Les mots inutiles, un texte de Hélène Bard…

27 mai 2016

Les mots inutiles —

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Tirée du site L’écrivante

Ils ont toujours été choisis avec soin. Ils ont fini par être placés de façon syntaxiquement correcte, respectant un ordre grevissien et virgulien. Pesés. Circonscrits. Leur poids, leur influence, leur force ont été évalués et étudiés. Les doigts derrière le clavier les ont tapés avec lenteur, laissant à l’esprit qui les agence la possibilité de formuler autrement, de dire autre chose.

Ces mots, ils sont pourtant inutiles. Qu’ils soient prononcés dans le silence de ma tête, dans le brouhaha de ma vie familiale, qu’ils soient jetés au visage de ceux qui m’accablent, ils restent inutiles. Ils s’envolent, ils frappent, ils atteignent leur cible, mais ils n’ont jamais l’effet souhaité.

Tous les cahiers dans lesquels j’ai écrit ont porté ce titre : Les mots inutiles. Ce sont d’inutiles discours. C’est à peine s’ils arrivent à panser les plaies qu’ils ouvrent.

Si j’écris, c’est pour toucher ce lecteur idéal qui m’habite, un être qui se trouve de l’autre côté du moi qui écrit. Celui-là comprend. Celui-là sait. Il n’a pas de nom. Il n’a pas de genre ni de forme. C’est l’ami imaginaire de l’enfance qui m’a suivie. Un personnage d’histoire jamais racontée. Ce blogue, je le destine à ce lui désiré, à ce lui qui comprend. À ce lui qui trouvera quelque chose de salutaire à ces mots. Je me propose de traduire un chaos d’idées inclassables, de structurer ce qui fuit, d’organiser l’introuvable. Écrire, c’est limiter par les mots la beauté et la laideur du monde. Et c’est souvent l’amplifier en faisant des choix judicieux.

Je suis là, derrière QWERTY, depuis déjà trop d’années, à mouler mon corps à cette ergonomie nécessaire au mariage de mon âme au logiciel. Et j’attends. J’attends quelque chose qui ne vient pas. Qui n’est pas venu. Tous ces mots, je les ai considérés. Je les ai entrechoqués dans ma tête avant de les perdre en compléments ajoutés et en verbes accordés. Sans résultats. C’est comme dormir. Ça ne suffit jamais. Il faut sans cesse recommencer. S’endormir, ne pas dormir, se réveiller, se lever, déjà. C’est incessamment insuffisant. Insatisfaisant. C’est un cycle sans fin de vaines tentatives, qui conduisent inévitablement au deuil de soi et à la mort.

Voilà les mots inutiles. Des signifiants imprécis, reçus différemment par chacun. L’un dans la noirceur de sa maison endormie. L’autre dans le tumulte d’une ville qui m’est inconnue. Mais ce sont les mots qui importent, malgré leur inconstance. Parce qu’ils sont éternels. Alors que moi, je n’existe plus. Pas plus que ce lui dont je rêve. Cette idole qui embrasse ma connaissance, mes émotions, mon corps, pour me faire jouir mieux que mes propres doigts.

Et je continue d’attendre ce qui ne viendra jamais. C’est toute ma vie qui aura été inutile. Une vie de mots et de dictionnaires. Une vie de solitaire au corps démembré, dont les jambes en fuite ont atteint l’orée du bois, dont le bassin se cambre sur un lit pour que ce lui remplisse le vide, et dont les doigts s’activent sur le clavier. Toute une vie à attendre, à laisser des traces, à chercher ce lui qui me lira.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revue Pattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

12 octobre 2015

Mon nom est Personnage

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L’auteur les a en lui depuis toujours, êtres latents, en suspens en devenir infime. Il les a en lui depuis qu’il sait écrire ; ils sont comme ces cadavres au fond de l’eau qui attendent un long moment avant de remonter à la surface, gonflés, boursouflés par le liquide, avides d’être analysés, identifiés, reconnus. Ils rêvent d’une seconde vie, une vraie, pas une de fantôme, une vie noir sur blanc que peu de choses pourront effacer, une vie où leurs contours enfin seront sortis de l’eau, pareils à ces épaves qui révèlent leur secret dès qu’elles touchent l’air. Ces spectres aquatiques ont des rêves de grandeur, de splendeur, de matière. Ils patientent sans mot dire dans une eau trop peuplée par d’autres formes troubles. L’auteur est cette eau profonde.
Il a par exemple depuis longtemps en tête l’idée d’une femme portant une cicatrice profonde, sur le visage ou sur le corps, pareille à une scarification qu’aurait creusée la vie sur sa peau. Cette femme nage dans les profondeurs de l’auteur depuis des années, depuis l’adolescence, cet âge diablement obscur où le corps et la peau, justement, attendent leur avenir. Il l’avait oubliée, cette drôle de créature marquée de bleu. Il l’avait laissée, lestée par son inconsistance, se nourrir et s’abreuver de tout ce qu’elle trouvait dans ces bas fonds, l’eau façonnant son corps, les obscurités verdâtres façonnant son esprit lorsque, prise d’une volonté n’appartenant qu’à elle, elle avait décidé, des décennies plus tard, de donner un grand coup de pied gracile dans le fond de l’abîme. Lentement son visage avait refait surface, suivi du corps meurtri, de la plaie encore bleue sur la jambe blafarde. L’auteur ne l’avait pas vu venir. Il l’avait oubliée : elle était dépassée par bien d’autres fantômes dans cette longue remontée vers la lumière, vers le monde, vers les pages et, le jour où il la vit pour la première fois, d’intenses souvenirs sortirent aussi de l’eau. La mémoire de cette idée qu’il avait eue, à l’âge ingrat, d’écrire sur une femme blessée, idée sans suite, idée aussitôt noyée sous une quantité d’autres, seulement quelques lignes griffonnées à la va-vite et rapidement déchirées par un auteur honteux de ne savoir écrire, ce souvenir-là redevenait solide, tangible, à portée de main et de doigts écrivants.
Les personnages sont ainsi : cadavres exquis presque effacés, ignorant ce qui les attend, une vie ou l’oubli, obligés de s’adapter aux sombres liquides dans lesquels on les saoule, obligés de survivre dans ces milieux hostiles pour espérer, un jour, sortir de l’eau et aller se brûler sur l’autel du roman. Ils sont nombreux dans les abysses. Ils attendent de devenir corps flottants. Noir sur blanc. Vivants, ressuscités.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

13 septembre 2015

Pure fictionchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Après tout, cher, très cher lecteur, est-ce vraiment si grave si tout ce qui s’est écrit ici-bas n’est pas totalement, absolument, indéniablement VRAI ? Non. Qu’importe la réalité quand la fiction fait bien son boulot. Quand la fiction est tellement pleine de crédibilité qu’on lui donnerait le bon dieu sans confession, le monde sans demander son reste.
Crois, cher lecteur. Crois ce que je t’ai fait croire, crois ce qui est vrai dans ces lignes, crois les errements de l’auteur, ses errances aussi, son inadaptation au monde parfois, car cela, je te l’assure, cela ne ment pas.
Nous sommes dans une fiction, ami, et pourtant, on dirait que j’existe, non ? N’existes-tu pas ? Ne sommes-nous pas, toi et moi, deux êtres de chair, de sang, de matière grise ? Deux êtres de mots. Pouvons-nous douter, lecteur, de notre véracité à nous ? Ma foi, peut-être. On peut douter oui. Alors, finalement, nous ne sommes pas plus vrais, toi et moi, qu’une fiction. Nous ne sommes pas plus faux que la réalité.
Peut-être que la seule chose vraie, diablement vraie, la seule chose qui ne supportera pas le soupçon, c’est bien ce drôle de lien qui se fait entre nous, entre mes doigts et tes yeux, entre ma voix d’encre et ton oreille coquillage, entre ces pages et tes mains qui les tournent. Ce lien s’est établi dès que tes beaux yeux se sont posés sur ce monde, sur cet auteur que je prends soin de faire vivre sans complaisance et avec empathie néanmoins. Ce lien, lecteur, ce lien puisque tu es encore dans ces lignes, ce lien est absolu. Irréfutable. Tu aimes ou n’aimes pas ces pages. Tu les as feuilletées peut-être un peu vite, sans grande conviction. Tu tombes sur une phrase qui te plaît ici ou là. Tu es plongé peut-être pour la deuxième, énième fois dans ces lignes. Tu prends peut-être des notes. Tu te dis peut-être que ces pages sont vides de sens et de style. Tu as tellement de possibilités, lecteur, tellement de pouvoir finalement. Tellement de mondes à ouvrir dépendent de ta bonne volonté, de ta bienveillance ou de ta curiosité. Tu es un abysse et ces lignes, ces mots noirs ne rêvent que de plonger dans ton cœur.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

30 août 2015

Phrase d’accroche

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Il commence aujourd’hui un roman – à moins que le roman ne le commence, lui, l’auteur, tout dépend du point de vue.  La première phrase, l’accroche comme on dit, est une sacrée farceuse :  il arrive qu’elle surgisse en un éclair, frénétique, impétueux, parfait ; d’autres fois elle se plaît, la fourbe, à être triturée, modifiée, allongée, transcendée jusqu’à sa fin.

L’accroche est malheureusement primordiale.  Elle est un cri primal trafiqué.  Elle est la première impression, la plus subtile, celle qui fera qu’on se fie ou non à l’auteur.  Elle est un fil du rasoir.  On s’y casse la gueule sans peine.  Sans elle, impossible de plonger dans le texte.  Sa fadeur conduira le lecteur exigeant à refermer aussitôt le livre, en soupirant d’ennui avant d’aller en chercher un autre.  Il y en a tant.  Tant d’amis en devenir, tant de livres non encore lus, en attente, patients, toujours prêts à se faire aimer ou détester par nous.

Cette phrase d’accroche là, il l’a en tête depuis longtemps.  Il l’a tournée et retournée encore.  Il l’a ornée de simplicité qui a nécessité des heures ; il fait tout pour que cela ne se voie pas.  Du naturel.  Du coulant de source.  Une évidence.  La première phrase doit taper.  Un coup sec inoubliable.  Un coup dans le ventre afin que le lecteur ait le souffle un peut coupé et doive reprendre de l’air avant de continuer.  Elle est un vœu pieux.  La première phrase parfaite est juste une raclure qu’on ne parvient jamais vraiment à attraper.

Elle est là.  Majuscule, phrase, point.  C’est parti pour l’aventure folle.  Ces mots-là ont une telle charge sur les épaules qu’on les sent prêts à s’effacer, s’effondrer et disparaître à jamais, donnant alors la sincère impression de n’avoir jamais, non jamais, vraiment existé.  Ils se doivent d’être à toute épreuve, solidement ancrés sur leurs lettres, pareils à des insectes impossibles à déplacer.  Des tiques agressives sur le cuir de la page.

Les lettres se font racines, creusent le sol, s’engouffrent profondément dans les méandres du monde et de la page blanche pour qu’en surface tout cela se maintienne.  La première phrase ressemble aux palais vénitiens, à la façade sublime, mais dont les fondations se battent pour maintenir le tout, dans des eaux plus que troubles.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

6 juin 2015

L’auteur au bain

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Il sera difficile, pour cet auteur que nous commençons à connaître, de se frotter à ce réel. Il pourra écrire dans le cercle fou des grandes villes qui jamais ne fatiguent, dans les vertes campagnes où seuls les oiseaux bruissent, il écrira partout – et nulle part. Il aura, évidemment, quelques petits rituels ridicules et puérils, assez proches de la pensée magique, mais il se détachera farouchement de cette idée qui veut qu’une personne écrivante doive s’enfermer, avoir son bureau attitré, soit une sorte de moine vieillot et plein de tics qui ne pourrait écrire que dans un seul endroit. Nous avons affaire ici à un écrivain nomade. Il écrira même en marchant, vous verrez.
L’auteur marchera dans la grande ville, surpris par le mouvement et le nombre des voitures qui n’en finissent pas d’étreindre le bitume de leurs roues trop pressées ; il essaiera de trouver quelque volupté là où la pollution, les gens, les sirènes multiples, les moteurs vrombissants et les bruits indigestes font tout pour bousculer la drôle douceur de vivre.
L’auteur vivra, si, si, on vous promet. De manière surprenante, il s’adonnera à tout ce qui dessine le quotidien d’un homme, d’une femme, peut-être même d’un chien. Il s’y adonnera contraint, il s’y adonnera joyeux, car il ne faut pas croire : il est bon, quelquefois, de sortir du bain bouillonnant qu’est l’écriture pour plonger, ramolli et groggy, dans celui, vivifiant et inévitable, que fait couler le vrai monde. On passe d’un bain à l’autre, on se prend pour un Romain en plein milieu des thermes – des termes, c’est selon.

[…]
Nous ne demanderons pas à cet auteur quand il a commencé à écrire car ses réponses seraient moins déstabilisantes qu’ennuyeuses. J’écrivais déjà dans le ventre de ma mère. J’écris depuis que je suis né. J’écris depuis que je sais écrire. J’écris depuis que je suis mort, à dix-sept ans… ou quelque autre idiotie de ce genre que nous nous abstiendrons d’écrire, justement.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux chat qui louche maykan alain gagnon francophonie  recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

3 juin 2015

Mes moutons

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Cher Chat,
Je vous écris dans ma nuit portugaise. J’ai laissé la lune allumée. Elle éclaire partout, la ronde, ce soir. Tant pis pour les voisins. Par la fenêtre, le Tage moutonne d’étoiles comme une voie lactée.
Je suis en vacances. C’est le moment idéal pour revenir à mes moutons. Ils sont déjà nombreux. J’ai commencé par les compter, la tête sur la plume de l’oreiller. Les plus hardis sautaient au-dessus de mon lit, les plus indépendants avaient la cabriole buissonnière ; d’autres, en proie au doute, hésitaient encore. Je les ai tous trouvés bien jolis.
Vous ne me croirez peut-être pas, mais soudain, j’ai entendu sous les draps, sous le matelas ou sous le lit peut-être, une petite voix qui m’a murmuré : S’il te plaît, écris-lui tes moutons. Maintenant.
Alors, je me suis levée, parce que c’était sans doute le meilleur moment pour les apprivoiser.
Je ne les approcherai pas tous, cette nuit, c’est certain. Et c’est ça que j’aime, voyez-vous. Le temps que je prends pour apprivoiser mes moutons dans votre pâture. Avec ce doute, parfois vautour, qui plane au-dessus et qui hérisse la laine. J’ai souvent cru que l’inspiration était tarie.
Et voilà que j’emprunte encore le détour de tropes enfantins pour parler de moi, comme si mon écriture se refusait à trop grandir. Syndromatique, sans doute, que de s’envoler régulièrement à dos de Peter Pan. Mon univers de plume est peuplé de personnages de mon enfance surtout. Vous le savez, j’écris pour les plus jeunes. Je côtoie le loup, la sorcière et le nain, et j’y suis attachée vraiment. Je les connais bien. Alors, je réveille régulièrement ces bois ronflants. Et puis j’interroge le miroir de ma belle-mère. Il me dit que mon écriture se défend bien, mais que je n’ai pas inventé la poudre et qu’un peu partout, il en existe de bien plus belles. Alors mon royaume se désenchante.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie
Syndromatique aussi, ce sentiment de l’imposteur qui chasse son naturel en voulant plus que tout au monde revenir en un galop trop parfait… sur Pégase.
Moi, j’emprunte depuis toujours les personnages des autres parce que je joue à saute-mouton avec les miens. Tous les héros de contes de fées se sont prêtés au bon vouloir de mes pastiches. Puis je vous ai trouvé, vous, mon Chat, personnage mi-chair mi-papier, le premier à me suivre sur des centaines de pages. Avec vous, je suis devenue conteuse de faits. Et, afin de toujours vous inventer de nouveaux moutons à conter, je vous emmène, partout où je vais, jusque dans l’intimité des miens. Vous, au milieu de toutes mes toquades. Vous êtes mon temps d’arrêt, mon instant d’abandon, mon refus de la mémoire qui s’efface. Avec vous, Chat, ma plume fait sept fois le tour de l’encrier. Elle furète, elle pinaille, elle tente de capter ma réalité éphémère, comme une ode à hier.
Je découvre combien la relation que tisse un écrivain avec son personnage est exclusive. Faut-il à ce point devenir l’univers de son personnage pour bien l’inventer ? Le suivre comme un mouton ? N’est-ce pas dans la durée de notre correspondance que se confirment mes cohérences ou mes inconstances indéniables ? Mes petites révolutions peut-être ?
Je tente de construire mon identité littéraire à vos côtés. Et parfois, en petits morceaux de bravoure stylistique. Quand ça arrive, je suis heureuse. Tellement. L’invention de soi comme écrivain ne passe-t-elle pas par l’invention d’un style ?
Démêler l’écheveau de mes lignes de vie, des lignes demain. En dévoilant mes plus beaux arcanes. N’êtes-vous pas en train, le Chat, de m’écrire ma bonne aventure ? Ne suis-je pas devenue plutôt, sous vos bons auspices, mon propre personnage ?
Mais voilà que je veux troubler ma voix publique, tondre mes moutons noirs. J’ai un tintamarre qui reste à l’intérieur. On dirait que tous les personnages de roman qui méritent d’être aimés n’ont pas encore compris que je méritais moi aussi de les aimer. Il serait peut-être temps de laisser courir mes bruits et porter atteinte aux tranquillités. Je veux qu’on m’incrimine pour tapage nocturne, que mes nuisances soient vraiment sonores. Je veux bêler aussi en dehors de ma bergerie. M’évader du troupeau. Je veux déranger mes voisins, les voisins de mes voisins, les voisins des voisins de mes voisins. Je veux déranger loin. Devenir un mouton à cinq pattes. C’est vous, après tout, qui m’avez menée jusqu’ici, jusqu’à ce jour de possible délivrance.
Je viens d’ouvrir un nouveau dossier. Il a bien fallu que je le baptise pour pouvoir lechat qui louche maykan alain gagnon francophonie  reconnaître. J’ai choisi Roman. C’est son nom pour l’instant. Ça sonne bizarre. Comme un tout p’tit enfant qui porterait un prénom de grand. Vous l’aimerez parce qu’il sera avant tout mon portrait craché. Bon, évidemment, on ne peut rien préfigurer pour l’instant. Il se cache encore tout entier derrière son nom. Mais… Roman, ça lui donne déjà un p’tit genre. Vous ne trouvez pas ?
Sophie

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

14 mars 2015

Sur les auteurs

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 Il s’endort en pensant à ce qu’il va écrire.  La vie d’un auteur peut se résumer ainsi : penser à ce qu’il va coucher sur la page, y repenser, savoir ce qu’il effacera, gardera, améliorera – la première action sera la plus fréquente, l’effacement comme pure création.  La vie, la vraie, la solide, la réelle, ne se tient qu’en marge de cela, sorte de palimpseste discret quoique nécessaire.  L’auteur vit, parle, se lie aux autres, mais s’agitent toujours sur l’écran lumineux de cette pantomime agréable quelques ombres chinoises : les mots à venir, le personnage latent, la drôle de réalité à créer.  L’écriture a ceci de particulier que le gros de son acte créatif se fait hors de l’action propre.  On n’écrit jamais tant que lorsqu’on n’écrit pas.

Sous la douche, en marchant, en rêvant, on écrit.  Et la confrontation à la page blanche n’est qu’une formalité qu’on se contraint à accomplir, sinon tout reste dans la tête et on ne lit pas encore très clairement dans les cerveaux.

Il y a toujours des reliquats, des romans inachevés, des personnages orphelins, qui errent au cœur des dossiers sur l’ordinateur, qui vacillent entre les lignes et attendent désespérément qu’on vienne gracieusement continuer leur existence, les remplir de mots comme on remplit de plumes certains édredons douillets, ou de paille les animaux morts.

Ils attendent.  En silence.  Ils ne pleurent pas.  Ils sont seulement bloqués, à l’arrêt, leur action suspendue au fil du bon vouloir de l’auteur, ne lui en veulent même pas.  L’auteur y pense parfois.  En s’endormant, il les voit sur la page qui attend depuis des mois, qui dépassée dans la course à la vie par un autre roman en cours. Il y pense, se dit que, tout de même, ce mec mériterait bien de continuer son histoire.  Puis le sommeil se pose sur l’esprit, le couvre de toutes ces rêveries inconscientes, chamarrées, divertissantes.  Le lendemain, le personnage est oublié, on se consacre aux autres, ceux qui en toute subjectivité méritent qu’on les écrive.

Certains esprits à l’imagination fertile pensent que ces personnages délaissés s’adonnent à quelque fantaisie, entre les lignes, dans le blanc de la page, continuent l’action sans le démiurge et, si jamais il prend l’envie à l’auteur de les reprendre, de continuer ce roman là, les personnages rapidement reviennent en arrière, se figent de nouveau là où on les avait laissés.  Un, deux, trois soleils !

L’auteur, parfois, en retournant vers un de ces textes en suspens après une longue période d’absence ou d’abstinence, sera surpris, ne se souviendra plus d’avoir écrit ces dernières lignes.  Il se dira alors que sa mémoire lui joue des tours, relira depuis le début, se familiarisera de nouveau avec sa création et se persuadera que, oui, tout de même, c’est bien lui qui avait fait naître ces lignes.  L’oubli ne s’apparente pas à une inexistence des choses.

Il ne faudrait pas croire que les livres s’écrivent tout seuls, dans le silence lourd des machines éteintes.

Attablé dans un café.  Seule compagnie : la machine – ou le carnet.  Contexte ambiant : vague brouhaha de personnes qui parlent, boivent des cafés ou des jus, brouhaha feutré cependant, car ici on sait être discret, à moins que ce ne soit l’auteur qui, par la force ahurissante et dérisoire de son esprit, parvient à créer la fameuse bulle qui atténue les bruits – sorte de boule Quies géante délicatement introduite dans l’oreille du monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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