Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

8 juin 2014

Autodafé

À un bouleau…

Le jour se pose sur la page blanche et je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire DSCN5758cousue de fil blanc. Il suffirait de quelques mots jetés pêle-mêle sur la page. Telle une formule incantatoire que l’on répète à haute voix. Pour aussitôt voir apparaître des mots venus d’on ne sait où. Des mots qu’on s’empresse de noter, de peur d’en laisser en chemin. Parfois épars, parfois multiples à en noircir la page blanche jusqu’au trop-plein. Et parmi eux des mots biffés, des corrigés, des encerclés, des soulignés. Des mots en marge. Vains bavardages à pleines pages gribouillés. Et puis des mots tissés serré jusqu’à ce que sur la feuille blanche il n’y ait plus un seul espace pour respirer. Pages noircies que je lirai et relirai. Pour n’en garder que peu de choses. Pour quelques mots retenus. Autant de mots jetés aux flammes.

Oui, je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire cousue de fil blanc. Mais l’aube appelle la vérité… démaquillée. Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter et hausse le ton pour crier.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

des racines jusqu’au bout des branches, je suis

jusqu’au vert tendre des feuilles

si éphémère

Et dans le secret de l’arbre, du pied jusqu’au sommet, tant de tracés, tant de canaux où, de haut en bas, de bas en haut, circule la sève. Et, cernant son cœur, entre le bois dur et l’écorce, œuvre du temps, comme les pages d’un grand livre, en minces couches superposées, l’aubier et le liber.

Tant de tracés, tant de canaux qu’il y faudrait comme sur les cartes, placées au centre des cités à l’intention des voyageurs, y dessiner un cercle rouge ou bien une flèche pour indiquer « vous êtes ici ». Alors que, peut-être, ailleurs est votre tête.

Et moi, même si ma tête s’offre à tous vents, je veux des mots qui s’enracinent et de mes mots puisés à même la sève toucher de l’humain l’écorce et le liber.

DSCN5706Il y a des histoires qu’on se raconte pour ne pas perdre le fil. Pour faire mentir le vieil adage qui veut que « chacun soit une île ». Tant de tracés, tant de canaux et tant d’histoires. De quoi en perdre son chemin. Tant et tant de mots enfouis dans les livres et tant de temps passé à vouloir réinventer le monde, ou en perpétuer la mémoire et de l’humanité, l’utopie. D’un gigantesque arbre humain toutes branches et feuilles tendues vers la lumière et enroulées autour de son cœur, nourries de sève, les pages d’un grand livre.

Je sais, je rêve.

Car un tel arbre ne pourrait faire autrement que cacher la forêt tout entière. Et pour tant de livres écrits. Tant d’autres jetés aux flammes.

Et moi, en regardant mon bouleau blanc, je me questionne. Faut-il abattre l’arbre pour le bois brûler et voir ainsi, tranquillement, autour de son cœur, privés de sève, l’aubier et le liber s’assécher ? Faut-il sacrifier l’arbre pour retrouver un jour, peut-être, parmi ses cendres la mémoire des mots jadis jetés aux flammes ?

Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

 Notes

L’aubier désigne la partie de l’arbre la plus proche du cœur et du bois parfait, ou lignifié. Il est formé de couches concentriques non encore lignifiées formant encore un bois imparfait. Ces couches dans lesquelles circulent les matières nutritives se transforment en bois parfait après une période de 4 à 20 ans.

Le liber, du mot latin liber : livre, forme la partie interne « vivante » de l’écorce. Il comporte lui aussi un ensemble de vaisseaux dans lesquels circule la sève élaborée. Il empile comme les pages d’un livre des couches de réserve.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

25 mai 2014

À mille lieues du lieu qui m’habitait…

J’habitais à mille lieues du lieu qui m’habitait. Pressée de fuir mes quatre murs pour chercher à me DSCN4108retrouver, j’errais alors dans la cité, le pas traînant. Tout occupée à transporter bien malgré moi un océan.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. Les yeux noyés dans l’eau salée, à être sans cesse ballotté de marée haute en marée basse et à cheminer au hasard dans l’opacité du brouillard.

À errer ainsi dans la cité, trop occupée à transporter bien malgré moi cet océan, sans le savoir, j’avais rejoint le clan de ceux qu’on ne veut pas voir. Les détraqués, les exaltés, les prisonniers d’un même souffle océanique.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer, toujours la mer

C’est fou ce qu’un humain peut porter dans sa tête. Et dans la tête de tous ces prisonniers, l’océan en vagues déchaînées hurlait et rugissait.

D’aucuns, au milieu de la tempête, se prenaient pour de grands chefs d’orchestre. Et voulant ralentir des vagues le tempo, baguette en l’air, ils battaient la mesure. D’autres se désâmaient en se parlant tout seuls. Pour finir à genoux par supplier la mer. Et d’autres, illustres capitaines d’antiques vaisseaux fantômes, aboyaient sur le pont des ordres inutiles. Et moi, dans ce désordre, pour les avoir trop vus je ne les voyais plus. J’avais tellement de mal à garder l’équilibre sur un sol qui tanguait à chacun de mes pas sans avoir à porter le poids de leurs délires. Figure de proue d’un navire sans gouvernail, j’allais dans le brouillard au cœur de la cité sans autre point de repère que ma pâle silhouette qui, en ombre discrète, se profilait alors aux glaces des vitrines.

DSCN5467Bien sûr, il m’arrivait de souhaiter parfois que cesse tout ce vacarme et que pour un moment, juste pour un court moment, se calme l’océan. Et que devant mes yeux secs enfin réapparaisse une image bien nette des rues, des bâtiments. Dans ces rares moments, j’espérais bien qu’un jour, à force de se confondre, quelque chose naisse enfin de ces deux univers. Et immobile alors j’attendais que la mer redevienne à l’étale. Pour ensuite m’inquiéter du silence des eaux.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. À vivre ainsi au rythme des tempêtes.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer toujours la mer

C’est fou ce qu’en ce temps je portais dans ma tête

Mais un matin vint le silence. Et puis la mer reprit le large. Et moi, sans être sûre de m’être retrouvée, je cessai sitôt de fuir mes quatre murs et du même coup d’errer dans la cité.

Et si, aujourd’hui, de cette cité j’ai oublié le nom, c’est pour y avoir trop souvent rasé les murs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

11 mai 2014

 L’échappée

 Apprendre à se taire

Se faire toute petite

Obéir

Dès les premiers jours d’école, la consigne avait été donnée. Et personne alors n’aurait osé la contester. Pourtant, deux ansDSCN2714 plus tard, après le départ des Religieuses, le voile de la peur avait cessé de flotter au-dessus de nos têtes. À la récré, nous étions enfin libres de courir, de rire, de nous amuser sans craindre d’être réprimandées ou punies par la nouvelle maîtresse d’école.

À quelques jours des grandes vacances, les examens de fin d’année. Dans la classe de troisième, au premier rang, deux petites bavardes. Deux fillettes tout en contrastes. Caroline, la blonde au visage d’ange, vive et loquace. Et moi, la noiraude plutôt frêle, timide et ricaneuse.

En face de nous, la maîtresse qui s’impatiente et se demande comment occuper « ses deux tannantes » qui ont terminé l’examen et qui, encore une fois avec leurs singeries, s’apprêtent à perturber la classe.

Comme il n’y a pas grand-chose à faire, après un moment de réflexion, elle nous accorde la permission de sortir couleurs et crayons pour dessiner dans nos cahiers en attendant l’heure du dîner. Mais nos cahiers sont déjà pleins de marguerites et de soleils. On ne sait plus quoi inventer…

Par les fenêtres grandes ouvertes, sans un nuage, le bleu du ciel. Dans le silence de la classe, venus des boisés alentour, des chants d’oiseaux comme un appel. Façon discrète de nous rappeler qu’à force de tourner en rond dans la cage, on finit par s’ennuyer.

Bientôt la cloche pour le dîner. Repas léger vite englouti. Et puis les cent pas dans la cour. En attendant de revenir en classe.

Trop besoin d’air et puis d’espace. Et moi je dis dans un soupir.

« On ne va pas encore une fois passer le temps à se morfondre ! »

Dans les buissons, les chants d’oiseaux semblent me donner la réplique. Regard complice de Caroline. Et soudain dans nos deux têtes, en même temps, la même idée : s’enfuir à défaut de pouvoir s’envoler.

Coup d’œil furtif à la cour d’école. La surveillante est occupée. Pour nous, voici enfin venu le temps de mettre en pratique la consigne.

Apprendre à se taire

Se faire toute petite

Pour cette fois

Désobéir

Dans le village, nous avançons à pas feutrés. Toutes les deux hantées par la peur d’être pointées d’un doigt accusateur et de se voir sitôt ramenées à l’école sans même avoir pu profiter d’un court moment de liberté. Nous traversons le petit village sans rencontrer âme qui vive. Sauf sur la grand-route, quelques camions. Mais ils filent vite et, de toute façon, n’ont sûrement pas le temps de prêter attention à deux écolières en fuite.

De la grand-route jusqu’au rang 4, un paysage familier. Pour l’avoir tant et tant de fois vu défiler derrière les vitres de l’autobus. Mais il en va tout autrement quand on fait partie du décor et qu’on s’est donné comme défi de traverser ce vert pays tout imprégné d’odeurs de foin, de rose sauvage, de terre grasse et de fumier.

Une heure de marche, deux heures, trois heures ?

Aucune idée de la distance.

DSCN2703Une heure de marche, deux heures, trois heures. Trop vite passées en bavardages et en fous rires. Cheveux au vent et joues rougies par le soleil d’après-midi. Nos jambes nues vite maculées de la poussière des chemins. Souvent forcées de nous arrêter pour enlever les petits cailloux dans nos souliers…

De tout le temps passé, ce jour-là, sur la route, je n’ai jamais fait le calcul. Car arrivée à la maison beaucoup plus tard que l’autobus, chacune de nous fut accueillie par des parents plutôt inquiets. Accueillie et réprimandée.

Et moi, à la question « T’es revenue comment ? » posée par ma mère en colère, je me souviens lui avoir répliqué avec un air de défi : « À pied ! »

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

27 avril 2014

Printemps tardif

« Ils sont arrivés. Ils arrivent chaque année, juste au moment où, sous les chauds rayons du soleil d’avril, la DSCN4553neige granuleuse commence à fondre. D’abord, on les remarque à peine. Ils ont l’allure de minuscules esquilles de bois ou d’écorce. À les regarder, on ne devinerait jamais que ce sont des insectes. Jusqu’à ce qu’ils se mettent à bouger, à courir sur la neige. »

La vieille dame a brisé le silence.

Dans la pénombre du salon. Traversée de quelques rais de lune. Ils sont deux. Elle et son homme. Assis côte à côte. Immobiles. Silencieux. Deux vieillards transis qui, cette nuit, veillent. Est-ce la lune presque pleine qui trouble leur sommeil ? Ou bien le vent qui fait des siennes ? À les voir, on devine qu’un fait plus troublant que le vent vient d’ébranler leurs certitudes.

La vieille dame hasarde encore quelques mots. De ces petites phrases banales que l’on dit pour reprendre pied, pour tenter de s’accrocher au réel.

« Chaque printemps c’est la même chose. Ils viennent puis disparaissent. Je n’ai jamais vraiment su leur nom. Mouches ou puces des neiges ? Ils ne ressemblent pourtant ni à des mouches ni à des puces. »

Le vieil homme ne dit rien. Néanmoins, sa femme insiste pour tenter d’amorcer la conversation. À quoi bon, se dit-elle, égrener chacun pour soi les rêves abandonnés en cours de route ? Rêves auxquels nous renonçons ou rêves qui, à la longue, nous abandonnent à notre vacuité ? Désormais condamnés à voir se décliner nos vies à l’imparfait…

Il y a quelques heures, tous les deux emmurés dans leur silence, les yeux tournés vers la fenêtre, ils ont cru un moment apercevoir là-bas, tout au bout du chemin, les phares d’une auto. Mais qui pourrait bien être assez fou pour s’aventurer en pleine nuit sur ce chemin isolé et venir s’y embourber dans la neige molle, la boue et les ornières ?

Et l’auto, à la croisée, a rebroussé chemin.

D’une voix presque éteinte, la vieille dame soliloque.

« Le passage éphémère de ces minuscules insectes. L’eau qu’au matin de Pâques, mon père et moi, nous allions puiser à la source du village. Le plaisir de revoir enfin affluer dans les battures les oies blanches, les outardes et les canards sauvages et d’aller cueillir sur les rives limoneuses de la rivière les fleurs jaunes des tussilages… Il me semble parfois qu’on a oublié tout ça. Et qu’à force de ne plus prendre le temps de saluer le retour des eaux, le dégel de la terre, les champs à nouveau mis à nu, nous allons à la dérive. »

DSCN4561Le vieil homme se lève. Il ouvre la fenêtre. Une petite brise venue du sud a chassé le noroît. Accoudé à la fenêtre, il contemple un long moment la lune qui derrière la montagne s’apprête à disparaître. Puis revient s’asseoir. Il ne dit rien. Pourtant une larme a coulé sur sa joue.

Dans la grisaille du salon où le jour tarde encore à venir. Ils sont deux. Assis côte à côte. À nouveau immobiles et silencieux. Deux vieillards transis. Occupés à attendre que se dissipent les ombres et que les premières lueurs de l’aube viennent à nouveau nommer les couleurs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

13 avril 2014

L’autre versant de la montagne…

La montagne m’attendait.  J’aurais pu faire mes bagages.  Partir sans même me retourner.  Mais la montagne m’attendait.DSCN2174

Ses mots à lui avaient tranché

« Je ne sais pas comment te le dire…  Mais depuis quelque temps, j’ai une copine qui, bientôt, viendra s’installer chez moi. »

Et le soir même, me laissant seule dans sa grande maison, il était allé la rejoindre.

« Un de perdu, dix de retrouvés ! »

S’était exclamée une amie en apprenant la nouvelle.  Propos qui se voulaient rassurants, mais qui ne firent qu’exacerber ma peine.  Et, étendue sur mon lit, incapable de trouver le sommeil, j’avais passé la nuit à regarder s’afficher les minutes et les heures au cadran lumineux du radio-réveil.  Puis l’aube était venue.  Et dans la clarté de l’aube, la montagne qui, derrière la maison, m’attendait.

Dans la montagne, point de chemin.  À peine la trace d’un petit sentier.  Qui va en louvoyant à travers la forêt et disparaît au pied des crans*.  Ensuite, il faut grimper.  Et, tant bien que mal, tenter de s’agripper à la pierre tout en cherchant des points d’appui.  Et pendant que j’amorçais péniblement ma montée, mon chien, lui, courait devant.  Loin devant.

J’avais commencé l’ascension, le corps brisé, la tête lourde.  Quand, parvenue à mi-chemin, je sentis se dissiper ma fatigue et s’alléger ma tête.  Sans doute le fait de voir la maison peu à peu s’éloigner puis disparaître dans la vallée n’y était pas étranger.  Car j’atteignis le sommet dans un état second.  Et là, en regardant à mes pieds se dévoiler le paysage, j’eus soudain envie de m’envoler.

Sur le sommet de la montagne, point de chemin.  Pas même la trace d’un petit sentier.  Mais une forêt de conifères, parmi lesquels disséminés, quelques bouleaux et peupliers.  Est-ce l’odeur des épinettes ou le vert tendre des jeunes feuilles toutes baignées dans la lumière de ce précieux matin de mai qui vint à bout de ma raison ?  Car soudain mue par l’obsession de découvrir d’autres points de vue, j’errai là-haut un long moment.  Sans découvrir d’autres points de vue.  Que l’infini de la forêt…  Et pendant que mon chien courait devant.  Loin devant.  Moi, incapable de revenir sur mes pas, je commençais à m’inquiéter.

montagneJ’errai encore un long moment quand, au hasard, je découvris juste à mes pieds un filet d’eau.  Dévalant l’autre versant de la montagne, un petit ruisseau.  Et bientôt dans la forêt au gargouillis de ses eaux et au bruit feutré de mes pas vint s’ajouter dans le lointain le grondement sourd d’un moteur.  D’abord une scie.  Puis plusieurs scies qui, dans un concert improvisé, semblaient se donner la réplique.

Quelques traces sur le sol me menèrent à un abattis.  Arbres tombés, branchailles** et cordes de bois***, j’avançais à tâtons à travers ce fouillis quand un premier bûcheron se tourna vers moi.  Puis un deuxième.  Et un troisième…  L’un après l’autre, saluant mon passage d’un regard, d’un signe de tête, d’un sourire ou de quelques mots gentils.  L’un d’eux prit même la peine d’écarter quelques branches de mon chemin.

Étaient-ils quatre, cinq ou six ?  Sept, huit, neuf ou dix ?  Je ne sais plus.  Mais je me souviens pourtant très bien que c’est le dernier, le tout dernier des bûcherons rencontrés sur mon chemin, qui m’escorta vers la sortie.

 * Cran : rocher à fleur de terre

** Branchailles : branches d’arbres jonchant le sol

*** Corde de bois : amas de bois débité et empilé régulièrement

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

30 mars 2014

DSCN3613Exil

Une mansarde avec une fenêtre. Comme un œil ouvert sur le ciel. Une fenêtre où elle n’a jamais pu se résoudre à poser un rideau. Refusant de soustraire à sa vue l’infini et le mystère.

Il fait chaud dans la mansarde. Elle a choisi d’y habiter. Le plus souvent alitée sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. À n’en plus faire la différence. Lumière trop vive, obscurité. En un précaire équilibre entre le vertige et la chute. Entre l’extase et la douleur. Elle vit.

Les autres. Depuis longtemps ils ont déserté sa maison. Pourtant elle se surprend encore parfois à les entendre chuchoter. Et à s’entendre leur répliquer. Qu’il ne lui reste que peu de temps. Que la douleur est un exil. Qu’elle voulait tant leur épargner. Et qu’il lui était devenu oppressant de les voir, chaque jour, s’affairer autour d’elle. Et de lire dans leur regard un peu de sa propre détresse.

Le ciel se mire dans les eaux

ma tête s’invente des voyages

dans l’ombre des oiseaux de passage

viennent parfois effleurer ma peau

Drogues licites ou illicites. Il faut bien apaiser le corps. Et de surcroît, ravir l’esprit. Au risque de devoir, au retour, résister à l’envie. D’ouvrir bien grand toutes les fenêtres. Pour y laisser entrer l’hiver. Ces nuits où il gèle à pierre fendre.

Sur un matelas posé au sol. Le jour, la nuit. Le plus souvent, elle git. La bouche muette, le corps alangui qu’à intervalles réguliers une vive douleur vient ranimer.

La gorge sèche, les comprimés et à nouveau l’engourdissement…

Dans les eaux le ciel s’obscurcit

voilier d’oiseaux au-dessus de ma tête

le jour décline

j’entends leurs cris

 

Sa tête a beau s’inventer des voyages. Il lui faut chaque fois revenir. À regret reprendre son souffle, retrouver ses rythmes familiers. Dans le noir, une fois encore, elle tend l’oreille. Dehors le vent s’est calmé. La neige tombe, lourde et mouillée. Dans la mansarde, c’est le silence. Ponctué de quelques bruits discrets. Derrière les murs, une présence. Souris sylvestre, souris à pattes blanches ?

DSCN3606Elle se dit qu’il lui faudrait poser des pièges. Mais, depuis peu, sacrifier des vies lui répugne. Aussi insignifiantes soient-elles. Et lui répugne davantage l’idée de devoir dégager du mécanisme meurtrier des pièges les corps rigides des petites bêtes. Et puis il fait si froid dans la mansarde. Il fait si froid qu’elle en frissonne. Mais ce n’est pas seulement pour ça.

En enfilant son chandail de laine, ses bas et son bonnet, stupéfaite, elle se demande ce qui la pousse, bien malgré elle, à s’accrocher, à résister. Quand il lui est chaque jour plus difficile de se lever, de bouger, de poser ses pieds sur le sol, d’avancer jusqu’à l’escalier. Puis une main agrippée à la rampe, descendre une à une les marches et au milieu de la cuisine, pour la centième fois peut-être, hésiter entre allumer le feu dans l’âtre ou risquer quelques pas dans la nuit…

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

16 mars 2014

Pour se perdre…

Elle était venue ici pour se perdre.  Pour échapper à un parcours tracé d’avance.  Histoire de faire honneur à sa famille, DSCN5311elle aurait dû s’inscrire à la fac.  Choisir la médecine ou le droit.  Comme papa.  Elle n’en avait rien fait.  Elle s’était plutôt trouvé un boulot.  Dans un café.  Le temps de se mettre de l’argent de côté.

Ailleurs.  Elle avait toujours voulu être ailleurs.  Fuir ces espaces quadrillés où elle voyait déjà s’étioler sa vie.  Et son désir était si grand qu’il avait fini par creuser un fossé entre elle et les siens.  Et quand, un beau matin, billet d’avion en main, elle leur avait annoncé qu’elle partait, ils avaient poussé les hauts cris.

Elle était venue ici pour se perdre.  Et aussi pour les grands espaces.  Je sais, c’est un cliché, mais c’est ce qu’elle raconte encore parfois.  Depuis longtemps elle en rêvait de ce lointain pays d’hiver.  De Tadoussac à Natashquan.  Et pourquoi pas jusqu’au nord du Nord ?  Mais, ce jour-là, le hasard vint d’un coup chambouler ses plans.

Arrivée à Québec le matin pour aussitôt en repartir.  En direction du Saguenay via le parc des Laurentides.  Dans l’autocar à moitié vide, de kilomètre en kilomètre, elle avait regardé par la fenêtre défiler les épinettes.  Avec un petit pincement au cœur.  Puis la neige s’était mise à tomber.  À en voiler le paysage.  Forçant le bus à ralentir.

« Des peaux de lièvre, il tombe des peaux de lièvre, c’est ce qu’on dit par chez nous quand la neige tombe à gros flocons », lui avait expliqué le type assis sur le banc d’à côté.

Deux heures de retard à l’arrivée.  Qu’importe, elle avait prévu pour la suite faire le trajet en auto-stop.  Oubliant qu’entretemps la tempête s’était amplifiée.  Et quand un brave l’avait prise à bord pour ensuite l’abandonner.  À la croisée de la grand-route et d’un petit chemin de terre.  Au beau milieu d’une forêt de conifères et de bouleaux.  Où au plus fort de la tempête il ne passait presque personne… sauf le chasse-neige.  Enfin « la gratte ou la charrue » puisque c’est ce qu’on dit par ici.

Elle était venue ici pour se perdre et, en regardant passer le chasse-neige, elle en était à se demander si elle n’avait pas atteint son but.  Quand, émergeant de la tempête, un pick-up jaune tout déglingué à côté d’elle s’était arrêté.

« Tadoussac, la Côte-Nord…  Désolé, ma belle, les routes sont trop mauvaises, j’vais pas plus loin que le prochain village.  Envoye, embarque ! » lui avait dit le conducteur.

 DSCN5245Et c’est sur un chemin peu fréquenté, entre le fjord et les montagnes, à l’écart de mon petit village, qu’elle avait, par un soir de tempête, trouvé refuge dans un des gites encore ouverts en février.

Un jour, deux jours, trois jours à regarder les pêcheurs aller et venir sur la glace.  Un jour, deux jours, trois jours à regarder tomber la neige, à y voir s’effacer ses traces.  Quand, au matin du troisième jour, sous un ciel cette fois dégagé, elle avait rencontré cet homme qui allait devenir le sien.

Il était venu du village.  Relever ses lignes au large…

Elle était venue ici pour se perdre.  C’est ce qu’elle raconte encore parfois.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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