Yvon Paré nous parle de Danielle Dussault…

23 juin 2017

Danielle Dussault nous bouscule encore une fois

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUne île près de la côte américaine, un lieu où les éléments font la loi, un refuge pour ressasser des secrets qui marquent la vie et bousculent les existences. Du gris, du noir, des ombres partout, des paysages tourmentés qui reflètent l’âme des personnages. William a toujours été seul dans sa tête et son corps. Il a connu le Vietnam et reste incapable d’aller vers l’autre, même s’il accueille des visiteurs dans sa grande maison qui ressemble au désastre qu’est sa vie. Danielle Dussault possède les secrets des romans troublants qui nous poussent dans des zones que peu aiment fréquenter.

Les lieux et les éléments sont toujours très importants chez cette écrivaine. Ce sont des personnages qui imprègnent les drames qui rongent l’existence. Toujours un monde troublé par les agissements des hommes et des femmes, des secrets qui bousculent leurs héritiers.
Anderson’s Inn est un refuge pour les visiteurs qui viennent y trouver la paix et le silence. Un lieu prisé par les peintres qui cherchent à voir au-delà du réel et des apparences. Un endroit sauvage, secoué par les vents qui arrivent du large et peut-être aussi par les folies humaines. William dirige l’auberge de son père, un officier de marine rigide et intransigeant. Les guerres ont cassé les deux hommes. Qui revient intact et souriant de ces massacres ? Plus, le fils a été traumatisé par ce père qui l’enfermait dans des ruines où il a cru mourir plusieurs fois. L’on est ce que l’on vit.

Il redoutait et affectionnait à la fois cet endroit qui continuait de le fasciner. Il aimait les hautes herbes qui se balançaient sous la brise. Les bâtiments vidés du cri des hommes. Les nénuphars qui poussaient silencieusement dans les étangs remplis de couleuvres. Marcher sur les socles de ciment cassé. En même temps, il aurait voulu fuir ce lieu, mais il y revenait, en dépit de tout, comme on retourne vers ce qui est dévasté, vers ce qui ne peut plus, de toute évidence, être réparé. (p.25)

Une terrible solitude malgré les visiteurs et ce père militaire omniprésent que l’âge casse dans ses certitudes. Comme si le temps finissait toujours par calmer les paysages les plus sauvages et les humains les plus coriaces.
J’avoue avoir hésité au début de ma lecture. Pourquoi cette incursion en terre étasunienne ? Une certaine impression de déjà vu peut-être. Je craignais surtout que Danielle Dussault me pousse contre le mur.

William Anderson n’approchait les femmes que dans l’imaginaire, une virtualité qui le laissait sur sa faim. Il aurait voulu toucher une femme réelle, une femme de chair. Le corps ne se contentait plus d’images. Il se lassait d’être pris au piège de scénarios aussi inaccessibles qu’improbables. (p.19)

Enfance

Tout vient de l’enfance, je le répète souvent dans ces chroniques, les premières années qui débordent dans la vie de l’adulte. Les lieux aussi, les maisons qui recèlent tous les secrets. Tout ce qui tourmente William est là dans cette auberge, dans les chambres où il est possible de faire des nœuds dans le temps et de basculer dans la folie.
Et je me suis laissé happer par l’histoire d’Alice Joppek, alias Marianne Dupin, une Française qui a fui son pays pour devenir une autre. Phil, le père, tente de masquer les failles et les mensonges de sa femme. Peut-être aussi pour oublier les contorsions de son passé militaire. Et je me suis retrouvé dans une fiction ou réalité et mensonge se mélangent et se repoussent. Nous nous heurtons à l’identité, le soi qui peut être celui que l’on veut ou voudrait être, les dissimulations et les gestes inavouables qui reviennent toujours vous hanter.
Alice est d’ascendance juive. On connaît le sort des Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement a collaboré avec les Allemands pour déporter des populations. Délations, collaborations, lâchetés et mort atroce dans les camps de concentration. Alice trahit pour se sauver, usurpe l’identité de sa meilleure amie et la condamne à la mort. Marianne connaîtra une fin atroce en étant déportée à Dachau. Sa fille Éva échappe à la mort par miracle.
Alice croit bien devenir une autre dans sa nouvelle identité américaine avec la complicité de son militaire de mari. Une vie de mensonges et de négations. Les grandes et petites lâchetés restent pourtant et personne ne peut les effacer d’un haussement d’épaules. Comment échapper à son passé, oublier des décisions qui ont mené des gens à la mort ?

Je n’ai jamais accepté ce mélange serré de juiverie et de racines polonaises. Quelqu’un en moi était déchiré entre deux vies, écartelé entre deux pôles, paradoxe lancinant de mes appartenances. Au fond, je cherchais à devenir complètement française. J’avais la fantaisie de la pureté tout comme les Allemands et refusais ardemment de porter cette part d’ombre que mes origines m’avaient léguée. (p.77)

Éva, la fille de Marianne, devient une figure fantomatique qui traque la vérité. Peintre, elle se spécialise dans les portraits, perce les secrets les plus refoulés. Elle retrouve Alice Joppek, la responsable de la mort de sa mère, entreprend de la peindre. Pas pour se venger, mais pour qu’Alice se retrouve devant sa vérité, voit au-delà du masque et des apparences. Elle réussit à la surprendre dans sa vulnérabilité, sa culpabilité. Un tableau troublant que le père ne peut s’empêcher de contempler et qui fascine le fils. L’art est un révélateur. Le véritable art cerne ce qui est.

William et Éva ne peuvent que s’aimer au-delà de l’horreur. Ils sont la réparation peut-être, ce qui permet que la vie devienne possible. Ils sont marqués par le destin, fusionnent ontologiquement pour secouer le passé, les éléments du mensonge et de la fourberie. Ils le pourront par l’amour. C’est la seule manière.

Révélation

La voie artistique chez Danielle Dussault brise les masques et touche la vérité, l’être. Après avoiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecexploré le monde de la musique dans La partition de Suzanne, voilà que la peinture révèle l’être que nous cherchons souvent à dissimuler en empruntant des noms et des visages.
Il faut connaître le passé pour posséder le présent et surtout l’avenir. Rien n’est possible sans un passé qui dit ce qui est. Alice devant le portrait d’Éva se sait démasquée, comprend l’horreur de son geste. Ce visage, elle ne peut le regarder. Parce que les hommes et les femmes doivent devenir transparents comme l’eau du ruisseau pour connaître la paix peut-être.
Un roman fascinant, une langue magnifique comme toujours chez Danielle Dussault. Décors, ambiances, personnages étranges et troubles, secrets que l’on finit par percer, mystères et fièvres amoureuses. L’art arrache tous les masques. Bien peu malheureusement le comprennent à notre époque où la duperie est devenue l’outil du pouvoir et de la richesse, où la littérature est réduite au rang d’une chose futile que l’on peut ignorer dans les écoles.

Anderson’s Inn de Danielle Dussault est paru chez Lévesque Éditeur, 264 pages.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Yvon Paré nous parle de Nelly Arcan…

17 juin 2017

Nelly Arcan et la dictature de l’image

(Jeudi, le 17 janvier 2008)

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDepuis l’avènement de la télévision, plus que jamais, nul n’est épargné pas la tyrannie de l’image. En politique, l’arrivée d’un jeune souriant et décontracté ébranle toutes les idées. Tous se précipitent! Les programmes politiques deviennent embarrassants, les convictions et les concepts surannés. Ceux qui questionnent le courant sont étiquetés «purs et durs». Il y a eu André Boisclair, il y a Barak Oubama. Qui sera le prochain?

Cette dictature touche particulièrement les femmes qui œuvrent dans les médias. Elles doivent demeurer séduisantes, aguichantes, adolescentes et se moquer du vieillissement. Le mythe de l’éternelle jeunesse s’est réfugié dans les studios de la télévision et du cinéma. Dieu manipule une trousse de maquillage et des éclairages savants. Que dire des comédiennes et des chanteuses interchangeables? La grande tragédie de ce siècle se trouve peut-être dans cette vénération de la représentation qui avale tout, qui masque les pires inepties.
Nelly Arcan est arrivée de nulle part dans le monde de la littérature. «Putain» et «Folle», ses deux premiers romans, ont fait saliver. Jolie, un tantinet «sophistiquée», elle a su jouer avec son image et soulever les fantasmes. Que dire de cette photo dans «L’actualité» lors de la parution de «À ciel ouvert». L’écrivaine apparaissait en petite tenue, dans un lit… Un cliché assez surréaliste si on se réfère à son ouvrage qui questionne cette manière de faire. Mais Nelly Arcand n’en est pas à une première contradiction.

Guerre de l’image

Rose Dubois. On pense à Blanche Dubois, le personnage de Tennessee William qui attire les hommes comme les papillons dans «Un tramway nommé désir». Il y a une certaine parenté en ce qui concerne la sexualité et la séduction.

La Rose Dubois d’Arcan est née à Chicoutimi où il y a «sept femmes pour un homme». Une fable qui a la peau coriace. Rose travaille comme styliste de mode, dans un milieu où l’on vit et périt par l’image. Elle doit rester jeune coûte que coûte, faire fantasmer le plus longtemps possible en recourant à la chirurgie. Le corps, maintenant, la médecine peut le modeler selon les humeurs de la saison.

Frontières

Mais jusqu’où aller dans cette métamorphose du corps, cet enfermement des femmes dans un moule où la «signature du chirurgien» est perceptible? Femme reconstruite, remodelée jusque dans leur sexe.
«L’acharnement esthétique, soutenait Julie, recouvrait le corps d’un voile de contraintes tissé par des dépenses extraordinaires d’argent et de temps, d’espoirs et de désillusions toujours surmontées par de nouveaux produits, de nouvelles techniques, retouches, interventions, qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage.» (p.99)
Illustration dramatique de certaines femmes qui cherchent à capter l’attention du mâle par tous les moyens. Une guerre qui ne peut que mal finir.
«Elle voyait dans Julie l’être idéal qu’elle n’était pas et qu’il lui aurait fallu être, face à Charles bien sûr mais aussi face aux autres hommes qui tendaient tous selon elle vers la Femelle Fondamentale, vers une sorte de modèle inscrit depuis le début des Temps dans leur sexe et vers lequel ils marchaient, patron à même ADN qu’ils suivaient de leurs érections, comme un seul homme.» (p.117)

Écriture

Si le questionnement de Nelly Arcan est fort pertinent, l’écriture gâche un peu la sauce.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
«Charles regardait Julie toujours à son goût parce qu’il ne savait pas, à cause des poids échangés et de conseils donnés, à cause de l’échange officiel des prénoms, s’il devait la saluer. Julie regardait les grands pots de glaces et Charles regardait Julie, parce qu’elle était toujours à son goût, oui, mais surtout pour expédier le salut, pour remplir la tâche d’être poli.» (p.34)
Magnifique charabia! J’ai recommencé deux fois «À ciel ouvert» tellement ce salmigondis me hérissait. Les chapitres qui s’amorcent tous par une même description du ciel de Montréal et des nuages finissent par faire hausser les épaules.

«À ciel ouvert» de Nelly Arcan est paru aux Éditions du Seuil.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Mathieu Bock-Côté

12 juin 2017

Le questionnement nécessaire de Mathieu Bock-Côté

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecMathieu Bock-Côté est quelqu’un, je l’avoue, qui me déstabilise quand je le vois à la télévision. Cet homme parle plus vite que son ombre et me heurte souvent avec ses propos. Il défend ses idées avec âpreté, pour ne pas dire avec une passion qui peut étourdir.

Son passage à «Tout le monde en parle» m’a laissé perplexe. Rien pour me précipiter vers «Fin de cycle, aux origines du malaise politique québécois». Bel euphémisme que de parler d’un «malaise québécois» devant le comportement du premier ministre Jean Charest envers les manifestations qui reviennent comme les matchs de la coupe Stanley. Nous connaissons présentement une remise en question importante où des conceptions de la société se heurtent.
Pour le sociologue, la pensée qui a permis la Révolution tranquille au Québec doit être questionnée. Sinon, le Parti québécois risque de disparaître. Comment lui donner tord? Le taux d’insatisfaction envers Jean Charest atteint des sommets et les intentions de vote envers le Parti québécois stagnent.
Il a fallu que Gilles Duceppe soit mis en échec par une manœuvre qui semble douteuse pour que Pauline Marois se refasse une santé politique. La «femme de béton», après une embellie dans les intentions de vote, semble avoir du mal à se détacher même si le parti de François Legault a vécu une plongée vertigineuse.
Et que dire du «virage orange» qui a mis le Bloc québécois au rancart? Désir de changement ou fatigue d’entendre des discours qui se répètent?

Situation

Pour Mathieu Bock-Côté les gauchisants ont fait main base sur le nationalisme et ont tourné le dos au passé des Québécois. Le plus bel exemple de cette idéologie se retrouve dans le système d’éducation. L’égalitarisme s’impose au détriment des valeurs traditionnelles. La société multiculturelle de Trudeau se retourne presque toujours contre les francophones.
La droite de son côté considère l’État comme une entreprise et les hôpitaux comme un centre de villégiature. L’individualisme fait foi de tout au détriment du collectif. L’équilibre budgétaire devient un dogme de foi.
La Coalition pour l’avenir du Québec est l’exemple de cette vision «privée» de la société. Son programme politique se résume essentiellement à détruire certaines institutions.

Conservateur

Mathieu Bock-Côté affirme être conservateur tout en rejetant les idées de droite et les doctrines de certains gauchistes. Il revendique le nationalisme qui a permis au Parti québécois de René Lévesque de prendre le pouvoir en 1976. Ce dernier avait réussi à créer une coalition avec les créditistes et les radicaux qui venaient du Rassemblement pour l’indépendance nationale.
D’une certaine manière Mathieu Bock-Côté me démontre que je suis un tantinet conservateur même si les politiques de Stephen Harper m’horripilent. Comment peut-on approuver la légalisation du pillage des écrivains avec le projet de loi C-11? Conservateur parce que je me méfie des visions étatiques comptables et des approches transversales et latérales en éducation. Le but de ces réformistes: inventer une société égalitariste, laïque, permissive, ouverte, fourre-tout qui tourne le dos à notre histoire nationale. Une société qui oublie son passé et son histoire. Cela peut expliquer pourquoi la littérature québécoise est si peu présente dans les écoles. Table rase pour mieux s’assimiler et disparaître peut-être. Pourquoi pas l’enseignement de l’anglais à la maternelle tant qu’à y être?

Mythes

Mathieu Bock-Côté a le grand mérite de secouer des mythes et des idéologies qui peuvent mettre alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecen danger la survie des Québécois francophones. Il lance de bonnes questions. Doit-on tout brader au nom de la modernité?
Une réflexion importante dans une société en ébullition qui résiste à toutes les décisions du gouvernement Charest depuis quelques années. Que l’on songe au développement de l’éolien, aux gaz de schiste et au plan Nord, les élus ont dû ramer contre la volonté du peuple. Il y a certainement une fracture de plus en plus grande entre toute une population et ses représentants.
Chose certaine, nous vivons de grands bouleversements et le ton est donné, je crois, par la jeunesse qui cristallise ce ras-le-bol que pas un parti politique n’arrive à canaliser. Doit-on s’en réjouir ou s’apitoyer? Mathieu Bock-Côté s’élève au-dessus de la mêlée et c’est fort heureux. Il réussit à le faire dans la frénésie de l’actualité et dans une société en manque de leadership.

«Fin de cycle, aux origines du malaise politique québécois» de Mathieu Bock-Côté est paru aux Éditions du Boréal.
http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/mathieu-bock-cote-1579.html

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Marie-France Bazzo et al., et du Québec…

27 mai 2017

Les Québécois ne connaissent pas leur paysalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Bonne idée que de questionner des hommes (une seule femme?) de différents horizons et de leur demander de quoi le Québec a besoin pour s’affirmer dans le concert des nations, sortir d’une morosité qui le paralyse depuis des décennies. Les participants, malgré des vies différentes et des parcours singuliers, en arrivent à un même constat. Les Québécois connaissent peu ou mal leur pays, ses frontières floues et son histoire.

«Voici un livre écrit en chaussures de marche, le nez dans le vent, avec boussole et GPS. Un livre pour rouler, survoler, connaître. Un incitatif à s’enfoncer dans les villes ou les épinettes noires. Parce que la géographie, c’est le berceau d’un pays», explique Marie-France Bazzo dans une courte préface. Les Québécois sont vraiment en manque de connaissances géographiques. Leurs lacunes cognitives en ce qui concerne le territoire ne cessent de s’accumuler.
Le Nord, l’exemple le plus frappant. Les trois quarts du territoire du Québec restent inconnus et mystérieux. Cet espace mythique, sauvage, propice aux fantasmes miniers et hydro-électriques, devient un lieu d’exil temporaire, le temps de faire «la passe» et d’accumuler un pactole avant de revenir vers la civilisation.
«Les Canadiens et les Québécois ont bien évolué dans le sens de peupler les régions les plus tempérées, les plus au Sud, les plus liées à la richesse du sol et aux réseaux de communications, mais ces réseaux ne sont jamais allés, jamais, vers le Nord. Ils vont vers le Sud, ou vers l’Europe.» (p.18)
Une grande majorité de la population québécoise vit dans la vallée du Saint-Laurent et les territoires bordant certains affluents. Après Chibougamau, c’est l’inconnu, les vents, les épinettes, la toundra qui attire les plus braves…
«Non. Je pense que nous n’avons jamais eu conscience du territoire. Le Nord, pour nous, est une absence. Fondamentalement et historiquement, ce sont les Autochtones qui l’habitent.» (p.94)
Pourtant, ceux qui ont arpenté ce pays sont devenus des amoureux du Nord. Pensons à Jean Désy, Louis-Edmond Hamelin et Serge Bouchard. On pourrait aussi s’attarder au territoire fantasmé d’Yves Thériault qui en a fait le lieu de toutes les sauvageries et des pulsions.

Passé

Les Québécois ignorent leur histoire, encore plus celle des autochtones, leur mythologie, leur conception du pays, les rapports avec la nature et la vie. Nous sommes affligés d’une amnésie qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.
«On l’a bradé, notre territoire. On l’a donné. On l’a mauvaisement prêté à des gens. Loué, vendu même: le fond des rivières, certains droits de coupe, le sous-sol, le pétrole, certains métaux. Toujours uniquement sous des auspices et des justifications économiques. Parce que malheureusement c’est seulement là, dans l’économique, que l’on dresse des bilans.» (p.130)
Les gouvernements ressassent des idées peu adaptées à l’époque contemporaine et à sa géographie. L’idée même des régions ressources empêche le développement intelligent des territoires périphériques et du Nord. Un concept venu du colonialisme peut-être qui fait que l’on pille les ressources de ces contrées au profit des habitants du Sud et des villes. Cette vision bancale ne peut que donner des interventions néfastes. L’exploitation de la forêt, des mines dans les régions est un véritable gâchis que beaucoup refusent de voir. L’erreur boréale de Richard Desjardins, par exemple, a montré une réalité que nombre de décideurs et de commentateurs ont refusé d’accepter. Ils ont préféré pourfendre «le poète».
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecDe quoi le territoire du Québec a-t-il besoin? amorce une réflexion qui mérite d’être poursuivie et étoffée. Ces témoignages font prendre conscience des lacunes, des trous de mémoire qui peuvent expliquer nos flous identitaires, notre incapacité à se définir et à s’affirmer. Ce brouillard on le retrouverait autant du côté de la culture, de la littérature en particulier, que l’on ne fréquente guère, que l’on ne diffuse pas et que l’on oublie d’enseigner.
Les politiciens devraient lire et relire ce collectif, les enseignants devraient le mettre dans les mains de leurs étudiants dans les cégeps et les universités. Un incontournable pour ceux et celles qui s’intéressent à la vie d’ici, au territoire immense du Québec réel et à inventer.
Enfin des textes qui font appel à la lucidité et à l’intelligence. C’est quand même rare dans une époque où être, c’est devenir consommateur. Une entreprise nécessaire.

De quoi le territoire du Québec a-t-il besoin? de Marie-France Bazzo, Camil Bouchard, René-Daniel Dubois et Vincent Marissal est paru aux Éditions Leméac.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

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(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Yvon Paré nous parle de Michaël La Chance…

13 mai 2017

Et si René Descartes avait écrit de la poésie

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecMichaël La Chance, avec «Le cerveau en feu de M. Descartes», propose un livre inclassable que j’ai lu en soupesant les mots, évaluant les phrases qui ébranlent la vie et les jours, la pensée qui, souvent, nous pousse dans les plus étranges excitations. Une réflexion comme il ne s’en fait plus et qui permet de se calmer dans un siècle où l’avalanche d’informations fait de nous des analphabètes. Une entreprise vivifiante.

René Descartes, le 11 novembre 1619, a fait des rêves singuliers qu’il note dans un petit registre en parchemin. Rappelons pour la petite histoire que Descartes est soldat et qu’il sert dans les troupes de Maximilien de Bavière à cette époque.
«L’esprit enflammé par l’excès de tabac, le jeune philosophe est tombé dans un sommeil profond, pourtant il se réveille dans son rêve et interroge celui-ci tout en rêvant. Il interroge cette nouvelle existence entre la vie et la mort, entre la réalité et l’illusion: son corps entre-deux n’est qu’un reflet qui glisse parmi les reflets, une incarnation fantomale, qui tire ses énergies de l’affolement des images.» (p.9)
Deux de ces songes ont été reconstitués par Adrien Baillet en 1691 dans «Vie de M. Des-Cartes» et un troisième a été perdu. Une expérience qui a traumatisé le philosophe et changé sa manière de voir le monde et de l’expliquer.
«Cette nuit de 1619, quelque chose a été entrevu, que le philosophe n’aura de cesse de refuser; ce refus a décidé du destin spirituel de l’Occident. Nous voulons le rappeler aujourd’hui, alors que s’annonce un nouveau tournant et qu’éclôt, par petites éclaircies, le rêve d’une nouvelle façon d’occuper le monde.» (p.9)

Méditation

Michaël La Chance, avec sa manière personnelle d’aborder les choses, engage une méditation poétique des songes de M. Descartes, bouscule le philosophe, tente d’aller plus loin dans la réflexion, l’illumination qui met «le cerveau en feu» et fait plonger dans un monde où la raison s’étiole.
Bien plus, l’écrivain imagine un troisième songe. Une reconstitution en quelque sorte en s’appuyant sur les écrits de Baillet. Et pourquoi ne pas inventer un quatrième songe?
«Imaginons qu’il ait fait un quatrième rêve, qu’il ait trépassé d’un excès de fièvre, ou bien encore, qu’il se soit détourné des sciences pour écrire de la poésie.» (p.10)
Pour terminer, La Chance décrit un voyage qui s’amorce «par une robuste prise de tabac» dans les forêts de l’Équateur. Une forme de communion avec la terre, les plantes, les animaux, l’air et l’eau. Une vision guidée par l’Uwishin, un chaman qui entraîne les curieux dans des dimensions et des sensations méconnues.

Transformation

René Descartes, après ces illuminations, comment ne pas se tourner vers Rimbaud, a eu peur etalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec il s’est accroché à la raison. Le «je pense, donc j’existe» vient de ce refus et explique «Le discours de la méthode». Ce que l’on nomme logique a pris le dessus sur tout depuis quatre cents ans et a fini par éliminer toute autre forme d’appréhension du monde. Le cartésianisme, malgré les séductions de cette réflexion, a fait en sorte d’éliminer toutes les autres formes de connaissance. La raison imposa sa dictature.
Cette approche nous pousse maintenant vers une catastrophe planétaire avec la prolifération des machines qui formatent l’homme. L’informatique étant peut-être le dernier virage de cette conception binaire de la réalité qui occupe toute la place sans pour autant apporter plus de liberté, de bonheur ou de temps à l’être humain pour le rêve et l’imaginaire.
«M. Descartes, c’est moi et c’est vous lorsque je m’accroche à une compréhension désincarnée du monde, lorsque je ne veux pas quitter une pensée de fer qui fait l’impasse sur une dimension de folie qui est en reste dans l’humain.» (p109)
À l’heure des changements climatiques et du réchauffement de la planète qui s’accélère, la consommation folle d’énergie fossile, il serait peut-être temps, avec M. La Chance, d’explorer de nouvelles pistes pour surprendre d’autres manières de penser, d’être et de vivre. Nous voilà devant les abîmes du cartésianisme qui prend le visage, de plus en plus, d’un délire rationnel et d’une fuite en avant. Une expérience de lecture assez unique que propose Michaël La Chance, une méditation nécessaire. Un baume pour ceux et celles qui ont mal à la pensée.

Le cerveau en feu de monsieur Descartes de Michaël La Chance est paru aux Éditions Triptyque.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Monique Durand…

29 avril 2017

Monique Durand fait redécouvrir le Saint-Laurentalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

MONIQUE DURAND, dans Saint-Laurent mon amour, offre des textes qui rappellent l’importance de ce cours d’eau dans l’exploration du continent américain par les Européens. Un lien vital dans le développement de la Nouvelle-France et du Canada. Elle nous fait prendre conscience combien la vie du Québec est liée intimement à ce « fleuve aux grandes eaux » comme l’a si bien qualifié le cinéaste et poète Pierre Perreault. L’écrivaine nous entraîne dans des lieux mythiques comme la Gaspésie, la Côte-Nord, Tadoussac ou l’île d’Anticosti. Une manière de redécouvrir des coins de pays qui ne cessent de changer avec les saisons. Des hommes et des femmes aussi, qui nous permettent de remonter dans le temps, et d’autres qui aiment leur coin de terre, même si parfois, comme les résidents de la Basse-Côte-Nord, ils finissent par croire que le bout du monde s’est installé sur leur galerie.

J’ai lu avec un grand intérêt les textes que Monique Durand a publiés dans Le Devoir l’été dernier. Elle raconte une expédition dans le Nord-du-Québec sur des routes qui semblent prendre la direction de l’éternité. Des heures sous des pluies diluviennes ou encore des jours où elle a la certitude que le temps s’est recroquevillé dans une talle d’épinettes. Des arrêts dans des relais, des rencontres avec des hommes qui ont dompté la solitude et des escales dans des villes mythiques comme Fairmont. Au bout, il y a le fleuve. On y revient toujours.
Une belle manière de voir le pays dans toutes ses dimensions. Ce n’est pas sans me rappeler les reportages qu’a signés Gabrielle Roy sur la Côte-Nord où elle raconte ses contacts avec les populations autochtones, ou encore quand elle accompagne une famille qui a quitté l’Acadie pour migrer en Abitibi. Un voyage en train qui n’en finit plus. On relit Heureux les nomades avec un bonheur renouvelé. Du journalisme comme on n’en fait plus.

LE FLEUVE

Monique Durand commence par nous offrir le fleuve dans son immensité et sa splendeur, ses changements et ses surprises. Ce cours d’eau que les Français ont apprivoisé peu à peu pour fonder la Nouvelle-France, traversant le pays des Innus, des Algonquins, des Hurons et des Iroquois. Des îles étonnantes, une nature qui s’apaise au fur et à mesure que les navires longent les rives et évitent tous les dangers. Tadoussac, un port qui semblait vouloir devenir le centre du Nouveau-Monde. La vie en a décidé autrement.
Et quelle belle idée d’imaginer la remontée du fleuve à partir de Québec par Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance ! Cette navigation devait changer le pays avec la fondation de Ville-Marie, une bourgade bien modeste qui deviendra le cœur du Québec contemporain.

Ils prendront neuf jours pour remonter le fleuve depuis Québec jusqu’à Montréal. En ce samedi 17 mai 1642, les ancres sont jetées près d’une saillie de la rive, sur l’actuelle Pointe-à-Callière. C’est là que sera établie Ville-Marie. Jeanne et Paul, émus, mettent le pied sur la terre ferme, après des mois, des années à avoir anticipé ces instants, ces petits morceaux de sublime qu’ils n’oublieraient jamais. (p.39)

Une belle fiction pour s’imprégner de ce moment, de cet esprit qui allait changer bien des choses, surtout en cette période où la ville célèbre son 375e anniversaire de fondation. Comment ne pas penser au très beau roman de Monique Proulx qui nous fait voyager dans le temps et nous fait partir à la recherche de ce qui reste de l’esprit des fondateurs dans cette grande ville cosmopolite. Ce qu’il reste de moi est un tableau magnifique de cette ville pas comme les autres. J’ai encore des personnages de Monique Proulx dans la tête et ils ne cessent de m’interpeller et de me bousculer.

GASPÉSIE

La Gaspésie avec ses 900 kilomètres de côte, ses anses, ses montagnes, ses baies où il est possible de trouver un refuge, de s’installer pour saisir sa vie à pleines mains. L’auteure raconte ses coups de cœur, son amour pour une petite maison où elle cultive la paix, l’harmonie, la quiétude que tous les humains recherchent.

Lumières d’hiver, presque aveuglantes, « luminosité extrême », dit Louis-Edmond Hamelin, lumières d’été, douces et claires, de printemps, un peu lactées, tirant sur le pastel, d’automne, mordorées. Elles nous ont façonnés. Peuple au moral changeant d’un seul coup d’œil à la fenêtre. Peuple vivant en dents de scie, excessif comme son climat, prompt aux réjouissances et à la dépression, passant de candeur à nostalgie comme la pluie succède au beau temps et les vagues déchaînées à la mer étale. (p.28)

Un pays qui hésite entre la montagne et la mer, les grands espaces marins qui se perdent dans l’horizon et les rivières nerveuses qui deviennent des routes qui nous entraînent jusqu’à la toundra qui fascine tant l’écrivain nomade qu’est Jean Désy.
Des petits villages aussi au fond des criques que l’on ne peut atteindre qu’en empruntant le bateau qui va d’un port à l’autre, apportant vivres et tout le matériel nécessaire à la survie.

La Base-Côte-Nord vit tout entière au rythme de ce navire qui combine transport de marchandises et de passagers, unique lien avec le reste du monde pour plusieurs villages. « Le Bella est arrivé. » Cette seule petite phrase, on dirait, rassérène. Surmonté de grues, harnaché de containers, il porte sur dos des véhicules, des outils, des denrées fraîches, bref, tout le nécessaire de la vie. (p.116)

Et les irréductibles de Natashquan, de Blanc-Sablon qui vivent en autarcie, n’arrivent que difficilement à communiquer avec le reste du Québec. Un pays où tout vient de la mer capricieuse qui peut vous emporter tout comme elle peut vous nourrir : un pays qui habite les hommes et les femmes qui y naissent et qui arrivent difficilement à s’en éloigner.

BANCS

Impossible de ne pas s’attarder à Terre-Neuve, cette île que les Basques et les Bretons connaissaient depuis fort longtemps. Ils venaient y pêcher pendant des mois. La morue était si abondante que l’on pouvait marcher sur la mer, semble-t-il. La situation a bien changé.
Anticosti aussi, la fascinante, celle qui a été dans l’actualité pour de bien mauvaises raisons récemment. L’idée du forage risquait de saccager le fleuve et un paradis. Il faut se souvenir de l’intervention malheureuse de Meunier qui a fait que les cerfs ont pratiquement détruit toute la végétation.
Des histoires terribles comme celle des frères Collin qui sont partis trapper et qui meurent de faim et de froid dans l’hiver. Un drame qui a marqué l’imaginaire parce qu’ils ont décrit minutieusement, au jour le jour, leur long calvaire. Ou encore de cet hiver inimaginable qu’a vécu le père Crespel en faisant naufrage sur l’île d’Anticosti. Il survivra par miracle quand plusieurs de ses compagnons n’auront pas cette chance.

Pourquoi, dans les circonstances extrêmes, certains humains survivent-ils alors que d’autres meurent ? Pourquoi six hommes survivront-ils à l’enfer d’Anticosti en mangeant « jusqu’aux souliers de leurs Morts », et quarante-huit autres pas ? La reconnaissance infinie que lui vouaient ses camarades dont il pansait les plaies jours après jour « me donnoie les forces et le courage dont j’avois besoin, écrit Crespel. Je n’avais que de l’urine pour les nettoïer ; je les couvrais ensuite de quelques morceaux de linge que je faisois sécher, et quand il me falloit ôter ces linges, j’étois sûr d’enlever en même tems des lambeaux de chair. » (p.133)

Une belle manière de nous faire redécouvrir ce fleuve qui est au cœur de notre histoire. Épreuves, drames, exploits et aussi route qui a marqué notre regard et notre imaginaire.
Je pense à ce couple que j’ai rencontré lors d’un séjour à l’île Verte, dans le phare que l’on a transformé en auberge. Un endroit parfait pour ceux et celles qui veulent entrer en contact avec la nature, les oiseaux qui se multiplient sur les battures. Ou encore surprendre le dos des bélugas et des baleines au large quand nous avons la patience de devenir un regard. Le couple s’intéressait aux oiseaux et aux baleines et voulait séjourner dans toutes les îles du Saint-Laurent. Ils avaient fait escale à Terre-Neuve d’abord, Anticosti et remontaient comme les navigateurs d’autrefois, prenant le temps de s’arrêter pour voir autour d’eux. Leur périple se terminerait sur l’île de tête, celle de Montréal.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUn peu curieux cependant que très peu d’ouvrages, du moins à ma connaissance, ne s’intéressent aux Grands Lacs, là où tout commence pour le majestueux fleuve. Ce serait certainement fort intéressant et je garde un si bon souvenir de ma lecture, il y a bien longtemps, du roman Les Engagés du Grand Portage de Léo-Paul Desrosiers. Ce livre paru en 1938 a été réimprimé trois fois la même année. Un grand succès à l’époque qui nous fait parcourir la route de l’Ouest et la remontée jusqu’au lac Supérieur. Cette aventure m’a fait rêver longtemps parce que je venais à peine de sortir de l’adolescence quand j’ai lu cette épopée. De quoi vouloir devenir coureur des bois et parcourir toutes les rivières d’Amérique. J’aurai plutôt choisi la route des mots pour rêver toutes les aventures imaginables en me moquant du temps.
Monique Durand fait rêver par ses incursions dans le temps et cet espace toujours à découvrir.

SAINT-LAURENT MON AMOUR de MONIQUE DURAND est paru chez MÉMOIRE d’encrier.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Yvon Paré nous parle de Mélissa Verreault…

15 avril 2017

Mélissa Verreault cherche un point d’équilibrealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Notre époque est caractérisée par la frénésie, les voyages et les rencontres éphémères. Sommes-nous juste capables de tout gâcher avec notre précipitation, notre besoin insatiable de nouveautés et de sensations fortes ? Les jeux sexuels deviennent plus des assauts où les corps se heurtent entre deux poursuites. Emmanuelle est à bout de souffle depuis sa naissance. Ses rencontres avec les hommes sont éphémères, frustrantes et toujours à recommencer. En a-t-il toujours été ainsi ? Y a-t-il eu des époques où l’on prenait le temps de s’apprivoiser, de se désirer, de se choisir avant de s’engager pour une vie ? Cette question sous-tend l’ouvrage de Mélissa Verreault, L’angoisse du poisson rouge. Est-il encore possible de trouver un point d’équilibre dans cette bousculade qui nous ramène toujours vers soi ?

Le projet le plus ambitieux de cette écrivaine. Un texte qui va dans plusieurs directions et des boucles qui déroutent. Parce qu’il faut de la patience, une sorte d’entêtement pour traverser les aventures croisées de Manue et Fabio, Sergio et Louisa.
L’année 1946 d’abord. Sergio est au sanatorium. Il a attrapé une tuberculose pendant la campagne de Russie. Louisa attend celui qui a vécu la terrible guerre à l’âge où l’on rêve l’avenir. Des lettres pour se confier, raconter la dureté du quotidien, l’amour peut-être que l’on effleure. Juste ce qu’il faut, jamais de débordements.
Et voilà Nicole qui accouche dans un autocar. Mélissa Verreault nous a habitués aux situations souvent étranges. La jeune femme accouche de jumelles sans son Yvon, parti en voyage. Emmanuelle survivra et Gabrielle mourra quelques jours après, à l’hôpital. Nicole n’en parlera à personne. Il y a des zones d’ombre comme ça dans tous les individus, des bouts de passé qui peuvent expliquer certains comportements, des humeurs ou des angoisses.
Et nous voilà sur les trottoirs de Montréal. Emmanuelle est devenue une femme qui bouscule la vie. Graphiste, elle va d’aventure en aventure, n’en fait qu’à sa tête. Une rencontre avec un cycliste, une fellation et Hector, le poisson rouge, disparaît.

Ça n’avait beau être qu’un poisson rouge, Hector était le seul être vivant à qui elle faisait confiance. C’était grave, elle le savait. N’avoir pour seul ami sincère qu’un animal nageant en rond dans un bocal à longueur de journée, ce n’était probablement pas ce qu’on pouvait appeler une vie sociale saine. Qu’y pouvait-elle ? Ce n’était pas sa faute si elle avait été si souvent blessée par les autres, qu’elle avait préféré cesser d’entretenir tout type de relation interpersonnelle engageante avec qui que ce soit. (p.49)

Où est passé Hector ? Un poisson rouge peut-il faire une fugue, partir sans laisser de traces ? Manue s’affole, pose des affiches et croise Fabio, un bel Italien. Un voyage à Québec, une réconciliation peut-être avec sa mère. Fabio est sympathique, un peu perdu dans ce Montréal où il pensait refaire sa vie.

Bascule

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEt nous voici au cœur de la Deuxième Guerre mondiale, quelque part en Russie. Les Italiens se sont enfoncés très loin dans le pays des Soviets et la situation est catastrophique. Tous sont faits prisonniers et doivent marcher dans la neige et le froid, le ventre vide. Une situation atroce, inhumaine, épouvantable. Qu’est-ce que cette histoire vient faire ici ?
L’impression de me retrouver dans les romans de Curzio Malaparte qui racontent les horreurs de la guerre avec une précision qui fait frémir. Une scène reste dans ma mémoire même si ça fait quarante ans que j’ai lu Kaputt. Des soldats traversent un lac avec des chevaux, tard dans la saison. Le froid tombe brusquement et la glace emprisonne les bêtes.

Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblaient coupées net au couperet. Seules, elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés, on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. [1]

Sergio vit un véritable calvaire. Voilà le lien ! C’est le Sergio de l’échange épistolaire. Il va survivre, il y a de l’espoir.
Ils marchent, se battent comme des bêtes pour un morceau de pain, en arrivent à dévorer leurs camarades. L’arrivée au camp de travail n’améliorera guère les conditions de ces humains traités comme des animaux.

Liens

Sergio vient de mourir à 93 ans. Fabio est son petit-fils et doit retourner en Italie, retrouver sa grand-mère Louisa, le monde qu’il a quitté. Il aimait ce grand-père silencieux, cet homme attentif aux autres qui se passionnait pour les pigeons.

Avant qu’il ne trépasse, ma mère reprochait à Sergio d’être plus aimable envers les étrangers qu’envers les membres de sa propre famille. Il lui semblait qu’il passait davantage de temps à aider des inconnus ou de simples partenaires de bridge qu’à s’occuper de sa femme et de ses enfants. Elle le traitait d’indifférent. Je crois plutôt qu’il était plus facile pour lui de donner à des gens auprès de qui il n’était pas impliqué émotionnellement. (p.358)

Retour sur l’enfance de ce migrant, ses espoirs et ses déceptions. Il rentre au Québec avec une boîte de lettres, un long récit de son grand-père. Fabio retrouve Manue et des jours meilleurs se préparent, un film peut-être pour raconter l’histoire de Sergio, une belle histoire d’amour vécue dans la discrétion et le respect.
Bien des lecteurs auront décroché avant de se rendre jusqu’au bout de cette saga. C’est sympathique pourtant, même si on se perd souvent dans les détails. L’écriture de Mélissa Verreault va d’un récit hachuré, frénétique à une histoire lente et répétitive. Le roman devient celui de Fabio. Que de fausses pistes !
Ce qui importe, peut-être, c’est d’échapper à la frénésie, de pratiquer l’art de l’attente pour en arriver à l’amour, le véritable, celui qui dure une vie. C’est ce qu’ont vécu Louisa et Sergio, c’est ce qu’apprendront Manue et Fabio. L’amour naît rarement dans l’agitation et la bousculade. Il faut du temps, de l’espace, des silences et de longs apprivoisements.

L’angoisse du poisson rouge de Mélissa Verreault est paru aux Éditions de La Peuplade.
http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/

[1] Malaparte Curzio, Kaputt, Livre de poche, p.64.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


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