Le souffle des mots, un texte de Jean-Marc Ouellet

18 juin 2017

Le souffle des mots

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Une chaise. Lui, il est assis. Ou elle. L’inspiration n’a pas de sexe. Un écran. Une page blanche. Pour l’instant.

Il est malaisé de trouver le sujet du siècle, celui qui intéressera et séduira la masse. Plutôt improbable. Ou impossible. Il est corsé d’écrire la première ligne, celle qui déclenchera l’avalanche de mots. Plus souvent, les phrases et les tournures suivent, mais exigent labeurs et résignation. Les doigts s’agitent, hésitent. L’esprit tranche.

La pensée est complexe. Elle découle du vécu, des paroles entendues, des actions accomplies, des expériences ressenties. La pensée évoque le passé et s’impose dans l’instant. La vie crée l’idée. On appelle ça l’inspiration quand vivement les pixels en résultent, visibles par l’œil aguerri, compréhensibles par l’esprit avisé. Sinon ? Le doute investit les neurones, le goût de fuir la chaise et l’écran déchire.

On n’attend pas l’inspiration. On l’accueille. En soi, une brise s’élève, un souffle actionne les doigts. Les yeux se lèvent, inspectent, approuvent, ou rejettent. L’inspiration vient, comme ça, au moment propice, ou inopportun. L’idée est là, elle germe dans les neurones, se laisse désirer. Soudain, paf ! Elle atteint droit au cœur. Car sans inspiration, le cœur ne peut rien, et l’âme attend. Comme dans la pratique du zen, il ne faut surtout rien brusquer. Rester libre, voilà ce qu’il faut. Vider l’esprit des distractions et des tensions. Être alerte sans le vouloir. L’idée s’imposera, les mots apparaîtront. L’urgence inhibe l’inspiration. Il y aura les mots, mais le cœur, lui, où sera-t-il ?

L’inspiration, c’est souffler les mots parfaits, sans vraiment comprendre pourquoi ils sont là. C’est le courage de s’asseoir là, sur cette chaise, devant cet écran, et de laisser aller l’esprit, et les doigts. C’est écrire un mot, un autre, une phrase, un paragraphe. Comme l’appétit qui vient en mangeant, l’inspiration vient en écrivant. C’est sourire devant une tournure, grimacer devant une autre, chercher la cooccurrence idéale, c’est écrire envers et contre tout, pour la joie des mots dits, non-dits et redits. C’est l’accident de déposer les bons mots sur une page vierge. Enfin, l’inspiration, c’est la modération, se retenir de ne pas tout dire d’un trait, en laisser pour demain, après-demain, etc. Ernest Hemingway disait : « J’ai appris à ne jamais tarir le puits de mon inspiration, à toujours m’arrêter quand il restait un peu d’eau au fond et à laisser sa source le remplir pendant la nuit. »

Je m’arrête donc. Pour la prochaine fois.

© Jean-Marc Ouellet 2017

Notice biographique

chat qui louche maykan francophonie

Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Le chambreur… Une nouvelle de Jacques Girard…

17 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

(Avec la sensibilité et  le talent qu’on lui connaît, Jacques Girard fait revivre un écrivain québécois qui mérite d’être relu et rappelé à la mémoire de tous : Guy-Marc Fournier.)

Le chambreur

Notre mère nous avait prévenus. Avec peu  d’enthousiasme. L’idée de loger Guy Fournier, un ami de mon père, ne lui souriait guère. Ce n’était heureusement que pour quelques jours, le temps qu’il trouve un autre logement. Une quinzaine tout au plus. On lui octroya la chambre du fond. Elle était vacante car mon frère préférait le sous-sol.

Cet oiseau de nuit notoire traînait la réputation d’être différent des garçons de son âge. Or, mon père, son aîné de vingt ans, ouvrit sa porte à son compagnon de travail. Son paternel, comme il le disait avec méchanceté, l’avait mis dehors à la suite d’une de ses arrivées nocturnes. Ivre, vacillant et chantant à tue-tête, notre futur chambreur – comme l’appelait ma mère – avait réveillé toute la maisonnée. J’appris cela en tendant l’oreille car mes parents parlaient à voix basse.

Je n’eus pas besoin de tels efforts auditifs lorsque notre nouveau pensionnaire prit possession, au milieu de la nuit suivante, de la chambre voisine de la mienne, celle qui donnait sur le salon. Toute la famille se réveilla. L’auto qui le reconduisit – un taxi puisque Guy était quand même prudent –  tourna longtemps dans la cour ; la chaleur de l’été amplifia le roulement du moteur. On entendit deux portières se refermer. Sur la pointe des pieds, je l’entendis se frayer un chemin dans la pénombre. La chaise berça, le cendrier oscilla. La lumière de la chambre jeta une brève lueur dans le salon, le temps de repérer les lieux et de déposer ses affaires. Presque aussitôt, le grand lit mou, qui prenait la moitié de la place grinça trois fois. Une heure plus tard,  le plancher vibra comme s’il venait de tomber du lit. Inquiet, mon père se leva. Malgré cette nuit courte et agitée, «l’ami de mon père», disait mère, sauta dans ses pantalons en même temps que père  pour aller travailler.

Guy Fournier était déjà venu à la maison écouter des combats de boxe à la radio, car, en cette fin des années 50, la télévision naissante les ignorait. Il venait, très souvent, le dimanche matin, en mal de conversation. Son amitié pour mon père provenait en grande partie de cette passion commune pour le pugilat, un sport fort populaire, malgré le fanatisme engendré par le hockey. Maurice Richard électrisait encore les foules à la moindre apparition. Mon père et Guy aimaient le Rocket parce que, lui, il ne s’en laissait pas imposer. Leurs préférences allaient du côté des joueurs qui cognaient sec. Même à la boxe, un combat qui s’étirait les  ennuyait.

« Un seul coup de poing a suffi à Rocky Marciano pour descendre Walcot au premier round », disait mon père. Tous deux vénéraient Marciano qui avait pris sa retraite trois ans plus tôt toujours invaincu en 49 combats. Guy trouvait chez son compagnon des affinités avec le roi du ring. Petit et trapu, mon père était une vraie boule de muscles. Il pouvait recevoir des coups sans broncher.

Au moulin où mon père travaillait, on le respectait. Ceux qui s’y étaient frottés avaient payé cher. Même sur une seule jambe, il força le pardon d’un dur à cuire de 250 livres.

« Ton père, c’est tout un homme ! » m’a souvent dit Guy. Ce que je savais fort bien.

Papa évitait de raconter ses exploits pugilistiques. En outre, ma mère avait horreur qu’on règle les problèmes à coups de poing. Non pas qu’elle s’en formalisait pour son époux, tout au contraire. Elle craignait pour ses adversaires, surtout depuis que Je fils de notre voisin, une petite terreur  locale, s’était affaissé – presque inconscient – d’un seul crochet sur ses deux gants qu’il avait placés devant son visage, afin de se protéger des attaques du paternel. Ce jeune morveux provoquait père depuis des semaines en s’entraînant en sa présence. Il boxait sur place Guy pariait sur mon père.

« Il va le descendre comme Marciano a battu Walcot ! »
Mon père riait.

« Sa spécialité, disait alors mon père, c’est de coucher son ombre. Y cogne pas assez fort pour passer le K.-O. »

À toutes les fins de semaine, le petit dur de notre rue enregistrait de nouvelles victimes. L’ami de mon père l’avait vu à l’œuvre plusieurs fois. À ses dires, de bons bagarreurs avaient visité le plancher souvent grâce à des coups vicieux, comme un coup de pied dans les couilles. Mon père lui coupa les jambes à la hauteur des centres nerveux. Cette descente, dont nous avions été les brefs témoins, avait médusé son compagnon et l’estime qu’il lui vouait s’en était trouvé décuplée.

Ce fut Guy qui remit cette courte bataille dans la conversation, pour une xième fois, un dimanche matin, deux mois avant d’élire domicile chez nous. Ce dimanche-là, l’ami du paternel arriva en taxi avec, à la main, un sac de bières. On pouvait voir sur son visage que la nuit avait été courte. Déjà, Guy annonçait plus vieux que ses vingt ans et cette nuit de soûlerie en avait ajouté vingt autres, Une longue mèche de  cheveux l’apparentait à Lucky Luke. Il était aussi longiligne que le célèbre cow-boy. Guy n’était pas beau. L’irrégularité et la maigreur de son visage fissuré surprenaient. Que ses yeux étaient grands, profonds et cernés ! Ses orbites démesurées trahissaient son grand désespoir, ce mal de vivre qui le torturait. D’une bouche bien garnie s’échappait un verbe singulier.

On aurait dit un orateur, un poète. Jamais de jurons.  On savait qu’il rêvait d’écrire, qu’il voulait quitter le moulin à scie. À la maison, Guy se vidait le cœur et exprimait son incomplétude par tout son corps désossé. Davantage ce matin-là, sous l’effet conjugué de la fatigue et de l’alcool, ses grandes jambes se croisaient et se décroisaient sans cesse et sa tête plongeait et se relevait comme un nageur à la brasse. Autant de mouvements agitaient la chaise berçante sur laquelle il semblait mal à l’aise. Une partie importante de son sentiment de gêne venait de son état d’ébriété, sachant ma mère n’aimait pas la boisson. D’ailleurs, avant d’entrer, le visiteur dominical avait insisté auprès de mon père pour savoir si son état n’allait pas choquer maman. Elle calma sa colère en fumant autant que lui. Guy aimait papa qui était taillé tout d’une pièce. Il le regardait comme un père et appréciait sa force. Il le trouvait bon avec ses enfants et généreux. Tous deux aimaient aussi la nature.

Mon père avait surmonté plusieurs opérations, dont l’amputation de deux orteils. Imaginez donc ! Guy n’en revenait pas. Mon père avait réappris à marcher. Il avait repris son travail sur une seule jambe. On l’attendait. Un colosse s’en était pris à lui. On avait dû se mettre à quatre pour que mon père ne le broie pas. Cette histoire, on ne la savait pas. Nous l’avons apprise de la bouche de Guy. Ma mère aurait préféré ne pas savoir. De cet exploit, Guy n’en revenait pas.

« Tu ressembles à Jack, René », dit Guy tout à coup les poings fermés. On aurait cru qu’il se parlait à lui-même.

« Tu aurais pu faire un boxeur, René », disait-il, se commémorant un livre d’Hemingway.

Ainsi, ce fut la première fois que j’entendis parler d’Ernest Hemingway. Ce dimanche particulier, le sac de bières terminé, Guy repartit en taxi, plus éméché que jamais. Il refusa de manger pour garder l’effet. Une fille l’attendait. Elle devait le distraire de son grand amour perdu, croyait-il.

Ce lascar assez particulier demeurait maintenant chez nous depuis quelques heures. Je passai devant sa «chambre». Rien ou presque n’avait bougé, sauf que ma curiosité fut éveillée par une grosse poche éventrée, à l’ombre du lit, d’où sortaient des dizaines de livres. Elle s’était ouverte en tombant du lit, origine du grand fracas entendu, selon les explications paternelles. Intriguant pour quelqu’un qui travaillait dans un moulin à scie où, comme mon père, la plupart des travailleurs étaient analphabètes.

Parmi ceux qui s’étaient échappés de la bibliothèque de toile, il y avait un livre intitulé Amok de Stefan Zweig. Je lisais un peu, écrivais des poèmes, mais de ce livre, je m’en souviens encore aujourd’hui. Ce fut une révélation, une vraie rage de lire, comme celle qu’attrape l’un des personnages de cette nouvelle, s’empara du jeune adolescent que j’étais. Guy me fit lire Balzac, Flaubert, Hugo et son «fameux» Hemingway, ses nouvelles dont 50,000 dollars et Dix Indiens. Je découvris La fille laide et Le dompteur d’ours d’Yves Thériault. Les portes de la littérature s’ouvrirent toutes grandes.

Pendant les quelques jours où Guy Fournier demeura à la maison, l’amitié s’installa entre nous. Tranquillement, sans que mon père ne s’en froissât, il devint notre ami commun. Par la suite, j’appréciai ses visites. Nous fîmes des randonnées au rocher qui s’élève près de l’aéroport. Ma mère me prodigua ses conseils d’usage. Sept ans nous séparaient. Il menait la vie…

Son grand rêve d’écrire se concrétisa quelques années  plus tard. Il troqua le crayon de l’assistant-mesureur pour ceux du journaliste et du romancier. Il ajouta Marc à son prénom pour se distinguer de l’autre. Son nom reste attaché au Progrès-Dimanche où il donna la parole aux gens ordinaires. Aujourd’hui, d’autres journalistes ont perpétué ce beau geste. Comme écrivain, quatre romans : Ma nuit, L’aube (Canak l’Iroquois), Les Ouvriers et L’autre pays. Des romans autobiographiques. Son personnage principal, Jos Fournier, vit sa vie comme il l’entend. On parle en bien de ses ouvrages. À mes pieds, la vieille « Underwood » sur laquelle il s’esquinta jour
et nuit.

Sa plume lui permit aussi d’écrire des ouvrages alimentaires. Ce fut sous sa tutelle amicale que j’ébauchai mes premiers papiers de journaliste. Cette amitié indéfectible s’évanouit à sa mort en novembre 1991. La direction du Quotidien me demanda d’écrire le texte de circonstance. On y retrouve nos deux photos. Quelle ironie de la vie !

La dernière fois que je vis Guy à l’hôpital, il s’informa de papa.

« Tu diras bonjour à René de ma part. René, c’est un
homme tout d’un bloc. »

Guy était aussi tout d’un bloc. Vous comprenez pourquoi je lui dédie ce recueil de nouvelles.

Notice

Jacques Girard

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ses personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Les Portiers de la nuit un de ses meilleurs ouvrages. Il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Des nouvelles du Lac et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Notes de lecture : Les conseils de Papa Hemingway…

16 décembre 2012

Luis Sepúlveda, Les roses d’Atacama…

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien né le 4 octobre 1949. Son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, traduit en trente-cinq langues et adaptéimages au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. L’engagement politique et écologique marque son œuvre, ainsi que son attachement pour les peuples autochtones.  Il a combattu résolument les dictatures latino-américaines et il en a subi la répression.

Dans son recueil de récits autobiographiques, Les roses d’Atacama, il rappelle ce que Ernest Hemingway lui a laissé comme credo littéraire et éthique :

HemingwayJe le salue tous les jours, et chaque jour Papa Hemingway me répond en m’apprenant que le métier d’écrire est un travail d’artisan.  Je le salue et je lui dis que ses conseils sont pour moi des commandements.  « N’arrête d’écrire que quand tu sais comment l’histoire continue.  Rappelle-toi qu’on peut écrire d’excellents romans avec des mots à vingt dollars, mais ce qui est méritoire c’est de les écrire avec des mots à vingt cents.  N’oublie jamais que ton métier n’est qu’une partie de ton destin.  Une raie de moins ne change pas la peau du tigre, mais un mot de trop tue n’importe quelle histoire.  La tristesse se résout dans un bar, jamais dans la littérature. »

Ça suffit presque comme Atlas pour une vie d’écriture…

OUVRAGES DE SEPÚLVEDA :

  • 1992 : Le Vieux qui lisait des romans d’amour
  • 1993 : Le Monde du bout du monde
  • 1996 : Un Nom de toréro
  • 1996 : Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler
  • 1996 : Le Neveu d’Amérique
  • 1997 : Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre
  • 1998 : Journal d’un tueur sentimental
  • 1999 : Hot Line
  • 1999 : Yakaré
  • 2001 : Les Roses d’Atacama
  • 2003 : La Folie de Pinochet
  • 2005 : Une sale histoire
  • 2005 : Les Pires Contes des frères Grimm (coécrit avec Mario Delgado Aparaín)
  • 2008 : La lampe d’Aladino et autres histoires pour vaincre l’oubli
  • 2010 : L’ombre de ce que nous avons été
  • 2011 : Histoires d’ici et d’ailleurs
  • 2012 : Dernières nouvelles du Sud

 (Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires… par Alain Gagnon…

1 avril 2012

Coleridge et Mallarmé…

Une anecdote sur Coleridge. Un jour de rencontre scolaire subventionnée, je fais mention de mon admiration pour ce poète. Le professeur – pour faire l’intéressant ? – se tourne vers moi et énonce : « Il était opiomane. » J’attends la suite. Il se tait et s’attend à ce que je continue mon laïus. Je ne me fâche pas souvent contre mes semblables. Je souris plutôt, reconnaissant chez eux les travers qui sont miens. Ce jour-là fut l’exception. Je me mis à apostropher le prof : « Et Baudelaire ? Ivrogne, érotomane et toxicomane. Et London ? Alcoolique jusqu’à la moelle. Idem pour Hemingway. Et Dostoïevski ? Joueur invétéré… » Et je continuai cette litanie des faiblesses paralittéraires un bon quinze minutes en forçant sur la dépravation des maîtres. Le pauvre type m’implorait presque, tendait les paumes en signe d’apaisement. Les étudiants se tordaient. J’en suis même venu à inclure dans ma péroraison des peintres comme Modigliani et Toulouse-Lautrec… Pourquoi cette rage injustifiée ? Je me le suis souvent demandé. Tentative d’explication : cet empressement bébête et automatique à ânonner sur les travers de personnalité, lorsque l’on mentionne les noms de gens qui ont atteint une certaine notoriété dans les domaines des arts plastiques, du théâtre ou des lettres, m’horripile. A-t-on ce réflexe pour un Prix Nobel de physique ou de mathématiques avec qui il est impossible de tenir une conversation sensée après dix-sept heures parce qu’il est saoul comme la botte ? Pour un économiste de renom pédophile ?  (Le chien de Dieu)

*

Éventail de Mademoiselle Mallarmé

Mallarmé, Écrits sur l’art. Il aurait mieux valu qu’il s’en tienne à la poésie, à son Coup de dés… Lorsque l’on fait de la matière réfléchissant sur elle-même le nec plus ultra de l’art, on en arrive à glorifier les tables, les lampes… et à définir les arts décoratifs comme étant les créateurs de ces objets de la dernière liturgie. Dernier homme de Nietzsche, qui décore les ombrelles des femmes du monde de ses vers et correspond avec les marquises sur les patrons de corsage ! Il se veut – comme artiste – aristocrate. Il n’est souvent que snob, vide et fat. Le gossip lui convient.  (Le chien de Dieu)


Chronique des idées et des livres…

14 février 2011

À Paris avec Ernest, par Frédéric Gagnon

Ce que j’ai compris en lisant Ernest Hemingway est au fond très simple : la vie est tragique et notre mort certaine ; la condition humaine est celle d’un être seul dans un monde incompréhensible ; notre sort post-mortem est au mieux hypothétique ; mais nous devons faire face à l’existence avec courage et dignité, cela, nous ne le devons pas à l’ordre social ou à Dieu, mais à nous-mêmes.  C’est là un enseignement lourd à porter, diront certains.  Peut-être… mais il y a dans l’œuvre du grand écrivain un livre qui porte sur  le bonheur d’exister, Paris est une fête que je relisais dernièrement (« … tel était le Paris de notre jeunesse, dit Hemingway, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »)  Si l’on retrouve dans cet ouvrage la rude personnalité de l’auteur, il faut admettre qu’il s’agit là d’un récit qui est d’un tout autre registre que Le Soleil se lève aussi ou L’Adieu aux armes.  Hemingway, vieilli, examine avec sincérité sa jeunesse et les personnages qu’il fréquenta dans le Paris des folles années 20 ; on le sent par moments gagné par cette émotion qui nous étreint quand nous pensons aux premiers feux de notre existence.  Je dois pour ma part l’admettre, Paris est une fête fait partie de ces textes dont la pure beauté m’éblouit.

Vous verrez dans ce roman des personnages que l’auteur, avec son talent inimitable, sait rendre très vivants.  On y voit Gertrude Stein, emmerdante mais très cultivée, une expérimentatrice du langage qui participa à la formation de l’écrivain.  Il y a aussi Ezra Pound, sympathique et généreux.  En vain, Hemingway tenta d’enseigner les rudiments de la boxe à l’auteur des Cantos (Pound n’était vraiment pas doué), et le poète, quant à lui, conseillant son jeune ami dans ses lectures, suggérait à ce dernier de s’en tenir aux Français, admettant pour sa part n’avoir jamais lu les Russes.  Enfin, il y a aussi l’immense auteur de Gatsby le magnifique.  En exergue de cette partie du récit qui porte le nom de son ami disparu (Scott Fitzgerald), Hemingway écrivit une description poétique du grand défunt que je dois citer pour sa pure beauté : « Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon.  Au début il en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s’en aperçut même pas.  Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s’y livrait sans efforts. »  Je sais qu’Hemingway composa peu de vers ; je ne les ai pas lus, on m’a dit qu’ils étaient mauvais ; mais le passage que je viens de citer est un modèle absolu de poésie : dans une langue simple et noble, son auteur crée de manière convaincante une image qui dit tout de la vie tourmentée de Fitzgerald ; on voit de plus dans ces quelques phrases un bon exemple de cet art de la répétition qui n’appartient qu’à Hemingway, et de son emploi de la conjonction (« and » : « et »), deux éléments qui participent à cette métrique qui est l’un des secrets de sa prose.

Le ton des œuvres d’Hemingway, on s’en rend compte dès la première lecture, est très particulier.  Je l’ai déjà dit, le grand style est une pensée singulière, la phrase met le monde en ordre.  Or le style d’Hemingway est exemplaire et reconnaissable entre tous.  Hemingway est avare d’adjectifs et d’adverbes ; ses descriptions sont courtes mais suggestives ; il saisit ses  personnages sur le vif, en pleine action, mais il ne retient que ces paroles et gestes qui révèlent un personnage, l’essence d’une situation.  On pourrait dire que chez Hemingway la poétique se confond avec la vision du monde d’un homme réfléchi mais essentiellement actif ; avec un rythme vital qui devait trouver sa source dans l’organisation physique et mentale de l’écrivain ; avec une pensée précise qui tout en se projetant dans un ordre classique n’est pas sans parenté avec l’existentialisme.

Dans Paris est une fête, Hemingway investit de ses plus hautes qualités d’artiste un récit qui ne peut qu’être beau, celui de la jeunesse, des débuts de la vie adulte, quand toutes choses sont neuves et dégagent une atmosphère subtile et enchantée que l’on ne saurait qualifier que de printanière.  Toutefois Hemingway dans son œuvre ultime ne crée pas un merveilleux facile sans commune mesure avec la vie.  Certes, boire du vin est une fête, tout comme de marcher dans les rues de la plus belle ville du monde, mais l’accomplissement de l’homme n’en demeure pas moins l’objet d’un combat.  Dans tous ses écrits, Hemingway demeure réaliste ; mais ses souvenirs parisiens ont quelque chose d’enlevé qui n’est certainement pas étranger à la verdeur du sujet.

On voit par ailleurs, dans Paris est une fête, un Hemingway observateur et perspicace dès son entrée dans le monde des lettres.  On lit ainsi une remarque singulière dans laquelle l’auteur fait état de l’une de ses premières découvertes dans l’art d’écrire.  Il s’agit de l’omission.  Il nous dit que selon une théorie qu’il avait alors conçue « on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait encore plus qu’il ne comprenait. »  Voilà, le grand écrivain vise l’inconscient (ce serait l’inconscient qui donne vie, qui prête vie à des personnages dans lesquels un plat observateur ne verrait sans doute qu’une suite de caractères imprimés) ; or la façon la plus sûre de mobiliser les puissances émotionnelles du lecteur serait l’ellipse, mais il doit s’agir d’absences délibérées et non de lacunes dues à l’inadvertance, en un mot, cela doit se faire avec art, l’art étant le fruit des efforts concertés des plus hautes facultés du créateur.

Cet emploi de l’ellipse, qu’avait découvert le jeune Hemingway, est bien illustré par plus d’un passage des souvenirs parisiens d’un Hemingway vieillissant.  Cela est particulièrement vrai de la fin du récit, où l’auteur nous parle de personnes fortunées qui auraient gâché son écriture et son mariage avec Hadley.  Le physique et le moral de ces riches-là n’est pas décrit, en fait, ils ne sont même pas nommés ; mais par une série d’allusions fines, Hemingway nous fait ressentir la réalité de leur travail de sape.  Paris est une fête est en grande partie construit sur de telles allusions.  Quelques dialogues brefs, des descriptions succinctes de leurs escapades, suffisent à nous faire sentir quel couple formaient Ernest et son épouse, à quel point ils étaient bien assortis.  Par contre, en quelques remarques, le romancier brosse un portrait de Zelda Fitzgerald en harpie bohémienne qui, foncièrement jalouse du talent de Scott, encourageait son ivrognerie.

Il ne faut pas chercher, dans une telle œuvre, des tirades ni des descriptions psychologiques interminables.  Chez Hemingway, les hommes et les femmes parlent comme ils le font dans la réalité ; ils agissent avec un naturel convaincant qui nous en dit plus long que des analyses qui n’en finissent plus.  Je crois qu’un écrivain devrait avoir sans cesse à l’esprit le conseil qu’Hemingway donnait à Scott Fitzgerald : « Écris une nouvelle de ton mieux, et écris-la aussi simplement que tu peux » (c’est moi qui souligne).  Si cela ne vous vient pas naturellement d’écrire comme un Proust, un Claude Simon ou un Faulkner, efforcez-vous plutôt d’être simple : c’est quand vous écrivez simplement que ressurgit votre complexité réelle, celle qui n’appartient qu’à vous.  On retrouve dans Paris est une fête une telle complexité, toujours suggérée ; une originalité qui inspirait à l’auteur certaines des phrases les plus vraies que l’on peut trouver.  Il y a un passage, à la fin, dans lequel Hemingway, parlant d’Hadley, exprima peut-être la plus belle pensée d’amour qui fut jamais écrite : « … je souhaitai être mort avant d’aimer une autre qu’elle. »

Enfin, il faut souligner que Paris est une fête, comme toutes les grandes œuvres, nous conduit à une meilleure compréhension de notre humanité.  En réalité il n’y a sans doute pas de petites gens ni de vies insignifiantes.  En quelques traits, Hemingway dessine des êtres qui chez un auteur médiocre nous sembleraient sans importance.  Il est ainsi question d’un certain Jean, serveur moustachu qui remplit sans mesurer les verres de whisky d’Ernest et d’Evan Shipman, un poète aujourd’hui oublié.  Or on apprend que le nouveau propriétaire de la Closerie va obliger les garçons à couper leur moustache ; on en est révolté : quelques indications habiles ont suffi à nous rapprocher d’un personnage pourtant secondaire.

Hemingway, dès ses premières nouvelles, rechercha la vérité de l’homme, une réalité existentielle capable de fonder une œuvre.  C’est, je crois, le propre de la jeunesse de vouloir prendre la mesure du cœur humain ; au bord du gouffre, Hemingway se fit une âme neuve pour ressusciter l’émerveillement qui nous habite quand nous découvrons la vie.

Le monde est implacable, il peut même être cruel, mais il semblera toujours d’une beauté souveraine au jeune homme qui porte sur lui un regard clair.  Espérons que les âmes bien nées auront toujours leur Paris.

*    *   *

Vous trouverez sur le site Book Drum (http://www.bookdrum.com/books/a-moveable-feast/9780099909408/bookmarks-1-25.html?bookId=15939) une séries de notes, accompagnées de photos et de vidéos, portant sur Paris est une fête (site en anglais).

On trouve Paris est une fête dans la collection Folio.  Mon édition est celle de ’73; la traduction, superbe, est de Marc Saporta : j’espère que Gallimard l’a conservée.


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