Guerre de verres brisés, un texte de Carine Lejeail…

18 avril 2017

Guerre de verres brisés

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

La télé sur le mur du fond enchaîne en sourdine les courses de Longchamp, d’Auteuil, de Vincennes et d’ailleurs. Le comptoir devant lui est lisse et brillant. Taché d’un rond de verre séché, il reflète un peu plus loin la conversation animée de deux habitués du lieu, casquette et canon de rouge de rigueur, fossiles de bar, intemporels, inamovibles. On trouve les mêmes partout. À croire qu’on les fabrique à la chaîne pour animer les PMU défraîchis des quatre coins de la France. La conversation va bon train entre des considérations politiques convenues, « Tous les mêmes, ces politicards ! Des baratineurs qu’en ont qu’après le fric ! C’est à cause d’eux si j’en suis là ! Ils s’débrouillent pour qu’on puisse pas s’en sortir, oui, monsieur ! », et une vision de la société quelque peu restrictive, « Et les jeunes ?! Qu’est-ce qu’y font les jeunes, hein ? Ah ça, pour faire des photos seulfis, ça y va ! ». Les rares participations du garçon sont à la hauteur de l’endroit : « Dédé, que je te reprenne pas à aller pisser à l’anglaise*, sinon tu r’mets plus les pieds ici ! »
Et lui. Jean-Philippe Laforget. Jipé pour les intimes. Lui qui ne comprend rien aux chevaux et qui méprise les poivrots enchaînés au bar avec leurs discussions fades dont le seul but est de meubler le silence. Pourtant il les a beaucoup fréquentés ces vide-bouteilles. Il y a de ça cinq ans. Ils étaient son quotidien, le seul lien normalisé qu’il maintenait avec la société. Les pieds nickelés de la bistouille, ses problèmes en écho dans les yeux vitreux des autres. Il en faisait partie. Il se demande ce qu’il fout là aujourd’hui, les deux mains à plat sur le comptoir. Il ne se souvient plus de la dernière fois où il est entré seul dans un café de hasard. Il se dit que tant que le serveur n’est pas venu, il est encore temps de partir, de tenir bon. Sans pouvoir bouger. Il essaie de se convaincre qu’il teste sa détermination, sachant très bien qu’il a déjà perdu. Il n’a pas eu une journée difficile pourtant. Il a des soucis, comme tout le monde. Son augmentation repoussée à l’année prochaine, les accrochages réguliers avec leurs voisins de palier, sa mère qui commence à perdre la tête, qu’il sent glisser dans la vieillesse. Et cette sobriété sécurisante au point de se croire à l’abri. C’est peut-être là qu’on est le plus vulnérable, dans le déroulé des jours identiques, lorsqu’on pense qu’on maîtrise, qu’on baisse la garde et qu’une contrariété vient gripper la mécanique. En sortant du boulot, il avait fait le chemin à pied jusqu’au métro, comme tous les soirs. Sauf qu’au lieu de s’engouffrer dans la moiteur puante de la station Simplon, il avait poussé la porte en verre gras du premier troquet venu. Et le voilà, pétrifié devant un garçon en gilet.
– Et au businessman, qu’est-ce qu’on lui sert ?
– Un whisky. Celui que vous voulez.
Le garçon claque le verre devant lui d’un geste rapide et précis, le remplit généreusement et retourne à ses occupations de cafetier. Les bouts de ses doigts posés à la base du verre font danser le liquide, dans un sens puis dans l’autre. Le contact froid du verre a lancé une étincelle de désir en lui, un feu couvant qui s’embrase. Il sent déjà le goût dans sa bouche, la chaleur dans son corps, la torpeur dans ses muscles. Des souvenirs exacerbés par des années de manque, qui n’ont plus rien à voir avec la réalité. Insidieusement, une autre logique prend place. Une logique forte de convictions. Il veut se faire croire qu’il ne prendra qu’un verre, que ça ne suffira pas à briser des années d’efforts. Tout le monde boit un coup de temps en temps sans tourner alcoolique pour autant. C’est du bon sens. Au plus profond de lui, il se dit qu’il est capable de se maîtriser, de s’arrêter quand il l’aura décidé. Et c’est sur cette contradiction qu’il amorce son geste.

Le plaisir ne dure que le temps de la lente ascension du verre à ses lèvres. Un plaisir grisant, une bravade à la bien-pensance, l’excitation de briser un interdit, la satisfaction de s’autoriser un écart, la récompense bien méritée après tant d’efforts. Un mélange jouissif impossible à combattre. Cul sec. L’alcool froid et piquant coule sur sa langue, coupant net la vague d’extase. Une chute vertigineuse du haut de ses chimères vers le sol froid et dur de la réalité. Tout ce qui le répugne chez lui est contenu dans cette première gorgée. Son aveuglement, sa dépendance, sa lâcheté, sa faiblesse. Son découragement et son incapacité à réagir. Il avale, ferme les yeux et rappelle le garçon.

Son moral a viré au gris. Il devrait partir, il le sait. Mais il ne peut pas. Son corps a cessé de lui obéir. Un dédoublement familier s’est opéré. Entre l’esclave trop content de retrouver la morsure de ses chaînes, et l’homme sevré qui observe consterné son double anéantir les cinq dernières années. Son verre est à nouveau plein. L’unique solution au mal-être qui le ronge semble se trouver là, posée sur le comptoir douteux d’un troquet ordinaire. Le réconfort l’attend à portée de lèvres, l’engourdissement de ses pensées, sa conscience muselée, et, il ose à peine se l’avouer, une étrange et fugace sensation d’amour. Un verre, deux verres, quelle différence ? Ça ne changera pas grand-chose, l’écart est fait de toute façon. Aux États-Unis, ils décernent des médailles à chaque étape de l’abstinence, on voit ça dans toutes les séries B. Des médailles dont on est fier et qu’on exhibe, comme au combat. C’est tout à fait ça ! C’est une guerre de tous les instants, cette saloperie. Le feu de cette goulée cul sec incendie sa gorge comme un obus en plein territoire allié, et son objectivité s’érode. Les restes de sa volonté fondent comme un glaçon dans un fond de Ricard en plein soleil d’été.

– Garçon !

Il n’ajoute rien. Seul son pouce tourné vers le bas, en direction de son verre, exprime clairement son désir. Ce même pouce que les Romains baissaient pour achever les vaincus au cœur des arènes. Un perdant, c’est bien ce qu’il est, qu’on l’achève… Il prend son temps. Il est hypnotisé par le liquide ambré, sa façon d’attraper la lumière dans des éclats caramel, et le monde qu’il voit à l’envers dans le liquide coloré. C’est ça, sa vie. Une vie sens dessus dessous noyée dans l’alcool. Il s’en veut tout en étant persuadé que c’était inévitable. Il tangue. Il s’accroche.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Hopper, Oiseaux de nuit

Demain la culpabilité le rongera. Sobre, il devra faire face au dégoût de tout son être. Rien à voir avec ce qu’il ressent maintenant qui n’est finalement qu’une excuse. Jipé le sait bien du fond de son brouillard grandissant. Demain, il faudra qu’il subisse la violence de son regard dans le miroir, la cruauté de sa propre condamnation. Il fera des promesses qu’il ne tiendra peut-être pas.

Et puis il y aura les autres. Ceux qui l’entourent. Fâchés, inquiets, mais bienveillants. Leur mansuétude qu’il est incapable de s’accorder et sans laquelle rien ne serait possible. Demain sera un autre jour de guerre, un de plus, car une seule bataille perdue ne détermine pas l’issue d’un conflit.

*Aller pisser à l’anglaise : partir sans payer.

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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L’apprenti sorcier, un texte de Carine Lejeail…

3 avril 2017

L’apprenti sorcier

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule ? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63… »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain, lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu du quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. À chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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R(h)umeurs du monde, un texte de Carine Lejeail…

21 mars 2017

R(h)umeurs du monde

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Le vieux monde est colère. Des êtres minuscules s’agitent sur sa croûte, lui tapent sur les nerfs. Ils percent, creusent, coupent et bétonnent. Ils lui bouchent les pores de la peau d’une couche de macadam sale. Le monde suffoque. Il sent leur course effrénée, de plus en plus vite, lancés qu’ils sont dans la sempiternelle poursuite du temps. Un concept étonnant, inventé pour quantifier le déroulé de la vie. Et se rendre compte qu’ils la gâchent en futilités. Et dépriment. Le monde est perplexe. Ces créatures déconcertantes construisent des machines qui toussent et qui crachent. Elles bâtissent des édifices à toucher les nuages, si hauts qu’ils dissimulent le ciel. Elles allument des lumières qui occultent les étoiles et condamnent les ombres de la nuit. Le monde ne les comprend pas, ça ne doit plus être de son âge.
Si ce n’était que des démangeaisons, ça irait encore. Mais le bruit. Tant de bruit. La rumeur constante de leurs paroles futiles, le brouhaha criard de leurs réclames, le grondement permanent de leurs pieds minuscules. Pourquoi ? Pour accumuler, plus et plus encore. Toujours plus que son voisin… Il est loin le temps où il les regardait évoluer avec étonnement. Où les plus audacieux parcouraient des continents inconnus, calant leurs pas sur la respiration de la terre, émerveillés par les beautés de la nature, curieux des différences entre les peuples. Loin le temps où la bonté, le courage étaient les seules valeurs reconnues. Il y a encore quelques aventuriers aujourd’hui, mais ils sont rares.
Le monde ne conçoit pas pourquoi les petits hommes s’enorgueillissent de leurs villes immenses. Ils rasent les forêts, tranchent dans ses poumons… Le monde s’essouffle. Ils font courir des câbles où frissonnent mille informations. Ils quadrillent le sol de lignes qui relient les humains entre eux, aux quatre coins du globe. Il n’y a que lui pour se rendre compte qu’ils n’ont jamais été aussi seuls.
La minuscule cohue ne réalise pas qu’elle rend le monde malade. Brûlant, à bout de souffle, il a des envies de saccages, des pulsions destructrices. Parce que, s’il est compréhensif, il n’est quand même pas du genre à se laisser détruire. Il a longuement pesé le pour et le contre. Il a beaucoup hésité. La fièvre ne baisse pas, alors tant pis. Il se secoue et tremble. Sur sa peau, les pauvres constructions vacillent et se fissurent. Sa colère monte du plus profond de son âme et jaillit en torrents de lave dévorant tout sur leur passage. Sous le coup de l’effort, il souffle, il halète et c’est les mers qui se démontent et bouleversent les paysages côtiers. Son emportement retombe vite, le monde n’est pas un méchant. Cent ans exactement, juste un instant. Les êtres microscopiques ne s’agitent plus comme avant. Ils doivent reconstruire, pleurer leurs disparus. Naître et renaître encore. Dans le calme de la nature retrouvé, une nouvelle sagesse apparaît et se transmet. La vie est le monde. Le monde est la vie. Il faut le respecter.

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Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

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Mon garçon manqué, un texte de Carine Lejeail…

7 mars 2017

Mon garçon manqué

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecJe la regarde souvent sans qu’elle le sache depuis la fenêtre de la chambre, au premier étage. Ma petite-fille… La cour qui sépare le jardin de la maison est un sas entre la réalité et les mondes qu’elle s’invente. Elle s’arrête à la grille verte rongée de rouille, elle marque l’instant. Un moment solennel de recueillement, avant de se lancer dans le jardin de toute sa hâte d’enfant. L’été façonne le jardin et fait exploser les bleuets, les pois de senteur, et les roses. Les parterres s’épanouissent et lui offrent des dizaines de cabanes de verdure, des abris de fraîcheur. Elle prend le temps de se régaler de quelques fraises des bois, mais sans trop tarder, car l’aventure n’attend pas. De toutes les personnalités qu’elle endosse, je sais voir ses préférées. Elle se construit des couronnes de feuilles maladroites, elle se trouve une vieille branche tombée, elle chipe mes tuteurs dans la remise et une vieille ficelle. En dix minutes la voilà en chef indien qui chevauche fièrement son appaloosa autour du potager. Elle lance des flèches hésitantes vers d’invisibles ennemis. L’adversaire doit être coriace, je la vois qui esquive, trébuche et se reprend. Elle se met à couvert, tourne autour des lys orangés et leur décoche un coup fatal. Mais déjà une autre destinée l’attend. Une flèche plus grande que les autres se transforme en épée qui, glissée dans la ceinture de son jean de mousquetaire, tombe par terre. Le ridicule ne l’arrête pas et c’est un d’Artagnan en culottes courtes qui s’élance bientôt à l’assaut des murs, et qui presque grimpe sur le bord du toit de la remise. La main au-dessus des yeux, en embuscade, la voilà qui observe avec attention le jardin des voisins, terrain mystérieux car inaccessible, cachette probable de voleurs, de coupe-jarrets et autres rustres. Mais non. Rien ne bouge à part le gros chat qui, lui, a la chance d’être du bon côté. Du côté des gentils. La voici qui redescend à mon grand soulagement, j’avais déjà la main sur la poignée pour lui crier de descendre de là. Un piège devait lui être tendu juste derrière la poubelle-réservoir d’eau car la bataille fait rage. À grands coups de bambou, elle cogne le coin du mur qui semble savoir très bien jouer du fleuret. L’échauffourée dure. Elle allonge le bras et se fend, frappe et frappe encore. Les bras fatigués, le bambou fendu en deux, la victoire est déclarée. Le mur a perdu. Je la vois qui déjà se cherche une nouvelle fortune, une autre mission. Je la sens fatiguée. Dans dix minutes elle sera remontée, c’est l’heure de préparer le goûter.

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Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

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Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
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L’inconnue de la Cité, un texte de Carine Lejeail…

21 février 2017

L’inconnue de la Cité

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Je suis rentrée dans la rame bondée en poussant légèrement les gens devant moi. Je n’aime pas faire ça, mais les passagers bloquaient l’entrée alors qu’il restait de l’espace derrière eux. J’étais chargée. Mon œil a accroché une place assise étonnamment vide. Laborieusement, j’ai mis le cap sur le siège libre et, à mesure que les gens se décalaient sur mon passage, je te découvrais, fièrement assise sur le siège d’à côté. Maquillée de frais, l’attention dans les détails. Ta robe noire aurait certainement préféré une fraîche soirée d’été à un après-midi étouffant dans les transports, mais ta candeur faisait oublier ce choix un peu décalé. Tu m’as vue arriver maladroitement, tanguant au rythme de mon fardeau. Tu m’as lancé un regard rayonnant, un sourire chaleureux, un message de bienvenue comme on devrait en croiser plus souvent. J’ai répondu à ton sourire et je me suis posée lourdement à tes côtés, mon sac plein de la fatigue des jours passés. Au premier regard, j’avais compris. L’âme d’une femme emprisonnée dans un corps d’homme. Et bataillant ferme. Je laissais couler mon regard de côté, aussi léger qu’une caresse, pour ne pas te déranger. Un regard aérien, empreint de curiosité. Pas comme ces œillades que je voyais peser sur toi, lourdes et grasses, jetées à la dérobée, la moquerie aux coins des yeux. Non. J’avais envie de te parler, de te dire mon admiration, de connaître ton histoire. Dans ma tête, tout résonnait de l’écho de la maladresse. Alors je n’ai rien dit et j’ai perdu mes pensées sur les visages qui nous entouraient.

« Cité », le cœur de Paris. Tu t’es levée pour descendre et te perdre dans la ligne de foule en fuite du quai bondé. C’est là que j’ai vu. Vraiment vu. Devant moi, une femme et un homme. Des amis. Leurs yeux complices se sont rencontrés au rendez-vous de ton départ. Sur la bouche de la femme s’est posée une moue dubitative, tandis que ses sourcils s’arquaient d’un étonnement blasé sur des yeux mi-méprisants, mi-sceptiques. Dans cet échange silencieux, tout était dit. Nous, les gens normés, les gens comme tout le monde, indétectables dans la foule des pareils. Nous, les gens biens, avec une assurance crâne et une poussière de condescendance, on te considère de haut, toi, le personnage étrange. On ne te comprend pas. On ne sait rien de tes choix, de ta vie, de tes joies, de tes souffrances, mais c’est quand même pas joli-joli.

Mesdames et messieurs les gens normés, je vous souhaite un jour d’avoir ne serait-ce que la moitié du courage de cette femme. La force de vous lever le matin, d’endosser votre vraie personnalité, et de partir tête haute affronter un monde où la violence se cache à la croisée des regards, où le jugement est un préambule à chaque interaction de la vie quotidienne : pour acheter le pain, prendre le métro, aller travailler. Le cran d’affronter une vie où vous n’êtes plus un homme, une femme, mais où vous êtes la différence qu’on pointe des yeux.

Et toi, chère inconnue à qui je n’ai pas osé parler, merci de m’avoir rappelé l’importance de la fierté.

 L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

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Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
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Tel que sera le monde, un texte de Carine Lejeail…

7 février 2017

Tel que sera le monde

 

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Il venait de trébucher. Encore une fois. Toujours sur elle. Elle était bien visible pourtant. Il marchait la tête affaissée, le regard boulonné au sol, il ne voyait qu’elle. Sombre. Aux contours nets. S’attachant, poissarde, au moindre de ses mouvements. Terrifiante de mimétisme. Encore une fois il s’était emmêlé les pieds dans son ombre, chancelant sur cette silhouette difforme, reflet aveugle de son propre corps.

Les hommes avaient tout détruit. Les arbres, leur dentelle compliquée, leurs élans de vie tendus vers le ciel. Le rire en note aiguë des oiseaux, le bruissement de vent de leurs envols précipités. Les baleines, énormes et suspendues, leur puissante chorégraphie dans l’apesanteur de l’eau. Tout ça n’était plus que légende. Des contes pour enfants construits sur la mémoire des ancêtres. Des fables inventées, rapiécées de morceaux d’une réalité depuis longtemps disparue.

Aujourd’hui, il y avait les murs. Ils découpaient la terre uniformément stérile en pièces, en bâtiments, en villes, en pays. Sans ces parois pour briser sa course, le regard se serait élancé le long d’une perspective vide et poussiéreuse. Les yeux fuyant à perdre haleine pour s’égarer dans la folie du néant. Dans l’immensité du vide malmené de vent. Alors les hommes avaient construit les murs sur lesquels ils avaient peint la mémoire. Au ciel de la paroi, ils avaient tracé des volutes blanches et grises qu’ils appelaient nuages. Sur la partie basse, des formes compliquées, vert-de-gris ou terre sale : Les plantes, les animaux. Tout un monde. Une vie aux arêtes saillantes, aux couleurs passées, à l’odeur de rien. Une nature en grains rugueux de ciment. Et Max se demandait souvent si on se cognait aux coins des arbres, avant. Il posait sa main sur les aspérités de béton, suivant du doigt les caprices d’une branche factice. Froide et rêche. Alors, dans le silence étourdissant des paysages figés, sa tête s’alourdissait un peu. Et son regard retombait toujours sur elle, son ombre. Silencieuse et obstinée. Il marchait toujours en gardant un œil sur elle, on ne sait jamais.

Max s’arrêta net. Un petit bout d’ombre se détachait de la sienne, et flottait autour, dans une danse saccadée. Il releva la tête. De ses yeux étonnés, levés vers le ciel vide, il découvrit un étrange objet. Petit, aux ailes finement symétriques et colorées, rondes et délicates, aux antennes fragiles. La lumière écrasante s’égayait en reflets moirés sur les ailes mobiles, d’un bleu étonnant en infimes particules d’étoiles. Les yeux de Max, kidnappés, suivaient le ballet hypnotique et imprévisible de l’animal. Sûrement un oiseau, bien qu’il ne ressemblait pas du tout à ceux des fresques murales. L’être minuscule tourna autour de lui dans un mouvement désordonné, comme absorbé par sa propre observation de l’enfant, puis s’éleva pour disparaître par-dessus les murs. Max s’élança à sa poursuite dans une course empêtrée de remparts et d’angles droits. Après avoir tourné deux fois, il réussit à atteindre l’autre côté. Le regard tourné vers l’infini du ciel, il cherchait. Plus rien ne virevoltait qu’un peu de poussière coulant des murs. Déçu, l’enfant repartit. Tête haute, les yeux aériens, le cœur en quête, l’espoir au corps, il ne vacilla plus jamais sur son ombre.

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

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La peur n’attend pas, un texte de Carine Lejeail…

23 janvier 2017

La peur n’attend pas

 

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Y’a pas grand monde ce soir. Pas de match de foot, pas d’événement particulier. Les rues sont vides, ça aide. Le jaune des murs tire à l’aigre depuis des années. Une couleur maladive comme le teint bilieux d’un visage qui en a trop vu. C’est de circonstance. Les murs en témoins muets des souffrances humaines. C’est peut-être pour ça qu’on ne les repeint pas. Au plafond, un des néons clignote par intermittence, sans régularité. Son grésillement agaçant souligne l’évidence du silence. Je devrais être soulagée, trouver ça reposant. C’est tout le contraire. Ça m’énerve. Les internes sont partis se reposer. Un seul s’active au bout du couloir, passant discrètement de chambre en chambre. Je vois son reflet déformé s’agiter dans la brillance du lino bleu pâle. Les autres infirmières sont parties prendre un café. Elles m’ont laissée là. Au cas où.

Les gens qui arrivent ici veulent tous voir le docteur. Tout de suite. Maintenant. C’est urgent. Le spécialiste, avec ses beaux diplômes. Souvent ils connaissent même leur nom et n’en démordent pas. « On est là pour le Docteur Maliant. C’est pour mon mari, vous voyez… » Nous, on est juste « Mademoiselle ». Et on compte un peu pour du beurre. Bien sûr, on accueille, on aide, on fait les prises de sang, on ajuste les oreillers. On explique, aussi. Mais c’est pas pareil. Ça se voit bien dans leurs yeux. Nos mots n’ont pas le même poids. Ils n’ont pas l’autorité du titre. Ils n’ont pas force de vérité. Pourtant on a notre spécialité, nous aussi. Eux, ils soignent les blessures, les malaises, les symptômes graves, inquiétants. Les corps, les bras, les têtes, les cœurs. Mais nous, on soigne la peur. La plus évidente : la peur de la mort. Mais pas que. On pousse loin notre spécialisation. La peur de la douleur. La terreur de la piqure, la crainte de la dépendance, de la solitude, l’angoisse de ne plus jamais ressortir d’ici. La peur de se voir tel qu’on est : fragile et éphémère. On maîtrise toutes ses nuances, ses degrés de gravité. Tous ses moyens d’expression aussi. Celle qui coule en larmes discrètes, mais incontrôlables. Celle qui s’oublie dans un relâchement de vessie. Celle qui se crie, se hurle, qu’on essaye de noyer dans le bruit. La peur impassible des visages immobiles et contractés, les yeux perdus dans le vide. C’est peut-être celle-là, la plus dangereuse : Celle qui ne se dit pas, qu’on garde pour soi, qui ronge les tripes et les cœurs. Il faut être attentive pour la détecter, celle-là. On devrait en faire un diplôme de cette habilité-là. Soignante mention peur.

Au loin une sirène hurle et se rapproche graduellement. Une ambulance ! D’instinct je me lève. Plus le temps de philosopher. La peur n’attend pas.

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

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