Le ministère de l’Amour, un texte de Denis Ramsay…

25 mai 2016

L’amour… !

Il n’était plus qu’un seul pays dans le monde magique, un pays magnifique où lesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec choses rares étaient rares. La richesse régnait en maîtresse inassouvie, car elle créait son propre besoin. L’industrie, la science et l’art s’évertuaient à combler ce manque farfelu de ce qui n’est pas, de ce qu’on n’a pas. On recyclait les détritus en or et objet précieux. On fabriquait des bébés en santé et du sexe désiré. On montait des spectacles où le drame des personnages égayait nos bonheurs sans saveur.
Ce pays, le dernier magique, était gouverné par l’enfant-roi et ses ministres, lui qui ne pensait qu’à s’amuser, leur laissant la tâche de gérer. Mais le pays sans ennemis se portait bien ; on y cueillait le soleil comme le blé.
Parmi les rares richesses qui manquaient d’abondance, l’amour était des plus précieux. On créa donc un ministère, le ministère de l’Amour, pour trouver la façon la meilleure de distribuer ce fruit de la vie. Car, bien qu’on le trouve un peu partout, on ne pouvait le cultiver ni le produire de son travail. On désigna à cette fonction celle qui parut dans le royaume la plus désirable, car on croyait entre l’amour et le désir une vague parenté.
Madame la ministre était de ces femmes à la beauté profonde, au charme fragile et au feu ardent vacillant. Elle recevait les représentants des trois secteurs, l’industrie, la science et les arts, car, ainsi en était-il décidé, un seul des trois recevrait tout l’amour disponible. Elle seule déciderait.
Les trois hommes entrèrent dans son bureau, saluèrent la belle dame puis s’assirent sur les trois uniques chaises qui meublaient la pièce. Le scientifique était un homme du bel âge, mince et élancé, portant lunette et sarrau. L’industriel, homme d’un âge avancé sans être un vieillard, portait un complet d’élégance. L’artiste, en l’occurrence un poète, était jeune et ne portait, outre ses vêtements de tous les jours, qu’un sourire aimable.
La ministre, dont une cascade de cheveux tombait sur un tailleur impeccable, se leva et parla.
— De toutes les choses précieuses en ce royaume l’amour est le plus rare. Le roi et ses ministres ont décidé qu’il ne valait rien de n’en donner qu’une parcelle à tout venant. Vous devez donc, à tour de rôle, me dire ce que vous en ferez. Mon choix sera le dernier !
L’industriel prit la parole le premier. Il sortit de sa mallette un dossier complet où les chiffres s’alignaient comme des colonnes de fourmis.
— Nos centres de distribution sont les seuls à pouvoir répartir ce bien dans tous les coins du pays. Nous pouvons le vendre sous différentes formes et formats, à offrir en cadeau pour les fêtes, ou à garder précieusement à l’abri comme un investissement. Bien sûr, le prix serait assez élevé, mais, comme chacun voudrait avoir sa part, chacun travaillerait plus et mieux et le pays s’enrichirait. Si on ne peut découvrir son procédé de production, on peut toujours fabriquer des succédanés, du quasi-amour, que tous pourraient s’offrir à prix moindre. Ainsi chacun aurait selon son mérite.
— Très bien. C’est tout ?
— Oui. Je vous laisse ces documents pour que vous preniez une décision éclairée en notre faveur.
— Merci.
Le scientifique se leva ensuite, moins sûr de lui devant cette femme impressionnante que devant ses étudiants ou ses collègues. Il manipula son écran portatif où apparurent des schémas et des graphiques.
— Nous effectuons en ce moment des recherches sur ce produit. Nous n’en connaissons pas la nature exacte et ne pouvons le reproduire en laboratoire. Nos connaissances actuelles nous portent à penser que bon nombre de maladies de l’âme sont dues au manque d’amour. Nous aimerions donc expérimenter chez nos sujets les plus atteints un vaccin qui permettrait d’insensibiliser, ce qui comblerait mieux leur carence que les doses restreintes que nous leur donnons présentement. Ainsi, l’amour pourrait être utile à ceux qui en ont le plus besoin.
— C’est tout ?
— Oui. Je vous laisse mon appareil. Son utilisation est fort simple et il contient un rapport de nos recherches jusqu’à ce jour.
— Merci.
Le poète ne parlait pas et regardait la dame qui en ressentit quelques troubles.
— Et vous, que feriez-vous de tout l’amour du pays ?
— Je le donnerais au Roi pour qu’il le donne à ses ministres. Je le donnerais aux parents pour qu’ils le donnent à leurs enfants. Je le donnerais au cultivateur, pour qu’il le donne à sa terre. Je le donnerais à l’ouvrier pour qu’il le donne à son travail. Je le donnerais aux amants pour qu’ils l’échangent à chaque baiser. Je le donnerais aux naissants pour qu’ils le donnent aux mourants. Je le donnerais au cœur pour qu’il le donne à l’esprit.
— D’accord. Mais vous, que prendrez-vous ?
— Moi ? Je ne prendrai rien de ce qui n’est pas donné. Vous parlez de distribuer au mérite ou au besoin. Qui sommes-nous pour juger du mérite ou du besoin ? Si je donne à celui qui le mérite, l’autre sera dans le besoin. Si je donne à celui qui en a besoin, l’autre voudra le mériter. Car l’amour, voyez-vous, a la curieuse propriété de ne pas déposséder celui qui donne. Le don d’amour produit l’amour. Je dis simplement : « Laissez l’amour où il est, ne le prenez plus. Cultivez le jardin, mais ne récoltez pas. »
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLe scientifique et l’industriel étaient heureux. Si l’artiste ne voulait pas de ce bien précieux, peut-être pouvaient-ils se séparer ce qui reste. Mais la ministre était désemparée. Elle était de celles qui accordent souvent plus d’importance à ce qui n’est plus qu’à ce qui est. Sa décision serait difficile. À qui donner cet amour qui ne lui appartenait pas ? Elle ressentit tout d’un coup le besoin d’en garder un peu pour elle-même…
— Et vous ne présentez aucun document à l’appui de votre demande ?
Le poète glissa à la ministre un simple petit papier. Il n’y avait que trois mots…
« Je vous aime. »

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


L’anévrisme, un récit de Denis Ramsay…

12 mai 2016

L’anévrismealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Juin 2001. Un vendredi, le premier du mois. La veille, j’avais reçu un appel positif pour un travail à la RAMQ. Le processus pour décrocher un emploi dans la fonction publique est un véritable parcours du combattant. J’avais réussi et je commençais lundi. En ce vendredi matin, il était prévu d’aller au Parc Régional avec ma compagne et son fils de cinq ans. Mon amoureuse m’appela vers 9 h, car j’avais promis… La journée paraissait très belle de leur point de vue, mais je ne pouvais honnêtement faire semblant que tout allait bien. Je me sentais très, très mal, horriblement mal. Je n’avais aucune autre priorité.

Un événement était survenu durant la nuit ou en me réveillant ce matin-là, mais je ne me sentais pas bien. Un mur ! Un mal de tête hallucinant. Un 12 sur 10 ! Je n’avais pas bu d’alcool depuis plus de dix ans, mais je me sentais comme un lendemain de cuite au niveau des intestins. Direction : la clinique médicale. Je me sentais mal. Un médecin m’examina et me diagnostiqua une gastro-entérite et me prescrivit un médicament. Mais son médicament soigna uniquement le système digestif. Pour le mal de tête, un détaillant en fines herbes me prescrivit deux gros joints de cannabis. Je me sentis à peine mieux. J’ai passé ma fin de semaine à me traîner de la chambre jusqu’à la cuisine pour les repas. J’ai regardé quelques heures de télé sans intérêt. Je n’arrivais pas à m’intéresser à quoi que ce soit. Lundi matin, nouveau boulot. Je m’y présentai avec un enthousiasme mesuré. J’étais fier et content de m’être trouvé un job payant, mais j’étais très malade. Je fis mon bon élève au cours de la formation, mais dès que la formatrice disait « pause », je m’étendais sur le bureau jusqu’à « On va recommencer maintenant », où je me relevais.

Ambulance

Le jeudi, nous sortions de notre petit local et nous allions sur le plancher, regarder par-dessus l’épaule d’un fonctionnaire confirmé. Des étourdissements attaquaient mon équilibre et je m’appuyais constamment en respirant profondément comme un dormeur. La formatrice s’en aperçut.

— Peut-être, Denis, si tu ne te sens pas bien, tu pourrais aller à l’hôpital.
— C’est ce que je vais faire.

Et je suis parti, mais plutôt que de me rendre directement à l’urgence la plus proche, je me suis rendu chez moi, me faire à souper et prendre ma douche. Une fois bien propre et rassasié, j’ai appelé le 911. Par quatre fois, j’ai dû appeler à la suite de holdups. Ce jeudi du début de juin 2001, mon urgence était bien plus grande.

— 911, bonjour ! Comment puis-je vous aider ?
— J’ai besoin d’une ambulance. Je ne me sens vraiment pas bien.
— Quel est votre problème, monsieur ?
— J’ai un mal de tête hallucinant ! Je me sens très faible. J’espère avoir la force de me rendre à la porte pour l’ouvrir. Ça va très mal !

Il fallait que le préposé au 911 comprenne que je ne demandais pas une ambulance pour un mal de tête ordinaire…

— Je comprends monsieur, je vous envoie une ambulance.
— Merci. Je vais ouvrir la porte.

Et je suis parti la déverrouiller. Toujours une bonne idée de déverrouiller la porte quand tu attends des secours. Le téléphone sonna.

— Oui, allo ?
— Bonjour ! ai-je entendu d’une voix pimpante de vendeuse de n’importe quoi qui ne veut que me harponner.

Et là, elle me demanda : « Vous allez bien ? »

— NON, répondis-je.
J’avais mis dans ce seul mot toute ma douleur, mon attente, mon stress, ma peur.
— Désolée de l’apprendre !
Et elle raccrocha !

Le temps de raccrocher moi-même et on frappa à la porte. Deux employés de Statistique Canada voulaient me questionner pour que je devienne une statistique.

— Désolé, mais je n’ai pas le temps. J’attends l’ambulance.

La face du plus proche individu changea pour devenir un visage décomposé par la douleur, la crainte et la sympathie pour ma personne. Son collègue et lui-même disparurent dans le couloir. Je refermai la porte (sans la barrer) et traînai ma carcasse jusqu’à la porte-fenêtre, pour voir arriver l’ambulance. Délais de trois minutes. L’ambulance arriva et je décidai de descendre d’un pas vif à sa rencontre. « Nul besoin de sortir la civière ; le client arrive à pied. » Direction Hôpital Pierre-Boucher. Première promenade en ambulance. Comme je l’avais remarqué dans les hôpitaux où j’ai travaillé, les ambulances étaient traitées en priorité. Je n’ai jamais changé de civière ; je suis resté sur la civière de l’ambulance. Il y avait aussi un stagiaire, un troisième personnage pour prendre soin de moi. Un radiologiste m’a passé un scan et a détecté une masse suspecte au cerveau.

Hôpital-Charles-Lemoyne

Deuxième promenade en ambulance. Transporté à Charles-Lemoyne, un peu plus vite que la première fois. Ils ne se rendaient plus sur un appel pour « mal de tête ». Ils avaient un premier résultat à défaut d’un diagnostic final. La situation était réellement grave. Le deuxième hôpital affina l’analyse et m’annonça que j’avais une rupture d’anévrisme au cerveau. Un jeune médecin m’aborda ainsi :

— Là, t’as : une chance sur trois de mourir tout d’un coup, une chance sur trois de tomber dans un coma profond et d’en ressortir avec des séquelles et une chance sur trois de t’en sortir intact.

— Je vais prendre la troisième ! ai-je répondu.

Comme si j’avais le moindre contrôle. Cette troisième possibilité devint le plan A. Il n’y eut jamais de plan B…

Le jeune médecin de l’urgence m’annonça une autre nouvelle tout aussi surprenante.

— Votre femme et votre mère sont arrivées.

Ma compagne s’était présentée comme ma femme. Avait-elle des projets pour moi ?
Ma mère, de son côté, avait deux anévrismes, un au cerveau et un au ventre, mais aucun ne s’était brisé. Un anévrisme est une faiblesse dans la paroi d’une artère. C’est comme une « balloune » dans une chambre à air de vélo. Ceux de ma mère résistaient, mais le mien avait explosé, badigeonnant de sang la matière grise à proximité.

— J’ai la même chose que toi au cerveau, mais le mien a pété.

Et pour arranger le tout, ma compagne avait eu très peur de perdre sa mère, deux ans auparavant, d’une rupture d’anévrisme, justement.

— Nous allons vous transférer à Notre-Dame. C’est là que nos profs opèrent. C’est les meilleurs.

Comme il y avait déjà trois personnes, à part moi, dans l’ambulance, il ne restait plus de place que pour une seule personne, en l’occurrence, ma mère. Celle qui s’était donné le titre de « ma femme » devait prendre le taxi et nous rejoindre. Troisième promenade en ambulance, toujours sur la même civière ! J’arrivai à l’Hôpital Notre-Dame. Je fus ausculté par un médecin de l’urgence. Il discuta avec les ambulanciers et lut le dossier laissé par ses prédécesseurs. Le patient avait besoin d’un neurologue et probablement, éventuellement, d’un neurochirurgien. Le patient, tout d’un coup, eut besoin de sommeil et je m’endormis. Je me réveillai pendant qu’un ange m’examinait. Pendant une seconde, j’ai réellement cru avoir trépassé et être en un lieu idyllique. L’ange qui me regardait était une jolie interne en neurologie, la Dre Édith Marcoux. Mais quand je remarquai le toit de la pièce où j’étais, un faux plafond d’édifice public, j’ai dû me rendre à l’évidence que j’étais encore vivant.

Je fus hospitalisé puis opéré par le Dr Jean-Louis Caron. Ma blonde avait beaucoup insisté auprès de mon neurochirurgien pour savoir quelles étaient mes chances de survie. Après qu’elle eut promis de ne pas me le révéler, il convint que j’avais une bonne chance sur cinq.

— Il a une chance sur cinq de mourir ?
— Non. De survivre…

Ma blonde ne voulait pas devenir veuve, alors, elle me quitta la veille de mon opération. Pas le temps pour une peine d’amour.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecL’opération eut lieu et fut un succès. Le Dr Caron préleva deux centimètres de veine sur la tempe ; il m’ouvrit le crâne, avec adresse et délicatesse, à l’aide d’une petite perceuse et d’une minuscule scie. Une fois le cerveau exposé, le sang qui s’était échappé de l’artère fut épongé et le génie du système nerveux, le magicien des vaisseaux sanguins, combla le vide laissé par l’artère éventrée grâce à ma veine frontale. Je voguai pendant deux semaines sur le fait d’avoir accepté la mort tout en ayant la conviction profonde, la certitude, que j’allais vivre.

Quand j’avais seize ans, je disais que j’allais mourir décapité à quarante et un ans. L’âge correspondait, la région du corps également, mais je m’étais trompé. Assis sur mon balcon, de retour chez moi, j’ai eu l’absolue prescience que j’étais exactement au milieu de ma vie. 41 X 2 = 82.
Je suis encore vivant !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Traduction à la Saint-Valentin, un texte de Denis Ramsay…

14 avril 2016

Traduction à la Saint-Valentin

Petite histoire de Saint-Valentin qui ne finit pas bien sans pour autant finir mal.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

1993… Un 14 février, dans la serre intérieure du CÉGEP Maisonneuve… Disons d’abord que j’ai terminé mon CÉGEP en 1980. Mai 80, vous vous souvenez ? Treize ans plus tard, je tenais une table d’information publique sur une association jeunesse dans la serre centrale qu’enserraient des locaux plus conventionnels et que surmontait un toit qui laissait passer la lumière et débordait de plantes. La notion de « jeunesse » s’étirait jusqu’à 35 ans dans cette association, et j’en avais 33. On voulait offrir une alternative aux bars en organisant des soirées sans alcool. Il y avait beaucoup de monde et toute sorte de monde. Ajoutez le bilinguisme de l’événement et vous avez une idée de l’atmosphère très fébrile juste de l’autre côté de la porte à cause de la musique, mais très zen de mon côté. J’étais assis à une table avec des dépliants, des « flyers », annonçant nos événements futurs. Un hurluberlu que je connaissais, André, entra dans l’espace jardin et dix secondes de musique tonitruante le suivirent par l’ouverture de la porte. Nous avions probablement le même âge. Sauf qu’on pourrait décrire le personnage en disant simplement qu’il s’était enfargé les pieds dans les années soixante. Les cheveux longs, retenus par un bandeau de cuir, comme moi à quinze ans. Une chemise indienne et un jean usé complétaient le portrait, si on ajoutait le sac en macramé qu’il trainait toujours comme une sacoche.

Soudain, surdose de musique : Styx, « suite Madame Blue » nous fit tourner la tête. Un magnifique visage apparut dans l’embrasure nous révélant une jolie jeune femme souriante dans la vingtaine. Elle regarda un peu partout avant d’entrer et de nous dévoiler son corps superbe, moulé par un jean et un chandail. Elle avait un petit quelque chose de Marilyne Monroe. J’étais séduit alors qu’André était carrément en rut.

— Bonjour ! aborda-t-il, un peu fort et très maladroitement, comme si l’incarnation de ses plus sublimes fantasmes se tenait devant lui, ce qui était le cas.
— Hi ! répondit-elle en me regardant.
— Hi !
Et je lui présentai mes flyers.
Are you alone ? demanda maladroitement André.
Isabelle le regarda avec un gros point d’interrogation.
Are you single ? ai-je traduit.
Yes, me répondit-elle avec un beau sourire, à moi seul destiné.
My name is André, intervint André.
And yours ? me demanda Isabelle.
— Denis.
Je tentai de lire son nom sur un petit carton épinglé à un sein juste bien porté. Elle suivit mon regard.
— Isabelle.
— J’ai écrit un livre de poésie ; ça te tenterait-tu de le lire ? fit André, qui s’imposait.
Je traduisis automatiquement.
— He said : « I wrote a book, poetry. Do you want to see it ? »
Yes…
Isabelle, I just translated. The question came from him. And your answer is ?
— No.
André avait compris malgré son anglais très limité. Mademoiselle Isabelle ne comprenait pas du tout le français et n’était pas intéressée à la peau et zizi d’André.
I thought that you wrote a book.
— I did, ten years ago, a book for children.
— I would like to read it.
— In French ?
— Why not ?

Et elle retourna dans l’autre pièce – le vivoir pour ceux qui sont allés à Maisonneuve – où la musique l’engloutit.

— Mais qu’a-t-elle dit ?
— Qu’elle lirait bien mon livre…
— Et le mien ?
— On n’en a pas parlé.
André était déçu. Il décida de la suivre dans un gros rock qui sortait du vivoir.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe me retrouvai seul dans le silence vert. J’eus quelques visiteurs qui cherchaient surtout la tranquillité. J’ai même surpris un baiser dans un coin discret… Mon remplaçant me releva à 20 h et je suis parti me brasser les neurones dans la boite à musique. Je traversais la piste de danse en me dandinant, car je suis un piètre danseur, et je rencontrai Petit Jean mon bon ami du temps. Je lui fis part de ma rencontre. Juste comme je terminais mon récit, Isabelle apparut, belle et candidement sexy. Elle m’enlaça. Je sentis ses seins sur ma poitrine, son bassin contre le mien, sa cuisse qui remontait en stimulant mon érection. Puis elle me dit à l’oreille : « Bonsoir, Denis. Je vais lire ton livre… »

Et elle s’en alla, me laissant ébahi et bien bandé. Elle a disparu de ma vie et je ne l’ai jamais revue, ni ce soir-là ni un autre jour. Connaissant mon manque de confiance, Petit Jean eut ce bon mot : « Je suis certain qu’André n’a pas eu le même traitement. »

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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Une nuit avec les Hilton, un texte de Denis Ramsay…

12 février 2016

Une nuit avec les Hilton

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

En 1986, je travaillais comme agent de sécurité à l’hôpital Fleury. J’avais atteint ma taille maximale de 5’4’’ et je n’étais pas impressionnant physiquement. J’avais par contre l’orgueil de ma jeunesse, 26 ans, et j’étais apprécié par mes patrons et mes collègues pour ma sagesse. Je me débrouillais bien avec le public : poli, pas trop familier, empathique, mais sans excès, j’avais pour fonction de voir au respect des règlements, au bien-être des patients et à la bonne tenue des patients les uns envers les autres et envers le personnel. Il m’est arrivé de faire du « contrôle physique » et de la « mise sous contention » lorsque des patients étaient agités, mais il s’agissait là du dernier recours et les interventions physiques se faisaient en groupe, soit les deux agents et quelques préposés. Certains agents et certains préposés aimaient l’aspect musclé que requérait parfois ce travail, mais j’avoue que, cette nuit-là, ce type de personnalité aurait provoqué la catastrophe !

J’entrais à l’urgence, du côté des salles d’attente, ce que l’on appelait communément l’admission. Notre bureau se situait entre l’entrée et l’admission. La secrétaire enregistrait l’arrivée du patient, montait son dossier et un agent de sécurité allait porter le dossier sur une pile à la salle de triage, juste à côté. Le temps d’attente variait selon le nombre de patients et la gravité de leur cas.

J’arrivais des étages. J’y avais fait ma ronde, c’est-à-dire vérifier de visu bon nombre de bureaux et de salles inoccupées, de même que deux édifices extérieurs appartenant à l’hôpital. Cette petite marche de santé durait un peu moins d’une heure quand il n’y avait rien à signaler.

— Vous les faites passer devant moi parce qu’ils sont connus !

Je fus ainsi accueilli par un patient impatient qui n’avait aucune blessure apparente, alors qu’un homme en fauteuil roulant avait une jambe en sang, à la suite d’une blessure ouverte au genou. Je regardai attentivement le visage de l’homme et j’allais expliquer à celui qui faisait les cent pas le système de priorité, mais les seuls mots qui sortirent de ma bouche, accompagnés d’un soupir d’exaspération bien marqué furent : « Connais pas ! »

— Pas lui ! Ceux qui sont avec !
— En effet, quatre hommes plutôt costauds voulaient accompagner le blessé en salle de triage et un collègue tentait de leur expliquer qu’une seule personne pouvait accompagner le patient au-delà de cette porte. Ces hommes dans la vingtaine semblaient très émotifs, saturés d’adrénaline et parlaient fort. Et encore, ils ne criaient pas… Il n’y avait pas dans leurs voix cette montée typique vers les notes aiguës. Leur timbre de voix était celui du bœuf mugissant ou du lion rugissant, des voix profondes, gutturales, proches du tremblement de terre. Et ils étaient tous dans une forme physique exceptionnelle. Pas de gringalets ni de petit-gros dans cette famille.

— C’est les Hilton ! me confia le chialeux. Et à ce moment même, je reconnus Dave, Dave junior en fait, plus célèbre que le digne père. De là à dire que Dave junior, le Dave que tout le monde connaît, est indigne ? Faudrait le demander à ses filles. Personnellement, je ne le dirais pas devant lui… Tous ces gaillards avaient le nez cassé des boxeurs, mais mon père aussi a le nez typique de ce sport. Il n’a pourtant jamais fait de boxe. Mais Dave avait un visage bestial. Il faisait peur ! Monter dans un ring contre lui dénotait pas mal de courage ou de folie. En vérité, personne ne voulait avoir affaire à lui…

Mon collègue, Bruno, parlait à l’un d’eux, que nous identifierons comme le plus jeune, Alex. Il semblait plus calme et raisonnable, et il raisonnait ses frères. Moi, je conversai avec Matthew, le plus vieux, et je dus lui avouer que je n’étais pas un amateur de boxe, mais plutôt un fan d’athlétisme, et particulièrement de sprint. « Quand t’es trop petit pour te battre, t’apprends à courir ! » lui lançai-je pour clore la conversation dans la bonne humeur. Car je ne voulais pas me les mettre à dos. Matthew l’avait trouvé drôle.

Récemment, ils avaient fait du grabuge dans un bar près de chez moi, au Beauceron. Il venait probablement de se passer la même chose dans le coin de l’hôpital Fleury, dans Ahuntsic ou Montréal-Nord. Ils ne revenaient pas d’un gala de boxe, mais plutôt d’une bataille de rue, si j’en jugeais par les relents de sueur qui émanaient de leurs corps…

Personne n’avait encore causé de désordre. Nous ne pouvions appeler la police tant qu’ils n’avaient rien cassé, tant qu’ils n’avaient frappé ou menacé personne. Nous pouvions toujours recourir à des renforts à l’interne, ce que nous appelions un « code blanc » à cause de la couleur de l’uniforme des préposés. Après un appel général dans tout l’hôpital, une dizaine de préposés aux bénéficiaires arrivaient en courant et entouraient ceux qu’on leur désignait pour les immobiliser. Ni Bruno ni moi n’avions envisagé cette solution, car ç’aurait probablement passé pour une provocation aux yeux des Hilton.

La solution vint de la secrétaire à l’admission qui appela son ami de cœur qui travaillait au troisième.

— Les Hilton sont dans la salle d’attente, lui dit-elle seulement.

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Dave Hilton, photo RDS

Cet amateur de boxe et fan des Hilton appela ses autres collègues qui affluèrent vers l’urgence avec enthousiasme, mais sans courir. Ils ne se rendaient pas porter secours à des membres du personnel, mais simplement voir leurs idoles. Ils se présentèrent donc un à la suite de l’autre et les Hilton, qui aimaient aussi la gloire et le fait d’avoir des fans, donnèrent des poignées de mains et signèrent des autographes. Les employés formèrent une ligne et les boxeurs manièrent le stylo. Pendant ce temps, leur ami blessé avait été rafistolé et recousu ; il sortit de la salle de triage au moment où Dave Jr signait son dernier bout de papier. Tous, ils nous serrèrent la main, un peu fort, et cette nuit qui aurait pu facilement tourner au cauchemar, se termina dans la joie et le bonheur.

Nous devions maintenant rédiger les rapports… Bruno devait décrire le début de la rencontre et je m’occuperais de la fin.

Nous avions eu toute une frousse, et nous en avons convenu : elle était justifiée…

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

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L’effet papillon, un texte de Denis Ramsay…

29 janvier 2016

L’effet Papillonalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’histoire commence en Chine avec un papillon.  On dit que si, en Chine, un papillon bat des ailes à un certain moment, cette action peut déclencher une catastrophe en Amérique.  C’est l’effet papillon, façon de dire que tout est interrelié, interdépendant.  Le papillon en question dans cette histoire est une bombycidée, une maman prête à pondre et qui vit dans une ferme à bombyx, le vers à soie.  Elle a déjà commencé, mais s’interrompt, inquiète.  Combien survivront jusqu’au cocon ?  Et après, jusqu’à l’âge adulte ?  Elle n’est pas dupe.  Elle sait bien qu’elle n’est qu’une maille dans un camp de travail forcé.  Le travail continue.  Une lumière à la fenêtre.  Elle bat des ailes pour s’y rendre.  Son dernier œuf tombe en plein vol, parcourt une parabole précise pour aboutir à un endroit incongru :  à l’extérieur.  Il est passé par une fente très mince dans la paroi.  Il manquera donc un œuf à sa récolte et un fil à l’étoffe.

Sans les soins méticuleux des récolteurs, la mère papillon ne donne pas cher de la peau de son petit dernier.  Elle le chasse de son esprit pour s’occuper des centdextuplés restants.  Elle trouve toute la nourriture nécessaire à un battement d’ailes, sans effort et sans laisser ses petits plus d’une seconde.  Ça grouille de vers ici.  Les travailleurs chinois ramassent la manne et amènent la progéniture en un lieu plus propice à leur croissance :  l’orphelinat des vers à soie.  Ils donnent à leur précieux bétail le parfait matériau du « cocooning », car chacune de leur digestion est un ruisseau d’or, qui, uni à d’autres en rivière, coule vers une mer de tissu aux vagues très douces et miroitantes.  Mais il manque un ruisseau, un cocon non récolté, tout juste à l’extérieur.  Une maille est tirée, qui n’a jamais été là.  Personne ne s’en aperçoit.  Le tissu est vendu parmi cent autres, est cousu en joli foulard rouge et vendu à Paul Grégoire.  Il l’achète dans une boutique de l’avenue Mont-Royal, à Montréal, pour sa femme Georgette, à l’occasion du dixième anniversaire de sa demande en mariage.

— Oui !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Ils sont toujours en amour, comme un vieux couple qui baise encore souvent.  Ils n’ont pas d’enfant, pourtant, mais désirent procréer, avoir un bébé à torcher, à toucher et à aimer.  La chambre est prête, remplie de dessins de papillons, car Paul est un collectionneur.

Le bombyx unique prépare son cocon, le dur passage de l’adolescence, dans la chaleur de l’été chinois.  Une branche près du sol et le temps est suspendu pour la transformation.

Paul se prépare à son rendez-vous avec sa femme.  Son cadeau joliment emballé sous le bras, il se dirige vers leur restaurant préféré, une rose blanche à la boutonnière, en signe de reconnaissance…  Georgette est assise seule à une table, dégustant un café au lait et un croissant.  Elle lui sourit ; il s’assoit.  Ils flirtent comme au premier jour, ce jour béni ou Internet les a réunis.  Il lui touche les mains, premier contact.  Elle est belle !

Il déguste un verre de vin et quelques fromages, puis offre à sa belle son présent.  Elle est éblouie par la finesse du tissu, la clarté des couleurs, le dessin.  Tout va bien.  Soudain, elle remarque la faille, la maille manquante !

— Il est bien beau ton foulard, mais il a un défaut !

— Excuse-moi, mais je ne l’avais pas vu.

Il ne le voit toujours pas.

— Tu l’as eu en spécial, j’espère !  Parce que si tu penses me séduire en m’insultant…

Ce soir-là, ils auraient dû concevoir Julie ; tout était prêt.  Georgette était en pleine ovulation et tout en désir.  Mais elle ne le prenait pas et ils ne font pas l’amour.  Julie aurait été une grande chercheuse qui aurait découvert un remède définitif au SIDA.  Sans cette découverte, Pierre Leblond, sidéen, mourra et ne réalisera pas son chef-d’œuvre.

En Chine un enfant chasse un papillon et capture un bombycidé mâle, très rare parce qu’ils ne les laissent pas parvenir à la maturité.  Des ouvrières, dont sa tante, trouvent le fil du cocon et le déroulent pour le tisser.  Si la tante vend le papillon à un touriste ou un collectionneur, elle pourra peut-être manger à sa faim aujourd’hui.  Pierre, frère de Paul, sera heureux de le ramener à Montréal.

Paul et Georgette concevront plus tard, et cette combinaison particulière de gènes produira celui qui deviendra « Yvon le terrible » selon l’appellation consacrée dans les médias, un tueur de masse et en série.  Une de ses victimes s’appellera Diane et aurait dû partager sa vie avec Serge qui se reproduira plutôt avec Lucie, donnant au monde Guillaume, le conquérant des étoiles, qui trouvera la façon de battre la lumière à la course et permettra les vols intersidéraux.

La légende raconte que le chercheur eut son coup de génie en examinant un foulard rouge que sa mère avait trouvé dans un marché aux puces.  « Il manque un fil ! » Sa théorie sera connue sous le nom de « la théorie du fil manquant »…

Quelque part au Mexique un monarque prend son envol.  Un peu trop vigoureusement pour le vent qui l’emporte en direction opposée des autres.  Confusion.  Son sens de l’orientation magnétique lui indique qu’il est dans la mauvaise direction, mais il poursuit.  L’équilibre est tout près et dans la direction de l’Argentine plutôt qu’au Québec, où il aurait dû, normalement, porter ses petits-enfants.  D’une façon ou d’une autre, il ne survivra pas assez longtemps pour voir la terre promise, où qu’elle fût.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe subtil changement rompra l’équilibre des champs magnétiques.  Chaque corps, chaque objet a un champ magnétique, le monarque également.  Nous vivrons une inversion des pôles magnétiques, la première depuis 300 000 ans !  Les outardes ne passeront pas au printemps ; les tortues des îles vertes s’égareront en Afrique.

Tous les moteurs, tous les appareils électriques s’arrêteront au même moment, comme lors d’une explosion nucléaire, semant la pagaille.  Par contre, les satellites, de même que les dix stations spatiales permanentes continueront de fonctionner normalement, hors des caprices du champ magnétique de la Terre.  Et ils prendront alors, durant cette crise particulière, la décision de coloniser les planètes des autres systèmes stellaires.

Un seul battement d’ailes ouvre les choix.  Imaginons deux !

Restons-nous à la maison ou partirons-nous ?

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


L’audition, un texte de Denis Ramsay…

16 janvier 2016

L’audition

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Griot

Cette histoire est un fait vécu qui m’a été conté par la compagne du principal intéressé. Je ne sais pas le nom du personnage ; je l’appellerai donc Traoré, Traoré Binaré. Son pays d’origine ? Probablement le Nigéria, ou dans la région, en Afrique occidentale, en tout cas. Mais l’histoire se passe au Canada. Traoré n’a pas dormi de la nuit. Il est très nerveux. Il passe son audition ce matin à Immigration Canada.
Traoré est un réfugié politique. Le régime en place lui a fait comprendre qu’il n’aimait pas la contestation musicale. Traoré est chanteur et il a composé une chanson qui dénonçait l’absence de conscience de la classe dirigeante.
Traoré prit le métro, descendit à la Place des Arts ; le nom lui semblait de bon augure. Il se dirigea au complexe Ti-Guy Favreau, rencontrer les fonctionnaires d’Immigration Canada. Il rencontrait plutôt des commissaires, soit des fonctionnaires qui ont le droit de décision. Ils allaient décider de son cas ce matin dans une entrevue qu’ils nommaient audition. Traoré le prit dans le sens artistique plutôt que juridique, pour se mettre à l’aise. Il avait déjà passé quelques auditions, ici même, à Montréal. Il avait été retenu pour participer au festival africain qui aurait lieu au printemps 1998.
— M. Binaré ? Assoyez-vous.
Il s’agissait d’un petit local anonyme, sans fenêtre. Une table et quatre chaises le meublaient, mais trois chaises étaient du même côté de la table : le postulant citoyen face aux trois commissaires, deux hommes et une femme. L’enjeu était très important pour le postulant. Non qu’il idéalisait « le plus meilleur pays du monde ». Il en connaissait autant sur le Canada que nous sur le Burundi… Il ne voulait simplement pas retourner chez lui où on lui avait promis une condamnation sans procès. Le problème de Traoré, c’est que la population chantait sa chanson sur les barricades, sa balade devenait l’hymne de la contestation, le chant de ralliement.
— M. Binaré, demeurez-vous toujours à la même adresse ?
— Oui…
— Avec Mme Jocelyne…
— Mme Jocelyne, oui.
— Nous avons examiné votre dossier. Nous vous laissons maintenant la chance de vous faire entendre.
— Si je retourne là-bas, je suis mort. De toute façon, ils ne me laisseront jamais chanter de nouveau, ce qui revient presque au même.
— Pouvez-vous nous chanter la chanson litigieuse ?
— Là ? Maintenant ? Ici ?
— Oui ? Y a-t-il un problème ?
— Non. Pas de problème.
Il en voyait plusieurs : une atmosphère trop sèche et poussiéreuse, pas de musicien, pas même un petit tambour pour s’accompagner, et un public très restreint. Il s’exécuta néanmoins. Le grand Africain chanta haut et fort, avec émotion et sans fausses notes ; il était un professionnel. Il ne reçut aucun applaudissement, que d’autres questions.
— Est-ce là la seule chanson à votre répertoire demanda la femme ?
— Je ne vivrais pas vieux avec une seule chanson !
Traoré s’en était voulu d’avoir si franchement livré sa pensée. La docilité face à la machine gouvernementale était un réflexe de survie pour un Africain. Elle souriait… bizarre !
— Bien sûr. Quel genre de chansons chantez-vous habituellement ?
— Du folklore Haoussa, des chansons de fête et des chansons d’amour.
— Pouvez-vous nous en chanter une ?
— Une chanson d’amour ? Oui, je peux.
Il pensa à Jocelyne qui l’attendait chez lui, chez elle, chez eux, ici au Canada. Il regarda la commissaire droit dans les yeux, s’imaginant vouloir la séduire. Et il livra son art a capella, dans ces conditions exécrables, car il était un artiste de la voix, comme son père et son grand-père avant lui. Dans la culture de son peuple, ce talent, transmis sur trois générations, lui octroyait le titre convoité de « griot ». Une fois sa prestation terminée, il salua. Les commissaires s’échangèrent quelques mots à voix basse et quelques notes manuscrites. Finalement, celui qui devait être le chef se leva et tendit la main à Traoré.
— M. Binaré, bienvenue au Canada !
C’était réglé. Le nouveau citoyen trépignait de joie ; il était heureux. Il n’aurait jamais cru pouvoir entrer dans ce grand pays froid pour une chanson… ou deux !

Notice biographique 

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Noël de Denis Ramsay…

5 décembre 2015

Noël sans maman

J’avais onze ans et j’étais en famille d’accueil depuis trois ans. Suite à un abandon parental. Dans cette famillechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec substitut, j’étais au service de l’autre enfant, son véritable esclave. Je n’avais aucun droit relativement à l’enfant de ma famille d’accueil qu’on appelait alors un foyer nourricier et, de ce point de vue, cette famille accomplissait bien sa tâche de me nourrir, mieux que ma famille d’origine qui avait négligé cet aspect pendant quelques mois. Mais d’une famille à l’autre, je n’étais que quantité négligeable. « Ta famille voulait pas de toi ; t’es chanceux de nous avoir ! » m’a souvent répété la mère de famille que je devais appeler « ma tante ». Ils étaient payés pour me garder et ne dépensaient pas trop. Normalement, les Fêtes étaient une période où je retournais dans ma famille d’origine quelques jours, chez ma mère à Noël et chez mon père au jour de l’an. J’avais le droit de voir ma mère tous les deux mois et parfois ma mère alcoolique, qui ne vivait pas dans la même ville que moi, m’oubliait et partait sur la brosse en pleurant sur le fait que ses enfants n’étaient pas avec elle… Mais cette année 1970, elle ne m’avait pas invité chez elle. Je crois qu’à cette époque, elle vivait dans une chambre d’hôtel, à moins que ce ne soit la période où elle partageait une pièce et demie avec sa meilleure amie. Si bien qu’il a fallu que j’aille passer Noël avec ma famille d’accueil dans leur parenté à Disraëli. C’était une famille bourgeoise et j’étais mal à l’aise devant tant d’enfants et d’opulence. Une superbe table était dressée, avec une dinde en plein centre, des pâtés et un gros plat de patates pilées… et des petits pois que j’adorais. Ne sachant trop que faire, je me suis assis à la table et je me suis aussitôt fait crier après : « Les enfants c’est plus tard ! »
Je me précipitai loin de la table au moment où la vedette de la famille arrivait. Je ne l’identifierai pas pour ne pas identifier la famille, mais il s’agit d’un chanteur western qui passait à la télé… Appelons-le Hubert. La famille fit bon accueil à l’artiste de la famille et ma bévue passa inaperçue. Je me retirai dans un coin en les jalousant d’être si nombreux et si heureux. Je voyais la montagne de cadeaux et il n’y en avait aucun pour moi. Peut-être que les cousins et cousines me laisseraient jouer un peu avec les leurs… juste un peu… Après que les adultes eurent bien mangé et bu, moins que ma famille où l’alcoolisme sévissait et où « prendre un coup solide » était déjà dans les mœurs. Non, cette famille était, vue de l’extérieur, une famille modèle.
Quand arriva la tablée des enfants, je m’avançai timidement, ne sachant où m’asseoir. J’ai encore été rabroué, cette fois par la femme de ma famille d’accueil : « Toi le pensionnaire, va dans le petit salon ; je vais te faire une assiette. » Elle amena une assiette à son petit et m’oublia quinze minutes. Je dus, comme d’habitude, m’occuper de leur enfant en jouant aux dames. À onze ans, j’étais un excellent joueur de dames, car j’avais appris de leur grand-père. Mais je devais laisser gagner l’enfant de la famille, qui était plus jeune que moi, en plus d’être affecté par une légère déficience intellectuelle. Moi le surdoué (j’ai eu des notes en moyenne de 95 % durant tout le primaire) je devais laisser gagner leur enfant pour le valoriser. Et mon repas qui arriva en retard, alors que tout le monde avait terminé. Et il n’y avait pas de petits pois dans mon assiette ! Je mangeai en pleurant, ne me sentant pas à ma place et pas aimé du tout. À ce moment arriva la femme de la vedette. Elle me donna un billet de deux dollars en me disant que c’était de la part de l’oncle Hubert. Et là, elle me demanda comment j’allais.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecUne digue s’est rompue, je lui ai raconté, en pleurant abondamment, que je n’avais pas mon temps à moi, que je devais toujours m’occuper de leur enfant et que j’étais souvent puni à sa place, que j’étais supposé être avec ma mère à Noël, mais qu’elle m’avait oublié.
— Viens avec moi ! dit-elle en me prenant par le cou. 
Elle me ramena dans la cuisine en laissant l’autre enfant seul dans le petit salon.
– Veux-tu quelque chose ?
– Des petits pois… Mes exigences étaient plutôt simples, ce qui la fit rire. La vedette y alla de sa petite rengaine et d’un petit solo de violon, son instrument de prédilection. Ma famille d’accueil regarda ma tante Monique de travers et elle eut cette réplique qui changea la dynamique familiale : « Le laissez-vous étudier au moins ? »

C’est bien sûr que j’ai payé cher ce petit moment de bonheur. Par contre, tant que j’avais le nez dans les livres, j’étais tranquille. À ma fête, en septembre, ma famille d’accueil m’acheta un dictionnaire, le Petit Larousse illustré. Ainsi, ils passaient cet achat dans le budget pour la rentrée et dans le budget pour ma fête. Je n’avais pas d’autres livres, alors je l’ai lu, d’un bout à l’autre, en déplaçant un signet de A à Z ! À douze ans, j’avais déjà pas mal de vocabulaire…

Notice biographique 

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