À l’aune de la beauté du monde… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

22 juin 2017

À l’aune de la beauté du monde…

maykan, chat qui louche, littérature

Après cinq heures d’écriture, mes yeux fatiguent trop pour que je puisse continuer. J’enlève mes lunettes, les nettoie, les remets avec soin dans leur étui. Je ferme les yeux et me masse tranquillement les paupières. Bien soulagé, j’ouvre à nouveau les yeux. Pas possible de continuer à plancher. Le récit trépigne de colère. Il menace de tout saboter. Sévèrement, je lui rétorque que j’obéis à mes règles. « Tes petits codes de conduite, lui dis-je, émasculent mes phrases. Résultat, elles n’ont plus la force de sauter la clôture. Écoute-moi bien, mon ami le récit. Cesse de regimber comme un enfant gâté. Tu vis sur du temps emprunté. Le mien. Et avec mon temps, j’écris le récit que je veux. »
Entre au café Archimède un homme de haute stature au teint foncé, une toison noire sous un gros nez. Il se dirige au comptoir, commande une soupe et s’assoit à une table voisine. Me monte aux narines une odeur agréable d’un mélange de patates et poireaux. Je le guigne. Son visage a quelque chose de familier. Poussé par la curiosité, je n’hésite pas à lui demander si on ne s’est pas déjà vus quelque part au marché. « You tink so ? » me dit-il avec un regard amusé. « Oui, je le crois. » Je lui demande en anglais si je peux lui poser une autre question.
— Pas una problema.
— Ah oui, ça me revient ! Je vous ai vu la fin de semaine dernière. Vous parliez avec François sur la rue William.
— Si. Yé parle souvent avec Franky.
— Vous êtes Chilien ?
— Si.
— Ah ! Vous vous appelez Ruiz !
— Si. Yé mé nomme Ruiz.
— François me dit aussi que vous êtes arrivé au Canada après la chute d’Allende.
— Si. I was professor of philosophy at the time.
Me fixant de ses yeux fuligineux, il me dit :
— Did you know that the presidential palace was destroyed by USA planes ?
— Non, je savais pas. Par contre, je sais que ce coup d’État contre le gouvernement marxiste, élu démocratiquement, a été financé par le gouvernement américain. C’est Kissinger qui en était l’artisan, ce criminel nobélisé.
— Pinochet era su general.
— Alors vous me disiez être professeur de philosophie ?
— Si y’enseignais à la Universidad Nacional de Santiago. Los militaros y son venus à la universidad una semana après lé coup. Él m’ont fait venir à la dean’s office. Los militaros dice qué yé pouvais enseigner mais qué ellos dirigent l’université. Yé leur ai dit qué yé suis marxiste y qué y’acceptais d’enseigner à une seule condition, si c’est moi qui dirigerais l’armée. Le colonel ma demandé si y’avais fait mon service militar. Yé repondu no. Él m’a dice qué si y’avais répondu yes, yé été un traître à la patria et él mé tiré dans la cabeza. Yé eu dos años.
— Comment ça a été en prison ?
— Yé mé fait battre and tree times they staged my execution. Los militaros pensaient que y’étais fou. Après ça, yé pas été torturé. Un jour, y son venus me prendre à cinco horas de la mañana. Yé pensé qué vont mé tuer in the jail yard. Le colonel mé dice qué y’avais vingt-quatre horas to gather all my things and then they would put me on a military plane and send me to Canada. They told me I would die there because I had no food and o coat and that there, in Canada, were only penguins and that it was so cold, no human could live there.
[…]

photo : Alex Ugalek

À l’aune de la beauté du monde, nous ne pouvons tricher. Nous sommes humains ou nous ne le sommes pas. À l’aune de la misère, y voyons-nous plus clair ? La cour de la maison de fer blanc sise entre Murray et Clarence est un lieu qui nous sort carrément du hourvari du marché et des rues adjacentes.
En semaine, broutille et pinaillage à l’écart, cette cour se mue en une paisible clairière dans une forêt d’érables qui tamisent la lumière qu’abandonnent si facilement les hommes sur leur passage. Je m’agenouille près du ruisseau, me rafraîchis le museau. L’eau pure coule en moi comme un élixir de jouvence. Je me relève, je prends une bonne bouffée d’air. Se déploient en moi les forces de l’univers, heureux de croire que l’eau et l’air dont dispose ma chair, d’une absolue nécessité comme ressources premières, sont protégés par toutes les nations.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’ordre des choses et la beauté militante, un texte de Pierre Raphaël Pelletier

8 juin 2017

L’ordre des choses et la beauté militante

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

J’arrive au mail piétonnier de la rue William au marché, en passant par la rue Rideau. J’enfile à ma gauche sur George et j’entre à la Bottega. Je me rends à l’exiguë salle à manger tout au fond, derrière les rangées de produits nous venant d’Italie.
J’ai le choix d’une bonne table. Je suis le premier client. D’ici une dizaine de minutes, il n’y aura plus une place de libre. François vient me rejoindre. Je fais signe au serveur de nous apporter les menus.
— J’ai très faim, me dit François en s’asseyant.
J’aime ça ici. Le service est rapide et la bouffe est bonne. Excuse mon retard ! J’arrive d’une rencontre avec les fonctionnaires qui s’occupent du marché.
— C’est pas encore réglé c’t’affaire là ?
— Pa, ça fait deux ans qu’ils parlent de mettre en vigueur le fameux règlement pour encadrer nos activités au marché.
— Tu parles bien de cette idée de vous assigner des places avec vos heures d’utilisation.
— Avec des permis qui coûtent pas mal cher en plus !
— Qu’est-ce qu’ils pensent, ces énergumènes ? Toutes les grandes villes font leur possible pour accommoder les buskers. C’est très important pour le tourisme culturel. Tout le monde sait ça !
— Pa, ça m’a pris des mois pour rencontrer un des responsables du marché à la ville d’Ottawa. Ça, c’était cet hiver.
— Oui, ça me revient. Pis ?
— Eh ben, toujours rien, sauf qu’on doit payer des permis pareil.
— Cré fonctionnaires ! Y sont bons pour parler autour des cafetières.
[…]
— Je suis le seul à faire ce que je fais. Y’a pas d’autres madonari au marché. Je suis d’accord avec les revendications des autres amuseurs. J’ai dit au jeune fonctionnaire que je voulais le rencontrer avec notre groupe. Sur le prix des permis, on s’entend pas entre nous. Il faut que je démêle ça, avant la rencontre.
— Ben quoi, le prix des permis ? Toi, tu payes ton permis !
— Oui, mais y’en a qui veulent pas payer du tout.
[…]

L’ordre des choses

Souveraine abstraction à laquelle plusieurs de nos dirigeants se réfèrent pour affaiblir ou contrôler toute négociation qui pourrait déraper au profit des intérêts de la majorité.
Négocier s’il le faut, mais sans jamais céder à quelque négociation que ce soit sur le fond des choses dans lequel sont cryptés les impératifs des groupes d’intérêt privilégiés, les oligarchies financières.

La beauté militante

Nous le savons et c’est révoltant. Nos gouvernements sont dominés par de puissantes corporations qu’ils doivent normalement contrôler pour assurer et protéger nos droits.
Point n’est nécessaire de faire des détours alambiqués avant de comprendre comment ces entreprises tentaculaires peuvent impunément jouer dans nos cours arrière et mettre en péril notre santé et nos milieux de vie.
Nous en sommes là. Mais attention. Nous nous défendons de plus en plus. Sur tous les fronts. Même si ces actions citoyennes sont coûteuses et difficiles à contenir, efficacement et systématiquement, à moyen et à long terme, nous devons reprendre le contrôle de nos gouvernements pour, politiquement, par force de loi, encadrer leurs comportements abusifs.
La beauté de la planète doit cesser d’être à la remorque des multinationales qui se mirent dans la beauté de leurs richissimes empires du dollar.
Mis à part le narcissisme et l’implosion défaitiste qui nous empêchent d’avancer, je m’accroche à l’intuition géniale de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde. » Oui, c’est ça. Tout ça. Une beauté consciente, agissante, qui se fait à travers l’aventure créatrice des hommes et des femmes qui créent leur vie quotidiennement au sein de la Cité (la polis grecque).
Loin d’être une utopie, cette beauté militante doit être centrale dans l’agenda de tout gouvernement que le peuple se donne pour son développement et son bien-être.
Une telle beauté n’est si menaçante que parce qu’elle dénonce la barbarie de ceux qui cherchent à la tuer.
« Franky. You know what’s beautiful about beauty ? It never dies. »
Dixit : Johny Jack Louis Jobb de la nation crie des Plaines.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

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Maudite mort !… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

25 mai 2017

Maudite mort !…

 

Tout près du désolant bunker servant d’ambassade américaine sur la promenade Sussex, j’aperçois Johny Jack Louis Jobb qui se dirige vers la rue Murray. Vacillant, il avance difficilement sur le trottoir, sa guitare sous le bras. Où peut-il bien aller à cette heure tardive un dimanche soir, alors que tout est fermé au centre-ville d’Ottawa ?

(Une tombe !)

Visiblement, Johny Jack Louis Jobb dépérit rapidement et, hélas, nul d’entre nous ne peut l’aider, encore moins comprendre la force destructrice que lui a concoctée sa vie d’homme déraciné, bafoué, humilié, battu, et dont la violence lui bousille l’esprit. Cette même violence qui crucifie des millions d’hommes, de femmes et d’enfants de par le monde. Toute cette violence qui, à voir croître les saloperies de nos entrepreneurs planétaires qui détruisent tout, aboutira ultimement à la crucifixion de l’humanité que nous portons tous et toutes en nous.

J’ai reçu un appel de mon frère ce matin. Sylvia, sa compagne des vingt-quatre dernières années, vient de le quitter à huit heures dix minutes exactement, en ce lundi de l’Immaculée Conception, me précise-t-il, lui fervent et fiévreux, croyant, à la foi maintes fois éprouvée. C’est tout ce qu’il a réussi à me dire avant de raccrocher.

« Maudite mort », me dis-je. Non seulement la mort nous ravit-elle amours, espoirs, amis, mères, sœurs, frères, pères, elle s’amuse en plus à nous tuer plusieurs fois de notre vivant.
Tourneboulé, ni d’un ni de deux, j’enfile mon veston et je quitte mon arche de Noé. Je n’ai qu’une envie, celle de crier comme un dément, un possédé, pour tout vomir, tout rejeter, tout casser.

J’en tremble. J’arrête de marcher. Je reprends mon souffle et je repars. Deux bonnes heures de marche.

Emportés, comme toute jeunesse, par le verbe joyeux de nos parcours respectifs, mon frère Jean et moi, nous sommes éloignés l’un de l’autre. À longueur d’année, s’inscrivirent dans nos vies amours, travail, séparation et divorce. Nous connûmes rapidement notre lot d’échecs et de souffrances qui, plutôt que de nous rapprocher, nous éloigna encore davantage.

C’est Sylvia qui, par son amour pour mon frère et tous les membres de notre famille, et aussi par sa sereine croyance aux forces harmonieuses de l’esprit, réconcilia nos voies depuis trop longtemps séparées. Cruelles et scandaleuses furent à mes yeux, sa maladie, sa souffrance et sa mort.
J’entre au café Le Hibou rue Beechwood.

J’y reste peu de temps. Je me débarrasse de mes chauves-souris. Je reviens à mon cagibi. J’ouvre une petite lumière à la cuisine. J’abandonne ma carcasse dans les bras d’un fauteuil désœuvré.
Douce, toute douce, la veille de l’esprit qui s’ensuit…

Seul en cette présence à soi.

À l’aube, je me verse un verre d’eau et j’avale trois comprimés d’un somnifère qui a, au réveil, la bonne grâce de ne pas me laisser dans les méandres d’une désagréable léthargie.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Juillet-août, un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

11 mai 2017

Juillet-aoûtalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

— Allô, Jules. Ça fait un bout que je t’ai pas parlé dans le nez. Je rigole en disant ça. Inquiète-toi pas Jules, je vais pas te chicaner. Au contraire, je te félicite. Comme ça, t’as reçu une bourse du Conseil des arts ? Du moins, c’est ce que t’as marmotté hier sur mon répondeur.
— Moi, je t’ai laissé un message ?
— T’étais saoul, cher ami.
— Moi. Jamais !
— Combien t’as reçu finalement ?
— 7 500 piastres.
— Tant mieux ! Ça tombe bien. Tu vas pouvoir donner suite à ta dernière exposition de photos. Me donnerais-tu une copie de ton projet ? J’vais m’essayer cette année.
— Y’a pas de problème. C’est facile à faire. Y demandent pas de budget détaillé. Tu donnes juste le montant que t’as besoin. Pis à part ça, y’a des p’tites affaires comme ton cv pis des copies de ton travail.
— En tout cas, Jules, je suis très heureux pour toi.
— Ouen. J’vais pouvoir retravailler des choses que j’aimais pas dans ma dernière exposition.
J’pense pas que le monde a aimé ça ben, ben.
— Laisse-les parler, Jules.
— T’as tout ce qu’il faut pour foncer. Mais dieu de bœuf, arrête de te poncer à l’alcool !
De tous les cafés en ville, j’en fréquente trois. Le café l’Étoile Verte, le café Archimède et Le Hibou.

Aux heures où j’y vais, qui sont très variables, je peux y lire et écrire des heures durant, sans qu’employés ou habitués de la place ne m’importunent. C’est fort apprécié, car comme plusieurs, pour bien travailler, je ne dois pas me sortir de mon biotope. Petite note historique à l’attention des besogneux de l’écriture et des déviants, le philosophe Diogène prévenait les indésirables qui se présentaient à lui de ne point troubler ses « cycles mentaux ».

Au parc Strathcona

Dans les parcs qui font partie de mon paysage, je préfère ne pas lire ni écrire. Pourquoi le ferais-je ? À le faire, je me priverais à tout coup des riches conversations que j’ai avec les oiseaux, les écureuils et les arbres, honorables sentinelles du parc. De plus, je ne saurais entendre la musique du vent, qui sait « jouer du feuillage » comme un virtuose du piano.

De tous les parcs qui existent dans la région de la capitale nationale, le parc Strathcona a toute ma préférence. Je le fréquentais déjà lors de mes études à l’université.

À ce temps-ci de l’année, le niveau de la rivière qui longe le parc a considérablement baissé, laissant à découvert, pour notre plus grand plaisir, de larges surfaces pierreuses, plateformes aux activités d’au moins une vingtaine d’espèces d’oiseaux.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecChaque fois que je me rends au parc Strathcona, à une demi-heure de marche de chez moi, je prends place sur un des bancs face à la rivière, d’où je peux observer aisément les canards, les goélands, les bernaches et autres palmipèdes à plumage phosphorescent qui, s’ils ne se prélassent pas au soleil, passent leur temps à se laisser glisser sur l’eau ou à traquer insectes aquatiques, écrevisses et alevins argentés se cachant sous les algues empourprées et sous les roches de la grève.

Me sont particulièrement sympathiques les carouges à épaulettes. Bien en vue sur les hautes tiges des joncs, ils protègent leurs oisillons, proies faciles pour les corneilles.

Plus rare comme spectacle, ce rougeoyant rat musqué que je ne vis qu’une seule fois à la brunante. Il se déplaçait très rapidement à travers la végétation en bordure de la voie aménagée pour les piétons, quelques instants avant qu’il ne disparaisse dans les eaux noirâtres de la rivière.
« Pourquoi y a-t-il des mésanges bleues de par le monde ? Je n’en sais rien, mais je me réjouis de leur existence […] », écrivait Rosa Luxembourg de sa prison.

Moi aussi heureux, comme je le suis à m’ébaudir au parc entouré de tous ces oiseaux et petits mammifères, nous tous fragiles vivants, dans l’insondable lumière du moment.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

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L’agora, un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

13 avril 2017

L’agora

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

L’agora.

Un monde fou au marché… Ça grouille en grand autour des étals. Joviaux, les maraîchers s’empressent de servir les clients désireux d’acheter le fruit des premières chaleurs au champ. En vedette, folichonnes laitues à feuilles vertes, rouges, ondulées, asperges à la fronde facile, bienfaisants épinards, ails des bois très prenants, polysémiques fines herbes, sarriette, persil, basilic, chicorée et autres aromates à faire frémir les papilles gustatives. Toute une marmaille indispensable dans la préparation de salades.
De l’autre côté de la rue du marché se déploient jardins et plages papillonnantes de fleurs. Circulent autour et entre ces ingénieuses orchestrations de couleurs, une foule de gens et de jeunes familles avec enfants en poussette et chiens en laisse.
Vendeurs de breloques et babioles abondent de même que les personnages loufoques qui cherchent de rares bagatelles pour pavoiser. Plusieurs flânent dans les commerces et boutiques. À leur portée, une flopée de produits, utiles ou pas. Bien sûr, les cafés ne sont pas de reste. Je ne me lasse jamais d’y passer des heures à lire et à écrire.
Par jours ensoleillés, le marché devient véritablement l’agora de la Cité. On s’y retrouve, seul ou en groupe, à y déambuler, à s’y détendre et à tirer avantage de ces moments exquis, à vivre au ralenti.
Sur un des bancs à proximité de l’édifice du marché, moi-même observateur observé, je bouge des yeux et de la tête à suivre les badauds distraits, les petits racoleurs, les grands cœurs, les revendeurs plus ou moins en règle de bizarreries amusantes, les volubiles, les balèzes, les égarés planétaires, les précieux, les doux fêlés, les jeunes qui jouent à quêter, les divas richement vêtues et leurs acolytes paumés.
Toujours présents, même si les autorités policières ne cessent de les harceler et de les refouler, les tristes errants, les drogués dépravés, les sans-abri de tout âge, les esprits troublés, tous ces humains déguenillés que l’on préfère ignorer ou ne pas voir.
Un habitant de la rue, l’Amérindien Johny Jack Louis Jobb. Complètement monopolisé par son métier de madonari, à son site sur la rue William, mon fils François s’acharne à reproduire la Vénus de Botticelli.
À plus de dix heures de travail par jour, il espère terminer au plus tard samedi en soirée.
Je crains qu’à cette cadence ses maux de dos empirent. Motus et babines cousues, un papa très inquiet peut à peine en parler à son fils, sans se faire rabrouer.
François est en grande jasette avec un ami qui vient de lui apporter un gros café.
— Je vous dérange les gars ?
— Salut Pa ! Tu connais J.-P. ?
— Oui, je l’ai déjà vu avec toi. Dis donc François, le gars qui s’éloigne là-bas, c’est bien le joueur de guitare dont je t’ai déjà parlé ?
— Oui, Pa ! C’est Johny Jack Louis Jobb.
— Y’a l’air en colère.
— Il est comme ça quand il mélange la coke et l’alcool.
— Tu le connais pas mal ?
— Ça fait cinq ans qu’il rôde au marché. Il vient me parler quand j’travaille. Il m’aime bien, il me dit que je suis son frère. C’est un gars très intelligent. Il est en phase terminale de l’hépatite C. Un travailleur de rue m’a déjà confié que la plupart des sans-abri souffrent de cette maladie.
C’est triste de les voir pris comme ça. Y’a un an, j’ai réussi à le convaincre d’aller se faire soigner. Ça n’a rien donné. Y fait tout pour se tuer.
— Excuse-moi, J.-P. J’vous empêche de parler.
— C’est correct, j’allais partir, Monsieur R.
— Non, non. Reste ! J’vais revenir plus tard.
Train-train quotidien à vous ratatiner le champ de vision.
Hier, qui l’eût cru, le chien du locataire au premier m’a mordu le mollet. Le mot chien m’a alors montré ses dents.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUn mot ne sera jamais tomate. Pourtant, on peut goûter le mot comme s’il était une tomate ; et la tomate, comme un savoureux beau fruit de mot.
Le sens des mots n’est pas toujours aussi évident.
À la dure, j’ai appris mon insuffisance à écrire facilement. D’ailleurs, il n’y a pas de début ni fin dans ce travail d’écriture. Je réussis tout de même à démêler les fictions qui s’unissent, se perdent, entre le narrateur et moi.
À ce commerce, nulle phrase qui n’est pas à recommencer, tant les mots doivent germiner en moi avant de devenir la chose en soi et la phrase, leur faisceau de lumière dans le temps.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Isabelle et l’abeille, un texte de Pierre Raphael Pelletier…

30 mars 2017

Isabellealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

— Pa, tu peux bien pas dormir ! tranche ma fille à qui je viens de lire ce que j’ai écrit cette nuit. Pa, tu déparles, t’oublies toutes sortes de choses. Pis à part ça, tu vis comme un cactus. T’es toujours tout seul dans ton coin. Ça nous inquiète, nous autres, tes enfants. Tu nous as pas oubliés, j’espère. Aux dernières nouvelles, on est trois.
— Chère Isabelle de mon cœur. Pars pas en peur !
— Pa, c’est pas la première fois qu’on t’en parle. Pis Seigneur, regarde où tu vis ! C’est petit, c’est déprimant. Pis tes murs. Y sont délavés. Ton plancher fait du bruit, les tuiles dans la salle de bain décollent, les robinets coulent, t’as presque pas d’armoires, tout traîne sur les comptoirs.
— Oui, oui, Isabelle. Je l’sais. Je l’sais… Mais c’est très propre chez moi. J’endurerais jamais que ce soit sale.
— Pa, peux-tu t’imaginer ça ? Ce serait épouvantable. Ça t’aide pas de vivre comme ça. J’t’en prie. Penses-y.
— Calme-toi, ma fille. Je suis heureux ici. C’est pas loin du centre-ville. Jules est à 10 minutes. Les cafés autour sont parfaits.
— J’ai peut-être été trop sévère, mais c’est pas pour te blesser que je te dis ça.
— J’te fais un café ?
— Tu le sais ! J’bois pas de café ! Pis en plus, j’ai pas le temps. Natasha m’attend à l’école. Je lui ai promis qu’on irait magasiner.
— Pif de bœuf ! En deux minutes t’arrives, pis tu pars.
— Pa ! J’ai pas plus de temps que ça.
En espérant qu’elle change d’idée, je reviens à la charge.
— Vraiment, tu peux pas rester deux minutes de plus ?
Mais Isabelle est déjà dans le cadre de la porte.
— Pa, je vais être en retard, me dit-elle en commençant sérieusement à s’impatienter. Pa, j’te l’promets, j’te rappelle bientôt !
— J’t’aime ma p’tite fille.
— Oui, oui, Pa. Moi aussi, me dit Isabelle qui, comme moi, a peine à exprimer pareil sentiment.

L’abeille

Une abeille se pose sur mes doigts. Je la repousse d’un vigoureux revers de la main. Et nonchalamment je retourne à la lecture du roman d’Hemingway, Paris est une fête (A Moveable Feast), dans lequel il nous raconte ses jeunes années d’écrivain à Paris. Je lis encore un autre chapitre avant d’abandonner ma lecture. Comme je m’apprête à partir de la terrasse du Café l’Étoile Verte en terminant mon américano froid d’une dernière gorgée, je remarque sous la table la pauvre abeille qui se démène désespérément pour reprendre son vol. En vain, car de ma main je lui ai brisé les ailes. Normalement un geste aussi insignifiant ne devrait pas me déranger. Et j’entends mes amis me dire que j’ai tort de m’en faire avec de telles vétilles. Mais là, bizarrement, la chose ne me laisse pas indifférent. Je vois dans mon geste la même insouciance que je constate ailleurs quand on asperge à outrance les fleurs que l’abeille butine d’herbicides et de pesticides qui, ajoutés entre autres à la dégradation de leur habitat naturel, à la pollution et aux parasites, contribuent à la perte, dangereusement à la hausse, des colonies d’abeilles.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecLes experts nous disent que des cent espèces végétales qui fournissent 90 % de la nourriture dans le monde, plus de 70 sont fécondées par les abeilles. Cela devrait nous faire mal tout autant quand on détruit les plantes sauvages le long des routes, en ville ou autour, par des épandages de poisons très nuisibles non seulement pour les humains, mais pour les grenouilles, les crapauds, les couleuvres et autres bestioles invisibles à l’œil nu.
Le tout dépend du petit et l’infiniment petit dépend de l’équilibre fragile du tout dans la vie de nos écosystèmes si essentiels à notre survie comme espèce.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Infowar et quête de la Beauté, par Pierre Raphaël Pelletier…

16 mars 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Osons l’humain, Pierre Raphaël Pelletier

L’infowar, qui a eu comme meneur de jeu les États-Unis et que l’on a rapidement orientée hors de la toile, faute de pouvoir la contrôler, met en évidence ce dont sont capables nos libérales démocraties quant à la défense du droit à une information libre et entière.
À lire les commentaires d’analystes sérieux qui reviennent fréquemment sur le sujet, rares sont les dirigeants des grands médias qui, sous la force de pressions politiques, ne caviardent pas l’information qu’ils nous servent à la façon de petits spectacles.
À frelater sciemment l’information, on encrasse les artères de la démocratie. Je prends un autre café et je feuillette les journaux régionaux. Certaines chroniques nous racontent la petite histoire de braves gens qui, par des gestes de solidarité très simples, contribuent au bien-être de la Cité. À peu de frais, ce genre d’article me donne le coup de pouce qu’il me faut pour ne pas retomber dans la mare à crapauds.
Du café, je décide de passer chez Jules. C’est tout près, à dix minutes de marche.
Je cogne à sa porte plusieurs fois. Pas un signe de vie. Je récidive en cognant beaucoup plus fort. Des ramures torsadées d’un érable à Giguère d’où elles m’observent, les corneilles se mettent à leur tour de la partie en faisant tout un charivari.
« Alors, là, mon Jules, si tu n’ouvres pas, tu peux crever seul dans ton coin. »
J’attends encore un peu, mais toujours rien. Un peu dépité, j’abandonne.
Si tôt en journée, je n’ai pas le goût de revenir à ma planque.
Tout naturellement, je retourne au marché.
Le vent est doux.
Sa douceur fleure le lilas.
Peindre
Je laisse en plan une marche tracassière. Je retourne à mes fardoches.
La nuit est jeune. Je m’installe à mon chevalet.
J’entreprends de retravailler une toile qui me tord les boyaux depuis des semaines.
Qu’y a-t-il qui ne va pas entre cette toile et moi ? Le choix de mes couleurs ? Leur agencement peut-être ? Mes coups de pinceau ? Trop forcés ? Trop fardés ? Trop prévisibles ? La composition du tableau n’est pas assez transgressive ? Pas assez délinquante ? Où est-ce plutôt moi qui bousille tout, en remettant chaque fois en question la justesse des précieuses incertitudes qui se pointent dans l’incréé, entre la toile et moi.
La symbolique du passage vers… la distance qui s’ouvre à l’autre n’est-elle pas un des éléments essentiels de la pratique artistique ? Les itinéraires qui convergent vers un centre, un commencement, l’origine d’un monde sont cette quête qui nous projette à l’avant-scène de nos propres identités de création. L’art comme lieu d’origine et de mouvance exprime le moi dès sa naissance et celui de son devenir. Cette trajectoire de l’art, habitée par nos appartenances, nos errances, nos dérapages, nos dérives, est constitutive de la durée, de l’immuable. La beauté exulte d’être si rebelle. À vouloir la définir, on la tue.
Je peins et peindrai jusqu’à l’aurore. Plusieurs semaines encore, avant d’être en osmose avec ma toile.
La solitude.
Au fond de mon donjon, je savoure la disjonction que me procure l’extrême fatigue, seul succédané, si pauvre soit-il, à ma dose d’alcool.
Disparaissent alors toutes frontières entre ces réalités biscornues qui multiplient les langages de l’impériale réalité à laquelle nous nous contraignons.
Silence à l’âme grisante. Je flotte dans les bras d’une caresse aux joues pleines de lèvres. Pendant quelque temps, j’erre avec elle. Lentement, pudiquement, elle se détache de mon corps. La solitude se retire de mon espace.
À l’heure avancée de l’Est, espoir pugnace au ventre, je me remets au travail.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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