mort de son mari, fait signe à une amie d’adolescence de la rejoindre. La fille se posera bien des questions sur la place qu’occupe Annie dans la vie de sa mère. Avec raison. Inconnue.

La gravité réfléchie de l’ensemble des textes nous ayant questionnée, on a ressenti l’émotion intense que Karine Légeron a su soutirer de situations bancales, surprenant des protagonistes souvent effarés devant l’ampleur de soudaines contingences. L’auteure, soulignant en peu de mots l’instabilité des agissements humains, on a été sensible au style compendieux, presque dépouillé, qui est l’un des charmes de ces écrits dérangeants. La nouvelle titrée Diamants et rubis, touche le lecteur au plus profond de ce qu’il espère de ses semblables. Émouvante femme âgée, scrupuleux jeune homme, face à une bague qui symbolise la réciprocité du sentiment d’appartenance à la vieillesse, aux souvenirs, à la cordialité. Tout finit par se confondre. Sur les murs des galeries, dépeint l’incapacité de jumelles à accepter ce qu’elles représentent. L’une s’empare du talent pictural de sa pareille, jouant la faussaire sans trop y croire. L’autre refoule ses activités artistiques, préférant créer une œuvre dans l’ombre de sa sœur. Après Muguette, ou l’abdication d’un homme quand meurt sa compagne qu’il aime depuis l’enfance. Autant de désertion physique et mentale qui réconcilie avec le passé, ou, inversement, exacerbe le désir de lui échapper, tel le narrateur de Harmony, Maine, de qui la radio a annoncé le décès dans un accident de la route. Une fiction étourdissante, Le jour où Oscar est mort. L’histoire constamment se meut en crescendos et decrescendos menaçants, rythmant la dualité de l’homme et de la femme qui traquent leur gesticulation, la rendant encore plus captivante, dans le décor banal d’une cuisine.

Des événements imprédictibles, parfois prémédités, que chamboulent des petits riens. Cesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec hommes, ces femmes, las de la routine quotidienne, ces adolescents exaspérés, demandent peu à l’existence. Que leurs mains s’agrippent à un élément solide, qu’ils absorbent, soulagés, un air respirable. Un fil à saisir fortement, pour les mener vers un horizon vierge de toute tentation équivoque, là où des êtres, avant eux, ont déjoué des pièges hasardeux. Ont repoussé une monotonie empoisonnée de leurs rêves stériles. Ne plus appréhender l’existence comme précédemment, n’est-ce pas déjà atteindre  » l’autre rive « , même si parvenir à régler d’imprévisibles péripéties poignantes, ne résout rien ?

Un recueil, qu’il faut lire l’esprit ouvert au temps physiologique irréversible qu’occasionnent nos âges. On a hâte de tenir en main un deuxième ouvrage de cette auteure prometteuse, Karine Légeron, sensible aux défaillances imparables de l’être humain.
Cassures, Karine Légeron
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2015, 112 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Paul Mainville…

25 janvier 2017

Un cirque en déroute *** alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Un être jeune, qui nous procure une joie profonde, devrait être regardé comme nous admirons un ciel constellé de myriades d’étoiles. Avec ferveur. Le reste, les vicissitudes de la vie, n’a plus d’importance. Demeurent les mots, qu’on n’attendait pas, prononcés une fois pour toutes. Entropie du songe ? Il se peut. À l’heure fuligineuse, on ne sait encore sous quelle latitude se définit l’horizon. On parle du roman de Paul Mainville, Hangar no 7.

Au fur et à mesure qu’on rédige des critiques, nos goûts de lecture se diversifient. On est de moins en moins intéressée par les histoires amoureuses et leurs états d’âme, trop souvent uniformes d’un livre à l’autre. Ce premier roman s’avérant opportun, malgré quelques maladresses coutumières, satisfait notre curiosité de lectrice exigeante. Nous sommes en 1980, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des querelles intestines minent la bonne entente entre deux pays frontaliers en Europe de l’Est. Des frontières, redessinées artificiellement par des puissances victorieuses, déclencheront une guerre ethnique, haineuse comme il se doit. La peur s’est installée, les deux camps s’alléguant des territoires où n’existe aucun champ de bataille. Hostilités sournoises, incontrôlables. Fuir, aller au-devant d’un invisible ennemi ? Rester, au risque de se faire massacrer ? s’interroge Albert Sapieja, acrobate et fondateur du Cirque des montagnes Bleues. Finalement, après le viol d’Elena, l’une des artistes de la troupe, il prend la décision de partir avec sa femme enceinte et ses compagnons, mais l’ennemi arrivé sur les lieux plus tôt que prévu déjouera ses plans.

Reprenons le début de l’histoire. Quelques décennies plus tard, à Montréal, une journaliste trentenaire, Mélaine Blondin, s’avise de faire un reportage sur Albert Sapieja, initiateur du spectacle à succès, « Le Cirque des ombres » qui doit se produire en tournée internationale. Âgé d’une cinquantaine d’années, cet homme est une victime désenchantée et un témoin révolté des conséquences de cette guerre ethnique, qui lui a ouvert les yeux sur les capacités de ses semblables, incités par une sourde agressivité vengeresse, à détruire des amours, des amitiés. Des vies. Au-delà des frontières, n’existent plus que des hommes prêts à tuer, à violer, à humilier. Albert raconte, ne se doutant pas que la journaliste a des comptes à régler avec un passé encombré de fantômes, jaillis de zones meurtrières dont elle ne connait que les discours empruntés à l’histoire officielle. Un père abattu par erreur, la mère décédée de mort naturelle, une adoption inévitable. La fille d’Albert Sapieja n’est-elle pas née dans le baraquement où étaient enfermés l’artiste et sa troupe, et de qui Mélaine fera connaissance, aux dépens du père de la jeune fille ? La faim, le froid, les travaux forcés, la prostitution, la maladie, la mort, ne sont-ils pas le lot de ces hommes et de ces femmes qui, pour satisfaire les exigences des officiers du camp ennemi, ont reçu l’ordre de monter des spectacles dans un hangar avec les moyens du bord ? Ce régime intolérable, jusqu’à une improbable évasion que plusieurs d’entre eux paieront de leur vie.

Au présent, Mélaine Blondin intrigue Albert Sapieja, en lui posant d’étranges questions qui ont trait à son père. Ce reportage, Sapieja le devine, n’est pas innocent. S’il pénètre avec méfiance dans le jeu de la journaliste, il s’attend à une terrible révélation, comme les suscitent la plupart des guerres. Bien souvent, le trajet entre la fin des conflits et la paix se veut long et douloureux. Les dérives attisées par les représailles sont aveugles. Quand Mélaine révélera à Albert Sapieja le patronyme de son père, elle ravivera en lui les refoulements, le déni, qu’il avait enterrés au plus profond de son âme, abîmée par trop d’atrocités dont lui-même est en partie responsable. Réaction foudroyante de Sapieja qui refuse de continuer l’entrevue. Les stigmates de la guerre aussi emprisonnent, dégorgent leur fringale de toutes sortes, autres frontières instituées entre l’humain et la bête, ce que reconnaîtra Albert Sepieja. On met fin à l’action romanesque en l’abandonnant au lecteur…

Récit émouvant, qui nous a touchée pour son humanisme et sa lucidité, son questionnement sur

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Paul Mainville

la valeur des hommes quand ils doivent se défendre contre la mort, occasionnée par des tragédies desquelles ils ne sont plus les maîtres. La survie, seule, leur sert de défouloir, d’où une plongée consciente mais désespérée dans la barbarie. Cependant, on regrette que Miljenka, la fille d’Albert Sapieja, devenue à son tour trapéziste, ne soit pas plus longuement évoquée dans ce rappel aux vivants qu’inaugure le nouveau spectacle conçu par son père. De sa naissance à son état de jeune adulte, nous la percevons telle une flamme clignotante plutôt que telle une lumière rédemptrice. On regrette aussi que l’art, sinon l’artiste, symbolisé ici par le cirque, ne soit développé davantage, l’inhumanité des guerres ne manquant pas aux interrogations morales de Paul Mainville. Les bienfaits de l’art contrant la cruauté de l’homme en cas d’insubordination, apportent matière inépuisable à réflexion.

Roman à lire indulgemment, pour le sujet toujours d’actualité, aucune atrocité ne servant d’exemple, ni de leçon.

Hangar no 7, Paul Mainville
Éditions Triptyque, Montréal, 2015, 210 pages.

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle de François Racine…

10 janvier 2017

Un jeune homme du siècle *** 1/2

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Carte blanche à la prochaine introduction. Telle la célèbre cigarière, elle sera teintée de bohème, alourdie de fatigue due au manque de sommeil. Au manque surtout d’inspiration. Cela arrive, comme l’écrivain inerte devant la page vacante de tout gribouillis intentionnel, comme le musicien paralysé devant sa portée musicale vierge. On ferme l’ordinateur, on décide de combler nos humeurs vagabondes en musant dans les premières feuilles mortes. On a lu Tabagie, deuxième roman de François Racine.

Voici un livre qu’on a failli fermer pour en ouvrir un autre. Qu’est-ce qui a retenu notre geste désinvolte, qu’on s’explique mal ? Le quartier Côte-des-Neiges qu’on a habité plusieurs années ? Garçons et filles qui trament leur improbable histoire ? On ne sait trop, toujours est-il qu’on a terminé la lecture de ce récit touffu, débordant d’éloquence. Indulgente envers les protagonistes qui ne savent plus où ils en sont, jeunes désœuvrés foulant un univers imbibé d’alcool et de sexe.

Tout en préparant mollement et sans conviction un mémoire de maîtrise, Léo Rivière est commis dans une tabagie du quartier. La Maison de la Presse. On ne met surtout pas en doute les portraits pathétiques de clients névrosés – des habitués – qui, chaque jour, à toute heure, viennent exposer leurs manies, secouer leur inertie mentale. Léo Rivière est un observateur qui ne dit pas toujours ce qu’il pense, s’en tient à des échanges de surface avec des êtres venus au magasin pour contrer leur solitude, isolement intolérable tatoué sur leur peau. Il y a les filles, obsession récurrente du jeune homme, qui cherchent dans ses parages érotiques un dérivatif à leur manque de confiance en elles. Il est charmeur et lucide. Ses soirées s’usent à écouter les déboires sentimentaux de chacun et chacune. Ses deux colocataires, Christophe et Pi-Ouaille, partagent ses beuveries, s’évertuent à ne pas refaire le monde, le leur s’alourdissant de faits quotidiens, rarement dirigés vers un avenir plausible. Nous conviendrons qu’ils ont peu pour s’élancer vers le soutenable d’une existence organisée d’avance. Pourtant, ils ont des projets auxquels ils ne croient pas trop. Ils rêvent. S’éternisent dans une délinquance discutable. Ce que laisse entendre Léo Rivière, incapable de vivre face à lui-même. Sous des abords d’indépendance orgueilleuse, il ne peut se passer ni de ses clients déphasés, ni de ses colocs grincheux, encore moins de filles belles et jouissantes. « Je dors mieux avec une femme dans les bras, ça aide à faire fuir les fantômes. » Il y a Karine, à la robe rouge, sensuelle et provocatrice. Cynthia, l’amoureuse de Pi-Ouaille, qui le « cocufiera ». Mathilde, grande brune aux yeux d’azur, qui souhaite travailler dans les réserves autochtones. Désirée, Haïtienne aguichante, employée à la tabagie. Mais au centre de cet univers disparate, rayonne une mystérieuse et vulnérable jeune femme, Natalia, « Québécroate », avec qui le narrateur semble avoir eu une liaison cinq années plus tôt. Natalia, sa « folle funambelle », exhibe un sourire triste, une mise au monde douloureuse. Elle disparaît sans cesse de la trajectoire de Léo Rivière, emportant dans son sillage un terrifiant traumatisme duquel elle ne réchappera pas.

Précarité angoissante de l’être humain personnifiée par le narrateur, incapable de mener à bien son mémoire, hésitant entre Céline et Proust. Il tergiverse entre les deux écrivains, comme il oscille entre l’amitié et l’amour. Seul, le satisfait le désir qu’il assouvit avec une fille occasionnelle, sachant pertinemment que son appétit charnel compense ses manques de Natalia, avec qui il aurait voulu construire des rapports humains solides, véridiques, ne se résolvant pas à sa dérive inéluctable. Souhait impossible à réaliser, Natalia se révélant instable, cassable, tel un cristal tintant des notes percutantes, soudain discordantes.

On a lu que ce roman était truculent, ce qui est vrai. L’écrivain joue avec des effets de style divertissants, crée de subtiles onomatopées, s’imprègne à souhait du langage québécois imagé pour mieux dévorer ses personnages, évolue dans un décor nocturne ou enneigé. Bars manigançant de frileux rendez-vous ou tâtant de la froidure sale de l’hiver. Superficialité d’une bulle humaine cheminant dans un territoire replié sur lui-même, n’excédant pas un périmètre bien connu de Côte-des-Neiges. Plusieurs liens consistants traversent ce récit talentueusement orchestré par François Racine, qui offre au lecteur une satire implacable d’une certaine jeunesse, ne désirant pas se compromettre dans le milieu conformiste des adultes, qui s’entête à faire semblant en refusant de vieillir. De grandir.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTrès riche fiction qu’il eût été dommage de repousser, comme on a failli le faire. Porté par le débridement célinien, le comportement final et fatal de Natalia, s’ajustant au déploiement d’un incendie purificateur qu’on n’attendait pas, symbolisé par la tragédie ferroviaire survenue à Lac-Mégantic en 2013, explique la genèse de toute existence telle que perçue par l’écrivain François Racine au fur et à mesure que la déroute se fait brûlante et sans issue. La fin du parcours, explosive et ardente, que n’aurait pas dédaigné Louis-Ferdinand Céline, classe cet ouvrage parmi les plus révoltés de cette rentrée littéraire.

Tabagie, François Racine, Éditions Québec Amérique, Montréal, 2015, 366 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle de Daniel Grenier…

21 décembre 2016

À la conquête d’un homme ****alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Le pire échec que nous puissions subir, affirme C., c’est d’aimer intensément une personne, de se lever un matin, de ne plus rien ressentir pour elle. Verdict qui nous fait frémir. On ne connait pas cette frénésie désordonnée des sentiments, pas mieux que leur vertigineuse désaffection. Le contraire nous décevrait de soi-même. On parle du roman de Daniel Grenier, L’année la plus longue.

Ça commence tel un roman psychologique, genre décrié depuis plusieurs décennies dans la littérature québécoise. Comme si cette connaissance de l’âme humaine ne définissait pas nos comportements. Dans le cas particulier de Thomas Langlois, son enfance a été traumatisée par le fait qu’il soit né un vingt-neuf février, en 1980, son anniversaire se fêtant tous les quatre ans. De cette manière inusitée, nous pénétrons dans son histoire, ou plutôt dans celle d’Aimé Bolduc, par l’intermédiaire de son père, Albert Langlois. Ce dernier a quitté femme et enfant pour aller quérir un homme de qui il sait peu, mais dont il est persuadé qu’il est l’un de ses ancêtres. Durant deux siècles, de Chattanooga, Tennessee, à Sainte-Anne-des-Monts, le lecteur suivra les péripéties d’Aimé Bolduc qui, pour des raisons complexes planétaires, a vécu plus de deux cents ans. Lui aussi serait né un vingt-neuf février, en 1760, à Québec. Vieillissant d’une année sur quatre, ce leaper serait âgé à la fois de cinquante-six ans et deux cent vingt-six. L’avenir de Thomas Langlois s’affichera plus discret mais exceptionnel. Comme s’il était devenu le prolongement transparent d’un aïeul de qui son père l’entretiendra jusqu’à sa mort.

Traversant de grands événements patriotiques, Aimé Bolduc a participé à la Conquête anglaise, à la guerre civile américaine — guerre de Sécession —, qu’il racontera en partie à Stephen Crane, écrivain américain de la fin du XIXe siècle, à qui l’auteur rend hommage, quand Crane cherche des témoignages de soldats ayant survécu à ces conflits. Seront aussi décrites la révolte des Patriotes, la révolution industrielle, toujours à travers le regard acéré d’Aimé Bolduc. Dans une réception mondaine, il échangera avec Buster Keaton sur la différence entre la réalité et le cinéma. Autre clin d’œil, nostalgique celui-ci. Ces occurrences, qui tiennent lieu de balises dans le temps et l’espace, permettent au lecteur de suivre, sans s’égarer dans les méandres de siècles écoulés, les personnages secondaires se démenant avec leur existence ordinaire. Les chapitres se ramifient autour de protagonistes se présentant, non par hasard, mais parce que le temps occasionne des rendez-vous auxquels personne n’échappe. La rencontre de Jeanne Beaudry avec Aimé Bolduc, qui sera son phare amoureux, ne pouvait survenir à un moment moins opportun. Le lecteur s’étonnera d’un homme aux triples identités. Avant la campagne de Lincoln, Aimé Bolduc emprunte le nom de William Van Ness, fils de bourgeois, qui ne veut pas « compromettre son héritage. » En 1960, à Pittsburg, Kansas, nous le retrouvons se dénommant Kenneth B. Simons. Ce même Bolduc a été contrebandier d’alcool durant la prohibition, inventeur d’une boussole détraquée, spectateur plusieurs fois de la comète de Halley. Quand il se retirera enfin sur ses terres, nous nous rendrons compte de la démarche stupéfiante de son existence, dispersée à travers l’Amérique du Nord, laissant derrière lui des passages à vide, des souvenirs confus dans l’esprit de ceux et celles qui l’auront discerné, telle une nova perdant son éclat mais aussi phœnix immortel, ce que prophétisera Jeanne à Aimé, sur son lit d’agonie. Quand Thomas Langlois, devenu un éminent chercheur scientifique, héritera de sa fortune en 2020, la question sera posée plusieurs fois : Aimé Bolduc est-il vraiment mort ?

Le roman, magistral, qui se terminera en 2047 à Québec, s’avère un tour de force de par sa conception structurale géographique, de par son cheminement passionné pour l’histoire américaine. Si, dans une entrevue, Daniel Grenier nous informe de ses emprunts littéraires, ce qui est honorable à tout écrivain porteur d’une épopée semblable, il est encore une fois établi que rien ne se crée seul. Un roman roboratif comme celui-ci, doit s’inspirer d’œuvres auparavant édifiées et s’y enchaîner pour le meilleur de la créativité. Les témoignages d’admiration habitent toutes sortes de territoires jusqu’à ce que, se propageant, ils entrent dans la légende. Terreau fertile enrichissant des écrivains avides de se servir d’intemporalité, se convaincre qu’en littérature tout est possible et permis. On a aimé que Daniel Grenier rebondisse hors des frontières terrestres, flirte avec le fantastique. Plusieurs chapitres admirables se lisent au rythme du temps qui s’effiloche et ralentit. Sans omettre le style scandé par le roulis constant de phrases sans cesse recommencées…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecIl est indéniable que certaines vies s’inscrivent dans un destin forgé par nous ne savons qui, permettant au lecteur de savourer une histoire ourdie sur fond de force et de fragilité. De certitudes fendillées par le doute. De conquête de soi et de l’autre. Fabulations certes, mais constamment basées sur des tragédies que des hommes ont vécues lors de guerres trop souvent fratricides. Ou encore sacrifient leur vie, comme le laisse entendre Aimé Bolduc, à son endroit. Cette généralité pour conclure qu’il faut un immense talent, faire preuve d’une profonde générosité, pour reproduire mentalement ce que des êtres ont subi dans une trame disproportionnée de leur existence. La souffrance — il y en a beaucoup dans ce récit — est-elle un sentiment extrapolable ? Il semblerait que cela soit possible sous la plume intelligente, terriblement efficace, d’un écrivain boulimique de mythes et des replis de la littérature américaine.

Roman, à lire absolument, qui se singularise dans le firmament étourdissant de la production littéraire de l’automne.

L’année la plus longue, Daniel Grenier
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2015, 432 pages.

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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