Critique de Jakob, fils de Jakob d’Alain Gagnon dans Canadian Literature

Reviewed by Lauren Butters

À première vue, rien de plus disparate que ces deux textes: l’un offre le récit d’un rescapé de la Shoah immigré à Montréal dans les années

Jakob, fils de Jakob

d’après-guerre sous la protection d’un parent lointain, l’autre celui d’un cinéaste italo-canadien (ou –québécois, titre qu’utilise D’Alfonso dans une anthologie publiée en 1983) en visite dans sa ville natale. Le lieu est donc ce qui les lierait au départ. Mais rien d’aussi simple, car Montréal, ce fond géographique par excellence, sert surtout de point de départ dans un parcours mémoriel des deux personnages principaux.

Avec le sous-titre « roman », on est sûr de l’identité fictive du narrateur de Jakob, fils de Jakob, qui se place sur un plan temporel loin du déroulement du récit : il s’agit, en effet, d’une remémoration de son parcours en tant que jeune Juif en mouvement constant, réfugié de la guerre. Sans pouvoir retourner à l’espace physique des origines, le narrateur est obligé de trouver des repères là où il peut – adolescent, il entreprend malgré lui une quête sexuelle initiatrice, toujours hanté par sa première expérience dans les camps, et le roman se base notamment sur les retours en arrière sur ces épisodes, nombreux, qui sont des moments aussi fortunés qu’amers.

Auteur prolifique, Gagnon fournit un récit simple et elliptique, sautant d’épisode en épisode sans véritable développement du narrateur. Mais ces omissions sont aussi liées à la thématique des points de repères, la représentation même de la péripétie de Jakob. Dans ce sentiment de perte, plusieurs éléments viennent fournir des bouées mémorielles, dont le souvenir des proverbes yiddish qui garnissent le récit et qui sont une façon de s’accrocher à un passé et à une identité autrement perdus. Car questionnement d’identité il y a dans ce court récit. Témoin des atrocités commises des deux côtés pendant la guerre – d’abord, les camps de la mort des Nazis où périssent ses parents et ensuite, les attaques contre Dresde et le viol des civiles par les forces alliées – Jakob se trouve dans un dilemme identitaire. En s’identifiant avec l’ennemi, il ressent la culpabilité inévitable qui préoccupe tout survivant d’atrocité.

La transformation identitaire qui s’opère à travers les multiples changements de nom de Jakob ne fait que confirmer cette incertitude, rôle que jouent également les retrouvailles à la fin du roman. Le retour vers le connu, ici sous la forme d’une amante perdue de vue depuis des décennies, signale l’importance dans le texte de la recherche d’identité. Comme le dit le narrateur : « […] une portion arrière de vie était rappelée soudain dans le présent, pas par le souvenir, cette fois, […] mais par un être de chair et de sang qui rappelait la chair et le sang de tous les siens, leur chaleur, les vibrations de leur voix. »

D’Alfonso, qui, dans sa carrière prolifique de poète, essayiste et cinéaste, a beaucoup écrit sur les enjeux de l’ethnicité et de l’identité de l’immigrant au Québec, continue une exploration de cette identité dans son dernier roman. Deuxième volet d’une suite romanesque commencée en 1990 avec Avril ou l’anti-passion, Un vendredi du mois d’août est le récit d’un jour dans la vie de Fabrizio Notte, cinéaste quelque peu raté en tournée à Montréal, ville qu’il a quittée pour l’autre métropole, celle-la anglophone, où il partage sa vie (à moitié) avec une femme turbulente et leur jeune fille.

Mettant mise en question plus directement de rôle de l’écrivain dans la société contemporaine (notons, par exemple, cette déclaration de Fabrizio : « Je veux écouter le grain de la voix de l’écrivain, et il y a si peu de voix dans la masse de livres publiés en Amérique du nord. »), le roman de D’Alfonso joue aussi sur des rapprochements autobiographiques entre auteur et narrateur. Le personnage principal partage la profession de cinéaste indépendant avec l’auteur, ainsi que son patrimoine. En insistant notamment sur la diversité et la pluralité des langues et des cultures, la visite de Fabrizio devient un éloge des grandes villes, particulièrement les villes canadiennes. Un passage admirable pèse M. et T. comme on le ferait avec deux personnes, (deux amant(e)s?). Certes, il s’agit de Montréal et de Toronto, et le cosmopolitisme se mue en prétexte pour une exploration identitaire. Comment le lieu nous affecte-t-il? Comment forme-t-il notre identité? Dans un style lucide et évocateur de sentiments et de sensations forts, D’Alfonso tente de répondre à ces questions et à d’autres en superposant la recherche d’un premier amour au retour à la ville natale – revenir à ses origines devient pour Fabrizio une quête d’autocompréhension et d’autoévaluation.

Tous les deux, Gagnon et D’Alfonso, exploitent des thèmes qui renforcent la notion de définir ce qu’on est non seulement par les origines, mais aussi par ce qu’on subit dans nos parcours humains – les personnes qu’on rencontre, les amours qu’on perd, les deuils qu’on fait. Avec ces réflexions sur l’identité, les deux auteurs nous interpellent et nous invitent à reconnaître que, comme les proverbes qui perdurent de génération en génération, ou les souvenirs d’amour qui restent avec nous toute une vie, pour emprunter les mots de Fabrizio, on a « besoin d’une solidité dans ce vaste terrain mouvant qu’est la mémoire ».

This review originally appeared in Canadian Literature #189 (Summer 2006), The Literature of Atlantic Canada. (pg. 153 – 155)

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