Le mesureur de la nuit, un récit de Jacques Girard…

16 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Le mesureur de la nuit…

Le mesureur somnole tout le jour. L’obscurité le sort de sa torpeur. Avec sa mâchoire forte à la Spencer  Tracy, le vieillard mesure la nuit. Ses yeux éteints arpentent  sa nuit. Vers minuit, son squelette se ploie dans le lit à ridelles. Une main tremblante cherche sous la couverte une planche de bois délavée sur laquelle est agrafée une feuille bariolée.

Son assistant s’en vient. Il arrive à cette heure-là avec le changement de quart. Dans son uniforme bleu, le voilà qui franchit le seuil de sa chambre,  prêt à chiffrer une forêt d’épinettes géantes,  ces belles épinettes noires,  que  l’on s’arrache aux États.

— On mesure   où  cette   nuit,   m’sieur   Girard ? crie l’homme.

— À Chibougamau, au  lac  Wacanisshi,  geint   le mesureur.

— Du beau bois ? clame l’assistant comme si les murs étaient sourds.

— Le bois des frères Caron, le plus beau, dit-il, dans un sursaut d’énergie.

Se mesure donc la nuit. Sur ce lit du centre d’accueil. Le mesureur voyage avec la complicité de l’agent de sécurité. Le duo parcourt les grandes forêts  de tout le Québec. Pendant quarante ans, qu’a-t-il fait ? Sinon calculer, toujours calculer des légions et des légions d’arbres couchés par des armées de bûcherons. Il a pris sa retraite juste avant l’arrivée des  grosses  machines.  Gagnon  et  Frères,  CIP, Domtar, Abitibi Price…  Parfois  pour  des  petits  entrepreneurs.  Ces noms  ne veulent plus rien dire  pour  lui. Sa  mémoire  ne retient que des endroits où le bois était beau, selon son expression. Sa vie se résume à un chapelet de forêts d’est en ouest, du nord au sud de la province.

— J’ai mesuré  partout,  dit-il parfois avec fierté à son assistant de fortune. Partout, partout, à…

Un labeur de Titan.

Le mesureur  peste  contre  les chantiers  de  la Côte­-Nord.

— Des épinettes de  misère,   souffle-t-il  de  sa  voix chevrotante.  (Silence.) Il  en faut dix pour faire un arbre de par chez nous.

L’assistant souscrit au diktat du vieillard.

— T’es jeune et déjà sourd, pauvre petit, glapit-il, tout en tambourinant la planche sur ses genoux fantômes.

Puis, l’assistant attend que les yeux du vieux capitulent pour s’évanouir dans la pénombre de sa  première ronde. Il revient trente minutes plus tard et feint d’être allé uriner.

— Tu pisses après tous les arbres, toé le jeune, maugrée le vieux.

Alors, la planche s’ébroue tel un sismographe. Le bout de crayon zigzague sur l’arbre-manuscrit, un dessin surréaliste. Une forêt de symboles.

L’homme  des bois larmoie. Le froid l’indispose et réveille son arthrite. La chaleur l’affaiblit. Les mouches noires mangent ses oreilles et obstruent ses yeux de vieilles bûches desséchées. Ses  ulcères s’agitent  lorsque le  chef  des mesureurs s’annonce. Le mesureur vit entre l’arbre et l’écorce,  tiraillé. Le patron  du chantier  l’accuse d’être  à la solde des bûcherons. Les bûcherons lui reprochent  de jouer du crayon en faveur du boss.

Son  chef  fréquente le pouvoir, mange avec  le contracteur,  lui. Le vérificateur vient demain.  Sa  venue  le tourmente. L’assistant  écope. Une vérification  pourtant normale l’angoisse   jusqu’à pisser  dans  ses  couches. Les autres mesureurs sont fin prêts. L’agitation gagne le vieux travailleur.

— Avant de partir, vérifie donc si tous les bouts sont martelés et crayonnés, ordonne le mesureur de nuit à son bras-droit.

Beau prétexte pour une autre ronde. Le bureau du gardien voisine la chambre du mesureur de nuit. Le gardien qu’il a remplacé avait baptisé le vieux ainsi. À son premier jour de travail, cet ex-collègue lui avait confié :

— C’est la nuit que ça lui prend.  À la faveur de la nuit, l’ancien mesureur reprend sa planche et son crayon.  Il s’assoit dans son lit et on devient tous ses assistants.

Selon son  explication, le vieux prenait de l’avance. Lorsque les journées s’annonçaient chargées,  l’inquiétude de ne  pas joindre les deux bouts l’angoissait. Il  en  vomissait parfois. Cette inquiétude le tenaille encore.

Le vieil homme mesure les ombres. Il mesure la nuit qui l’enveloppe. Sa femme s’est éteinte, ses enfants travaillent au loin. La solitude d’il y a quarante ans. Quelle pauvre vie de famille ! Lorsque  les chantiers dépassaient l’horizon, il revenait au bercail le premier du mois suivant. Quand les distances s’estompaient,  sa femme l’endurait toutes les fins de semaine.

Un  jour, il mesura  qu’il n’avait  pas été  là.  Il mesura que sa femme s’était mesurée, seule, à ses enfants. Elle mourut  quand  lui arriva  pour  de  bon.  Dans  cette maison, sans  l’autre.  En ville, il fondit  comme  une chandelle. Un bon matin, il n’y resta plus que la mèche.

— La vie dans le bois.  Ça, c’est la vie.

Il essaie de convaincre son assistant essoufflé.

— Vous l’avez dit, m’sieur Girard.

Depuis quinze ans, toutes ses nuits se passent en forêt. Ses périples l’épuisent, mais le comblent.

— La Pointe-aux-Français, voilà,  répète-t-il, où  on mesure demain.  Quatre arbres pour un voyage, remplir un truck. Des arbres gros comme ça. Des pins qui mesurent trois fois ta règle.

L’assistant  lorgne  son  bâton  de  sécurité. Le vieux mesureur aime  bien  les  frères Caron. Les  meilleurs bûcherons qu’il a connus. Ils venaient de L’Islet.  Il est triste et inquiet. Ses forêts disparaissent. On remplace les mesureurs par des balances de fer.

Le vieil arbre  dans  le parc,  un  cyprès  magnifique, presque centenaire, se meurt. On parle de l’abattre…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


La vieille Indienne, un récit de Jacques Girard…

14 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

La vieille Indienne

À Pierre Gill

La Montagnaise, par Virginie Tanguay

Plusieurs la croyaient morte depuis des lunes, la vieille Wednesday.

On ne l’avait pas vue souvent sur la réserve.

Jusqu’à la mort subite de son mari, le couple vivait en forêt de la trappe.  Il se nourrissait de la cueillette des fruits, mangeait du poisson et du gibier.  Les Wednesday faisaient partie des quelques familles qui vivent encore selon le mode de vie traditionnelle.

La vieille Montagnaise revient habiter sa cabane avec ses deux fils.

Bref renouement.  L’aîné meurt dans un accident d’automobile imputable à la vitesse et à l’alcool.  Quelques mois plus tard, on retrouva le cadet dans une crevasse en bordure de la voie ferrée que le CN délaisse.  Sa gorge était nouée au bout de son foulard en fourrure.

Alors, la vieille Indienne décide de vivre sa vie.  À 80 ans.  Jamais trop tard pour emprunter son sentier, proclame la patriarche.

Elle participe à toutes les assemblées publiques du Conseil de Bande, est présente aux séances des commissions, dont celle des Aînés, assiste aux réunions diverses et prend part aux manifestations.

Les Amérindiens écoutent les aînés.  L’ancêtre profite de ce privilège.  Les quelque 1,200 Montagnais ont peine à croire que cette femme, robuste sous une apparence frêle, ait passé les trois quarts de sa vie en forêt, une vie dure, exigeante.  Elle était née sous une tente par une nuit glaciale, avait vécu son enfance et adolescence dans le territoire de chasse et de pêche de sa famille.  La jeune femme des bois avait rencontré son mari sur la grande roche chaude qui mouille dans la rivière, au pied de leur campement.  Le couple se complétait en forêt comme le bouleau et l’écorce.  Soumise à lui.  Par contre, leurs fils refusèrent cette vie.

Son entourage s’émerveille de la voir si épanouie, si connaissante.

Quelle mémoire infaillible !  La petite histoire de son peuple est gravée dans sa chair, dans ses gestes, associés aux mouvements de la lune et aux grandes saisons.

Son père fut chef du Conseil de Bande ; et son défunt mari un ardent défenseur des coutumes ancestrales.

Ses expériences, l’ancêtre aime les partager avec son entourage.

La direction de l’école primaire l’invite.  Quel succès !  La vieille Montagnaise transporte sa jeune troupe au pays de ses ancêtres,  tend un collet, un petit piège, calle l’orignal dans le silence le plus complet.  Elle allume un feu imaginaire autour duquel les jeunes se réchauffent les mains et mangent du pain, de la banik.

Son vieux bonnet ancré sur la tête, vêtue d’un poncho, la vieille Wednesday ne passe pas inaperçue.  L’aïeule sillonne le village, quelle que soit la température.  Elle pisse où l’envie la prend.  Fatiguée, la vieille dame s’assoit et se repose en fumant une grosse pipe bourrée d’un tabac dont l’odeur est forte, particulière, différente du tabac commercial.  Les jeunes disent que c’est du pot !

C’est le tabac qu’elle cultive dans son petit jardin.  Ses plants dégagent une senteur forte, louche, prétendent les voisins sans trop s’en soucier.

La vieille Indienne boit maintenant et reprend le temps perdu.  Toute sa vie, la mère avait donné l’exemple, bien inutilement, à ses enfants.  Son mari en prenait, peu.  Trop tard pour revenir en arrière.

Un matin, l’envie de boire l’avait saisie aux tripes.  Comme une grippe de castor.  Par dépit ou avec l’intention de se rapprocher des siens, la vieille dame, seule, s’était soûlée.  Avec passion.  À se rouler sur le plancher gondolant de sa cabane.

Une odeur de veille continue flotte autour d’elle !  Une odeur amplifiée par le tabac et l’absence de soins corporels.  La vieille Indienne pue la vie…

Peine à croire que ses jambes tordues et son cœur fatigué lui permettent de danser, comme une jeune fille, et de fêter toute la nuit sans cligner de l’œil.

Une gourde de cognac pend à sa ceinture.  Des perles brillent dans les longs poils qui encerclent sa bouche édentée.

On penserait que la vielle amérindienne est toujours prête à partir tant elle traîne de bagages.  Elle va sur la grande place avec le sac en bandoulière de son fils aîné et vêtu du vieux poncho effiloché de l’autre, le poète qui mariait la langue de son peuple au français.  C’était elle qui lui avait appris l’importance de maîtriser le parler des autres.  « Les mots nous rapprochent des autres », défendait-elle.  L’ancêtre agissait comme traductrice quand la professeure n’était pas là.  Comme son père, elle avait appris l’anglais en fréquentant les marchands de fourrures.

Tout un personnage dans la communauté à la recherche de son identité.  C’est ce qu’on dit.

Lorsque le Canadian National évoque l’intention de retirer le tronçon de la voie ferrée qui desservait le magasin Hudson Bay fermé depuis plusieurs années, la farouche aïeule ameute la communauté.

On occupe les lieux.  La vieille dame indigne, dirait Graham Greene, reçoit les journalistes dans une sorte de grotte, une grosse crevasse, dans laquelle son fils, le barde, était mort.

Cette voie fait partie de leur vie et est liée à leur histoire.

« Le sentier de fer et de bois coule dans nos veines comme la rivière où je suis née », clame-t-elle.  Les appuis se manifestent.

Le CN transforma la voie désaffectée en un sentier piétonnier baptisé « Le sentier de la mère Wednesday ».

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielletanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Les bleuets de la vie, un récit de Jacques Girard…

12 mars 2016

(Le Chat devait rouvrir dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


L’albatros, un récit de Jacques Girard…

11 mars 2016

(Le Chat devait rouvrir dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

L’Albatros

L'Albatros. Virginie Tanguay

L’Albatros. Virginie Tanguay

La salle de billard roule encore dans ma mémoire, au sous-sol de l’immeuble qui abrite maintenant plusieurs commerces ou services dont Mode Choc, RS Informatique et la Banque Royale.  Je m’assois sur le même banc.  L’adolescent arrive tôt le dimanche.  Le patron organise des tournois où s’affrontent les meilleures « queues » de la région.  Les joueurs se lancent des défis.  Les places pour les spectateurs sont limitées et le maître des lieux, un joueur invétéré, tolère les jeunes à la condition qu’ils se tiennent tranquilles.

Le choc des billes me ramène à cette époque.  Mon joueur favori, c’est monsieur Pilote.  Il demeure près du quai municipal de Roberval, dans mon quartier.  Je le rencontre sur le chemin qui conduit à la « salle de pool », comme on l’appelait avant l’application de la loi 101.

L’homme se déplace en pivotant comme un oiseau blessé.  Chaque pas est laborieux.  L’effort marque son visage.  La jambe gauche, rachitique, gratte le sol ; le bras pend le long du corps déformé.  La main droite manie une grosse canne en bois taillée dans une vieille perche, tandis que sa carcasse avance sous l’impulsion vigoureuse de la jambe droite, qui gonfle le pantalon d’étoffe.  L’ancien pêcheur commercial l’appelle « ma rame de rue » avec un sourire serein.

— Bonjour, monsieur Pilote.

— Salut, mon petit Girard, dit-il de sa voix essoufflée.

Mon regard évite son corps tordu par un accident cardio-vasculaire.  Monsieur Pilote est fier, et on le respecte.  À intervalles réguliers, la fatigue l’oblige à s’arrêter.  Haletant, vacillant, le marcheur s’adosse à un poteau ou à une galerie.  À mi-chemin, il s’assoit sur le perron de béton de la Ferronnerie Gagnon et Frères, rue Paradis.  Monsieur Pilote s’essuie le visage avec son mouchoir, fume une pipe avec lenteur et fait sauter les mégots qui gisent au sol du bout de sa canne.

Puis l’homme brisé repart.  Son épaule pousse la lourde porte de la salle.  L’escalier en terrazzo est abrupt ; l’infirme accroche sa canne à son épaule inerte.  Libre, sa grosse main agrippe la rampe.  Il saute d’une marche à l’autre.  Monsieur Pilote s’arrête sans que personne n’intervienne.  Descente exténuante.  À peine cinquante ans ; on lui en donnerait quinze de plus.  En arrivant tôt, il évite la cohue.

Les joueurs et les amis le saluent.  Sa réponse : une œillade souriante.  Il s’assoit à l’écart, reprend son souffle, le visage en eau.  L’employé lui apporte sa queue et son chevalet remisés sous le comptoir.

— Merci, c’est pas nécessaire…  J’aurais pu aller les chercher, dit le joueur.

— Toucher à votre baguette me porte chance, répond l’employé.

Monsieur Pilote attend son tour.  Calmement.  Les joueurs chassent la nervosité comme ils peuvent.  En tirant quelques billes, en fumant, en caressant leur queue.  Certains parlent.  D’autres vont à la toilette à répétition.  Chacun son rituel.  Les spectateurs arrivent.  Quelques minutes avant le début, le patron tire au hasard le drap du tournoi.  Dévoilement de l’adversaire initial.  On peut présumer des autres adversaires au gré des victoires attendues.  Les paris sont ouverts.  Personne ne mise sur monsieur Pilote pour remporter le tournoi.  Mais ce diable peut mêler les billes…

Le visage de son adversaire affiche une mine sombre.

Le tournoi démarre.  Les billes roulent sur plusieurs tables.  Des arbitres contrôlent les parties.  Les spectateurs se taisent.

Monsieur Pilote s’avance.  Son handicap s’estompe.  Le joueur sautille avec aisance autour de la table, soutien rigide, solide.  Comme autrefois le bord de sa chaloupe.  Le bord de la table remplace sa main morte.  Il ne joue que d’une main.  Une main sûre.  Un peu de bleu au besoin.  Lorsque la blanche s’éloigne de la bande, le manchot emploie un petit chevalet long d’un demi-mètre.  Le poids de sa main gauche le tient en place.  Au besoin, il utilise le chevalet normal.

Aussi rapide que les autres joueurs.  Son état l’oblige à jouer de façon non classique.  Un champion des traverses.  Des coups audacieux.  Des boules tirées avec des effets surprenants.  Quel rétro !

Jeu égal.  Jamais un geste de colère ou de dépit.  Jamais de jurons.  Son visage buriné sourit, et mes oreilles entendent sa voix pleine de vagues douces.

Comme au temps de sa jeunesse, quand il pêchait le jour et jouait au billard le soir.  Il porte encore le pantalon de lainage tenu par des bretelles, la chemise à carreaux et la calotte.  Quelle que soit la saison, l’ancien marin porte ses grosses bottes.

Ce dimanche-là, monsieur Pilote joue en maître.  Les spectateurs s’agglutinent autour de lui.  On chuchote.  Comme avant son embolie.  Joueur redoutable.  Un champion.  Des photos sur les murs le prouvent.  J’ai lu les articles.  Les journalistes mettent en évidence sa modestie.  « Un champion sans démonstration » titre un texte.

Monsieur Pilote avait réappris à jouer à l’écart.  En composant avec son handicap.  Impossible de redevenir le joueur du passé.  Mais on lui voue respect.

Un coup audacieux me rive sur le banc.  Encore deux billes et c’est la victoire contre un dandy arrogant, prétentieux, fils à papa.  Sa famille est riche.  Leur appartement couvre tout un étage de l’immeuble.  On ne lui connaît pas de travail.  Le dandy passe ses journées à courir les filles et à jouer au billard.  Garde-robe impressionnante.  Le joueur porte des chemises aux manches amples, comme le poète Baudelaire, qui aimait la table verte.  « Baudelaire aimait à la passion le jeu de billard et le jouait avec une coquetterie extrême, relevant à chaque instant ses manches de mousseline », a écrit Gabriel de Gonet.  Cette parenté avec l’auteur des Fleurs du mal, mon livre de chevet, est plus profonde.  Mon imagination tisse des correspondances !

Je vis un autre dimanche baudelairien.  Monsieur Pilote, c’est l’Albatros ; cet oiseau qui boite sur terre, mais qui vole comme un dieu dans le ciel :

À peine les ont-ils déposés sur les planches

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux

L’Albatros de Baudelaire

La table autour de laquelle vole le joueur des beaux jours flotte sur les eaux du lac Saint-Jean.  Le vieux pêcheur tient sa queue comme une canne à pêche en indiquant la poche où tombera la dernière bille.  Son imposante main coiffe le bout de sa baguette de bleu ciel.  Il jette un regard au dandy.  La dernière boule garde l’entrée de la poche.  Danger d`y loger la blanche.

— Par la bande, la huit dans la poche au coin, annonce-t-il.

Il place sa queue sur le bord de la table, tire avec succès.  Victoire.

Le dandy marmonne des félicitations.  Les spectateurs applaudissent.

L’Albatros regagne, le visage défait, son banc.

Qu’en est-il de ces souvenirs ?  Monsieur Pilote est mort.  Un jour, la famille du dandy est partie en coup de vent.  Difficultés financières.

Quarante ans plus tard…

Ce soir-là, le jeune homme contre qui je joue à la Tabagie Harvey manie la queue d’un seul bras, plus petit, mal formé.  Impossible de soulever ce membre plus haut que l’épaule.  L’autre est un moignon.  Il joue sans chevalet.  Rapide.  Il appuie la queue sur le bord de la bande et lance.  Quelle habileté !

Comme l’Albatros, il me bat.  Je l’applaudis.

— Une revanche ?

— Avec plaisir, dit-il en souriant.  Une dernière, j’ai un meuble à finir à soir…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un récit de Jacques Girard…

2 janvier 2014

La femme de famille

À ma mère

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– Maman, moi, c’est Jacques.  Ce n’est pas Alphonse, Armand ou Rosaire !

J’aurais pu ajouter Alain et André, les prénoms de mes deux frères et même Yvon ou Normand, deux de mes oncles.

– Je le sais que c’est Jacques, c’est moi qui l’ai choisi, se contentait de répondre ma mère tout en continuant à parler comme si de rien n’était.

Mes frères auraient pu lui adresser le même reproche.  Ma mère était pourtant très jeune et en bonne santé quand je remarquai cette façon assez particulière d’interpeller ses enfants.  Toujours aussi en forme, vingt ans plus tard, elle s’adresse encore à nous en jonglant avec les prénoms.

Ma mère imite les Espagnoles qui donnent aux leurs les prénoms de tous leurs ancêtres.  Les prénoms simples de ses enfants s’allongent.  Elle les double, les triple surtout.  Elle fait précéder le bon prénom de deux autres puisés dans ce que j’appelle sa table de composition des prénoms.  Ce n’est pas de la confusion ; ça semble étudié.

Les combinaisons seraient réduites si elle s’en tenait à ses trois rejetons.  Fille aînée d’une famille nombreuse, elle avait dû élever en catastrophe ses jeunes frères Armand et Alphonse.  Rosaire, l’aîné, lui prêtait main-forte.  Voilà pourquoi elle les a toujours à la bouche.  Ensuite, on retrouve le prénom d’un de mes frères, et finalement le bon.

Ma mère n’agit pas ainsi tout le temps.  Certains moments sont plus propices telle une réunion de famille.  Une conversation où le passé côtoie le présent chavire ma mère.  Elle jongle et commence à jouer avec les prénoms.  Ce phénomène est encore plus prononcé lorsqu’elle se trouve au chalet à quelques kilomètres de la ferme où elle a grandi.  Cette jonglerie impromptue agace mon père.  En pointant l’index à la hauteur de la tête, il prétend – mi-­sérieux, mi-farceur – qu’elle fait du chapeau.

Il n’a pas tort.  Rosaire, Armand et Alphonse portaient un chapeau de chef, leur réputation de maîtres queux circule encore.  Je n’ai rien contre le fait d’être pris pour un autre.  Ainsi, de Rosaire, j’ai la bedaine, mais pas son argent.  Pendant quelques secondes, ma taille fond, mes cheveux s’éclaircissent et, tel Armand, je mijote des plats, remplissant les ventres des bûcherons, puis des retraités et des étudiants.  Ou, comme Alphonse, qui s’était recyclé dans l’entretien ménager, je vadrouille et traque la poussière.

J’aurais bien aimé devenir mon oncle Clément, le temps d’un prénom.  Ce frère aîné était plus âgé que notre mère.  Il était parti de la maison très tôt.

J’aurais tant souhaité enfiler la calotte de taxi de cet oncle.  On l’aimait.  Lorsque mes parents partaient, mon oncle Clément nous gardait.  Il arrivait à la maison avec un sac plein de friandises et des histoires.  Petit, rondouillard, les cheveux en brosse, oncle « Te-Tent » aimait prendre un verre, raffolait des femmes et à l’entendre parler, celles qui s’étaient pendues à son cou ne se comptaient plus.  Même malade, l’homme n’avait jamais cessé de rire et de travailler.  Mais il rendit l’âme près de notre chalet, juste avant de prendre une courbe.  Se sentant mal, le conducteur avait immobilisé son auto sur l’accotement.

Il avait 49 ans.  Ma mère en parle souvent avec affection.  Je ne sais pas pourquoi, elle ne retient pas son prénom.

Physiquement et, dans  une certaine mesure, mentalement, je suis plus près de cet oncle que des autres.  Je ne déteste pas entendre le prénom de mon oncle Yvon.  Il a quelques printemps de plus que moi.  Six tout au plus.  C’est le mari de ma tante Françoise, la cadette de la famille maternelle.  Un homme affable.  Quand nous peinons à l’abattage d’un arbre, l’ancien bûcheron s’en charge en un tour de scie mécanique.  Ma mère l’aime et c’est certainement pour ça qu’elle l’inclut, à l’occasion, dans les litanies qui préparent le chemin à nos prénoms.

jacjpg2Ma mère s’inquiète pour les siens.  Ses deux familles l’occupent en pensée.  L’état de santé d’Alphonse ; elle trouve toujours Armand trop pâle.  Il faut prendre le temps de vivre, dit-elle, en donnant comme exemple le regretté Rosaire.  La nervosité d’André n’est pas sans lui causer des soucis.  Elle rappelle sporadiquement qu’Alain fait de l’asthme et a une constitution fragile.  Mes cernes sous les yeux ne la rassurent pas…

Ses pensées vont aussi à ses sœurs, Rose, Marianne et Françoise.  Elle a réussi à les intégrer par  le biais de ses belles-filles ; la méthode est la même.

Marianne Linda Diane Françoise Diane Isabelle Rose Isabelle Linda…

Aujourd’hui, sa table accueille sept petits-enfants…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne chat qui louche maykan alain gagnonsaurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une nouvelle de Jacques Girard…

2 août 2013

Blanche initiation

À Renée-Claude

Cinq heures du matin.  Le train arrive à la gare de Parent, un village perdu à 300 kilomètres de La Tuque.  Parmi la dizaine de passagers qui descendent des wagons tirés par Via Rail, une jeune infirmière du Lac-Saint-Jean.  Elle est enveloppée dans un parka, porte des bottes immaculées.  Ses extravagantes mitaines attirent l’attention.

Pour l’accueillir, l’infirmière en chef.  Elle reconnaît sa toute nouvelle protégée, escortée de deux énormes valises.  Elles échangent un signe de la main.  Irma Latour marche d’un pas alerte vers sa jeune collègue.  Pour sûr qu’il faudra habituer cette jeune recrue au travail qui l’attend.  Déjà la veille, au téléphone, les deux ont convenu du programme de cette fébrile journée : primo, initiation à la pratique au dispensaire ; secundo, tour d’ambulance et, tertio, rencontre avec le boucher.

Que vient faire un boucher dans son nouvel emploi d’infirmière ?  Spécialiste du scalpel, comme le légendaire barbier dans les classiques westerns !  Ce serait un bénévole en cas d’urgence.  Va savoir, dirait Réjean Ducharme.

— Irma Latour, responsable du dispensaire.

— Renée-Claude Girard, enchaîne la passagère en souriant généreusement.

La directrice empoigne une valise, et le duo se dirige vers le quartier général de la santé, à une centaine de pas.

— Quel froid ! avoue la jeune infirmière, qui vient de se taper quatre heures de train.  Elle grelotte.

— Après trois hivers on ne s’en aperçoit plus, badine l’infirmière en chef, tout en dents.

Voilà le dispensaire !  Il s’agit d’une maison convertie en hôpital de fortune.  Le personnel itinérant loge tout à côté dans une roulotte plutôt cossue.  La bâtisse est renchaussée jusqu’aux fenêtres.

La patronne demeure au centre du village avec sa famille.  La jeune devra se contenter de la maison mobile.  Pas de problème, comme on dit au Lac.  Elle a grandi dans une telle maison.  Bon, la chambre est coquette.

Les valises dans un coin et un petit somme pour se remettre sur le piton.

Sa journée de travail commence en principe à huit heures.  À peine a-t-elle les paupières closes qu’un appel d’urgence la secoue.

— Allez, Blanche Girard… marmonne l’infirmière en chef, qui n’a pas quitté la roulotte pour cette première journée d’initiation.  Une Indienne vient d’entrer en contractions.  Pas moyen de la coucher.  La famille bamboche en cette avant-veille de Noël.

La responsable fulmine.

— Elle partira par le prochain train dans deux jours.  Consentante ou pas, affirme-t-elle à la nouvelle venue.

Trop tard pour retourner au lit.  Le duo déjeune dans la petite salle à café.  Le training tombe à pic.  La jeune va apprendre vite.  Depuis trop longtemps elle rêve de se retrouver dans un bled perdu.  Ses amies l’avaient trouvée téméraire de s’expatrier au bout du monde.  Mais quand on veut ramasser de l’argent en vue d’études supérieures, c’est le job idéal : logé, nourri, transport payé, avec primes d’éloignement en sus, et nulle part où dépenser.  Quel défi que de marcher dans les plates-bandes de Blanche !

On l’appelle Blanche, comme le personnage créé par Arlette Cousture dans Les filles de Caleb.

— S’il y a une suite, je demanderai une audition, blague-t-elle.

À Parent, une infirmière ne chôme pas.  Le moulin à scie, où une centaine des 500 habitants du village travaillent, fournit son lot d’éclopés.  Dans ce paradis de la chasse et de la pêche, que d’accidents de VTT !  C’est sans compter les maladies courantes…

Quoi qu’il en soit, son expérience auprès des enfants servira.  Lorsqu’il est impossible de prodiguer les soins appropriés à un malade, un avion le transfère à l’hôpital de La Tuque.  Par le même moyen, un médecin y vient une journée toutes les deux semaines.  On fait la queue devant la maison de la santé.  On a beau être loin, on profite de tout, dont un système de monitorage relié au CLSC de Trois-Rivières.  La communauté fournit sa cohorte de bénévoles.

Cette première journée file en douceur sous le signe de la grippe.  Blanche lorgne par la fenêtre — enfin dégivrée — l’ambulance stationnée juste devant.  Le moteur tourne.  L’agenda est respecté.  Un tour du village, et au volant, s’il vous plaît, dans ce véhicule de brousse.

— Tu meurs d’essayer notre hôpital roulant, n’est-ce pas ? s’enquiert Irma.

— Oui, répond sa nouvelle collègue.  Cette camionnette modifiée n’a rien de sorcier.  Son père en avait une et elle la fouettait comme un vieux cheval.

— Où va-t-on ? demande la jeune femme en s’installant derrière le volant, à l’aise comme pas une.

— On fait un tour du village.  Tout droit jusqu’au moulin !

Deux rangées de maisons qui débouchent sur une cour à bois.  On tourne.  Voilà la rue principale, où s’alignent le restaurant, l’hôtel, la station-service, le dépanneur et finalement, tout au bout, l’épicerie-boucherie.

Elle enfile l’ambulance entre deux camions tout délabrés, en pièces détachées, délestés de leur plaque minéralogique.  Étrange !  Les moteurs ronronnent.  Mais quelle sorte de…

Elle laisse « virer », comme on dit.

On jette un œil au passage à la nouvelle, qui distribue les bonjours.

— Le beau Bernard doit nous attendre avec un indispensable morceau de viande pour faire ton apprentissage.

— Bernard est le…

— Le marchand général de la place.  Il est le meilleur boucher à mille lieues à la ronde.

— Le boucher…?

— Oui, il nous faut un beau morceau de porc avec de la couenne pour que tu apprennes à faire des points de suture !

— Ah !

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

En mai dernier, il publiait un recueil de nouvelles intitulé Attendez au moins la fin de l’histoire, que plusieurs artistes québécois, dont notre chroniqueuse Virginie Tanguay, ont illustré.  C’est de cet ouvrage qu’est tirée la nouvelle ci-dessus.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Synergie texte/illustration : Jacques Girard et Virginie Tanguay…

29 octobre 2012

(Au début de 2013, l’écrivain Jacques Girard fera paraître un nouvel ouvrage, illustré par des artistes du Saguenay–Lac-Saint-Jean.  Nous profitons de l’occasion pour permettre à Jacques Girard de présenter ce recueil et permettre à Virginie Tanguay, une des illustratrices, de présenter sa démarche et quelques-unes de ses aquarelles. AG)

Jacques Girard :

« La littérature apportera la survie » Gilles Archambault, dans Le voyageur distrait.

Je ferai paraître un recueil de nouvelles en mars 2013 – si ma santé le permet.  À deux reprises, j’ai dû reporter ce moment.  Ce sixième recueil comprend une quarantaine d’histoires, sous le titre de Attendez, au moins, la fin de l’histoire.  Depuis cinq ans, j’écris, écris, corrige et soumets mes « histoires simples », comme je les appelle, à la lecture de quelques amis, dont Alain Gagnon.  Il a joué un rôle capital dans cet accouchement ardu.  De même que mon épouse, Diane.

 Mon éditeur, Pierre Gill, attend avec impatience que je passe à l’action, surtout depuis le succès remporté par notre première collaboration pour Les hot dogs aux fruits de mer en 2007.

Ce prochain recueil contiendra des illustrations.  Cinq artistes ont mis leurs talents au service du texte.  Je me dois de remercier chaudement Jérémie Giles, Ann Saint-Gelais, Virginie Tanguay, Vicky Tremblay et Benoît Brassard pour l’enthousiasme dont ils ont fait preuve pour ce projet.

Une trame réunit tous les textes : la littérature.  Les titres d’ouvrage, les auteurs, les clins d’œil littéraires, les rencontres et les références accompagnent la fiction.  Les nouvelles et récits se déroulent dans divers milieux : l’enseignement, le journalisme, l’hôtellerie, la famille et l’enfance, ce pays que l’on ne quitte jamais, selon, entre autres, Baudelaire et Jacques Poulin.

Virginie Tanguay

Née en 1976, au Lac-Saint-Jean, je peins depuis une vingtaine d’années.  Cette passion m’a été transmise par deux aquarellistes : ma mère, Jocelyne Fortin, et Jacques Hébert.

Je suis près de la nature et de tout ce qui est vivant, ainsi qu’à l’écoute de mes émotions.  L’aquarelle s’avère le médium que j’utilise (dessin au plomb à main levée).  Il me permet d’afficher ma personnalité, mes perceptions, d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique !

 Je veux transmettre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté.  Mes œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Mon objectif est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde rempli d’émotions, de vivacité et de fraîcheur !

Présentement, et ce jusqu’au 20 novembre 2012, vous pouvez visiter mon exposition Histoires au fil de l’eau à la bibliothèque Georges-Henri-Lévesque de Roberval.  J’espère que mes aquarelles vous permettront de voyager dans le temps et de redécouvrir des paysages d’époque qui embellissent notre milieu.  Je présente également des scènes contemporaines du Lac-Saint-Jean.  Quelques marines inspirées de Charlevoix ou d’ailleurs viennent compléter l’exposition.

Un texte poétique, écrit à la plume sur écorce de bouleau, accompagne chaque tableau.

Une histoire se raconte, s’écoute, se chante, se peint…  Mes tableaux vous suggèrent cette histoire.  À vous maintenant de la rêver !

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com Vous pourrez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales…

(Je vous présente cette première : Le « cook » de L’Isle-Maligne : Isidore Tremblay, homme rustique, à l’accent québécois, fier de son Lac-Saint-Jean natal.  Il était le cuisinier de l’hôtel Island House  sur l’Isle-Maligne. Les yeux brillants, comme deux bleuets bien mûrs, il vantait son paradis de pêche à la ouananiche aux touristes, surtout des Américains.  Ce personnage d’époque savait accueillir les étrangers, aussi bien que son monde à lui.  Il a laissé à sa descendance cette chaleur humaine qui caractérise à souhait les gens du Lac-Saint-Jean.  Virginie Tanguay)

Le « cook »

Randonnée au Mont Saint-Hilaire

La femme qui court

Les canots d’Obedjiwan


Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

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