Le mesureur de la nuit, un récit de Jacques Girard…

16 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Le mesureur de la nuit…

Le mesureur somnole tout le jour. L’obscurité le sort de sa torpeur. Avec sa mâchoire forte à la Spencer  Tracy, le vieillard mesure la nuit. Ses yeux éteints arpentent  sa nuit. Vers minuit, son squelette se ploie dans le lit à ridelles. Une main tremblante cherche sous la couverte une planche de bois délavée sur laquelle est agrafée une feuille bariolée.

Son assistant s’en vient. Il arrive à cette heure-là avec le changement de quart. Dans son uniforme bleu, le voilà qui franchit le seuil de sa chambre,  prêt à chiffrer une forêt d’épinettes géantes,  ces belles épinettes noires,  que  l’on s’arrache aux États.

— On mesure   où  cette   nuit,   m’sieur   Girard ? crie l’homme.

— À Chibougamau, au  lac  Wacanisshi,  geint   le mesureur.

— Du beau bois ? clame l’assistant comme si les murs étaient sourds.

— Le bois des frères Caron, le plus beau, dit-il, dans un sursaut d’énergie.

Se mesure donc la nuit. Sur ce lit du centre d’accueil. Le mesureur voyage avec la complicité de l’agent de sécurité. Le duo parcourt les grandes forêts  de tout le Québec. Pendant quarante ans, qu’a-t-il fait ? Sinon calculer, toujours calculer des légions et des légions d’arbres couchés par des armées de bûcherons. Il a pris sa retraite juste avant l’arrivée des  grosses  machines.  Gagnon  et  Frères,  CIP, Domtar, Abitibi Price…  Parfois  pour  des  petits  entrepreneurs.  Ces noms  ne veulent plus rien dire  pour  lui. Sa  mémoire  ne retient que des endroits où le bois était beau, selon son expression. Sa vie se résume à un chapelet de forêts d’est en ouest, du nord au sud de la province.

— J’ai mesuré  partout,  dit-il parfois avec fierté à son assistant de fortune. Partout, partout, à…

Un labeur de Titan.

Le mesureur  peste  contre  les chantiers  de  la Côte­-Nord.

— Des épinettes de  misère,   souffle-t-il  de  sa  voix chevrotante.  (Silence.) Il  en faut dix pour faire un arbre de par chez nous.

L’assistant souscrit au diktat du vieillard.

— T’es jeune et déjà sourd, pauvre petit, glapit-il, tout en tambourinant la planche sur ses genoux fantômes.

Puis, l’assistant attend que les yeux du vieux capitulent pour s’évanouir dans la pénombre de sa  première ronde. Il revient trente minutes plus tard et feint d’être allé uriner.

— Tu pisses après tous les arbres, toé le jeune, maugrée le vieux.

Alors, la planche s’ébroue tel un sismographe. Le bout de crayon zigzague sur l’arbre-manuscrit, un dessin surréaliste. Une forêt de symboles.

L’homme  des bois larmoie. Le froid l’indispose et réveille son arthrite. La chaleur l’affaiblit. Les mouches noires mangent ses oreilles et obstruent ses yeux de vieilles bûches desséchées. Ses  ulcères s’agitent  lorsque le  chef  des mesureurs s’annonce. Le mesureur vit entre l’arbre et l’écorce,  tiraillé. Le patron  du chantier  l’accuse d’être  à la solde des bûcherons. Les bûcherons lui reprochent  de jouer du crayon en faveur du boss.

Son  chef  fréquente le pouvoir, mange avec  le contracteur,  lui. Le vérificateur vient demain.  Sa  venue  le tourmente. L’assistant  écope. Une vérification  pourtant normale l’angoisse   jusqu’à pisser  dans  ses  couches. Les autres mesureurs sont fin prêts. L’agitation gagne le vieux travailleur.

— Avant de partir, vérifie donc si tous les bouts sont martelés et crayonnés, ordonne le mesureur de nuit à son bras-droit.

Beau prétexte pour une autre ronde. Le bureau du gardien voisine la chambre du mesureur de nuit. Le gardien qu’il a remplacé avait baptisé le vieux ainsi. À son premier jour de travail, cet ex-collègue lui avait confié :

— C’est la nuit que ça lui prend.  À la faveur de la nuit, l’ancien mesureur reprend sa planche et son crayon.  Il s’assoit dans son lit et on devient tous ses assistants.

Selon son  explication, le vieux prenait de l’avance. Lorsque les journées s’annonçaient chargées,  l’inquiétude de ne  pas joindre les deux bouts l’angoissait. Il  en  vomissait parfois. Cette inquiétude le tenaille encore.

Le vieil homme mesure les ombres. Il mesure la nuit qui l’enveloppe. Sa femme s’est éteinte, ses enfants travaillent au loin. La solitude d’il y a quarante ans. Quelle pauvre vie de famille ! Lorsque  les chantiers dépassaient l’horizon, il revenait au bercail le premier du mois suivant. Quand les distances s’estompaient,  sa femme l’endurait toutes les fins de semaine.

Un  jour, il mesura  qu’il n’avait  pas été  là.  Il mesura que sa femme s’était mesurée, seule, à ses enfants. Elle mourut  quand  lui arriva  pour  de  bon.  Dans  cette maison, sans  l’autre.  En ville, il fondit  comme  une chandelle. Un bon matin, il n’y resta plus que la mèche.

— La vie dans le bois.  Ça, c’est la vie.

Il essaie de convaincre son assistant essoufflé.

— Vous l’avez dit, m’sieur Girard.

Depuis quinze ans, toutes ses nuits se passent en forêt. Ses périples l’épuisent, mais le comblent.

— La Pointe-aux-Français, voilà,  répète-t-il, où  on mesure demain.  Quatre arbres pour un voyage, remplir un truck. Des arbres gros comme ça. Des pins qui mesurent trois fois ta règle.

L’assistant  lorgne  son  bâton  de  sécurité. Le vieux mesureur aime  bien  les  frères Caron. Les  meilleurs bûcherons qu’il a connus. Ils venaient de L’Islet.  Il est triste et inquiet. Ses forêts disparaissent. On remplace les mesureurs par des balances de fer.

Le vieil arbre  dans  le parc,  un  cyprès  magnifique, presque centenaire, se meurt. On parle de l’abattre…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

12 mars 2016

(Le Chat devait rouvrir dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Les trésors du Chat : Un récit de Louis Dupire…

11 avril 2015

Le cauchemar

 Le sommeil des gloutons leur fait quelques fois expier leurs excès de table. Sur leur couche chaude (sans jeu de mots), ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie se tournent et se retournent en proie à d’affreux cauchemars pendant que leur estomac irrité malaxe les ingrédients hétérogènes dont ils l’ont empli.

Dieu me garde, en ces temps de vie chère, du moindre accroc à la frugalité ! L’époque n’est plus où le carême cessait à Pâques ; il projette, hélas ! son ombre sur tous les repas de l’année. Les intempérances que j’avais commises étaient toutes spirituelles : j’avais mêlé la lecture des journaux à la lecture des fables de La Fontaine. Décidément, il est de ces mélanges contre lesquels l’esprit s’insurge. Je l’appris à mes dépens. Ayant regagné mon lit, la fermentation de mes lectures commença.

Un coin du Parc La Fontaine m’apparut (était-ce une relation avec l’auteur de mes fables ?). Sur l’herbe reverdie, des groupes d’enfants, si nombreux que mon œil n’en percevait pas la fin, s’amusaient bruyamment, loin des mamans et des bonnes. Soudain, un tramway vieux, poussiéreux, qui avait l’air de sortir du château Ramezay, vint s’arrêter, en faisant crier ses rails rouillés près de l’un des groupes juvéniles.[1] Je vois encore comment un certain petit bonhomme le regarda par-dessus son épaule sans se déranger, assis par terre et les deux paumes appuyées sur le gazon. Je prêtai l’oreille, car il me semblait ouïr une voix étrange. C’était, en effet, la voiture de M. Robert qui était douée de la parole. Je ne m’arrêtai pas pour m’étonner, vous savez qu’en songe on n’en a pas le temps, mais je tendis mon tube auditif. « Mes enfants, disait la voiture, vous êtes en bien grand danger dans cet endroit. Les automobiles vous menacent de toutes parts. Je sais, pour avoir entendu la conversation de deux chauffeurs, que vous serez massacrés jusqu’au dernier. Vous leur causez bien de l’ennui avec vos espiègleries. Tous les procès qu’ils s’attirent, c’est à cause de vous. Alors, il s’est ourdi une vaste conspiration et, en un seul coup, ils vont en finir avec votre gent turbulente. Dans quelques heures, par centaines et par milliers, ils envahiront ce parc, vous donneront la chasse entre les arbres, derrière les haies, jusque dans l’étang. Enfants qui désertez ma voie où vous étiez pourtant plus en sécurité, écoutez les conseils d’un vieillard. Je vous offre de vous transporter tous sur la montagne où les terribles autos n’ont pas accès. »

Les petits enfants se consultèrent et, malgré l’avis contraire du petit bonhomme tantôt décrit, ils acceptèrent à la majorité. Oh ! suffrage universel, voilà bien de tes coups ! Dès lors, entre le Parc et la Montagne, se mit à faire la navette le tramway vétuste. Quand il eut pris la dernière charge d’enfants, je me hissai derrière.

Sur le plateau du Mont-Royal, sous les arbres ombreux, on voyait l’herbe partout émaillée des vêtements clairs des tout petits.

J’allai me cacher derrière un arbre et, horreur ! je vis le tramway qui reculait, comme pour prendre son élan, puis, cette chose sénile, animée d’une vigueur que je ne soupçonnais pas, bondit sur une voie, perdue dans le gazon, avec un bruit sinistre de ferrailles. Cette voie, elle avait des méandres nombreux comme un ruisseau courant sous bois. Je ne l’avais pas vue d’abord. Elle passait, à certains endroits, au beau milieu des groupes insouciants des bambins.

Au bout d’un instant, l’herbe n’était plus verte mais rouge et ruisselante de gouttelettes comme si une rosée de sang était tombée du ciel. Je ne pus plus longtemps soutenir l’abomination de ce spectacle et je me réveillai.

Un moment, dans mon cerveau malade, je cherchai à retrouver la cause de ce rêve affreux. La lumière se fit petit à petit. J’avais lu, bout à bout, dans un journal le plaidoyer de M. le maire pour l’installation des tramways sur la montagne et la fable du « Cormoran » de La Fontaine. Vous vous rappelez cet oiseau malin, qui étant devenu presque aveugle et mauvais pêcheur, persuada la gent poissonnière d’un étang que le propriétaire allait exterminer jusqu’au dernier brochet et carpe et s’offrit à les transporter dans une mare voisine, peu creuse. Les poissons imbéciles y consentirent et dès lors le cormoran put les dévorer comme il voulait, les happant sans peine dans cette eau peu profonde, en dépit de sa vue basse.

  [1] Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.

L’auteur

Louis Dupire est né en Bretagne en 1887 et est mort à Montréal en 1942. Journaliste, il a collaboré à différents journaux,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie souvent sous le couvert d’un pseudonyme. Il entre au Devoir en 1912, et y reste jusqu’à sa mort, signant des billets, des nouvelles, des éditoriaux, différents articles. Il a été aussi correspondant parlementaire à Québec, puis à Ottawa. En 1919, il publie Le Petit Monde : recueil de billets du soir.

(Extrait de Collection littérature québécoise : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/)


Il y a des matins, un récit de Luc Lavoie…

1 avril 2015

Il y a des matins…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

 Il y a des matins comme ça.  Des matins d’où émergent ces aubes.  Ces heures si singulières.  Si uniques.  Matins trop marquants.  Rares de ces microsecondes qui passent dans le reflux du macrocosme, sans que nous ne puissions, immatures ou inconscients, les interceptées toutes.  Seuls, dressés, impénétrables, semblables aux récifs face aux ondulations océanes.  Barrières qui s’opposent aux mouvements de l’infiniment petit dans l’infiniment grand.  Quelque part, perdu dans les tréfonds de notre propre mer.  Étrange cosmos intérieur.

Pourtant, ce sont ces étincelles qui illuminent pour de courts instants les platitudes de l’existence.  Qui courbent le filament de la triste rectitude des hommes.  Lorsqu’elles voient le jour.  Un beau matin.  Quand la lumière se pointe.  Cette bonne vieille complice de toutes les saisons.  Compagne des heures les plus heureuses de nos vies.  Du temps d’un séjour.  D’une brève incursion ; fine lame en mode intervention chirurgicale au cœur de nos êtres.  Si nous y consentons un tant soit peu.

N’eût été sa présence, sa franche clarté, peut-être ne serais-je plus ici pour en parler.  Cela dit en toute modestie.  À ce jour, force est de constater mon incapacité à vivre dans l’ombre ou dans la noirceur.  L’obscurité est un abîme bien trop profond.

Tandis que les lueurs transpercent.  Puis apaisent.  Je les accueille au loin, timides.  Alors qu’elles obliquent à ma fenêtre.  Qu’elles lancent — pareilles à moi qui suis encore un peu endormie —, leurs faibles rayons dans la pièce.  Qu’elles bigarrent au-dehors les feuillages d’une panoplie de verts.  Qu’elles font resplendir les fleurs, habillent de cristal les eaux et réchauffent en mon corps et en mon âme… Ce sont elles qui, encore, dispersent avec douceur, de concert avec la brise, les brumes qui masquent l’horizon.  Elles, qui dissipent la rosée du matin qui s’attarde encore un moment, semblable aux tourterelles qui s’évaporent çà et là dans le lointain, légère comme l’air.  Dans un ciel bleuet.  De nuages guimauve.  Elles, composantes essentielles à la vie, elles sont là.  Au rendez-vous.  Voilà tout.  Nécessaires.

Sur ma table de cuisine, recouverte d’une nappe en damier, dansent les volutes d’une tasse de café noir.  Quelques rôties et tranches de fruits frais dans une assiette de porcelaine à motifs.  Mon fidèle bouquin à la couverture craquelée et aux coins de pages jaunies ; L’homme rapaillé de Gaston Miron gît là, en dessous du bouquet de lilas posé au centre de celle-ci.

Je hume les effluves de l’été.  Dans la tranquillité du moment.  Dans l’exaltation de l’attente.

Comme les teintes créées sont étourdissantes.  Tantôt aux boutons-d’or, en passant par l’asclépiade et bientôt des aubépines à l’épinette rouge, elles regorgent de vitalité.  Et que dire de leur chaleur. Flamboiements qui, rendent divine la robe sombre à épaulettes du carouge, réchauffent la grasse marmotte debout sur son monticule et provoquent peu à peu la naissance des paysages.  Cet éveil insoupçonné et le mien se marient déjà à l’autel de l’aurore.  J’ai tout à coup conscience d’une de mes pensées : « Que cette union soit un pacte.  Un saisissant réveil.  La main de ma promise pétillante.  L’espoir renouvelé de jours pleins de promesses.  De partages.  Où fusent les rires, où les cœurs battent la chamade. Où apparaissent à nouveau les moments magiques, les cris de joie d’une ribambelle d’enfants qui surpassent déjà en tout les nostalgies d’une existence trop vite effritée… »

Quelqu’un frappe à la porte.

Je sors de ma rêverie, me lève et vais ouvrir…

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieQuel bonheur en ce crépuscule du début de juillet de le voir à nouveau. Après tout ce temps.  Son visage est enjoué.  Il resplendit.  Je lui souris.  Une larme que je ne peux contenir s’écoule sur la courbe de ma joue.  Cela fait longtemps.  Bien trop longtemps…  Je lui tends la main.  Je l’étreins de mes bras et l’invite à entrer.  À s’asseoir.  À prendre place dans la luminosité du matin.  Je lui sers un café.  Nous bavardons entre hommes.  Nous discutons de la journée.  C’est étrange.  J’inspire et je m’imprègne de toute cette harmonie.  De l’instant.  De lui dans les lueurs.  De mes souvenirs d’enfant.  Tel le peintre fou qui après s’être gavé du panorama, de sa geste impétueuse, immortalise sur la toile les moments fulgurants.  Ceux qui restent.  Ceux qui marquent.  Ces brillances, ces flammes aux coloris d’éternité, qui pour un court instant, — pareil à un baume bienfaiteur sur les aléas du temps qui s’enfuit, du poids de l’absence, — viendraient tout guérir.

Je le regarde encore un peu.  Je fige cette séquence en moi.  Avant que nous ne partions.  Ses yeux brillent d’un éclat particulier.  Pareils aux miens.  Il a vieilli.  Moi aussi.  Ma mère dit que je lui ressemble beaucoup.  Elle a raison.

Après tout, c’est mon père !

Nous allons à la pêche ensemble aujourd’hui.

© Luc Lavoie

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enchat qui louche maykan alain gagnon alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La magie des mots, par Francesca Tremblay…

12 décembre 2014

Les édredons font de beaux cercueils

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Crédit photo : deviantart

 

 J’ai la peau qui bout sous tes caresses ardentes

J’ai leur cœur qui frémit sous tes baisers enflammés

Pourtant je me sens esseulée

Malgré que tu sois à mes côtés…

 Tomber amoureux. Nous avons chuté littéralement dans l’abîme, lui et moi. Une tranchée glissante, dont les amants morts ne remonteront jamais, enlisés dans la boue des jours sans lumière. Des nuits sans étoiles. Nous parlons si peu. Nous explorons nos corps oubliés pour découvrir que le soleil de minuit tatoué dans le creux de mes reins est un dernier ciel pour l’Icare qu’il est. Et quand nos têtes percutent les anneaux de saturne, nous brûlons nos ailes de cire pour nous écrouler sur Terre, dans sa chambre, sous ses draps.

 J’ai le souffle court, j’ai peine à respirer

Tes mains autour de ma gorge

Je sens que je vais m’envoler

Tes violences sont un poison

Que mon cœur apprend à pardonner

J’avais tant besoin de me brûler…

 Il croque la pomme jusqu’au cœur et il me crache en plein visage les pépins qui entravent son souffle. Il me dit que je suis de celles que l’on ne rencontre qu’une fois dans une vie, et c’est pourquoi il n’aime pas que d’autres hommes posent les yeux sur moi. J’étais tellement heureuse. Heureuse d’aimer. Je croyais que l’amour, c’était ce coup de foudre qui paralysait mon corps entier devant son sourire enjôleur. Je pensais que c’était ses mots défendus qu’il soufflait dans le creux de mon cou. Mais il n’y eut plus de magie. La foudre a disparu, mais les coups sont restés.

Les bras en croix, je songe au soleil et aux champs de blé à perte de vue. Des champs trop grands pour la gamine que je suis. Des blés qui se balancent dans le vent et j’ai le vertige à regarder la course des nuages. Ils se gonflent de blanc et foncent dans le bleu du ciel comme un troupeau de bisons tourmentés. Je suis déjà là-bas… Je suis déjà là-bas.

 Mon corps sous le tien, abîmé

Je suis celle qui creuse pour s’évader

Les édredons font de beaux cercueils

Quand l’amour tue la femme que tu effeuilles.

 NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Francesca Tremblay…

25 janvier 2014

Le cœur en bataille

 La nourriture de l’âme, c’est les idées qui foisonnent et les mots qui manquent devant tant de beauté.fran  C’est les rires partagés et les œillades échangées.  Les coups au cœur, les soleils qui se couchent sur nos vies et ceux qui se lèvent dans tes yeux.

Il y a longtemps que mon âme n’a plus faim.  Il y a longtemps qu’elle se meurt.

Je ne me souviens plus du matin où j’ai oublié d’aimer la vie, mais je sais qu’aujourd’hui, c’est ainsi.  Je ne sais plus depuis quand ce mal d’être m’a envahi, mais toi, tu me souris.  Tu ne comprends pas, mais tu t’efforceras, comme si tu voulais porter ma croix.  Je vois bien que tu ne pourras pas comprendre.  Tu n’es pas rendue là.  En fait, tu ne le pourras jamais, même si tu essayais.  Tu es née pour le bonheur et il s’accroche à toi comme un enfant aux jupes de sa mère.  Il y a de ces sourires que tu lances qui resteront à jamais heureux et audacieux.  Mes sourires en réponse sont tristes et je tremble d’effroi.

Qu’est-ce qu’il me manque ?  Qu’est-ce qui cloche chez moi ?  Est-ce que j’ai oublié de dire « merci la vie » ?  Qu’est-ce qu’on me reproche ?  Est-ce qu’on me fait payer une faute, une bêtise commise ?  Je n’ai pas choisi d’être malheureux, mais je crois que c’est lui, le malheur qui m’a choisi.

On dit que c’est un désordre hormonal.  Je dis que j’ai les neurones sur le B.S. J’ai la chimie du cerveau qui fout le camp, qui se barre avec mes souvenirs heureux, derniers vestiges des bonheurs qu’on consomme à pleine gueule.  Il y a dans ma cervelle un savant fou qui joue avec mes fioles remplies de sérotonine et qui va faire exploser son labo.  Pétage de câble pour rien, goût de la vie qui diminue.  Pire qu’une peine d’amour.  C’est une peine de vie.  Je ne suis même plus apte à beurrer mon pain tellement je suis las de tous les matins.  Je me passerai de peinte de lait encore aujourd’hui parce que je n’ai pas envie d’affronter le monde derrière ma porte.  Il est turbulent, le monde.  C’est lui qui me corrompt, qui me bouscule.  Espèce de société pathétique dont nous sommes tous les rats de laboratoire.

 Le médecin et ses termes compliqués pour une maladie si simple.  Merde, dis-le, le mot !  C’est à moi qu’il faut que tu parles !  Elle, elle n’a rien à voir là-dedans.  J’ai encore toute ma tête, bordel !  Je ne suis pas un maudit fou !  Elle, elle n’est pas dans ma tête, pis je lui souhaiterai jamais une telle chose.

 Si seulement le médecin pouvait changer ma tête pesante de plomb en or.  « Regardez comme elle brille !  Tous les soleils n’égaleront jamais la lumière que ma tête diffuse tant elle est brillante ! » Mais non, il faut que je me contente qu’elle soit lourde.  Comme mes pieds qui refusent de bouger.  Je suis prisonnier d’une enveloppe de chair dressée pour mourir.  Lourde comme ce corps qui a peur des autres corps autour.  Comme ce fardeau qui pèse sur mes épaules et dont je ne connais pas la raison.  Espèce d’alchimiste à la noix, qui signe mes prescriptions comme on signe des autographes.  Je suis sorti du bureau avec la rage résignée.  Ça, c’est une rage qui s’endort, qui se morfond.  Qui fait que d’aller au front nous semble stupide.  Qu’il vaut mieux regagner notre tranchée parce que s’il nous venait l’envie de fuir, nous pourrions le faire en glissant sur notre carotide une lame effilée de notre rage résignée.

Je n’ai jamais pensé que j’étais à l’abri de ça.  En fait, ça ne m’avait jamais effleuré l’esprit et j’étais désolé pour l’un ou l’autre à qui ça arrivait.  « Ça va aller mieux… » qu’on me dit, mais non, ça ne va pas mieux.  J’ai envie d’en finir, j’ai envie de changer de chapitre.  Je suis le héros d’un livre plate à mort et j’ai juste envie de fermer le livre, arrêter l’histoire.  Mais comment arrêter la mienne quand chaque matin, c’est mon reflet que je vois dans le miroir ?

Toi, ma belle amie, tu dors encore dans notre le lit, les draps recouvrant à peine ton corps sublime.  Belle à l’intérieur comme à l’extérieur.  Hier, tu m’as tendu la main pour que je te suive jusqu’à la chambre à coucher, mais je n’avais pas envie.  J’ai dit que j’allais te rejoindre en laissant tes doigts glisser dans ma paume.  « Dans un instant, j’arrive… » Mais l’instant fut long.  Le plus long de toute ma vie.

Hier soir, alors que tu dormais comme seuls les anges le peuvent, j’ai pleuré.  Tellement pleuré.  Il y avait des sanglots qui sortaient de mon cœur enragé, impuissant, résigné.  J’avais tellement mal et j’avais tellement peur.  Une peur de p’tit gars qui crie dans le noir qu’on vienne l’aider et qui tend les bras pour qu’on le prenne.  Une peur qui taraudait mon âme parce que j’avais pris conscience d’une chose.  J’étais malade.  J’étais malade pis pas juste parce que mon médecin me l’avait dit et que toi aussi.  Non… ça m’a frappé l’esprit quand je me suis rendu compte que ma vie ne valait pas grand-chose jusqu’à maintenant.  Parce que je ne me souvenais plus des dernières fois où j’avais ri aux éclats, où mon cœur s’était emballé par peur de perdre quelqu’un que j’aimais, où j’avais vraiment fait ce que je voulais, où j’avais réalisé un rêve, où j’avais fait quelque chose juste parce que j’avais envie de le faire.

imagesLa nourriture de l’âme, c’est les idées qui foisonnent et les mots qui manquent devant tant de beauté.  C’est les rires partagés et les œillades échangées.  Les coups au cœur, les soleils qui se couchent sur nos vies et ceux qui se lèvent dans tes yeux.  J’ai peut-être encore plus peur aujourd’hui qu’hier, mais j’ai encore une toute petite chose qui me permet de m’accrocher à la vie.

 J’ai le cœur en bataille.  Je continue d’espérer parce que je t’ai toi et parce que tu crois en moi.  Je ne voudrai pas te croire quand tu me diras que ça ira mieux, même qu’il se peut que je sois en colère que tu me mentes, mais je t’ai toi et c’est tout ce qui m’importe.  J’ai le cœur en bataille et je me battrai parce que je t’aime.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

En 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Un récit de Jacques Girard…

2 janvier 2014

La femme de famille

À ma mère

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– Maman, moi, c’est Jacques.  Ce n’est pas Alphonse, Armand ou Rosaire !

J’aurais pu ajouter Alain et André, les prénoms de mes deux frères et même Yvon ou Normand, deux de mes oncles.

– Je le sais que c’est Jacques, c’est moi qui l’ai choisi, se contentait de répondre ma mère tout en continuant à parler comme si de rien n’était.

Mes frères auraient pu lui adresser le même reproche.  Ma mère était pourtant très jeune et en bonne santé quand je remarquai cette façon assez particulière d’interpeller ses enfants.  Toujours aussi en forme, vingt ans plus tard, elle s’adresse encore à nous en jonglant avec les prénoms.

Ma mère imite les Espagnoles qui donnent aux leurs les prénoms de tous leurs ancêtres.  Les prénoms simples de ses enfants s’allongent.  Elle les double, les triple surtout.  Elle fait précéder le bon prénom de deux autres puisés dans ce que j’appelle sa table de composition des prénoms.  Ce n’est pas de la confusion ; ça semble étudié.

Les combinaisons seraient réduites si elle s’en tenait à ses trois rejetons.  Fille aînée d’une famille nombreuse, elle avait dû élever en catastrophe ses jeunes frères Armand et Alphonse.  Rosaire, l’aîné, lui prêtait main-forte.  Voilà pourquoi elle les a toujours à la bouche.  Ensuite, on retrouve le prénom d’un de mes frères, et finalement le bon.

Ma mère n’agit pas ainsi tout le temps.  Certains moments sont plus propices telle une réunion de famille.  Une conversation où le passé côtoie le présent chavire ma mère.  Elle jongle et commence à jouer avec les prénoms.  Ce phénomène est encore plus prononcé lorsqu’elle se trouve au chalet à quelques kilomètres de la ferme où elle a grandi.  Cette jonglerie impromptue agace mon père.  En pointant l’index à la hauteur de la tête, il prétend – mi-­sérieux, mi-farceur – qu’elle fait du chapeau.

Il n’a pas tort.  Rosaire, Armand et Alphonse portaient un chapeau de chef, leur réputation de maîtres queux circule encore.  Je n’ai rien contre le fait d’être pris pour un autre.  Ainsi, de Rosaire, j’ai la bedaine, mais pas son argent.  Pendant quelques secondes, ma taille fond, mes cheveux s’éclaircissent et, tel Armand, je mijote des plats, remplissant les ventres des bûcherons, puis des retraités et des étudiants.  Ou, comme Alphonse, qui s’était recyclé dans l’entretien ménager, je vadrouille et traque la poussière.

J’aurais bien aimé devenir mon oncle Clément, le temps d’un prénom.  Ce frère aîné était plus âgé que notre mère.  Il était parti de la maison très tôt.

J’aurais tant souhaité enfiler la calotte de taxi de cet oncle.  On l’aimait.  Lorsque mes parents partaient, mon oncle Clément nous gardait.  Il arrivait à la maison avec un sac plein de friandises et des histoires.  Petit, rondouillard, les cheveux en brosse, oncle « Te-Tent » aimait prendre un verre, raffolait des femmes et à l’entendre parler, celles qui s’étaient pendues à son cou ne se comptaient plus.  Même malade, l’homme n’avait jamais cessé de rire et de travailler.  Mais il rendit l’âme près de notre chalet, juste avant de prendre une courbe.  Se sentant mal, le conducteur avait immobilisé son auto sur l’accotement.

Il avait 49 ans.  Ma mère en parle souvent avec affection.  Je ne sais pas pourquoi, elle ne retient pas son prénom.

Physiquement et, dans  une certaine mesure, mentalement, je suis plus près de cet oncle que des autres.  Je ne déteste pas entendre le prénom de mon oncle Yvon.  Il a quelques printemps de plus que moi.  Six tout au plus.  C’est le mari de ma tante Françoise, la cadette de la famille maternelle.  Un homme affable.  Quand nous peinons à l’abattage d’un arbre, l’ancien bûcheron s’en charge en un tour de scie mécanique.  Ma mère l’aime et c’est certainement pour ça qu’elle l’inclut, à l’occasion, dans les litanies qui préparent le chemin à nos prénoms.

jacjpg2Ma mère s’inquiète pour les siens.  Ses deux familles l’occupent en pensée.  L’état de santé d’Alphonse ; elle trouve toujours Armand trop pâle.  Il faut prendre le temps de vivre, dit-elle, en donnant comme exemple le regretté Rosaire.  La nervosité d’André n’est pas sans lui causer des soucis.  Elle rappelle sporadiquement qu’Alain fait de l’asthme et a une constitution fragile.  Mes cernes sous les yeux ne la rassurent pas…

Ses pensées vont aussi à ses sœurs, Rose, Marianne et Françoise.  Elle a réussi à les intégrer par  le biais de ses belles-filles ; la méthode est la même.

Marianne Linda Diane Françoise Diane Isabelle Rose Isabelle Linda…

Aujourd’hui, sa table accueille sept petits-enfants…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne chat qui louche maykan alain gagnonsaurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

19 novembre 2013

Le dernier choix

Elle est là.  Je savais qu’elle serait la première à venir ici.  Valentine.  Ma Valentine.

Elle et moi avons toujours été très proches.  C’est un lien particulier qui s’est tissé entre nous dès le début.  Un lien fort et indéfectible.  À l’époque, nous étions tous deux en Fac de lettres.  C’était une artiste.  Elle écrivait depuis longtemps des chansons qu’elle se plaisait à semer dans les couloirs du métro, maniant à merveille cette guitare dont elle ne se séparait jamais.  Elle disait toujours que la véritable richesse ne se trouvait pas dans une poignée d’euros, mais dans le sourire des passants.  C’était une rêveuse, malgré les barrières que la vie avait pu mettre sur son chemin.  Et, moi qui étais beaucoup plus terre à terre et suivais, sans sourciller, le même chemin que papa/maman – devenir professeur – j’admirais cette fille-là.  Elle me fascinait, même.  Parce qu’elle avait cette force que je ne connaîtrais jamais : celle d’assumer ses choix et ses envies.  Moi, j’avais opté pour la facilité : suivre les chemins fléchés.  J’avais même réussi à me persuader qu’il s’agissait là d’une décision que j’aurais prise.  Mais je crois malheureusement n’avoir jamais pris aucune décision dans ma vie.  Triste pantin d’une vie qui ne m’appartenait pas.  […]

Et cette vie avait souvent tenté de nous éloigner.  Elle et moi.  Lorsqu’elle a préféré arrêter les études.  Lorsque j’ai quitté notre Lyon pour poursuivre, sans relâche, les rêves de papa/maman, dans cette école qu’ils avaient eux-mêmes intégrée.  Lorsqu’elle est partie faire le tour du monde.  Lorsque je me suis marié avec Annie.  Lorsqu’elle a mis au monde son adorable Clara.  Toute seule.  Mais la vie ne savait vraisemblablement pas à qui elle s’adressait.  Valentine et moi avons toujours su nous retrouver, sur un bas-côté de cette autoroute, pour chaque grande bifurcation de nos vies respectives.  Plus complices, plus unis que jamais.  Et j’avais beau m’être uni avec une autre, je savais pertinemment qu’aucune femme ne compterait jamais plus pour moi que Valentine.  Ma Valentine.

Je l’entends, à côté de moi.  Valentine.  Ma Valentine.  Murmurer à un quelqu’un quelconque quelques mots inaudibles.  Respirer un peu trop fort.  Attendre que la porte claque pour me parler.  À moi.  Rien qu’à moi.  Avec ses mots vrais et sa joie de vivre.  Alors mon James, qui aurait cru qu’on se retrouverait ici, toi et moi ?  On avait pris l’habitude de nos rendez-vous dans les chemins escarpés, les terres en jachère, les forêts préservées… et voilà que tu m’emmènes ici !  Tu le sais, hein, mon filou, que tu pourrais m’emmener où tu veux.  Et tu en profites, mon salaud.  Tu sais, je voulais te dire…  Je retiens une larme.  La porte à nouveau claque.  C’est Annie qui vient, à son tour, d’entrer.  Elle lance un regard noir à ma Valentine.  Elle ne l’a jamais appréciée, cette « meilleure amie » que je n’avais cessé de glorifier.  Je crois qu’elle a senti dès le début ce lien particulier entre elle et moi.  Ce lien bien plus solide qu’un oui devant Monsieur le Maire.  Parce qu’avec Annie nous avons dit ce fameux oui, mais tout en étant conscients que le divorce pourrait un jour nous libérer de cet engagement.  Au cas où.  Entre Valentine et moi, c’était un engagement à la vie à la mort.

 Je les entends, à côté de moi.  Valentine et Annie.  Se toiser sourdement.  Se détester clandestinement.  Je ne sais ce qui a bien pu pousser Annie à me rejoindre ici aujourd’hui.  Il faut dire qu’entre nous, depuis un siècle déjà, une tension indicible s’amusait à nous éloigner, petit à petit, sans même que l’on ne s’en aperçoive réellement.  Elle avait déjà des rêves de grands à deux.  Construire une maison.  Fonder une famille.  Alors que moi je n’avais jamais pu réaliser mes rêves de gosses à moi.  Vivre ma vie, tout simplement.  Elle avait rejoint le prochain carrefour, sans moi, et feignait vouloir attendre la tortue que je suis.  Sachant pertinemment que mon prochain carrefour à moi ne serait probablement pas celui-ci.  Mais j’étais le prince charmant de ses rêves de gosses à elle.  Celui qui l’avait conduite devant Monsieur le Maire.  Alors elle attendait beaucoup de moi.  Beaucoup trop, peut-être.

[…] La porte à nouveau claque.  Et je les entends, à côté de moi.

— Bonjour mesdames.

— Docteur…

— Bon.  Je vais être honnête avec vous.  Monsieur Conley est actuellement plongé dans un coma profond.  Je ne peux pas vous assurer, pour l’heure, qu’il en sortira un jour.  Mais ce qui est certain, c’est que s’il en sort un jour, il ne sera plus celui que…

Et je l’entends, cette Annie, le couper pour prononcer ces abjects mots :

— Docteur, je suis sa femme.  Je vous en prie, faites tout ce que vous pouvez pour le sauver.  Il doit vivre, mon James.  Vous savez, j’ai tellement besoin de lui…

Et je l’entends, ma Valentine, lancer cette bouteille à la mer :

— Annie, je pense et suis persuadée que James n’aurait jamais souhaité ça.  Ne pensez-vous pas qu’il serait plus humain de le laisser partir tranquillement ?

Et je les entends, les deux, se crêper soudain le chignon :

— Mais que savez-vous de ce que souhaitait mon mari ?

— Ne le prenez pas mal, Annie, mais nous avons beaucoup parlé depuis que nous nous connaissons, lui et moi.  Je sais qu’il donnait son sang.  Je sais qu’il souhaitait faire don de ses organes à sa mort.  Je sais qu’il souhaitait être incinéré.  Et que ses cendres soient jetées dans l’océan.  Je sais qu’il aimait vivre.  Mais pas à n’importe quel prix.  Je sais qu’il souhaitait un jour enfin être maître de sa vie.  Et que, de ce fait, la dépendance aurait été la pire souffrance qui aurait pu lui être infligée.

— Vous ne savez rien du tout.  Et, je vous en prie, cessez de parler de lui au passé.  Mon James souhaite avant tout fonder une famille.  Et cette famille, pour l’instant, c’est moi.  Je sais qu’il ne supportera pas de me laisser seule face à tout ça.  Je sais qu’il veut être là pour moi, pour nous.  Et avancer.  Et construire, sans relâche.  Et moi.  Moi, je serai là pour l’y aider le temps qu’il faudra.  Moi, je serai là pour lui.

— Annie, je ne suis pas sûre que…

Et je l’entends, à côté de moi.  Ce choix qui me file sous les doigts :

— Docteur, sauvez mon mari…  S’il vous plaît.

— Bien Madame.

Et je m’entends, leur hurler, ce cri inaudible :

— NON !!!  Non, je ne veux pas vivre encore si c’est en un corps mort.  Non, je ne veux pas que d’autres prennent cette décision critique à ma place.  Non, je ne veux pas passer à côté de ma vie, encore une fois.  Non, je ne veux pas laisser encore le monde choisir à ma place de ce qui serait bien pour moi.  Non, je ne veux pas !

Ce cri inaudible qui s’évapore dans l’atmosphère.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

31 mars 2013

 Les couleurs du deuil

Elle s’était toujours dit qu’elle refuserait de porter les couleurs du deuil.  Que le noir et le gris seyaient mieux aux très vieilles dames. Et que, s’il n’en tenait qu’à elle, ce jour-là, elle se draperait de vert et de bleu et, un voile de mariée sur la tête, un bouquet de fleurs à la main, elle s’envolerait avec lui dans un ciel de Chagall.

Elle s’était dit que, ce jour-là, famille et amis feraient la fête.  C’est ce qu’il aurait souhaité : que tous ensemble ils trinquent au repos de son âme de jardinier.  À cette fête elle s’était présentée, vêtue de son tailleur vert pomme, celui qu’il aimait tant.  Ce fut une belle et triste fête.  Bientôt, pour elle, le deuil allait commencer.

Comme le maître n’était plus, le vieux chien s’était laissé mourir.  Discrètement il s’en était allé sur le chemin des longues randonnées.

« Maintenant que te voilà toute seule au bout du rang, il faudrait veiller à remplacer le chien », lui avait suggéré l’aîné de ses enfants.  Remplacer, le mot était plutôt mal choisi.  « On ne remplace pas un animal, s’était-elle dit, on l’accueille un beau jour dans sa vie.  Un voisin nous fait cadeau d’un chiot ou bien on ouvre sa porte à un chien errant. » Sur la ferme, il en avait toujours été ainsi.  Du moins, du temps de son mari.

Du temps de son mari.  L’expression qui allait désormais confirmer l’éclatement de son univers intime.  Depuis l’enterrement elle avait commencé à compter les jours.  Sans lui.  Comme elle le faisait autrefois quand son travail saisonnier l’éloignait d’elle.  Deux jours déjà.  Deux jours à vaquer somnambule aux petits travaux quotidiens.  L’esprit ailleurs et en même temps ici, dans cette maison centenaire où chaque objet lui rappelait sa présence et où il lui faudrait dorénavant habiter toute seule le silence.

Avant lui, elle avait cru voir dans le silence des hommes une façon bien à eux de s’esquiver, de prendre la fuite.  Pourtant elle avait fini par épouser la manière d’être de cet homme de peu de mots qu’était son mari.

« La parole libère.  La parole emprisonne aussi.  Parfois il vaut mieux se taire et, comme les plantes, esquisser une danse et se tourner vers le soleil », avait-il coutume de dire.

Ensemble ils avaient dansé.  Ensemble ils s’étaient tournés vers le soleil.  Et avaient développé, au fil des jours, à travers des sourires, des regards complices, des mains qui se touchent, une façon d’être, dans le silence, présents l’un à l’autre.

Maintenant le silence de la maison l’oppressait.  Quand chaque nuit, blottie dans le grand lit, lovée au creux du vieux matelas qui avait gardé l’empreinte du corps de son mari, elle se surprenait à l’attendre.  Quand, à l’affût du bruit de ses pas dans les marches de l’escalier, son cœur et son corps persistaient à nier l’évidence.  Quand jusqu’au sommeil, elle se forçait à répéter à haute voix qu’il ne reviendrait pas, qu’il ne reviendrait plus.  Pour se réveiller à l’aube et, les yeux rougis, les yeux cernés, appréhender un autre jour…

« Bientôt les semis, les jardins, la terre à préparer…  Il serait grand temps de me retrousser les manches et de retourner à l’ouvrage », se dit-elle au matin du troisième jour.  Et c’est là, juste au moment où elle allait franchir la porte de la serre qu’elle aperçut la plante.  Une simple légumineuse avec des feuilles vert tendre, des vrilles enroulées en spirales, une tige qui dessine des arabesques.  Une plante, somme toute assez banale, mais qui, ce matin-là, dans un déhanchement lascif semblait vouloir s’élancer jusqu’au ciel.

Elle s’apprêtait à arroser l’étonnant spécimen lorsqu’une petite voix moqueuse lui chuchota soudain : « Regarde, elle danse.  Chaque jour elle se tourne vers le soleil. »

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Un récit de Jacques Girard…

2 septembre 2012

 

La mante ouvrière

Son cher bungalow…  Notre voisine ne vit que pour son château, comme elle l’appelle. Sa douce retraite.

Ce bout de femme, énergique,  y investit les fruits de son travail et y consacre tous ses loisirs.  Même sa vie amoureuse est subordonnée à son royaume.  Cet amour, donc, elle le partage entre son fils et sa propriété – ou vice versa.

Disons plutôt que les attentions qu’elle dispense à son rejeton gravitent autour de la maison. La mère se justifie en disant que la propriété lui reviendra, à lui. Il  met ses petites mains à l’épaule. À l’entendre parler, sa maison – elle insiste sur l’adjectif possessif – tombe en ruine et elle s’accuse de la négliger. Sa conscience trouve quelque répit dans la peinture fraîche.

Le dernier  cri des fenêtres orne les ouvertures et les portes se succèdent au gré des modes. Dans la rue, elle est la seule à pouvoir profiter d’une verrière. Toutefois, le peu de temps dont elle dispose ne lui permet pas d’en jouir. Le chat a élu domicile dans le solarium.

Où la travailleuse puise-t-elle ses fonds? Tout est toujours trop cher sauf lorsque c’est pour améliorer son coquet bungalow qui se démarque de ceux des voisins, pourtant de la même fournée.

L’ouvrière architecte est fière de l’avoir refait de fond en comble.

L’été, au lieu de profiter des bienfaits de « sa » piscine, le bout de femme fait la guerre au chiendent, vêtu de son costume de bain et d’une paire de bottes.  Elle regarde le gazon pousser dans  l’espoir de le tondre aussitôt. Sa tondeuse, c’est son exercice, jamais remisé.

En hiver, elle se métamorphose en ouvrière, boucle sa ceinture et améliore le sous-sol, repeint une pièce ou modernise tel coin. « Y a toujours quelque chose à faire dans une maison », répète-t-elle.

Le printemps, elle brasse la neige afin d’activer la fonte. Cette ouvrière ne lit que des revues consacrées aux travaux      de     rénovation,     d’agrandissement     ou d’embellissement. Ma maison, Décorez votre maison, Réno­ ci Réno-là, Les Jardins d’aujourd’hui remplissent le porte-revues et sa tête d’idées nouvelles.

Avec elle, la conversation bifurque indéniablement sur la… maison, sa maison plutôt.

Donc, sa vie s’écoule entre son travail à l’hôpital et son royaume dont elle veut améliorer la valeur.

— Une propriété, ça prend de la valeur, affirme-t-elle, à condition de s’en occuper.

Par conséquent, adieu aux samedis, dimanches, jours fériés, congés. Le mot « repos » l’insulte et « grasses matinées », ce plaisir tant convoité par une armée de travailleurs, la met hors d’elle. L’incontournable rendez-vous à l’épicerie équivaut à une perte de temps. Vous voyez un peu le portrait.

Une opération à un genou ne l’a pas empêchée d’ajouter une seconde rocaille entretenue à un brin d’herbe près. Appuyée sur une canne,  l’éclopée maniait la pelle et poussait la brouette quand  même.  Une collection d’outils couvre deux murs du garage, voilà ses bijoux. Ce que notre voisine fait doit être fait dans les normes, sinon à la perfection.

Toutefois, lorsque de gros travaux, des travaux majeurs, s’annoncent,  notre voisine change de tactique. Un homme entre alors, comme ça, dans sa vie.

La clôture et le patio, sur lequel on  ne la voit jamais, portent la griffe du beau Marcel. On a baptisé « Hugues »  le garage et « Jean » le toit. La verrière s’appelle « Normand ». Elle s’est réconciliée avec son ex-mari et le père de son enfant, le temps qu’il  transforme la maison du  tout  au  tout.   La première fois, on s’entend. Eh oui, intérieur et extérieur.

Comme la mante religieuse, l’ouvrière d’occasion l’a répudié une fois l’œuvre accomplie.

Avec ses amoureux du moment, cette femme, une femme de tête, assez coquette et agréable, est fidèle et semble vivre un grand amour.

Jusqu’à la rupture des tourtereaux. L’éplorée se console dans le travail. Elle trouve refuge dans la maladie. Puis, un nouvel homme fait son apparition. Comme ça. Non !

« Un chantier se prépare », en conclut ma femme. Pourtant, tout a été refait. « Qu’est-ce qu’elle mijote ? » se demande l’entourage. On spécule sur l’agrandissement du salon de bronzage. Peut-être un autre étage.  Un second garage. Pas le patio !

L’homme est un ami de son ancien mari, un compagnon de chasse et de pêche, glisse-t-elle dans la conversation à la hauteur de la clôture.

On le sait. Un pauvre homme. Sa femme et lui font maison à  part;  lui en  bas, elle en  haut.  Des dépressions répétées torturent sa conjointe. Notre voisine lui offre une oreille attentive et réconfortante.

« Ça lui fait du bien », argumente la psychologue…

« Attention, il n’y a rien entre nous », se défend-elle avec des poses de vierge offensée. L’homme est manœuvre, ouvrier de métier et électricien de surcroît. Il est adroit dans le domaine de la construction.

Un jour, on apprit,  de sa bouche, qu’elle s’était acheté un chalet. Un chalet qui avait  besoin de beaucoup de réparations…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


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