L’agora, un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

13 avril 2017

L’agora

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

L’agora.

Un monde fou au marché… Ça grouille en grand autour des étals. Joviaux, les maraîchers s’empressent de servir les clients désireux d’acheter le fruit des premières chaleurs au champ. En vedette, folichonnes laitues à feuilles vertes, rouges, ondulées, asperges à la fronde facile, bienfaisants épinards, ails des bois très prenants, polysémiques fines herbes, sarriette, persil, basilic, chicorée et autres aromates à faire frémir les papilles gustatives. Toute une marmaille indispensable dans la préparation de salades.
De l’autre côté de la rue du marché se déploient jardins et plages papillonnantes de fleurs. Circulent autour et entre ces ingénieuses orchestrations de couleurs, une foule de gens et de jeunes familles avec enfants en poussette et chiens en laisse.
Vendeurs de breloques et babioles abondent de même que les personnages loufoques qui cherchent de rares bagatelles pour pavoiser. Plusieurs flânent dans les commerces et boutiques. À leur portée, une flopée de produits, utiles ou pas. Bien sûr, les cafés ne sont pas de reste. Je ne me lasse jamais d’y passer des heures à lire et à écrire.
Par jours ensoleillés, le marché devient véritablement l’agora de la Cité. On s’y retrouve, seul ou en groupe, à y déambuler, à s’y détendre et à tirer avantage de ces moments exquis, à vivre au ralenti.
Sur un des bancs à proximité de l’édifice du marché, moi-même observateur observé, je bouge des yeux et de la tête à suivre les badauds distraits, les petits racoleurs, les grands cœurs, les revendeurs plus ou moins en règle de bizarreries amusantes, les volubiles, les balèzes, les égarés planétaires, les précieux, les doux fêlés, les jeunes qui jouent à quêter, les divas richement vêtues et leurs acolytes paumés.
Toujours présents, même si les autorités policières ne cessent de les harceler et de les refouler, les tristes errants, les drogués dépravés, les sans-abri de tout âge, les esprits troublés, tous ces humains déguenillés que l’on préfère ignorer ou ne pas voir.
Un habitant de la rue, l’Amérindien Johny Jack Louis Jobb. Complètement monopolisé par son métier de madonari, à son site sur la rue William, mon fils François s’acharne à reproduire la Vénus de Botticelli.
À plus de dix heures de travail par jour, il espère terminer au plus tard samedi en soirée.
Je crains qu’à cette cadence ses maux de dos empirent. Motus et babines cousues, un papa très inquiet peut à peine en parler à son fils, sans se faire rabrouer.
François est en grande jasette avec un ami qui vient de lui apporter un gros café.
— Je vous dérange les gars ?
— Salut Pa ! Tu connais J.-P. ?
— Oui, je l’ai déjà vu avec toi. Dis donc François, le gars qui s’éloigne là-bas, c’est bien le joueur de guitare dont je t’ai déjà parlé ?
— Oui, Pa ! C’est Johny Jack Louis Jobb.
— Y’a l’air en colère.
— Il est comme ça quand il mélange la coke et l’alcool.
— Tu le connais pas mal ?
— Ça fait cinq ans qu’il rôde au marché. Il vient me parler quand j’travaille. Il m’aime bien, il me dit que je suis son frère. C’est un gars très intelligent. Il est en phase terminale de l’hépatite C. Un travailleur de rue m’a déjà confié que la plupart des sans-abri souffrent de cette maladie.
C’est triste de les voir pris comme ça. Y’a un an, j’ai réussi à le convaincre d’aller se faire soigner. Ça n’a rien donné. Y fait tout pour se tuer.
— Excuse-moi, J.-P. J’vous empêche de parler.
— C’est correct, j’allais partir, Monsieur R.
— Non, non. Reste ! J’vais revenir plus tard.
Train-train quotidien à vous ratatiner le champ de vision.
Hier, qui l’eût cru, le chien du locataire au premier m’a mordu le mollet. Le mot chien m’a alors montré ses dents.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUn mot ne sera jamais tomate. Pourtant, on peut goûter le mot comme s’il était une tomate ; et la tomate, comme un savoureux beau fruit de mot.
Le sens des mots n’est pas toujours aussi évident.
À la dure, j’ai appris mon insuffisance à écrire facilement. D’ailleurs, il n’y a pas de début ni fin dans ce travail d’écriture. Je réussis tout de même à démêler les fictions qui s’unissent, se perdent, entre le narrateur et moi.
À ce commerce, nulle phrase qui n’est pas à recommencer, tant les mots doivent germiner en moi avant de devenir la chose en soi et la phrase, leur faisceau de lumière dans le temps.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Infowar et quête de la Beauté, par Pierre Raphaël Pelletier…

16 mars 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Osons l’humain, Pierre Raphaël Pelletier

L’infowar, qui a eu comme meneur de jeu les États-Unis et que l’on a rapidement orientée hors de la toile, faute de pouvoir la contrôler, met en évidence ce dont sont capables nos libérales démocraties quant à la défense du droit à une information libre et entière.
À lire les commentaires d’analystes sérieux qui reviennent fréquemment sur le sujet, rares sont les dirigeants des grands médias qui, sous la force de pressions politiques, ne caviardent pas l’information qu’ils nous servent à la façon de petits spectacles.
À frelater sciemment l’information, on encrasse les artères de la démocratie. Je prends un autre café et je feuillette les journaux régionaux. Certaines chroniques nous racontent la petite histoire de braves gens qui, par des gestes de solidarité très simples, contribuent au bien-être de la Cité. À peu de frais, ce genre d’article me donne le coup de pouce qu’il me faut pour ne pas retomber dans la mare à crapauds.
Du café, je décide de passer chez Jules. C’est tout près, à dix minutes de marche.
Je cogne à sa porte plusieurs fois. Pas un signe de vie. Je récidive en cognant beaucoup plus fort. Des ramures torsadées d’un érable à Giguère d’où elles m’observent, les corneilles se mettent à leur tour de la partie en faisant tout un charivari.
« Alors, là, mon Jules, si tu n’ouvres pas, tu peux crever seul dans ton coin. »
J’attends encore un peu, mais toujours rien. Un peu dépité, j’abandonne.
Si tôt en journée, je n’ai pas le goût de revenir à ma planque.
Tout naturellement, je retourne au marché.
Le vent est doux.
Sa douceur fleure le lilas.
Peindre
Je laisse en plan une marche tracassière. Je retourne à mes fardoches.
La nuit est jeune. Je m’installe à mon chevalet.
J’entreprends de retravailler une toile qui me tord les boyaux depuis des semaines.
Qu’y a-t-il qui ne va pas entre cette toile et moi ? Le choix de mes couleurs ? Leur agencement peut-être ? Mes coups de pinceau ? Trop forcés ? Trop fardés ? Trop prévisibles ? La composition du tableau n’est pas assez transgressive ? Pas assez délinquante ? Où est-ce plutôt moi qui bousille tout, en remettant chaque fois en question la justesse des précieuses incertitudes qui se pointent dans l’incréé, entre la toile et moi.
La symbolique du passage vers… la distance qui s’ouvre à l’autre n’est-elle pas un des éléments essentiels de la pratique artistique ? Les itinéraires qui convergent vers un centre, un commencement, l’origine d’un monde sont cette quête qui nous projette à l’avant-scène de nos propres identités de création. L’art comme lieu d’origine et de mouvance exprime le moi dès sa naissance et celui de son devenir. Cette trajectoire de l’art, habitée par nos appartenances, nos errances, nos dérapages, nos dérives, est constitutive de la durée, de l’immuable. La beauté exulte d’être si rebelle. À vouloir la définir, on la tue.
Je peins et peindrai jusqu’à l’aurore. Plusieurs semaines encore, avant d’être en osmose avec ma toile.
La solitude.
Au fond de mon donjon, je savoure la disjonction que me procure l’extrême fatigue, seul succédané, si pauvre soit-il, à ma dose d’alcool.
Disparaissent alors toutes frontières entre ces réalités biscornues qui multiplient les langages de l’impériale réalité à laquelle nous nous contraignons.
Silence à l’âme grisante. Je flotte dans les bras d’une caresse aux joues pleines de lèvres. Pendant quelque temps, j’erre avec elle. Lentement, pudiquement, elle se détache de mon corps. La solitude se retire de mon espace.
À l’heure avancée de l’Est, espoir pugnace au ventre, je me remets au travail.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Cumberland, York et Botticelli, un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

2 mars 2017

Je reprends l’écriture…

Je reprends l’écriture de mon récit depuis le début. alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
Je retrouve l’énergie de mes vingt ans, sans la fièvre des concours de médailles et des gratifications monétaires.

L’écriture ne m’est pas plus facile. Ne s’écrit plus rien qui n’est passé au tamis du doute, ce qui m’astreint à un travail sans cesse à refaire.
Par-delà l’effort, ne vaut dans mon écriture seulement ce qu’elle aura bien voulu me céder de ses secrets. À me désâmer, je surchauffe souvent sous la calotte. Les meilleurs alcools m’épargnaient cela.

« Hé, popo jojo ! » me dis-je.
« Assez tataouiné. Sors. Va t’éventer ! »

Par grand soleil, je gagne le centre-ville au pas de course.
Endiablé, je traverse d’un bond les rues du marché. Promenade Sussex, j’escalade un large escalier à l’enjambée et gagne le parc Major d’où je peux voir, de son promontoire, les chutes Chaudière qui se jettent dans les eaux de la rivière des Outaouais.
À regret, mais par respect pour le lecteur, je dois dire que je suis incapable d’un tel sprint. En effet, j’ai mis plus d’une heure avant d’atteindre le parc, en passant par Murray, Cumberland et York, rue qui coupe tout droit au cœur du marché pour s’arrêter à Sussex. Une fois là, j’ai dû m’arrêter une dizaine de minutes pour récupérer en posant mes tartelettes sur les rebords d’une fontaine en plein centre de laquelle on a, comme tout ornement, planté un lampadaire à tête frisée.
Beau monument de bad art !

Je me promène dans le parc en empruntant les sentiers qui sillonnent un espace riche en reliefs. Habilement agencés, conifères et arbres divers varient agréablement le parcours. Ici et là déferlent des milliers de fleurs sur les grandes plages vertes du parc. Autour, les enfants éparpillent rires, pleurs et caravanes de gestes. Les écureuils fourragent dans les plates-bandes sous les regards de promeneurs amusés.

Je m’allonge sous un érable. Les corneilles clament leur présence. Tout est bien. Je somnole.

Je reviens au marché. Mon joueur de guitare joue de l’harmonica tout près de l’édifice du marché, du côté de la rue George.

Avec quelle superbe ! Musiciens, mimes, jongleurs, gymnastes, dessinateurs et peintres ont repris leurs activités au marché. Mon fils François travaille à son site de la rue piétonnière William. Il est en voie de reproduire, sur le pavé, le Bacchus du peintre Caravaggio.

Malgré la dureté des surfaces sur lesquelles il s’est échiné au cours des ans, François, par un choix judicieux de la qualité des pigments et de la texture des pastels utilisés, a réussi une « manière de faire » dans la reproduction des grands maîtres.

Dans la première moitié du 15e siècle, Filippo Lippi de Spolète, qui a eu comme élève Botticelli, a été le premier à faire valoir son « coup de pinceau » en défendant son statut d’artiste.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Mai et gentrification du Vieux-Hull, un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

16 février 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Mai

« C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, à la Vierge chérie… », chantait ma mère.
Le printemps part, revient, repart. Restera-t-il enfin ?

Il tombe une froide pluie. Sous ma fenêtre, la ruelle éclate en sanglots.

Je reprends l’écriture d’hier. Je reprends la toile qui est toujours à refaire. Pas de repos, pas d’exutoire, pas de thérapie. Qu’une lente gestation de l’écartèlement du moi.

Dieu que c’est difficile de créer sans mon carburant.

Je franchis la rivière qui me tient à distance de mon enfance. Le temps n’y est pas le même. Je me promène dans les rues du Vieux-Hull depuis le matin jusqu’à tard en après-midi. Je fais halte à la taverne Le Whip sur Maisonneuve. Je prends une grosse bière froide. Je suis avec mes sœurs, mes frères, tous des gagne-petit qui ont le cœur à l’ouvrage et l’âme à la pagaille. On fête tard… Du haut de sa tour, dimanche à la messe, le curé, solide gaillard, va encore nous sermonner avec aplomb.

Je remonte Maisonneuve qui croise la rue Principale et au bout de laquelle se dresse la populaire taverne de la rue Eddy.

Tout le monde du Vieux-Hull est dans la rue ce soir.

Je couche chez un ami qui a une modeste chambre dans une maison aux planches de bois huilées sur la rue Langevin.

Tout étoilée, la nuit nous prépare un beau lendemain.

Je passe l’après-midi sous les verdoyants érables du parc de l’Hôtel-de-Ville, berceau de mes félicités d’enfance. J’y suis dans un état d’atemporalité, une éclaircie hors des écorchures du temps.

Au loin, je vois mes Laurentides massives et apaisantes.

Au creux d’un nouveau matin, la rose lumière relève peu à peu les lignes, les arcades, les arêtes, les pourtours rêveurs de mon monde. Je valdingue le long de la rivière des Outaouais. Des chutes Chaudière montent des vapeurs vagabondes.

Sous le vieux pont en bois reliant les deux rives flottent des cages de billes, éventuellement transformées par les machines de la compagnie Eddy qui en fait de la pâte à papier.

À la tombée de la nuit, je m’abandonne aux chaudes ivresses des nuages à l’horizon.

C’est l’autre, c’est moi, résistant à la fracturation de mon lieu natal, le Vieux-Hull. Cap sur la vie, cap sur la colère.

Tout au long du parcours, rues Laval, Papineau, Champlain et Notre-Dame, des manifestants outrés hurlent des slogans qui cognent les oreilles. « Nous ne sommes pas des sans-abri. » « Notre Vieux-Hull n’est pas à vendre. » « On en a plein le dos. »

Nous arrivons à la salle des horreurs, l’Hôtel-de-Ville de Hull. Nous y attendent les auteurs d’un saccage qui a déjà fait des centaines de victimes au cœur de la ville. Des députés de nos trois gouvernements, des sbires du pouvoir, des mercenaires à la solde de forces inconnues.

De beaux parleurs dûment mandatés nous servent généreusement une méchante fricassée de choses indigestes sur un ton tintouin.

Le développement économique de la région nécessite un réaménagement majeur du Vieux-Hull.
N’en faut pas plus pour que certains d’entre nous lancent des projectiles qui manquent de peu la tête de ces gentils messieurs. Nous avançons vers eux et tentons de les empoigner. Les policiers de service réagissent avec un air de grande satisfaction. Une volée de matraques virevolte dans la salle. Plusieurs sont blessés.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecBilan de ce grand gala : familles violentées, désemparées, dépossédées de leurs milieux de vie et de travail. Expropriations sauvages des quartiers populaires entre le ruisseau de la brasserie Dow et la rivière des Outaouais. Destruction par des incendies suspects de monuments historiques, l’Église Notre-Dame-de-Grâce, l’Hôtel-de-Ville, et autres édifices importants jugés encombrants.

Une année avant son décès, ma grand-mère Tremblay me résuma en quelques mots toute cette tragédie. « Dans tout ça, on cé pas bâdré d’nous écouter. »

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La taverne Whip et juin, un texte de Pierre Raphaël Peletier

2 février 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

La taverne Le Whip a survécu au massacre. J’y passe de temps en temps.     « Une bière, Monsieur ? » me demande la serveuse. C’est si tentant. Je sors au plus vite.

J’emprunte un sentier qui traverse le parc Fontaine. Je marche en corps à corps avec les habitants du Vieux-Hull qui sont toujours là. Fantomatiques, on peut la nuit entendre leurs pas dans la ruelle derrière l’épicerie Laflèche où se trouve aujourd’hui le café des Quatre Jeudis. Leurs yeux en feu menacent parfois les fêteux qui ne connaissent rien de l’injustice qu’ils ont subie.

De l’hôtel Chez Henri, ne reste que la façade. Mais il ne faut pas nous inquiéter, « ce sera aussi beau qu’avant », prétend l’entrepreneur aujourd’hui responsable des travaux de reconstruction.
Je fais le tour des stationnements et des terrains vagues qu’ont laissés en héritage nos puissants visionnaires de « lendemains meilleurs ».

Je revois les rues Frontenac, Aubry, Wright, Châteauguay, Vaudreuil, Leduc, je m’engage sur Eddy avant d’emprunter le vieux pont Interprovincial.

Sur les profondeurs de l’île de Hull, le Vieux-Hull n’est plus.

JUIN

Jours de feuillaison intégrale.

J’aime m’asseoir dans les parcs au cœur d’enfant.

J’appelle mon ami Jules. Je laisse sonner plusieurs fois avant qu’il ne réponde. « Allô Jules, c’est moi. » Jules ne dit rien. Je répète. « Jules, c’est moi. » Péniblement, il marmonne quelque chose que je ne comprends pas. Autre silence… Clic. Plus rien.

Je rappelle une heure plus tard. Cette fois, j’attends encore plus longtemps. Ça y est, Jules répond. D’une voix poussive, il me demande si ça va.

— Parle plus fort, Jules !
— Oui, oui, l’chum, laisse-moi le temps de me réveiller.
Jules se met à tousser. Je l’entends se verser un verre d’eau qu’il avale à grandes gorgées.
— Là, ça va ?
— Toi, qu’est-ce qui va pas ?
— Je veux parler à un humain. Pis toi, bois-tu toujours ?
— Ben, c’est sûr. Ça me prend mon litre de rouge.
— J’entends ton chat ronronner.
— Oui, il est sur mes genoux. Il aime ça quand je le flatte en parlant.
— Je te mettrais ça dehors une affaire de même !
— Tu peux bien parler, tu t’endures même pas.
— C’est ça, Jules ! Passons.
— Bon, Monsieur s’énerve.
— Parle-moi plutôt de ton moteur.
— Tu veux dire mon char.
— T’en as pas !
Jules pouffe de rire.
— Elle était bonne non ?
— Bœuf de bine, essaye pas de te défiler !
— Ben, tu le sais bien… Si c’est pas l’embrayage qui fonctionne pas, c’est la pression. Si c’est pas ça, c’est le régulateur de fluides.
— À quand ton prochain rendez-vous chez ta cardiologue.
— Dans deux semaines. Je la trouve tellement sympathique.
— Fabule pas trop, le fafouin.
— Mais c’est vrai !
— Comment veux-tu que je le sache ? Je vois pas du beau monde comme toi.
— J’peux bien t’organiser un rendez-vous.
— Fais donc ça, mon brave.
— J’peux te prendre dans mes bras si ça peut t’aider en attendant.
Jules rit comme s’il venait de me planter.
— J’t’embrasse, mon beau pitou.
— Retourne donc te coucher. T’es si docile quand tu dors.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Frère Jérôme, Borduas et le thomisme… un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

20 janvier 2017

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Par une de ces journées sibériennes de février, mon ami Réal et moi décidons de nous rendre à Montréal dans l’espoir de rencontrer le Frère Jérôme, artiste peintre.

Arrivés au terminus d’autobus, nous nous empressons de nous rendre au collège Notre-Dame, en face de l’Oratoire. On sonne à la porte du collège.

Un homme assez âgé nous ouvre. On lui demande si le Frère Jérôme est là. « Oui », nous dit-il d’une voix très douce. « Il est à son atelier. Venez, je vais vous faire passer par le collège. Son atelier se trouve à l’arrière. » D’une salle à l’autre, nous traversons plusieurs couloirs qui nous apparaissent inextricables.

Une fois rendus de l’autre côté du collège, nous nous faisons montrer du doigt les baraques qui constituent l’atelier de l’artiste. « Faites vite. Il va bientôt revenir au collège. »

En entrant à l’atelier, je demande s’il y a quelqu’un. « Ouais, ouais », nous répond une voix venant des salles voisines. « Y’a que moi ici », nous dit le Frère Jérôme qui apparaît devant nous, magnifiquement paré d’une fine chevelure blanche. Son chat noir bien dodu le suit de près. « Ça, c’est Pinceau », nous dit-il. « Y vient de manger un petit lièvre qu’y’a attrapé en face dans la montagne. »

On se présente. Rapidement Réal lui demande s’il a une heure à nous consacrer. « J’peux ben », dit-il. « J’vais m’mettre quelque chose sur le dos, puis on va passer de l’autre côté à ma chambre. C ’est moins froid qu’ici. »

Très attachant, ce Frère Jérôme. Arrivés à sa chambre, comme on pouvait s’y attendre, Réal et moi n’y voyons que le strict nécessaire. Deux chaises en bois, un fauteuil au siège creusé, un grabat, deux draps défraîchis. Seul luxe, un verre bleu sur une tablette.

« Avez-vous le manifeste du Refus Global ? » Pas surpris de ma question, d’un léger sourire, le Frère Jérôme me répond qu’il l’a égaré quelque part dans ses affaires. J’ai le culot d’insister. « L’avez-vous signé ? » Nullement importuné, le Frère Jérôme nous explique qu’à l’époque, il n’a pu le signer. « Vu la situation avec la religion, Borduas ne m’a pas demandé de le signer. Il savait que je ne pouvais pas. Borduas était un homme très délicat. Il m’a envoyé une belle lettre de Paris. Guy Robert en parle dans le livre qu’il a fait sur moi. Ça m’a beaucoup remué. »

Réal lui demande ce qui s’est passé après la publication du Refus Global. « J’étais tout à l’envers. Ça dormait pu. Ça mangeait pu… Ma santé était complètement ruinée. Je me suis ramassé à un orphelinat dans les Laurentides, pis à Waterville, dans l’Estrie… »

« Borduas venait souvent ici à mon atelier », note-t‑il. « Ill aimait beaucoup voir les travaux des élèves. »

Soudainement Jérôme réalise que c’est l’heure du souper. « Vous devez avoir faim… Venez avec moi, je vais vous amener au réfectoire. »

Là il y avait de tout à manger. Nous nous sommes rassasiés en compagnie de frères très peu loquaces.

Le silence parle beaucoup, mais jamais trop.

De retour à Ottawa, deux mois passèrent avant que Réal et moi puissions reparler de cette rencontre avec le Frère Jérôme. Tout ébranlés que nous étions par l’incompréhension et le rejet qu’il avait eu à subir au long de sa vie d’artiste.

Au cours des ans, chacun de notre côté, nous avons fréquemment revu le Frère Jérôme, soit à son atelier, soit à ses expositions. Chaque fois, ce furent de véritables retrouvailles.

J’ai quelques dessins du Frère Jérôme qu’il m’a envoyés par courrier. J’ai aussi une toile de lui. Je l’ai achetée avec les derniers écus qu’il me restait pour manger. Je l’ai toujours avec moi. Elle m’a accompagné à travers plusieurs passages difficiles dans ma vie, entre autres lors de mes études en philosophie où j’ai eu à composer avec l’autoritarisme et le dogmatisme thomiste des clercs et de leurs fidèles laïcs, ces enseignants doctrinaires.

Aujourd’hui, alors que je surnage à peine, elle est là, toute lumineuse devant moi.

« Tiens, v’là de la couleur, des pinceaux. Fais-en », m’avait dit le Frère Jérôme à son atelier, par une belle journée d’été.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Frère Jérôme

C’est par les voies de la pratique libre en peinture et de l’observation honnête de son travail que l’on peut en venir à « une vision branchée sur la vie dans une expression personnelle… Pour ne plus voir que l’œuvre dans ce qu’elle a de plus authentique », a écrit le Frère Jérôme dans ses notes rédigées à l’intention des professeurs en arts visuels.

« Fais-en. » J’en ai fait mon mot d’ordre en tout. On peut évidemment discourir sur ce qu’on a l’intention de faire ou sur ce que l’on fait, mais je crois fermement qu’au bout du compte c’est ce que je fais qui l’emporte. Une pratique artistique, par l’évidence même de son eccéité. Il n’y a pas à s’expliquer ou pire, à se justifier.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Avril, Louise Bourgeois et Van Dongen… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

15 décembre 2016

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

AVRIL

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Louise Bourgeois, Musée des Beaux-Arts du Canada

Je peux maintenant écrire et peindre sans que mes mains s’agitent comme des bêtes étrangères. Avoir pensé le contraire aurait été de ma part impardonnable à l’égard des miens qui souffraient de mon alcoolisme.

Sans autre exutoire que la marche, je parcours à pied les rues quiètes ou en retrait, les chemins de travers, les ruelles par lesquelles se succèdent les dérives vers d’autres cieux plus dégagés.

Pas à pas, je marche à me narrer, à m’égarer, à m’ignorer, à me rapprocher du prochain jour à marcher.

Je gîte en moi à marcher.

Je descends de l’autobus au coin des rues Sussex et Murray, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame. Je me dirige vers le Musée des beaux-arts du Canada. J’espère Jules au pied de la gigantesque araignée métallique de la sculpteure Louise Bourgeois. Très haute, ses huit longues pattes solidement fixées dans les dalles de béton, la créature ne peut pas ne pas être vue par quiconque passe au musée. L’apparente docilité de cette araignée monstrueuse pousse de nombreux visiteurs à la toucher, à la cajoler, à la photographier. Les enfants, eux, s’amusent à courir de tous les côtés sous la voûte arachnéenne de cette nouvelle amie.

Six heures. Jules est en retard. Je lui donne cinq minutes. Pas une minute de plus. Finalement, j’entre seul au musée. J’achète mon billet pour l’exposition en cours. Jules arrive avec le sien en main. Nous montons la pente d’un long couloir vitré comme si nous pénétrions dans un monastère au style baroque. Par mégarde, Jules fait un faux pas et tombe durement sur le plancher. Je l’aide comme je peux à se relever. Il est sonné, mais refuse de s’arrêter quelques minutes avant de continuer.

Nous arrivons enfin aux salles où sont exposés huiles et dessins de Van Dongen. Le préposé nous informe qu’il nous reste une trentaine de minutes avant la fermeture du musée. Jules éprouve un malaise. J’ai juste le temps de le prendre par le bras avant qu’il ne tombe de nouveau. J’arrive à l’asseoir sur un des bancs de la première salle de l’exposition.
— Attends-moi ici. Je vais demander au garde de sécurité qu’il fasse venir les ambulanciers.
— Nan nan nan. Pas question d’aller à l’hôpital !
— Seigneur de bine que tu peux être têtu !
Je ramène Jules chez lui en taxi.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle

Un blog experimental qui s'efforce de saisir la poesie dans le quotidien des images, des choses, des moments .... et plus encore

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

Les amours de livres de Falbalapat

Grignoteuse de livres... Des petits partages de lecture entre nous, un peu de musique et quelques artistes en images...

%d blogueurs aiment ce contenu :