Là où s’étend la solitude, textes de Clémence Tombereau…

31 janvier 2016

Là où s’étend la solitude

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Elle a besoin des grands espaces qui se déroulent dans ton cerveau.
Elle a besoin des longs silences entre chaque battement de ton cœur.
Elle a besoin de vide. Elle cherche le creux.
Parfois on la devine dans le fond de tes yeux.
À l’ombre douce du monde, elle étend son corps souple, étire lentement ses bras avides d’abandon.
Dans les heures du soir pareilles à des fantômes, ou dans les matinées semblables à des absences, elle valse, à cœur joie, silhouette indéfinie tournant à l’infini, prise par sa nature, ivre de sauvagerie, muette, les yeux béants : elle vit – et t’attend.

Ce que nous tairons

Nous ne parlerons pas de la profession d’Elettra. La vie quotidienne nous impose suffisamment d’être définis, casés, formatés et déformés par un métier pour ne pas glisser de catégorie socioprofessionnelle (triste mot) entre ces lignes.
Disons qu’Elettra travaille. Tous les jours. Avec des horaires précis. Des collègues, médiocres. Quelques rares appréciables et véritablement intéressants. Quelques rares. Des jours où elle a le sourire aux lèvres, d’autres la boule au ventre. Des vagues de stress et, parfois, une énorme joie qui lui permet de tenir. Parfois.
Un travail donc. Un salaire. Un supérieur. Une nécessité pour pouvoir manger, se vêtir, se faire plaisir, vivre. Pas d’autres choix finalement.
Nous ne parlerons guère du mari d’Elettra. Il existe. Il a un prénom que nous avons déjà évoqué. Un métier omniprésent, omniprenant. Une forme de gentillesse nonchalante ainsi qu’une espèce d’amour sincère pour son épouse, rencontrée il y a dix ans, toujours désirable, toujours prompte aux élans qui habituellement s’éventent avec le temps (avide de gommer ce qu’avant il enchante). Un mari donc. Pas pire qu’un autre. Un peu mieux même. Pas grand-chose à lui reprocher si ce n’est une présence pareille à des points de suspension, une présence qui ponctue les absences. Elettra s’accommode sans en pâtir de cette étrange solitude offerte par son mariage : être seule, pour elle, est un luxe suprême, nécessaire comme peuvent l’être la respiration, les nuages, les rêveries.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

17 août 2013

Les flammes

Du site : Voir le monde en noir et blanc

Du site : Voir le monde en noir et blanc

 Pris dans un délire qui donnait au moindre de ses gestes une signification sacrée, il décida, lui l’impie, le mécréant, d’allumer un cierge, comme ça, pour rien, pour rire ou pour pleurer.  Une flamme pour le vide qu’il sentait grandir en lui, pour ce puits que S* l’aidait à creuser de ses mains amoureuses.  Un cierge pour rien.  Un cierge sans prière, juste pour voir une flamme.  Juste pour se dire qu’une fois dans sa vie au moins il aura éclairé quelque chose.  Comme s’il était la cire, comme s’il était la mèche, comme si, lentement, il prenait feu jusqu’à n’être plus rien.

Il saisit la longue bougie blanche, l’approche d’une flamme sœur – une flamme qui doit correspondre à un vœu, à une peur de quelqu’un d’autre qui est passé là il y a peu, quelqu’un de pieux sûrement, plus que lui, quelqu’un qui attend de cette flamme quelque apaisement – et dans un frisson allume la mèche.  Comme une bombe.  Et si les cierges n’étaient que des petites bombes, pacifiques, sans douleur, qui fondent et n’explosent pas, qui ne servent à rien si ce n’est apaiser les âmes ?  Il contemple la lueur vacillante qu’il vient de poser dans un socle prévu à cet effet.  Il a toujours aimé regarder les bougies.  Chez elle surtout.  Toutes ces flammes qui enrobaient leurs étreintes d’une lumière veloutée, qui diluaient les courbes, invitaient l’impudeur à être de la fête, toutes ces flammes désormais n’existent plus.  C’est l’été, les bougies sont finies, elle n’en a pas racheté, en été pas la peine.  De toute manière elle se laisse aller pour tout.  Rien dans son appartement ne semble vivre.  Les plantes sur sa terrasse meurent un peu plus chaque jour.  Elle ne sort plus, se nourrit à peine, se lave souvent.

Le cierge hypnotisant est consumé au tiers lorsqu’il décide de se mettre en mouvement, bien triste d’abandonner la flamme, la tranquillité du lieu, ce gisant déguisé.  Il se meut néanmoins.  On ne peut rester toujours au même endroit.  La cathédrale va fermer.  Que font les flammes dans les églises la nuit ?  Dansent-elles encore ou une bouche protectrice les éteint une à une avant de les rallumer le lendemain ?

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

20 juillet 2013

Ultimo gelato

 Il s’achète une glace.  La savoure comme si c’était la première de sa vie – la dernière peut-être –, la lape comme si la peau de Sarah se tenait dans ce cône.  Sa gorge goûte l’extase de la fraîcheur parfumée, comme une ambroisie, comme si chaque bouchée le transformait en dieu.  Il ne se souvient plus de sa première glace : ici les enfants goûtent au café et aux gelati avant même d’avoir l’âge qui leur permettra de s’en souvenir plus tard.  Sûrement sa mère, en plein été, jupe légère sur ses jambes bronzées, lui avait mis sous le nez une boule colorée et froide dont le parfum lui avait fait cligner les yeux, froncer le nez – mais quel est ce délice ?

Il ne sait plus.  Indifférent, il essuie les regards curieux des gens.  Il plisse les yeux à chaque bouchée, marmonne un petit mmm… de satisfaction en faisant claquer sa langue, tout cela en marchant.  Il a l’air fou, il a l’air d’un enfant.

Il croque la gaufrette, se lèche les commissures.  L’espace d’un instant, il se sent en vie.  N’existe que la saveur dans sa bouche.  Il n’est que bouche.  Sa peau, les coups, sa décision, Sarah : tout cela s’efface derrière le plaisir.  Il sourit béatement, jette la petite serviette en papier qui entourait la glace et retourne au réel.  Son sourire retombe, plombé, comme après un rêve merveilleux qui fait regretter le sommeil – on veut y replonger, mais cela se révèle impossible, alors ne restent que des lambeaux de bonheur, ternis par la confrontation avec la vraie vie.

La gorge encore empreinte de la saveur légère, il continue sa déambulation dans la ville et laisse ses souvenirs s’éparpiller au gré de sa marche, comme s’il désirait être vide de tout, être à peine une enveloppe charnelle qui marche, seulement ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deuxrecueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai(Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.
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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

26 mai 2013

Un vieil arbre

Tu vois cet arbre.  Il a presque mon âge.  Quelques années de plus.  À peine.  Je le sais parce que mon père avait coutume de planter un arbre à la naissance de chacun de ses enfants.  Il l’a fait pour moi, comme il l’a fait pour mes onze frères et sœurs.  Douze arbres.  C’est presque le début d’une forêt.  Si on compte en plus les graines semées par le vent qui finissent un jour par germer, s’enraciner et croître, on y est presque.

Pin, sapin, épinette, mon père aimait les conifères.  Pour moi il planta une épinette blanche.  Une épinette blanche qui m’a vu grandir.

Petit garçon, j’aimais déjà me réfugier auprès d’elle.  Et, loin de l’agitation de la maisonnée, me plonger dans un livre.  Souvent le même.  Faut dire que les livres étaient rares par chez nous.  Lus, relus, jaunis, écornés.  Rares et précieux.  C’était il y a longtemps.  Avant la bibliothèque du village.  Avant l’antenne dans les montagnes.  Et bien avant que les motoneiges et les VTT viennent briser le silence des grandes forêts.  Pour être honnête, disons que, dans le coin, tout ce bruit n’a pas empêché l’arrivée du chevreuil qui, en grand seigneur, s’invite à l’occasion sur nos terres.  Et celle du coyote, sauvage et fuyant, dont on entend parfois à l’aube les vocalises dans la montagne.

Car j’habite à l’écart du village, au milieu d’un grand champ entouré de montagnes.  Un lieu où, encore aujourd’hui, il ne passe presque personne.  Sauf l’été, quelques touristes aventureux ou égarés qui s’arrêtent pour demander leur chemin ou pour s’enquérir de la distance jusqu’au prochain poste d’essence.  Et qui chaque fois s’étonnent à nous regarder vivre ainsi, loin de tout.  Et moi, chaque fois, j’ai envie de leur répondre que, dans ce coin perdu c’est comme partout ailleurs.  Tout change, bouge, évolue.  Et aussi tout prend de l’âge.  Les bâtiments comme les hommes.  On vieillit.  On n’en finit plus de vieillir.

Des fois, je me dis qu’il faudrait que ça s’arrête.  Car ici les très vieux finissent par aller mourir en ville.  C’est comme ça.  Un jour tu marches la tête droite et le pas léger.  Le lendemain ton pas se fait plus lourd, de plus en plus lourd.  Et un jour, immobile, tu te surprends à faire les cent pas dans ta tête jusqu’à ce que l’univers t’échappe…  Et moi, tout ça me fait un peu peur.

Il ne reste plus de mes frères et sœurs qu’une petite forêt.  C’était le vœu de mon père.  Un arbre pour chacun de ses enfants.  Tous assemblés en un bouquet.  Plantés à bonne distance les uns des autres cependant.  Pour que chacun ne manque ni d’espace, ni de lumière.

Ça me fait sourire quand je pense que nos arbres disposaient d’autant d’espace alors que nous, ses douze enfants, nous nous entassions dans deux dortoirs.  D’un côté, les filles.  De l’autre, les garçons.  Pas la moindre place dans la maison pour un peu d’intimité.

Et moi, au pied de mon arbre j’abritais mes secrets : objets chapardés, livres interdits, premiers émois amoureux.  Parfois j’y retourne pour me souvenir.  De tous ces soirs d’été échevelés où nous étions deux à regarder le ciel, couchés dans l’herbe, des étoiles jusque sur la peau.  Hors du temps, hors du monde, les montagnes alors nous servaient de remparts.

Hier on a installé une antenne dans les montagnes.  Un veilleur de nuit dans un monde de plus en plus inquiet.

Ici, je ne peux pas dire que l’agitation du monde ne m’atteint pas.  N’empêche que les pieds enracinés, le nez dans les livres, je continue de voyager.  Caché sous les branches de mon épinette, il me semble parfois entendre battre son cœur.  Et quand une petite brise vient agiter sa cime, j’aime m’imaginer que, la tête aux quatre vents, comme moi, elle rêve.  Comme moi, elle résiste.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

17 février 2013

Errances

 « Qu’est-ce qu’ils ont tous à marcher ainsi, les yeux fixés sur le bout de leurs chaussures, l’air de fuir le regard des autres ? » écrivit ce jour-là Alex dans son journal de bord.  Il n’était pourtant ni marin ni navigateur, mais, venu de la Côte, il avait jeté l’ancre dans une petite chambre grise, au cœur d’une cité grise où même la neige, sitôt tombée au sol, perdait de sa blancheur.

Dix jours déjà à faire la file pour des entrevues d’embauche et chaque fois le même boniment : « Nous avons vos coordonnées, nous vous rappellerons. » Dix jours déjà à attendre l’appel tant espéré, à faire les cent pas, à frapper aux portes des commerces pour finalement se rendre à l’évidence : il était débarqué en ville en pleine saison morte.  « Pas de chance, mon gars, les affaires sont sur le déclin.  Reviens nous voir dans quelques mois », lui avait conseillé un patron compatissant.  Quelques mois !  Compte tenu de ses maigres ressources, une réponse plutôt alarmante.  Bon, sa chambre était payée jusqu’à la fin du mois.  C’était toujours ça de pris.

Alex était pourtant arrivé à la ville motivé et confiant.  Assez d’argent en poche pour voir venir et, griffonnée sur un bout de papier, l’adresse d’un cousin natif de son village.  Adresse qu’il s’était empressé de chercher.  À force de virailler dans les rues du centre-ville, il avait fini par trouver : caché au fond d’une ruelle, derrière une montagne de déchets, un immeuble vide et délabré.  Quant au cousin, ni vu ni connu des voisins : tout laissait croire qu’il était disparu du paysage depuis belle lurette.  Déboussolé, après avoir longtemps erré dans les rues à la recherche d’un toit, Alex s’était ce jour-là étonné du regard fugitif des passants.

« Croiser les gens sans les saluer, sans même leur accorder un regard.  Impolitesse ou manque de savoir-vivre ou… résultat d’une vieille chicane de famille ? » se seraient demandé les aînés de son village.  « Mais ici ? s’était dit Alex.  Ici où les gens sont étrangers les uns aux autres, quelle raison auraient-ils de se bouder ?  À tant surveiller leurs pieds, craindraient-ils de s’enfoncer jusqu’à disparaître, avalés par le gris de la neige et du ciment des trottoirs ? »

Sur ce sujet il s’était mis à échafauder d’absurdes théories, histoire de faire diversion, de mettre pour un temps hors de vue ses tracas.  Bien sûr, il s’était trouvé une chambre.  La moins chère en ville aux dires du proprio.  Ouais, quatre cents dollars par mois pour un espace à peine plus grand qu’un placard.  Une dépense qui lui avait laissé l’impression de s’être fait plumer et qui avait englouti d’un seul coup presque toutes ses économies.  Désormais, hanté par la crainte de se retrouver à la rue, seul et sans le sou, il voyait arriver la fin du mois avec appréhension.

Alex reprit donc de plus belle ses démarches, fit à nouveau la file pour des entrevues d’embauche, retourna frapper aux portes des commerces, explora d’autres rues, d’autres quartiers et, la tête de plus en plus lourde, le pas de plus en plus traînant, se mit peu à peu à plier l’échine jusqu’au jour où il se surprit, à son tour, à regarder le bout de ses souliers pour éviter le regard des passants.

« Qu’est-ce qu’ils ont tous à marcher ainsi, les yeux fixés sur le bout de leurs chaussures, l’air de fuir le regard des autres ? »  Ce fut la seule phrase qu’écrivit Alex dans son journal de bord.  Après y avoir ajouté tout de même : « … tous sauf les quêteux. »

Vous vous demandez sans doute comment je suis au courant ?  C’est que, voyez-vous, le matin où il a décidé « de briser la glace, de joindre l’utile à l’agréable », lui et moi, nous nous sommes retrouvés dans la rue.  Je l’ai invité à partager mon squat et, pour me remercier, il m’a fait cadeau de son petit carnet noir.  Tout ça pour dire que si un jour dans la métropole, aux alentours du terminus d’autobus, il vous arrive de croiser un gars qui vous quête de l’argent pour retourner chez lui sur la Côte, vous n’êtes pas obligés de le croire.  Mais, de grâce, donnez-lui un peu de monnaie et surtout prenez le temps de l’écouter : il sait si bien raconter des histoires.

Croyez-moi, je le connais, c’est Alex, mon cousin.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

3 février 2013

De feu et de glace

Un continent de glace…  Ici il n’y a ni traces, ni balises, ni chiens, ni traîneaux.  Seulement une page blanche où, à force d’habiter le silence, j’ai perdu mes repères.  Il a neigé.  Il neige encore.  Là-bas, dans l’Anse, les dernières maisons éclairées viennent de disparaître, avalées par les tourbillons de neige soulevée par le blizzard.  Sur la page blanche, les mots n’arrivent pas à se poser.  Je sais pourtant qu’ils attendent quelque part et qu’il suffirait de me laisser dériver vers le large…  Mais, seule dans ta grande maison vide, ce soir je pense à toi.

Tu es parti, puis sont survenus les grands froids, ceux qui immobilisent, ceux qui emprisonnent.  Depuis ton départ les eaux du fjord se sont tues, prises entre rives et montagnes, enfouies sous une épaisse couche de glace.  Désormais seuls quelques signes témoignent encore du mouvement secret de ses eaux : le craquement persistant des glaces, les fissures et les crevasses, les blocs fracassés empilés les uns sur les autres qui forment sur la grève des murets et des monticules — les remparts*.  Au pied des falaises, ils s’affaissent et se soulèvent au rythme des marées.  Dans ce paysage de neiges et de glaces, les jours de soleil pâle et de grands vents, quand le ciel, la terre et la mer se confondent, aussi loin que porte le regard, on n’y voit que du blanc.

Dehors le vent forcit, et souffle encore la tempête.  Sur la page blanche, aveuglée, je tourne en rond.  Peut-être le continent de glace a-t-il eu raison de mes mots ?  Peut-être les retient-il prisonniers ?  Je sais pourtant qu’ils reviendront, comme je sais que parfois, dans le fracas des glaces, se rompt le silence des eaux quand, au milieu du fjord, le brise-glace vient ouvrir un passage, et qu’un autre navire le suit.  Et que sous leurs longs mats éclairés dans la nuit, les deux vaisseaux glissent lentement sur les eaux vives.  Je sais aussi qu’au milieu du fjord, à travers les glaces brisées, translucides comme des éclats de verre, sitôt les navires au loin, le jour verra peu à peu se refermer leur sillage.

Il ne neige plus.  Le vent se calme.  Dans la nuit sans lune à nouveau se profile à l’horizon la masse sombre des montagnes.  Là-bas, dans L’Anse quelqu’un veille, j’aperçois de la lumière à la fenêtre d’une des maisons.  Ici une douce chaleur a envahi la pièce.  Je n’ai plus froid.  Je peux enfin aller dormir.  La page blanche attendra.

Tu es parti.  Tu reviendras.  Quand sur le fjord le brise-glace aura sectionné le pack.  Quand, arrachées à la côte puis poussées par les marées, les glaces descendront, banquise après banquise, emportées par le courant jusqu’au Grand Fleuve.  Pendant que moi, je resterai sur la rive à regarder ce continent blanc dériver vers le large.

D’ici là, j’attendrai ton retour en veillant sur le feu, sur le silence et l’immobilité des choses.

P.-S. : À propos du bois de chauffage, j’ai retenu tes conseils : des bûches de peuplier pour les jours sans soleil, des bûches de frêne et de bouleau pour les nuits de grand froid et, au matin, pour rallumer le feu, du petit bois sec pris dans la montagne de précieux bois d’allumage que tu as fendu pour moi.  Moi qui suis si malhabile à manier la hache.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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 * remparts : murailles de glace ceinturant les parois rocheuses


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

25 mai 2012

Peut-être hors de la vie mais au cœur de l’instant

Dans l’herbe allongés. Comme au cinéma. Comme des enfants. Ta main dans la mienne. Nos yeux dans le ciel qui ricoche sur nos bouches. Les bras des fleurs farouches

Joseph Johann Süss, Jeune fille allongée dans l’herbe

qui s’agrippent à nos peaux. Tout autour, rien ne compte. Ni le remous lointain de la ville éveillée, ni les pensées vivaces d’une vie comme les autres.

L’indigo de là-haut vient couler dans nos veines et nos deux cœurs palpitent comme des bêtes sauvages. Les nuages potelés nagent en s’effilochant. Le ciel nous regarde, cyclope à l’œil solaire sous lequel une nuée dessine un sourire. L’odeur de l’herbe fraîche cajole nos narines, se glisse sous nos peaux. L’on croit sentir grouiller d’invisibles insectes dans nos corps légers. Car nous flottons certainement, suspendus à l’éternelle minute comme l’araignée à son fil. Nous flottons. L’herbe est devenue eau. Le ciel n’existe plus, ni le haut ni le bas, et l’attraction terrestre ne nous leste plus.

Suspendus, inconsistants peut-être. Peut-être hors de la vie, mais au cœur de l’instant.
Est-ce ta main dans la mienne ? Sont-ce les fleurs farouches ou quelque enchantement qu’exhalent les coquelicots ?

Suspendus. Ciel, terre, eau, herbe. Tout tourne, tout s’emmêle en un cocon léger qui nous porte en douceur.

The-time-of-the-instant2, Deviant Art

The-time-of-the-instant 2, Deviant Art

Tout tourne et tourne encore. Nous touchons les étoiles. Nos doigts s’y brûlent complaisamment.
Suspendus à la lune, les pieds dans les nuages.

Tout tourne. Tout s’arrête.

La chute sur l’herbe molle est tendre comme la pluie qui pleure sur nos corps. Nous avons dû rêver.
Ma main s’est ouverte : il n’y avait personne.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


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