Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

29 octobre 2015

Se méfier de l’auteur qui dort

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Il est par la suite amusant d’observer l’auteur qui dort.  Il est allongé, donc, sur son lit ou son canapé, ses yeux sont clos fermement, bien que quelques soubresauts viennent de temps en temps agiter les paupières – des tressaillements provoqués par les rêves, des preuves de sa vie endormie ; son abdomen se soulève lentement sous l’effet d’une respiration régulière, apaisée.  De loin, son corps ressemblerait à celui d’un gisant, d’un homme qui sommeille, d’un guerrier au repos ; l’ensemble est calme, rien ne bouge.  Approche-toi, cher ou pauvre lecteur, approche donc :  il dort, tu ne le réveilleras pas.  Approche et de tes yeux tu devineras un spectacle amusant avant d’être inquiétant.  Au milieu de ce corps qui illustre parfaitement la quiétude absolue, quelque chose s’agite.  Sur son torse, alors que ses bras son délicatement repliés comme ceux des morts, tu devines des frémissements, d’abord infimes et, non, tu ne rêves pas :  ses doigts bougent !  Mus par les gestes qu’ils enregistrent le jour, ses doigts sont en train de s’agiter, comme sur un piano, comme sur un clavier, de petits gestes vifs, frénétiques, presque obsessionnels.  Ses doigts tapent.  Ses doigts écrivent comme s’ils ne pouvaient pas s’en empêcher et, en voyant cette personne ainsi, on pourrait croire à quelque sortilège qui le rendrait mécanique, robotique, étrange ; il n’a plus rien d’humain.

Que se passe-t-il en lui ?  L’écriture a-t-elle pris possession de son inconscient autant que de son corps ?  Est-il en train de rêver qu’il écrit, ou est-il simplement dans un sommeil paradoxal où les gestes du jour s’impriment mécaniquement sur l’immobilité nocturne, comme ces chiens qu’on voit rêver en agitant les pattes, en poussant quelque soupir ?  Il ne s’en rend pas compte et le spectacle qu’il offre ainsi montre bien à quel point sa vie se résume.  À écrire.  À taper.  Les doigts pareils à des marionnettes malicieuses qui se libèrent la nuit pour écrire des romans qui jamais ne se lisent, qui jamais noir sur blanc n’impriment leurs affaires.

(…)

L’ensemble de ces danses, de ces fonctions digitales est propre à chaque auteur, à chaque clavier, selon qu’on soit de l’école Qwerty ou Azerty, grands maîtres devant l’éternel écran ; mais il est presque certain que chaque auteur, secrètement, rêve d’avoir des doigts en plus, une main cachée pour écrire non plus vite, mais avec plus de fluidité, une aisance absolue, écrire comme on respire.  N’être que doigts sur le clavier.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

20 juin 2015

Métier de bouche

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Le corps de l’auteur est, à l’instar de celui du roi, une drôle d’entité. Il est souvent pensé que l’auteur se résume à sa tête, son esprit, son cerveau, que son corps finalement pourrait se réduire à ses mains, ses doigts qui courent désespérément sur le clavier comme ils le feraient sur le monde.
L’immobilité quasi totale de l’auteur lorsqu’il écrit participe à l’échafaudage de cette idée. Le cul sur une chaise, le dos droit ou voûté, la tête penchée vers le clavier, l’écran, le carnet, seules ses mains en effet se meuvent, autant pour écrire que pour s’adonner à quelque diversion. Tapoter sur la table, se gratter le front, l’oreille, le genou, suspendre un index en l’air comme si on voulait sentir le sens du vent alors que rien ne souffle : lorsqu’il écrit, le corps de l’auteur s’efface, pris totalement par l’abyssal travail. Il pourrait ne pas avoir de corps. Il pourrait n’être qu’une tête, reliée par des fils à des mains et cela, semble-t-il, pourrait suffire. Il en serait heureux. Mais le corps fait partie de ces éléments difficiles à nier, impossibles à faire disparaître sans y laisser sa peau.
L’auteur a donc un corps, et cet organisme, qui continue de vivre lorsque seules la tête et les mains s’agitent, ce corps comme un poids mort éprouve un curieux besoin. Il veut dériver. Il ne peut se contenter de respirer, battre du cœur, fonctionner normalement. Il VEUT des échappatoires à la statique torture de celui qui écrit. Les mains ont soif d’évasion, la bouche veut plus que de l’air.

Rester assis pendant des heures alors que les jambes pourraient courir dans des champs, alors que les bras pourraient se livrer à une danse autre que celle, tarentelle pourtant endiablée, qui se joue sur le clavier, demeurer dans l’immobilité alors qu’à l’intérieur tout bout, tout s’agite, tout VEUT vivre : la chose est difficile, impossible, parfois insupportable. Alors les dérivatifs se présentent sous différentes formes, prenant le plus souvent le séduisant visage de l’addiction.
L’auteur fume. L’auteur boit. Tant qu’il s’agit de cigarettes et d’eau, le mal est moindre. Il arrive cependant que les cigarettes soient chargées de substances, que l’eau devienne café ou alcool. La bouche comme unique évasion. La bouche avide de téter autre chose que le monde inexistant que l’auteur s’acharne à faire exister.
Alors le cendrier se gonfle de noirceur. Alors les verres ou les bouteilles ou les tasses s’accumulent. On voit l’auteur se lever d’un coup, aller faire chauffer de l’eau, se servir un énième café ou thé ou autre, le siroter, le laisser refroidir, le boire, oublier qu’il l’a bu, regarder sa tasse vide d’un air interdit (mon roman vient de boire, ce n’est pas possible autrement !) et continuer le manège infernal de l’homme presque immobile qui a besoin d’action. La bouche se pose sur tout ce qui peut se boire, se fumer, tout ce qui dévie la respiration. La bouche veut du chaud, du feu, du glacé, elle veut juste, le temps d’une gorgée ou d’une bouffée de tabac, vivre tout en gardant le silence, parler autrement que par les doigts. Il est ainsi fréquent que l’auteur développe une addiction ou plusieurs, à la manière du peintre qui, le pinceau dans une main et le mégot dans l’autre, s’absente tellement du monde qu’il n’y est relié que par ses pauvres doigts. La cigarette souvent se fume toute seule, oubliée dans une réalité que le rêve recouvre, devenue autonome par la grâce de l’auteur qui, peut-être, cherche à se foutre le feu. Comme si cette fumée extérieure pouvait compenser les nombreux incendies qui se jouent en lui lorsqu’il écrit, lorsqu’il crée un monde noir sur blanc plus inflammable que tout.
Ainsi la corporalité de l’auteur en action se résume en une bouche, d’incendie.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

25 avril 2015

Le creuset des vies sombres

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 […] Mais, avant d’arriver à cet état de grâce, il en aura fallu, des heures, des jours, des nuits, du temps perdu pour certains, du temps qu’on ne donne pas aux autres, du temps qui saigne aussi – écrire peut être une douleur, quoique délicieuse, d’insignifiantes pelletées de matière grise qu’on jette vaillamment dans le vide, dans cette plaie qui n’en peut plus de suinter.

Les auteurs ne sont pas originellement blessés, comme veut le faire croire l’idée dévoyée du poète maudit, mais tout de même, il y a un gouffre, une jolie faille en eux, des abysses bleutés dans lesquels ils s’efforcent de balancer la lumière – sans jamais vraiment y parvenir. L’écriture ne peut tout remplir, elle se contente d’orner la crevasse à défaut de sauver la carcasse qui la couvre.

Car l’auteur creuse en lui autant que dans le monde. Il déterre des oublis, nettoie des idées fausses et tend malicieusement à la vie un étrange miroir : ce qu’elle y voit dedans, ce n’est pas que son reflet, c’est aussi son squelette, ses tripes, ses poussières. Elle n’aime pas forcément. – Suis-je donc ainsi faite ? Suis-je donc aussi moche, moi qu’on chante partout ? Mais elle se résigne. La vie accepte la torsion, la distorsion violente que lui infligent les mots. Elle se plie aux effets détestables dont un homme l’affuble. Elle ne rechigne pas. Pas le choix. Elle se tord et, de cet essorage fait d’une main vigoureuse, sort un jus sombre, épais comme une essence. Ne reste pour elle qu’à couler dans les trous blancs des pages.

 Il faut plus que du temps. Il faut une surprenante opiniâtreté, un acharnement bestial, une inconscience presque suicidaire pour se frotter ainsi au blanc de la page, pour se croire assez fort afin de la remplir. Il y a un mélange d’humilité, de servilité et de mégalomanie aiguë dans l’obscur creuset qu’est l’auteur.  Or ou plomb, c’est tout comme, car ce qui sort de lui est avant tout matière à réfléchir.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

10 avril 2015

La lente dissolution de l’auteur dans son oeuvre

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Seul. Face à la machine, l’auteur a de temps en temps un comportement curieux. Après des heures de tapage digital, une espèce d’abrutissement peut l’engourdir et les doigts se suspendent. Il regarde l’écran et son air est hagard, voire bien plus que ça. Il regarde. Il questionne. On pourrait croire qu’il a en face de lui une personne qu’il ne comprend pas, et c’est un peu le cas. Il a devant lui son œuvre, ses pages, il les fait défiler, les lit d’un œil absent, et, tout dans son attitude le fait ressembler à un point d’interrogation fait homme. Il se peut que sa bouche s’entrouvre légèrement pour achever le portrait d’un être perdu pour la race humaine.

 Il reste ainsi quelques minutes déguisées en éternités. Il est là sans y être. Absent. S’il était possible à l’œil humain de voir naturellement les mouvements de l’intelligence, on observerait de subtils lambeaux se détachant de lui, lentement, une matière entre la poussière et l’étoile, de minuscules rubans, liquides ou aériens, qui s’engouffrent gentiment dans l’écran.

 Ses yeux voient au-delà des mots ; ils ne voient pas du noir sur blanc, mais bien un monde entier, nouveau, atrocement sublime.

 Par sa bouche s’échappent des myriades de joies, de questions enchevêtrées dans l’air en tourbillons brûlants. Si on s’approche un peu, ce souffle-là, qui sort de ces lèvres en feu, ce souffle est une infernale fournaise – il se prend pour un Styx charriant les âmes mortes : le roman est fini (pour aujourd’hui), on peut mourir tranquille.

 Non, vous ne rêvez pas : ce tableau que vous voyez là, c’est bien la Lente dissolution de l’auteur dans son œuvre. On raconte que, si ce phénomène dure trop, certains auteurs disparaissent. On ne retrouve qu’un écran, un roman achevé, un soupir, car l’homme, finalement, a su se délester de toute forme d’importance.

  Entre ces phases de frénésie et d’abrutissement total, l’auteur prend soin de vivre, d’essayer. Il ferme l’ordinateur comme une gueule morte, ôte ses lunettes, frotte ses cernes à l’aide de ses index tendus, range ses lunettes, se lève. Dans ses tempes un rythme se fait sentir, lourd : ce n’est que le retour au monde, comme si son sang se remettait soudain à circuler, son cœur à battre, après un coma épuisant au cours duquel il a cru voir la lumière. Ou Dieu. Ou n’importe quoi – possiblement des lettres noires sur fond blanc.

 Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

28 mars 2015

Personnages en quête de pudeur

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   Seul au milieu des hommes, l’auteur n’a qu’un recours, aussi contraignant qu’agréable : ses personnages.  Il s’avère difficile de savoir ce qui a pu, en lui, faire émerger de tels êtres qui acquièrent une surprenante autonomie au fur et à mesure qu’ils existent.  Ils craignent l’effacement mais l’affrontent sans broncher.

Ils sont là, c’est tout.  Même si on les efface, même si on les corrige, même si on les torture gaiement pour en extraire la sève, ils s’obstinent à exister, assez peu soucieux, finalement, du regard des autres.  On les crée, ils vivent, meurent, se laissent embarquer dans des histoires dont ils sont eux-mêmes les héros et ils ne sont que ça, des personnages, mieux que des personnes.  Voués à nager dans de l’encre, à flotter sur les pages.
On les prend pour des pantins alors qu’ils sont ficelles.  Ils font l’auteur, et non l’inverse.

Aussi, quand il arrive qu’on demande à ce genre d’auteur dans quelles entrailles il est allé chercher ces êtres, la réponse peut se résumer en une bouche béante, une ignorance absolue, un air un peu stupide.  Car un des drames de cet auteur se résume à cela : IL NE SAIT PAS.

Posez-lui toutes les questions que vous voulez sur la genèse de son œuvre (la pire d’entre toutes étant le fameux POURQUOI ?), il vous regardera comme on regarde le vide, balbutiera deux ou trois ornements que son esprit loufoque viendra tout juste d’inventer cependant qu’en lui-même, un frisson alarmé le chatouillera et criera : « la réponse est pourtant simple : tu es juste fou ».

D’aucuns sont plus doués pour fournir moult explications, décortiquant leur création comme on dissèque une grenouille ; ceux-là parlent tellement bien de leur œuvre qu’il est superflu de la lire.  Ils se plient aux questions, racontent la naissance de leurs personnages (« Je rêvassais sous un arbre et, en voyant passer une colombe, j’ai décidé d’appeler mon héroïne Colombe, etc. ») Fin du mystère.  Fin de l’histoire.  Et le lecteur ne pourra s’empêcher, s’il lit les aventures de Colombe, de voir des oiseaux blancs venir polluer l’encre des lignes.

Quelle importance, après tout, de savoir l’origine de ces mondes qui ne crépitent que dans les romans ?  Savoir que tel parent, tel souvenir est devenu cela, un personnage, oui, un héros douteux, le même, mais différent, vous comprenez, le truchement de la fiction, etc.  Creuser les origines peut être intéressant en ce qui concerne l’humanité, mais les personnages de roman ont droit à leurs limbes, même boueuses, même, surtout, inavouables.  Les personnages méritent leur zone d’ombre, celle des vides.  Car c’est dans l’interligne qu’ils existent vraiment.

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Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

15 février 2015

 L’anonymat…

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L’anonymat lui sied à merveille. Pas de crainte de tomber sur un de ces indésirables, ces gens qu’il croisait malheureusement trop souvent à Paris, qui lui sautaient dessus pour le solliciter aussitôt, sans intérêt réel pour lui bien sûr, juste désireux qu’il parle d’eux dans une de ses pages, de leur spectacle, de leur livre, de leur nouvelle idée, nouvelle stupidité nécessitant l’appui des médias pour exister vraiment. Il était un peu Dieu et cela était loin, au début, de lui déplaire, avant de l’exaspérer quand le manège devenait quotidien, aboutissant à des formes de fourbes agressions par des personnes qu’il ne connaissait pas, mais qui étaient cousin, frère, neveu, femme, mère, d’un ami, d’un très bon ami à lui. Il avait été surpris de voir à quel point la plupart des gens souhaitaient plus que tout devenir publics, même un peu, même un quart d’heure comme disait Andy, un petit quart d’heure d’éternité, pour lequel on se damnerait, pour éviter l’insupportable mort des anonymes. Quelques lignes, une page dans un hebdomadaire devenaient alors un Graal pour lequel il aurait pu exiger ce qu’il voulait – il s’en gardait. Il prenait même un malin plaisir, par pur esprit de contradiction, à parler de personnes qui ne le sollicitaient jamais. Alors marcher en étant un pur inconnu, un insignifiant, avait sur lui le même effet que la reconnaissance sur d’autres : cela le gonflait de plaisir, le rendait vivant. Chaque pas comme un nouveau souffle, chaque regard sur le monde comme une petite mort, entre l’extase et la disparition.

Dans une petite église, il se recueille sur un banc, sans foi, seulement soucieux de repenser à ceux dont il était proche. Il fera cela tous les jours, pour les protéger, les faire vivre, au moins dans sa tête, oublier celui qu’il était, mais pas ceux qui, à leur manière, se démenaient pour l’aimer. Une pensée pour chacun comme une poupée vaudou, piquée par les aiguillons pernicieux du manque qu’ils creusent en lui. Ces personnes resteront sans prénom, seulement vêtues de ses souvenirs et les mots, trop pudiques pour poser sur ces êtres des sensations qui les rendraient intimes aux potentiels lecteurs, les mots sur ce point se tairont. K. sera bien sûr l’exception confirmant la règle, car, après tout, il se demande encore si ce qu’elle éprouvait pour lui était de l’amour ou une forme d’attachement rassurant, dénué de passion.

Autour de lui, d’autres personnes prient : les églises ici sont plus peuplées qu’en France. Jeunes, vieux, hommes, femmes, étrangers ou locaux, la religion imbibe encore leur vie à la manière d’un alcool familier dans lequel on confit confortablement.

Certains ont des préférences : une femme est agenouillée devant saint Antoine, tandis qu’une autre est contrite sous la Vierge. Les saints et la mère de Jésus sont autant d’amis et on choisit de se tourner vers l’un ou vers l’autre selon le souci qu’on souhaite leur confier – le meilleur ami de tous restant, évidemment, écorché sur sa croix et le visage toujours penché vers nous, Jésus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

18 janvier 2015

Lexique des corps flottants !

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Ils flottent à la surface de sa vaste imagination. Ils flottent, drôles de corps pleins de promesses, pleins de sens – ils ne sont pas morts. Ils n’émettent aucun son et en contiennent tant, en attente, latents, prêts à sonner, à signifier, prêts à changer le monde – vœu pieux.

Assise sur une rive, rêveuse, elle les regarde, tous ces corps, amoureuse et embêtée. Lesquels choisir ? Desquels se priver ? Les prendre tous est impossible : cela ne voudrait rien dire, une énumération, un dictionnaire, et encore…

Attraper les plus sensés, les plus musicaux, ceux qui frappent et la tâche, assurément, se pare du costume sombre de l’insurmontable.

Il faut pourtant. Les aimer tous et devoir en choisir, en préférer certains. Préférer – cela est inhumain.

Alors, lentement, il faut se déchausser, se dévêtir, inspirer un grand coup comme si on voulait naïvement avaler le monde. Et plonger. La peau prend tout son sens.

Y aller. S’amuser avec l’un, le saisir, le faire tourner entre ses doigts, l’observer sous ses délicates coutures, le presser et voir que, finalement, passés les premiers émois que provoque l’apparence, ce petit corps ne donne pas grand-chose – pas assez. En snober d’autres, trop simples ou trop complexes, pas assez justes. Superflus.

Nager. Sous la ligne de flottaison, les oublier. Puis remonter vers eux, l’esprit rendu plus clair par la fraîcheur liquide. Se décider. Choisir. Allez ! Ne pas avoir peur. Des mots.

Ses mains en saisissent plusieurs. Pas si nombreux finalement. Beaucoup resteront là, flottant à la surface à peine troublée de sa vaste imagination.

Elle sort de l’eau, ruisselant d’une sorte de certitude galvanisante. Ils sont entre ses mains. Elle va les assembler. La phrase idéale verra le jour, incognito, sur cette rive oubliée. La phrase idéale. Les mots évidents. Illisibles peut-être. Personne ne lira. Le monde entier lira.

Les mots dans les poches, mieux que des pierres, mieux que des corps flottants.

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