Une nouvelle de Richard Desgagné…

9 septembre 2012

 

La gravure vive…

Voici une gravure de Ducansson, sa plus achevée sans doute. Cet oiseau mort qui repose sur une table, on dirait que la vie vient à peine de le quitter ; j’aimais croire, il y a peu de temps encore, que le canon du fusil était brûlant et que le poignard planté dans le bois vibrait toujours. Hier, un visiteur est venu me demander la permission de prendre l’arme pour se défendre contre un chien qui le poursuivait. Je lui ai dit que cela était impossible ; il fut fort déçu, d’autant qu’il tenait déjà la crosse dans sa main. Je vous jure qu’il l’avait bien saisie et qu’il s’apprêtait à la sortir du dessin ; je l’ai même remise sur la table recouverte de velours. Nous nous sommes obstinés longuement, essayant chacun de nous convaincre du bon droit de l’autre. Quand il devint menaçant, je lui montrai mon revolver pour qu’il gardât ses distances et me laissât à mes occupations. Cet homme-là ne craignait rien, il s’avança et je dus le mettre en joue. Il insista. Plutôt que de tirer, je le blessai en lui donnant un coup de crosse sur le front. Le sang coulait, je rangeai mon arme. Il me vint comme un dégoût d’avoir blessé un pauvre bonhomme qui demandait de l’aide. Écrasé sur une chaise, il séchait son front. Je m’approchai de lui : la blessure était mineure. Il geignait en me fixant de façon bizarre.

            – Vous n’en êtes pas, qu’il me dit.

            – À quoi faites-vous allusion, monsieur ?

            – Si vous en aviez été, vous m’auriez permis de prendre le fusil et de tuer ce chien qui me poursuivait. Vous n’en êtes pas.

            – Je ne comprends pas…

            – Vous travaillez dans un musée et vous ne savez pas.

            – Monsieur, pourriez-vous être plus clair ?

            – Ce n’est rien. Vous ne rencontrez jamais personne quand vous faites votre tournée de nuit ?

            – Non. Le musée a un excellent système d’alarme qui se déclencherait sitôt qu’il détecterait une présence suspecte.

            – Je travaillais ici avant. C’était le bon temps. Il m’arriverait de parler avec les personnages des tableaux que je regardais. Parfois, j’entrais dans une pièce et je me mêlais à des créatures qui m’apprenaient plein de choses sur les siècles passés.

            Il avait l’air si sincère et si malheureux que tout ce monde-là se fût évanoui et qu’il dût le regretter devant celui qui l’avait agressé. Je crus qu’il délirait, tant son histoire ne tenait pas debout. Depuis que je travaillais dans ce musée, je n’avais jamais vécu d’aventures étranges ; de plus, je voyais le monde comme une réalité matérielle, absolument dépourvue de la plus infime distorsion. Pourtant, j’avais bien vu cet homme saisir une arme dans un dessin de Ducansson, et j’avais encore la sensation de la lui avoir enlevée des mains pour la déposer dans le même dessin ! Je me défendais bien mal contre les intrusions de la folie dans ma tâche de gardien de nuit.

            – Comment êtes-vous entré ?

            – J’ai ouvert la porte avec mon passe-partout. Votre système n’a rien senti.

            – Ça m’inquiète. Donnez-moi cette clé, monsieur. (Il me la remit sans hésitation.) Vous allez me suivre. Il m’est impossible de vous garder plus longtemps. Vous devez partir.

            – Mais le chien ! Il m’attend dehors, j’en suis sûr.

            – Je vous accompagne. S’il le faut, je l’abattrai.

            Le chien n’était pas là, l’homme sortit et se perdit dans la nuit. Aussitôt, et pour la première fois, je me sentis mal à l’aise dans le musée, il me semblait que des personnages vivants sous leur croûte me regardaient et attendaient le moment opportun pour m’attaquer. « Allons, pas d’hystérie, Frédéric, ce ne sont que des figures d’une autre époque, des morts oubliés, des créatures sans vigueur, des masques funèbres. »

            Je revins devant le dessin de Ducansson. L’œil ouvert de l’oie reflétait un autre monde dans lequel je me sentis obligé de plonger ; je tentai de me retenir à des certitudes. Peine perdue, quelque chose voulait m’avaler, des ombres me couvraient. Une faim monstrueuse me prit de manger l’oie encore chaude. Je n’eus qu’à approcher ma main pour la saisir, l’extraire de son milieu pictural et la tenir contre mon cœur comme un bien précieux. « Ça n’a aucun sens ! Je ne peux la manger toute crue ! Comment faire pour enlever ces plumes ? » Pourtant, malgré mes appréhensions, je réussis sans peine à déshabiller l’oiseau de son duvet, à l’ouvrir avec le poignard qui m’attendait planté dans la table de Ducansson et à le vider de ses bas morceaux. Je dépeçai la dépouille et commençai à la manger sans me soucier du sang qui coulait sur le marbre de la Salle des gravures. Je mâchais chaque bouchée avec appétit. Je ne regrettais rien. La viande avait bon goût ; je me dis que l’oie avait vécu en liberté, avait été nourrie des meilleurs grains, d’herbes odoriférantes et ne s’était abreuvée que d’eau pure.

            Je regardai le dessin bafoué : le fusil était appuyé contre une chaise, une plume blanche reposait sur la table, je pus voir que la nuit descendait sur la scène alors qu’il y a peu un soleil éclatant jaillissait par la fenêtre de la pièce. Par terre, sur le plancher lustré, une cruche de vin attira mon attention. J’avais soif. Je la pris, en approchai le goulot de mes lèvres pour boire ce que je supposai être du vin. C’en était, et des plus merveilleux, un vin corsé, d’un rouge écarlate, sentant la framboise, l’amande et les fruits, que je bus jusqu’à plus soif, jusqu’à me souler. Je n’avais pas fini de découvrir la gravure de Ducansson.

            Tout au fond, contre un mur, il y avait un lit défait sur lequel je rêvai de m’étendre pour me reposer ; quelques instants plus tard, j’étais étendu, totalement abandonné et heureux comme un loir.  Je dormis jusqu’au matin. Sans y songer, j’ouvris une porte et me retrouvai dehors, dans une cour ensoleillée, fraîche, où un chien dormait, la tête entre ses deux pattes, où un chat se reposait sur le rebord d’une fenêtre. Une femme étendait des pièces de vêtements sur une corde en chantant une mélodie dans une langue inconnue. Je pris conscience que j’étais passé de l’autre côté de la gravure, à l’abri du regard de Ducansson, dans un moment d’un extrême passé, intrus inquiet. Ainsi, tout un monde vivait hors du mien ; l’art permettait à la vie d’aller au-delà de la réalité banale ; l’art n’était pas que la tentative de reproduire ce qui est avec plus ou moins de génie ; l’art est la vraie vie, l’unique, parallèle à l’existence des êtres et des choses, qui la côtoie, qui se perpétue hors de mon regard. Ni le chien, ni le chat ne sentirent ma présence ; je m’approchai de la femme qui ne me vit pas venir. J’étais là, présent, absent, fantôme d’un autre temps. Désireux d’entrer en contact, je ramassai dans le panier à linge un grand drap de toile blanche et m’en recouvrit pour montrer la forme que j’étais qui n’avait plus d’assise. La femme m’aperçut enfin et, aussitôt, se mit à lancer des cris, à gesticuler comme une possédée ; elle courut pour échapper à cette apparition soudaine. Le chien grogna, le chat fit le dos rond, poils dressés ; un homme apparut, qui ressemblait à mon visiteur mystérieux, armé d’un fusil, le même que dans la gravure de Ducansson, qu’il pointa sur moi. Il tira et m’atteignit en plein cœur. Je ne mourus pas, je m’échappai par une porte et me retrouvai dans la pièce que j’avais quittée et où j’avais si bien dormi. Je me débarrassai du drap, remis ma veste de gardien et sortis de la gravure. Je la décrochai parce qu’il y manquait l’oie et la déposai dans le bac à ordures.

            Je déclarai la gravure de Ducansson dérobée, le conservateur me reprocha de n’avoir pu empêcher le vol, je m’excusai avec la plus grande sincérité. Depuis ce temps, quand j’entre dans un tableau pour visiter des mondes, je ne touche plus à rien. Je regarde, j’observe, je prends des notes pour mes mémoires.

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


La nuit, un texte de Luc Lavoie…

31 juillet 2012

 

La nuit

… Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !

Le corbeau

Edgar Allan Poe
Traduction de Charles Baudelaire

La nuit avale le jour.

Les ombres se répandent dans les taillis. L’obscurité resserre ses griffes : le jour s’éteint. Une fois de plus, des confins de la noirceur, d’étranges créatures s’échappent…

La lune grimpe un ciel ténébreux. Un noir oiseau se déploie au-dessus des arbres morts que les fourmis ravagent avec entrain. Le nécrophage s’élève. En passant devant l’astre, de ses ailes légères, sur sa face, il dessine un sourire qui se veut lugubre. Un reflet disgracieux qui se noie sous la surface des marécages, le temps d’un bouillon venu profaner l’eau morte. De là, entonne la chorale morbide des crapauds.

La noirceur se meut. Elle rampe, saute et marche. Naturellement malsaine. Elle libère ses bêtes enragées. Lamentations et hurlements épars forment sa voix. Silhouette furtive, elle alimente la peur, tandis que son hypnotique regard fige la proie. Rapide et sournoise, elle donne la chasse. Dans ce monde sauvage et sans merci, elle se rue sur sa victime… pour tuer. Dans ses yeux de glace se reflètent la lente agonie, puis la mort.

Derrière les roseaux, sur une branche de merisier, la mante religieuse découpe la tête du mâle qui vient tout juste de l’engrosser. La pénombre impitoyable agrippe, étrangle et dévore. De ses mâchoires tranchantes, dans la lueur de ses yeux insensibles, s’écoule le sang des carcasses démembrées. La mort est reine en ce lieu. Assise sur son trône d’animosité. On n’échappe pas à l’assaut brutal des carnassiers.

La chouette, d’un chicot, cligne des yeux. Sur son axe, sa tête tourne sur deux-cent-soixante-dix degrés. Un polatouche s’élance dans la nuit. Son corps cerf-volant plane au faîte des grands arbres. Le rapace allonge ses ailes et le suit. Cette ombre au vol silencieux glisse et fend l’air. Il intercepte sa proie.   Le choc lui est fatal. Les serres effilées perforent sa chair molle. Sa vie lui échappe. Ses petits yeux noirs s’emplissent de vide et son frêle corps se relâche. Quelques coups de ses longues rémiges fouettent l’air, et l’augural volatile reprend de la hauteur. Il emporte sa pitance et bientôt disparaît aux abîmes. L’écho singulier de son hululement, ce cri insolite qui traverse les bûchers, est l’annonce incontestable qu’un festin sinistre aura lieu.

Des nuées lourdes roulent au ras des cimes. Le ciel menace. Même les étoiles se cachent derrière le rideau de cette mise en scène sinistre. Dans les montagnes d’épinettes et de savanes, les brumes s’étalent à nouveau. Elles s’entremêlent aventureuses. Sur les hauts plateaux ou sur les eaux de quelques lacs tranquilles, elles se risquent encore. Espiègles. Engeances fantomatiques ; errantes fumées issues de quelque royaume spectral oublié, elles sont devenues portes ouvertes sur d’autres univers ; des endroits clos où circulent péripéties et sagas d’époques évanouies. Elles osent même traverser de vieilles routes forestières, jadis achalandées ; passages devenus opaques à la lumière, même le jour, obstrués par les buissons d’aulnes et d’aubépines. Abandonnées des hommes. La nuit. Cédées aux revenants et aux esprits retors.

Sur ces voies difficiles d’accès, les mousses ont recouvert sols et constructions depuis longtemps. Elles s’y sont multipliées. Incrustées aux souches. Elles ont rongé les restes des campements qui les longent, témoins immobiles, ou presque, d’un passé depuis longtemps enseveli. Les brumes, elles, ont chuchoté et chuchoteront encore. Ad vitam aeternam. Elles rediront sans cesse ces mêmes phrases tout droit sorties des catacombes. Murmures et réverbérations sans consistance qui percent la toile nocturne, annonciatrice de terreur et d’épouvante. Ces embruns volubiles ont ramené aux yeux effrayés des rares perdus des légendes moribondes de colosses venus de lointains horizons. Géants trépassés de la terre ; héros aux mains équarries à la hache, aux bras veinés de la sève des grands conifères ; bûcherons massifs au sourire en dents de scie et à l’endurance de l’ours noir. Diables dévoreurs d’immenses forêts de sapins.

Ces malins brouillards leur ont chanté des ritournelles de chantiers forestiers animés, jonchés de troncs d’arbres qui se sont rompus et couchés avec fracas. Endroits habités de tous les mystères. D’énigmatiques images revenues du  lointain : on y aurait vu les loups de Satan, venus des tréfonds, enlever des hommes téméraires qui s’étaient égarés trop loin des camps. D’autres encore, libérés des profondeurs des eaux, entraînèrent en leurs royaumes des équilibristes aux jambes agiles ; flotteurs de pitounes ; de billes de bois en descente sur d’assourdissantes rivières. Revoir la disparition de grands maîtres-briseurs d’embâcles ; jongleurs engloutis sous de puissants remous. Draveurs emportés vers les gouffres de l’enfer. Régulateurs des flux, des routes liquides qui alimentaient jadis les bouches démoniaques, déchiqueteuses,  de ces machines aux mâchoires métalliques ; ogres affamés du règne infernal de la pâte et du papier…

Qu’une première lueur jaillisse enfin sur les agitations de l’eau trouble, que déjà un tout nouveau jour naisse… libéré des bras étouffants de Nyx.

Les chimères se seront tues. Après avoir parlé de vive voix, elles s’en seront retournées dans le précipice des âges. Visions ancestrales d’une ère  florissante, mais aujourd’hui vestiges d’une époque révolue.

Avec le temps et la végétation qui les ont englouties, seules les ombres auront subsisté dans les coins les plus reculés des pinèdes. Au fond des grottes obscures. Sous les eaux dormantes des étendues.

La lumière, encore une fois, aura dispersé les mythes. Fait fuir les fantômes des fables. Repoussé les esprits maléfiques.

Mais la nuit reviendra. Maligne. Pour sûr, elle n’a pas encore dit son dernier mot…

 

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier en alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

 


Une nouvelle de Patrice Cazeault…

29 janvier 2012

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Tiède et un brin diffus

 — Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Il s’agissait d’une toute petite voix. Une voix aiguë. Celle d’une enfant. Il y avait toutefois dans le timbre les intonations d’une voix habituée à commander. À se faire obéir.
Puis, un tout autre registre. Un ton aigre, un débit calculé et un tantinet lancinant.
— Je l’ignore, Votre Altesse. J’ai pourtant prononcé tous les mots de la litanie et effectué avec grâce les mouvements rituels…
La gamine à qui il s’adressait se cala plus profondément dans le large fauteuil sombre. Celui-ci dominait la pièce, démesurément grand, avec les excroissances informes et grotesques qui s’en échappaient. Elle y paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était en réalité.
Elle tapota impatiemment du pied sur les cageots usés qu’on avait solennellement placés à la base du trône pour lui permettre d’y grimper seule.
— Vous m’aviez promis que le sortilège fonctionnerait… reprit-elle.
— Je vous assure, majesté, que l’exécution était magistrale. Si problème il y a, je vous suggère de vérifier la qualité des composantes réunies par Ochrémonium.
Les regards pivotèrent vers la forme grossière qui occupait le siège d’en face. À moitié prisonnier des barreaux de chaise qui déformaient ses masses adipeuses surdimensionnées, Ochrémonium se secoua dans un soubresaut désagréable à observer de si près.
— Sale lézard… commença-t-il
Il se tut, car Son Altesse venait de quitter son trône pour passer en revue les objets et mixtures hétéroclites qui gisaient dans un chaos calculé sur la table. Il pria silencieusement pour que la gamine ne sache pas différencier le quartz du cristal.
— Qu’est-ce que ce truc ? demanda-t-elle impérieusement.
— Un orphéolage molossal, majesté, énonça Ochrémonium.
— Il s’agit d’un vison… précisa la silhouette aigre et décharnée. Un vison dont vous avez maladroitement remplacé la dentition.
— Allons donc ! Quelle idée grotesque !
Nerveux, il matérialisa depuis les replis infestés de ses habits une petite baguette de pain chocolaté qu’il s’empressa de grignoter. Son Altesse ignora l’altercation et poursuivit son inspection. Elle pointa un assemblage de tiges d’ébènes et posa sur Ochrémonium un regard inquisiteur.
— Un prisme catalyseur des matières éthérées.
— Soyons sérieux, l’interrompit son rival. Ma nièce de 10 ans bricole des boîtes à pain plus catalysantes que cette pièce brouillonne.
Il réalisa tout à coup la portée de ses paroles et s’excusa auprès son maître. Celle-ci haussa les épaules et tourna encore autour de la table. Elle s’étira pour tâter une pâte visqueuse et mauve.
— Qu’est-ce ? fit-elle en reniflant la substance d’un air dédaigneux.
— D’authentiques baies de saumâgeuses sous-marines, claironna Ochrémonium, visiblement confiant.
L’autre conseiller leva les bras en l’air et gloussa d’ironie.
— Si ! Ce sont des vraies, réagit le grassouillet personnage. Je le sais parce qu’elles proviennent du même plant qu’il y a deux ans.
Cette réplique tomba sur la sinistre assemblée comme une lourde stèle de marbre. Une étrange chorégraphie de sourcils froncés et de gestes étouffés se livra à l’insu de la gamine. Celle-ci avait laissé son regard dériver sur la longue boîte d’ébène qui gisait à quelques pas, trônant au centre d’un fouillis d’inscriptions inquiétantes.
— Alors pourquoi cette fois ça ne fonctionne pas ? murmura Son Altesse en sourdine.
Les deux silhouettes diamétralement opposées reprirent leur concert d’accusations, s’injuriant mutuellement jusqu’à ce qu’une troisième voix  vienne les interrompre.
— Il ne manque que l’étincelle, bande d’idiots…
Ochrémonium et Voral conclurent une trêve momentanée et concertèrent leurs efforts pour réserver un accueil froid à l’ancien vizir de leur défunt maître.
— Tout est là, Majesté, reprit toutefois la forme dans l’ombre. Par contre, peu importe les babioles et les simagrées de vos assistants, il manque encore l’ingrédient essentiel, l’étincelle nécessaire pour embraser le dispositif, pour activer le sortilège et canaliser les énergies sombres…
— Quel est cet ingrédient, vizir ?
— Le souvenir le plus marquant, le plus vivant, le plus puissant que vous évoque la vie de votre défunt père. Quelque chose qui déclenche une violente émotion en vous. La plus grande joie que vous pouvez imaginer, ou la plus profonde haine qu’il suscite en votre cœur.
La gamine prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et qu’arrive-t-il à ce souvenir ensuite ?
— Consumé, consommé par les forces obscures qui œuvreront à extirper votre père de l’abysse. Ce morceau de mémoire vous sera extirpé, arraché et annihilé à jamais.
Un courant d’air parcourut la salle humide.
Une seule petite joie, pensa Naïa, jeune héritière orpheline de la Couronne du Sombre Monde. Ça ne devait pas être si difficile à dénicher, non ?
— Je dois trouver ça là et maintenant ? s’énerva-t-elle devant les trois paires d’yeux qui la fixaient.
Ochrémonium se libéra péniblement de sa chaise tandis que Voral s’inclina de toute sa hauteur.
— Nous nous tiendrons à votre entière disposition, Votre Altesse…
Ils claudiquèrent tous les deux sur les dalles suintantes et disparurent par la lourde porte de bois.
— Naïa, reprit le vieil homme. Je sais que c’est difficile, mais…
— Taisez-vous, lui intima la gamine.
Elle se hissa sur la table et dévisagea méchamment le cercueil de son père. Sous son crâne paradait une série de longues absences hivernales, de silences embarrassants et de scènes d’intimité artificielle.
— Il y a bien une chose dont je me souviens, commença-t-elle. Je me souviens de sa chaleur, de son odeur alors qu’il m’enveloppait contre lui dans sa grande cape et que nous galopions sur le domaine à la tombée du jour. C’est… mièvre. Tiède et un brin diffus… Je ne crois pas que ça suffise…
Son regard darda le vizir.
— Pourquoi n’y a-t-il rien de plus éclatant ? Pourquoi n’y a-t-il jamais rien eu de plus entre lui et moi ?
Le vizir, dans l’ombre, soupira.
— Parce que votre père a dû se livrer au même exercice, il y a un peu plus de deux ans. Après que le corps piétiné de sa fille unique fut retrouvé sur la plaine.
Naïa laissa ses jambes balancer lentement dans le vide, l’empreinte d’une chute brutale ressurgissant en filigrane dans son esprit.
— Votre père vous aimait profondément, Naïa. Seulement… il ne se rappelait plus vraiment pourquoi.
Un long silence assombrit le visage de Naïa.

— Annulez le rituel, vizir…

Notice biographique

Photo Patrick Lemay

Patrice est né en 1985 et, hier encore, il s’amusait à se dépeindre comme un écrivain miséreux dont personne ne veut. Pourtant, il publiera en 2012 sa double série de science-fiction, Averia / Tharisia, sous la bannière des Éditions ADA. La nuit, entre deux séances de correction, entouré de chats qui ne louchent pas tant que ça, il se demande souvent s’il n’a pas rêvé toute cette aventure. Toujours à la recherche de ce qui fait vibrer et résonner ce petit quelque chose dans ses entrailles, Patrice tient le blogue http://avisdexpulsion.blogspot.com. Il aimerait beaucoup vous y accueillir.


Une nouvelle de Geneviève Blouin…

10 octobre 2011

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs, amateurs de fantastique et de fantasy, à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/) 

 

Sang, cendre et poussière

Lumière crue.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur l’obscurité.

Paniquer.

Coincée. Impossible de bouger.

Crier. Hurler. Où suis-je ? Hurler encore.

Du bruit autour de moi. Des chocs. La gorge me brûle à force de m’époumoner.

Un craquement de bois qui se fend. De la terre tombe sur mon visage. La lumière glauque me blesse les yeux. Des mains se tendent. On m’empoigne. On me tire. Hors de terre. Hors d’un cercueil. Mon cercueil. Hurler à nouveau.

Des bras me bercent. Des doigts timides effleurent mes cheveux. Lent retour à la raison. Agenouillée dans la cendre. Entourée d’hommes et de femmes en haillons. Efflanqués, peaux livides, yeux affamés. On dirait des monstres. Cependant leurs gestes sont doux, attentionnés.

« Prophète, disent-ils. Prophète, dis-nous comment est le monde bleu. »

Bleu. Lever la tête vers le ciel. Il est foncé, presque noir, couvert de nuages de tempête opaques et immobiles. Ceux-ci filtrent férocement la lumière du jour, la réduisent  à la ressemblance d’un crépuscule malsain. Il n’y a pas un souffle de vent. Pas un cri d’oiseau. Silence. Mortelle quiétude.

« Prophète, murmure un vieil homme. Prophète, raconte-nous le bruit des feuilles et le son des rivières. »

Prophète. Ce n’est pas mon nom. Pourquoi me nomment-ils ainsi ? Mon nom est… Un blanc. Réfléchir. Danielle. Voilà. Je m’appelle Danielle.

Me redresser péniblement sur un genou. Le mouvement dérange l’épaisse couche de cendre qui recouvre le sol. La poussière calcinée se soulève en une petite gerbe qui prend son temps pour retomber. Me mettre debout. On me tend une loque qui fut une robe. Stupeur.      Je suis nue. M’emparer du vêtement. L’enfiler sur ma peau déjà tachée de suie. Pourquoi suis-je dévêtue ?

« Tous naissent nus », répond-on. Je dois avoir posé la question à haute voix.

Le groupe m’entraîne doucement à sa suite. La cendre s’effrite sous les pieds, volette au ras du sol. Avancer dans un nuage gris. Les ruines d’une cité, au loin. Elles semblent être notre destination.

De temps à autre, une main amaigrie se pose sur mon bras ou mon épaule. Mes étranges compagnons me murmurent des encouragements à rester avec eux. Ils ne veulent pas perdre leur prophète.

Étrange. Le paysage est si dévasté. Ce n’est qu’une longue plaine cendreuse, piquetée de ruines, d’arbres distordus et de petites bornes usées. L’horizon de plomb est proche, étouffant. Pourquoi fuir ? Où aller ? Seule, je ne saurais où me diriger.

Les vestiges de la cité se rapprochent. Colonnades brisées, remparts effondrés, tours montrant leurs entrailles. Reliquats d’une gloire passée.

Notre route croise celle d’individus à demi nus qui avancent en rang. Ébahie en les voyant porter  leur avant-bras à leur bouche et y mordre jusqu’à ce que la chair cède et que le sang coule. Sang dont ils abreuvent ensuite la terre aride et desséchée. Ils font quelques pas. Le flot venu de leurs veines se tarit. Ils plongent les dents dans leur blessure pour la rouvrir. M’arrêter. Demander.

« Ils arrosent les champs », dit-on. Les mutilations continuent. Le sol n’est même pas marqué de sillons. Demander à nouveau. « Ce qui meurt ailleurs pousse ici, ce qu’on arrose ici pousse ailleurs. »

Feindre la compréhension. Remarquer les bras couturés de cicatrices de mes guides. Ouvrir la bouche pour demander… Un cri. Étouffé, qui semble venir du sol. La petite troupe qui m’accompagne se précipite. Ils tombent à genoux, grattent la terre de leurs mains. La cendre s’élève en un nuage étouffant. La terre craquelée blesse les mains décharnées, boit encore du sang. Le cri se renouvelle, plus aigu.

Les contours d’une boîte de bois apparaissent. Un cercueil. Tout petit. Le cri se fait pleurs d’enfant. Le couvercle est dégagé. On l’ouvre. Le petit être, à l’intérieur, devrait être encore taché du sang de sa mère, relié par un cordon. Mais non, il est propre, avec un nombril sec malgré sa taille minuscule. Une femme le prend dans ses mains sales et le berce. L’enfant cesse de pleurer. Il semble déjà plus âgé.

Le petit groupe se réjouit de sa découverte. Ceux qui arrosaient les champs s’approchent. Ils regardent le nourrisson en souriant de leurs bouches barbouillées de rouge. Un poignet dégoulinant de sang est tendu au bébé, qui s’en empare et le tète. Nausée.

« C’est tout ce qu’il y a, dit-on. Les plantes sont trop rares. Sang, cendre et poussière remplissent nos ventres vides. De cela, nous ne manquons jamais. »

« Quelques jours encore, poursuit un autre,  Et il pourra abreuver les champs. Peut-être ferons-nous meilleure récolte. Nous manquons tellement de bras ! »

Quelques jours ? L’enfant semble grandir à vue d’œil. Pourquoi s’étonner ? Il est né dans un cercueil. Pourquoi est-il enfant, lui, et pas moi?

« Ce n’est pas un prophète. » Bien sûr. Pourquoi attendre une répondre logique ?

Quelque chose effleure mes cheveux. Porter une main à mon crâne, la retirer pleine de flocons gris. De la cendre, encore, qui tombe du ciel cette fois. Lugubre neige.

Chacun s’enroule dans ses haillons.

« Pauvres fous, murmure un vieil homme. Ce qui brûle ailleurs ne renaît pas. »

On m’invite à les suivre en ville. La ville qu’aucun prophète n’a vue. Marcher à leur suite. Un étourdissement, soudain.

Noirceur.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur la lumière crue.

Paniquer.

Une main chaude se pose sur mon front, me retient contre un lit. Le bip des machines. La blancheur des murs. L’hôpital.

« Danielle ! » Un visage se penche sur moi. Connu, rond, rose et aimé. Mon amant. Les souvenirs. La voiture. L’accident.

« J’ai eu si peur de te perdre ! Je n’aurais pas su quoi faire… »

Incinérée. Me racler la gorge, utiliser la moindre parcelle de force pour le dire. Je veux être incinérée.

Mieux vaut renaître en pluie de cendre qu’en spectre condamné à s’ouvrir les veines pour une terre ingrate. Même si les champs des vivants en souffriront, privés de la manne du sang des morts.

(texte finaliste aux 1000 mots de l’Ermite, édition 2010)

Notice biographique

Patrick Lemay, studio Humanoid

Geneviève Blouin est fascinée par les affrontements, qu’ils soient combats ultimes, guerres historiques ou assauts psychologiques. Titulaire d’une maîtrise en histoire, elle a publié une demi-douzaine de nouvelles, de styles et de genres variés, avant de donner le jour à son premier roman, Hanaken, la lignée du sabre, paru en août 2011 aux Éditions Trampoline. Son blogue, www.laplumeetlepoing.blogspot.com, permet de la suivre au quotidien.



Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

4 mars 2011

Cette semaine, une nouvelle : La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

3 mars 2011

Le Tunnel

Annie, la Silencieuse...

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


Chronique du livre… par Lolita Leblanc

27 février 2011

Nephilim par Asa Schwarz

Juste le mot porte à réflexion. Certains en ont entendu parler, d’autres croient à leur existence et plusieurs ignorent complètement à quoi le mot fait allusion.  Alors, avant de poursuivre,  je préfère vous donner la définition la plus souvent utilisée :

NEPHILIM : Le mot nephilim apparaît deux fois dans la Bible (Genèse 6:4 et Nombres 13:33). Il est souvent traduit par Géants mais parfois rendu tel quel. C’est la forme plurielle du mot hébreu nāphîl. Certains biblistes et historiens pensent que le terme signifie ceux qui font tomber les autres. D’autres pensent, sur la base de (או כנפל טמון), qu’il s’agit d’avortons. Avortons d’anges déchus.

Mais qui dit vrai ? Existent-ils réellement ?

C’est ce dont traite le roman d’Asa Schartz.

En résumé, le récit tourne autour d’une jeune femme, Nova Barakel, qui a récemment perdu sa mère dans un accident tragique. L’orpheline fait partie de l’organisme mondial Greenpeace et s’y investit avec conviction. Cette association, qui prône de protéger la planète à tout prix, a rédigé une liste de grands responsables de la destruction de l’environnement. Pour donner une leçon à ces magnats, les membres posent des gestes concrets, sans violence,  et ce,  directement chez les ciblés.

Pour leur malheur.  L’orpheline tombera sur les restes d’un crime sordide, tout droit inspiré par les gravures d’un maître disparu. Des exemplaires de ces ouvrages ornaient les murs de la demeure de sa mère… Choquée, dégoûtée, Nova en déverse le contenu de son estomac sur le plancher de la scène de meurtre. Un bel échantillon de son ADN pour les forces de l’ordre. Alors s’amorce une chasse à l’assassin dont elle devient la suspecte numéro un.

En même temps, des personnages se greffent à l’histoire, dont les légendaires Nephilims. Qui, parmi la race humaine, fait partie de ce clan fermé ? Et que veulent-ils, que cherchent-ils à faire ? Quelques questions qui fourmillent dans la tête de l’orpheline contrainte de fuir, de se terrer, seule pour résoudre ce grand mystère.

L’action est bien traitée. L’adrénaline circule sous la plume de l’auteure. La passion aussi. Elle nous ouvre des sentiers différents et nous oblige à nous interroger. À un moment, on se dit même : pourquoi pas ? Chaque personnage cache une histoire. Leurs secrets refont surface et certains ne plaisent pas aux Nephilims qui œuvrent pour éradiquer ceux qui pourraient les empêcher de demeurer sur terre. Aucune ressource pour les arrêter, aucun mortel assez important pour freiner leur rage de vivre.

Donc, si vous cherchez un volume empreint de mystères, où une jeune fille nous accroche à ses pas et, surtout, où l’auteure vadrouille sur des sentiers interdits, NEPHILIM est le livre pour vous. Moments divertissants… une promesse bien tenue.

Notice biographique :

Native de Montréal, Lolita Leblanc est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis l’âge de trois ans, elle habite le Saguenay.  Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux.  Aventures trop envoûtantes pour les étouffer, elle narrait ses voyages noctambules à ses camarades. Puis l’âge adulte l’a rejointe. Et contre toute logique, jamais les rêves n’ont cessé. Dès qu’elle sautait du lit, une véritable frénésie s’emparait d’elle. Un jour, le goût de transcrire le fruit de ses voyages l’a contrainte à répondre à la pulsion de coucher ses aventures sur papier. La plume ne la quitte plus depuis.  Nous sommes heureux de la compter dans l’équipe des rédacteurs du Chat Qui Louche.

Son premier roman a paru en octobre 2010 :  La rédemption de l’ange, aux Éditions JKA.


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