Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

5 mai 2015

Le monde, c’est un voleur…

Le monde, c’est un voleur ; il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans seschat qui louche maykan alain gagnon francophonie  rues et il les a appelées « lumières de Noël ». Mais quiconque a déjà couru à travers champs, s’est roulé dans une neige qui reste blanche même la nuit, s’est perdu dans le silence d’un soir d’hiver un brin d’herbe entre les lèvres (ou une Gauloise, à une époque où fumer tuait moins que le sucre raffiné) le sait bien : toutes les guirlandes et pommes d’amour de tous les marchés de Noël du monde, c’est rien que du pipi de chat, quand sous un ciel étoilé tu te prends la claque de ta vie. Le problème de ce monde, votre problème, mon problème, c’est qu’on a oublié. Oublié la notion du temps, les distances et l’humilité.

À force de courir, de passer nos vies dans les TGV, de vouloir être toujours au bon endroit au bon moment, on a oublié que d’autres étaient là avant nous ; et qu’on les a perdus en route. À force d’avoir l’intimité du monde à portée de main, et toutes nos envies au rayon de n’importe quel supermarché, on a oublié à quoi pouvaient bien ressembler la liberté et le respect. À force de contempler toutes ces lumières d’aussi près, de les prendre pour des étoiles, de se prendre pour l’une d’elles, on a oublié de se sentir tellement petits.

On est tous, là, à vouloir laisser une trace, marquer notre différence, on cherche cet objet indispensable que personne n’a jamais inventé, cette phrase juste que personne n’a jamais dite, cette bombe qui n’a jamais explosé, on fait un gros fuck à ce monde alors qu’on n’est jamais que comme lui : des voleurs qui passent leur temps à gueuler « la bourse ou la vie ! » Nous sommes tous ces mêmes êtres étranges qui détruisent des forêts, qui en font du papier pour écrire dessus « sauvez un arbre » ; en s’émerveillant devant un sapin qui crève dans leur salon. Et du haut de nos gratte-ciels, dans nos appartements surchauffés, on passe nos vies à oublier. Qu’on ne fait jamais que transformer ce que la nature nous a donné. Qu’on ne fait jamais que paraphraser tous ces types qui nous ont collé ces claques qu’on avait méritées. Que le mec et ses chansons, sur le trottoir d’en bas, dégagent plus de chaleur que nos radiateurs.

On passe nos vies à oublier, ce que le monde lui-même à tellement bien compris, que derrière tous nos mensonges et nos masques de fortune, on cherche tous la même chose : cet amour qui fait briller les yeux des mômes et taire la colère des adolescents, cet amour qui renverse les certitudes des adultes et donne un second souffle aux rêves que les plus vieux avaient mis de côté. Si les corps se vendent et le plaisir s’achète, je ne te ferai jamais payer le prix de l’amour que tu me portes. Y’a des meufs qui bordent leur regard de mascara, exhibent leur féminité sous une robe noire un peu trop courte, embrassent des bouches qui sentent l’ail et le mauvais alcool. Y’a des mecs qui sortent leur carte bleue, leurs muscles et leurs mots bleus, qui boivent plus que de raison et mettent ces meufs-là dans leur lit. Mais qu’on soit des filles faciles ou un peu plus compliquées que ça, qu’on soit des mecs en rut ou que notre palpitant de mâle cogne un peu trop fort contre une carapace qu’on a appris à se forger, on espère tous la même chose en ouvrant les yeux au petit matin : qu’il ne se soit pas déjà envolé, ce piaf débile qui nous fait voir la vie en rose.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  Le problème de ce monde, votre problème, mon problème, c’est qu’on a oublié. Oublié de dire je t’aime à ceux qu’on aimait. On a cru que les contes de fées nous avaient corrompus, alors qu’on les avait juste mal interprétés. On attendait la bonne intrigue, le bon décor, le bon mobile et le prince charmant qui pourrait enfin nous aider à sortir vivant de cette vie dont on ne voulait pas. On a cru qu’il fallait enfiler une camisole blanche, se mettre des chaînes aux pieds, faire une tripotée de gamins et vivre heureux à tout prix. On s’est raconté tant d’histoires qui postillonnaient et sur lesquelles on a préféré cracher avant de se rendre compte que, dans tes bras, tout était beaucoup moins compliqué que ce qu’on s’était imaginé. Que l’amour était là, sans le réclamer, sans avoir besoin de débourser quoi que ce soit. Dans ce monde ménopausé je ne serai jamais une exception à la règle, mais dans tes yeux, au creux de tes bras, contre ton corps nu sous les draps, j’ai l’impression d’être une étoile, mon Amour.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

16 décembre 2014

Du Prozac dans mes cornflakes…

tu me dis qu’il faudrait que je me libère d’hier n’aie plus peur de demain et jouisse chat qui louche maykan alain gagnon francophonie aujourd’hui

tu me dis qu’il faudrait que j’ignore les tics les tacs trop bruyants de l’horloge de la gare

tu me dis qu’il faudrait que je dise oui que je dise non mais que je dise quelque chose merde et me décide à monter tic oui tac non dans ce train pressé qui n’attendra pas

mais le monde lui-même tu sais a oublié qu’il fallait qu’il fasse un choix une bonne fois pour toutes encore à jamais sans CTRL-Z à portée de main

et déjà le monde a tiré ce trait indélébile sur l’ordre des choses les il faudrait les choix les saisons les trains trop pressés et le temps qui passe

l’hiver n’a jamais été si doux sans parvenir à se décider à pointer le nez de ses degrés son blanc manteau ses lèvres gercées ses mains craquelées

mais sur le quai de gare le monde se sent impuissant s’en veut et ne sait plus contre qui tourner sa colère qu’il ne peut exprimer de tempêtes en inondations

c’est le monde qui prend l’eau et c’est moi qui m’y noie

tu me dis que je suis une cocotte-minute sous pression moi qui n’ai jamais su cuisiner qu’avec mes pieds et m’efforce de faire coller les pâtes car elles sont meilleures comme ça

tu me dis que les métaphores m’échappent et que je suis beaucoup trop à fleur de peau moi qui suis allergique à ces trucs jaunes oranges rouges qui bourgeonnent au printemps

tu me dis qu’il faudrait que je sorte mon rapporteur et délaisse le premier degré mes œillères et mon nombril pour voir un peu plus loin que le bout de mon nez

mais c’est le monde qui a commencé tu sais c’est pas moi

ce monde avec cet air paternaliste du tout qui me montre les dents de « c’est pas bien » en « il faudrait » et la marque de sa main sur ma joue beaucoup trop rebondie

ce monde fais ce que je dis pas ce que je fais oui mais y’a pas de mais dis merci à la dame excuse-toi baisse ton froc et souris à monsieur le curé

ce monde qui a perdu son sourire avant moi

mais c’est le monde qui a commencé tu sais c’est pas moi

ce monde paternaliste pater noster papaoutai mais tu sais je m’en fous

tu me dis qu’il faudrait que j’encaisse les coups en gardant la tête haute qu’une balle dans la tête si on n’y pense pas ça fait même pas mal en fait

tu me dis qu’un mec un vrai ça chiale pas même avec des seins et un vagin

tu me dis qu’il faudrait que je noie mes cornflakes dans du prozac que je cache ma poitrine sous un ruban adhésif bien trop serré qu’il n’y paraîtrait rien

tu me dis qu’un mec un vrai ça chiale pas même dans le caniveau d’une ruelle isolée non ça serre juste le poing et le plante parfois contre ce macadam qui ne cède pas

mais toi le monde les autres l’enfer et moi on en est tous au même point je crois

à faire cogner nos talons sur les pavés creux de ce monde inanimé

à brandir ce bouclier de certitudes sans y croire vraiment

à se dire que finalement le prozac se digère tellement mieux que le lait

MAIS y’a pas de mais avale-le et tais-toi

ne rien voir ne rien entendre ne rien dire

sois singe, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille

est-on toujours soi sous camisole chimique ? pleure-t-on toujours aussi aigu le sourire qui sonne faux ? pense-t-on encore la larme sèche ?

je pense donc je suis ; le prozac digéré je n’existe déjà plus

tu me dis qu’il faudrait coûte que coûte que je me sorte les doigts du cul que je me file des coups de pied aux fesses que je me couvre de bleus pour tes beaux yeux

tu me dis qu’une fille chouette elle avale sanglote ravale

sa fierté ses rêves et les excréments du monde

qu’une fille c’est chouette ça doit être chouette sourire exhiber ses dents blanches ses couettes de blondinette et sa taille de guêpe

comme Barbie – Barbie qui sourit merde à la plage au ski à la salle de sport en boîte de nuit au lit avec Ken et qui exhibe fièrement son thigh gap

j’ai le thigh gap neurologique et les cuisses qui se touchent beaucoup trop s’enlacent s’entrelacent trépassent derrière de grosses plaques rouges en été

le teint beaucoup trop pâle tu sais j’aurais été une putain de bombe au 16e siècle

chat qui louche maykan alain gagnon francophonietu me dis que – je le veuille ou non – tu feras de mes épaules les plus solides du monde

tu me dis que – pour mon bien donc OSEF – tu verseras

du prozac dans mes cornflakes

quitte à me faire suffoquer pour atteindre le dernier cran de la ceinture

quitte à me ligaturer les trompes la pensée

quitte à les noyer – mes cornflakes

tu me dis que tout ira bien maintenant qu’il ne faut pas que je m’inquiète tant que j’aurai

du prozac dans mes cornflakes

mais tu sais peut-être t’as oublié mais il a toujours été

le matin j’ai toujours été infoutue d’avaler quoi que ce soit

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

31 décembre 2013

Les vases communicants

Il a l’œil vitreux et le teint blafard, le type accoudé à l’unique fenêtre de son petit studio.  Qui sembleb8b65b481821954aab159abc369dea69_29 attendre.  Attendre un truc important.  Un truc important qui ne devrait pas tarder à arriver.  À arriver bientôt.  Là.  Tout de suite.  Quatre.  Trois.  Deux.  Un.  Zéro.  Impact.

Pas de fenêtre sur cour, pour ce type-là, non.  Plutôt des dizaines de logements.  Remplis de dizaines, centaines de vies.  Qu’il a tout loisir d’observer, de sa minuscule lucarne. Au milieu de toutes ces fenêtres qui font de l’œil à ses jumelles, il en affectionne une plus particulièrement.  Celle juste en face.  Celle aux deux ombres chinoises qu’une tempête emporte chaque nuit.  Chaque nuit, oui, il observe la même scène se jouer devant lui.  Au moment même où le soleil se couche enfin, les deux ombres enlacées dans le grand canapé du salon s’éloignent soudain.  L’une fébrilement se lève.  L’autre, violemment, bondit du canapé pour l’empoigner.  Commence alors une lutte acharnée en laquelle aucune des deux ombres ne voudra céder.  À qui.  À quoi.  Comment. Pourquoi. Qu’importe.

Le type, à l’œil vitreux et au teint blafard.  Le type d’en face, accoudé à l’unique fenêtre de son petit studio, sourit enfin.  Pour la première fois de sa longue journée.  Et, pour exacerber ce sursaut de plaisir, il s’éloigne un moment de la fenêtre, pour y ramener une bouteille de n’importe quoi.  Mais du n’importe quoi qui excite le palais, réchauffe l’intérieur de sa maigre carcasse, et monte rapidement à son crâne endolori, toujours.  Toutes les nuits.  Il reprend ses jumelles et rejoint le monde là où il l’avait laissé.  À nouveau, les deux ombres semblent s’enlacer.  Mais pas comme tout à l’heure.  Virevoltant au milieu du salon.  À gauche.  À droite.  En bas.  En haut.  La gravité ne semble même plus avoir d’emprise sur ces deux folles furieuses.  Les torses se bombent.  Les poings s’élancent.  Les corps se heurtent.  En une cacophonie sourde.  En un feu aveugle.  En un nouveau Big Bang.  Le leur.

Le type, à l’œil vitreux et au teint blafard.  Le type d’en face, accoudé à l’unique fenêtre de son petit studio, jouit enfin.  Pour la première fois de sa longue journée.  Lorsqu’une des deux silhouettes tombe enfin à terre et qu’en leur ruelle creuse, l’écho réfléchit un terrible cri.  Ce même cri qui résonne à l’intérieur de lui depuis des années.  Ce cri que chaque nuit, grâce à ces deux ombres chinoises, il distingue s’éclater au sol.  Boum.  Plus un bruit.  En face, l’ombre à terre, comme ce cri, ne bouge plus.  L’ombre debout s’agite soudain en tous sens.  À gauche.  À droite.  En bas.  En haut.  Mais la gravité, brusquement, reparaît.  Et l’ombre, pareille à l’ombre, pareille au cri, tombe à terre.  Vite, elle se redresse.  Jette un œil à droite.  L’autre à gauche.  Prend ses cliques et ses claques.  Et fuit.  Vers ailleurs.  Vers nulle part.  Vers partout.  Vers un demain qui verra, encore, se jouer cette éternelle scène.  En face de l’unique fenêtre du petit studio du type accoudé, à l’œil vitreux et au teint blafard.

Il a l’œil vitreux et le teint blafard, le type accoudé à l’unique fenêtre de son petit studio.  Qui semble déjà attendre demain.  Le coucher du soleil.  Les ombres chinoises.  Tout ça.  Tout ça.  Il a le regard qui pétille et les joues rouges, le type accoudé à l’unique fenêtre de son petit studio.  Qui sourit déjà.  Au fur et à mesure que la vie des autres vole en éclats.  Qui s’envoie déjà en l’air.  D’entendre les ombres du monde effleurer l’enfer.  L’enfer qu’il traverse chaque jour.  Il a le regard qui pétille et les joues rouges.  Rouges.  Rouges.  De plaisir.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

10 septembre 2013

L’ombre au tableau

couple-humoristique-1-1Et vous, mademoiselle, vous êtes de la famille ?  Mon voisin de droite qui, depuis tout à l’heure, tente d’arracher des sourires à ses camarades d’un temps – comme pour se prouver qu’il a bien sa place parmi eux – se croit obligé d’engager la conversation avec celle qui ne lui a même pas offert un rictus.  Celle-là, c’est moi.  Les yeux plongés depuis une heure dans le verre qui me fait face, je bascule alors lourdement la tête en sa direction.  Retour réalité.  Paraître sociable.  Esquisser sourire.  Répondre non.  Bon, c’est tout ce dont je suis capable pour l’heure.  Il devra s’en contenter.  Ah ?  Questionne-t-il avec un faux sourire et mille points de suspension à compléter ?  Trop d’effort.  En un soupir, mes yeux rejoignent mon verre.  Tentative de conversation avortée.  Ce n’est pas dans mes habitudes, mais aujourd’hui n’est pas un jour habituel.  Aujourd’hui est un grand jour.  Malheureusement, pas le mien.

Ce grand jour, c’est le leur.  À ces deux caricatures du bonheur dont les prénoms s’emmêlent un peu partout.  Au milieu de cœurs.  Des « ils vécurent heureux ».  Des    « shabadabada ».  Lui, droit comme un i, dans son costume gris-anthracite et sa chemise nacrée qui rappelle la couleur de la robe de celle qui agrippe son bras.  Lui, beau comme un dieu.  Elle, peinant à trouver l’équilibre du haut de ses échasses de conte de fées, et boudinée dans un petit 38 que le temps lui a dérobé depuis longtemps.  Elle, dont la disgrâce égale largement la bêtise.  Tableau absurde d’un bonheur bancal.  Dont personne, aujourd’hui, ne semble relever l’ombre qui gâche tout.  Par aveuglement.  Par hypocrisie.  Par pudeur.  Cette ombre omniprésente, sur toutes les photos, sur toutes les lèvres, agrippée à son bras à lui.  Oui, le mariage serait superbe.  Oui, la fête serait parfaite.  Sans cette ombre insipide : la mariée.

À fleur de peau, je saisis mon sac à main et en ressors deux-trois anxiolytiques auxquels une généreuse gorgée de whisky montre le chemin.  Ça va aller.  Ça va aller.  Je ne voulais pas venir.  Je lui avais dit, à lui, le jour où il m’a annoncé qu’il allait exhiber son bonheur au monde entier.  Mais devant sa tête de chien battu et ses Tu peux pas me faire ça, t’es comme ma sœur, ça n’a pas de sens sans toi, je me suis ravisée.  Au détail près que je ne suis pas sa sœur.  Officiellement, je suis sa meilleure amie.  Officieusement, j’attends depuis des années qu’il se rende enfin compte qu’on est fait l’un pour l’autre, et qu’il quitte enfin sa pimbêche.  Bon, l’éboulement de mon monde qu’avait causé cette sentence abjecte a été stoppé un moment par l’éventualité qu’il ouvre enfin les yeux avec la pression des préparatifs qui les attendaient.  Mais, têtu comme un âne, il avait persisté à les garder fermés et c’est avec elle, accrochée à son bras, qu’il est arrivé jusqu’à la Mairie.

Il y a eu deux oui.  Un de trop.  Et moi, j’ai assisté impuissante à cette mascarade qui virait au cauchemar.  Et me voilà, à cet instant, avachie sur ma chaise, à cette table d’étrangers qu’il aura cru bon de me coller pour tenter de me caser à mon tour.  Et le voilà encore, mon voisin de droite, qui tente une nouvelle approche pour ne pas rester sur un échec.  Moi je suis le cousin de la mariée !  Je ne sais pas si vous la connaissez, mais c’est une fille f-o-r-m-i-d-a-b-l-e.  Ils se sont bien trouvés !  J’esquisse une moue en vidant une nouvelle fois ce verre qui ne semble jamais désemplir en espérant qu’elle ait un air de Soigne tout de suite ta diarrhée verbale si tu ne veux pas prendre mon verre dans la tronche !  Il semble avoir compris puisque, vite, il se retourne vers son voisin de droite sans même attendre une réponse plus standard.  Je plonge à nouveau la main dans mon sac et ingurgite quelques panacées de plus qui me tombe sous la main.  C’est la seule chose qui passe sans me soulever le cœur, avec le liquide dont les degrés se répandent en moi.

Ça va aller.  Ça va aller.  Ça…  Et puis, la goutte de trop.  Les voilà, tous les deux emmêlés, qui s’approchent de notre table, le sourire ajusté.  Tout va bien ?  Alors les gars, vous avez fait connaissance avec ma sublime…  Je le coupe.  Oui, on a fait connaissance.  J’ai dû le stopper dans son élan d’entremetteur puisqu’il ne poursuit pas.  Je sais qu’il sait.  Que quelque chose ne va pas. Qu’il aimerait en savoir plus et être là. Mais il sait aussi que ça peut vite déraper avec moi.  Et pour préserver l’ambiance festive de leur jour à eux – et son jour à elle –, il restera sur sa faim jusqu’à demain.  Alors qu’il s’éloigne furtivement après m’avoir adressé un sourire de je suis là, c’est l’autre qui reprend, du coup : Tu vas bien trouver chaussure à ton pied avec ce joli échantillon qu’on t’a sélectionné !  J’opte pour la même esquive dont j’abuse depuis tout à l’heure avec mon voisin.  Moins conne qu’elle n’y paraît, elle lance un Bon, je vous laisse un instant, je vais me repoudrer le nez.  Une princesse, ça ne chie ni ne pisse, ça se repoudre le nez.  CQFD.  Je relève brusquement la tête Attends-moi, je t’accompagne.  D’un pas décidé, je lui emboîte le pas.

Elle s’enferme dans une cabine.  Oui, elle n’allait pas uniquement se repoudrer le nez.  De l’autre côté de sa porte, j’ouvre le robinet et me passe un peu d’eau sur le visage.  Elle est là, juste à côté.  À portée de mains.  Qu’une simple porte qui nous sépare.  Moi et cette ombre de trop.  Il faudrait peu de choses.  Pour gommer celle qui entache la fête.  Il faudrait peu de choses.  Un petit.  Tout petit accident.  Un… Piouf, j’étouffe dans cette robe ! clame-t-elle en rouvrant la porte Tu pourrais m’aider à l’ouvrir un instant, que je puisse respirer ?  Il faudrait peu de choses.  Vraiment, peu de choses.  J’esquisse un sourire en la rejoignant.  Ah, merci !  Tu n’imagines pas à quel point il faut souffrir pour être la plus belle de la fête !  Qu’elle est belle, sa robe nacrée. Sa belle belle belle robe nacrée.  Elle m’irait à merveille, cette robe de conte de fées.  Au bras de mon heureux mari au costume gris-anthracite.  Oui, qu’on serait beau, sans ombre au tableau. Qu’elle est belle, sa robe nacrée. Sa belle belle belle robe nacrée.  Sur laquelle perlent quelques gouttes d’un rouge vif. Qu’elle est belle, sa robe de conte de fées. Sa belle belle belle robe vermeille.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

26 août 2013

Marchands de rien

 

Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Musclés.  Siliconés.  Le sourire ajusté.  La langue qui claque.  Et l’œil vide.  Ils ont atteint le premier palier du rêve de l’enfant qu’ils étaient.  Être sexy, comme Barbie.  Être fort, comme Ken.  Ce sont des enfants.  De grands enfants dont le regard pétillait jadis en contemplant les étoiles de la voûte céleste.  Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Et le monde d’aujourd’hui leur vend du rêve.  Ce rêve d’enfant enfoui : devenir enfin l’une de ces étoiles qui brillent.  Alors ils y croient, et fixent avec envie les strass et paillettes en se disant qu’un jour, ils feront partie de ces stars qui font briller les yeux du vulgaire passant.

Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Des milliers, séquestrés dans la pièce centrale de chaque foyer.  Dans cette boîte à images dont se gave le monde.  Leur rêve est devenu réalité.  Enfants de la télévision, ils ont rejoint ses entrailles, ce doux cocon paisible, ce ventre maternel.  Et tous les jours, lors de l’échographie, on les regarde évoluer dans leur jolie prison dorée.  On les nourrit, les montre du doigt, les flatte, les excite.  Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Et à présent, le monde le sait.  Ils sont là.  Ils sont nés.  On les voit.  Partout.  Tout le temps.  À la télévision.  À la radio.  Sur Internet.  Dans les magazines.  Sur les affiches.  Dans les discussions.  Nos enfants-rois.  Et ils jubilent.  Parce qu’enfin, à cet instant, ils existent.  Pour chaque regard posé sur leur plastique parfaite.  Pour chaque bouche qui les encense.

Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Et, sous les projecteurs, derrière le masque et l’œil flatteur de Photoshop, ils rayonnent encore et toujours plus.  Alors, ils déploient leurs ailes fragiles et découvrent un autre monde où un jardin des possibles s’offre à eux.  Sans même avoir eu besoin de retourner la terre, semer la moindre graine, s’en occuper jour après jour, avant d’enfin en récolter le fruit.  Non, un jardin des possibles sous vide, entassé dans un caddie en plaqué or.  Vous avez la carte de fidélité s’il vous plaît ?  Un monde de strass et de paillettes, de faux-semblants et de paraître, de larges sourires et de couteaux dans le dos à la fin de la fête.  Ils enchaînent les séances photo, les défilés, les films X, les séries B, s’engendrent égéries, ou créateurs de fortune.  Et enfin, ils jouissent.  Sans se douter que dans ce triste jeu, ils ne seront jamais rien que des étoiles filantes.  Que demain n’attend déjà plus.

Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Victimes de ce monde qui glorifie la jeunesse et la beauté.  Ils sont beaux.  Ils sont jeunes.  Victimes de ce temps qui ne bonifiera jamais rien d’autre que l’esprit.  Ridules.  Calvitie.  Capitons.  Ils ne sont déjà plus assez jeunes.  Plus assez beaux.  Ces étoiles d’hier sur lesquelles les projecteurs se sont désormais éteints.  Parce que les yeux du monde se sont déjà posés sur d’autres.  D’autres, encore jeunes.  Encore beaux.  D’autres dont le regard pétillait jadis en contemplant les étoiles…  D’autres déjà sous ces mêmes projecteurs.  Tantôt le monde entre leurs mains, tantôt tristes pantins de ce monde vorace.

Ils sont jeunes.  Ils sont beaux.  Placardés en cent par cent cinquante dans les couloirs du métro.  À nous hurler : Regarde-moi !  À nous murmurer : Rejoins-moi…  Ils sont laids.  Tellement laids.  Figés sous vide, à côté de ce type.  Ce type en bas, qui colore notre bout de métro par ses mots.  Ses mots vrais, que les notes de sa guitare portent au-dessus de la foule.  Ce type que le monde ne voit pas.  Parce qu’il n’est pas vraiment jeune.  Pas vraiment beau.  Ce type auprès duquel une foule aujourd’hui s’arrête.  Touchée par sa musique, ses mots, ses messages d’espoir.  Qui le rendent beau.  Tellement beau.  En cette voûte céleste qu’il érige.  Lui qui n’a rien à vendre.  Ni corps.  Ni or.  Juste des sourires à répandre dans le monde.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

12 août 2013

La fille au Chat

 Juillet 2012.  L’été commence à pointer le bout de son nez.  La ville se vide, petit à petit, délaissée par ces juilletistes trop pressés.  Le temps se ramollit.  Les foulées s’alanguissent.  La vie bat un tempo apathique.  Boum.  B-o-u-m.  B—o—u—m.

Entre ses quatre murs, la fille fait les cent pas.  Cette pause dans l’existence ne lui plaît guère.  Ce stand-by forcé l’angoisse, en réalité.  Ça manque de chemins accidentés.  De ruelles perdues.  De rencontres impromptues.  D’accolades débauchées.  De plaisirs qui rendent fous.  Ça manque de tout.  Tout ce qui fait vibrer.  Tout ce qui rend à la vie.  Ça manque de vie.  Mais le monde reste sourd à ses cris étouffés, et ne semble pas vouloir provoquer le destin pour réveiller enfin la folie.

Ce sera seule, donc, qu’elle déterrera la hache de guerre.  Qu’elle plongera dans l’aventure Un peu d’on mais sans œufs.  Un blogue.  Un fil sur la toile.  Une page dans ce livre infini.  Pour partager avec le monde ces mots enfouis en elle.  Pour faire un coucou, au hasard.  Un coucou au passant égaré.  Un coucou éphémère.  Ou un peu plus long, peut-être.  Combien de temps… Combien de temps tiendra-t-elle ainsi, le point levé, le sourire aiguisé ?  Combien de temps, avant le prochain orage ?  […]

Août 2012.  Avant que l’orage n’ait eu le temps de pointer à son tour le bout de son nez, le hasard vient frapper à sa porte.  Toc, toc, toc.  Elle se lève brusquement de cette heure trop molle.  Se dirige vers la porte.  Presse sur la poignée.  La porte grince.  S’ouvre.  Doucement.  Vous avez reçu un message venant de la page contact de votre blogue : « J’aime ce que vous faites.  J’aimerais bien publier un texte de vous dans le magazine électronique Le Chat Qui Louche ».  C’est un chat.  Un tout petit chaton.  Qui vient, par hasard, de s’égarer ici.  Et qui aura aimé la gamelle qui y traînait par terre. La fille esquisse un sourire.  C’est qu’il serait attachant, ce félin au strabisme divergent qui miaule des mots doux.  Des mots semés qui font chaud au cœur.

Mais ce sourire, soudain, mute.  La fille emprunte le grand huit de la vie, le trampoline de l’émotion : euphorie, stress, inquiétude, accalmie, peur, allégresse, angoisse.  Etc. Le chaton n’est finalement pas si petit.  Peut-être même beaucoup trop grand.  Et si les gamelles qu’elle pourrait lui proposer ne le rassasiaient pas ?  Et si les caresses qu’elle saurait lui adresser n’étaient pas assez douces ?  Un chat, après tout, c’est indépendant.  Libre.  Tellement libre.  Il peut rester là, tout près de toi, le temps qu’il voudra.  Et puis partir, du jour au lendemain, sur un coup de tête.  Comme ça.  Explorer d’autres horizons.  Et s’il décidait déjà de partir demain, ce chat-là ?  […]

Août 2013.  Ni les orages ni les tempêtes n’auront eu raison d’elle.  La fille au Chat.  Ce chat qui est resté, depuis un an déjà.  À ronronner sur ses genoux.  À hérisser le poil, quelquefois.  Mais qui, depuis un an déjà, est encore là. Auprès d’elle.

Elle ignore pourquoi.  Pourquoi il est toujours là. Pourquoi il ronronne encore, depuis, à chaque gamelle bricolée, à chaque caresse maladroite. Elle ignore pourquoi il est encore là.  À ses côtés.  Elle qui doute, à chaque gamelle, à chaque caresse.  C’est bon, Minet ?  Tu aimes, Minet ?  Qui peine à interpréter ses miaulements, parfois.  Non, mais je peux faire te faire autre chose si tu veux, tu sais !  Attends, Minet !  Mais ce qu’elle sait, c’est qu’à ses côtés, elle a grandi.  Comme elle n’aurait jamais grandi, s’il n’avait pas griffé sa porte, ce jour-là.  Indubitablement.  À s’obliger à varier les plaisirs de la gamelle.  À explorer d’autres horizons.  Encore.  Toujours.  Pour plaire au Chat.  À ce chat-là.  Pour chaque nouveau rendez-vous.  J’ai testé une nouvelle recette, Minet, tu en penses quoi ?  À se remettre en question quand le chat faisait la moue.  À rejoindre les nuages quand le chat ronronnait enfin.  Avançant, toujours.  Un regard bienveillant par-dessus son épaule.  Un regard-bouclier.  Un regard aiguisé.

Voilà un an.  Un an déjà.  Que leur chemin s’est croisé.  À la fille et au Chat.  Pour un instant et plus si affinités.  Et affinités il y a eues, depuis.  De miaou en miaou.

La fille, à nouveau, sourit.  Elle a su l’apprivoiser, finalement, ce chat-là.  Lui qui est resté, là, sur ses genoux.  Depuis un an déjà.  Mais ce sourire, à nouveau, mute.  La fille emprunte le grand huit de la vie, le trampoline de l’émotion : euphorie, stress, inquiétude, accalmie, peur, allégresse, angoisse.  Etc. Et si les gamelles qu’elle pourrait lui proposer l’année à venir ne le rassasiaient plus ?  Et si les caresses qu’elle saurait lui adresser l’année prochaine n’étaient plus assez douces ?  Un chat, après tout, c’est indépendant.  Libre.  Tellement libre.  Il peut rester là, tout près de toi, le temps qu’il voudra.  Et puis partir, du jour au lendemain, sur un coup de tête.  Explorer d’autres horizons.  Et s’il décidait déjà de partir demain, ce chat-là ?  […]

Note de l’auteure : Merci à Monsieur Alain Gagnon, pour cette rencontre-là, pour ces mois, cette année qui ont suivi. Pour ces orages esquivés.  Miaou.

Note du Chat : Chère Myriam, c’est grâce à des collaborateurs et à des collaboratrices comme vous que Le Chat existe.  Merci.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

15 juillet 2013

Éperdument !

Mon regard se pose sur le clic-clac du salon.  Un tourbillon de bien-être m’envahit.  Je souris.  Allongé sur le petit clic-clac à rayures, il y a un homme.  Mais pas n’importe quel homme.  L’homme que j’aime.  Mathieu.  Mon Mathieu.  Et je ne parviens plus à détourner mes yeux de ce prince tout droit sorti d’un conte de fées…  De ces cheveux châtains ébouriffés.  De cette barbe de deux jours qui borde son visage.  De ces lèvres qui, même au repos, semblent encore esquisser un sourire quiet.  Qu’il est beau, mon Mathieu !  Que j’en suis dingue, de ce type-là !  J’en crèverais, de l’aimer tant.

Ça n’a pas été toujours simple entre nous.  Je ne sais pour quelle raison, il s’est toujours interdit de m’aimer.  Alors qu’il l’était déjà, amoureux.  Amoureux fou.  Dès le premier jour.  Ce premier jour où l’on s’est croisé, lui et moi.  Dès le premier regard, j’ai senti quelque chose transpercer ma poitrine pour aller se planter dans mon cœur, un souffle chaud m’envahir, mes jambes chanceler sous le poids de ce je ne sais quoi.  Il m’a souri.  Je lui ai souri.  Nous avons échangé quelques mots.  Des mots qui, d’ordinaire anodins, résonnaient d’une intensité que je ne leur avais jamais connue.  Des mots qui voulaient déjà dire Je t’aime et promettaient des lendemains qui valsent dans ses bras.

Je savais déjà que l’on était fait l’un pour l’autre.  Que mon âme sœur, celui que j’avais attendu toute ma vie, ça ne pouvait être que lui.  Alors, en sortant de cet ascenseur, je l’ai suivi.  Discrètement, jusque chez lui.  J’ai pris mon petit carnet et y ai inscrit son nom, son prénom, son adresse.  Et puis, j’ai fait demi-tour.  Mathieu, il s’appelait Mathieu mon bel Ange !  Mathieu Barendt.  Monsieur Barendt Mathieu, acceptez-vous de prendre pour épouse mademoiselle Vindi Ingrid ?  Oui !  Vous pouvez embrasser la mariée.  Madame Ingrid Barendt, ça sonnait plutôt bien.

M’armant de patience, je me suis ensuite improvisée enquêtrice privée.  Grâce à la magie d’Internet, j’ai réécrit l’histoire de sa vie sur mon petit carnet.  Sa vie de prince parfait.  Presque parfait, du moins.  Il était marié.  Une pauvre fille dont il avait sûrement eu pitié, ne sachant pas que j’allais enfin entrer dans sa vie.  Moi, son âme sœur, son alter ego, son autre lui.  Durant des mois, j’ai écrit.  Des lettres enflammées à mon bien-aimé.  Laissé des messages sur son répondeur aussi.  Et puis, j’ai soudain vu sa belle d’un temps prendre le large.  De l’argent avait disparu de la caisse du salon de coiffure où elle travaillait.  Des lettres anonymes qui la pointaient du doigt ont fait beaucoup de bruit.  Elle a été renvoyée.  J’ai souri.  D’autres lettres ont mis en doute sa fidélité auprès de son cher époux.  Des mots.  Des photos.  Et autres preuves.  Il est parti.  Encore, j’ai souri.  À la vie.  À ce miraculeux corbeau, aussi.

Il a ensuite déménagé.  Plus près de chez moi, comme fait exprès.  De plus, un jour où j’errais devant son immeuble, à attendre je ne sais quoi, il est descendu.  On s’est heurté.  Moi qui tournais en rond.  Lui qui avançait d’un pas pressé.  Pardon, a-t-il chanté.  Il n’y a pas de mal, ai-je souri.  On se connaît, non ?  En une course folle, j’ai fui, en lâchant derrière moi un triste Non.  Pourquoi me posait-il cette question, mon bel Amour ?  Qui j’étais, il le savait pertinemment. Puisque régulièrement il me laissait entendre qu’il avait bien reçu mes lettres, qu’il m’aimait aussi follement, mais que ce n’était pas encore le moment.  Ses réponses faussement froides au téléphone, juste parce qu’il n’était pas seul.  Une offre de voyage pour Venise déposée dans ma boîte aux lettres.  Un livre emprunté à la bibliothèque – dont il était le précédent emprunteur – parsemé de mots qui ne pouvaient être adressés qu’à moi.  Une étoile filante dans le ciel une nuit où, accoudée à mon balcon, je ne pensais qu’à lui.

Je l’aimais.  Il m’aimait.  On le savait.  Mais la vie ne nous y autorisait pas.  Alors, j’ai décidé de prendre les choses en mains.  De bousculer le destin.  Puisque le destin, lui-même, n’engageait pas grand-chose pour nous réunir enfin.  Alors, la nuit dernière j’ai sonné à sa porte.  Il devait être trois, peut-être quatre heures.  La porte s’est ouverte.  Et son visage m’est enfin apparu.  Son doux visage.  Son regard profond.  Ses délicates fossettes.  Ses délicieuses lèvres.  Que, vite, j’ai drapées d’une compresse baignée de chloroforme. Et il est tombé dans mes bras et je l’ai rejoint… chez Nous.

Depuis, je l’observe dormir dans Notre clic-clac à rayures, au beau milieu de Notre salon.  Mon Mathieu à moi.  Un sourire quiet accroché au bout des lèvres.  J’ai lié ses poignets.  J’ai eu peur.  Peur qu’il n’accepte toujours pas.  De m’aimer autant que, moi, je l’aime.  Peur qu’il s’empêche encore de m’aimer.  Alors que Nous ne fait déjà plus qu’un.  Que nous ne sommes déjà plus que moitié de l’autre.

J’ai peur.  Peur qu’il ne se réveille trop tôt.  Mais déjà, trop tôt, il se réveille :

— Hmm…  Où suis-je ?

— Chez nous, mon bel Amour.  Tu es chez Nous.

— Chez nous ?  Mais… qui êtes-vous, mademoiselle ?

­­— Je suis ton bel Amour, mon Ange.  Rendors-toi…  Demain, tout ne sera que lumière.

— Chez nous ?  Partez de chez moi…  S’il vous plaît, mademoiselle…

— Chez toi, c’est chez Nous, mon bel Ange.  N’aie pas peur, je suis là…

— Je reconnais votre voix…  S’il vous plait, laissez-moi enfin tranquille…

— Chut, mon tendre Amour.  Chut.

— Mademoiselle…

— Chut…

Et il s’est tu.  Mon bel Amour.  Quand, en sa poitrine, ma main a planté cette lame qui lui faisait les yeux doux.  Il dort, mon bel Amour, il dort paisiblement.  Et il m’aime, mon bel Ange adoré, toujours éperdument.  Hein, mon Mathieu ?  Hein que tu dors ?  […] Mathieu ?!  Mon doux Mathieu…  Tu le sais, hein, que tu dors ?  Tu sais, hein, que tu m’aimes ?  Respire, mon tendre Mathieu, respire lentement…  J’en crèverais, tu sais…  J’en crèverais, de t’aimer tant.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

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Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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