Dominique Blondeau nous parle de Marie-Pascale Huglo…

14 juin 2017

Voyage d’une âme errante *** 1/2alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Pour répondre à la question de plusieurs lectrices et lecteurs assidus, on aimerait écrire plus de critiques, en publier davantage. On ne le peut, d’autres engagements professionnels parcellisent notre temps en plages extrêmement occupées. Et comme pour tout un chacun, le quotidien exige qu’on lui réserve sa part de besogne, sans pour autant le réduire à une corvée insipide. On regrette de ne pouvoir faire mieux. On parle du dernier roman de Marie-Pascale Huglo, La fille d’Ulysse.

De retour d’un voyage tumultueux qui aura duré six mois, une jeune fille, légèrement boiteuse, écrit ce dont elle croit se souvenir. Elle vit sur une île innommée sur la carte du monde, avec Leena, sa sœur jumelle « dissemblable ». Le jour de leur seize ans, la mère les a mises à la porte, décrétant que ses filles étaient suffisamment affranchies pour vivre seules. Elles sont couturières et bâtardes. L’une rêve d’orfèvrerie, l’autre d’une librairie. L’adolescente largue Nolan, premier amant maladroit, s’empare de sa bicyclette, d’une pile de livres — dont l’Odyssée d’Homère —, de son passeport puis, pédale plusieurs heures pour rejoindre le « douanier-brigand » qui la fera embarquer sur un cargo de ravitaillement où voyagent plusieurs clandestins, ce qu’elle ignore. Après des jours terrifiants, enfermée à fond de cale, elle aborde un étrange continent qui se veut un monde nouveau. Une île surgie de l’océan, marécageuse, constituée de déchets. Comme il se doit, un gourou la gouverne, entouré d’adeptes savants venus analyser les substances mouvantes du terrain. Camille — prénom d’emprunt — fera la connaissance d’individus qui ne valent pas mieux que les touristes essaimant l’île natale. Un homme la subjuguera, Nil, dont elle fera son amant mais, très vite, elle découvrira qu’il la trompe avec Nelly, biochimiste. Peu scrupuleux, avec la complicité de Nelly, Nil utilisera Camille à une fin sordide. À la suite de cette trahison et d’une bagarre épique, elle décide de quitter ce lieu nauséabond. Le hasard la secourant, Camille échouera à Gênes avec un ancien volontaire italien, échappé lui aussi du continent neuf. N’étant pas au bout de ses peines, ni d’une flopée de péripéties, l’adolescente, tel Ulysse à son retour de Troie, doit se faire reconnaître de sa sœur Leena, de son ex-amant Nolan. Les événements se mettant en place, la vie reprendra timidement son cours, autant friable que le sol du continent neuf, englouti au fond de l’océan.

On ne donne ici qu’un bref résumé de cette histoire tourbillonnante, écrite sur fond d’incertitudes, au fil des souvenances malmenées de la narratrice. Nous savons que ce qui a été vécu, et narré plus tard, nous emporte dans une réalité discordante. Ainsi, mentionné discrètement à plusieurs reprises, se profile le père qui a abandonné la mère et les fillettes quand elles avaient deux ans. Si la mère l’a banni de son existence, Camille se rappelle sa blondeur, sa tendresse. Leena, préoccupée par ses amours éphémères, ne fait cas de cette absence parentale. Le désir de fuite de Camille la pousse à retracer l’ombre paternelle, prétexte à assouvir un manque d’horizon qui, une fois exploré, la fera grandir, la ramènera à son point de départ. Les voyages, aussi houleux soient-ils, ne signifient-ils pas faire le tour d’une chambre imaginaire puis, tourner en rond autour de soi ? Camille s’étourdira à se mirer dans le reflet évanescent d’un père irresponsable.

Nul n’a manqué de comparer ce roman au dernier de Nicolas Dickner, Six degrés de liberté, les espaces marins internationaux étant sillonnés de voyageurs clandestins, à bord de bateaux de fortune ou de containers bien souvent meurtriers. Toutefois, la jeune fille dépeinte par Marie-Pascale Huglo s’en va découvrir le monde, guidée par une impulsion qu’elle ne sait contrôler, contrairement à Lisa, protagoniste féminin de Dickner, qui, aidée d’un génie de l’informatique, organise un périple, planquée dans un container spécialement aménagé. Le regard des deux adolescentes diverge sur les êtres humains, Lisa voulant leur échapper contrairement à Camille qui bouscule et dérange. Chaparde les bien-pensants de ce « bas monde », combat les entraves. Ne se dit-elle pas descendante de pirates ? Nyctalope, elle renifle les crapuleux desseins de ses semblables, s’en délivre en fracassant les apparences, en enfonçant les portes qui lui résistent. Les héroïnes de ces deux romans ont quelque chose en commun, à la Dickner, à la Huglo. Froideur analytique du premier, sensualité réaliste du deuxième. L’un est regard d’homme, l’autre regard de femme.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDe nombreux oxymores parsèment le récit de Marie-Pascale Huglo. Légèreté et gravité. Tendresse et violence. Rêves et cauchemars. L’écriture, à la fois baroque et savoureuse, diligente les ambitions de Camille. Celle-ci erre en fabulant malgré elle sur la quête du père, sur un avenir improbable. Pourquoi ne pas repartir visiter un monde palpable, un monde duquel elle s’évaderait si cela était possible ? L’humour constant de la narration dissimule à peine les grandes dispersions de notre univers moderne. Si une âme errante invite le lecteur à la suivre dans son questionnement, elle nous propulse au-delà de perspectives à notre portée, comme si le « continent neuf », offert aux pires convoitises, nous révélait que nous ne nous évadons de nulle part, que ce soit d’un container aménagé pour le mieux ou claustré à fond de cale d’un cargo de marchandises.

Si nous lisons ce roman au cours d’une croisière traditionnelle, l’authenticité de ses sentiments, embellie d’ardeurs lascives juvéniles, ses qualités littéraires, donneront au lecteur l’envie de sortir sa jumelle marine. Peut-être qu’au bout de l’horizon se dessinerait un cargo chargé de containers, avec à son bord deux adolescentes insoumises, en mal de tous les dépaysements…

La fille d’Ulysse, Marie-Pascale Huglo
Leméac Éditeur, Montréal, 2015, 216 pages.

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche https://maykan2.wordpress.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Grégoire Courtois…

31 mai 2017

Une automobile ronronnante ****alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

On aime les fins de semaine qui nous éloignent de l’ordinateur, de lectures professionnelles. On flâne, on discipline notre tendance à rédiger des histoires qu’on raconte à d’autres. On les redéfinit pour que la réflexion subsiste au désordre de l’esprit vagabond, celui-ci s’épivardant au gré d’une joie de vivre que nous devons souvent à une tierce personne. Parlons du roman de Grégoire Courtois, Suréquipée.

Amateurs de science-fiction, n’hésitez pas à vous téléporter en l’an 3001 — clin d’œil à l’an 2001 connoté par Stanley Kubrick ? —, vous y conduirez une voiture organique, si proche des fantasmes subversifs de l’humain, qu’elle vous troublera au-delà de ce qu’il est convenu d’espérer d’un bolide ordinaire. Odyssée terrestre, et non spatiale, bien que le comportement de la machine artificiellement intelligente, élaborée par Grégoire Courtois, nous ait rappelé Hal, l’ordinateur inventé par l’écrivain Arthur C. Clarke. L’histoire est loin d’être banale, on avancera qu’elle fait réfléchir, sinon frémir. Si les humains ne semblent pas avoir beaucoup évolué en ce deuxième millénaire, il n’en est pas de même pour les transports individuels. Dans un laboratoire de Renault-PSA, sont réunis le professeur Fransen, ingénieur généticien, concepteur de la BlackJag, voiture révolutionnaire, elle aussi présente, et l’huissier Klein, ce dernier enquêtant sur la disparition du conducteur de cette merveille organique.

L’automobile achetée par Antoine Donnat, sept ans plus tôt, s’avère un prototype qui a fait le tour du monde et du public pour des raisons publicitaires, démonstratives. Avec une affection dissimulée mais une inquiétude non feinte, que détecte son modèle, le professeur Fransen doit interroger la mémoire synthétique de l’engin, celui-ci ayant été le dernier à voir son propriétaire. À l’aide d’une console d’interprétation, prénommée Jane, les données brutes de l’automobile sont transcrites puis formulées. Si Klein ne met pas en doute les capacités intellectuelles du véhicule, Fransen, cependant, lui demande : Pouvons-nous penser sans langage ? Question fondamentale réservée aux philosophes, Fransen étant un scientifique. La voiture, elle, effectue des recherches dans sa base mémorielle sur ses rapports pour le moins déroutants qu’elle entretenait avec Antoine Donnat et sa femme.

Pour mieux captiver — séduire ? — le lecteur, passé et présent fusionnent. Pendant que Fransen et Klein débattront de la responsabilité de l’automobile dans la disparition de son conducteur, le lecteur aura droit, antérieurement, aux composantes du véhicule. Son langage, transmis par Jane, est particulier, précis, le bureau d’éthique interdisant les appellations humaines : sentiments, pensées, souvenirs. Mentionnons « données » « flux informationnel » et autres termes sophistiqués mais neutres. Nous apprendrons que la merveille est capable de ronronner si une personne gratte tendrement son toit. Elle a des pattes et non des roues, pas un moteur mais des organes. Sa carrosserie, un pelage sombre hérité directement des panthères noires. Elle possède huit paires d’yeux répartis sur toutes ses faces. Acuité visuelle qu’elle doit à l’aigle royal, plus exactement au hibou grand duc. Sous son pelage, des centaines de points noirs, organes sensitifs présents chez les requins et les raies, conçus pour différencier des obstacles vivants des obstacles inertes. On ne nommera pas tous les éléments animaux et humains que possède cette voiture hors du commun. Ils étonneront, rebuteront ou charmeront le lecteur. Pour notre part, ils nous ont joyeusement sidérée…

Jusque là rien de répréhensible mais quand Jane verbalise la relation que la belle organique a créée avec Antoine Donnat, on se dit que l’écrivain, Grégoire Courtois, n’aurait su mieux dépeindre la dépendance affective existant entre cet homme et une femme. Sensualité et désir se confondent dans l’esprit surmené d’Antoine, turbulences sexuelles que la voiture ne parvient pas à analyser. Elle accomplira ce qu’elle croira être pour le mieux, tragiquement bien sûr. Quant à Klein, témoin gênant à la suite de certaines révélations émises par Jane, il doit être soustrait à la concupiscence de concurrents d’automobiles qui, racoleurs insatiables, vautours affamés, ont envoyé Gwenny, l’une de leur égérie espionne, en mission. Ce qui vaudra à la jeune femme une place de choix dans le moteur du bolide, concoctée par le professeur Fransen.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecC’est un roman superbement imaginé. Déversant un regard peu rassurant, quoique inchangé, sur la société industrielle de demain. Les arguments logiques fournis par Grégoire Courtois s’avèrent infaillibles quand il s’agit de démystifier les plis sinueux du système mémoriel d’un véhicule ingénieux, qui n’a pas saisi des faits conséquents s’étant produits malgré lui. Il fallait oser s’aventurer dans les méandres sensitifs, émotifs d’une voiture peu conventionnelle, jouer les savants machiavéliques se faisant le complice à la fois de l’automobile et du généticien Fransen. Des séquences admirables traitant d’émotions humaines captées par un objet vivant, haut de gamme, nous ont profondément émue. Une femme amoureuse n’aurait su réagir différemment. On a lu avec enthousiasme cette histoire mythique, apprécié les connaissances scientifiques et philosophiques de l’écrivain, les unes et les autres étant indispensables au déroulement de l’intrigue aux rebondissements déconcertants, au dénouement insoupçonné, toutefois ouvert à la fantaisie du lecteur. La manipulation de vie artificielle atteint ici son paroxysme. Comment regarder les voitures circuler sans se poser d’inquisitrices questions ? Grégoire Courtois, auteur de ce roman à la visée futuriste, a su déranger nos préceptes moraux, mécaniques, ce qui n’est pas rien.

Suréquipée, Grégoire Courtois
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2015, 150 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Joanie Lemieux…

10 mai 2017

Des femmes sans fleurs ***alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Après avoir lu un roman très enrichissant, on craint de ne pouvoir en trouver un semblable dans la pile qui s’accumule à nos côtés. On redoute notre jugement subjectif, manière injuste de repousser un livre qui nous tend ses pages, son histoire. On vise alors un roman qui nous distraira, avant de nous replier sur une nécessaire réflexion. On parle du premier recueil de nouvelles de Joanie Lemieux, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers ?

Comme nous l’a fait remarquer l’une de nos fidèles lectrices, ces dernières semaines on a analysé plusieurs romans singuliers. Cette fois, on se penche sur dix textes aux allures adolescentes, encombrés d’incertitudes que fait naître une jeunesse peu assumée, ne sachant pas encore vers qui chercher quelque réconfort, espérer un refuge. Dire des états d’âme serait inexact, on craindrait que ces jeunes femmes, qu’elles se prénomment Marie-Ève ou Victoria, ne se rebiffent dans un éclat de rire. On aimerait, parce qu’elles sont fragiles, au bord des larmes, confinées à l’orée de l’enfance.

Qui sont ces passagères invitées à monter à bord de trains aquatiques ? On en a repéré quelques-unes desquelles on parlera brièvement, leurs intentions parfois trop hésitantes pour les suivre, elles nous échappent. Une mère, qui a perdu son fils dans un accident, se remémore l’enfant qu’il a été, plus tard, le jeune homme, amateur de bandes dessinées. Le rêve d’absence éternelle qu’il a inscrit dans l’esprit de sa mère permet à celle-ci de survivre. Sous le grand X, la nouvelle la mieux réussie, surtout la plus travaillée du recueil. Itinéraires nous renvoie l’image d’une ado anorexique. Elle est étudiante au secondaire, elle observe ceux et celles qui la côtoient, les bruits se démultiplient, font écho à sa faim. Elle a un idéal esthétique, les mannequins dans les magazines qu’elle feuillette. Le récit Miroirs nous renvoie à Marie-Ève, qui a recours au pays des merveilles d’Alice pour se remettre d’un chagrin amoureux, éprouvé il y a plusieurs années. Elle travaille machinalement dans une animalerie, elle voit beaucoup de gens, personne ne l’attire en particulier. Pièces détachées en compagnie de Roxane qui désire un enfant de Vincent, qui n’en veut pas. Elle a commis une erreur en pensant qu’une fois enceinte, son amant reviendrait sur sa décision. Il l’a quittée. Écumes, ou une vieille femme esseulée dans un mouroir. De sa fenêtre, elle voit la « petite plage » qui la plonge dans un drame survenu cinquante ans auparavant. Le père est mort sur un chantier, la mère tricote pour « mettre du pain et du beurre sur la table. » Plusieurs prétendants tournent autour de la mère, elle les repousse. Puis, il y a eu Monsieur Henri… Cendres, Victoria est née avec un auriculaire manquant. Rien de grave mais sa jeunesse sera déterminée par ce handicap. Différente, incomplète, croit-elle, elle s’invente un ami imaginaire avec qui elle partage ses jeux, ses rêves. Passé et présent se confondent, se diluent dans d’autres rêves, ceux-ci jamais réalisés. La maison brûle, mais qui ne renaît pas de ses cendres ? Huitième voyage. Dans son village, Laurence mène la vie monotone de femme au foyer. Son mari, bureaucrate, comprendra enfin que sa femme s’ennuie, il lui proposera une croisière en Méditerranée. Les livres d’enfance assoupis dans un sous-sol éveillent d’anciens désirs. La neige et Noël invitent à la nostalgie.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecCertains récits n’ont pas été cités, non par négligence, mais parce que leur envolée psychologique se ressemble. Il y est question de jeunes femmes qui n’ont pas fini de grandir, à l’affût d’une réalité, la leur, parfois lassante. Après avoir lu ces courtes fictions, on a saisi la métaphore du titre. Quelque part, un train imaginaire recueille, réfugiées dans la gare remplie de leur déception, des jeunes filles languides qui, contrairement à celles de Proust, ne serrent aucune fleur contre leur cœur désœuvré. Train qui se dissout dans la mer. Pourquoi au juste ? Nous ne savons trop. L’onirisme propice à s’évader du village pour faire place aux rumeurs de la ville, y passer inaperçue ? Étrangement, la plupart de ces femmes s’identifient entre elles, se recoupent sans aucun relief. L’écriture, elliptique, convient plaisamment à relater ces chimériques et fugitifs déboires, bien qu’un resserrement de l’ensemble eût apporté une rigueur stylistique, affermi la personnalité de protagonistes qui ont tendance à se complaire dans de discutables malheurs. Le rêve est-il conçu pour se couper du monde réel ? Le lecteur en doute, des millions de femmes au sort peu enviable, ne pouvant se satisfaire de névrotiques rabâchages.

Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers ? Joanie Lemieux
Lévesque éditeur, Montréal, 2015, 129 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Katia Belkhodja…

3 mai 2017

Éternelle Shéhérazade *** 1/2

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

On apprécie le monde actuel, sa technologie de l’informatique nous convient. Voyageant loin du Canada, on a téléchargé, partagé, critiques et images. Expédié et reçu des courriels. Uniformité lisse de la pensée virtuelle, telle la robotique fusionnant avec le corps humain. Illusion rassurante du don d’ubiquité. On a lu La marchande de sable, roman signé Katia Belkhodja.

Est-ce un roman ? Certainement pas. Nous lisons un conte oriental, une fable moderne où l’auteure met en scène une éternelle Shéhérazade interchangeable. Fiction qui se passe de libellé trompeur, faisons place à la jeune femme en quête de ses origines. Plus précisément de sa langue maternelle. Comme dans les contes, nous voguons entre réalisme et fantasmagorie, entre tendresse et cruauté. Il s’agit d’une histoire révélée par le truchement de voix qui racontent ou se racontent. Les pleureuses et le vent omniprésent nous conduisent en Kabylie, région historique, au nord de l’Algérie. Existait en ces temps reculés, une ville, aujourd’hui ensablée, où se sont déroulés d’étranges phénomènes entre Arabes, Kabyles et Occidentaux. Essayons de désensabler un moment la cité, de faire revivre femmes et hommes retournés dans le Sahara.

Shéhérazade, alias Sherry, est née neuf mois après le passage d’un facteur. Elle a pour mère Marylin, pour père, le boucher. La mère redoute la chaleur, Shéhérazade constamment grelotte. Première incidence contradictoire et frappante qui nous fait douter de la réalité — laquelle ? —, dépeinte par une narratrice observant de loin ses personnages, sans qu’elle les perçoive vraiment ou intervienne souvent. L’Occident et l’Orient s’embrouillent. Tel le vent qui a enseigné l’arabe à Shéhérazade, de qui elle répète le discours avec une complicité non feinte. Le facteur, prétendent les femmes de la tribu, est un homme bleu, inévitablement venu du désert. Lui aussi parle arabe. Indissociables, la fille de Marylin et la ville vivent en parfaite harmonie, se pliant aux traditions immuables. Fille et ville jumelles, toutes deux enfantées aux portes du désert. D’où l’enchantement de la petite fille qui contemple beaucoup plus qu’elle parle. Elle ira jusqu’à confier au lecteur, et au vent, qu’elle a un frère inexistant, qui a été pendu. Symbole des injustices commises au nom de la méconnaissance. De l’intolérance. En quelle langue s’expriment les adultes : le couturier, le forgeron, le boulanger ? Un relent de colonialisme noue la gorge. Le facteur voyage. Shéhérazade comprendra longtemps après que les voyages sont inscrits dans le sang. Tout est apprentissage en elle, la tribu oscillant entre nomadisme et sédentarité. L’impression demeure que Shéhérazade est constamment menacée parce que lucide, désillusionnée. Silence d’une jeune femme trop impressionnable ? L’ombre d’Électre, la lumineuse, nous frôle. Le fils du boulanger n’avoue-t-il pas qu’il est imprudent de regarder Shéhérazade dans les yeux, elle hypnotise, chacun meurt. Il l’apprendra à ses dépens. Les pleureuses font part de leur immense chagrin : les larmes ont brûlé leurs yeux. C’est là que le récit, comme un hommage à la Shéhérazade des célèbres Nuits, s’amplifie. Les pleureuses y pourvoient. De l’enchantement, nous basculons dans la vengeance. L’ombre du frère inexistant pendu demande réparation.

Même si le conte, spiralé, atteint plusieurs niveaux, que de symboles contemporains traversent ici la fable. Accaparent notre attention chaque jour informée de la transhumance humaine. Nous imaginons des êtres exténués par des guerres fratricides, s’en aller vers des lieux improvisés où les langues se diversifient de dangereuse manière, contraints à un nomadisme de fortune. Nous ignorons comment ces phénomènes guerriers pourront s’interrompre, sans que les villes et les pierres ne s’insurgent, se souvenant d’un bien-être établi depuis que la mémoire verbalise. Le frère inexistant serait-il le représentant d’une brutale incohérence lorsqu’il s’agit de s’intégrer à une nouvelle société, de confronter l’incompréhensible ? La ville outragée rase ses limites frontalières avant de s’avaler elle-même, encouragée par Shéhérazade. Ainsi nait une légende, celle d’une petite fille qui porterait en elle l’histoire du Nord et du Sud. Froidure et chaleur. Occident et Orient, poids insensé sur ses frêles épaules. Tant d’esquisses, si mises bout à bout, nous aideraient à ne pas perdre pied. Mondes scarifiés qui ne demandent qu’à se recomposer avant de glisser dans la mouvance torride et glacée du désert. Ainsi se désagrège une légende.

C’est une allégorie constante que Katia Belkhodja mène jusqu’à la fin du récit. L’écriture envoûte, le rythme lancine. La parole musique, l’humour allège la métaphore. Si l’auteure abolit le temps et l’espace, n’est-ce pas pour cerner une ville qui rappellerait des époques où vivre s’avérait une normalité, où aucune cité ne disparaissait pour alimenter les lamentations des pleureuses ? Pour qu’elles psalmodient la lugubre mélopée de peuples privés de leur langue, de leur héritage culturel ? Ère transie de civilisations déplacées. Hier, femmes et hommes tenaient leur rôle acquis dès l’enfance, en même temps qu’impressionnait une langue « faite de roucoulements et de notes gutturales », transmise de génération en génération. Ère d’une abondante chaleur nourricière.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecIl y aurait beaucoup à dire sur ce conte rebelle, qui remet les pendules à l’heure sur la migration et les dommages qu’elle suscite au sein de populations inadaptées, soumises au circuit labyrinthique d’un monde, et même de plusieurs, dépourvu de repères nécessaires aux villes en proie à d’incessants mirages. Pierres et sable s’incrustant dans leurs propres failles, nomades et sédentaires formant une alliance où s’équilibrent le temps et l’espace si fragiles dans leur entité. Cette histoire se bouclant à l’infini, on aimerait que Sherry-Shéhérazade interrompe sa marche épuisante vers des puits stériles. Que le monde moderne l’adopte, elle et ses frères et sœurs infortunés, sans se soucier de leurs multiples différences.

La marchande de sable, Katia Belkhodja
Éditions XYZ, Montréal, 2015, 75 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Dominique Blondeau nous parle de Sarah Waters…

26 avril 2017

Deux femmes, une passion ****alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Aphorisme. On imagine une femme qui se prévaudrait d’une foi indéfectible en Dieu, mais dont les agissements seraient guidés par un esprit démoniaque. Corsetée dans ses frustrations, asphyxiée par ses refoulements. Chaque jour témoigne de cette accablante faillite humaine, qu’on observe en se taisant. On a lu Derrière la porte, roman de Sarah Waters.

Avant de commenter cette histoire fascinante, nous devons remonter le cours du temps, nous replonger dans le contexte particulier d’une étouffante époque. Il sera plus simple de comprendre l’amour que se portent deux jeunes femmes vingtenaires, dans un Royaume-Uni à peine remis des affres de l’ère victorienne répressive. L’action se déroule en 1922, la Grande Guerre s’est terminée quatre ans plus tôt. La reine Victoria est morte en 1901, l’écrivain irlandais Oscar Wilde est décédé à Paris en 1900, après avoir été condamné aux travaux forcés, accusé d’homosexualité. Bloomsbury bat son plein, Virginia Woolf se noiera en 1941. Lourds points de repères historiques et sociaux pour affronter le choc toujours palpable de la barbarie meurtrière qu’engendre une guerre. La misère sévit rudement, le chômage emprisonne les hommes dans une indécence morale suspecte et dangereuse. Certaines familles sont ruinées, vivotent chichement. Par cette porte entrouverte, nous atteignons Frances Wray et sa mère qui vivent modestement dans la demeure familiale. Le père est mort en leur laissant des dettes faramineuses, les deux frères de Frances ont été tués au combat. Pour survivre, la mère et la fille ont dû sous-louer l’étage de la maison à un jeune couple, Lilian et Leonard Barber. Lui est agent d’assurances, elle, Lilian, décore leur deux-pièces, les femmes anglaises n’ayant pas le loisir de travailler hors de chez elles. Peu à peu, pour des raisons domestiques, Lilian et Frances feront plus ample connaissance, seront attirées l’une vers l’autre. Lilian parce que, excessive et désœuvrée, s’ennuie, Frances pour combler son manque de sensualité envers les femmes qu’elle a toujours désirées. Adolescente, elle a noué une liaison avec une jeune artiste de qui elle a dû rompre, sa mère, rigoriste victorienne, lui ayant interdit de revoir Christina. Déception amoureuse qu’elle confiera à Lilian, un après-midi où elles se trouvent seules. Celle-ci sera troublée par cet aveu, concevant mal que de tels sentiments fussent possibles entre deux personnes du même sexe. Ce qui l’amènera à narrer à Frances les conditions intéressées de son mariage avec Leonard. On peut avancer que le décor est planté pour qu’elles tombent dans les bras l’une de l’autre. Refoulées sentimentales, elles s’aimeront passionnément, sexuellement, rusant avec les conventions, jusqu’à ce qu’un drame éclate. Un accident provoqué par la haine de Lilian que lui inspire dorénavant son mari. Un drame qui fera d’elles des complices involontaires avant de les séparer. Un temps de rémission et de réflexion surviendra qui, peut-être, réparera les dégâts outranciers familiaux, allégera les malentendus sociétaux auxquels les amantes devaient faire face pour préserver leur relation amoureuse.

Ce n’est pas tant la passion unissant Frances et Lilian qui nous a intéressée, mais le rôle insoumis de Frances qui, dotée d’une personnalité rebelle et moderne, refuse de s’assujettir aux contraintes qu’impose une éducation bourgeoise au début du XXe siècle. Libre, elle l’est en partie, sa mère honorant ses rendez-vous hebdomadaires chez ses fidèles amies. Ce qui laisse à Frances le temps de faire de longues promenades dans la petite ville où elle réside. De mesurer l’éclat de la lumière parcimonieuse de l’automne. La pluie et ses ombres gluantes. De revoir Christina avec qui elle entretient une amitié nostalgique. Un rêve la calcine, celui de vivre avec Lilian, cette dernière reprochant à son amie de se réfugier dans des rêveries stériles, d’embellir leur réalité alors que l’existence d’une femme mariée s’avère sans but, sinon mener une vie obscure en élevant ses enfants. Désarroi de Frances qu’elle ne partage avec personne. Que faire d’autre quand, pour des raisons mesquines d’économie, les domestiques ont été renvoyés, qu’elle, Frances, régit une maison devenue source d’angoisse, lieu insoupçonné d’un drame inexplicable ? Que faire quand le voisinage ne cesse de surveiller vos moindres écarts de conduite ? De se questionner sur le comportement rébarbatif d’une jeune femme de vingt-six ans, encore célibataire ? Autant de degrés de révolte où se terre Frances, attendant que le monde se transforme. Monde se limitant à ses deuils, à ses nuits sans sommeil, à la méfiance que lui inspire la monotonie des jours qui passent, alors que chaque seconde contient le secret de ses sentiments exacerbés envers Lilian.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecRoman psychologique, comme seules savent les tramer les écrivaines anglaises d’hier et d’aujourd’hui. Si Virginia Woolf a révolutionné le caractère du roman britannique, l’imagination et la subjectivité, à travers sa pensée d’essayiste et de critique parfaitement structurée, la littérature féminine anglaise — de nos jours, féministe — possède un fatalisme dramatique inimitable, nous rappelant, à ce titre, certains grands films de ce pays. L’histoire ici est banale, deux femmes qui s’éprennent l’une de l’autre n’est plus proscrit par les Sylla de tout poil, mais revu et corrigé, comme on dit, par une écrivaine d’outre-Manche, le sujet livresque se transforme en un chef-d’œuvre épique auquel il est impossible de résister. On le savoure lentement au gré de nos diverses occupations, sachant que la dernière page notifie une fin irrémédiable. Derrière la porte, ne se meuvent plus que des personnages de papier composés sur mesure, pour notre bonheur de partager quelque intimité littéraire en leur compagnie.

On félicite Alain Defossé pour l’excellence de la traduction.

Aux lecteurs et lectrices francophones, on signale que cet ouvrage est disponible en France, aux éditions Denoël.

Derrière la porte, Sarah Waters
Traduit de l’anglais par Alain Defossé
Éditions Alto, Québec, 2015, 576 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche https://maykan2.wordpress.com/):


Dominique Blondeau nous parle de Patrick Roy….

19 avril 2017

Deux chasseurs et un ours ****

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

N. apprécie généreusement nos introductions. Enthousiaste, elle nous suggère de les convertir en de courtes nouvelles. On ne le fera pas, on préfère la spontanéité de l’instant qui nous fait prendre en main papier et stylo. Saisir la pensée fugitive qui, après l’avoir écrite, s’étiole, tels les brasillements d’un feu d’artifice. Penchons-nous sur le récent roman de Patrick Roy, L’homme qui a vu l’ours.

Après avoir flâné dans le roman lesbien de Sarah Waters, on aborde un milieu méconnu, celui des lutteurs. Univers masculin où les femmes se profilent en arrière-plan, attendent que leur homme revienne à la maison avec les honneurs du corps blessé, parfois grièvement. Ce n’est pas sur ce fait discutable que le roman de Patrick Roy ouvre ses pages, mais sur deux hommes qui règlent leurs comptes avec un inconnu. Prolégomènes qu’il sera temps d’éclaircir le moment venu.

Pour entrer dans l’histoire de l’Américain Tommy Madsen, nous devons faire confiance à Guillaume Fitzpatrick, Sherbrookois, quarantenaire, réputé journaliste au magazine Sports. Secondé par Hugo Turcotte, un collègue du Soleil, passionné de lutte, Fitzpatrick deviendra le biographe officiel de Madsen, géant aux cheveux longs et blonds, lutteur inégalé. Maintenant sur le déclin, il s’est retiré dans les montagnes Vertes, État du Vermont. Il vit seul, séparé de Laurie, il est père de deux enfants. Jusque-là, aucune surprise, la vie coule, telle que nous l’avons choisie, telle qu’elle nous dirige. Dès la première visite de Fitzpatrick chez Madsen, nous nous rendons compte que ce dernier est un homme auréolé de gloire, mais aussi de mystère. Nous apprendrons qu’un drame professionnel l’a poussé à retraiter. Même si les combats sont arrangés, les lutteurs ne peuvent toujours contrôler leur trop-plein, parfois provoqué, d’adrénaline, freiner leur rage, les transformant en tueurs. Ce qui est arrivé à Madsen au Centre Bell : l’un de ses adversaires, trop durement atteint, est devenu paraplégique. Depuis cet accident, il accepte des combats mineurs un peu partout aux États-Unis et au Canada. Le reste du temps, il vit reclus à Stowe, dans son luxueux chalet. Au fur et à mesure que Madsen se confie à Fitzpatrick, des zones sombres très sombres, qu’il ne tente pas d’éclaircir, créent un lourd et gluant malaise entre le lutteur et le journaliste. Ce qui incitera celui-ci à rencontrer le père de Madsen, Ezechiel, retiré dans le Maine, après qu’il a vendu sa compagnie de machines agricoles à Mark Stevenson, truand d’envergure qui, sans scrupules, sans conditions, a racheté les terres et les entreprises de fermiers alentour. Une pègre agricole s’est installée en Nouvelle-Angleterre contre laquelle personne n’ose intervenir. Autre combat sans pitié où les perdants ont vendu jusqu’à leur âme.

Manœuvre d’intimidation qui amènera le lecteur à mieux connaître Hugo Turcotte, l’associé de Guillaume Fitzpatrick. Pour se faire valoir dans sa rubrique sportive du quotidien Le Soleil, il déterrera pour ainsi dire la hache de guerre entre les clans à la solde d’Ezechiel Madsen. Curieux personnage que ce Turcotte évoqué par Patrick Roy. Diagnostiqué bipolaire, obsessionnel impénitent, depuis des mois, il joue aux échecs sur son ordinateur avec un Russe. Masochiste, il supporte, depuis bientôt un an, des maux de dents dont la séance de soins chez le dentiste vaut la peine d’être lue. Exhumant de vieilles affaires de meurtres, il sera au bord du drame quand il informera Fitzpatrick de ses fatidiques découvertes. Drame qu’il ne pourra éviter, ses pas s’étant égarés dans un tel tourbillon de violence qu’il sera trop tard pour revenir sur la terre ferme, surtout propre.

L’intervention des deux journalistes, dans cet univers implacable, sera adoucie par la vie familiale de Fitzpatrick dont le père, cardiaque, vit à Sherbrooke. Sa sœur, artiste, vit à Rouyn, la mère est morte d’un anévrisme cérébral. Les échanges affectifs entre le père et le fils demeurent à la limite de ce que deux personnes de génération différente se confient et dissimulent, bien que ni l’un ni l’autre n’ait une illusion quelconque sur le sort de l’autre. Le frère et la sœur partagent un climat d’inquiétude à propos de la santé du père, leur route ayant dévié de leur trajectoire commune dès l’adolescence. Il y a aussi Laurie, mère des deux enfants de Madsen de qui elle s’est séparée, lassée de ses absences réitérées, de son retrait dans un silence entêté. Laurie qui, après une brève aventure avec Fitzpatrick, le met en garde contre le père de Tommy et ses complices.

On a l’impression en lisant ce roman magnifiquement écrit, mené avec une rigueur presque maniaque, que l’auteur, Patrick Roy, s’est glissé, discret, entre les personnages qu’il a disséqués avant d’enregistrer leurs confidences scabreuses, sans jamais se montrer, comme si une main magique, ce que la main de l’écrivain ici est beaucoup, avait cerné un milieu craquelé de toutes parts. Famille amochée, profession sauvage, hommes de foire démontrant leur originalité physique, tel un handicap plutôt qu’un atout de la nature. Pantelants énergumènes quand ils se dévêtent de leur rôle d’« évadés d’asile », dont le témoignage biographique de certains démontrent la fragilité intérieure du corps, l’emballement anormal du cœur. Seul l’orgueil l’emporte, laissant peu de place au remords. Si Fitzpatrick en se revanchant, impitoyable, apporte un soupçon de dignité à la détresse humaine, il ne peut faire expier à des pervers leurs forfaits criminels. L’avant-dernier chapitre laisse le lecteur en état de choc, celui du spectateur haletant, qui ne saisit pas très bien ce qui s’est passé durant la confrontation d’un écrivain doué d’une maîtrise de plume exceptionnelle, avec des êtres nuisibles ou simplement démunis. Le roman fascine, on ne désire pas expliciter davantage les prolégomènes du début du livre, on s’en sert comme d’une dysharmonie dans cet univers nauséabond, où la vie se dénombre en perdants et vainqueurs, éclaboussée du sang des tricheurs, victimes et bourreaux. Du combat acharné des innocents, réfractaires malgré eux à toute forme de générosité.

L’homme qui a vu l’ours, Patrick Roy
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2015, 464 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle de Gabriel Marcoux-Chabot…

5 avril 2017

Un géant passe et puis dérive ****alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Il est de ces êtres qui doutent et ne tiennent rien pour acquis. Scepticisme qu’il affiche sur les murs de la ville sous forme de tags et de graffs. Il nargue le chaland en fumant un joint sur la place publique. À deux heures du matin, on l’accompagne dans les bars douteux du quartier qu’il habite. La liberté insolente qu’il prône se tisse d’audaces rimbaldiennes, la beauté de ses écrits poétiques nous éloignant du conformisme de notre existence. On parle du roman de Gabriel Marcoux-Chabot, Tas-d’roches.

Le moins qu’on puisse dire, écrire serait plus juste, c’est que ce roman sort de tous les sentiers battus qu’on a fréquentés dans notre vie de lectrice assidue. Peut-on parler d’un chœur polyphonique du vocabulaire sans risquer quelque invraisemblance, d’un amour immodéré pour les mots — à ce niveau d’excellence, les qualificatifs n’ont rien d’outrancier —, l’auteur ayant pris la liberté de narrer une histoire gigantesque en plusieurs langues, superposées les unes aux autres, harmonisant parfaitement le récit. Avant de mentionner les effets démultipliés agençant la structure surprenante de ce même récit, on informe le lecteur de la teneur de cette fiction déconcertante. Dans un village québécois, Saint-Nérée, comté de Bellechasse, un enfant chilien a été adopté par un couple qui ne peut assurer sa descendance. Le garçon est de peau sombre, de cheveux noirs, prénommé incongrument par sa mère, Joselito, plus tard, par un ami, Tasderoches. Parce que distinct de corpulence et de raisonnement, moult ennuis l’attendent dès son entrée à l’école, puis à l’adolescence. Mais ce jeune homme, dans une existence éperonnée de jouissances vertueuses, semble avoir été un chevalier errant, dont les péripéties nous sont narrées en français du XIIe siècle. Dans la vie contemporaine, Tasderoches est un insatisfait à la recherche de sensations intenses. Celles que procurent l’alcool, la ripaille. Le sexe. Années extravagantes pendant lesquelles nous serons confrontés à un homme rabelaisien, gargantuesque. À ses désirs de courses de démolition, comme pour assouvir des pulsions longtemps refoulées, le monde autour de lui se révélant trop exigu. Dans cet espace étriqué habitent son pire ennemi, Loupgarou, mais aussi des gens bienveillants comme ses parents, ses parrain et marraine, son ami Pierre-Alexandre, dit Elmout. Enfin, sa blonde Isabelle, une Acadienne rencontrée, comme il se doit, durant les beuveries d’une nuit débauchée.

Que se passe-t-il de rationnel dans cette histoire ? Pas grand-chose. Nous nous laissons bercer par la vie journalière d’individus plus grands que nature. Dépeindre Clarisse, la mère de Tasderoches, son père Léopold, ses parrain et marraine, son ami Elmout, s’avère présomptueux. L’enthousiasme et la fougue, l’ironie tendre de l’écrivain ne transparaitraient pas sous l’écriture neutre de la fadeur de nos portraits. Bien qu’on aimât peu les comparaisons, pas mieux que les citations, dépeignons-nous Rabelais, Joyce, Chrétien de Troyes ? Nous les lisons, éblouis, nous refermons l’œuvre. Comment décrire les séquences sexuelles entre Tasderoches et Isabelle, les mots nous manqueraient, trop pingres pour légitimer une telle passion de cœur inassouvi, de chair grassement avenante.

Il y a aussi les langues qui surdimensionnent la narration et les dialogues. Bien sûr, on ne peut que s’enchanter d’une telle diversité linguistique. Français moderne, français des siècles passés, si présent dans le langage québécois. Le chiac et la langue innue, on ne les connait pas, on a écouté leur sonorité, comme une musique qui nous serait parvenue d’un instrument ancien, la viole, réhabilitée par l’écrivain Pascal Quignard. Mise en page déroutante, qu’il suffit de discipliner pour aborder l’histoire quasi démentielle de ce géant et de ses acolytes. Mais pendant qu’on théorise sur une structure périlleuse, telles les voltiges aériennes d’un trapéziste, qu’est devenu Tasderoches ? Il a racheté la maison de ses parents à Saint-Nérée, l’a mise sens dessus dessous. Cependant, il boit trop de bière, entend des voix assourdissantes, il n’est bien qu’au bord de sa rivière, à poétiser, en compagnie d’Isabelle. On comprend aussi que les années passant, la monotonie s’installe jusque dans l’existence de ces deux-là, le sexe et la parole se réduisant à des interférences mentales, à des indispositions physiques que Tasderoches accepte difficilement. Plus il boit, plus les voix se manifestent sous la forme d’un triptyque langagier exubérant, s’alliant aux événements qui iront de mal en pis. Tasderoches, se fiant à l’honnêteté amoureuse d’Isabelle, celle-ci occupée au noble métier d’ébéniste, ne la soupçonnera pas de quelque infidélité. Lasse des élucubrations de son amant, elle regardera vers un ailleurs fait d’os et de chair. Délire assassin de Tasderoches quand il découvrira une certaine vérité, le pire possédant sa part de mensonges. La fin du roman est sublime, on ne la décryptera pas, gardant pour soi le secret de cet étonnant retour à la vie.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecRécit propageant la passion des langues, l’indulgence qu’il serait gratifiant de ressentir envers les êtres différents. Des chapitres laisseront le lecteur pantois, s’intégrant magnifiquement au désespoir que ressent Tasderoches, quand il parle aux oiseaux, aux grenouilles, aux feuillages. Il souhaiterait que les choses, petites et grandes, demeurent au diapason de ce que lui-même représente, une dénaturation de l’individu qu’il évoque au nom d’un chevalier inexistant, symbolisant un monde où les voix parvenues de tous continents, ou pays, s’imposent, tonitruantes. L’auteur, Gabriel Marcoux-Chabot, excelle quand il orchestre les extravagances de son personnage, Tasderoches. Que de tendresse lui voue-t-il, au point de se demander si après l’avoir laissé dériver vers la folie, il ne l’a pas sauvé de cet engloutissement en lui donnant une dernière chance, celle de la rédemption inespérée d’une naissance.

Tas-d’roches, Gabriel Marcoux-Chabot
Éditions Druide, Montréal, 2015, 516 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

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