Conte d’aujourd’hui, un texte de Karine St-Gelais

17 avril 2017

Conte d’aujourd’huialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Il était une fois, une jolie adolescente, seule et triste. Elle fait partie de cette génération appelée : les enfants-rois. Elle se retrouve à l’aube de ses 16 ans, enfermée depuis plusieurs jours au sommet d’une sombre tour. Elle y déverse toutes les larmes de son corps. Peut-on mourir de chagrin ? Elle prend des photos avec son nouveau téléphone cellulaire, cadeau de sa belle-mère, pas si méchante que ça après tout ! Une moue par ici, un demi-sourire par là. Des lèvres généreuses et un décolleté plongeant font la une de sa page Facebook. Anne console Laurie, qui pleure sa vie, laissant son mascara créer des ombres sous ses beaux yeux bleus. Elles conversent en silence jusqu’au coucher du soleil. Seuls leurs petits doigts s’animent dans les rayons orangés par-delà la grande fenêtre.
Anne, sa meilleure amie, l’envie. Elle envie ses beaux cheveux longs et ses yeux de biche. Elle aimerait dormir cent ans comme la Belle au Bois dormant. Elle aimerait bien se piquer le doigt et s’évanouir pour oublier ses broches et sa peau marquée par l’acné. Elle aimerait attirer l’attention de Vincent, un garçon de sa classe. Mais elle désespère, car ce serait aux yeux des autres « Le Beau et la Bête », et ça n’arrivera jamais, se dit-elle. Sa marraine n’est pas une fée et elle ne se transformera pas en beauté, même s’il finit par l’aimer. Son visage ressemblera toujours à une citrouille, vu sa rondeur et ses taches de rousseur. Anne sombre avec Laurie dans sa tour noire. Ensemble, elles affrontent le monde virtuel des adolescents d’aujourd’hui. Toutes deux captivées par un écran pas plus gros que nos anciennes calculatrices.

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Durant ce temps, Sarah, la petite sœur de Laurie les regarde, émerveillée. Elle a hâte de grandir et de pouvoir enfin se maquiller. « Tasse-toi le petit nain », lui disent sa sœur et ses amis à longueur de journée. Elle retourne alors à ses poupées aux longues jambes et yeux démesurés. Faux cils et talons hauts paradent dans ses histoires, comme ceux des deux amies qui sortent finalement de leur torpeur. Elles partent toutes pomponnées à leur petite soirée. Les parents espèrent qu’elles rentreront à l’heure de Cendrillon.
Il y a aussi leur voisine, Véronique, dont les nattes dépassent ses épaules frêles. Elle rêvasse du haut son balcon. Elle est timide et attend que quelqu’un grimpe la rejoindre. Elle voit les filles, soignées jusqu’au bout des ongles, sortir de la maison de Laurie. Si elle le pouvait, elle leur lancerait des pommes empoisonnées par jalousie. « Ou allez-vous les filles ? » demande-t-elle par texto. « Chez Joe », répond Laurie sèchement, sans émoticons et sans rire, elle n’a pas le temps. Véro oublie de leur dire qu’elle aurait aimé les accompagner. Trop tard. Elle continue de tresser ses nattes blondes dans le silence de la soirée qui s’avance. Elle aussi s’est forgé une belle grande forteresse d’ivoire, loin et à l’abri de tout.
Mais où sont passés nos beaux contes de fées, ceux qui nous faisaient rêver ? Où sont passés les contacts humains et les conversations pleines d’émotion qui accompagnaient nos fous rires avec passion ? Où sont passés les gentils ogres qui hantaient nos nuits ? Ils ont maintenant plus de quarante ans et surfent sur le net à la recherche de chaire jeune et fraiche. On dit que chaque génération à son lot, mais celle-ci n’a-t-elle pas perdu plus qu’une chaussure de verre en chemin ? Où est la magie, que deviennent les hasards et la folie de ce que devraient être les premières fois ? Maintenant, le quotidien se vit sur un mur blanc et froid. Des graffitis d’émotions qui défilent chaque seconde comme de grands journaux intimes ouverts au public.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecIl y a aussi Nathan, le grand frère de Véro. Sur lui règne l’anarchie, des dessins sinistres ornent son corps. Il est fan de ces chanteurs qui parlent de honte et de peur, d’argent et d’honneur. Une magie noire a emprunté ses yeux. Il à peine à se lever les matins de semaine. Il crache à sa mère sa soif de liberté et sa haine. Il n’aime pas ses cours et ne pense qu’à la déception qu’il inflige jour après jour à ceux qu’il aime. Il texte Laurie : « Je suis désolé ! » Il sait qu’il lui a fait de la peine, qu’il lui a volé une partie de son innocence en publiant des photos compromettantes à son sujet. Lui et Vincent ont beaucoup ri d’Anne aussi au cours de l’année scolaire. Elle en souffre, mais, selon eux, elle n’est qu’une gosse de riches et elle s’en remettra ! Mais depuis quand l’argent atténue-t-il la douleur d’une âme écorchée vive ? Les belles histoires d’amours d’aujourd’hui se textent et se partagent, se likent ou se ridiculisent sans fin. Des amitiés se forment ou se détruisent sous les douze coups de minuits des statuts écrits sur le vif, chaque heure qui passe. Les lendemains peuvent être regrettables. Ce n’est point différent d’antan, vous me direz. Pourtant la douleur de vivre semble plus criante que jamais. Un mauvais sort s’est jeté sur cette littérature contemporaine qui nous interprète des morceaux de réalités en solo tout simplement délicieux. Que ce soit en noir, ou en blanc, « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… »

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

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Escarpins et parapluie, un texte de Karine St-Gelais…

27 février 2017

Escarpins et parapluie

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

« Voilà pourquoi il est impératif de réparer, de ne pas changer pour changer et d’être bien ancrés dans ses souliers. Restez enracinés et protégez-vous d’une ombrelle des cieux tristes, surtout lorsque vous faites face à votre destinée… »
Le Père Mortersen termine ainsi son discours avec éloquence. Une dame se lève soudain et quitte la Cathédrale. Elle laisse les talons de ses escarpins d’un noir profond retentir sur le marbre froid jusqu’à l’autel.
— Mais qui est-ce ? me demandai-je.
Elle passe la grande porte de bois. Je la suis, intrigué. Elle s’arrête, ouvre son petit parapluie d’un rouge Scarlett et brave la dernière symphonie que dame Nature nous déverse en cette fin d’après-midi de septembre.
Je relève le collet de mon imperméable et j’agrippe fermement mon chapeau, car le vent se lève. La brunette presse le pas.
— Mais où court-elle, comme ça ?
Un trou dans la chaussée brise le talon de sa chaussure gauche.
— Sapristi ! Tout est contre moi aujourd’hui, s’écrit-elle.
Elle tourne la tête, s’assurant que personne ne l’a remarquée.
J’ai juste le temps de me coller contre un immeuble. Elle enlève ses souliers noirs et les jette dans la poubelle d’un café-terrasse. Une vieille Volks couleur crème l’attend. Elle s’assoit près du conducteur, en essayant de refermer son joli parapluie.
— Décidément, il faut absolument que je fasse réparer cette vieille breloque de marche. Rue Ombrella, chauffeur ! hurle-t-elle.

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La voiture file, asperge les clients du petit café parisien, désormais furieux. Je cours sans réfléchir rescaper les escarpins noirs du fond de la poubelle. Je les cache sous mon manteau et je retourne sur mes pas, mine de rien.
Arrivé chez moi la pluie cesse. Mais la brune au parapluie rouge me hante. J’admire les chaussures. J’entends encore le clapotis de ses pieds nus dans les flaques d’eau.
La pluie se remet à battre la mesure. Une symphonie triste au violon s’installe à la cime des arbres de mon jardin.
Ancien soldat à la retraite, fils d’un cordonnier, je suis seul. Mon vieux père tient toujours boutique dans la rue principale. Je l’aide parfois. Je vis à une époque où la galanterie est encore de mise, où les chaussures et le parapluie parent les plus belles tenues d’un dimanche comme celui-ci. Tout gentleman se doit d’avoir les chaussures étincelantes ainsi qu’un grand parapluie. On ne sait jamais quand une dame, fraîchement coiffée, aura besoin de nous, sous le ciel orageux. C’est de cette manière que m’a élevé mon père.
Ombrella… cela me rappelle, bien sûr, l’atelier de réparation de parapluies où travaille Terry. Je crois qu’il est temps de faire de moi un vrai gentleman.
À la lueur du coucher de soleil, sa boutique parait bien étrange.
— Que puis-je faire pour toi, mon ami ? Il y a longtemps…
Terry, mon ami d’enfance, m’accueille d’une accolade.
— J’ai besoin d’un parapluie, lui dis-je avec détermination. Il est étonné.
— Toi, Phil ? Toi qui as toujours préféré t’en passer ces dernières années ?
En me disant cela, je vois Terry manipuler sa dernière création avec agilité. Ouvrir et refermer ce qui sera la monture a douze baleines d’un futur parapluie aux tissus à motifs sophistiqués.
— Tu n’es pas superstitieux, mon ami, pour faire ce métier….
— Il y a belle lurette que je serais mort, me répond-il avec arrogance. Ton métier était beaucoup plus dangereux. Viens, je te montre.

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Je le suis de l’autre côté du comptoir, là où se dévoile toute son intimité. Un rêve éveillé : des ombrelles, des parapluies à six et à douze baleines, des ronds et des carrés. De marche et de soirée. Nobles ou très clinquants. Colorés, à motifs, sobres ou ornés de diamants. Noirs ou blancs. Simples ou pliants… La seule limite est l’imagination de cet artisan. Je suis bouche bée.
— Tu as fait du chemin depuis la dernière fois que l’on s’est vus, mon ami.
— En effet, depuis la mort du propriétaire, j’ai eu, comme on dirait, un regain d’inspiration. Son cancer n’a pas juste rongé son corps, nous en avons terriblement tous souffert. Une libération, en quelque sorte… Je suis justement en train de donner une deuxième vie au parapluie de sa veuve, dame Belle-Île, Constance. Il s’est éventré à la sortie de la cathédrale cette après-midi.
Mon cœur s’arrête. Mon ami me regarde et me dit :
— Tu la connais ?
Mes yeux s’illuminent.
— Non, mais j’aimerais bien…
Puis, après un silence :
— Je vais prendre celui-ci. Long, robuste et sobre… Digne d’un vrai gentleman.
Je paie et je laisse la carte de la cordonnerie de mon père à Terry, en lui indiquant bien qu’il faut absolument que Mme Constance passe y chercher quelque chose qui lui appartient. Le tout sera prêt, dès demain. Il me fait un signe de tête intrigué, mais me promet de lui faire le message.
Je sors de l’atelier avec mon nouvel achat à la main gauche, comme il se doit. Je suis heureux ! Une nouvelle aura m’entoure. J’ai enfin trouvé la force de parfaire ma tenue du dimanche.
J’ouvre la merveille. Heureusement, il pleut. Il me pare, les gouttelettes lui coulent sur le dos comme un charme.
Une soirée tristounette que je passerai avec mon vieux père. Il sera surpris de ma dernière acquisition. Je fais chanter à mon tour les flaques d’eau sous mes chaussures récemment polies. Je tiens le manche de bois avec la seule main qu’il me reste, l’autre, je l’ai laissée sur le champ de bataille, il y a 11 ans. Voilà pourquoi je n’ai jamais assorti de parapluie à mon complet. Pour ne pas souligner mon handicap, mais pas aujourd’hui. Il a suffi qu’une inconnue se débarrasse de ses magnifiques escarpins en pleine rue pour que je la remarque.
Une veuve et un retraité. Des escarpins, un parapluie brisé et un cœur réparé…
J’espère que la pluie chante pour vous aussi.

Bonne Saint Valentin !

Karine Gelais

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

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Le démon de ta garde-robe, un texte de Karine St-Gelais…

26 janvier 2017

Le démon de ta garde-robe

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Samedi matin. Il est déjà 9 h 15. Tu es assis sur la dernière marche du hall depuis maintenant une heure. Une valise débordante de bonheur à tes pieds. Tu regardes l’heure. Impatient, tu soupires. Tu espères qu’il n’a pas oublié, qu’il sera là, bras ouverts, avec un superbe sourire. Au téléphone, il y a trois jours, il te promettait mers et mondes, une journée inoubliable. Des promesses engendrent des attentes. Une liste exhaustive de sentiments contradictoires t’envahit. Tu regardes l’heure sur la pendule pour au moins la vingtième fois. Le temps semble s’être arrêté. Tu sanglotes, elle désespère ! Vous gémissez, vous êtes agacés, ta mère et toi. Celle-ci pose régulièrement sa main droite à son front. Elle semble soudainement découragée, elle est moins réceptive à tes incessantes demandes. Vous soupirez de nouveau, même ta perruche blanche semble fébrile, elle ne crie pas à tue-tête comme elle le fait habituellement chaque matin. Dans la cuisine règne une tension.

Tu pioches dans ton assiette au dîner. L’après-midi passe. Suzie, ton petit perroquet, s’ébroue montrant le bleue ardent de ses sous-plumes. Tu descends au sous-sol, une descente directe aux enfers. Tu lances ta petite valise sur ton lit. Elle était si pleine qu’elle s’éventre, laissant s’éteindre toute ta hâte, ton amour, tes baisers et tes dessins qui étaient dédiés à cet homme, celui qui n’est pas là et qui, selon ta mère, ne viendra pas ! Tu es déçu, elle est frustrée, vous êtes trahis. Ton cœur se serre. Il saute un tour.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTu crois que tu vas mourir. On dirait que le diable gronde. Ta garde-robe est prise de secousses. Tu as peur, elle est terriblement affligée par ta peine, il est… je ne sais où ? Ce n’est pas la première fois qu’il t’oublie de cette manière – ou il a de bonnes raisons ? Difficile pour un enfant de répondre et de comprendre ce manque d’amour d’un parent qui ne s’aime peut-être pas lui-même. Ta mère se fait réconfortante, elle te comprend et te soutient, mais ton cœur reste souffrant, il saigne, une cicatrice qui le fragilisera à jamais. Tu sèches tes larmes.
L’apocalypse arrive en même temps que la pénombre. Il est l’heure de dormir, mais ton cœur sprinte, galope et fend l’air comme un cheval sauvage toute la nuit. Compter les moutons est une torture, tout ton corps est en alerte, ta penderie est entr’ouverte et il s’y tapit quelque chose, un être affreux ; tu espères que le monstre qui l’habite dévorera ta peine, ta honte. Tu t’affoles, tu prends ta couverture comme bouclier et tu y plonges la tête, espérant que le jour arrive enfin ! Tu t’agites, il ne t’aime pas ; elle perd confiance en lui et elle ne dort pas non plus. Vous appréhendez l’avenir et vous craignez le pire.

Tu t’éveilles dix ans plus tard, ton ourson toujours prisonnier de tes bras acérés. Tu n’es toujours pas délivré, libéré de cette créature qui empoigne ton cœur avec une telle force. Tu n’es pas un adulte en paix, ni avec celui qui se disait ton père, ni avec toi-même. Tu es restée fragile, tu as pourtant pardonné, tu lui as renvoyé amèrement son manque d’amour, tu sais que ce n’était pas de ta faute ; elle a toujours su, je le sais, nous le savons que trop, et vous le voyez bien ! Mais pourquoi ce tourment continue, pourquoi tu t’affliges encore cette virée infernale. ? Pourquoi cette bête t’observe encore de ta (foutue) armoire ! Tu aimerais être en paix, elle aimerait être en accord avec la situation, vous aimeriez désintégrer cette horreur, vous aimeriez pouvoir l’emprisonner, le dénoncer, et même l’attraper, ce criminel, ce tueur en série, ce maniaque qui te harcèle depuis ton enfance, pour enfin t’endormir avec quiétude.

Tu rêves de faire exploser cette garde-robe ; il rêve de toi et de tout ce qu’il a manqué ; elle t’aime plus que tout et s’est épuisée à jouer deux rôles éprouvants. Vous avez travaillé très fort à la reconstruction de cette confiance et à la réparation de cette blessure profonde, et vous faites face, vous aussi, au démon de votre placard, ce malin qui conjugue votre vie à sa guise. Tu n’as qu’une seule envie, te laisser de nouveau consoler, rassurer cet enfant qui dort encore en toi. Il a un nom cette hyène enragée qui vous ronge. Vous avez bien dit « Anxiété », ce désastre contemporain.

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Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

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Motel Del Sirenas, Chambre no 30, un texte de Karine St-Gelais…

17 juin 2016

Motel Del Sirenas

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

1870 : les belles années ! Une fillette nait sous le nom de Carmen Costello. Sa mère, Augusta Iglesias une bonne ménagère, mais avant tout, une chanteuse de rue peu connue. Édouardo Carson, son père, est un ancien officier grec devenu tavernier. Augusta doit maintenant se prostituer pour subvenir aux besoins criants de sa jeune famille de 5 enfants. Son grand frère s’appelle Francisco, dit le Grand. Son deuxième, Valentin, est surnommé le Charmeur. Quant à Adolfo, le troisième, on l’appelle le Dur. Carmen et Dolores sont jumelles identiques ; on les surnomme affectueusement « les petites poupées ».

Le père ne cesse d’accumuler les dettes de jeux, les problèmes et les soirées bien arrosées, ce qui rend la vie familiale désordonnée et misérable.
Le début de l’adolescence de Carmen s’amorce par un viol brutal lors d’une fête au village. Un soir de juillet, elle n’a que 13 ans.

Le drame se passe dans la chambre no 30 du Motel Del Sirenas (Motel des Sirènes). Un jeune homme brise ce jour-là ce qui lui reste de son enfance, de ses cheveux d’ange, de sa douceur, de sa naïveté, de ses rêves et de ses poupées. On le nomme Roméo, son vrai nom est Vincent Romero, un savetier. Il marque la jeune Carmen au fer rouge en ce début d’été et la laisse au seuil de l’enfer.

Le lendemain, elle revient à la maison avec de nouveaux démons au cœur qui la hanteront à jamais. Elle voue depuis une haine incurable à la gent masculine. Elle raconte dans ses mémoires toutes les horreurs qu’elle aimerait faire subir à plusieurs jeunes et valeureux villageois. Elle fantasme avec le mal et danse avec les hyènes sous la lune pleine. Elle se voit, se délectant du sang frais qui macule leur corps encore tiède. Une nuée de jeunes hommes morts exsangues après qu’elle eût sectionné leur verge si précieuse. De telles visions la font frissonner de plaisir !

La belle grandit en montrant ses charmes dans les cabarets. On la remarque au bras de son premier et seul amant, qui deviendra son proxénète, son ami ainsi que son ennemi, Paco Coll Leon. Il lui enseigne l’art de la scène. Elle est dans la fleur de l’âge, à peine 17 ans. Enceinte de quelques semaines, elle se fait avorter par un charlatan qui la rendra stérile. Ce fut son premier deuil. Dès son rétablissement, elle se produit dans des endroits mal famés sous son nouveau nom de scène, Carolina. Sensuelle, elle dénude ses épaules chaudes sous son regard de femme enfant. Elle acquiert ainsi une certaine notoriété. Elle exercera ses charmes jusqu’au Moulin Rouge, à Paris, en 1889.

Sa réussite est totale. Elle porte des tenues somptueuses et des bijoux offerts par ses admirateurs. Elle joue à la grande dame, celle qu’elle aurait dû être, celle dont elle rêvait petite fille. Des colliers de joyaux véritables ornent son cou et mettent en valeur sa poitrine généreuse. Des pierres précieuses ornent ses lobes délicats. Ses seins ont fait sa renommée. Les Parisiens murmurent qu’ils ont inspiré la forme des coupoles de l’Hôtel Carlton à Cannes.

Elle est plus qu’une prostituée, elle est une muse, une poétesse de la scène, une beauté rare, mystérieuse et insaisissable. Les hommes en tombent amoureux dès que leur regard effleure ses courbes olympiennes que découpent les lumières de la scène. Les peintres se l’arrachent, les poètes la citent, les chanteurs de charme l’idolâtrent. On se plait à raconter qu’elle pousse les hommes aux suicides. Sa mère la renie et son père meurt dans un incendie qui emporte la demeure familiale – sans doute un règlement de compte. Sa jumelle, Dolores, s’en sort brûlée au troisième degré. Elle s’en remettra, mais portera à jamais les stigmates du diable sur la moitié de son corps.

La vingtaine approche. Dolores envie Carmen. Elle jalouse ses yeux de biche et l’attention dont on l’entoure. Elle erre seule, ses frères sont à la guerre ; pendant ce temps, Carmen se dorlote et vit dans l’abondance. Elle se baigne comme une reine dans des laits couteux et participe aux soirées les plus huppées.

C’est alors que Carmen décide d’acheter le Motel maintenant délabré où elle a subi l’agression du savetier à Ponto Valga, village de son enfance. Le Motel Del Sirenas. Elle espère ainsi exorciser son mal. Son amant Coll, maintenant devenu son mari, en fait un bordel très rentable, mais cible des mauvaises langues :

Il parait que la chambre no 30 est une porte directe vers le paradis, ou l’enfer, tout dépend si l’homme est vertueux où un malfrat, s’amusent à répéter les femmes à leurs hommes pour s’assurer qu’ils ne sautent pas la clôture. Que des commérages de bonnes femmes, se disent les maris en mal d’amour et de chair fraîche.
Depuis douze mois, de plus en plus de disparitions inquiètent les villageois. Le prêtre du lieu avise au prône de ne pas approcher le Motel des Sirènes, que c’est là un sacrilège ! Un péché de regarder l’enfer se déhancher sous les feux d’une musique enivrante…

Depuis l’arrivée de l’homme au chapeau noir et de sa putain, tout va mal dans notre bon comté, crie le juge en colère au commissaire du coin. La belle Costello ne fait que prendre du bon temps et essaie d’apaiser les douleurs chroniques de sa chère sœur, dit finalement le maire.

En effet, Carmen veut mettre un baume sur les cicatrices de Dolores. Sa douleur lui rappelle la sienne, comme si sa jumelle portait les marques de son viol.

Les enquêtes n’aboutissent à rien, les indices ne sont qu’impasses.
Possiblement des suicides, ou des règlements de compte, écrit finalement l’enquêteur dans ses derniers rapports. Mais le huitième meurtre lui laisse un goût amer.

Tous ont été retrouvés sur la berge, cadavres gonflés par l’immersion prolongée dans le lac. Le bas du corps est manquant. Impossible de faire quelque chose de bien, s’exclame le croquemort. Sauf pour le dernier, nu, pendu à un arbre par le phallus… Aouillleee ! frémissent les témoins ! Ouais, cet homme est un ancien savetier du coin, il y a longtemps qu’on l’avait vu, ce bougre, dit l’enquêteur qui tisse sa toile mine de rien… La dernière gorgée de café lui reste coincée dans la gorge. Chaque homme a été d’abord étranglé avec une corde, un long lacet de cordonnier… Et puis ? s’impatiente le juge, une femme seule ne peut faire ça ! Mais c’est la seule explication logique à tout ce carnage ! répond le commissaire.

La belle Espagnole se retrouve en prison, détestée par tous et traitée de folle. Elle est maintenant la source des contes noirs du coin, ceux qu’on utilise pour faire coucher les enfants tôt.

Elle criera son innocence jusqu’à ses 61 ans, avant de mourir d’une crise cardiaque.
Dolores apaise sa peine par de courtes visites à Carmen et passe ses journées à jouer à la princesse dans les robes affriolantes de sa sœur, sous son maquillage et ornée de ses bijoux hors de prix. Pour la première fois, Dolores se trouve magnifique et se sent heureuse !

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

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L’adorable Ludovic, un texte de Karine St-Gelais…

15 mai 2016

Pour toi, cher Chat, un petit clin d’œil qui ne louche pas…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

On dit que le chat vit entre deux mondes. Pas tout à fait ici et un peu là-bas. Un œil sur nous et l’esprit de l’autre côté. Il captive les amoureux des félins et nos ancêtres depuis toujours. Il était un dieu chez les Égyptiens, la déesse Bastet. Soit qu’on les adore, ou qu’on les déteste, d’autres en ont peur tandis que certains en ont trop. Peu importe ce qu’on en pense, nous sommes tous d’accord sur quelque chose, ils inspirent le mystère, la perfection et le charme. Créature du dieu soleil ou enfant d’Amon, fils du diable, il est certain que le chat est connu pour son tempérament à deux visages. Son antagonisme fascine ou terrifie. Il arbore fièrement au quotidien son indépendance et par la suite se laisse trahir par ses ronronnements affectueux. Le chat est et restera aux yeux des hommes, un symbole de l’au-delà.

L’Égypte lui vouait un culte, stimulant ainsi l’amour et l’énergie charnelle pour assurer leur dynastie. Il protège encore farouchement la Vallée des reines à travers le temps et son côté sacré n’échappa pas au Moyen âge, à l’Inde, ni au Japon, et il conquerra toute l’Europe. On plaisante souvent en disant qu’il a 9 vies, qu’il retombe toujours sur ses pattes, qu’il se purge de nos ondes négatives absorbées durant la nuit en dormant une bonne partie de la journée et que malgré sa domestication, il est resté un chasseur hors pair. Dans le passé, il était le familier des sorcières chassant les mauvais esprits des chaumières, tout en restant un mauvais présage pour les superstitieux lorsqu’il naissait avec un pelage noir corbeau. L’humain a dompté son côté tendre, mais nous n’aurons jamais le contrôle de son instinct sauvage…

Ludovic est un magnifique matou qui est entré dans ma vie, un jour, comme un « chat dans un jeu de quilles ». Des récits rappellent que si un chat choisit votre demeure, c’est que vous aviez besoin de lui, à ce moment précis de votre existence. Il faut l’accueillir, le nourrir, lui apporter chaleur et réconfort, car il risque de vous retourner la pareille. Il était là, tout penaud, un lundi matin de mai, me disant bonjour d’un miaulement long et rauque au seuil de ma porte. Il portait un joli collier noir avec une médaille en argent. Son nom y était gravé. « Il appartient surement à quelqu’un », me dis-je. Je fis des recherches, je passai son annonce plusieurs fois sur les réseaux sociaux, j’ai même appelé la SPCA de ma municipalité, mais rien, toujours rien, même après plusieurs mois. Il n’a jamais essayé de s’enfuir ; même à l’extérieur, il restait tout près de moi. Je me souviens, je me disais : mais qui a eu l’audace d’abandonner un tel chat !

Mon conjoint et moi essayions à cette époque d’avoir des enfants. Je venais tout juste de me remettre d’une fausse couche. J’étais encore sur les hormones de grossesse et Ludo, de son surnom, m’était d’un incroyable réconfort avec ses ronrons. Il y avait quelque chose d’étonnant dans ses yeux vert émeraude. Un regard profond et rempli de sagesse. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Poils au vent, il surveillait son nouveau territoire comme un roi. Il dormait sur mon ventre, sa chaleur me faisait le plus grand bien. Jusqu’au jour, où, surprise, j’appris que j’étais de nouveau enceinte. Ayant eu quelques fausses couches, dont la dernière qui fut très douloureuse, j’étais très anxieuse. Ludovic passa les neuf mois suivants lover contre mon ventre. Le jour J arriva… Nous revenions avec le petit Gabriel, Ludo nous attendait de pied ferme, comme s’il voulait savoir si tout allait bien. Je couchai le bébé dans son landau, il dormait à poings fermés. Ludovic le veillait de son iris, porte ouverte vers un autre monde. Soudain, il se leva, se retourna et se dirigea vers la porte d’entrée. Un miaulement aigu retentit, je compris qu’il voulait aller dehors, mais sans moi.

Après coup, je me dis aujourd’hui que jamais je n’aurais dû ouvrir la porte ce jour-là. Il fit ce qu’il n’avait jamais fait au paravent : comme un automate, il prit le chemin de l’entrée asphaltée vers un avenir incertain. Il se dirigea tout droit vers la route principale. Je criais son nom par-delà mon balcon. Il se retourna une dernière fois, me regarda longuement et reprit son chemin, sans jamais revenir. Les yeux baignés de larmes, je le vis disparaitre au loin. Il semblait savoir où il allait, comme soudainement chargé d’une mission.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe songe à lui comme un vagabond à l’âme charitable. Je fis des recherches, je passai son annonce plusieurs fois sur les réseaux sociaux, j’ai même appelé la SPCA de ma municipalité, mais rien, toujours rien, même après plusieurs années, je n’ai jamais eu la moindre nouvelle de lui. J’aime aujourd’hui l’imaginer éternel. J’aime rêvasser qu’il est dans les bras d’un autre être dans le besoin, ronronnant. Mon Ludo, comment pourrais-je t’oublier ? Depuis, chaque matin que dieu fait, j’ai peur de te retrouver sur la chaussée, ensanglanté, agonisant ! Je me rappelle ton pelage noir et blanc, le bien et le mal qui s’entrelacent dans la douceur, le yin et le yang se rencontrant en parfaite harmonie. Mon Ludovic, mon ami, mon messager. Le chat vient peut-être d’un autre monde, doté de pouvoirs qui lui appartiennent, il semble en effet immortel. Je comprends maintenant les Égyptiens de les avoir tant vénérés.

Karine

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Bleu banane, un texte de Karine St-Gelais…

18 avril 2016

Bleu banane

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Mon grand-père cherchait toujours à donner la couleur bleu banane à tout ce qui l’entourait. Il avait une fixation sur les bananes, ton grand-père, me direz-vous ! Cher Chat, je suis d’accord avec vous et votre rictus d’enfant qui se dessine en ce moment. Étant une décoratrice, avec plus de dix ans d’expérience, pour moi, le bleu banane n’existe pas ! Ce serait plutôt un mauvais choix de nom trouvé par le fabricant de peinture Zel. Mais parfois je me demande si, par miracle, ce bleu étrange n’existerait pas ? Il ressemblerait à quoi ? Qu’est-ce exactement, le bleu banane d’antan qu’essayait de me faire voir grand-papa ?

Retour en arrière :
– Ça te va bien, ce polo, grand-père. Très joli bleu !
– Merci Catherine la « Couette » – un surnom affectueux et sarcastique qui fait référence à mes rigolotes petites lulus.
– Il est bleu banane, mon chandail.
– Hein !…Bleu quoi ?
– Bleu banane ! Quoi, t’as jamais vu de bleu banane ?
– C’est sorti en même temps que ton usine à les crochire les bananes, ça ! criai-je exaspérée de ses histoires à dormir debout. Et dormir debout est ici peu dire, car il en sort souvent des vraiment bizarres.
Grand-mère reste de marbre, le nez dans ses tartes au sucre brun et blanc qui parfument la pièce de beurre fondu. Ça y est, j’ai soudain une terrible fringale.
– Ta grand-mère aussi à une jaquette de cette couleur, hein, Deline ? lui lance-t-il affectueusement.
– Arrête de bourrer cette pauvre enfant, lâche grand-mère.
Moi, toujours intriguée par les idées plutôt atypiques de ce vieux grognon, je garde l’esprit ouvert… Voyant mon intérêt, il reprend de plus belle, et je l’imagine bien se dire : je vais encore l’enfirouaper comme une viande grasse entre deux gros pains hamburger. Comment y résister, même si, l’instant d’après, il me fait toujours amèrement regretter ma curiosité naïve ?
Il s’y met alors :
– Quand j’ai connu ta grand-mère, elle avait le béguin pour moi, mais elle a dû choisir entre l’argent ou l’amour. Elle avait deux prétendants, un juge riche du comté, et moi, un simple travailleur, une boite à lunch en aluminium – appellation non scientifique d’un opérateur à l’Alcan.
– C’est vrai, grand-mère ? lui demandai-je, très surprise de l’apprendre.
– Oui, chère Catherine. Et j’ai finalement choisi ton grand-père parce qu’il était très beau… Je ne voulais surtout pas que mes futurs enfants soient laids comme le juge…
– Pis l’amour et mon intelligence, Deline, renchérit mon grand-père un peu frustré.
Il me raconte que dans le temps, chez ses parents, leur cuisine arborait un magnifique papier peint dont ma mère était très fière. Il était orné de superbes bananes bleues… (Yark, cela devait être, laid pensai-je. Un affreux décor vintage – pour moi un horrible cauchemar.)
C’est dans cette même cuisine que j’ai présenté ta grand-mère à ma mère, la grande Bertrande.
– Oui, oui, ne me regarde pas comme ça, la Couette, Bertrand avec un E.
– Ils ont le sens de l’humour chez toi, grand-père, ricanai-je…
Celle-ci portait une ravissante robe d’intérieur à volants d’un velours bleu profond. Adeline dans sa naïveté légendaire, fit la remarque a sa future belle-mère que sa tenue s’agençait à merveille avec le bleu des bananes du papier peint de sa cuisine… Quel malaise, oh, oye, oye !
– Arrête de raconter ça, vieux fou, c’est plutôt gênant.
La belle-mère était restée bouche bée ! Elle avait eu un super rabais sur ce papier peint, on ne se demande pas pourquoi… J’aurais bien aimé voir ce papier peint pour enfin voir la couleur réelle des mythiques bananes.
– As-tu une photo de ça, grand-père ?
– Oui, mais EN NOIR ET BLANC !
– Nooon !!! Incroyable, il s’en sort toujours !
Encore aujourd’hui, ce bleu demeure une référence pour moi. C’est toujours amusant de voir l’air ébahi de mes clientes lorsque je leur annonce que le bleu dont je viens de décorer leur salon, est un bleu banane.

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantineschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophoniequ’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

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Le rêveur, un texte de Karine St-Gelais…

2 février 2016

Le rêveur

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Le rêveur qui rêvait.
Vous savez, Pierrot, ce petit être pâle et fragile de notre enfance. Une comptine raconte ses mésaventures au clair de lune. Son regard reste vide, même du haut de son magnifique croissant blanc. Il est comme moi, je me reconnais en lui. Sur les images il est toujours triste, il doit lui aussi s’imaginer une autre vie. Je suis assis au fond de la classe, l’air taquin avec mes taches de rousseur et mon regard bleu ciel. Un temps j’écoute ce que mon professeur explique au tableau et, quelques minutes plus tard, je me raconte une histoire par-delà la fenêtre. Il fait beau, il fait chaud, les oiseaux chantent, oups !
— Pierre, tu n’écoutes pas !
— Euh… oui madame !
— Alors, explique-moi comment on additionne des nombres à deux chiffres.
— Heu…
(Rires)

Le quotidien l’ennuyait,
Le rêveur… rêvait,
Pour lui un rien avait mille couleurs,
Ne sachant que faire, il pleure,
Ainsi rêve… le rêveur.

Je suis gêné, j’ai chaud, la pression me monte aux joues. Mes compagnons de classe me regardent, rient de plus en plus. Comme toutes les fois, je ne me sens pas à ma place, comme si je ne venais pas de ce monde. Je m’en imagine alors un bien meilleur. Un monde dans lequel les gens ne me disent pas tout le temps : Ça c’est Pierre tout craché, s’il n’avait pas les fesses et les bras bien attachés, il les oublierait eux aussi.
Comme tous les soirs, je pars à pied de l’école avec ma sœur d’un an ma cadette. J’entre dans la maison avec une seule mitaine à la main, mon foulard a disparu comme par enchantement dans l’après-midi et ma tuque ne protège que le bout de ma tête. Mon menton, comme à l’habitude, rappelle toujours mon dernier repas, ma mère me nettoie avec amour me reprochant la mitaine manquante. Ce n’est que la troisième paire cette semaine.
— L’hiver commence, mon amour ! soupire ma mère en direction de mon père.
Pauvre de moi, je sais, je m’en veux, mais que puis-je répondre, mis à part…
— Désolé, Maman, avec un air repentant.

Le quotidien l’ennuyait,
Dans la lune tout s’ensoleillait,
Mais la réalité le hantait,
Le rêveur, lui, rêvait…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les devoirs sont une corvée, ah non ! Pas encore, pas ce soir ! J’aime mieux jouer aux blocs l’Égo dans ma chambre ou faire crier ma sœur, c’est bien plus drôle. Mais bizarrement, mes parents et mes professeurs ne comprennent pas mon humour en herbe et je ne gagne généralement que des retraits. Quelle misère, je pleure un peu, je crie et je retourne à mes constructions.
— Pierrot vient manger !
— Oui, atta-peu !
— Non, on n’attend pas Pierre, tout de suite !
— Oui ! Oui ! (Soupir.)
Au souper, mes parents semblent découragés, ils sont souvent tristes. Je ne comprends pas pourquoi ma mitaine perdue les a atteints à ce point.
— Ah, non ! Pas du spaghetti, yark !
— Pierre, on ne dit pas yark. C’est ce qu’on mange ce soir et c’est tout. Prends au moins quelques bouchées.
— Oooké ! (Soupir.)
— Pierrot, tu sais que demain matin on commence ta médication. Ça va t’aider à te concentrer. Comme t’a expliqué le médecin ce matin.
— Ouais ! Ouais ! (Je m’en fous, j’veux juste aller jouer. J’ai rien compris de son charabia. De toute façon, on verra bien.)

Le rêveur veut rêver,
Mais il ne sait comment y arriver,
Il veut aimer, il veut tout simplement rêver.

Le lendemain, étrangement, je suis revenu avec mon lunch et mes mitaines et tous mes devoirs étaient dans mon sac à dos. Je suis fière de moi, et maman aussi. J’ai réussi à terminer mes travaux en classe, même si Thomas riait derrière moi. Je me suis même surpris à me retourner pour lui demander d’arrêter. Mon professeur voit mes efforts et m’encourage. Mes parents sont plus calmes et heureux. J’ai moins de punitions. Mes notes à l’école montent et on rit beaucoup moins de moi. Pierrot la lune est devenue tout simplement Pierre. Il a juste troqué son beau croissant d’argent contre une nouvelle confiance en or. Il a échangé la tempête dans sa tête contre une immense bibliothèque, ou les informations sont plus facilement accessibles.
Mais, il garde la capacité de retourner sur sa belle lune quand cela lui chante et sans que ça déstabilise son entourage et son for intérieur…

Le rêveur sait maintenant rêver,
Sa vie à complètement changé,
Laissons les peurs et le passé passer…

Connaissez-vous, ou reconnaissez-vous cet enfant ?

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