Élite, éternité et désespoir des chats…, par Jean-Pierre Vidal…

14 février 2016

Apophtegmesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

131. — Le seul domaine de l’activité humaine où le mot « élite » ne soit pas péjoratif, de nos jours, c’est cette grande dérision du corps et de l’économie que l’on appelle le sport professionnel.

132. — Le monde se divise en deux : ceux qui croient que la réalité est indépassable et ceux qui pensent qu’elle est inatteignable.

133. — L’éternité, au fond, c’est très surfait. Regardez Dieu : pour tromper son ennui, il a fallu qu’il crée le monde ! Le résultat s’en est ressenti.

134. — La télé est un énorme tube digestif qui avale tout, grâce à ses énormes moyens financiers et à ses innombrables recherchistes, sans parler des délateurs ordinaires de faits divers qui désormais l’alimentent à l’envi. Et ce qu’elle ingère, elle le dégorge en merde.

135. — Les petites filles promènent parfois d’un air important des seins trop vieux pour elles.

136. — L’enseignement aujourd’hui : gérer le rudimentaire, enseigner l’insignifiant, évaluer l’accessoire.

137. — On donne hypocritement une dignité démesurée à l’argent, au nom de ceux qui n’en ont pas, pour mieux cacher, par envie ou soumission adoratrice, ceux qui en ont trop. De la même façon, on fustige ceux qui ont quelque culture, même s’ils ne l’étalent pas, au nom de ceux qui n’en ont aucune pour mieux cacher le lugubre fric qu’engrangent les fourgueurs d’inculture qui possèdent, entre autres choses, les médias.

138. — Un écrivain devrait être, dans la langue, et jusqu’à la douleur, heureux comme un poisson dans l’on. Combien, de nos jours, n’y trempent qu’un doigt frileux ! Combien d’autres, encore, se noient dans un verre de jememoi.

139. — L’homme est transitoire, sans doute, cela console. Mais sa connerie semble décidément bien près d’être éternelle.

140. — On a présenté aux Québécois des personnages grotesques, dans un contexte ironique, et dans le but manifeste d’en faire la satire. Mais voilà, ces personnages ont plu au point que, tout en en riant encore (jusqu’à quand ?), tout le monde s’est mis à les imiter et bientôt à se comporter naturellement comme ces caricatures, les animateurs de lignes ouvertes en premier, puis les gens de télévision, et enfin les hommes politiques. Et l’humour est désormais mort au pays du grotesque.

141. — Quand bien même il parviendrait, dans son imbécillité croissante, à détruire sa planète, l’homme n’aura jamais été qu’une estafilade évanescente à la surface des choses.

142. — À vingt ans, une manie est un charme, à quarante un agacement, à soixante un ridicule. Après, on ne la voit même plus.

143. — Dieu n’est rien que la question devenue trop tôt réponse. Il n’y a donc pas de faux dieux, il n’y a que la fausseté mortifère de Dieu, ce leurre pour vieillard rendu au bout de ses étonnements et perclus de refus.

144. — Peut-être que deux têtes valent mieux qu’une mais vingt -mille certainement pas. Plus il y a de monde, moins ça pense. Ça ne fait que grouiller.

145. — Penser que tout ce qui me dépasse mène à Dieu, c’est encore une façon de m’instaurer au centre de l’univers.

146. — Qui n’a jamais eu mal aux dents ne sait pas ce que c’est que l’obstination des choses et l’indiscipline des corps.

147. — Le métissage des cultures n’est qu’un slogan popmédiatique ou un vœu pieux d’intellectuel qui se donne bonne conscience. En fait, les cultures vers lesquelles, toujours au bord de la condescendance, l’intello antiraciste ou l’animateur radiophonique se penchent sont des cultures qui, parce qu’elles sont menacées chez elles et plus encore dans leurs terres d’exil, se barricadent au point qu’aucun métissage jamais ne saurait les ouvrir.

148. — Les enfants, tous les enfants, sont aussi méchants qu’ils sont bons. Mais comme leur méchanceté est aussi naïve que leur bonté, nous la considérons avec une tolérance attendrie. Mais donnez à un enfant la puissance qu’il n’a pas, et vous avez un terroriste. Et un terroriste qui n’a même pas besoin d’une cause.

149. — J’essaie, toujours, d’être à la hauteur de la franchise de mes colères.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec150. — Les chats sont des sages sereinement désespérés : c’est pour oublier la vie de la façon la plus élégante possible qu’ils dorment tant, le jour aussi, le jour surtout. C’est aussi que leurs rêves ont sans doute des couleurs bien séduisantes : celles de la liberté retrouvée, loin des humains qui, croyant être leurs maîtres, sont en fait leurs parasites.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Conformisme, médias et arts, par Jean-Pierre Vidal…

5 février 2016

Apophtegmes…

111. — Le conformisme est une forme de mort dans laquelle nous trouvons, paradoxalement, tous nos émoischat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec d’être. Et de plus en plus. Car rien n’est pire, maintenant, pour nous, qu’une parole seule qui claque, nue et injustifiée. Pour qui vous prenez-vous ? demande l’imbécile médiatique de service à celui ou celle qui ose la risquer. Pour une voix.

112. — Quand tous les possibles de l’art ne dépendent plus que des capacités de la machine ou de la patience et de l’ouverture d’esprit du public, l’éthique, sans laquelle cet art n’est que cosmétique, disparaît dans l’euphorie enfantine d’un fonctionnement trop aisé.

113. — L’amertume ? Un ciel couvert qui ne s’entrouvre que sur un souvenir maussade.

114. — On lutte toute sa vie, surtout contre soi-même, contre sa timidité, sa lâcheté, pour être soi-même (est-ce le même que celui contre qui on lutte ?), pour être naturel en toutes circonstances, et quand on y parvient enfin, quand on jouit de l’aisance désormais de sa propre présence au monde, on est mort.

115. — L’Europe a la passion de la distinction, l’Amérique, celle de l’ordinaire, malgré les superlatifs qui lui collent au discours. Le cauchemar de l’une est le snobisme, celui de l’autre la vulgarité. Mais cela n’exclut pas, bien entendu, les Américains hypersnob et les Européens d’une vulgarité absolue.

116. — Toute élégance se ramène à une question de rythme. Rythme de port et de pose, rythme tendu, rythme tenu, tonus et danse.

117. — L’hédonisme simplet qui court les rues et les ondes a laissé le grand corps social à l’abandon, livré à des minoritaires de toutes obédiences, mais plus encore à deux catégories de gloutons, l’homme d’affaires et le politicien qui, tous deux, par les temps qui courent, finiront par avoir de plus en plus de liens avec le pouvoir mafieux mondial en train de se mettre en place. Si même ils n’en deviennent pas l’émanation pure et simple. Car l’appétit vient en mangeant l’autre et rien ne se bouffe mieux que le corps social massifié.

118. — Comme nous avons sacralisé le bien-être individuel, nos religions ne sont plus que des commodités : sectes fumeuses, métaphysiques aérobies, rites gymniques, morales cosmétiques. Notre âme elle-même est une lotion à l’odeur vaguement écœurante. Et notre pensée une masturbation machinale et flasque.

119. — Mon orgueil aura été d’être assez cher pour pouvoir parfois être gratuit. C’est le plaisir des bénévoles quand ils ne sont pas des assistés sociaux déguisés ou forcés.

120. — La vulgarité n’est affaire ni de langue parlée, ni de culture, ni même de classe sociale, c’est une question de vue : quiconque ne voit pas plus loin que le bout de sa bedaine appartient à la confrérie sans cesse grandissante du vulgaire et de l’épais, même s’il manie l’imparfait du subjonctif comme un jésuite du XVIIe siècle.

121. — Peut-être divorce-t-on à un âge avancé, après toute une vie passée avec la même personne, comme cela arrive parfois, parce que, brusquement, l’autre a pris le visage de votre mort et que c’est son propre cadavre que l’on voit, glacé d’horreur, dans ses yeux innocents.

122. — Le malheur rend laid, le bonheur rend bête. Et l’indifférence rend invisible.

123. — La clé du bonheur de l’humanité est toujours enfouie, par définition, dans un livre perdu d’une bibliothèque détruite : c’est ainsi que s’équilibre un peu le fameux débat sur la valeur comparée du plus grand des livres et de la plus insignifiante des vies humaines. Il est vrai qu’on pourra toujours rétorquer que cette clé du bonheur de l’humanité tout entière se trouvait peut-être en germe dans la tête de cet enfant qui passait justement devant la bibliothèque de Dresde quand les bombes alliées l’anéantirent.

124. — Dans nos sociétés démocratiques, les riches entretiennent encore parfois des maîtresses et les pauvres toujours des illusions.

125. — Je n’aime les tripes ni au propre ni au figuré que d’ailleurs leur étalement éventré nie. Peut-être ma réticence à l’endroit de la psychanalyse vient-elle de ce dégoût.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec126. — Les hommes ne disent jamais tout à fait la vérité qui les concerne, par calcul ou par amitié, pour ne pas blesser ou pour ne rien risquer. La vérité est ainsi l’envers du social.

127. — L’école et les médias ânonnent et bêtifient. La famille ? Elle n’est plus qu’un tube cathodique. Où diable voulez-vous qu’on apprenne l’humain ?

128. — L’œuvre d’art, cet accident concerté, est une évidence imprévisible et imparable.

129. — La simplicité est une vertu quand elle est un élagage, pas quand elle est le nom poli de l’indigence.

130. — La jeunesse n’est jamais ridicule ; c’est toujours un regard rétrospectif qui la juge telle. Et c’est un regard de vieux. Mais vient toujours une autre génération qui, contre ses pères, coule sa propre jeunesse dans les oripeaux d’une jeunesse évanouie. La jeunesse est ainsi un phénix dont les plumes — et les plumes seules — se transmettent d’une génération à une autre.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Poésie, lois et Socrate…, par Alain Gagnon…

1 septembre 2015

Actuelles et inactuelles…
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La poésie affirme, montre ; elle ne démontre pas, ni ne prêche.  Elle ne s’explique pas – ne se justifie pas.  D’autres formes existent pour ces discours nécessaires.

Les poètes chantent, et c’est leur force.

*

L’authenticité – qui est respect de soi – exige force et volonté.  Ces vertus s’apprennent beaucoup par l’admiration.  La littérature d’Homère offrait, entre autres, Ulysse comme modèle.  À quels modèles ont droit les jeunes du Québec ?

*

L’art comporte son côté yin et son côté yang.  Une partie surtout passive – qui reçoit le travail d’un autre ; et une partie active – qui l’a créé.

Le spectateur accueille la dramaturgie ou la fiction écrite tout en la réinterprétant.  Celui qui a choisi la forme est le créateur.  Il a choisi celle qu’il croyait convenir à son propos ou à son talent.  Les spectateurs, lecteurs, auditeurs choisissent aussi leurs formes.  En préférant un mode d’expression à un autre, un auteur à un autre, le roman à la nouvelle, etc.

Chacun trouve la forme qui lui sied.  Pour créer ou recevoir.

*

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecRelecture de l’ouvrage de Diogène Laërce sur la vie de philosophes antiques.  Il rapporte cette parole de Solon, législateur d’Athènes et l’un des Sept Sages :  « Les lois ressemblent à des toiles d’araignées :  si un insecte faible y tombe, il est enveloppé ; un plus fort les brise et s’échappe. »

Peut-on trouver plus actuel ?  Les techniques se démodent, mais les jugements sur les comportements humains et les faits sociaux modifient leur vocabulaire, mais ne se démodent pas.

Toujours chez Diogène, cette citation d’un philosophe sur le langage :        « Myson disait que ce n’est pas dans les mots qu’il faut chercher l’intelligence des choses, mais dans les choses celle des mots, parce que les mots sont subordonnés aux choses, et non les choses, aux mots. »

Et cette autre citation sur Socrate, qui engendre des réflexions pour une vie sur l’art :  « Socrate s’étonnait de ce que les statuaires fissent tous leurs efforts pour façonner la pierre à l’image de la nature, et se donnassent si peu de peine pour ne pas ressembler eux-mêmes à la pierre. »

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecdu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Silences, une nouvelle de Dominique Blondeau…

15 avril 2015

 Silences 

              J’avais seize ans quand mon père me présenta Casimir Modovski. Lui en avait vingt-quatre. Pianiste d’originechat qui louche maykan alain gagnon francophonie polonaise, et déjà célèbre, un sourire triste sur les lèvres, dans ses yeux ronds et brillants. À l’énoncé de son prénom, je faillis pouffer. Casimir ! Casimir ! Comment pouvait-on… Le visage sévère de mon père mit fin à mon accès de moquerie.

            Depuis la mort de ma mère — j’étais une petite fille —, je devais à mon père des années insouciantes, le bleu et le rose de mon enfance, le vert et le mauve de mon adolescence. Pétri de souvenirs amoureux, il se laissait aller à de légitimes nostalgies. Ma ressemblance avec ma mère lui causait mille maux, mille joies. Je l’ai vu m’observer avec amour, aussi avec amertume.

            J’aimais l’été, les robes floues, les gens, les surprises. Mes cheveux roux se libéraient des plus jolis peignes. Mes yeux pers s’emplissaient de ferveur, d’émerveillement. Mes joues et mon nez tachetés d’éphélides surprenaient davantage mon père qui, fataliste, devait se réjouir ou s’indigner d’une pareille affinité.

            Ce jour-là, je fus happée par la sévérité de son visage, qui m’empêcha d’éclater de rire. Après que Casimir Modovski nous eut quittés, il me reprocha mon attitude insouciante, la désinvolture de mon adolescence. Puis, il s’accusa de m’avoir éduquée d’une manière trop faible… Pauvre papa, il m’aimait tellement ! Qu’aurait-il pu faire contre mon énergie bouillonnante, la vitalité que j’avais héritées de ma mère ?

            Filles et garçons de mon âge m’admiraient ou me rejetaient, m’adoraient ou me détestaient. Je les tolérais sans les comprendre vraiment, pas plus que je suivais le raisonnement de mon père lorsqu’il m’invectivait. Je me jetais à son cou. Il résistait un peu et concluait : « Tu sens bon le muguet ! » Signe de paix. J’étais à nouveau le portrait de mère qu’il chérissait à travers ma jeune vie.

            Casimir Modovski allait modifier notre houleuse affection. Mon père s’éprit de son intelligence, de sa modestie. Il s’éblouit de sa vocation musicale, de son érudition. Moi, je m’épris de son prénom. Chaque fois qu’il nous rendait visite, je le clamais sur tous les tons. Je distrayais Casimir, j’irritais mon père. Il le prévint que j’étais une jeune fille tyrannique dont il se lasserait. Coquets, mes yeux se repliaient vers le regard de Casimir, ils y décelaient de l’indulgence, de la bonté. Je me demandais pourquoi mon père ne s’était pas séparé de ma mère, le jeune homme devant se lasser de mes humeurs fantaisistes ? En fait, ma mère et moi, nous étions nécessaires à ces hommes lourds, démunis de ludisme.

            Je n’ai pas encore dit que mon père avait consacré une partie de son existence à la gorge, au nez, aux oreilles des humains. Ces choses-là ne m’intéressaient pas, je les trouvais répugnantes. Je visais une profession plus stimulante, j’étudiais pour devenir avocate. Mon père approuvait ce choix : « Tu as besoin d’un public, tu aimes les gens, c’est très bien. » Joyeusement, je ripostais que Casimir Modovski avait, lui aussi, besoin d’un public. D’une voix fatiguée, le regard lointain et vague, mon père soupirait que je ne pouvais comparer une profession à une vocation. Intriguée par cette lassitude inhabituelle, je n’avais pas ri.

            Il faisait chaud, j’optais pour une terrasse où je siroterais une boisson fraîche. Les cachotteries paternelles m’excédaient. J’en avais assez de la présence de Casimir, des qualités du grand pianiste. Je n’étais plus l’unique amour de mon père. Le charme qui émanait du musicien, plus que du jeune homme, l’envoûtait. Il n’était même plus question de ma ressemblance avec ma mère…

             Les années s’écoulaient, mon père vieillissait. Casimir Modovski parcourait le monde, la gloire à ses trousses. Entre les deux hommes, une correspondance s’était établie. Les journaux me suffisaient, ils me tenaient au courant de la carrière du pianiste.

            Je vivais dans la maison familiale. Ma profession d’avocate me comblait. Je voyageais. Quand je rentrais, je racontais les péripéties de mon déplacement. Empli d’une compassion débordante, le regard de mon père parfois me troublait. Vite, je détournais le mien. Je ne cédais pas : mon père devait s’ennuyer des absences prolongées de Casimir Modovski. Je n’avais ni le temps ni le désir de m’attarder sur les tournées triomphales du musicien, à travers le monde.

            Je fréquentais peu les salles de concert, je préférais le bavardage feutré, oisif, des galeries d’art. J’aimais les hommes et les femmes qui passaient dans ma vie sans s’y arrêter. Flamme, mercure, phalène, je ne voulais être que cela. Le silence dans lequel nous sombrions mon père et moi, était le chef-d’œuvre de Casimir Modovski. Je ne croyais pas si bien dire.

            Alors que nous partagions un dimanche printanier, campagnard, je lui dis combien cette saison m’exaltait. Le chahut des oiseaux dans les branches, le jeu des écureuils, leur jacassement. Le soleil et le vent. La musique de la nature dans mes oreilles me vivifiait.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’éclatais de rire. Mon père éclata en sanglots. Il me figea dans une terreur sans nom, je l’entourai de mes bras. Plus grand que moi, ses larmes coulaient sur mon front. Depuis longtemps, nous n’avions connu un tel embrassement. Je regrettais que le chagrin de cet homme âgé en fût la raison. Était-ce le souvenir nostalgique de ma mère heureuse dans ce décor champêtre qui l’assaillait ? Réplique de la seule femme aimée, avais-je ravivé quelque bonheur fugace ? Je ne savais plus. À moins que l’absence de Casimir Modovski… Casimir… Dans l’enchantement de cette journée, je n’avais pas pensé au musicien.

            Casimir… murmurai-je à l’oreille de mon père.

            Il défit notre étreinte. Regarda, écouta ce qu’il était possible de retenir de ce dimanche mélodieux. Il prit ma main, m’expliqua ce que mon égoïsme, ma stupide jalousie avaient refusé de voir et d’entendre.

            Avec des mots simples, la voix tremblante, il disait que depuis l’âge de vingt-quatre  ans, Casimir avait été menacé de surdité. Une surdité implacable que la chirurgie n’avait su vaincre. Il y aurait bientôt trois années que le pianiste s’était retiré dans sa propriété avec, pour ultime compagnie, un ami dévoué et un chien.

            Une fois, me confia mon père avec un sursaut d’orgueil qui m’étonna, j’ai fait le voyage jusque chez lui. Il a refusé de me recevoir. Oui, ajouta-t-il, me serrant contre lui, Casimir Modovski a choisi le silence, cette autre forme de la sonorité absolue.

 (Semblable à tous les articles publiés dans Ma page littéraire, ce texte est interdit de reproduction par la loi sur les droits d’auteur et sans l’autorisation de l’auteure, Dominique Blondeau.)

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnonInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Actuelles et inactuelles, par Alain Gagnon…

28 janvier 2015

Le vieil homme et la musique…

La beauté, cette liberté dans la nostalgie ; cette douleur que nous cause la proximité du lointain, selon Heidegger.

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Vernay

Notre mémoire conserve des séquences ou des scènes du passé. Elle est plus tachiste que rectiligne. Dans le courant de notre vie se détachent des îles ou des îlots qui représentent des expériences formatives qui nous reviennent en temps de nécessité.

Souvent, lorsque je désespère de l’art, que je doute de sa valeur ou de son utilité, la scène ci-dessous resurgit de l’enfance, comme si c’était maintenant. Je l’ai déjà mentionnée dans un ouvrage et je la reprends ; elle me requinque.

« Lorsque j’étais gamin, on faisait beaucoup de musique à la maison. Pianistes, chanteurs et violonistes s’y donnaient rendez-vous, surtout les soirs d’été. Un voisin, octogénaire et analphabète, traversait la route et s’installait sur un banc, sous la véranda. Il écoutait et pleurait. Mes tantes et mon grand-père l’invitaient à entrer. Avec obstination, il refusait.

« Il n’aurait pu nommer aucun des musiciens que l’on interprétait, encore moins lire ou écrire leur nom. Mais quelque chose, au plus profond de lui, le poussait vers les mélodies et les chants, et il s’approchait, fasciné, comme le scarabée d’or par la lueur du lampadaire en juin. Il y avait pressenti et y goûtait une nourriture riche, essentielle pour cette partie de son être que les aliments de la table ne pouvaient contenter. Une nécessité confuse, mais impérieuse, l’attirait jusqu’à ce banc inconfortable.

« Ce n’était pas un érudit, mais il jouissait d’une culture intérieure et silencieuse que beaucoup du salon auraient pu lui envier. De la beauté et de l’ailleurs, il avait la nostalgie. Il avait le sentiment confus de toucher, par l’œuvre, à un ordre d’expérience qui n’est pas celui du reste de nos vies », comme l’écrivait Henri Godard.

(Extrait de Propos pour Jacob, Éd. de la Grenouille Bleue)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Un texte de Jean-Pierre Vidal…

28 août 2014

L’art perdu dans le paysage

Fortinbras : Where is this sight? 

Hamlet, acte V, scène 2

 Plus que Debord, dont la pensée sociopoétique, malgré sa fulgurance, ne permet plus d’appréhender ce qui caractérise les sociétés postmodernes ou postindustrielles, c’est à Heidegger qu’il faut sans doute d’entrée de jeu faire appel. Sa célèbre formule selon laquelle « on ne peut pas vivre sans se représenter » permet mieux de comprendre l’origine de l’affection qui frappe nos sociétés où, dans l’hystérie généralisée, tout n’est plus que symptôme. Mais un symptôme à ce point déconnecté de son mal, indépendant et comme auto-engendreur qu’il faudrait parler, avec Baudrillard cette fois, de « précession des simulacres ».

 Car, à force de vitesse, la représentation précède désormais la vie, comme le simulacre a devancé ce qu’il simule au point d’en annuler la nécessité. Nous sommes passés désormais au-delà de la société du spectacle : quand tout est spectacle, plus rien ne l’est et ce paradoxe est sans doute au cœur de l’indifférenciation totale dans laquelle nous sommes englués, aux plans axiologique, éthique, politique, mais aussi esthétique.

 La ruée universelle à l’étal des réseaux sociaux où chacun s’expose avant même de considérer l’autre, quelque autre que ce soit, comme si le cyberespace suffisait à le matérialiser, sature le lieu même de l’altérité au point de l’abolir. Sur cette scène où tout, absolument, se présente, rien n’a lieu faute de saillance, comme dirait Abraham Moles.

 […]

 L’excentrique est devenu intrinsèque, il fait partie du quotidien de nos yeux, meuble notre imaginaire et jeff_koons-p2la pub en fait ses choux gras, comme de la flamboyante épithète de toute consommation. Quel spectacle en pourrait jamais naître ? Qu’est-ce qui pourrait bien, désormais, attirer le regard ? Et qui donc accepterait de simplement contempler, quand la participation est une injonction sociale et une passion collective ? Quand le faire a supplanté le voir ?

 Puisque toute distance, même de soi à soi, est abolie ; tout recul interdit, tout délai refusé, nous sommes collés à la masse par la force centripète qui anime nos civilisations. L’unanimité, même fallacieuse, est notre destin, la conformité notre horizon. Car la massification est le moteur même de la société postspectaculaire que nous vivons comme la forme extatique de la société de consommation et qui nous hante comme le spectre transi de la civilisation postindustrielle. Cette condamnation au conformisme et au confort que le nombre victorieux nous impose en tous domaines et dans toutes fonctions, fait imploser le moi, éparpille le sujet devenu simple poussière de masse, particule animée des mouvements browniens d’un déterminisme agissant pour le plus grand bien de l’espèce. C’est du moins ce dont on veut à toute force se convaincre pour garder une infime lueur d’espoir.

 Mais l’art dans tout ça ? Eh bien, horresco referens, comme disait Virgile, il fait pire que témoigner : il abonde, il concourt, il contresigne. Et semble même s’en réjouir.

 D’un art qui ne serait plus que symptôme

 Rien ne se vit plus, tout s’affiche. Rien ne se fait plus, tout se désigne ou, pire encore, se « propose », comme s’il fallait que tel Dieu, le badaud, le chaland, le client dispose ; cette modestie prostituée prétend montrer que l’artiste ne se prend pas pour un autre et s’en remet à l’anonyme tout puissant pour lui dire ce qu’il a fait et s’il s’agit bien d’art. Tout au plus parviendra-t-il, cet artiste qui fait tout pour se faire oublier, à protéger son intégrité en prétendant que c’est justement cette question qu’il veut poser au spectateur et que cette question, justement, « remet en cause le regard » selon la formule consacrée. Mais quel regard ? Qui, encore, de nos jours, regarde ? Où donc est ce spectacle, comme dirait Fortinbras repris par Hubert Aquin, dans Neige noire ?

[…]

L’art moderne, en règle générale, tendait vers un rapprochement critique de la vie, affublée d’une valeur de vérité indépassable, mais en même temps inatteignable ; il se mesurait à ce réel « impossible », comme disait Lacan, par toutes sortes d’artifices, mais non perçus comme tels, marqués et même occultés qu’ils étaient par des valeurs de quête perceptuelle et même d’ascèse. L’art postmoderne, poussant encore plus loin l’illusion, est dans la vie, tout en prétendant s’en déprendre (ah ! Ces naïves prétendues remises en cause du quotidien, du kitsch, du regard !). Pris et même dissous dans cette illusion idéologique qu’on appelle la vie, la vraie vie du vrai monde, dans sa quotidienneté, son insignifiance, son immédiateté, il n’est plus que l’arbre englouti par la forêt que jusqu’à présent il cachait encore. Je veux dire par là que ce qui était autrefois l’exception incluse — l’art a toujours fait partie de la vie, comme toutes les activités et les constructions intellectuelles ou même imaginaires de l’homme — est devenu une des applications de la règle : les joyeux internautes qui s’épivardent sur le Web « proposent » eux aussi, de plus en plus, des créations, purement ludiques, solipsistes et illustratives qui ne se distinguent de certaines œuvres ou pratiques dûment reconnues que par le label officiel qui leur manque.

 Notre art désormais, de quelque vocable qu’on l’affuble, postmoderne ou hypermoderne, s’est perdu dans le paysage, noyé dans la masse, volatilisé dans l’air du temps. Lorsqu’on lui cherche une caractéristique qui ne serait pas le tout-venant, on ne trouve que des étiquettes médiatiques aptes à définir bien des choses, somme toute, et qui ne sont jamais que l’appellation contrôlée du présent présentable : « jeune, urbain, festif ». S’il ne présente pas ces caractéristiques, l’art actuel ne passe pas la rampe de la conscience publique, du moins celle que joue la critique dont chacun sait qu’elle représente maintenant le public — on aurait dit autrefois qu’elle représentait, au contraire, l’œuvre et l’artiste auprès du public — lequel public, on le constate chaque jour et en toutes circonstances, s’en soucie comme d’une guigne.

 […]

Or l’art a toujours consisté à se mesurer à l’éternité, pas à se contenter du présent, et encore moins à se limiter à l’instantané ou au ponctuel.

 Pour reprendre l’analyse de Walter Benjamin, l’aura de l’œuvre, liée à l’ici-maintenant et modifiée voire même liquidée par la reproductibilité technologique voit sa possibilité même — sauf dans l’art éphémère, tentative désespérée de rétablir cette aura, dont on peut dire sans doute qu’elle doit son existence à cette prise de conscience — remise en cause par ces transformations qui arrivent au sujet contemporain et font, notamment, que sa part extérieure, sa capacité d’extériorisation d’une partie de lui-même se trouvent modifiées au point d’inverser les réalités : inversion des valeurs de la tradition occidentale, la part extérieure est désormais garante de l’intériorité qui, à la limite, s’y résume. Le sens et la fonction de la représentation changent ainsi complètement dans une société sous l’emprise de ce qu’un psychologue contemporain a appelé l’« extimité », cette intimité réversibilisée.

[…]

Figures mêmes de cette évidence, l’émotion et la technologie ont remplacé toute considération esthétique dans l’attente du public et parfois même dans le désir de l’artiste. Dans son rapport à l’art, l’homme est ainsi pris entre le biologique et la machine qui lui dictent ses besoins et ses rêves.

 Du discernement

 camillo3Peut-être les Grecs pourraient-ils, une fois de plus, nous fournir le carrefour épistémique d’où faire partir une pensée de notre avenir, eux qui inventèrent le théâtre, notre modèle de tout spectacle, et la démocratie où la représentation est la marque même de l’altérité conjuguée, et surtout eux pour qui l’apparition d’un dieu et le cérémonial d’un songe appartenaient à la même réalité, tout aussi « réelle » que celle du quotidien. C’est ce dont témoigne d’ailleurs le terme phantasma (apparition, vision, songe, et surtout image offerte à l’esprit par un objet) et ce qu’en a fait le français.

 Qu’on se souvienne de ce que disait Deleuze des simulacres tels qu’ils conditionnent désormais notre rapport au monde et à l’Autre : « Le simulacre n’est pas une copie dégradée, il recèle une puissance positive qui nie et l’original et la copie, et le modèle et la reproduction(…) La simulation c’est le phantasme même, c’est-à-dire l’effet de fonctionnement du simulacre en tant que machinerie, machine dionysiaque… » (Logique du sens, Éditions de Minuit, p. 302-303 ; c’est moi qui souligne).

 […]

Déjà il ne s’agit plus pour nous d’appréhender une situation, une chose, un évènement, il s’agit d’en être. L’art n’est plus un horizon qui se fait ou se contemple, c’est un état qui se vit et comme tel, c’est un lieu d’indifférenciation où le sujet s’abolit. La conséquence logique de cette fusion devrait être qu’il n’y a plus ni art ni artiste, mais des modalités de l’être, individuel aussi bien que collectif. Cependant, l’atavisme couplé aux revendications proprement corporatistes qui ont mené au « statut de l’artiste » fait que cette étape ultime n’est pas franchie et que nous en restons à un stade où chacun se proclame capable de faire ce que certains produisent encore « officiellement » tout en ayant soin de déclarer qu’ils n’ont aucun droit particulier à le faire et que la réponse, en forme de verdict, appartient au récepteur. D’ailleurs, Duchamp a brouillé sur ce plan définitivement les pistes. Ne restent, imbécilement souverains et irréductibles, qu’une volonté, un désir, un choix : est art ce que je décide de proclamer tel, qui que je sois et quelle que soit la chose. Et même si elle n’est pas mon fait, ô, R. Mutt !

 Dans la rue, à moins qu’une petite troupe de complices ne l’entoure (et encore !), une performance, aussi dérangeante se veuille-t-elle, n’est jamais pour un passant innocent qu’une de ces extravagances inexplicables, mais insignifiantes dont la ville du XXIe siècle est coutumière. On y jette à peine un regard en passant et rien n’en est ébranlé.

[…]

Où donc est le spectacle, quand l’artiste est lui-même le théâtre de ses gestes et de ses émotions, la scène mobile de ses parcours sans bornes ? Et quand le spectateur brûle lui aussi les planches du feu de l’interactivité et de la participation ?

 La célèbre question de Gauguin sur la trajectoire humaine ne s’entendrait plus maintenant que dans la forme, plus radicale encore, d’un « où sommes-nous ? »

 Et seul l’art encore en pourra, comme toujours, formuler la réponse. Telle une cérémonie sans cesse reconduite du discernement et de la distinction.

 Jean-Pierre Vidal

(Nous avons le plaisir de reproduire ce texte de réflexion de Jean-Pierre Vidal.  AG)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurchat qui louche maykan alain gagnonémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée). De plus, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les couleurs de Virginie…

26 novembre 2012

L’envol du Norseman

Cet homme m’a appris à apprécier les choses simples de la vie.  La joie d’être ensemble et de chanter un air de Reggiani au son de la guitare nous suffisait.  J’étais heureuse lorsqu’il me disait de monter dans son camion et qu’on se rendait à son chalet, en plein cœur de la forêt québécoise.  Nous empruntions un chemin de fortune qui contournait lacs et rivières.  Les peuplements forestiers, composés de pins gris, de bouleaux et d’épinettes noires, étaient si denses qu’on craignait de s’y perdre.  L’écorce et la sève du myrique baumier remplissaient mes poumons d’un air si pur que je me sentais vivre.

J’enfilais des vers sur un hameçon, et d’une branche il me fabriquait une canne à pêche.  Debout sur un barrage de castors, je lançais la ligne.  La morsure de la truite mouchetée, vorace, se distinguait facilement de celle du poisson blanc qui, lui, picossait l’appât.  Je m’amusais.

Une immense tourbière enrichissait les sols humides.  Les sphaignes gorgées d’eau se plaisaient d’y vivre avec les sarracénies pourpres et les atocas.  Ces fruits rouges étalés dans la mousse ressemblaient à de jolies perles rares.  Le sous-bois riche en matière ligneuse me proposait un banquet savoureux.  Tôt après la fonte des neiges, je récoltais les têtes de violon, mûrissaient ensuite les framboises, les baies d’amélanchier et les bleuets sauvages.

Ce personnage échevelé qui m’accompagnait était un authentique pilote de brousse.  Le Lac Roland, son lieu de prédilection.  Après avoir survolé les montagnes, tel un aigle déployant ses ailes, il amerrissait sur cette étendue d’eau.  Au fil des ans, j’avais aiguisé mon œil d’observatrice, assise à ses côtés, dans l’hydravion.  Je scrutais les bûchers, les fonds d’aulnes rugueux à la recherche d’orignaux.  Aux commandes de son bel oiseau, il fendait le ciel ; il était libre.

Il puisait son eau des profondeurs de la terre.  L’atmosphère à l’intérieur du chalet était réchauffée par le poêle à bois, vétéran des lieux.  Le thé fumait.  La soupe à la perdrix bouillonnait, répandant une odeur enivrante.

Les soirs de pleine lune, à l’écoute du hurlement des loups, éclairée par une lampe à l’huile, je sculptais des personnages de bois.  Les veillées passaient dans le calme, et lui se berçait dans sa chaise, aiguisant la lame de son couteau de chasse.

Une journée où les pommiers étaient en fleurs, il apprit qu’il allait mourir d’une redoutable maladie dégénérative.  Les jours où il verrait poindre le soleil étaient désormais comptés.  Avec le temps, il accepta son sort.  Moi, si impuissante… Il me restait une chose à faire : aider son âme à voyager.  J’ai peint pour lui L’envol du Norseman.  Les derniers mots que j’ai soufflés à son oreille furent : « N’aie pas peur papa.  Imagine-toi en train de piloter ton hydravion et permet-toi de faire le tour du monde.  Je t’aime. »  Ce matin-là, le Norseman prit son envol.  À travers les brumes un entrebâillement s’ouvrit dans le ciel pour laisser s’échapper l’appareil.  La fumée noire du bateau William Price, qui se mêlait à la vapeur d’eau et à la lumière boréale, donnait un air désinvolte au tableau…

Notice biographique de Virginie Tanguay

C’est avec plaisir que nous accueillons une nouvelle collaboratrice régulière au Chat. — Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparJence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvreJs laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  VJous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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