Une nouvelle acide sur le triste sort de nos politiciens…

NÉPÉ[1]

ou

L’ENTERREMENT DE PREMIÈRE CLASSE


J’aime les francs salauds. Ils sont rares. Avec eux, on s’explique rapidement : « Tu me donnes ceci, je te donne cela… » Avec les autres, les demi-sels, les couilles molles, faut inventer de bonnes causes, des motifs ; faut faire des circonlocutions, de la guimauve, rechercher les contingences, les circonstances… Et ça m’ennuie ! Malheureusement, ces faux-culs pullulent. Peut-être est-ce dans l’ordre des choses ? Trop de vrais salauds ou de vrais saints rendraient toute société invivable : le mensonge n’est-il pas l’huile qui permet à la machine sociale de bien tourner ? Les vrais salauds et les salauds-à-excuses, remarquez, s’adonnent aux mêmes forfanteries, aux mêmes exactions ; sauf que les premiers sont au moins honnêtes envers eux-mêmes – ce qui est un début. Ils veulent réussir, ils veulent gagner la grande course sociétale et ont décidé, une fois pour toutes, de prendre des raccourcis. Lorsqu’ils se regardent dans le miroir, ils ne se font pas illusion. Les faux-frères, eux, sont les fils du mensonge, du faux prétexte, du faux-fuyant et de l’auto-illusion. Ils portent sous le bras des paquets de disculpations, d’échappatoires, d’hésitations morales, de dérobades et de regrets : bref, d’apitoiement sur soi. « Je n’ai pas eu le choix… Que voulez-vous ?… » reviennent comme un leitmotiv dans leurs incessantes confessions. Un franc salaud peut devenir quelqu’un de très convenable à l’approche de la retraite ; un pleurnichard de l’autoflagellation jamais. Après une vie désespérément normale, il mourra victime des circonstances qui l’ont amené, bien malgré lui, à commettre un tas de malversations, de forfaitures et de déprédations.

1.

Les faux-culs et les crosseurs peuvent tout de même provoquer un sentiment de sympathie – surtout en début de course, lorsqu’on peut croire encore à leur naïveté, avant que l’événement les ait révélés. C’était le cas de N* P* – je vais l’appeler familièrement Népé, tiens ; ça m’évitera de clavarder sans cesse vers cette étoile à six branches, en haut du 8, tout en me permettant de parer à d’éventuelles poursuites en diffamation.

Népé était de gauche. Par géographie du cœur et par inclinaisons biographiques. À la papetière locale, son père avait fondé le premier syndicat et sa mère avait milité au côté de John Harney à la mise sur pied de l’éphémère, du dilettante, du sélect et du bouffi NPD–Québec. Tout naturellement, il était entré en Travail social, comme jadis un fils de médecin ou un fils de notaire embrassait une profession libérale. À sa diplômation, un mouvement coopératif l’accueillait dans ses rangs touffus et quiets, à titre de responsable des projets à petite capitalisation. Puis il s’était marié avec Nadia, s’était construit un bungalow ; un enfant, deux enfants… On ne lui connaissait aucun défaut. Tout au plus certaines habitudes dysharmoniques, qui juraient un peu avec son parti pris idéologique pour les plus humbles de la société. Ainsi, dès l’adolescence, il avait consacré une portion importante de ses économies à l’achat de coûteuses cravates italiennes ; il portait également des complets sur mesure qui juraient avec le prêt-à-porter de ses proches. Il conduisait une berline modeste ; mais, près de son lit, s’empilaient des magazines exhibant des Porsche et des Lamborghini… Mais n’avait-il pas droit à ses manies ? à quelques incohérences ? Un dimanche d’août plusieurs concitoyens étaient venus le solliciter : à l’automne, on le portait à l’échevinage. Il fut un élu exemplaire, et à ce poste acquit de l’envergure. Il s’occupait avec zèle – cela va sans dire – des problèmes de vidanges, d’égouts, de trottoirs, et, en sus, sa présence au conseil de la MRC[2] lui ouvrait l’esprit sur les problématiques régionales : chômage, exode des jeunes, taux de suicide, désintégration marquée des réseaux d’éducation et de santé… Avec la complicité des pouvoirs politiques et la complaisance des médias locaux, les transnationales et l’État pillaient la région de ses ressources et, en retour, n’y abandonnaient que des salaires. Aucune redevance significative, aucune transformation sérieuse de la matière première. « Notre région est comme une coupe de champagne qu’on vide sans jamais la remplir… », avait déclaré au début du siècle dernier un industriel célèbre avant de faire faillite. Népé avait fait de cette affirmation son credo, son leitmotiv. À la table de la MRC, au conseil de ville, dans ses déclarations à la presse, il répétait la même chose : « Le problème, à la base, c’est qu’on donne notre butin contre du salariat. Aujourd’hui, les bosses parlent français, mais on reste des colonisés quand même. » À force de se répéter, il s’était convaincu et avait convaincu les autres ; il s’était attiré de la considération, la réputation d’un homme cohérent, probe et courageux, qui ne s’enfargeait pas dans les fleurs du tapis. Lorsqu’un infarctus opportun eût éliminé le maire Godin, Népé avait cueilli la mairie par acclamation. Enfin en selle, il avait restructuré l’administration municipale de façon à consacrer la majeure partie de son temps à cette lutte sans merci contre les pilleurs de ressources. Il avait délégué aux conseillers la présidence effective de ces comités traditionnellement réservés au maire et avait formé un super-comité des revendications où siégeait un éventail large et hétérogène : quelques conseillers, des maires des municipalités voisines, des hommes et des femmes d’affaires, des représentants syndicaux, des représentants d’organismes communautaires… Un véritable conseil de guerre, auquel ne manquait pas le nerf, l’argent : les corps publics et les divers organismes à vocation de développement économique avaient généreusement ouvert leurs coffres – d’autant plus que leurs dirigeants siégeaient au même super-comité. On avait embauché des spécialistes de l’université régionale et, après six mois de règne, Népé s’était retrouvé à la tête d’un mouvement d’opinion important, qui ne manquait ni de munitions intellectuelles ni de munitions politiques.

Les démarcheurs des grands partis politiques fédéraux et provinciaux commençaient à l’approcher en vue d’élections éventuelles : Népé les décourageait sans ambages – n’étaient-ils pas les complices actifs ou passifs des pilleurs de ressources ? Quant à lui, il n’avait qu’un drapeau : celui de sa région.

Une fin d’après-midi, dans un cocktail à la Réserve navale du chef-lieu, il allait partir. Dans le vestiaire où il passait son imperméable, Fauteux, le vépé régional d’une des transnationales pilleuses, s’était approché.

« Y a un bout de temps que je veux vous rencontrer, monsieur le maire. J’admire votre travail, ça prend du courage et de la persévérance…

– Vous admirez mon travail ?

– D’où je viens, pensez-vous ? Je suis originaire de cette région moi aussi. À deux rues de chez vous. Je suis un peu plus âgé. J’apprenais à conduire et vous faisiez du tricycle au beau milieu de la rue. Mon père me répétait : Frappe pas le p’tit Payette ! Fais attention au p’tit Payette ! »

Les deux hommes rirent.

– J’ai rencontré votre frère, Hervé. Un jeune homme intéressant. Il a de l’avenir, avait ajouté le vépé. Faut qu’on se voie prochainement. Je vous téléphone.

Sur le parking, Népé admirait la Chrysler New Yorker où se glissait Fauteux.

Dans la tiédeur de sa Toyota, il s’interrogeait. Cette rencontre le tracassait. À l’approche du vépé, il s’était raidi. Puis l’amabilité de l’homme l’avait désarmé un peu. Ces références à l’enfance… Il ne m’aura pas comme ça ! Qu’est-ce que Hervé venait faire dans cette galère ? Après la mort hâtive du père, Népé était devenu chef de famille : deux sœurs, un frère. Hervé était le cadet. Il terminait un doctorat sur les coopératives de production. Son anticapitalisme apparaissait notoire à son aîné – même si les coopérateurs ne sont plus ce qu’ils étaient… Comment avait-il rencontré Fauteux ? Le hasard des sièges d’avion ? Probablement. Lorsqu’on habite une région périphérique et qu’on embrasse des responsabilités, vaut mieux ne pas avoir le mal de l’air. Hervé avait de l’avenir dans le social. Népé l’avait embauché comme chercheur à son super-comité. Son frère avait élaboré des argumentaires impeccables, qui stigmatisaient les grandes entreprises et les gouvernements, et démontraient, chiffres à l’appui, les pertes immenses que la formule d’exploitation (d’accaparement !) actuelle des ressources naturelles occasionnait.

2.

Il en a reçu des tapes dans le dos. Ils sont encore tous là, sur le tarmac. Les membres du conseil, du super-comité, les représentants des médias régionaux, les députés, les supporters anonymes… Népé s’envole avec les espoirs d’une région. Et, en plus des revendications traditionnelles, une dernière – mais de conséquence ! – s’est ajoutée ces derniers jours : la papetière refuse maintenant d’investir dans cette méga-machine qui devait garantir emplois et compétitivité. Les syndiqués ont pourtant consenti d’énormes sacrifices ; les responsables syndicaux ont travaillé jour et nuit, en collaboration avec la direction locale, à l’élaboration et à la présentation de ce projet d’acquisition : un changement d’attitude radical si l’on songe au militantisme passé.

Le bimoteur décolle, vire sur l’aile, prend le cap. La ville, ses usines, ces champs… Puis cette forêt, trouée de lacs mornes, fissurée de vallées innombrables, transforme en îlot isolé la mince conurbation qui s’étire le long du fjord. Il ne craint pas l’avion, mais beaucoup de sa belle assurance disparaît à mesure que s’éloigne le sol. Une telle fragilité au centre d’une telle sauvagerie. Suffirait qu’un géant, ou toute autre force obscure, gratte un peu la surface du globe… Pas facile à métamorphoser en paradis. Partage, solidarité, autonomie décisionnelle, autogestion, prise en main… Tous ces mots lourds, si rassurants lorsqu’on se les répète en comité ou autour d’un gin dans le sous-sol enfumé d’un ami, là-haut, perdent leur poids soudain.

Et comme pour ajouter à son insécurité croissante, en lisière d’une forêt privée, cette carrière de gravier où Lacasse et ses amis ont projet d’établir une usine de cogénération. Ils ont besoin de subventions, ils ont besoin de sous, du peu d’influence politique dont jouit Népé. Au dix-neuvième trou, ils lui ont fait une offre alléchante : – Une quarantaine d’emplois pour une petite municipalité, ça fait une différence. – De l’énergie propre. – Des actions pour toi, pour tes efforts, pour ton expertise… – L’expertise, ça se paie… – Un job aussi. On a besoin d’un bon homme : d’un gestionnaire du personnel humain et qui saura transiger avec les autorités en place… Penses-y ! – Un de ces jours, peut-être, a répondu Népé. Dans le moment, ce n’est pas ma priorité. Vous savez où est ma priorité : la transformation de nos ressources naturelles en région et le juste prix pour leur utilisation. – Faut vivre en attendant, Népé, ont-ils repris en chœur. On existe, nous autres aussi. Un projet n’empêche pas l’autre. Même que la papetière pourrait nous aider là-dedans… Le fonds régional en capital de risque, tu en connais les gros contributeurs. Avec eux autres, tu sais, on se retrouverait sur la short list. À Ottawa comme à Québec. Peu importe le parti ministériel. Finies les génuflexions devant les fonctionnaires… C’est le pouvoir, ça, Népé !

Népé s’imaginait très bien derrière un bureau à transiger avec des gens importants, à gérer humainement une quarantaine de personnes, au moins. C’est pour ça qu’il aimait être maire : son importance devenait évidente lors des assemblées du conseil, lors des points de presse qui suivaient, lorsqu’il présidait les comités… Par contre, sa vie hors mairie lui semblait de plus en plus mesquine. Son travail quotidien ne volait pas très haut : discuter avec des démunis, des insolvables, de projets qui allaient échouer en majeure partie, n’allaient démarrer ou vivoter que grâce à un échafaudage complexe et contradictoire de subventions gouvernementales – aucune envergure. Ce n’est pas qu’il les méprisait, ces gens, au contraire ! Mais il se sentait né pour les grandes affaires. Les ailes d’un aigle dans une cage à moineaux…

– C’est désert, hein ? Ça t’impressionne ?

Fauteux se tient dans l’allée, café fumant en main. Pourtant l’affiche lumineuse exige le port de la ceinture de sécurité. Mais l’entreprise de transport aérien leur appartient aussi. Népé l’oubliait. Ils ont la possession si discrète.

– Chaque fois, ça me frappe…, confesse Népé.

Il s’en veut. Pas le moment des états d’âme. Surtout pas devant Fauteux. Bien garder en tête la raison de sa présence sur ce vol en direction de la métropole.

–Vous permettez ? (Tiens, il le vouvoie de nouveau.)

Et le vépé s’assoit.

Et il respectera le silence de Népé qui se sent tout de même agressé par le journal de Fauteux, qu’il déploie avec fracas, par ses ordres brefs à l’agente de bord, par son sourire invariable à quelques centimètres de son oreille.

C’est la première fois que Népé monte dans une limousine. À Saint-Euxème, lorsqu’on va chercher un visiteur de marque à l’aéroport, on utilise la Lincoln du conseiller Lacasse. Même en étirant le bras, Népé ne pourrait toucher la nuque du chauffeur encasquetté. Face à lui, Fauteux, le Bouddha qui se bidonne, a pris place. À sa droite, le bonze : le président exécutif, William T. Hammerfest. Contrairement au vépé régional, ses vêtements sont de bonne coupe. Népé apprécie. Le président sourit lui aussi, mais par intermittence. Il serait plutôt sévère. Des sourires de convenance.

– Mon femme aimerait connaître ton femme… Fauteux m’a dit ton femme travailler avec enfants pour les apprendre parler. Mon femme s’être spécialiste des langues. Elle parler huit langues : anglais, of course, Spanish, Hungarian, Italian, Russian, Bulgarian et même pas mal le français. Moi, le français, même si je… même si je… Even if I grew up in Montreal...

– Même s’il a grandi à Montréal.

– Merci Fauteux. Moi le français, c’est pas ma tasse de thé. Mais j’admire beaucoup votre littérature : des auteurs très famous : Balzac, Voltaire, Montesquiou, Corneille, Roch Carrier… La guerre, yes Sir ! Alain Dubuc, Jean-Louis Roux… Puis j’apprends à parler fluent en espagnol. L’espagnol, c’est facile. Puis c’est le futur. C’est comme l’anglais. »

Népé se demande : cet homme est fou ? il se paie ma tête ? ou il est d’une naïveté à battre un âne au poteau ?

Pas le temps de trouver la réponse. Les ténèbres d’un stationnement souterrain engluent la limousine.

Les secrétaires sont avenantes et les tapis soyeux. Un bois brun et bien vieilli recouvre les murs. À l’intérieur de la salle de conférences, une vingtaine de personnes. Des inconnus qui s’immobilisent et le dévisagent sans trop d’aménité. Ça le rassure de se retrouver entre Fauteux et Hammerfest. Le président exécutif le présente. Se succèdent une douzaine de : « – How do you do ? – Nice meeting you. – C’est mon plaisir… – Très heureux de vous rencontrer… » Un How do you do ? entre autres, résonne avec un accent Île-de-France très appuyé.

Puis s’installe le silence.

Jusqu’à ce que son vis-à-vis lui demande brusquement mais avec grand sérieux :

– Avez-vous, vous, en haut, là, vous, rencontré des grosses poches ?

Népé est déconcerté. Fauteux s’esclaffe et vient à la rescousse :

– Hudson apprend le français. Il a une peur bleue de l’avion. En fait, il vous demande si vous avez rencontré des poches d’air…

Hammerfest a levé le doigt en direction d’une échalote aux lunettes rondes. L’homme se dirige vers une des extrémités de la salle. S’abaisse un écran. « Pour le bénéfice de monsieur le maire… » (L’accent pointu ! L’accent hexagonal ! C’était donc lui le How do you do ? si peu saxon.) « Les colleagues trouveront les mêmes informations en annexe au proposal que j’ai dispatché à leur home pendant le week-end du Thanksgiving. » Une mappemonde apparaît à l’écran. Des points rouges la tachètent et des flèches la zèbrent. Des courbes et des histogrammes, des colonnes et des colonnes de chiffres. Des comparaisons de rendement entre les diverses usines : un assemblage à échelle mondiale. Taux de change, salaire horaire, syndicalisation, taxes sur les masses salariales, tarifs douaniers, redevances sur la rente, impôts de toutes sortes… Et surtout : des tonnages cerclés de rouge indiquent des surplus de production planétaires. Un actuaire s’y perdrait. Des chapes de plomb s’accumulent sur les épaules du maire.

Après quarante-cinq minutes de ce manège, c’est le tour de Népé. Il ouvre le porte-documents sur lequel se détachent les armoiries rouges et vertes de Saint-Euxème et toussote. Toutes ces pages, fruits de longs palabres, soigneusement formatées en Word 2000 par la secrétaire de la municipalité, n’apparaissent plus pertinentes. Elles disent encore la vérité, sans doute, mais la vérité de Saint-Euxème.

Il commence tout de même l’énumération des griefs : les redevances pour utilisation des ressources qui ne représentent rien si on les compare à la portion de la rente que les multinationales doivent payer aux USA, les coupes sauvage qui ont éloigné les forêts exploitables, les seuls salaires comme retour aux régionaux, l’absence de transformation de la matière première en région… Il s’entend et se trouve hors propos. Pire, il se sent paroissial. Fauteux et Hammerfest ont conservé leur sourire poli ; les autres sont sans expression aucune : avec respect ils attendent – certains agitent leur verre d’eau, l’heure de l’apéritif approche. Le Français fluent est le seul à manifester ouvertement quelque impatience : renversé vers l’arrière, il fixe le plafond et soupire.

Népé conclut.

Any questions ? Any comments ? demande Hammerfest.

Les visages demeurent de bois.

Anything you would like to add, mister Mayor ?

Il n’a pas le temps de répondre. Les cadres se sont levés en bloc.

– On va aller manger avec Hammerfest et Norma, sa femme, chuchote Fauteux. Elle a insisté pour vous rencontrer.

La salle à manger déborde. Affluence, mais atmosphère feutrée. À peine un murmure – rien de comparable avec le brouhaha de la brasserie Chez Bob et Bobette. Ils suivent le maître d’hôtel à la queue leu-leu : en tête, Norma et Népé ; viennent Hammerfest, Fauteux et Durand-Durant, le présentateur longiligne à la morgue parisienne.

Dans la limousine, Népé lui a demandé :

– Vous êtes Français ?

L’homme a haussé les épaules :

– Si vous voulez… Un peu Français, un peu Suisse, un peu Canadien… Quelle importance ! Ça ne signifie plus rien, sauf pour les pl…

Il allait dire les ploucs, et il s’est retenu. Népé peut en jurer.

– C’est un citoyen du monde ! lance avec emphase Hammerfest.

– Comme nous le devenons tous, par la force des choses, renchérit Fauteux.

3.

Le noir à l’extérieur de la carlingue, l’éclairage feutré, le ronronnement des moteurs, l’alcool absorbé avant l’embarquement, tout mène à l’engourdissement des sens, au sommeil, et Népé y sombre presque, mais, chaque fois, il s’éveille en sursaut. Comme dans ses cauchemars d’enfance, virevoltent, déformées, des images de la journée : habits bien coupés, cravates de soie, parfum de Norma, sa gentillesse envahissante, l’intérêt qu’elle porte à sa famille, et tous ces bijoux qui sur ses membres fins rutilent, et que Népé voudrait bien voir au cou et aux poignets de Nadia. Il est seul. Fauteux discute avec le pilote et le copilote. Il se tient à distance. Il me laisse mariner, se dit Népé.

À ses pieds, dans une boîte de carton renforcé, le bonsaï que Norma lui a remis pour son épouse. Charmante attention. Toute la journée d’ailleurs a été charmante. À aucun moment – il s’en faut – Népé ne s’est senti bousculé. On l’aurait plutôt broyé, comme un tapir qu’absorbe lentement un anaconda.

Au milieu de l’après-midi, entre deux rencontres, Fauteux l’a surpris à considérer les autres tours à bureaux par la fenêtre de la salle de conférence.

– Ça impressionne, hein ? a-t-il lancé.

Népé connaissait ce centre-ville et il l’admirait. Mais il l’avait connu comme visiteur, comme spectateur. Aujourd’hui il s’y retrouvait comme acteur. Et acteur, le mot est fort : un bien petit rôle, une utilité, presque une figuration.

– De très gros moulins à vent, a commenté Fauteux. C’est ça, le pouvoir. C’est silencieux, c’est massif, c’est sans pitié, a terminé le vice-président régional.

Un entonnoir. Les rencontres, les questions, les réponses : une série d’entonnoirs logiques auxquels on ne peut échapper. (Un piège poli, monté par des hommes portant des cravates de soie que Népé appréciait en connaisseur, toutefois.) Les entonnoirs logiques, ça effraie et ça rassure à la fois. Ça disculpe. Ça permettra au moins d’expliquer : « On n’a pas le choix. On ne peut faire autrement. » Puis tous ces chiffres qui appuient des menaces voilées, mais de plus en plus tangibles : – Hypothétiquement, on pourrait déménager dans le sud. L’Amazone, vous connaissez ? C’est puissant, l’Amazone. On peut en tirer des mégawatts d’un fleuve comme ça. Et sans les contraintes que nous impose le Code du travail québécois. – Si vous partez, vous ne partirez toujours pas avec les usines sous le bras, avec nos rivières, avec nos forêts. On sera là, nous autres. On sait produire. On a les ingénieurs, les techniciens, les ressources humaines… rétorquait Népé. – Et à qui vous allez vendre votre production ? À Castro ? À Saddam ? À Kadhafi ?

Puis, dans le vestibule du restaurant, ce sous-ministre : – Votre conseiller, monsieur Lacasse, c’est un homme d’affaires avisé. Son projet de cogénération, ça va dans le sens de l’avenir. Le ministre a été impressionné. Ne vous épuisez pas dans des combats d’arrière-garde… Curieuse, cette phrase : cet après-midi, Hervé lui a téléphoné au bureau d’Hammerfest et lui a répété la même chose : – C’est une lutte qui ne débouche sur rien. Le projet de Lacasse, ça va dans le sens du vent… C’est porteur. – L’usine de cogénération, a rétorqué Népé. Ça pourrait devenir une coopérative de production, c’est pour ça que ça t’intéresse ? – Une coop, je sais pas, a repris Hervé. C’est déjà assez compliqué comme ça… Lacasse et son groupe ont déjà fait le montage financier. On perdrait beaucoup de temps à vouloir faire du projet une coop maintenant. Tu sais, Népé, on est mieux de miser sur les emplois qui vont rester après les licenciements et sur ceux que des projets comme celui-là peuvent créer comme postes que de se mettre tout le monde à dos, puis de fermer la région. – Mais, Hervé, souviens-toi de tes argumentaires ! – Faut regarder la réalité en face, grand frère. Faut penser à nous autres aussi. T’as ta famille. Moi, j’ai envie de faire ma vie à Saint-Euxème, mais dans des entreprises plus intéressantes que des projets coopératifs… J’ai besoin de solide.

Même foule que ce matin. Dans l’obscurité cette fois. Enrober le désespoir, la déception. Aux premier rangs, les médias, puis les politiques, les représentants syndicaux, les supporters… Au milieu de ces têtes que les lumières de l’aérogare éclairent, Nadia. Autour d’elle se pressent les enfants. Elle semble inquiète. Elle doit se demander pourquoi il ne lui a pas téléphoné. Népé descend l’escalier. Nadia cherche son regard. Il ne voit qu’elle. Ils ne se sont jamais rien caché. Elle baisse la tête.

À une marche derrière lui, Fauteux rayonne. Il salue de la main des connaissances.

Première question. Népé bafouille : « Vous savez, rien n’est facile… Rien n’est simple dans le contexte de la mondialisation… Les choses sont toujours plus complexes qu’on le croit à première vue… L’avenir nous attend : là-dessus, aucun doute ! Mais, sans modifier nos objectifs premiers, il nous faudra sans doute revoir nos stratégies. Nous devons cent fois sur le métier remettre notre ouvrage, chercher de nouvelles pistes… Mieux cibler nos buts… »

Le lendemain, dans le journal local, on peut lire sous la plume de Roger Biron : Monsieur le maire nous revient de la Métropole grandi : ses entretiens avec les gestionnaires des multinationales qui exploitent, à notre profit, nos ressources naturelles, feront de lui un leader plus réaliste…

À la Tabagie des Placoteux, les clients hument leur café et hochent la tête. Chaque année Biron fait de très agréables voyages en compagnie de son épouse – sans débourser un sous : visites des installations des transnationales à travers le monde. Lui aussi, avec les années, a de mieux en mieux compris où se situaient les véritables intérêts de la région – et les siens… L’an prochain, Népé et Nadia seront de la partie. Voilà ce qu’on se répète autour des comptoirs, où toast et œufs brouillés embaument ; voilà ce qu’on se répète au-dessus les haies en ratissant les cours arrière.

J’aime les francs salauds. Ils sont rares. Avec eux, on s’explique rapidement : « Tu me donnes ça, je te donne ça… » Avec les autres, les demi-sels, les couilles molles, faut inventer de bonnes causes, des motifs ; faut faire des circonlocutions, de la guimauve, rechercher les contingences, les circonstances… Et ça m’ennuie ! Malheureusement, ces faux-culs pullulent. Peut-être est-ce dans l’ordre des choses ? Trop de vrais salauds ou de vrais saints rendraient toute société invivable : le mensonge n’est-il pas l’huile qui empêche les engrenages sociaux de trop grincher ? Les vrais salauds et les salauds-à-excuses, remarquez bien, s’adonnent aux mêmes forfanteries, aux mêmes exactions ; sauf que les premiers sont au moins honnêtes envers eux-mêmes – ce qui est un début. Ils veulent réussir, ils veulent gagner la grande course sociétale et ont décidé, une fois pour toutes, de prendre des raccourcis. Lorsqu’ils se regardent dans le miroir, ils ne se font pas illusion. Les faux-frères, eux, sont les fils du mensonge, du faux-prétexte, du faux-fuyant et de l’auto-illusion. Ils portent sous le bras des paquets de disculpations, d’échappatoires, d’hésitations morales, de dérobades et de regrets : bref, d’apitoiement sur soi. « Je n’ai pas eu le choix… Que voulez-vous ?… », reviennent comme un leitmotiv dans leurs incessantes confessions. Un franc salaud peut devenir quelqu’un de très convenable à l’approche de la retraite ; un pleurnichard de l’autoflagellation jamais. Après une vie désespérément normale, il mourra victime des circonstances qui l’ont amené, bien malgré lui, à commettre un tas de malversations, de forfaitures et de déprédations.

[1] Nouvelle publiée dans L’iceberg de Lou Morrison, Éditions Trait d’Union, 2003.

[2] Municipalité régionale de comté

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