Versant Céleste, une nouvelle de Chantale Potvin…

13 octobre 2016

Versant Céleste

La vie est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec
George Sand, romancière française
(1804-1876)

J’étais prête à me lancer : vêtements neufs, souliers de dame et coiffure haute… dans le but de plaire à mon patron.

J’y avais mis toute la gomme, sans retenue. J’allais le séduire et toutes les répliques d’envoûtement étaient prêtes dans ma tête : les rictus sur mes lèvres, le regard d’une diva, la démarche sensuelle, le maquillage, le pli de la jupe, le décolleté. J’avais vraiment pensé à tout.

D’ici tout au plus une semaine, il allait être mon amant et la bague suivrait. Je n’allais quand même pas passer ma vie comme simple employée dans un bureau. Il me fallait un homme aisé à moi ! En plus, avec le corps que j’avais, je pouvais viser haut sans gêne.

C’est lui qui m’aborda le premier. « Vous sentez bon », m’avait-il confié, un peu timide, alors que nous nous étions croisés dans un couloir. Déjà ! Je l’avais séduit par le nez. Tiens ! C’est un sens que j’avais négligé : l’odorat. Je n’avais songé qu’à la vue. Mignonne, mon petit parfum médiocre à 20 $ allait atterrir dans la poubelle. Je m’en servirai pour verser dans l’aspirateur ou je l’offrirai à une collègue plutôt moche. Il fallait miser sur la classe et la fragrance la plus chère allait trôner dans ma pièce à pomponner.

Le lendemain, il ne prit pas garde à moi malgré le paquet que j’y avais mis. Rien, si ce n’est une légère salutation de convenance. Il avait l’air à plat ! La fatigue, sans doute !

Les jours qui suivirent empirèrent ma cause. En plus de ne pas me saluer, il était grognon et me surchargeait de travail. Il me répondait nonchalamment et semblait distant, aussi loin que Pluton. Sûrement vivait-il de graves problèmes personnels…

Ce soir-là, je suis allée chez le coiffeur. Je me suis offert le plus joli et le plus sexy des tailleurs. J’ai claqué un mois de salaire. J’ai même opté pour un autre parfum de 120 $, Versant Céleste, un produit européen de haut de gamme.

Il allait flancher, c’est certain. Tous les hommes se tournaient quand j’arrivais au bureau. « Une vraie star, celle-là ! », devaient-ils se dire intérieurement. Derrière moi se déroulait une traînée d’étoiles. Je me sentais véritablement belle. Tout sur moi avait été cogité. Je portais même une petite culotte « Lejaby » en dentelle. Avec un corset au bas des fesses, elle donnait un petit air belle-de-nuit à mon fessier que je plaçais rebondi pour les besoins de la cause. Cette démarche ne manquait jamais de me causer une douleur carabinée dans le bas du dos quand je conjuguais le corset avec des talons hauts.

Je ne me décourageais pas. Chaque jour, j’en mettais un peu plus. Mes ongles, mes pieds, il fallait rentrer mon ventre, ajuster mon soutien-gorge, déployer mes jambes quand je m’asseyais devant mon écran d’ordinateur. Je pensais vraiment à tout et mon acharnement allait payer. Je sentais qu’il me regardait de plus en plus, de jour en jour.

Après quelques semaines, mon patron lança une enveloppe bleue sur mon bureau. Il me sourit et cligna de l’œil. Tout excitée, certaine qu’il s’agissait d’une invitation à souper, je la décachetai urgemment. Le mot me conviait à ses fiançailles avec ma collègue, celle à qui j’avais offert le flacon de Mignonne.

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Motel Del Sirenas, Chambre no 30, un texte de Karine St-Gelais…

17 juin 2016

Motel Del Sirenas

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1870 : les belles années ! Une fillette nait sous le nom de Carmen Costello. Sa mère, Augusta Iglesias une bonne ménagère, mais avant tout, une chanteuse de rue peu connue. Édouardo Carson, son père, est un ancien officier grec devenu tavernier. Augusta doit maintenant se prostituer pour subvenir aux besoins criants de sa jeune famille de 5 enfants. Son grand frère s’appelle Francisco, dit le Grand. Son deuxième, Valentin, est surnommé le Charmeur. Quant à Adolfo, le troisième, on l’appelle le Dur. Carmen et Dolores sont jumelles identiques ; on les surnomme affectueusement « les petites poupées ».

Le père ne cesse d’accumuler les dettes de jeux, les problèmes et les soirées bien arrosées, ce qui rend la vie familiale désordonnée et misérable.
Le début de l’adolescence de Carmen s’amorce par un viol brutal lors d’une fête au village. Un soir de juillet, elle n’a que 13 ans.

Le drame se passe dans la chambre no 30 du Motel Del Sirenas (Motel des Sirènes). Un jeune homme brise ce jour-là ce qui lui reste de son enfance, de ses cheveux d’ange, de sa douceur, de sa naïveté, de ses rêves et de ses poupées. On le nomme Roméo, son vrai nom est Vincent Romero, un savetier. Il marque la jeune Carmen au fer rouge en ce début d’été et la laisse au seuil de l’enfer.

Le lendemain, elle revient à la maison avec de nouveaux démons au cœur qui la hanteront à jamais. Elle voue depuis une haine incurable à la gent masculine. Elle raconte dans ses mémoires toutes les horreurs qu’elle aimerait faire subir à plusieurs jeunes et valeureux villageois. Elle fantasme avec le mal et danse avec les hyènes sous la lune pleine. Elle se voit, se délectant du sang frais qui macule leur corps encore tiède. Une nuée de jeunes hommes morts exsangues après qu’elle eût sectionné leur verge si précieuse. De telles visions la font frissonner de plaisir !

La belle grandit en montrant ses charmes dans les cabarets. On la remarque au bras de son premier et seul amant, qui deviendra son proxénète, son ami ainsi que son ennemi, Paco Coll Leon. Il lui enseigne l’art de la scène. Elle est dans la fleur de l’âge, à peine 17 ans. Enceinte de quelques semaines, elle se fait avorter par un charlatan qui la rendra stérile. Ce fut son premier deuil. Dès son rétablissement, elle se produit dans des endroits mal famés sous son nouveau nom de scène, Carolina. Sensuelle, elle dénude ses épaules chaudes sous son regard de femme enfant. Elle acquiert ainsi une certaine notoriété. Elle exercera ses charmes jusqu’au Moulin Rouge, à Paris, en 1889.

Sa réussite est totale. Elle porte des tenues somptueuses et des bijoux offerts par ses admirateurs. Elle joue à la grande dame, celle qu’elle aurait dû être, celle dont elle rêvait petite fille. Des colliers de joyaux véritables ornent son cou et mettent en valeur sa poitrine généreuse. Des pierres précieuses ornent ses lobes délicats. Ses seins ont fait sa renommée. Les Parisiens murmurent qu’ils ont inspiré la forme des coupoles de l’Hôtel Carlton à Cannes.

Elle est plus qu’une prostituée, elle est une muse, une poétesse de la scène, une beauté rare, mystérieuse et insaisissable. Les hommes en tombent amoureux dès que leur regard effleure ses courbes olympiennes que découpent les lumières de la scène. Les peintres se l’arrachent, les poètes la citent, les chanteurs de charme l’idolâtrent. On se plait à raconter qu’elle pousse les hommes aux suicides. Sa mère la renie et son père meurt dans un incendie qui emporte la demeure familiale – sans doute un règlement de compte. Sa jumelle, Dolores, s’en sort brûlée au troisième degré. Elle s’en remettra, mais portera à jamais les stigmates du diable sur la moitié de son corps.

La vingtaine approche. Dolores envie Carmen. Elle jalouse ses yeux de biche et l’attention dont on l’entoure. Elle erre seule, ses frères sont à la guerre ; pendant ce temps, Carmen se dorlote et vit dans l’abondance. Elle se baigne comme une reine dans des laits couteux et participe aux soirées les plus huppées.

C’est alors que Carmen décide d’acheter le Motel maintenant délabré où elle a subi l’agression du savetier à Ponto Valga, village de son enfance. Le Motel Del Sirenas. Elle espère ainsi exorciser son mal. Son amant Coll, maintenant devenu son mari, en fait un bordel très rentable, mais cible des mauvaises langues :

Il parait que la chambre no 30 est une porte directe vers le paradis, ou l’enfer, tout dépend si l’homme est vertueux où un malfrat, s’amusent à répéter les femmes à leurs hommes pour s’assurer qu’ils ne sautent pas la clôture. Que des commérages de bonnes femmes, se disent les maris en mal d’amour et de chair fraîche.
Depuis douze mois, de plus en plus de disparitions inquiètent les villageois. Le prêtre du lieu avise au prône de ne pas approcher le Motel des Sirènes, que c’est là un sacrilège ! Un péché de regarder l’enfer se déhancher sous les feux d’une musique enivrante…

Depuis l’arrivée de l’homme au chapeau noir et de sa putain, tout va mal dans notre bon comté, crie le juge en colère au commissaire du coin. La belle Costello ne fait que prendre du bon temps et essaie d’apaiser les douleurs chroniques de sa chère sœur, dit finalement le maire.

En effet, Carmen veut mettre un baume sur les cicatrices de Dolores. Sa douleur lui rappelle la sienne, comme si sa jumelle portait les marques de son viol.

Les enquêtes n’aboutissent à rien, les indices ne sont qu’impasses.
Possiblement des suicides, ou des règlements de compte, écrit finalement l’enquêteur dans ses derniers rapports. Mais le huitième meurtre lui laisse un goût amer.

Tous ont été retrouvés sur la berge, cadavres gonflés par l’immersion prolongée dans le lac. Le bas du corps est manquant. Impossible de faire quelque chose de bien, s’exclame le croquemort. Sauf pour le dernier, nu, pendu à un arbre par le phallus… Aouillleee ! frémissent les témoins ! Ouais, cet homme est un ancien savetier du coin, il y a longtemps qu’on l’avait vu, ce bougre, dit l’enquêteur qui tisse sa toile mine de rien… La dernière gorgée de café lui reste coincée dans la gorge. Chaque homme a été d’abord étranglé avec une corde, un long lacet de cordonnier… Et puis ? s’impatiente le juge, une femme seule ne peut faire ça ! Mais c’est la seule explication logique à tout ce carnage ! répond le commissaire.

La belle Espagnole se retrouve en prison, détestée par tous et traitée de folle. Elle est maintenant la source des contes noirs du coin, ceux qu’on utilise pour faire coucher les enfants tôt.

Elle criera son innocence jusqu’à ses 61 ans, avant de mourir d’une crise cardiaque.
Dolores apaise sa peine par de courtes visites à Carmen et passe ses journées à jouer à la princesse dans les robes affriolantes de sa sœur, sous son maquillage et ornée de ses bijoux hors de prix. Pour la première fois, Dolores se trouve magnifique et se sent heureuse !

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Angle mort, une nouvelle de Dany Tremblay…

15 juin 2016

Angle mortalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Combien de fois m’as-tu répété qu’il était dangereux de t’abandonner ? Je me contentais de sourire ; j’avais de la difficulté à croire que tu puisses faire du mal à quelqu’un.

Je t’ai rencontrée un après-midi d’automne, à la terrasse d’un café sur la Saint-Denis. J’ai bousculé ta chaise et ton écharpe a glissé sur le sol. En te la rendant, j’ai croisé ton regard, me suis senti attiré. Tu n’étais pourtant pas mon genre, ronde et les cheveux noirs. L’ami qui m’accompagnait s’est permis une blague qui t’aurait blessée. Je n’ai pas ri. Il avait raison : tu étais grosse, mal atriquée.

J’ai passé l’après-midi à t’observer. Tu sirotais un Perrier. Entre deux gorgées, tu promenais ton index sur le verre. Quand tu t’es levée, je t’ai suivie. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Mon ami m’a regardé le quitter, a hoché la tête, il semblait plus surpris que moi.

Tu as marché longtemps. Tu t’arrêtais parfois devant une vitrine, puis reprenais ta marche. La plupart du temps, tu fixais le sol. Je t’ai suivie environ une heure, et au coin d’une rue, dans la foule, je t’ai perdue. J’ai eu l’impression que je venais de passer à côté du bonheur, d’être soudain dépossédé.

Les après-midi qui ont suivi, je suis retourné au café. Je t’espérais. Quatre jours ont passé avant que tu réapparaisses, vêtue de la même robe, la même écharpe nouée au cou, le même sac porté en bandoulière. Je t’ai vue venir de loin ; l’une de tes mains tripotait le tissu de ta robe à la hauteur de la cuisse.

Je t’ai regardée prendre place. Tu as commandé un Perrier. J’étais soudé à ma chaise. Lorsque j’ai soupçonné que tu t’apprêtais à partir, je me suis levé. Te perdre à nouveau, risquer de ne plus te croiser m’étaient insupportables. Des mois plus tard, nous avons ri de la façon dont je t’ai abordée. Tu as une mémoire exceptionnelle Edna, tu m’as rappelé chaque mot, chaque geste. Je faisais collégien, disais-tu.

J’ai maintes fois pensé que ce qui existait entre nous tenait de la magie. Du moins jusqu’à ce malentendu, cette mauvaise blague d’un confrère. J’ai eu beau t’expliquer et te répéter que je ne connaissais pas cette femme, rien n’est parvenu à te convaincre. À partir de là, tu t’es mise à changer. Je me suis dit que des vacances nous rapprocheraient. Le lundi, nous sommes partis à la mer. La ville derrière nous, tu as retrouvé ta bonne humeur, tes élans de tendresse. Nous avons passé des journées tranquilles à l’ombre d’un parasol, les pieds dans le sable, à goûter des boissons colorées. Je te le jure, j’ai cru que tout était à nouveau comme avant.

J’aurais dû m’inquiéter. Tu n’avais ni ami ni parent, ne recevais pas d’appel, évitais de parler du passé. J’aurais dû trouver étrange que tu traînes ce journal partout avec toi, le places debout, face à nous, en permanence. Un soir, j’ai eu l’impression que quelque chose avait changé sur la jaquette, que l’un des personnages avait bougé. Le lendemain, tu t’es éloignée un instant et j’ai observé la couverture vert olive : dix convives installés à une table, l’un d’eux qui chuchote à l’oreille de son voisin, tous les regards tournés vers moi. Dans le coin droit, un serveur en grande tenue tenait un plateau surmonté d’une bouteille de blanc. En avant-plan, un petit chien montrait les crocs. J’ai songé que l’homme penché à l’oreille de l’autre parlait de moi.

La nervosité et la curiosité m’ont poussé à le feuilleter. Je n’ai trouvé que des pages blanches. Mon inquiétude s’est accrue. Tu es entrée alors que je le déposais sur la commode, que j’essayais de le replacer dans l’angle où tu l’avais laissé.

C’était notre dernière journée avant le retour. Je ne parvenais plus à oublier ton journal, l’étrange couverture, les mimiques étonnées ou d’attente de certains personnages, cette suite de pages vides. Je me suis surpris à penser que j’irais les rejoindre bientôt, que tous ces regards convergeaient vers une porte en arrière-scène et qu’ils attendaient quelqu’un : moi. J’ai frissonné, eu un rire nerveux. J’ai réalisé que j’en savais très peu sur toi.

Je t’ai vue ranger mes vêtements auprès des tiens dans la valise. Tu prenais un soin particulier à les plier de façon à ce qu’il n’y ait pas de faux plis. J’ai crié ton nom, tu ne semblais rien entendre, tu chantonnais. Au moment où les autres levaient leur verre en l’honneur de mon arrivée, j’ai à nouveau hurlé ton prénom. Tu t’es retournée. Tu m’as regardé et envoyé du bout des lèvres un baiser sans te départir de ton sourire. Tu as pris le journal entre tes mains, l’as serré contre ton ventre et enfoui sous les vêtements. J’ai vu le dessus de la valise fondre sur moi, sur eux qui n’y portaient pas attention.

Je fais aujourd’hui partie de la famille, de l’album comme on l’appelle entre nous. Nous savons, car nous en discutons, qu’un autre convive nous rejoindra. Mon voisin de droite, celui que j’avais cru voir changer de position, a tenté de l’avertir, mais comme moi, le nouveau venu dans ton existence, Edna, accorde pour l’instant peu d’importance à certains détails.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Genre, une nouvelle de Dany Tremblay…

27 novembre 2015

GENRE

« Une fois que l’on sait une chose on ne peut plus jamais ne pas la savoir. »
Anita Brookner

Maintenant, il y avait dans son regard du trouble, visible aussi dans sa toute nouvelle façon de me regarder, un chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec peu par en dessous, en penchant la tête. Jamais, avant, son regard sur moi ne m’avait dérangé ou intimidé. Depuis que je savais, c’était autre chose. Il était en lui ce désir, et partout autour. On le sentait à des lieues et il ne s’en débarrasserait pas comme ça. Je savais avec une certitude quasi impudente que ce désir irait en s’enflant, que tôt ou tard, j’y céderais.

C’est lui qui a donné le rythme à notre idylle.

La première fois, nous étions dans l’appartement de sa mère au centre-ville, assis chacun contre notre mur, tous deux un peu gris, buvant à même le goulot d’une bouteille que l’on se partageait. La précédente avait roulé sur le sol, était allée se coincer sous le divan. On l’y avait un peu aidée, c’est vrai. Je ne me souviens plus de quelle façon il s’est retrouvé appuyé au même mur que moi, son épaule frôlant la mienne. Je me souviens de son odeur, une odeur musquée qui me plaisait assez, d’avoir baissé les yeux lorsqu’il a murmuré : « Embrasse-moi ».

J’ai dormi sur le divan. Au réveil, nous avons peu parlé, j’ai tout fait pour éviter son regard. Nous avons quitté l’appartement rapidement et pris chacun notre côté. En m’éloignant, me suis rappelé lui avoir confié n’avoir jamais été capable de montrer mon amour à mon père. Il m’avait suggéré de l’appeler, là, dans l’immédiat, devant lui, de simplement lui dire papa je t’aime. J’avais composé le numéro en riant, nerveux. La ligne était occupée. C’était sans doute mieux ainsi.

Sur le trottoir, me suis dit que je n’aurais pas dû le laisser filer sans lui avouer mon envie de le revoir, sans lui parler de mon émoi. J’ai regretté avoir fui son regard à tout prix. Je me suis immobilisé et demandé ce que j’allais bien pouvoir raconter à Marianne.

J’avais soif, les jambes molles, l’impression que son odeur musquée était partout sur moi.

Suis entré dans le premier café. Un café noir, me suis-je dit en m’installant au comptoir, très noir, aussi noir que son regard que je n’étais alors pas prêt d’oublier.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

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Recto/verso, une nouvelle de Dany Tremblay…

11 novembre 2015

Recto/Verso

Difficile de lui donner un âge. La quarantaine en tout cas. En compagnie de deux femmes qu’elle délaissait à toutchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec bout de champ pour aller au-devant de gens qu’elle embrassait sur les joues. Ses mains me fascinaient. Aériennes malgré les bagues, des cabochons aux formes rebondies, dorés et massifs, un pour chaque doigt. Ses ongles étaient vernis de la même couleur que sa robe. Ils pointaient en direction du ciel alors que la paume de sa main prenait appui sur l’épaule de son interlocuteur. On aurait juré des papillons.
En face de moi, Claude parlait, parlait, parlait. J’écoutais à demi. J’étais captive de cette femme qui portait toute son attention sur son interlocuteur, comme s’il n’y avait eu qu’eux sur cette terrasse. Fascinante. Elle était simplement fascinante. Lorsqu’elle revenait à sa table où les deux autres l’attendaient, elle s’arrêtait en chemin, échangeait avec l’un et l’autre. Elle connaissait un tas de monde. Des hommes surtout. Ça me rendait jalouse, j’avoue. Lorsqu’elle riait, elle renversait la tête. Je me disais que celui à qui elle tendait ainsi son cou devait être tenté de le baiser. Le reste du temps, elle souriait, la tête inclinée sur l’épaule. Au contraire de moi, elle fixait ses interlocuteurs dans les yeux, en battant des cils, à la façon de certaines actrices. Elle portait un collier de perles argent à rang triple. Un bijou extravagant. Sans doute coûteux. Je n’aurais jamais osé. Je la trouvais belle et sexy, j’étais hypnotisée par elle. C’est fou, je sais. Mais elle était si à l’aise parmi tous ces gens alors que j’étais d’une telle maladresse ! J’aurais fondu sur place, avoir été elle, avec tous ces regards sur moi. Sa façon de se déplacer me laissait bouche bée. Elle dansait, on aurait dit. Je n’aurais pas fait dix pas avec ça aux pieds. Des talons interminables. Je ne me serais jamais levée de ma chaise avec pareille robe sur le dos. Un vêtement qui la sculptait, court, d’un rouge vif, à mi-cuisse, dernier cri. Son corps était un défi au temps. Je l’enviais, vous n’avez pas idée.
J’étais obèse. Ronde de partout. Depuis l’enfance. Nous étions une génération entière à l’être. Malgré les régimes de toutes sortes. J’étais bien plus jeune que cette femme. Bien plus grosse. Pour moi, les occasions de sorties étaient raretés. Claude, mon voisin de palier, m’avait tendu la perche. Les terrasses venaient d’ouvrir, la soirée s’annonçait chaude, une exception en ce temps de l’année. Je m’étais dit pourquoi pas une petite virée en ville ? Et voilà le résultat, je me tenais droite sur ma chaise, à vivre l’instant à travers elle. Par procuration comme. Face à moi, Claude parlait, parlait, parlait. S’il avait été possible de le téléporter, j’aurais claqué des doigts. Derrière lui, cette femme emplissait mon horizon. Tout mon horizon.

∞∞∞

Grotesque. Elle était grotesque. Ta mère aurait agi de la sorte que tu aurais eu honte. Elle était accompagnée de deux femmes. Deux pareilles à elle. Vêtues aussi courtement, dans des teintes criardes, fardées avec exagération, pleine de breloques de mauvais goût. Elles étaient indécentes et déplacées, voilà. Elles avaient choisi une table placée dans un coin. De façon à voir arriver les gens d’un côté ou de l’autre de la rue, de l’une ou l’autre des ruelles qui donnaient sur la principale, tu l’aurais parié. La plus âgée, du moins elle semblait la plus âgée, était la pire des trois. La bougeotte, le regard qui fouille parmi les passants, une espèce d’énervement qui aurait pu passer pour de la fébrilité ou du plaisir, celui de retrouver une vieille connaissance, quoique, tu n’étais pas dupe. Tu connaissais le moineau. Elle s’esclaffait pour des riens, cherchait les regards, visait à devenir le point de mire. Une adolescente en chaleur qui veut se faire voir, as-tu pensé. Une de plus à refuser de vieillir et à jouer à la donzelle.
Tu t’es mise à l’étudier. Après tout, l’étude des comportements, c’est ton domaine. Aussitôt qu’une connaissance chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecapparaissait dans son champ de vision, elle se trémoussait sur sa chaise, s’excitait. Sa connaissance mettait pied sur la terrasse et elle se précipitait sur elle. C’était son prétexte pour parader. Elle s’avançait à sa rencontre les bras ouverts, affichait un demi-sourire, battait des cils. Tu secouais la tête, te promettais de ne jamais, oh grand jamais te comporter de la sorte. Elle embrassait comme dans les films français, sans toucher l’autre, s’appliquait à certaines distances. Ses lèvres baisaient le vide. À gauche d’abord, à droite ensuite. Elle était insignifiante. Maniérée. Artificielle. Les mots pour la qualifier ne te manquaient pas. Pendant qu’elle parlait au nouveau venu, tu regardais ses mains. Leur gestuelle. Elle avait dû les observer dans la glace des milliers de fois, reproduire les gestes jusqu’à ce que ça devienne de la mécanique. Elle pointait au ciel ses ongles vernis de rouge, plaçait la paume de sa main sur l’épaule de son interlocuteur et vlan, gardait la pose. Elle manquait de naturel en toutes choses. Jusqu’à sa façon de repousser du bout de l’index cette mèche qui fuyait de son chignon et chatouillait son front. Une gloire dépassée, voilà ce que tu as songé. Elle était grotesque. Grotesque. C’est le mot qui en bout de compte te revenait à l’esprit. Tu t’es mise à éprouver de la pitié, à vraiment en éprouver et tu as choisi de ne plus la regarder.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieDany Tremblay a vécu son adolescence et  le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle s’est impliquée dans l’APES-CN dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie des lecteurs pour le Prix Damase-Potvin et celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec, a coécrit avec Michel Dufour Allégories : amour de soi amour de l’autre publié en 2006 chez JCL et Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009 et 2010, elle fera paraître successivement, aux Éditions de la Grenouille Bleue, deux recueils de nouvelles : Tous les chemins mènent à l’ombre (Prix récit : Salon du Livre du SLSJ en 2010) et Le musée des choses.  En mai de cette année, elle a publié aux éditions JCL un récit témoignage : Un sein en moins ! Et après…

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La haine du patron, un texte de Richard Desgagné…

2 octobre 2015

La haine du patron

Croyez bien que si je me suis mis à haïr celui qui fut mon patron ce n’est pas pour chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecobéir à un caprice. Il s’agit d’une obligation morale à laquelle je ne peux me soustraire, même si le bon sens, qui est souvent une faiblesse, me conseillerait plutôt d’oublier mon orgueil blessé, par peur du ridicule.
Ce Rat riche en argent et en bêtises diverses fait partie des notables de la ville : il est de toutes les associations pour bien se mettre en valeur, il joue au golf qui n’est plus un sport, mais un passe-temps pour affairistes soucieux de conquérir de nouveaux marchés. Il se présentera bientôt à un poste électif pour le bien de sa communauté. Il peut tout faire, tout inventer pourvu qu’on le voit, qu’on le perçoive comme un altruiste. Alors je le hais et je ne m’en lasse pas.
Je serais heureux s’il perdait sa petite famille toute propre et exemplaire ; je me flatterais de le salir pour qu’il se retrouve dans la boue en train de regretter le bon temps où il fréquentait tout ce qui compte. J’ai déjà rêvé de faire sauter sa propriété avec une bombe pernicieuse qui n’aurait rien épargné. Il n’est pas dit que je ne parviendrai pas à clore le bec à ma bonne âme et que je n’agirai pas un jour, sans plus me soucier de paraître devant un tribunal.
Pour que je le haïsse ainsi, il aura fallu qu’il me brisât, qu’il me fît subir les pires sévices. Vous n’y êtes pas. Je le hais parce qu’il est ; parce que ses sous lui donnent tous les droits, celui de mal payer ses employés, de les regarder de haut, de sous-estimer leurs mérites, d’imposer sa loi puisqu’il est le patron, le possesseur des capitaux, le maître in partibus de la planète entière.
Je le vois au volant de sa voiture allemande, bien gras, tenant en main son téléphone portable, réglant ses affaires, empli de sa suffisance de capitaliste. Son sourire est une afféterie, ses manières sont des traquenards, ses intentions macèrent dans un poison virulent, sa vie elle-même est une offrande à l’hypocrisie et à son unique suffisance. Tout chez lui n’a de but que de le satisfaire ; l’argent le soutient dans ses projets ; les êtres sont des échelons auxquels il s’agrippe pour monter. J’ai le devoir de le haïr pour prévenir tous ceux qui pourraient tomber dans ses pattes ou qui seraient disposés à se laisser croquer pour avoir part du gâteau social.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecCet homme n’a aucune valeur puisqu’il ne participe pas à l’ouvrage de la civilisation. Il construit son empire comme la taupe creuse ses avancées dans la terre, sans états d’âme, obéissant à l’appel instinctif. C’est un leurre de croire qu’il devrait souffrir pour comprendre. Il doit souffrir, oui, mais pour souffrir uniquement. Sa pensée est une tirelire où il accumule des deniers ; son cœur parfois imagine une douleur, mais la sienne seule, parce qu’il n’aurait pas satisfait un caprice.
J’aime le voir marcher par les rues de la ville. Il salue ceux qui ont un nom, et que ceux-là ; il est bien vêtu, de Cachemire, de cuir, de soie ; il ne boit que de grands vins à lui conseillés par des pingouins d’établissements impeccables ; il mange les steaks les plus tendres même s’il a des dents de carnassiers ; il connaît les meilleurs spécialistes dans tous les domaines pour soigner sa noble personne si essentielle à la bonne marche de l’humanité entière. Il se gâte puisqu’il a su voler proprement grâce aux soins d’avocats habiles. Il n’est que ce qu’il a accumulé ; il n’est que ce qu’il dérobe àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec tous. Tous l’admirent en secret. Ne s’est-il pas tiré, croient-ils, du bourbier commun ?
Je le verrais volontiers attaché à un poteau, nu dans le froid ou la chaleur torride, criant sa peine, demandant pardon, mourant à petit feu sans que personne ne s’en soucie. Ses chairs grasses attireraient les vautours qui en déchireraient des parts immondes ; parfois une hyène viendrait croquer un morceau charnu pour se rassasier et, repue, attendrait les appels de la faim pour revenir à l’assaut.
Folle imagination ? Qui n’a point été tenu par un tel rêve n’a pas subi les désirs d’un patron maître avant Dieu de toute la création. Ou qui l’a été et ne veut le reconnaître mérite de souffrir encore pour être enfin convaincu.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Jules César devant sa nuit, un texte de Richard Desgagné…

9 juin 2015

Jules César devant sa nuit

s’il avait pu prendre le miroir dans ses mains ne l’aurait-il pas fait tout simplement chat qui louche maykan alain gagnon francophonie pour fixer ses yeux et s’y perdre jusqu’au jour suivant ce fut impossible tout simplement parce que ses pensées étaient déjà tout entières tournées vers lui-même vous en doutez mettez-vous à sa place et cela viendra tout seul de vous imaginer le centre du monde toujours est-il qu’il resta étendu sur son lit pour rêver comme il le pouvait sans trop laisser de trace
depuis longtemps combien de temps Jules César faisait la guerre aux tribus barbares dont les campements ou cités longeaient les marches de l’empire il se rendait parfois avec des soldats d’élite sur les rivages de ces fleuves frontières apercevait ces êtres vêtus encore de peaux de bêtes comme esclaves dans les arènes entendait leurs ricanements de fauves puis notait ses impressions construisant ainsi paresseusement son œuvre d’imagination plus vraie sans doute que ses élucubrations de maître du monde puis il retournait en ses quartiers prenait des bains rencontrait des filles blondes et brunes ou longues et courtes toutes le satisfaisaient et se confiait à un philosophe de passage
les bruits de la chambre les bruits du palais les bruits de la ville folle au-delà des jardins du palais comme ces bruits au bord des fleuves dans les matins humides et étrangers tout se confondait quand il quittait pour grimper dans la tour du repos jusqu’à son faîte quelle improbable pulsion le ferait monter encore plus haut jusqu’aux autres marches des divinités scabreuses qui régnaient dans le ciel romain il en revenait vite déçu par leurs ruts incessants leurs danses folles au-delà des nuages qui les cachaient aux yeux des hommes il préférait sur un cheval errer seul dans les plaines se mouiller sous les pluies et frémir dans le vent même fétide qui courait le long du Tibre
un étourdissement le prenait quand il se voyait d’abord questeur puis édile curule grand pontife général conquérant préfet des mœurs finalement empereur sans qu’il ne pût jamais résister à cette poussée qui l’avait mené à régner qui se jouait de lui sans qu’il ne répondît jamais à cette question quel homme était-il plein de puissance de suavité d’étoile il en revenait toujours à ce constat bien qu’il eût tenté de s’y opposer
Jules César était un homme sans autre qualité
Hispalis Thapsus Ursa Catane Syracuse Corcyre Corinthe colonies fondées par lui et combats menés à Munda Ategua Avaricum Alésia le plus grand contre l’Arverne Vercingétorix Corfinium jusqu’à Brundisium de toutes ces cités et de ces carnages il voyait les murs les campements les rues embourbées les habitants sous la curée les morts innombrables les vents qui levaient les pestilences les maladies tenues aux corps les viols qu’il ne voulait pas voir pour donner aux soldats des illusions nécessaires pour continuer les chiens qui mangeaient les dépouilles les neiges et les froids dans les montagnes les armes gelées ses hommes qui mouraient se recouvrant de glace quelles folies n’avait-il pas menées pour agrandir l’empire de Rome sublimer son éclat et paraître lui-même plus grand que nature
Jules César sous l’éclat d’une lampe écrivait il parlait de lui comme d’un autre se soustrayant toutefois à la critique s’illustrant pour laisser à la postérité souvenir de ses œuvres par là il est vrai n’atteignait-il pas enfin à la sommité à la juste célébrité des artistes il écrivait ce « De bello gallico » vrai livre des guerres et des chefs illustration de l’habileté de ses ennemis puisqu’il y avoue avoir combattu guerroyé avec éclat gloire et victoire par-dessus tout contre ce Vercingétorix si impétueux et habile qu’il ne put le contraindre absolument qu’après sept mois de siège et entrer dans Rome assommé enfin assujetti
Jules César écoutait le chant des oiseaux dans la douce nuit qu’un chat froissait un chat qu’il avait ramené de cette Égypte sur laquelle il avait installé Cléopâtre grande reine maîtresse impeccable abandonnée quand tout le pays s’était soumis comme esclave aux volontés romaines il monta sur le lit vint ronronner contre sa tête commandant des caresses une chaleur qu’il se devait de donner le chat se coucha près d’une main qui s’amusait sur son pelage et s’endormit lui veillait sur les menaces imaginait des traquenards dans lesquels on voulait le prendre pour régner à sa place que pouvait-il contre ceux-là qui le guettaient dans l’ombre et contre cette ombre malfaisante aurait-il une seule chance de lutter pour se défendre et continuer de respirer une autre année toujours empereur et puissant de ce monde il s’endormit au moment ou le chat se levait et plongeait dans le noir sous un rideau soulevé par le vent de la nuit

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière,Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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