Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

26 novembre 2014

Martin Heidegger de Georges Steiner

(Dernière partie de mon commentaire)

       Dans ma dernière chronique, j’ai analysé la première partie d’un ouvrage qui me paraît d’un intérêtchat qui louche maykan alain gagnon francophonie singulier, Martin Heidegger de Georges Steiner. Aujourd’hui, je m’attarderai en premier lieu à la seconde partie de ce livre, qui est essentiellement un commentaire de l’œuvre fondamentale de Heidegger, soit Être et temps (Sein und Zeit), d’abord parue en 1927. Évidemment, dans ma chronique, je ne pourrai aborder que quelques-uns des thèmes retenus par Steiner dans son analyse d’Être et temps.

Il faut d’abord reconnaître cette nécessaire distinction, dans le traité de Heidegger, entre l’ontique (monde des étants) et l’ontologique (qui concerne l’être). Il y a, selon Heidegger, une « différence absolue entre l’ »ontique » et l’ »ontologique », c’est-à-dire entre le domaine des étants particuliers, extérieurs, et celui de l’Être lui-même. Remarquons d’emblée que l’ »ontique » et l’ »ontologique » sont aussi différents que peuvent l’être deux concepts ou deux champs de référence. Mais l’un sans l’autre n’a pas le moindre sens. » Or il est un étant qui est privilégié, et c’est l’homme (que Heidegger nomme Dasein, c’est-à-dire « être-là » puisqu’il est de sa nature d’être dans le monde). L’ontologie s’établira à partir d’une analyse du Dasein parce que seul l’homme interroge l’Être. On pourrait dire qu’il en va, pour le Dasein, de son être dans l’intérêt qu’il porte à l’Être. « L’existence effective de l’homme, son « être humain », nous dit Steiner, dépendent immédiatement et constamment d’un questionnement sur l’Être. Ce questionnement seul engendre et donne sens et substance à ce que Heidegger nomme Existenz. Il n’existe rien de tel qu’une essence à priori de l’homme. […] L’homme accomplit son essence, son humanité, dans le processus d’ »existence », et il le fait en questionnant l’Être, en rendant discutable sa qualité d’ »existant » particulier. » Le Dasein est donc un In-der-Welt-sein (un « être-au-monde »), qui grâce au langage interroge l’Être (nous avons vu, dans ma dernière chronique, le cas que fait Heidegger du langage) ; mais, quoi qu’il soit être-au-monde, le Dasein fait son apparition comme un être jeté dans le monde (du moins selon le Heidegger d’Être et temps). Steiner nous dit : « Le monde dans lequel nous sommes jetés, sans aucun choix personnel, sans connaissance préalable […], était là avant nous et sera là après nous. » Et un peu plus loin, Steiner ajoute : « Aucune biologie de la parenté ne répond à la vraie question. Nous ne savons pas à quelle fin nous avons été projetés dans l’existence […] » Mais, évidemment, le Dasein n’est pas jeté dans le vide, mais dans le monde, ce qui, encore une fois, fait de lui un être-dans-le-monde ; de plus, le Dasein est un être-avec, c’est-à-dire avec autrui (cette relation à l’autre fait partie de sa structure existentielle). Cependant, comme être-avec-autrui, nous « en venons à exister non selon nos propres conditions, mais en référence aux autres […] » C’est le règne du Man, le monde du « On » (on pense, on dit, on fait, etc.). Dans un tel contexte, l’être « qui est nous-mêmes s’érode en un être commun ; il sombre en un « on », dans et parmi un « ils » collectif, public, grégaire, qui est l’agrégat non d’êtres véritables, mais de « on » ». Dans un tel monde : « Toute forme de supériorité spirituelle est insensiblement supprimée. » Mais dans certains cas apparaît l’Angst, l’angoisse, qui est le premier signe d’authenticité. L’angoisse correspond à la pression de l’ontologique sur le Dasein. L’angoisse est liée à un sentiment d’étrangeté. « L’étrangeté se déclare en ces moments critiques, nous dit Steiner, où l’Angst amène le Dasein face à face avec sa terrible liberté d’être ou de ne pas être, de demeurer dans l’inauthenticité ou de s’efforcer vers la possession de soi. » Mais accédant à l’existence authentique, le Dasein doit assumer sa propre mort comme son ultime possibilité. « Personne ne peut retirer à l’autre son mourir », dit Heidegger cité par Steiner. Et pourtant, la plupart des morts sont des morts aliénées. « On meurt », dit Steiner à la suite de Heidegger. C’est qu’une « mort authentique se mérite par l’effort. Un vrai être-vers-la-fin s’efforce consciemment à atteindre son achèvement et refuse l’inertie ; il recherche une appréhension ontologique de sa propre finitude plutôt qu’un refuge dans la convention banale de l’extinction biologique générale ».

***

Dans la dernière partie de son ouvrage, Steiner analyse des thèmes et des œuvres de Heidegger postérieurs à Être et temps. Dans cette chronique, je ne m’attarderai qu’à son commentaire court mais éclairant d’un texte essentiel du maître allemand, soit L’origine de l’œuvre d’art.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Paire de souliers sur sol bleu (Vincent Van Gogh, hiver 1887)

L’art n’est pas, pour Martin Heidegger, joliesses et agréments apportés à la vie. « Dans l’œuvre d’art, la vérité de l’être est à l’œuvre », écrit dans son célèbre texte Heidegger. Ainsi, Heidegger, méditant sur une la peinture de Van Gogh représentant une paire de souliers usés, comprend, comme nous le dit Steiner, que « la toile de Van Gogh rend possible notre expérience de la réalité intégrale, de la quiddité et du sens profond des deux souliers ». En effet, de l’analyse scientifique (par exemple chimique) des souliers ne résulterait « qu’une abstraction morte » ; mais « la structure existentielle et la présence vivante de la paire de souliers sont préservées et gardées dans la peinture. Bien au-delà de toute paire de souliers rencontrée dans la « vie réelle », l’œuvre de Van Gogh nous communique l’ »être-soulier » essentiel, la « vérité d’être » de ces deux formes de cuir – formes qui sont tout à la fois infiniment familières et, si nous nous retirons de la facticité et nous « ouvrons à l’être », infiniment neuves et étranges. »

L’art, faut-il ajouter, permet à Heidegger de rendre sensible « l’antinomie de l’être-caché et du déploiement simultanés propres à la vérité ». La vérité est à la fois décèlement et « être caché », « sauvegarde », ou, pour dire les choses dans le « nouveau « parler » heideggerien », la vérité est la relation dialectique du « ciel » (l’ouvert) et de la « terre », qui est « la scène de la cachette et de l’habitation sanctifiée ». Comme le dit Heidegger (cité par Steiner), ce que nous montre l’œuvre d’art, c’est que « la vérité surgit sous les traits d’un combat originel entre l’ »éclairement » et la dissimulation ». En ce sens, l’art n’est pas une imitation du réel ; il « est le plus réel », comme le dit Steiner.

 Frédéric Gagnon

***

Toutes les citations de la présente chronique et de la précédente sont tirées de l’ouvrage suivant : Steiner, Georges, Martin Heidegger, Paris, Flammarion (coll. Champs), 1987.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

***

Advertisements

Libres réflexions sur la condition de l’homme à l’âge de la technique, par Frédéric Gagnon…

14 mai 2014

Chronique des idées et des livres

 Pour Alain, Lucie et Jacob

À Philippe et Simon-Pierre

 

Il m’apparaît que notre condition d’homme à l’âge technique est d’autant plus problématique que notre époque est marquée par une véritable technophilie, voire pis, une néophilie infantile. Or, ce qu’il faut voir, c’est que la technique n’est pas neutre, mais que son développement, central pour notre époque, est lié à un mode de pensée qui devient facilement négateur de ce qui devrait être la réalisation de l’homme. En effet, la pensée technique est une pensée calculante qui réduit le monde à l’objectivité et tout étant, jusqu’à l’homme, en pur objet dont les comportements sont mathématiquement contrôlables et prévisibles. On peut dire qu’avec la pensée technique se voient évacués le mystère lié à notre humanité et le mystère infiniment plus grand de Dieu. Et, faut-il ajouter, cet esprit de la technique se marie fort bien à une économie de marché dans laquelle l’être même est envisagé comme valeur économique, donc comme ce qui est essentiellement calculable. C’est ce qu’avait bien vu le philosophe allemand Martin Heidegger lorsqu’il disait : « Non seulement elle [l’objectivité de la domination technique sur la terre] pose tout étant comme susceptible d’être produit dans le processus de la production, mais encore elle délivre les produits de la production par l’intermédiaire du marché (Markt). L’humanité de l’homme et la choséité des choses se diluent, à l’intérieur du propos délibéré d’une production, dans la valeur mercuriale d’un marché qui non seulement embrasse, comme marché mondial, la terre entière, mais qui […] tient marché dans l’essence même de l’être et fait ainsi venir tout étant au tribunal d’un calcul général […] »

**

            Ce même Heidegger croyait que l’État totalitaire était une conséquence nécessaire « du déploiement essentiel de la technique ». En effet, le propre de la technique est ce que l’auteur Ernst Jünger appelait la mobilisation totale. Il y a un plan implicite dans l’évolution de la technique qui veut que toute ressource, humaine ou matérielle, serve la domination de la terre, domination absurde, d’un point de vue supérieur, puisqu’elle est à elle-même sa propre fin.

            Évidemment, on objectera à une telle idée le fait de l’essor des techniques dans les pays dits démocratiques. Mais justement, je me demande si nous ne sommes pas entrés dans un âge de totalitarisme démocratique. Nos régimes seraient démocratiques dans le sens où l’on y élit toujours nos gouvernements, mais totalitaires par leur degré d’enrégimentation des personnes.

            Il serait trop long, ici, d’expliquer en détail ce que j’entends par totalitarisme démocratique. Je me contenterai de décrire quelques signes de notre entrée dans un tel régime.

            Le nivellement que recherchait la dictature du prolétariat est de mieux en mieux réalisé par l’État capitaliste, et cela sans goulag et sans grande répression policière. L’État capitaliste a misé sur « l’organisation de l’opinion publique mondiale et des représentations quotidiennes des hommes » (Heidegger). À coup de vidéoclips, de téléréalité, de publicités, on a si bien domestiqué l’être humain que « celui qui sentira les choses autrement ira volontairement à l’asile d’aliénés » (Nietzsche).

            Je vois par ailleurs dans le retour de l’eugénisme un autre signe que nous vivons dans un totalitarisme démocratique. L’eugénisme est un projet que les nazis, avec leur folie meurtrière, ne surent mener à terme. Mais on ne voit pas assez qu’avec l’avortement sélectif s’instaure à l’âge démocratique un eugénisme volontaire. (On appelle avortement sélectif le fait que des sujets décident d’interrompre la grossesse quand l’enfant à naître montre quelque défaut. On pourrait dire que l’on se débarrasse de l’enfant comme d’un objet qui présente un défaut de manufacture.)

            Enfin, il est à noter que le totalitarisme déteste naturellement tout ce qui est grand en l’homme et qu’il cherche toujours à détruire les authentiques intellectuels, c’est-à-dire ceux qui excellent dans la vie de l’esprit. Aujourd’hui, on enterre sous des masses de divertissement débile la parole des auteurs et des penseurs qui mériteraient d’être écoutés. Il règne véritablement un mépris de l’exception. Heidegger, d’ailleurs, décrivait ainsi le monde moderne en parlant de « la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre ».

 **

            Mais au fond rien n’est perdu pour celui qui plonge au cœur de l’existence et y rencontre l’Être. On veut nous fragiliser en nous convainquant que loin d’être liés à la transcendance, nous ne sommes que matière. Comme le disait excellemment Ernst Jünger : « Rien de plus facile que d’effrayer celui qui croit tout fini avec l’effacement de son existence transitoire. Les nouveaux trafiquants d’esclaves ne l’ignorent pas : d’où le cas qu’ils font des doctrines matérialistes. »

            Il faut réapprendre sa liberté authentique pour découvrir Dieu et devenir un homme qui ne courbe pas l’échine devant les diktats du moment. Comme le disait Karl Jaspers : « Plus l’homme est vraiment libre, plus il est sûr de Dieu. »

            C’est dans une foi véritable que l’homme trouvera l’assurance de défier le Moloch qui instaure son règne. Or, à long terme, l’homme de foi ne peut que vaincre, car c’est lui, et non le technicien, qui puise dans les ressources véritablement inépuisables du monde et du supra-monde.

 **

Toutes les citations sont tirées des ouvrages suivants :

Heidegger, Martin. « Pourquoi des poètes ? », dans Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1980.

Heidegger, Martin. Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1980.

Nietzsche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, Le livre de poche, 1983.

Jünger, Ernst. Traité du rebelle, Paris, coll. Points, 1986.

 Jaspers, Karl. Introduction à la philosophie, Paris, coll. 10/18, 1998.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires : style et contraintes, par Alain Gagnon…

10 octobre 2013

Dires et redires :

Pour se transformer en énergie, le vent doit rencontrer un obstacle : ailes d’un moulin, voiles d’un voilier…  La contrainte est la condition non suffisante, mais nécessaire à la création d’énergie.  De même pour l’inspiration.  Pour que l’inspiration accouche d’un texte valable, elle doit se heurter, puis se plier à une esthétique.  Sinon, nous obtenons soit des romans de gare, soit des best-sellers aux intrigues habiles, mais sans style, sans signature véritable.  Ou encore de ces premières œuvres généreuses, mais débridées, car l’écrivain ou l’écrivaine ne possédait pas encore l’armature stylistique nécessaire pour plier et faire donner l’inspiration.

Parfois, je m’ennuie de ces Français qui, vers la fin de leur vie, n’étaient plus que maîtrise — Marcel Arland, entre autres.  Ils n’avaient plus grand-chose à dire, mais ils le disaient si bien.

À quel moment l’esthétique se sclérose-t-elle ?  Ne devient plus support à l’expression, mais la réprime ?  Aussi difficile à démarquer que ce moment où le buveur passe du statut de buveur social à celui d’alcoolique.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Hegel

Hegel

Dieu que Hegel et Heidegger m’ont donné de la difficulté jadis !  Je peinais sur les textes, me déchirais l’entendement contre leurs fumeuses élaborations, sachant qu’il y avait là des appréhensions primordiales sur le réel, sur l’Être et sur le devenir.  J’en sortais découragé de moi-même.  Jusqu’au jour…  Jusqu’au jour où je me suis mis à les lire comme je lis les poètes.  Tout devint alors clair et fécond.

Les philosophes germaniques, il faut apprendre à les lire ; on doit éviter de les lire comme de tarabiscotés échafaudeurs de systèmes -ce qu’ils sont malhabilement.  Lisons-les plutôt comme des poètes et partageons leurs intuitions fulgurantes.  Ou mieux, lisons-les comme on écouterait un musicien.  Ils sèment des accroissements de conscience, engendrent des sagesses soudaines dont on se serait cru bien incapable.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’AUTEUR…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Phases qui ont des pieds et des mains, par Alain Gagnon…

16 août 2013

Dires et redires…

Une lectrice, présente à un de mes exposés, m’écrit : « Vous employez souvent l’expression phrases qui ont des pieds et des mains.  Ça signifie quoi pour vous ? » La question arrive à point, j’ai sous les yeux deux exemples de textes illustrant la portée que je donne à l’expression.

D’abord, un extrait de Terrasse à Rome de Pascal Quignard : Meaune répondit : « Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps.  On cesse de voir la vie vivre.  On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.  Alors le cœur se serre.  On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d’un bout à l’autre du monde et pour ne pas y tomber. »

Et cette phrase dans Essais et conférences de Martin Heidegger : La nostalgie est la douleur que nous cause la proximité du lointain.

Ce sont là des phrases qui n’abandonnent pas le lecteur allège.  On en ressort chargé de sens, d’une intuition acerbe, d’une compréhension nouvelle de soi-même et du monde.  Ce sont des phrases utiles, qui ne sont pas là pour remplir du blanc ou fabriquer des joliesses, mais qui préparent à la réflexion ou à l’action.  Mon grand-père avait l’habitude de dire des intermédiaires – de ceux qui ne sont pas rattachés directement à la production de biens ou de services – que c’étaient là gens sans pieds ni mains. C’est de lui que je tiens l’expression et la notion.  On en trouve peu, de ces phrases, même chez les meilleurs auteurs.  Comme l’alcool ? On ne le boit jamais à l’état pur.  Un texte de deux cents ou trois cents pages de phrases avec pieds et mains serait par trop indigeste, rendrait malade, rendrait toute lecture impossible ? (Cioran ?) À moins que tous les textes ne contiennent potentiellement que des phrases avec des pieds et des mains ? (Auteurs et lecteurs ne les percevant qu’en de rares occasions ?) La phrase qui offre pieds et mains résulterait de cette rencontre entre un bon auteur et un bon lecteur, dans un moment privilégié du texte ? Dans un moment privilégié de la lecture-écriture ?

(Le chien de Dieu)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique d’humeur, par Jean-Piere Vidal…

29 mai 2013

La démocratie malade de la représentation

 Je ne veux pas, par ce titre, ajouter ma voix à toutes celles qui dénoncent la corruption ou l’incompétence de ceux qui, à quelque niveau et de quelque façon, nous représentent, mais plutôt attirer l’attention sur un mal bien plus profond : la perversion de la représentation que génère la société du spectacle dans laquelle nous sommes toutes et tous littéralement engloutis.  La désaffection des citoyens, la faiblesse des états, de plus en plus ingouvernables, et même l’effondrement des institutions partout observable, sont autant de signes ou de symptômes qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la représentation, comme dirait Hamlet.  Et par représentation, j’entends spectacle, mais aussi politique ; j’entends à la fois l’autoreprésentation — et Dieu sait si de nos jours, elle a atteint le stade de la virulence — et la projection/délégation dont naissent toutes les formes de rapports à l’autre qui fondent le sujet individuel, mais aussi le spectaculaire sans lequel il n’est pas de communauté ni d’institutions pour lui servir d’armature et de symbole à la fois.

Heidegger disait : « on ne peut être sans se représenter », version philo du célèbre « on fait tous du show-business » de Plamondon, dont on a fait le maître mot de toutes les téléréalités qui nous pourrissent les ondes.

Et c’est précisément ce que les anciens Grecs avaient obscurément compris en inventant d’un même coup de génie le théâtre et la démocratie, et en faisant jouer au premier un rôle capital dans la consolidation de la seconde, les deux s’incorporant en outre dans des fêtes religieuses qui célébraient la communauté bien plus que les divinités.

Le spectacle écrasé

Quand tout est spectacle, paradoxalement plus rien ne l’est.  Car plus rien n’advient dans cette distance à soi et à l’autre qu’exige toute représentation.  La preuve ?  Plus le sujet contemporain se représente sur toutes les plateformes que la technologie lui offre, moins il est intéressé par les représentations des autres.  Les artistes ne s’intéressent guère à l’art des autres, les écrivains ne lisent que leurs amis, les cinéastes vont rarement voir les films des autres, c’est un constat que tout le monde peut faire dans les vernissages, les librairies ou les salles de spectacle.  Seuls peut-être les gens de théâtre semblent curieux des réalisations de leurs collègues : mais c’est sans doute qu’ils en sont tributaires, car celui dont ils vont voir la mise en scène est peut-être celui qui demain les engagera.  Plus encore que le cinéma, le théâtre est un art collectif et c’est sans doute ce qui le sauve en tant qu’institution.

Et parlant d’institution, il m’apparaît indéniable que le virus de la représentation universelle de soi à l’exclusion de toute autre forme de représentation est en train de liquider purement et simplement toute forme d’art : la rage de la projection du moi exclut tout partage, toute ouverture à l’autre dont il s’agit seulement désormais de saturer l’espace, d’envahir le regard, d’assommer l’âme.  Ce qu’on appelle noblement l’interactivité n’est qu’une miette de participation — remplir les espaces vides, faire dévier un rayon laser, dire oui ou non à une « proposition » — dont l’hypocrisie est manifeste : car si je te fais participer à ma performance, c’est pour mieux t’incorporer à elle, c’est-à-dire aux formes de ma représentation, à la célébration de mon individualité, à la gloire de ma créativité.

L’art banalisé

Quiconque dispose d’une caméra vidéo ou d’un téléphone cellulaire, c’est-à-dire tout le monde, sauf moi, peut désormais placer sur YouTube des images de lui ou de son chien qu’il ne tiendra qu’à lui de baptiser artistique, la critique tétanisée par le coup d’éclat célèbre de Marcel Duchamp n’y verra que du feu, puisque n’est, depuis lors, art que ce qu’un individu décrète tel, de toute l’autorité que lui confère son ego bardé de droits.  Et comme, dans ce domaine de l’art, la technologie a pris le contrôle, rendant faisable par tout un chacun ce qui, autrefois, exigeait apprentissage, patience, ascèse, on ne fait pas une œuvre qui vous dirait artiste, on est un artiste, de naissance, par décret personnel, ou pire, par obtention d’un diplôme, et tout ce qu’on fait, même la chose la plus insignifiante devient dès lors une œuvre.

Le rapport d’altérité que tout artiste entretenait avec sa matière, parce que la travaillant, il se trouvait lui-même travaillé par elle, s’est changé en simple projection, sans distance, sans dialectique, sans interaction.  L’œuvre n’est plus qu’une ombre portée.  Et du même coup, tout de l’art devient affaire de marketing : si j’arrive à surfer sur une tendance ou, mieux, à la créer, je projetterai cette ombre sur la totalité du visible.  Car il faut le remarquer, nous sommes aussi à l’époque des « chires » et de l’effet boule de neige qui répand la renommée comme une traînée de poudre au point, par exemple, que gagner un prix, c’est presque à tous les coups, en gagner d’autres : le prix des libraires en sait quelque chose, comme tous ces jeunes écrivains sacrés vedettes parfois à partir d’un seul texte et qui se retrouvent du jour au lendemain, sur toutes les tribunes et dans toutes les fonctions.

La politique autiste

Mais, parlant de fonctions, et pour changer d’institution, la fonction politique est désormais elle aussi affaire de représentation unidimensionnelle et saturante.  Comme l’artiste, l’homme politique vise d’abord à se répandre, à devenir virus.  Des maires ont des émissions de radio ou de télé régulières et prétendent ainsi mieux servir leurs citoyens, des hommes politiques squattent littéralement les réseaux sociaux apparemment pour commenter l’actualité, mais surtout pour être perpétuellement présents : le pouvoir est dans la représentation universelle et exclusive de soi.  Même si, bien souvent, à l’instar de notre communication compulsive où rien ne se communique… que la communication elle-même, rien ici ne se représente que la hantise de se représenter.

Et le pire, c’est que ça marche !

Car la capture de la tendance et donc de l’approbation repose ici aussi sur la force du même : le narcissisme militant de l’homme politique rencontre le narcissisme maladif de l’électeur — cet homme sans qualité ni identité.  Pris dans ce piège, l’électeur vote pour une ombre : la représentation victorieuse.  Et il croit d’autant plus voter pour lui-même que l’autre, celui qu’il va élire n’est qu’un autre lui-même, sans qualité, sans identité : il se reconnaît en lui, dans la mesure où l’autre n’a strictement rien dit d’autre que son désir de représentation.

Un art, une politique sans distances, où ne se projette que du soi et où l’autre n’est que le mur sur lequel on projette, des institutions désertes où ne circulent plus que des images, des ombres ou des avatars, une agora où tout le monde veut non seulement prendre sa place, mais prendre toute la place, tout cela cadenasse à double tour l’espace du même.  Un espace dans lequel toutes les différences sont abolies, tous les mérites effacés, au profit d’une indistinction universelle qui fait de tous des choses, sans altérations ni intimités, mais représentées sans cesse, comme l’éternité de la matière.

Il n’y a plus de spectateurs, de citoyens, il n’y a plus que des acteurs et des politiciens fous : nous.  Des acteurs et des politiciens qui, dans leur volonté de puissance où nul autre ne trouve l’espace de naître ou de s’insérer, abolissent et le théâtre et la démocratie, ces lieux où l’on débattait autrefois de l’autre et, partant, de la communauté.

Et c’est ce qu’on appelle, justement, la masse.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires, par Alain Gagnon…

25 janvier 2013

Gaspard de la Nuit et Heidegger…

Magritte, Gaspard de la nuit

Magritte, Gaspard de la nuit

Hier soir, je ne savais trop quoi lire. Un livre théorique sur l’esthétique m’ennuyait. J’ai failli me replonger dans Thucydide le clairvoyant, lorsque ma main s’est arrêtée sur Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand. Magie retrouvée. On ne l’ouvre jamais sans en tirer joie esthétique et vibrations devant l’effroi que cause ce Réel invisible – mais palpable par l’art – qui soutient et comprend nos réalités quotidiennes. Ces phrases ont surgi, que j’ai griffonnées, hâtif :

Les humains, ces châsses qui sertissent la flamme, et s’ignorent. Yeux tournés vers les ténèbres, une lumière les foudroie et dévore.

Géants fous, ils s’avancent, hurlent, chancellent, cassent et le mobilier, et leur esprit, et leurs os…

Et scintille la flamme.

De leur ignorance, ils ne peuvent même pas nier ce qu’aveugles, ils ne perçoivent.

Les grands textes font surgir ainsi chez le lecteur des éruptions verbales, dont il serait bien en peine de démêler les causes dans son histoire personnelle ou de démontrer les liens avec le texte sous ses yeux. Ces montées de l’abîme (ou ces descentes du supramental) sont plutôt engendrées par l’état d’esprit où nous mènent de tels auteurs.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

*

Quand les fantômes monteront de la mer,

je me débusquerai des sols chiches,

et marcherai vers la mort aux noces apparentes

des antipodes.

Pour Heidegger, il existe deux types de pensée :

– la pensée qui calcule : raison raisonnante du moi quotidien ; celle qui a développé la méthode scientifique et la technique comme tactique vitale de l’espèce (Spengler) ; celle qui, depuis la Révolution industrielle, accumule les exploits : machines à vapeur, organisation scientifique du travail, machines-outils, production et consommation de masse, cybernétique, conquête de l’espace…

– et la pensée qui médite : interrogation de l’Être, du sens de l’Être, contemplation… en opposition à la pensée scientifique et apparentée à la musique et à la poésie.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)


Dires et redires, par Alain Gagnon

3 juillet 2012

Hegel, Stendhal et juillet…

On regarde en soi et on ne perçoit que fatigue ; on regarde autour de soi et on ne rencontre que des fatigués, des épuisés de la forme, du verbe et du sens. Et on en conclut à la fin de l’Histoire, à la fin des arts plastiques, à la fin de la philosophie… Projection de sa propre lassitude dans ce qui apparaît aujourd’hui à nos contemporains comme projets au-dessus de leurs forces. Mais l’Esprit ne se lasse pas. Les archétypes à actualiser pullulent ; et si l’espèce humaine s’épuise, une nouvelle espèce prendra le relais – la nature ne connaît pas de délicatesses. Elle ne connaît ni tarissement ni fatigue. Ses formes se jouent, éternelles filles, à la surface de l’Être, et recherchent sans cesse des vecteurs de plus en plus performants à travers lesquels s’exprimer.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM, 2009)

*

L’Être ne se définit pas, il préoccupe ; il est celui qu’on interroge. Et les voies les plus sûres demeurent la musique et la poésie. Le roman et la peinture sont encore trop chargés de l’étant, de ce qui provient de l’Être mais n’est pas lui, du contingent. Héraclite, Hegel et Heidegger ont le mieux parlé de l’Être, de ce qu’il représente – à la fois innommable et engendrant ces tentations / tentatives de le nommer qu’on appelle arts. Curieuse coïncidence, les noms de ces trois passeurs commencent par un H. Lettre à deux verticales parallèles que réunit un trait figurant le trajet du traversier entre deux rives.

(Le chien de Dieu, ibid.)

*

Hier après-midi, je suis passé de Bach à Schönberg. « Tout un bond ! » a commenté Lucie. Dans le temps et l’intention auctorale peut-être. Dans l’expression

Schönberg, autoportrait

esthétique, non. Même clarté, même dépouillement. Simplicité et dépouillement des formes, et fond gonflé à bloc, ce en quoi je crois de plus en plus – et pour tous les arts. Entre ces deux extrêmes (Bach et Schönberg), beaucoup de guimauve, beaucoup de mélasse musicale, dont Hugo, Lamartine, Vigny, Balzac et comparses représentent parfois les pendants littéraires. XIXe siècle, sois maudit ! Ce siècle est heureusement élastique. Entre autres, Stendhal habitait toujours le dix-huitième. Baudelaire et Maupassant habitaient déjà le XXe. Quant à Rousseau, en pleine époque baroque, il nageait déjà à grandes brasses dans le pompiérisme stylistique de la Révolution industrielle.

(Le chien de Dieu, Ibid.)

*

De quel haut prodige dérive notre présence ici ?  Pourquoi donc, en ce lieu de solitude pleine, le temps permet-il à juillet d’éclore dans les musiques et les pastels de l’été ?  Toute la nuit, cette question hantera le quai de bitume, le ponton humble aux planches vermoulues et cette grève où les vagues itératives meurent et naissent, le temps qu’une luciole brille, fugace, à la lisière de la forêt.

(Les versets du pluriel, Éd. Triptyque, 2008)


Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

Canada | iLOLGO.CO

Quebec | infographiste | Webmaster Site Web

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :