Pascale Navarro critique Le ruban de la Louve d’Alain Gagnon…

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Le ruban de la Louve

Arts et Spectacles Vol: 14 NO: 41 12 octobre 2000 44

Livres

Le Ruban de la louve
d’Alain Gagnon
Navarro, Pascale

Cet écrivain, à l’œuvre depuis les années 70, est un excellent conteur. À preuve, ce vingt-deuxième ouvrage, recueil de récits, de « fantasmagories voluptueuses et froides », selon la présentation de l’auteur.

Impliqué dans la reconnaissance de la littérature provenant des régions, Alain Gagnon, président-fondateur de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie, situe ses histoires dans la campagne, dans les villes et les villages, et dans la nature sauvage, comme elle sait l’être loin des grands centres, et comme l’est aussi celle de l’humain, quand il sort de ses gonds.

Au contact de coups durs, d’épreuves difficiles, les personnages de ces fantasmagories (que Gagnon, dans son texte d’introduction, nous invite à « chevaucher ») découvrent tous ce gouffre, leur imaginaire, venu à la rescousse pour leur épargner la souffrance. Est-ce la présence étouffante de la religion qui a laissé dans l’imaginaire québécois cette sensibilité à la croyance? Ou simplement le plaisir du frisson et du mystère? Toujours est-il que les légendes ont la couenne dure, et que, même avec les années, elles durent toujours. Elles sont la trame, discrète mais prégnante, de ces sept nouvelles.

Entre la Louve et la Calouna, deux rivières qui se rejoignent, tour à tour tumultueuses et calmes, bien sûr, vivent des hommes et des femmes. Charley Chaw-Chaw (qui donne son titre au récit), un marginal, vit, lui, sur la terre de son patron et ami Brice Lalande, un riche entrepreneur (que l’on verra dans une autre nouvelle, petit enfant, touchant). « Même quand les Lalande offraient des garden parties pour la haute, Charley montait, se faufilait jusqu’au bar et buffet, entre les smokings et les robes à falbalas. Il s’empiffrait de petits fours et buvait d’un trait ces coupes de vin qu’il jugeait minuscules et qu’il avait dédaigneusement surnommées des ‘dés à coudre’. » Mais un beau soir, Charley entend des voix, et a la berlue. « La mélopée se précise. Sa source se rapproche. Les syllabes d’une langue inconnue se détachent clairement. Chaw-Chaw est de plus en plus troublé. »

Il faut voir combien son ami Brice sera peiné de constater le triste (mais étonnant!) destin de son vieux copain.

Ailleurs dans le recueil, c’est une tempête de neige qui finit en catastrophe. Dans Naufrageurs pour l’éternité, le narrateur se retrouve coincé dans une auberge maudite, au bord d’un lac. « Aucune navigation sérieuse ne parcourait ce lac: des embarcations de touristes et de pêcheurs locaux au printemps et, en saison estivale, les remorqueurs de pitoune de la Price Bros. Ni phares, ni bourgots, ni criards. Perplexe, je scrutais l’obscurité lorsque des voiles rectangulaires, qu’éclairaient des fanaux, se dessinèrent contre la nuit. Une coque de bois, gigantesque, ouvrait les vagues et fonçait vers la rive – vers les phares de l’auto. » L’automobiliste aura des surprises, lui qui croyait les vieilles légendes enterrées…

Le livre de Gagnon est peuplé de ces gens ordinaires, à qui il arrive des aventures hors du commun. Des amours contrariées (Naz et Rosebud), un sabotage commis par une infirmière allemande (Amour et guerre le long de la Calouna), une jeune fille trouvée morte dans une rivière (Le Ruban de la louve): l’adversité règne dans l’univers d’Alain Gagnon. Et quoi de mieux qu’une nature animée, vivante, vibrante, pour venir épouvanter les mortels?

Si les monstres et créatures des contes fantastiques peuplent les pages du recueil, l’auteur n’insiste jamais sur le folklore; certains éléments, une noirceur, un climat de tension, quelques allusions, mais jamais rien d’appuyé ne vient alourdir le style de Gagnon. Une belle réussite, et un auteur à découvrir, si ce n’est déjà fait. ÉÉd. Lanctôt, 2000, 169 p.

© 2000 Voir. Tous droits réservés.

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