Yvon Paré nous parle de Danielle Dussault…

23 juin 2017

Danielle Dussault nous bouscule encore une fois

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUne île près de la côte américaine, un lieu où les éléments font la loi, un refuge pour ressasser des secrets qui marquent la vie et bousculent les existences. Du gris, du noir, des ombres partout, des paysages tourmentés qui reflètent l’âme des personnages. William a toujours été seul dans sa tête et son corps. Il a connu le Vietnam et reste incapable d’aller vers l’autre, même s’il accueille des visiteurs dans sa grande maison qui ressemble au désastre qu’est sa vie. Danielle Dussault possède les secrets des romans troublants qui nous poussent dans des zones que peu aiment fréquenter.

Les lieux et les éléments sont toujours très importants chez cette écrivaine. Ce sont des personnages qui imprègnent les drames qui rongent l’existence. Toujours un monde troublé par les agissements des hommes et des femmes, des secrets qui bousculent leurs héritiers.
Anderson’s Inn est un refuge pour les visiteurs qui viennent y trouver la paix et le silence. Un lieu prisé par les peintres qui cherchent à voir au-delà du réel et des apparences. Un endroit sauvage, secoué par les vents qui arrivent du large et peut-être aussi par les folies humaines. William dirige l’auberge de son père, un officier de marine rigide et intransigeant. Les guerres ont cassé les deux hommes. Qui revient intact et souriant de ces massacres ? Plus, le fils a été traumatisé par ce père qui l’enfermait dans des ruines où il a cru mourir plusieurs fois. L’on est ce que l’on vit.

Il redoutait et affectionnait à la fois cet endroit qui continuait de le fasciner. Il aimait les hautes herbes qui se balançaient sous la brise. Les bâtiments vidés du cri des hommes. Les nénuphars qui poussaient silencieusement dans les étangs remplis de couleuvres. Marcher sur les socles de ciment cassé. En même temps, il aurait voulu fuir ce lieu, mais il y revenait, en dépit de tout, comme on retourne vers ce qui est dévasté, vers ce qui ne peut plus, de toute évidence, être réparé. (p.25)

Une terrible solitude malgré les visiteurs et ce père militaire omniprésent que l’âge casse dans ses certitudes. Comme si le temps finissait toujours par calmer les paysages les plus sauvages et les humains les plus coriaces.
J’avoue avoir hésité au début de ma lecture. Pourquoi cette incursion en terre étasunienne ? Une certaine impression de déjà vu peut-être. Je craignais surtout que Danielle Dussault me pousse contre le mur.

William Anderson n’approchait les femmes que dans l’imaginaire, une virtualité qui le laissait sur sa faim. Il aurait voulu toucher une femme réelle, une femme de chair. Le corps ne se contentait plus d’images. Il se lassait d’être pris au piège de scénarios aussi inaccessibles qu’improbables. (p.19)

Enfance

Tout vient de l’enfance, je le répète souvent dans ces chroniques, les premières années qui débordent dans la vie de l’adulte. Les lieux aussi, les maisons qui recèlent tous les secrets. Tout ce qui tourmente William est là dans cette auberge, dans les chambres où il est possible de faire des nœuds dans le temps et de basculer dans la folie.
Et je me suis laissé happer par l’histoire d’Alice Joppek, alias Marianne Dupin, une Française qui a fui son pays pour devenir une autre. Phil, le père, tente de masquer les failles et les mensonges de sa femme. Peut-être aussi pour oublier les contorsions de son passé militaire. Et je me suis retrouvé dans une fiction ou réalité et mensonge se mélangent et se repoussent. Nous nous heurtons à l’identité, le soi qui peut être celui que l’on veut ou voudrait être, les dissimulations et les gestes inavouables qui reviennent toujours vous hanter.
Alice est d’ascendance juive. On connaît le sort des Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement a collaboré avec les Allemands pour déporter des populations. Délations, collaborations, lâchetés et mort atroce dans les camps de concentration. Alice trahit pour se sauver, usurpe l’identité de sa meilleure amie et la condamne à la mort. Marianne connaîtra une fin atroce en étant déportée à Dachau. Sa fille Éva échappe à la mort par miracle.
Alice croit bien devenir une autre dans sa nouvelle identité américaine avec la complicité de son militaire de mari. Une vie de mensonges et de négations. Les grandes et petites lâchetés restent pourtant et personne ne peut les effacer d’un haussement d’épaules. Comment échapper à son passé, oublier des décisions qui ont mené des gens à la mort ?

Je n’ai jamais accepté ce mélange serré de juiverie et de racines polonaises. Quelqu’un en moi était déchiré entre deux vies, écartelé entre deux pôles, paradoxe lancinant de mes appartenances. Au fond, je cherchais à devenir complètement française. J’avais la fantaisie de la pureté tout comme les Allemands et refusais ardemment de porter cette part d’ombre que mes origines m’avaient léguée. (p.77)

Éva, la fille de Marianne, devient une figure fantomatique qui traque la vérité. Peintre, elle se spécialise dans les portraits, perce les secrets les plus refoulés. Elle retrouve Alice Joppek, la responsable de la mort de sa mère, entreprend de la peindre. Pas pour se venger, mais pour qu’Alice se retrouve devant sa vérité, voit au-delà du masque et des apparences. Elle réussit à la surprendre dans sa vulnérabilité, sa culpabilité. Un tableau troublant que le père ne peut s’empêcher de contempler et qui fascine le fils. L’art est un révélateur. Le véritable art cerne ce qui est.

William et Éva ne peuvent que s’aimer au-delà de l’horreur. Ils sont la réparation peut-être, ce qui permet que la vie devienne possible. Ils sont marqués par le destin, fusionnent ontologiquement pour secouer le passé, les éléments du mensonge et de la fourberie. Ils le pourront par l’amour. C’est la seule manière.

Révélation

La voie artistique chez Danielle Dussault brise les masques et touche la vérité, l’être. Après avoiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecexploré le monde de la musique dans La partition de Suzanne, voilà que la peinture révèle l’être que nous cherchons souvent à dissimuler en empruntant des noms et des visages.
Il faut connaître le passé pour posséder le présent et surtout l’avenir. Rien n’est possible sans un passé qui dit ce qui est. Alice devant le portrait d’Éva se sait démasquée, comprend l’horreur de son geste. Ce visage, elle ne peut le regarder. Parce que les hommes et les femmes doivent devenir transparents comme l’eau du ruisseau pour connaître la paix peut-être.
Un roman fascinant, une langue magnifique comme toujours chez Danielle Dussault. Décors, ambiances, personnages étranges et troubles, secrets que l’on finit par percer, mystères et fièvres amoureuses. L’art arrache tous les masques. Bien peu malheureusement le comprennent à notre époque où la duperie est devenue l’outil du pouvoir et de la richesse, où la littérature est réduite au rang d’une chose futile que l’on peut ignorer dans les écoles.

Anderson’s Inn de Danielle Dussault est paru chez Lévesque Éditeur, 264 pages.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le camp des assassins, un texte de Gwen Denieul…

21 juin 2017

Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz Kafkaalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. À ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petit feu, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEt puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains, tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :

 


Y’a toutes ces filles en moi… par Myriam Ould-Hamouda

20 juin 2017

Y’a toutes ces filles en moi…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Y’a toutes ces filles en moi qui se crêpent un chignon imaginaire. Tous ces mecs qui jouent à qui pisse le plus loin. Y’a cet homme, aussi, assis, avec ses binocles trop petits pour son tarin avec son vieux costume gris, qui les regardent et ne dit rien ; il sourit. Dedans, c’est un bordel monstre, et, le con, il sourit. Et moi, je souris avec lui, tellement fort parfois que j’en ris. Mais maman, ça ne la fait absolument pas rire ce désordre, et souvent elle grogne un « va ranger ta caboche, une chatte n’y retrouverait pas ses petits ! ». Alors d’un coup, j’ai mal au cœur. À cause de ce type qui sourit alors que maman a les larmes aux yeux ; à cause de ce bordel dans ma tronche où elle ne retrouvera jamais sa petite ; parce que, comme j’en ai besoin je suis infoutue d’y mettre un peu d’ordre. J’ai besoin de tous ces mecs en moi qui rient gras, de toutes ces filles en moi qui sortent les griffes, de ces mômes qui s’agitent dans tous les sens et braillent à chaque bleu au genou, de ces vieux de l’autre côté de la grille qui haussent les épaules sous leur large imper et disent comme ça « on a beau passer notre vie à courir, on est toujours coincé entre hier et demain ». J’ai besoin de ce bordel monstre, de tout ce bruit, de ces personnages qui ne me ressemblent pas, de ces vies qui ne sont pas les miennes, pour trouver le monde assez sexy pour en avoir envie, mais quand même un peu dégueulasse pour vouloir le refaire de temps en temps. Mais maman elle a mal au cœur parfois, quand elle me voit me débattre au milieu de mon capharnaüm, et souvent elle me fait une place sur son banc pour que je vienne me reposer cinq minutes et y voir avec elle la vie comme est belle. Mais, moi, je ne peux pas rester là même cinq minutes, je ne sais pas, avec l’impuissance de mes bras de petite fille, contempler les fleurs flétrir. Parce qu’au fond, à regarder fixement, que ce soit un tableau un poème un sourire, la huitième merveille du monde, ou ton reflet dans le miroir, à un moment donné l’image finit toujours par se déformer jusqu’à en devenir laide ; et à chaque fois, je me demande « mais putain, comment font ces gens qui s’échinent à vouloir exister dans un monde où tout est laid ? ». Alors, pour ne jamais les croiser, je plisse un peu fort des yeux pour que l’image ne se fige jamais vraiment et, quand j’ai trop mal au crâne à force d’y faire des plis je hisse les voiles, avec toutes ces filles en moi qui se crêpent le chignon, avec tous ces mecs en moi qui jouent à qui pisse le plus loin, avec mon désespoir qui, lui aussi, ça fait un bail qu’il ne tient pas en place sur son banc. Et, à chaque fois que je préfère lever l’ancre, elle me regarde partir avec dans mon sac mon bordel monstre, avec dans ses yeux ses larmes impuissantes de maman. Et moi, je voudrais juste cesser d’avoir mal au cœur comme ça, à chaque fois qu’elle ne voit pas comme le large me rend belle, et comme en fait je n’ai presque pas le mal de mer.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorité, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Écrire, c’est éprouver l’étreinte… Jean-Pierre-Vidal

19 juin 2017

Apophtegmes

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Rodin

 

291. — Si être toi-même n’est pour toi qu’une évidence et une facilité, c’est que tu es n’importe

qui.

292. — Écrire, c’est éprouver l’étreinte (et l’empreinte) de l’Autre. Commercer, c’est ne sentir que sa mauvaise haleine.

293. — L’affabilité, indéniable, des Américains, vient de leur conviction profonde que tout le monde peut devenir riche. S’ils savaient que celui à qui ils parlent ne le deviendra jamais ou, pire encore, n’a pas l’intention de tenter d’y parvenir, ils lui voueraient le même mépris de fer que celui dont ils poursuivent les intellectuels, les artistes et tous ceux qui sont revenus du rêve américain.

294. — Nous sommes tous plus ou moins des Shéhérazade au petit pied, qui payons notre traversée avec des histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Nous appelons ça la vie. Et les histoires les plus folles, celles que nous n’osons raconter qu’à nous-mêmes, nous avons la faiblesse de croire qu’elles disent notre vie.

295. — Les vrais photographes sont ceux qui savent mettre un regard à un visage. Parfois, il est vrai, l’entreprise est désespérée.

296. — Le cerveau, c’est comme les muscles, ça s’entretient. À condition d’en avoir.

297. — L’évidence est la science des faibles et la religion des pressés.

298. — C’est le destin des fils de toujours rater leur père. Et quand il est trop tard, ils retrouvent un beau matin, en se rasant, ses traits étonnés dans leur visage vieilli.

299. — La médiocrité n’est presque jamais une faiblesse ou une démission individuelles, c’est le plus souvent une complaisance collective. Mais pour nous désormais, c’est devenu une exigence. La seule qui nous reste. Parce que c’est, au fond, une exigence commerciale.

300. — De nos jours, l’âme est un tic nerveux. Chez certains, ce n’est même qu’une démangeaison.

301. — L’idéal de la Renaissance était l’homme universel, ouvert sur le monde et attentif aux autres, toujours soucieux d’ajouter à ses connaissances et visant, même s’il savait ne pas pouvoir l’atteindre, la totalité du savoir humain. Le projet avéré de notre société du néant humain dans la pléthore quasi infinie des choses, c’est l’homme particule, poussière de masse qui n’est même plus ce qu’on appelait autrefois un « particulier » et qui de l’universel, comme d’ailleurs de l’univers, ne veut strictement plus rien savoir.

302. — Quand on a réussi à surmonter un dégoût, il risque fort de devenir une manie. C’est peut-être le secret de l’érotisme. Et c’est aussi, à l’inverse, ce qui nous dit que toute profanation est un acte d’amour.

303. — Comment diable éviter le « meuh » des « je t’aime » chantés ? En ne les plaçant jamais en fin de vers, bien sûr. Toute relation amoureuse devrait se souvenir de cette leçon phonétique qui fait des paroles qui traînent un soupir de bovin. Il faut dire « je t’aime » en ouverture et broder une variation ou passer à autre chose. Sous peine de traite et d’abattoir à plus ou moins long terme.

304. — Le peuple autrefois était un peu plus qu’une classe sociale, l’idée de sa puissance. Ce n’est désormais qu’une cote d’écoute ou une mesure de masse. Avec une panoplie maniaque de droits, pour faire bonne mesure et forcer l’écoute des réticents attardés.

305. — Le pire dans l’enfer ou le paradis, ce n’est pas la souffrance ou la béatitude, c’est l’éternité. La brièveté de la vie est, somme toute, un bienfait, car tout ce qui dure vraiment finit par indisposer.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le laJbyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette ChroJnique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Le souffle des mots, un texte de Jean-Marc Ouellet

18 juin 2017

Le souffle des mots

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Une chaise. Lui, il est assis. Ou elle. L’inspiration n’a pas de sexe. Un écran. Une page blanche. Pour l’instant.

Il est malaisé de trouver le sujet du siècle, celui qui intéressera et séduira la masse. Plutôt improbable. Ou impossible. Il est corsé d’écrire la première ligne, celle qui déclenchera l’avalanche de mots. Plus souvent, les phrases et les tournures suivent, mais exigent labeurs et résignation. Les doigts s’agitent, hésitent. L’esprit tranche.

La pensée est complexe. Elle découle du vécu, des paroles entendues, des actions accomplies, des expériences ressenties. La pensée évoque le passé et s’impose dans l’instant. La vie crée l’idée. On appelle ça l’inspiration quand vivement les pixels en résultent, visibles par l’œil aguerri, compréhensibles par l’esprit avisé. Sinon ? Le doute investit les neurones, le goût de fuir la chaise et l’écran déchire.

On n’attend pas l’inspiration. On l’accueille. En soi, une brise s’élève, un souffle actionne les doigts. Les yeux se lèvent, inspectent, approuvent, ou rejettent. L’inspiration vient, comme ça, au moment propice, ou inopportun. L’idée est là, elle germe dans les neurones, se laisse désirer. Soudain, paf ! Elle atteint droit au cœur. Car sans inspiration, le cœur ne peut rien, et l’âme attend. Comme dans la pratique du zen, il ne faut surtout rien brusquer. Rester libre, voilà ce qu’il faut. Vider l’esprit des distractions et des tensions. Être alerte sans le vouloir. L’idée s’imposera, les mots apparaîtront. L’urgence inhibe l’inspiration. Il y aura les mots, mais le cœur, lui, où sera-t-il ?

L’inspiration, c’est souffler les mots parfaits, sans vraiment comprendre pourquoi ils sont là. C’est le courage de s’asseoir là, sur cette chaise, devant cet écran, et de laisser aller l’esprit, et les doigts. C’est écrire un mot, un autre, une phrase, un paragraphe. Comme l’appétit qui vient en mangeant, l’inspiration vient en écrivant. C’est sourire devant une tournure, grimacer devant une autre, chercher la cooccurrence idéale, c’est écrire envers et contre tout, pour la joie des mots dits, non-dits et redits. C’est l’accident de déposer les bons mots sur une page vierge. Enfin, l’inspiration, c’est la modération, se retenir de ne pas tout dire d’un trait, en laisser pour demain, après-demain, etc. Ernest Hemingway disait : « J’ai appris à ne jamais tarir le puits de mon inspiration, à toujours m’arrêter quand il restait un peu d’eau au fond et à laisser sa source le remplir pendant la nuit. »

Je m’arrête donc. Pour la prochaine fois.

© Jean-Marc Ouellet 2017

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

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Yvon Paré nous parle de Nelly Arcan…

17 juin 2017

Nelly Arcan et la dictature de l’image

(Jeudi, le 17 janvier 2008)

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDepuis l’avènement de la télévision, plus que jamais, nul n’est épargné pas la tyrannie de l’image. En politique, l’arrivée d’un jeune souriant et décontracté ébranle toutes les idées. Tous se précipitent! Les programmes politiques deviennent embarrassants, les convictions et les concepts surannés. Ceux qui questionnent le courant sont étiquetés «purs et durs». Il y a eu André Boisclair, il y a Barak Oubama. Qui sera le prochain?

Cette dictature touche particulièrement les femmes qui œuvrent dans les médias. Elles doivent demeurer séduisantes, aguichantes, adolescentes et se moquer du vieillissement. Le mythe de l’éternelle jeunesse s’est réfugié dans les studios de la télévision et du cinéma. Dieu manipule une trousse de maquillage et des éclairages savants. Que dire des comédiennes et des chanteuses interchangeables? La grande tragédie de ce siècle se trouve peut-être dans cette vénération de la représentation qui avale tout, qui masque les pires inepties.
Nelly Arcan est arrivée de nulle part dans le monde de la littérature. «Putain» et «Folle», ses deux premiers romans, ont fait saliver. Jolie, un tantinet «sophistiquée», elle a su jouer avec son image et soulever les fantasmes. Que dire de cette photo dans «L’actualité» lors de la parution de «À ciel ouvert». L’écrivaine apparaissait en petite tenue, dans un lit… Un cliché assez surréaliste si on se réfère à son ouvrage qui questionne cette manière de faire. Mais Nelly Arcand n’en est pas à une première contradiction.

Guerre de l’image

Rose Dubois. On pense à Blanche Dubois, le personnage de Tennessee William qui attire les hommes comme les papillons dans «Un tramway nommé désir». Il y a une certaine parenté en ce qui concerne la sexualité et la séduction.

La Rose Dubois d’Arcan est née à Chicoutimi où il y a «sept femmes pour un homme». Une fable qui a la peau coriace. Rose travaille comme styliste de mode, dans un milieu où l’on vit et périt par l’image. Elle doit rester jeune coûte que coûte, faire fantasmer le plus longtemps possible en recourant à la chirurgie. Le corps, maintenant, la médecine peut le modeler selon les humeurs de la saison.

Frontières

Mais jusqu’où aller dans cette métamorphose du corps, cet enfermement des femmes dans un moule où la «signature du chirurgien» est perceptible? Femme reconstruite, remodelée jusque dans leur sexe.
«L’acharnement esthétique, soutenait Julie, recouvrait le corps d’un voile de contraintes tissé par des dépenses extraordinaires d’argent et de temps, d’espoirs et de désillusions toujours surmontées par de nouveaux produits, de nouvelles techniques, retouches, interventions, qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage.» (p.99)
Illustration dramatique de certaines femmes qui cherchent à capter l’attention du mâle par tous les moyens. Une guerre qui ne peut que mal finir.
«Elle voyait dans Julie l’être idéal qu’elle n’était pas et qu’il lui aurait fallu être, face à Charles bien sûr mais aussi face aux autres hommes qui tendaient tous selon elle vers la Femelle Fondamentale, vers une sorte de modèle inscrit depuis le début des Temps dans leur sexe et vers lequel ils marchaient, patron à même ADN qu’ils suivaient de leurs érections, comme un seul homme.» (p.117)

Écriture

Si le questionnement de Nelly Arcan est fort pertinent, l’écriture gâche un peu la sauce.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
«Charles regardait Julie toujours à son goût parce qu’il ne savait pas, à cause des poids échangés et de conseils donnés, à cause de l’échange officiel des prénoms, s’il devait la saluer. Julie regardait les grands pots de glaces et Charles regardait Julie, parce qu’elle était toujours à son goût, oui, mais surtout pour expédier le salut, pour remplir la tâche d’être poli.» (p.34)
Magnifique charabia! J’ai recommencé deux fois «À ciel ouvert» tellement ce salmigondis me hérissait. Les chapitres qui s’amorcent tous par une même description du ciel de Montréal et des nuages finissent par faire hausser les épaules.

«À ciel ouvert» de Nelly Arcan est paru aux Éditions du Seuil.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Lipstick rhapsodie, un texte de Clémence Tombereau

16 juin 2017

Lipstick rhapsodie

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Je suis sur ses lèvres. Le matin et plusieurs fois par jour. Comme un mot en attente, qui ne dépasse pas cette frontière ténue entre l’esprit et le dit. Sur ses lèvres. Je sais bien que je ne suis pas le seul, qu’elle m’est infidèle, que la nuit, ou d’autres jours, d’autres que moi se posent, dociles, au même endroit.

Je connais bien sa bouche, qu’elle n’aime pas. Je connais les regards qui se posent dessus lorsqu’elle parle ou pas. Je connais le désir qui passe là, provenant de cette bouche, arrivant sur cette bouche.

Je colore cette bouche car elle la veut ainsi, comme pour la protéger, comme pour l’améliorer, la rendre visible. Bouche phare guidant ses paroles autant que les regards. Comme si j’y pouvais quelque chose, moi, à sa timidité, à sa difficulté, fréquente, à prendre la parole. Prendre. La parole.

Je suis son garde-fou, je suis son garde-bouche.
Sa voix irrégulière est parfois inaudible. Comme si, moi, sur ses lèvres, je pouvais améliorer les choses. Donner de la confiance à ces mots, à cette voix qui passe comme un souffle agréable, vent chaud et résonnant.

Ses mots passent par moi avant de se jeter, insolites, dans le vide monde. Monde à bouffer. Monde à embrasser. Elle protège sa bouche pour se protéger, elle.
Elle s’applique pour m’appliquer. Je glisse, je m’étale, n’ayant d’autre objectif, finalement, que de la rassurer sur la valeur probable de ce qu’elle prononce ou de ce qu’elle montre. Elle me donne vie, je lui donne courage.

Je suis sur ses lèvres, elle s’apprête à parler et j’en frémis d’émoi.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revuealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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