La légende du tiroir, un texte de Catherine Baumer…

16 décembre 2016

La légende du tiroiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je tourne seule au milieu d’une foule bigarrée, brassée, pressée, bousculée, renversée, tourneboulée, plus de repère, où est-elle ? Où est-elle passée ? Je ne la vois plus, je ne la sens plus, pourtant, tout à l’heure encore, nous étions ensemble, attendant le moment où notre maîtresse déciderait de nous sortir de l’obscurité odorante dans laquelle nous mijotions tranquillement côte à côte.

Même lorsque nous étions accidentellement séparées par un jeté maladroit, je savais qu’elle était là, et que nos retrouvailles, imbriquées l’une dans l’autre après de plus ou moins longs séjours au soleil ou au coin du feu, seraient merveilleusement douillettes. Nous ne nous perdions jamais de vue, sauf, peut-être, la fois où un étranger nous avait confondues et associées à d’autres partenaires un peu semblables à nous. Un expert aurait su que la forme et la matière n’étaient pas tout à fait les mêmes, mais il n’y a que les imbéciles qui… Nous nous étions retrouvées sans tarder et avions continué de vieillir ensemble à côté de nos sœurs.

Bien sûr, j’étais toujours un peu inquiète quand de petites nouvelles débarquaient, toutes neuves, toutes belles, sans trous, toutes fiérotes, mais nous avions sur elles l’avantage de l’expérience, la faculté de nous adapter parfaitement, comme une seconde peau, à l’épiderme délicat de notre propriétaire.
Ne pas paniquer. Je vais attendre qu’on me sorte de là et sûrement la retrouver. Je ne veux pas penser à ces légendes entendues au coin des tiroirs où l’on parle de disparitions mystérieuses, de sœurs séparées et jamais réunies, je suis sûre que c’est pour nous faire peur, pour qu’on ne s’éloigne pas trop l’une de l’autre, mon Dieu, faites que…
Pourtant, à la sortie, je ne la vois toujours pas. Elle s’est peut-être trompée de tournée, je la retrouverai la semaine prochaine, ce n’est pas possible, je pleure toutes les larmes de mes fibres, il faut pourtant que je sèche si je veux espérer la retrouver un jour.

Elle ne reviendra pas, engloutie par je ne sais quel tour de magie appelé le mystère de la chaussette perdue.

À supposer qu’on me demande ici de parler d’anniversaire, j’en serais bien incapable, puisque ma jumelle a disparu et que je vais finir ma vie solitaire dans la corbeille des chaussettes uniques avant d’échouer à la poubelle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/  Dans le cadre de son travail, elle anime également des ateliers d’écriture pour adultes et enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Lin-Yu, un texte de Catherine Baumer…

11 avril 2016

Lin-Yualain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Samedi matin, à l’aube, Lin-Yu sort de son immeuble de la rue de l’Évangile, silhouette frêle un peu voûtée, pieds de poupées dans ses ballerines souples, chemise longue bleu marine sur un pantalon fluide, poste CD à la main.
Le quartier s’éveille, vieilles femmes se dirigeant vers le marché de l’Olive, leur caddie derrière elles, lève-tôt prenant un café en terrasse. Plus tard ce sera l’heure des blancs, ceux qui emmènent leurs enfants aux bébés nageurs ou à la bibliothèque, ceux qui font leur footing, ceux qui avant ou après le marché prendront un verre au bar de la piscine, ceux qui viendront faire la queue chez le traiteur asiatique pour lequel elle travaille quelques heures par semaine.
Chaque matin, qu’il vente ou qu’il neige, Lin-Yu vient faire son tai-chi, la plupart du temps seule, sous la rotonde du square Paul Robin, à côté de la piscine. Sauf le samedi. Ce jour-là elle a rendez-vous avec ses copines, celles qui vivent ou travaillent ailleurs dans Paris. Elles font leur tai-chi dans le square Rachmaninov, en musique.
Une musique qui leur rappelle le pays, leur jeunesse, les parents souvent laissés là-bas et jamais revus. Il paraît que la Chine a beaucoup changé. Elle ne reconnait pas celle qu’elle voit à la télé, une Chine où on respire plus tellement l’air y est pollué. À l’époque c’était sous le joug communiste qu’on s’asphyxiait. Elle se souvient des cours de gym collectifs à l’école le matin, avant la salutation au drapeau.
Elle s’assied sur un banc en attendant ses amies. On la distingue à peine, vêtue de couleurs sombres, sauf ses pieds, petits poissons gainés de rouge. Soudain un long et bruyant crachat sort de son corps menu, qu’elle expulse par terre, juste à côté du banc, attirant l’attention d’une femme qui passe par là.
Elle ne comprend pas trop pourquoi cela lui attire ces regards au mieux étonnés, au pire réprobateurs. Elle a pourtant arrêté de chiquer depuis longtemps à cause de ses dents qui devenaient jaunes, mais cracher et roter c’est le corps, c’est naturel.
Ses petites filles ont beau lui dire que ça ne se fait pas, ici, elle ne veut pas en démordre. Ce n’est pas à son âge qu’elle va changer.

Elle a l’impression qu’elle leur fait honte, à elles qui sont nées ici et parlent sans cet accent dont elle n’a jamais pu se départir. Elles ne veulent pas faire de tai-chi avec elle, ça ne les intéresse pas. Mais elles travaillent bien à l’école et lui ont offert un livre de Chen Jiang Hong, Mao et moi.
Les dessins forts et délicats exécutés à la plume lui ont fait monter les larmes aux yeux tellement ils l’ont ramenée au pays. Elle voudrait bien rencontrer cet homme. Les petites lui ont dit qu’il viendrait bientôt à la bibliothèque, mais elle n’aime pas y aller, elle a trop honte de son mauvais français. Elles ont promis de lui faire dédicacer son livre.
Elle entend ses amies arriver, un peu en retard, c’est loin le treizième arrondissement. Elle préférerait vivre là-bas, mais c’est ici qu’elle travaille, que vit sa famille, et elle ne veut pas lâcher son studio si difficilement obtenu par sa fille. Et puis elle a ses habitudes.
Elle se lève, salue ses amies, met en route le lecteur de CD, la musique s’élève et leurs corps se mettent en mouvement avec grâce.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le gilet, une nouvelle de Catherine Baumer…

26 février 2015

 Le gilet

 Mardi, 7 h 45, comme tous les jours Agathe passe le portique, salue le gardien, pointechat qui louche maykan alain gagnon francophonie et prend l’ascenseur, troisième étage, service des contentieux.  Elle va à son vestiaire, ouvre la porte métallique, retire son manteau et le dépose soigneusement sur un cintre.  Elle récupère une bouteille d’eau, un gilet, son sac, et se dirige vers le plateau encore désert à cette heure matinale.

Elle dépose la bouteille et le sac sur le bureau, le gilet sur le dossier de sa chaise, ouvre le tiroir de son caisson mobile, en sort stylos et agrafeuse marqués à son nom, allume son ordinateur en maugréant « Il va encore mettre un quart d’heure à démarrer, même aujourd’hui ».  Elle met de l’eau à chauffer dans la bouilloire électrique et prépare un sucre et un sachet de thé dans la tasse fleurie prise dans son tiroir.

Des collègues plus ou moins réveillés commencent à arriver et la saluent en passant, certains s’approchent et tentent d’échanger quelques mots avec elle « Alors Agathe, c’est le grand jour ? ».  Elle esquive, préférant parler des ordinateurs trop lents et de la femme de ménage qui a encore déplacé ses affaires sur le bureau, dix ans qu’elle lui laisse des mots rageurs sur un post-it à celle-là, rien n’y fait.  Quarante ans qu’elle bosse dans ce service poussiéreux sans n’avoir jamais songé à en changer.  Un peu comme une seconde famille, voire sa seule famille.  Elle s’interroge : comment affronter les jours à venir ?

9 h 30, Coralie arrive précipitamment et après un bref salut se plonge dans son travail.  Elle se demande si elle va pouvoir supporter Agathe une journée de plus et pense qu’elle a bien fait d’arriver en retard, même si l’autre garce de chef de service va sûrement lui balancer une réflexion.  Au moins cela lui a évité d’entendre l’autre râler après les ordinateurs trop lents et la femme de ménage.  Elle la guette du coin de l’œil, ça y est, c’est l’heure du gilet.  Trois ans qu’elle le subit tous les jours ouvrés, ce truc infâme, informe, bleu et blanc, bouloché et tout poché aux coudes.

Agathe se lève pour laver sa tasse, Coralie en profite pour lever la tête.  Elle ose à peine la regarder de peur qu’elle ne lui parle.  Personne n’a jamais voulu prendre la place de Coralie, juste en face d’elle, et supporter ses manies de vieille fille.  Elle se la coltine depuis trois ans, la vieille, avec sa voix nasillarde et ses histoires de chats, de neveux, de cantine et de météo.  Elle se donne du courage : il n’y en a plus pour longtemps.

La journée se déroule presque comme les autres.  À 11 h 30 pile, Agathe va déjeuner, à l’ouverture de la cantine.  À 12 h 15, quand elle remonte, Coralie s’en va et prolonge sa pause.  Croiser l’autre le moins possible.  Le reste du temps, elle feint d’être absorbée par le travail, relance des clients pour la forme, va prendre un café.  Agathe boit du thé et expédie les affaires courantes.  À 15 h 30 elle cesse de travailler et commence à vider son caisson dans un carton, sans rien dire à personne.  Coralie se sent vaguement mal à l’aise, elle se demande s’ils n’auraient pas dû organiser un pot, offrir un cadeau, mais les autres n’ont rien proposé.  Elle devrait peut-être l’aider.

16 h 30, Agathe va rendre son badge au secrétariat, retire son gilet, le pose sur le dossier, et enfile son manteau.  Quelques collègues viennent la saluer.  Coralie se sent obligée de lui dire quelques mots maladroits et convenus.  C’est à ce moment-là qu’Agathe verse quelques larmes.  Coralie, gênée, émue, lui serre brièvement l’épaule.

La vieille se reprend vite, attrape son sac et passe la porte pour la dernière fois.  Sa carrière est finie.  Et sa vie ?  Le gilet pend sur la chaise, ultime témoin d’une défaite.

(Ce texte de Catherine Baumer a remporté le troisième prix ex æquo au concours 2014 du Chat Qui Louche.  Félicitations à la récipiendaire !)

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Malouine, une nouvelle de Catherine Baumer…

14 février 2013

 Malouine

De mes transports amoureux dans cette ville de caractère il ne restait rien, aucune histoire à confier à qui que ce soit.  Raconter quoi ?  Que mon âme sœur était restée là-bas, figée à tout jamais dans mes songes et dans ma mémoire comme une icône, une sirène, une déesse ?  Mes voyages m’avaient mené ailleurs, loin, très loin de Saint-Malo dont les remparts sévères montaient toujours la garde.  Mon cœur avait vagabondé, s’était égaré dans de multiples aventures sans lendemain, dans un mariage raté, un divorce réussi, un enfant à l’autre bout de la France qui n’a jamais visité la Bretagne.

Trente ans après, j’étais de retour pour régler la succession de ma tante qui ne laissait aucun héritier à part moi.  Elle m’était apparue au détour d’un angle, puis d’un autre, et sur ce canon, dans cette tourelle, aux pieds des statues de Jacques Cartier et de Robert Surcouf.  Et son ombre dansait encore sur la chaussée du Sillon et dans la rue de la Soif, où je m’étais enivré de ses baisers.  Le tombeau de Chateaubriand me narguait encore de l’île du Grand Bé, où nous nous étions laissés surprendre par la marée et sur laquelle nous avions fait l’amour pour la première fois.  Mémoires d’outre-vie.    Comme je l’avais aimée…  Course folle pour tenter de la rattraper, la toucher, l’embrasser.

J’avais 18 ans, je venais de Paris, et le moins qu’on puisse dire c’est que mon penchant pour elle et pour cette ville que je trouvais froide et venteuse n’avait pas été spontané.  Nous habitions chez ma tante,  Malouine acariâtre, détestant les Anglais qui baguenaudaient sur les remparts, qui arrivaient ici comme en terrain conquis dans des ferrys ventrus.  Elle préférait crever plutôt que de leur vendre sa maison, disait-elle.  Ma petite Anglaise était arrivée sur l’un d’entre eux, avec ses parents, et ma tante, à son corps défendant, leur avait loué une chambre.  Ce n’était que pour un mois, disait-elle ; elle ne leur avait pas fait de cadeau et tirait une certaine fierté à l’idée d’arnaquer des Roast-beefs.

Sandy était froide, terriblement anglaise, et parlait un français maladroit que je ne comprenais pas.  Je la trouvais coincée, godiche, mal habillée, mais je m’ennuyais tellement qu’il me parut bientôt naturel d’arpenter les remparts en sa compagnie et celle des goélands criards.  Elle me parlait de musique, de Manchester, des matchs de foot, des maisons de brique rouge et du brouillard.  Je lui racontais en anglais mon ennui en banlieue, mon projet de devenir musicien et de vivre à Paris.  Je lui jouais de la guitare, nous chantions ensemble les chansons des Beatles, et peu à peu je me mis à l’aimer comme on aime à 18 ans, sans trop savoir pourquoi, poussé par le désir et l’ennui.  Quand la fin des vacances arriva, j’étais amoureux d’elle.  Je lui promis de la faire venir à Paris quand j’y aurais mon studio.  Elle me laissa une adresse, nous nous écrivîmes pendant un an, elle partit étudier à Londres…  Je l’oubliai, laissant son souvenir enfoui dans un coin de ma mémoire, avec mes rêves de carrière dans la musique.

Jusqu’à ce jour où son souvenir me revint au détour d’un passage, dans cette ville.  Seul héritier, je décidai de garder la maison de ma tante pour les vacances, d’y faire venir mon fils pour lui faire découvrir la Bretagne, d’acheter un bateau et de partir à la découverte de Jersey et de Guernesey.  Je n’avais jamais abandonné le rêve de me remettre à la guitare et d’écrire une chanson pour cette petite sirène immobile…

Notice biographique

Catherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Une nouvelle de Catherine Baumer…

2 janvier 2013

Le secret de Marie

 C’est le discours qui avait tout déclenché.  C’était un soir de vernissage, le vernissage de Marie qui exposait ses toiles pour la toute première fois.  Elle était folle de joie et d’excitation en même temps que le trac montait.

Elle vivait en semi-recluse dans le Luberon depuis bientôt dix ans, dans un vieux mas isolé où était installé son atelier.  Elle avait choisi cette région pour sa tranquillité, ses paysages et son extraordinaire lumière.  Elle ne voyait pas grand monde, et l’idée d’être confrontée d’un seul coup aux regards des autres, d’exposer ses toiles et son âme en public lui donnait la nausée.

Marie avait pourtant tout préparé, tout bordé avec son agent.  Il lui avait écrit un discours qu’il avait répété avec elle et elle le connaissait par cœur.  Ses toiles étaient exposées dans une galerie de Gordes et tous les artistes des environs seraient présents, ainsi que la presse, ses rares amis, et sa famille.

Et Benoît.  Benoît était photographe, il était venu faire des photos des toiles de Marie pour le dossier de presse, ainsi que quelques portraits de l’artiste.  Leur liaison avait commencé après un premier dîner, et Marie avait dérogé à la règle qu’elle s’était fixée depuis toujours : pas plus d’une nuit, et jamais chez elle.  Il avait passé plus d’une semaine au mas avant de repartir pour Paris.  Ce soir il serait là et cela lui donnait encore plus le trac, pourvu qu’elle ne se ridiculise pas, qu’elle ne bafouille pas, ce discours elle l’avait tellement répété qu’elle aurait pu le réciter en dormant.  Il était 19 h 30, les premiers invités arrivaient.  Marie les observait et commençait à se détendre en découvrant leurs réactions face à ses toiles.  Benoît fit une entrée discrète et lui fit un clin d’œil de connivence.  L’heure du discours approchait.  L’agent de Marie surgit derrière elle et lui glissa un papier dans la main : « Tiens, Marie.  Désolé, mais j’ai retouché le discours au dernier moment.  Il y a des sponsors qu’on avait oublié de citer et qui sont là.  Tu dois absolument les remercier à la fin. » Marie saisit le papier d’une main tremblante, monta sur l’estrade comme un automate, une sueur froide coulait le long de son épine dorsale.  Elle regarda le feuillet fixement, tentant désespérément de déchiffrer les lignes qui dansaient devant ses yeux.  Relevant la tête elle vit comme dans un brouillard les visages interrogateurs levés vers elle.  Prise de vertige, elle lâcha la feuille avant de s’écrouler sous les regards effarés du public.  Tout le monde mit ce malaise sur le compte du trac.

Personne ne devina que Marie ne savait pas lire.

Notice biographique

Catherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Une nouvelle de Catherine Baumer…

18 septembre 2012

Cougar blues…

L’odeur de citronnelle qui imprègne la moustiquaire me prend à la gorge. Il fait trop chaud dans cette chambre. Moite.  Étouffant. Qu’est ce que je suis venue faire dans cette galère ? J’aperçois à l’autre bout de la pièce une araignée grosse comme le poing. J’arrête de respirer, le temps qu’elle ressorte en se faufilant sous la porte. Elles font toutes ça, je ne sais pas pourquoi. Tant mieux. Je ne suis pas sûre qu’une moustiquaire suffise à arrêter ces monstres et il faut bien que je bouge de temps en temps pour aller aux toilettes et dans la salle de bain. Jamais pieds nus. On ne sait pas trop sur quoi on peut marcher. Il paraît même qu’il y a des scorpions. Toujours vérifier ses chaussures avant de les enfiler. Et des serpents, aussi, qui remontent le long des canalisations. Je n’en ai pas encore vu et je ne sais même pas si c’est vrai, mais rien que l’idée me glace le sang. Je hais cet endroit. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté ce voyage au Kenya. Je déteste la chaleur et les bestioles, surtout. Allergique à tout, en plus. Puis ces safaris-photos c’est pour les péquenots, les beaufs, les cadres en mal d’exotisme. Même si j’avoue qu’approcher des lions me fascinait, j’ai toujours eu beaucoup moins peur des grosses bêtes que des petites. Un lion, tu peux lui parler, au moins. Puis s’il a bouffé, il ne te regarde même pas. Une araignée, un scorpion, c’est sournois, insidieux, ça se glisse dans tes vêtements, ça te parcourt le corps pendant ton sommeil, ça te mord. Les moustiques te pompent le sang, et ici ils sont énormes et te laissent des cloques grosses comme des placards. Beurk.

Je suis venue parce qu’il me l’a demandé, c’est aussi simple que ça. J’ai tout plaqué, mon mari, mes enfants, pour aller le retrouver. J’ai dit que j’avais besoin de changer d’air et que je partais faire un safari au Kenya. Ce qui techniquement était vrai, puisque Mathias est guide de safaris là bas.  Je l’ai rencontré à mon club de gym, trente ans, frimeur, tout ce que je déteste. Beau comme un dieu, aussi.

Putain ! Mais qu’est qui m’a pris de venir ! Pour commencer, il n’était pas comme prévu à l’aéroport de Nairobi pour m’accueillir, le beau Mathias. Il m’a juste envoyé un SMS pour me dire qu’il avait un empêchement, qu’il  était désolé et que le mieux était que je prenne un taxi et que je m’installe dans le lodge d’un village où il viendrait me chercher.  J’ai failli reprendre le premier vol pour Paris.  Mais j’aurais dit quoi à mon mari ? Puis je n’étais pas venue jusqu’ici pour rien, quand même ! J’ai regardé les étoiles, respiré un grand coup et je suis montée dans un taxi. On a roulé longtemps, d’abord sur des routes, puis sur des pistes. Le chauffeur ne m’a pas dit un mot, sauf pour me réclamer le prix de la course.

L’hôtel semblait correct, à première vue, le genre de palace pour touristes en fin de safari. J’étais la seule pensionnaire, mais Mathias devait arriver le lendemain soir avec son groupe. J’ai trouvé que le personnel me dévisageait avec un drôle d’air, une femme seule, ils ne devaient pas être habitués. J’ai décidé de dîner dans ma chambre, me rassurant en me disant que demain Mathias serait là. Je me suis couchée après avoir fermé la porte à double tour et bloqué une chaise devant, au cas où. J’ai ensuite installé la moustiquaire tant bien que mal et vidé la moitié de ma bouteille d’essence de citronnelle dessus.

Le lendemain soir Mathias n’était toujours pas arrivé. J’écoutais John Lennon en boucle sur mon portable pour me calmer les nerfs et ne plus entendre le bruit du vent qui s’était levé à l’extérieur. Les communications devenaient de plus en plus difficiles, jusqu’à cesser totalement au fur et à mesure que la tempête se déchaînait dehors.

Cela fait trois jours que ça dure et que je suis coupée du monde extérieur. Nous ne sommes que quatre dans l’hôtel, moi, le directeur, le réceptionniste et un serveur.  Ils m’apportent un plateau dans ma chambre matin, midi et soir, et me parlent à peine. Je reste cloîtrée,  repliée sur mon lit, sous la moustiquaire, à attendre que ça s’arrête et à me maudire d’être venue ici.  Je vais finir ma boîte de calmants et m’endormir en priant pour qu’à mon réveil ce cauchemar soit terminé. J’ai chaud, la tête me tourne, pas d’air…Une araignée se glisse sous la moustiquaire… Sortir d’ici… La fenêtre… J’étouffe… La fenêtre…

Bulletin d’alerte. Suite à la tempête qui a frappé Nairobi et ses environs on a retrouvé une femme blonde de type caucasien, âgée d’environ cinquante ans, errant dans la savane, pieds nus, juste vêtue d’un paréo, ne se souvenant plus de son nom ni des raisons de sa présence sur les lieux, articulant de temps en temps un prénom ressemblant à Mathieu ou Mathias. On l’a admise à l’hôpital de Nairobi pour des examens qui ne révèlent aucune blessure grave malgré un état de déshydratation avancé, de multiples plaies aux pieds et des piqûres d’insectes sur tout le corps.

Toute personne susceptible de nous fournir des informations au sujet de cette femme est priée de  contacter les autorités au numéro indiqué ci-dessous.

Catherine Baumer

Notice biographique

Catherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre bloguehttp://catiminiplume.wordpress.com/ Elle anime également de temps en temps des ateliers d’écriture pour enfants.


Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :