Yvon Paré nous parle de Monique Durand…

29 avril 2017

Monique Durand fait redécouvrir le Saint-Laurentalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

MONIQUE DURAND, dans Saint-Laurent mon amour, offre des textes qui rappellent l’importance de ce cours d’eau dans l’exploration du continent américain par les Européens. Un lien vital dans le développement de la Nouvelle-France et du Canada. Elle nous fait prendre conscience combien la vie du Québec est liée intimement à ce « fleuve aux grandes eaux » comme l’a si bien qualifié le cinéaste et poète Pierre Perreault. L’écrivaine nous entraîne dans des lieux mythiques comme la Gaspésie, la Côte-Nord, Tadoussac ou l’île d’Anticosti. Une manière de redécouvrir des coins de pays qui ne cessent de changer avec les saisons. Des hommes et des femmes aussi, qui nous permettent de remonter dans le temps, et d’autres qui aiment leur coin de terre, même si parfois, comme les résidents de la Basse-Côte-Nord, ils finissent par croire que le bout du monde s’est installé sur leur galerie.

J’ai lu avec un grand intérêt les textes que Monique Durand a publiés dans Le Devoir l’été dernier. Elle raconte une expédition dans le Nord-du-Québec sur des routes qui semblent prendre la direction de l’éternité. Des heures sous des pluies diluviennes ou encore des jours où elle a la certitude que le temps s’est recroquevillé dans une talle d’épinettes. Des arrêts dans des relais, des rencontres avec des hommes qui ont dompté la solitude et des escales dans des villes mythiques comme Fairmont. Au bout, il y a le fleuve. On y revient toujours.
Une belle manière de voir le pays dans toutes ses dimensions. Ce n’est pas sans me rappeler les reportages qu’a signés Gabrielle Roy sur la Côte-Nord où elle raconte ses contacts avec les populations autochtones, ou encore quand elle accompagne une famille qui a quitté l’Acadie pour migrer en Abitibi. Un voyage en train qui n’en finit plus. On relit Heureux les nomades avec un bonheur renouvelé. Du journalisme comme on n’en fait plus.

LE FLEUVE

Monique Durand commence par nous offrir le fleuve dans son immensité et sa splendeur, ses changements et ses surprises. Ce cours d’eau que les Français ont apprivoisé peu à peu pour fonder la Nouvelle-France, traversant le pays des Innus, des Algonquins, des Hurons et des Iroquois. Des îles étonnantes, une nature qui s’apaise au fur et à mesure que les navires longent les rives et évitent tous les dangers. Tadoussac, un port qui semblait vouloir devenir le centre du Nouveau-Monde. La vie en a décidé autrement.
Et quelle belle idée d’imaginer la remontée du fleuve à partir de Québec par Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance ! Cette navigation devait changer le pays avec la fondation de Ville-Marie, une bourgade bien modeste qui deviendra le cœur du Québec contemporain.

Ils prendront neuf jours pour remonter le fleuve depuis Québec jusqu’à Montréal. En ce samedi 17 mai 1642, les ancres sont jetées près d’une saillie de la rive, sur l’actuelle Pointe-à-Callière. C’est là que sera établie Ville-Marie. Jeanne et Paul, émus, mettent le pied sur la terre ferme, après des mois, des années à avoir anticipé ces instants, ces petits morceaux de sublime qu’ils n’oublieraient jamais. (p.39)

Une belle fiction pour s’imprégner de ce moment, de cet esprit qui allait changer bien des choses, surtout en cette période où la ville célèbre son 375e anniversaire de fondation. Comment ne pas penser au très beau roman de Monique Proulx qui nous fait voyager dans le temps et nous fait partir à la recherche de ce qui reste de l’esprit des fondateurs dans cette grande ville cosmopolite. Ce qu’il reste de moi est un tableau magnifique de cette ville pas comme les autres. J’ai encore des personnages de Monique Proulx dans la tête et ils ne cessent de m’interpeller et de me bousculer.

GASPÉSIE

La Gaspésie avec ses 900 kilomètres de côte, ses anses, ses montagnes, ses baies où il est possible de trouver un refuge, de s’installer pour saisir sa vie à pleines mains. L’auteure raconte ses coups de cœur, son amour pour une petite maison où elle cultive la paix, l’harmonie, la quiétude que tous les humains recherchent.

Lumières d’hiver, presque aveuglantes, « luminosité extrême », dit Louis-Edmond Hamelin, lumières d’été, douces et claires, de printemps, un peu lactées, tirant sur le pastel, d’automne, mordorées. Elles nous ont façonnés. Peuple au moral changeant d’un seul coup d’œil à la fenêtre. Peuple vivant en dents de scie, excessif comme son climat, prompt aux réjouissances et à la dépression, passant de candeur à nostalgie comme la pluie succède au beau temps et les vagues déchaînées à la mer étale. (p.28)

Un pays qui hésite entre la montagne et la mer, les grands espaces marins qui se perdent dans l’horizon et les rivières nerveuses qui deviennent des routes qui nous entraînent jusqu’à la toundra qui fascine tant l’écrivain nomade qu’est Jean Désy.
Des petits villages aussi au fond des criques que l’on ne peut atteindre qu’en empruntant le bateau qui va d’un port à l’autre, apportant vivres et tout le matériel nécessaire à la survie.

La Base-Côte-Nord vit tout entière au rythme de ce navire qui combine transport de marchandises et de passagers, unique lien avec le reste du monde pour plusieurs villages. « Le Bella est arrivé. » Cette seule petite phrase, on dirait, rassérène. Surmonté de grues, harnaché de containers, il porte sur dos des véhicules, des outils, des denrées fraîches, bref, tout le nécessaire de la vie. (p.116)

Et les irréductibles de Natashquan, de Blanc-Sablon qui vivent en autarcie, n’arrivent que difficilement à communiquer avec le reste du Québec. Un pays où tout vient de la mer capricieuse qui peut vous emporter tout comme elle peut vous nourrir : un pays qui habite les hommes et les femmes qui y naissent et qui arrivent difficilement à s’en éloigner.

BANCS

Impossible de ne pas s’attarder à Terre-Neuve, cette île que les Basques et les Bretons connaissaient depuis fort longtemps. Ils venaient y pêcher pendant des mois. La morue était si abondante que l’on pouvait marcher sur la mer, semble-t-il. La situation a bien changé.
Anticosti aussi, la fascinante, celle qui a été dans l’actualité pour de bien mauvaises raisons récemment. L’idée du forage risquait de saccager le fleuve et un paradis. Il faut se souvenir de l’intervention malheureuse de Meunier qui a fait que les cerfs ont pratiquement détruit toute la végétation.
Des histoires terribles comme celle des frères Collin qui sont partis trapper et qui meurent de faim et de froid dans l’hiver. Un drame qui a marqué l’imaginaire parce qu’ils ont décrit minutieusement, au jour le jour, leur long calvaire. Ou encore de cet hiver inimaginable qu’a vécu le père Crespel en faisant naufrage sur l’île d’Anticosti. Il survivra par miracle quand plusieurs de ses compagnons n’auront pas cette chance.

Pourquoi, dans les circonstances extrêmes, certains humains survivent-ils alors que d’autres meurent ? Pourquoi six hommes survivront-ils à l’enfer d’Anticosti en mangeant « jusqu’aux souliers de leurs Morts », et quarante-huit autres pas ? La reconnaissance infinie que lui vouaient ses camarades dont il pansait les plaies jours après jour « me donnoie les forces et le courage dont j’avois besoin, écrit Crespel. Je n’avais que de l’urine pour les nettoïer ; je les couvrais ensuite de quelques morceaux de linge que je faisois sécher, et quand il me falloit ôter ces linges, j’étois sûr d’enlever en même tems des lambeaux de chair. » (p.133)

Une belle manière de nous faire redécouvrir ce fleuve qui est au cœur de notre histoire. Épreuves, drames, exploits et aussi route qui a marqué notre regard et notre imaginaire.
Je pense à ce couple que j’ai rencontré lors d’un séjour à l’île Verte, dans le phare que l’on a transformé en auberge. Un endroit parfait pour ceux et celles qui veulent entrer en contact avec la nature, les oiseaux qui se multiplient sur les battures. Ou encore surprendre le dos des bélugas et des baleines au large quand nous avons la patience de devenir un regard. Le couple s’intéressait aux oiseaux et aux baleines et voulait séjourner dans toutes les îles du Saint-Laurent. Ils avaient fait escale à Terre-Neuve d’abord, Anticosti et remontaient comme les navigateurs d’autrefois, prenant le temps de s’arrêter pour voir autour d’eux. Leur périple se terminerait sur l’île de tête, celle de Montréal.
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUn peu curieux cependant que très peu d’ouvrages, du moins à ma connaissance, ne s’intéressent aux Grands Lacs, là où tout commence pour le majestueux fleuve. Ce serait certainement fort intéressant et je garde un si bon souvenir de ma lecture, il y a bien longtemps, du roman Les Engagés du Grand Portage de Léo-Paul Desrosiers. Ce livre paru en 1938 a été réimprimé trois fois la même année. Un grand succès à l’époque qui nous fait parcourir la route de l’Ouest et la remontée jusqu’au lac Supérieur. Cette aventure m’a fait rêver longtemps parce que je venais à peine de sortir de l’adolescence quand j’ai lu cette épopée. De quoi vouloir devenir coureur des bois et parcourir toutes les rivières d’Amérique. J’aurai plutôt choisi la route des mots pour rêver toutes les aventures imaginables en me moquant du temps.
Monique Durand fait rêver par ses incursions dans le temps et cet espace toujours à découvrir.

SAINT-LAURENT MON AMOUR de MONIQUE DURAND est paru chez MÉMOIRE d’encrier.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Yvon Paré nous parle de Mélissa Verreault…

15 avril 2017

Mélissa Verreault cherche un point d’équilibrealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Notre époque est caractérisée par la frénésie, les voyages et les rencontres éphémères. Sommes-nous juste capables de tout gâcher avec notre précipitation, notre besoin insatiable de nouveautés et de sensations fortes ? Les jeux sexuels deviennent plus des assauts où les corps se heurtent entre deux poursuites. Emmanuelle est à bout de souffle depuis sa naissance. Ses rencontres avec les hommes sont éphémères, frustrantes et toujours à recommencer. En a-t-il toujours été ainsi ? Y a-t-il eu des époques où l’on prenait le temps de s’apprivoiser, de se désirer, de se choisir avant de s’engager pour une vie ? Cette question sous-tend l’ouvrage de Mélissa Verreault, L’angoisse du poisson rouge. Est-il encore possible de trouver un point d’équilibre dans cette bousculade qui nous ramène toujours vers soi ?

Le projet le plus ambitieux de cette écrivaine. Un texte qui va dans plusieurs directions et des boucles qui déroutent. Parce qu’il faut de la patience, une sorte d’entêtement pour traverser les aventures croisées de Manue et Fabio, Sergio et Louisa.
L’année 1946 d’abord. Sergio est au sanatorium. Il a attrapé une tuberculose pendant la campagne de Russie. Louisa attend celui qui a vécu la terrible guerre à l’âge où l’on rêve l’avenir. Des lettres pour se confier, raconter la dureté du quotidien, l’amour peut-être que l’on effleure. Juste ce qu’il faut, jamais de débordements.
Et voilà Nicole qui accouche dans un autocar. Mélissa Verreault nous a habitués aux situations souvent étranges. La jeune femme accouche de jumelles sans son Yvon, parti en voyage. Emmanuelle survivra et Gabrielle mourra quelques jours après, à l’hôpital. Nicole n’en parlera à personne. Il y a des zones d’ombre comme ça dans tous les individus, des bouts de passé qui peuvent expliquer certains comportements, des humeurs ou des angoisses.
Et nous voilà sur les trottoirs de Montréal. Emmanuelle est devenue une femme qui bouscule la vie. Graphiste, elle va d’aventure en aventure, n’en fait qu’à sa tête. Une rencontre avec un cycliste, une fellation et Hector, le poisson rouge, disparaît.

Ça n’avait beau être qu’un poisson rouge, Hector était le seul être vivant à qui elle faisait confiance. C’était grave, elle le savait. N’avoir pour seul ami sincère qu’un animal nageant en rond dans un bocal à longueur de journée, ce n’était probablement pas ce qu’on pouvait appeler une vie sociale saine. Qu’y pouvait-elle ? Ce n’était pas sa faute si elle avait été si souvent blessée par les autres, qu’elle avait préféré cesser d’entretenir tout type de relation interpersonnelle engageante avec qui que ce soit. (p.49)

Où est passé Hector ? Un poisson rouge peut-il faire une fugue, partir sans laisser de traces ? Manue s’affole, pose des affiches et croise Fabio, un bel Italien. Un voyage à Québec, une réconciliation peut-être avec sa mère. Fabio est sympathique, un peu perdu dans ce Montréal où il pensait refaire sa vie.

Bascule

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEt nous voici au cœur de la Deuxième Guerre mondiale, quelque part en Russie. Les Italiens se sont enfoncés très loin dans le pays des Soviets et la situation est catastrophique. Tous sont faits prisonniers et doivent marcher dans la neige et le froid, le ventre vide. Une situation atroce, inhumaine, épouvantable. Qu’est-ce que cette histoire vient faire ici ?
L’impression de me retrouver dans les romans de Curzio Malaparte qui racontent les horreurs de la guerre avec une précision qui fait frémir. Une scène reste dans ma mémoire même si ça fait quarante ans que j’ai lu Kaputt. Des soldats traversent un lac avec des chevaux, tard dans la saison. Le froid tombe brusquement et la glace emprisonne les bêtes.

Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblaient coupées net au couperet. Seules, elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés, on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. [1]

Sergio vit un véritable calvaire. Voilà le lien ! C’est le Sergio de l’échange épistolaire. Il va survivre, il y a de l’espoir.
Ils marchent, se battent comme des bêtes pour un morceau de pain, en arrivent à dévorer leurs camarades. L’arrivée au camp de travail n’améliorera guère les conditions de ces humains traités comme des animaux.

Liens

Sergio vient de mourir à 93 ans. Fabio est son petit-fils et doit retourner en Italie, retrouver sa grand-mère Louisa, le monde qu’il a quitté. Il aimait ce grand-père silencieux, cet homme attentif aux autres qui se passionnait pour les pigeons.

Avant qu’il ne trépasse, ma mère reprochait à Sergio d’être plus aimable envers les étrangers qu’envers les membres de sa propre famille. Il lui semblait qu’il passait davantage de temps à aider des inconnus ou de simples partenaires de bridge qu’à s’occuper de sa femme et de ses enfants. Elle le traitait d’indifférent. Je crois plutôt qu’il était plus facile pour lui de donner à des gens auprès de qui il n’était pas impliqué émotionnellement. (p.358)

Retour sur l’enfance de ce migrant, ses espoirs et ses déceptions. Il rentre au Québec avec une boîte de lettres, un long récit de son grand-père. Fabio retrouve Manue et des jours meilleurs se préparent, un film peut-être pour raconter l’histoire de Sergio, une belle histoire d’amour vécue dans la discrétion et le respect.
Bien des lecteurs auront décroché avant de se rendre jusqu’au bout de cette saga. C’est sympathique pourtant, même si on se perd souvent dans les détails. L’écriture de Mélissa Verreault va d’un récit hachuré, frénétique à une histoire lente et répétitive. Le roman devient celui de Fabio. Que de fausses pistes !
Ce qui importe, peut-être, c’est d’échapper à la frénésie, de pratiquer l’art de l’attente pour en arriver à l’amour, le véritable, celui qui dure une vie. C’est ce qu’ont vécu Louisa et Sergio, c’est ce qu’apprendront Manue et Fabio. L’amour naît rarement dans l’agitation et la bousculade. Il faut du temps, de l’espace, des silences et de longs apprivoisements.

L’angoisse du poisson rouge de Mélissa Verreault est paru aux Éditions de La Peuplade.
http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/

[1] Malaparte Curzio, Kaputt, Livre de poche, p.64.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Lili St-Cyr et de Marjolaine Bouchard…

8 avril 2017

Lili St-Cyr ou la disparition d’un mondealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Il n’est jamais facile d’approcher un mythe. Marjolaine Bouchard semble aimer ces défis et a réussi à nous captiver en tournant autour d’Alexis le Trotteur et du Géant Beaupré. Ces deux romans nous plongent dans un milieu, une époque, une manière de vivre, des destins qui sortent de l’ordinaire. Elle tente l’exploit en approchant Lili St-Cyr cette fois, une effeuilleuse mythique dans l’esprit de plusieurs, une femme qui a fait soupirer Montréal à une époque révolue. J’avoue que je ne connaissais rien de cette icône. C’était un nom, une image que j’ai croisée dans certains romans.

Immense défi que celui-là. Monde méconnu, un peu sordide, du moins dans l’imagerie populaire qu’aborde Marjolaine Bouchard. Les cabarets, l’alcool, les truands, les mauvais garçons, la prostitution nous viennent à l’esprit, l’exploitation et la violence. Comment échapper aux clichés même s’il y a toujours une certaine vérité derrière ces lieux communs.
L’enfance d’abord, la petite fille. Après tout, je ne cesse de le répéter dans mes chroniques, tout vient des premières années qui font l’adulte que nous sommes et que nous questionnons pendant toute une vie.
Une enfance normale. Pas d’agressions, de violence. Une mère un peu sévère et un père aimant. Malheureusement, un accident rend le père impotent et tout bascule. Ce sera les déménagements successifs, une scolarisation un peu délaissée, une vie où tout recommence tout le temps. La jeune Marie prendra goût à cette errance, aux départs et à ces vies différentes. Je me reprends. C’est un peu plus compliqué que ça. Sa mère n’était pas sa mère. En fait, celle qu’elle croyait sa mère était sa tante. Un peu d’histoire. Un milieu religieux, sévère. Nous avons connu ça au Québec. L’histoire d’amour d’une jeune femme qui sort de l’adolescence tourne mal. La voilà enceinte. Il faut sauver la face, la réputation de la famille. La tante, qui a mari, s’occupe du bébé et se fait passer pour la mère. Sa vraie mère est sa tante. Vous comprenez ? On a échangé les mères et la réputation est sauve. Nous avons eu des cas semblables au Québec à l’époque où le curé contrôlait les naissances.
La mère tante couturière fabrique de beaux vêtements et la jeune Marie regarde, écoute, rêve. Elle aime les vedettes de cinéma qui font la une des revues. Surtout Greta Garbo qui sera un modèle et Marylin, la grande Marylin Monroe. Devenir une vedette, attirer tous les regards, être le centre de toutes les attentions, être la plus belle des belles. La richesse aussi. Une tante un peu excentrique fait oublier la réalité, la misère et les difficultés, laisse croire que l’on peut s’arracher à une vie étouffante pour plonger dans la féérie.
Lili St-Cyr en fera son objectif, sa passion. Toute sa vie tourne autour de l’image, de l’apparence, le paraître, les bijoux et les vêtements. Elle ne se refusera rien et y dilapidera des fortunes.

Parcours singulier

La jeune Marie Van Schaack suit des cours de danse, s’acharne, veut devenir comédienne et briller sur les écrans. Elle doit gagner sa vie et devient effeuilleuse tout naturellement. Pas une fille comme les autres, de celles qui se déshabillent pour se déshabiller, répétant machinalement les mêmes gestes devant un public mal dégrossi. Lili en fera un art. Elle invente des scénarios, incarne des personnages, évoque les grandes séductrices de la mythologie. Une chorégraphie où la nudité ne sera qu’illusion, un moment éphémère. Elle se rhabille surtout. La fameuse scène de la baignoire où elle se retrouve nue dans son bain au début du spectacle pour enfiler ses vêtements avec grâce et finesse. Elle deviendra la muse, celle qui envoûte les hommes, fait rêver, attire les mauvais garçons comme les riches. Elle donnera un cachet particulier à ce genre de spectacle, un raffinement qui étonne tout le monde.
Elle changera plusieurs fois de nom, vivra des amours tumultueuses, violentes parfois, sera toujours attirée par les mauvais garçons ; entretiendra un appétit insatiable pour le luxe, les vêtements signés par les plus grands couturiers, les bijoux et les œuvres d’art. Elle ne se privera de rien, dilapidera tout, aura toujours besoin d’argent.
Sa vie est marquée par les voyages, les dépenses excessives, une belle complicité avec sa grand-mère, une fidélité à sa famille et ses amis. Elle ne pouvait se priver du jeu, des rôles, du regard des hommes. Il lui fallait rêver, devenir une autre tout le temps pour fuir la réalité.
Elle finira dans la réclusion, la solitude, aux côtés d’un mari handicapé. Qui vit par l’image périt par l’image. Une fin de vie sordide où elle tentera d’échapper au vieillissement par les drogues.

Société

Le roman de Marjolaine Bouchard témoigne du passage d’une société traditionnelle, marquée par l’empreinte de la religion, des religions devrais-je dire, remplie de préjugés vers une société moderne où les femmes se libèrent et peuvent faire l’amour sans la fatalité de la maternité. Lili St-Cyr n’y trouvera plus sa place. Elle a incarné pourtant, au sommet de sa gloire et de sa popularité, la femme libre, celle qui capte tous les regards, suscite tous les désirs. Une femme-enfant peut-être, capricieuse qui ne vit que dans l’instant. Une comète dans un monde qui n’a cessé de se dégrader avec le temps. Elle était différente, fantasque, imprévisible, aura fait tourner toutes les têtes à Montréal et aux États-Unis, connue des procès, les premières pages des magazines.
Pas facile de cerner une séductrice qui se voyait comme une image ou qui pensait vivre dans un film. Lili St-Cyr n’a pas échappé au destin des étoiles filantes qui marquent l’imaginaire et permet d’inventer les mythes.
L’esquisse d’une époque, d’un Montréal chaud qui a bien changé avec l’arrivée de Pax Plante et Jean Drapeau. Une femme souvent imprévisible, qui aimait séduire et avait bien du mal avec le quotidien de l’amour. Elle a défendu sa liberté en le payant cher, est demeurée peut-être une petite fille qui cherchait à être le centre du monde. Une femme fragile que la réalité décevait et qui voulait la transformer pour être un soleil, un astre autour duquel tout tourne. Elle aura réussi. Elle a fait sa place dans l’imaginaire, nous en parlons encore.

Lili St-Cyr, de Marjolaine Bouchard est paru chez Les Éditeurs réunis, 27,95 $.

Ce qu’elle a écrit :alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Les pérégrinations de la famille dans tout le pays, c’était comme la migration des gitans dont papa Ben parlait, ces joyeux voyageurs qui se moquaient de l’argent et du travail, et dansaient en chantant l’amour et la liberté. À leur image, elle apprit à se détacher, à ne développer aucun sentiment d’appartenance, à tout quitter sans regret. Au fond, elle aimait bien les voyages, et les déménagements avaient l’avantage de la retirer de l’école un certain temps. (p.17)
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C’était un jeu : ne dévoiler que ce qu’il faut, lentement, très lentement. Le moment crucial, le climax où la nudité serait exposée ne devait durer que quelques secondes, et encore, tournée dos au public ou de trois quarts, cachée derrière des plumes ou bras croisés sur l’essentiel, pour ne pas brider l’imagination du spectateur, lui permettant d’aller plus loin que la réalité. (p.163)
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Heureusement, ils avaient seulement le droit de regarder, pas celui de toucher. Ils devaient conserver l’immobilité du voyeur. Ce devait être à sens unique : ils ne pouvaient être ni aimés ni désirés d’elle. Elle leur offrirait la vue de son corps, mais sans jamais leur appartenir. Là résidait son ultime contrôle. Gentiment, elle se moquerait d’eux, en leur infligeant une soif insatiable. (p.173)
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— Oui, mais c’est un monde fermé, immobile. Je veux vivre uniquement pour l’extase, le plaisir. Les doses calculées, les amours modérées et les demi-tons me frigorifient. J’aime la surabondance, j’aime faire exploser le mercure du thermomètre. (p.240)
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D’accord, les femmes avaient droit de vote et droit de parole, elles sortaient des maisons pour entreprendre des études et des carrières afin de ne plus dépendre financièrement des hommes. Ça, elle l’avait toujours encouragé, elle en était un exemple vivant ! Mais toutes ces nouvelles féministes qui dénigraient le striptease et les concours de beauté… Pourtant, la stripteaseuse usait d’un réel pouvoir en bouleversant les vieux clichés, en choquant, parfois de façon très provocante, les codes de la société La stripteaseuse renversait les rôles, c’est elle qui prenait les commandes. En menant le jeu, elle n’était plus une femme passive et soumise. (p.401)
http://www.lesediteursreunis.com/cataloguedetail/199/Lili+St-Cyr.html

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Lisa Moore…

1 avril 2017

Lisa Moore hante le lecteur par sa précision

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Une femme perd son mari lors du naufrage de la plate-forme de forage Ocean Ranger. Une tempête au large des côtes de Terre-Neuve et l’installation qu’on pensait indestructible sombre. Quatre-vingt-quatre hommes périssent dans cette tragédie, le cinq février 1982. Le choc est terrible pour Helen qui se retrouve seule avec ses quatre enfants.

« L’Ocean Ranger a commencé à sombrer le jour de la Saint-Valentin, et à l’aube, le lendemain, la plate-forme était engloutie. Tous les hommes qui s’y trouvaient sont morts. Helen avait trente ans en 1982. Cal en avait trente et un. Il a fallu trois jours avant d’être sûr que les hommes étaient tous morts. Les gens ont espéré pendant trois jours. Pas tout le monde. Pas Helen. Elle savait qu’ils étaient disparus, et ce n’était pas juste, mais elle le savait. Elle aurait aimé avoir ces trois jours. On a dit combien c’était dur, de ne pas savoir. Helen aurait aimé ne pas savoir. » (p.14-15)
La jeune femme est dévastée, mais il y a les enfants qui n’ont qu’elle.
« À cause des enfants, Helen se sentait obligée de faire semblant qu’il n’y avait pas de dehors. Ou, s’il y en avait un, qu’elle y avait échappé. Helen voulait que les enfants croient qu’elle était à l’intérieur avec eux. Dehors était une vérité hideuse qu’elle avait l’intention de garder pour elle. C’était tout un cinéma, ce mensonge quant à la nature du lieu où elle était véritablement : dehors. » (p.21)

Évocation

Le lecteur est ballotté entre les vagues du présent et du passé, sans avertissement. C’est douloureux, souvent intolérable. Il plonge dans le vécu de cette femme, ses amours, la vie des enfants, particulièrement celle du fils. Quel courage il faut pour continuer quand le monde s’effrite. Helen peut compter sur sa sœur Louise, quelques amies et la petite communauté. La misère guette. La famille a perdu tous ses revenus. Elle tente de travailler comme serveuse mais arrive mal à prendre contact avec les autres. Elle fera de la couture pour refaire sa vie point par point.
Lisa Moore a une manière de dire cet univers en plongeant dans les détails du quotidien. Le lecteur suit Helen, John son fils qui apprend qu’il sera père après une escapade avec une jeune femme qu’il connaît à peine. L’écriture impose ses tourbillons et nous entraîne dans ses spirales. Un rythme fascinant, étourdissant, souvent déstabilisant.

La survie

Helen tente de vivre une sorte de tendresse à défaut du grand amour, après avoir tenté de reconstituer le drame en lisant tous les rapports qui touchent cette tragédie qui a marqué les esprits, particulièrement les gens de Terre-Neuve.
« Si elle avait été honnête, elle aurait demandé : Pourriez-vous être mon mari mort le temps d’un après-midi. Pourriez-vous enfiler ses vêtements, je les ai encore. Voudriez-vous porter l’eau de Cologne qu’il portait. Pourriez-vous fumer des Export A, juste le temps d’un après-midi. Voudriez-vous boire de la bière India et faire brûler les steaks sur le barbecue, pourriez-vous être drôle, conter des blagues et laisser des provisions pour la famille, plus bas sur la route, qui n’a rien à manger. Pourriez-vous être Cal ? » (p.154)
Helen n’oublie rien malgré les voyages, un homme qui s’installe peu à peu dans son quotidien. Ses filles ont des vies un peu difficiles et son fils voyage, téléphone à toutes les heures de la nuit et du jour, ayant du mal à couper avec sa mère.

Grand artalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Lisa Moore possède l’art de bousculer le temps et l’espace. Une précision époustouflante. Du grand art, une sorte d’incantation qui envoûte telles les vagues de l’océan. Tout le décor devient vivant, un personnage qui hante le lecteur.
« Février » est magnifiquement traduit, il faut le signaler, par Dominique Fortier, une romancière qui vient de publier « Les larmes de saint Laurent » aux Éditions Alto.

« Février » de Lisa Moore est publié aux Éditions du Boréal.

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Marie-Claire Blais…

18 mars 2017

Marie-Claire Blais fait vivre une véritable aventure alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Marie-Claire Blais me fascine depuis son entrée en littérature. Je l’ai lue pour la première fois, comme bien d’autres, avec «Une saison dans la vie d’Emmanuel» en 1965 et ne l’ai guère lâché depuis.

Cette écrivaine m’a fait comprendre que l’on pouvait trouver ici des œuvres puissantes qui bouleversent et secouent nos certitudes. Elle est la principale responsable de mon virage, comme lecteur, vers la littérature québécoise. Que dire de mon enchantement à parcourir «Les manuscrits de Pauline Archange» ou encore «Un Joualonais sa Joualonie». J’ai même passé tout un été, il y a quelques années, à relire son œuvre pour m’imprégner de ces mondes qui déstabilisent souvent.
Depuis la publication de «Soifs», en 1995, ses façons de faire ont changé. En fait elle explore cette «nouvelle écriture» depuis «Un sourd dans la ville» paru en 1979. Le texte se densifie, devient opaque et se transforme en véritable jungle où le lecteur perd ses références. La phrase se love, va dans toutes les directions, réussit à nous égarer souvent. Je connais des lecteurs qui n’osent plus se risquer dans un Marie-Claire Blais qui tourne le dos à la facilité pour faire de son texte une aventure existentielle.

Jérôme Bosch

«Le jeune homme sans avenir» ajoute à une fresque qui me fait songer aux immenses tableaux de Jérôme Bosch. «Le jardin des délices» ou «Le jardin des plaisirs» en particulier. Chacune des parcelles de ces toiles se subdivisent en minuscules tableaux qui racontent une histoire propre qui s’insère dans le grand tout de l’oeuvre.
Il en est ainsi des romans de Marie-Claire Blais qui vous emportent dans un univers où la mort, la vie, la souffrance, la quête du plaisir et de la liberté soufflent les personnages. Le lecteur passe des drames individuels aux grandes spéculations de la physique quantique.
Des écrivains, des artistes, des rêveurs d’existence, des enfants abandonnés par des parents qui ne parviennent pas à dompter leurs démons ou qui croupissent en prison se croisent. Ces blessés de l’enfance affrontent la dureté des drogues et imaginent, peut-être, la grande famille dont rêve Kim. Ils confrontent les fléaux de l’époque, vivent avec la faim, la maladie et le racisme. Le sida emporte les plus téméraires. Certains se suicident pour échapper au harcèlement, d’autres deviennent des itinérants ou travaillent à sauver le monde dans des missions humanitaires avec Augustino l’écrivain en colère. La barbarie est toujours là, omniprésente et fatale.

Fresque

Daniel, un écrivain coincé dans un aéroport parce que son vol est retardé, réfléchit à sa vie pendant que Laure, une passagère, devient folle sans ses cigarettes.
 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecLe poète Adrien ne sait plus ce qu’est son existence depuis que sa compagne atteinte d’un cancer a choisi de mourir volontairement. Il est tout aussi perdu qu’un adolescent en cavale.
Petites Cendres refuse de sortir de son lit, ne danse plus et ne fait plus tourner les têtes. Fleur, un musicien prodige, traîne dans les rues et rêve d’écrire la grande symphonie qui prendra les couleurs et les intonations du roman de Marie-Claire Blais à s’y méprendre. Robbie rêve de son couronnement et un vétérinaire s’occupe peut-être mieux du chien de Brillant que des humains…
J’ai eu l’impression de m’avancer dans une jungle en suivant Kim et sa peur quotidienne, l’extravagant Robbie ou encore Brillant qui s’égare dans ses romans oraux en racontant le drame des inondations en Louisiane, Mabel, la femme aux perroquets, victime d’un tireur fou qui abat son plus bel oiseau.
Le vieux marin donne une chance à ceux qui font un faux pas ou connaissent des moments difficiles. Il sera victime de sa générosité en étant battu à mort par deux garçons qu’il cherche à aider.
Peu d’écrivains réussissent à me déstabiliser ainsi, à me perdre dans un monde où les phrases poussent comme des plantes grimpantes, un texte qui se dresse tel un mur.
Plonger dans un Marie-Claire Blais, c’est vivre une aventure déstabilisante, basculer dans un monde complexe, affronter des horreurs, des folies dans une société qui se désagrège.
Marie-Claire Blais est de cette race d’écrivains qui demande à son lecteur de risquer son entendement et sa compréhension pour explorer un univers de violence et de colère, d’exploitations et d’obsessions meurtrières. Elle appréhende le monde dans toute son horreur et peut-être s’accorde l’espoir aussi que tout peut changer malgré les atrocités.

«Le jeune homme sans avenir» de Marie-Claire Blais est paru chez Boréal Éditeur.
http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/marie-claire-blais-459.html

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Gabrielle Roy…

4 mars 2017

Les écrits journalistiques de Gabrielle Roy fascinent alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Gabrielle Roy, la romancière, a été journaliste après son retour d’Europe où elle a étudié le théâtre. On l’oublie souvent. Une rare femme à exercer ce métier à l’époque. Elle aimait les découvertes, les vastes espaces, les hommes et les femmes qui luttent pour se faire une vie.
Les «Cahiers Gabrielle Roy», petit à petit, rééditent l’ensemble de l’œuvre écrite de cette romancière décédée en 1983. «Heureux les nomades» est constitué de vingt-huit reportages regroupés sous cinq thèmes: Montréal, Gaspésie et Côte-Nord, l’Abitibi, l’Ouest canadien et plusieurs aspects du Québec. La plupart de ces textes sont parus dans le «Bulletin des agriculteurs» entre 1940 et 1945.
D’autres reportages ont été remaniés par l’écrivaine dans «Fragiles lumières de la terre» paru en 1978.

L’œuvre du temps

La journaliste nous entraîne en Gaspésie au milieu des pêcheurs, permet de s’embarquer aux îles de la Madeleine avec une centaine de colons qui migrent vers l’Abitibi. Gabrielle Roy aime ces humbles qui n’ont que leurs bras pour triompher des pires difficultés: des maraîchers, des défricheurs, des constructeurs de bateaux, des bûcherons et des draveurs. Des portraits d’hommes et de femmes qui ont bâti le Québec avec une énergie inépuisable. L’ensemble de ces articles prend aussi une belle valeur ethnologique avec un recul de plus de soixante ans.
Ces portraits des Innus et de Clark City, une ville de compagnie de la Côte-Nord, sont saisissants. Une situation qui n’est pas sans rappeler les débuts du Saguenay avec Price qui contrôlait parfaitement la vie de ses travailleurs.
«La vie à Clarke City s’organise pour braver l’ennui; pavillon de danse, bowling, cinéma. Des logis convenables, une hygiène satisfaisante, l’électricité. La compagnie Gulf Pulp & Paper donne aux cultivateurs tout le confort matériel. Elle défend habilement de la misère une population qui n’aurait probablement pas d’autre choix que d’émigrer si, du jour au lendemain, les directeurs devaient fermer l’établissement. Elle a élevé le niveau de la vie dans tout le voisinage. On peut dire aussi que, jusqu’à un certain point, elle a étouffé l’initiative privée.» (p.131)
Des propos qui ont dû choquer, lors de leur parution. Gabrielle Roy se permet des réflexions et des commentaires qui passeraient mal de nos jours.
«Et l’espoir reste ardent comme un rayon des soleils d’été dans l’enchevêtrement de leurs jours. Qui ne puiserait une éternelle confiance dans la lutte quotidienne avec la terre? Non, la misère de l’Abitibi n’est point d’ordre matériel, mais moral. Elle provient de l’isolement, de la méfiance, de la désunion ; elle provient de ce chancre hideux : l’envie. Je voudrais dire aux colons: oubliez vos petites rancunes; unissez-vous; entraidez-vous!» (p.125)

Saguenay

Gabrielle Roy s’est attardée au Saguenay et au Lac-Saint-Jean en 1944. Ce n’est peut-être pas le plus percutant de ses textes, mais elle a saisi rapidement une situation économique qui demeure d’actualité.
«La prospérité lui vient d’avoir su attirer de nombreuses et remarquables entreprises privées, la plupart d’origine étrangère ; cela accuse aussi sa dépendance économique. Il bénéficie de ses ressources plutôt qu’il n’en dirige l’exploitation; il est aujourd’hui dans le bien-être, très industrialisé, mais il n’a pas la gérance de ses biens.» (p.299)
Des propos que Marc-Urbain Proulx pourrait reprendre.
 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecMadame Roy crée une véritable fresque de son époque. Elle est fascinante quand elle s’attarde devant un lac, une pluie qui balaie la forêt ou une première neige qui barbouille les épinettes. Sa description du marché Bonsecours à Montréal est pure magie. On se croirait dans les plus belles pages de Zola. Une écriture d’une précision admirable qui n’a pas pris une ride depuis sa parution. Une lecture qui permet aussi de deviner la romancière de «Bonheur d’occasion» ou de «La petite poule d’eau». Comme quoi le journalisme peut être un art quand il est pratiqué par des hommes et des femmes de talent. Il peut déjouer les limites du temps et garder sa pertinence et son acuité. Pour Gabrielle Roy, écrire un reportage journalistique, c’était aussi faire œuvre littéraire.

«Heureux les nomades et autres reportages» de Gabrielle Roy est publié aux Éditions du Boréal.
http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/gabrielle-roy-736.html

Yvon Paré

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

On peut retrouver l’ensemble de ses chroniques sur http://yvonpare.blogspot.com/.


Yvon Paré nous parle de Dany Tremblay…

20 février 2017

Dany Tremblay explore Baie-Sainte-Catherine

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecUn second recueil de nouvelles pour Dany Tremblay en quelques mois. «Le musée des choses» est constitué de onze textes, dont plusieurs ont été publiés auparavant dans «Miroir aux alouettes». La nouvellière avait fait la même chose, l’automne dernier, dans «Tous les chemins mènent à l’ombre». Un travail d’orfèvre et de retouches qui pousse chacun de ses écrits dans leurs derniers retranchements.

Dany Tremblay explore un univers qui tourne autour de Baie-Sainte-Catherine, à la rencontre du Saguenay et du grand fleuve qui vogue jusqu’à l’océan. Un pays d’arrivées et de départs, un lieu d’excès et d’empoignades. Un monde dur et âpre, giflé par les vents, chargé par la pluie, la neige et le froid. Il y germe la tendresse, parfois l’amour, le drame qui vient par certains gestes irréfléchis.

Les personnages, le lecteur a appris à les détester ou à les aimer lors des parutions précédentes. Marie s’enfuit après avoir mis fin à la violence. Raymond, Clara, Ruth et Monsieur Santoni sont là, au centre de leur vie, en attente ou sur le point de commettre l’irréparable.
Les personnages de Dany Tremblay sont souvent des éclopés et des marginaux. Coq-L’œil, le souffre-douleur, est foudroyé en croisant une fille qu’il a connue à la petite école. Clara a survécu en longeant la rive de sa vie.

«Si tu savais mon trouble, Raymond, l’agitation en moi, les serrements, l’angoisse, tout ce qui va avec. Tu te trouvais à Lévis, moi dans l’autobus. Il s’agissait une fois encore d’un mauvais timing. Je me suis demandé s’il fallait me précipiter à l’avant pour ordonner au chauffeur de s’arrêter, de me laisser descendre. Je n’arrivais pas à me décider et, petit à petit, la distance s’est élargie.» (p.47)
Rien n’arrivera comme de raison.

Pays

Les objets se patinent de souvenirs, de drames et de tempêtes qui ébranlent toutes les vies. Il suffit d’un regard, d’une circonstance pour que tout revive.

«J’étais trempée, inquiète. Une goutte d’eau a dégouliné dans l’échancrure de ma jaquette. Il n’a pas été facile de me convaincre de l’improbabilité que quelqu’un se trouve dehors sous cette pluie, de l’impossibilité de percevoir la moindre plainte avec ce vent. Je me suis raisonnée. Mais le sifflement du vent, c’était à s’y méprendre, croyez-moi. Je campais sur le site trente et un, la dernière parcelle de terre que cette femme avait foulée avant de sauter sur la glace.» (p.89)

Des lieux risquent d’emporter les personnages, de les pousser hors de soi. Les protagonistes sont hésitants et maladroits avec Raymond et Clara, calcul avec Monsieur Santoni. Rita berce son enfance dans la grande chaise héritée de ses parents pendant que Ruth tente de survivre après un viol.

Araignée

Dany Tremblay a un formidable talent pour broder des intrigues. L’écrivaine travaille à la manière d’une araignée qui tisse sa toile, attire sa victime avec lenteur et précision.

«Il y a des trucs que je m’explique mal, des histoires dont on n’a jamais soufflé mot, Comme alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec lorsque nos regards se sont croisés. C’était dans une soirée à la fin du cégep. Je t’ai entendu dire salut, j’ai relevé la tête, je t’ai vu sourire à quelqu’un. Je me suis trouvée bête, tellement bête, j’avais cru un instant que tu me parlais. Je suis rentrée pas longtemps après. Je ne voulais pas être dans les parages, au cas où tu ne partirais pas seul. Souvent, la fuite reste la seule solution.» (p.96)

La nouvellière a le grand art des petits riens qui meublent la vie de tous les jours. Tout est important dans la construction de ses nouvelles.

Une écriture sans bavure, le don de ramasser une vie autour d’une chaise berçante, d’une rencontre à l’épicerie, du saut qui fait glisser dans une autre dimension. L’art du drame qui mijote tout doucement dans un monde en attente, lisse et d’aspect inoffensif.

Il vaut mieux peut-être avoir lu «Tous les chemins mènent à l’ombre» avant de s’aventurer dans «Le musée des choses». Le lecteur qui découvrirait cette écrivaine par son dernier ouvrage risque de ne pas trop saisir ce qui emporte certains personnages. Des sonates lentes qui inventent un monde et ne vous laissent jamais en paix.

Le musée des choses de Dany Tremblay a été publié à La grenouille bleue.

Auteur

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJournaliste, écrivain et essayiste, Yvon Paré a publié une douzaine d’ouvrages, un essai, des romans, de la poésie et des récits.  Signalons Les plus belles années, Le Réflexe d’Adam, Les Oiseaux de glace et Le souffleur de mots.  Les récits de voyage Un été en Provence, Le tour du lac en 21 jours et Le Bonheur est dans le Fjord ont été écrits en collaboration avec Danielle Dubé.

Lecteur attentif, il a rédigé de nombreux articles portant sur les œuvres des écrivains du Québec dans Le Quotidien et Progrès-Dimanche où il œuvré comme journaliste.  Il collabore à Lettres québécoises depuis une quinzaine d’années en plus d’être l’auteur d’un blogue fort fréquenté.

Le voyage d’Ulysse, un roman où il suit les traces du célèbre personnage d’Homère, en l’invitant au Lac-Saint-Jean et en inventant un monde possible et imaginaire.  Il a remporté le prix Ringuet du roman de l’Académie des lettres du Québec avec ce roman en 2013 en plus du prix fiction du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  Son dernier ouvrage, L’enfant qui ne voulait plus dormir, un carnet fort louangé, explore les chemins de la création.

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