La haine du patron, un texte de Richard Desgagné…

2 octobre 2015

La haine du patron

Croyez bien que si je me suis mis à haïr celui qui fut mon patron ce n’est pas pour chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québecobéir à un caprice. Il s’agit d’une obligation morale à laquelle je ne peux me soustraire, même si le bon sens, qui est souvent une faiblesse, me conseillerait plutôt d’oublier mon orgueil blessé, par peur du ridicule.
Ce Rat riche en argent et en bêtises diverses fait partie des notables de la ville : il est de toutes les associations pour bien se mettre en valeur, il joue au golf qui n’est plus un sport, mais un passe-temps pour affairistes soucieux de conquérir de nouveaux marchés. Il se présentera bientôt à un poste électif pour le bien de sa communauté. Il peut tout faire, tout inventer pourvu qu’on le voit, qu’on le perçoive comme un altruiste. Alors je le hais et je ne m’en lasse pas.
Je serais heureux s’il perdait sa petite famille toute propre et exemplaire ; je me flatterais de le salir pour qu’il se retrouve dans la boue en train de regretter le bon temps où il fréquentait tout ce qui compte. J’ai déjà rêvé de faire sauter sa propriété avec une bombe pernicieuse qui n’aurait rien épargné. Il n’est pas dit que je ne parviendrai pas à clore le bec à ma bonne âme et que je n’agirai pas un jour, sans plus me soucier de paraître devant un tribunal.
Pour que je le haïsse ainsi, il aura fallu qu’il me brisât, qu’il me fît subir les pires sévices. Vous n’y êtes pas. Je le hais parce qu’il est ; parce que ses sous lui donnent tous les droits, celui de mal payer ses employés, de les regarder de haut, de sous-estimer leurs mérites, d’imposer sa loi puisqu’il est le patron, le possesseur des capitaux, le maître in partibus de la planète entière.
Je le vois au volant de sa voiture allemande, bien gras, tenant en main son téléphone portable, réglant ses affaires, empli de sa suffisance de capitaliste. Son sourire est une afféterie, ses manières sont des traquenards, ses intentions macèrent dans un poison virulent, sa vie elle-même est une offrande à l’hypocrisie et à son unique suffisance. Tout chez lui n’a de but que de le satisfaire ; l’argent le soutient dans ses projets ; les êtres sont des échelons auxquels il s’agrippe pour monter. J’ai le devoir de le haïr pour prévenir tous ceux qui pourraient tomber dans ses pattes ou qui seraient disposés à se laisser croquer pour avoir part du gâteau social.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecCet homme n’a aucune valeur puisqu’il ne participe pas à l’ouvrage de la civilisation. Il construit son empire comme la taupe creuse ses avancées dans la terre, sans états d’âme, obéissant à l’appel instinctif. C’est un leurre de croire qu’il devrait souffrir pour comprendre. Il doit souffrir, oui, mais pour souffrir uniquement. Sa pensée est une tirelire où il accumule des deniers ; son cœur parfois imagine une douleur, mais la sienne seule, parce qu’il n’aurait pas satisfait un caprice.
J’aime le voir marcher par les rues de la ville. Il salue ceux qui ont un nom, et que ceux-là ; il est bien vêtu, de Cachemire, de cuir, de soie ; il ne boit que de grands vins à lui conseillés par des pingouins d’établissements impeccables ; il mange les steaks les plus tendres même s’il a des dents de carnassiers ; il connaît les meilleurs spécialistes dans tous les domaines pour soigner sa noble personne si essentielle à la bonne marche de l’humanité entière. Il se gâte puisqu’il a su voler proprement grâce aux soins d’avocats habiles. Il n’est que ce qu’il a accumulé ; il n’est que ce qu’il dérobe àchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec tous. Tous l’admirent en secret. Ne s’est-il pas tiré, croient-ils, du bourbier commun ?
Je le verrais volontiers attaché à un poteau, nu dans le froid ou la chaleur torride, criant sa peine, demandant pardon, mourant à petit feu sans que personne ne s’en soucie. Ses chairs grasses attireraient les vautours qui en déchireraient des parts immondes ; parfois une hyène viendrait croquer un morceau charnu pour se rassasier et, repue, attendrait les appels de la faim pour revenir à l’assaut.
Folle imagination ? Qui n’a point été tenu par un tel rêve n’a pas subi les désirs d’un patron maître avant Dieu de toute la création. Ou qui l’a été et ne veut le reconnaître mérite de souffrir encore pour être enfin convaincu.

Notice biographique

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Jules César devant sa nuit, un texte de Richard Desgagné…

9 juin 2015

Jules César devant sa nuit

s’il avait pu prendre le miroir dans ses mains ne l’aurait-il pas fait tout simplement chat qui louche maykan alain gagnon francophonie pour fixer ses yeux et s’y perdre jusqu’au jour suivant ce fut impossible tout simplement parce que ses pensées étaient déjà tout entières tournées vers lui-même vous en doutez mettez-vous à sa place et cela viendra tout seul de vous imaginer le centre du monde toujours est-il qu’il resta étendu sur son lit pour rêver comme il le pouvait sans trop laisser de trace
depuis longtemps combien de temps Jules César faisait la guerre aux tribus barbares dont les campements ou cités longeaient les marches de l’empire il se rendait parfois avec des soldats d’élite sur les rivages de ces fleuves frontières apercevait ces êtres vêtus encore de peaux de bêtes comme esclaves dans les arènes entendait leurs ricanements de fauves puis notait ses impressions construisant ainsi paresseusement son œuvre d’imagination plus vraie sans doute que ses élucubrations de maître du monde puis il retournait en ses quartiers prenait des bains rencontrait des filles blondes et brunes ou longues et courtes toutes le satisfaisaient et se confiait à un philosophe de passage
les bruits de la chambre les bruits du palais les bruits de la ville folle au-delà des jardins du palais comme ces bruits au bord des fleuves dans les matins humides et étrangers tout se confondait quand il quittait pour grimper dans la tour du repos jusqu’à son faîte quelle improbable pulsion le ferait monter encore plus haut jusqu’aux autres marches des divinités scabreuses qui régnaient dans le ciel romain il en revenait vite déçu par leurs ruts incessants leurs danses folles au-delà des nuages qui les cachaient aux yeux des hommes il préférait sur un cheval errer seul dans les plaines se mouiller sous les pluies et frémir dans le vent même fétide qui courait le long du Tibre
un étourdissement le prenait quand il se voyait d’abord questeur puis édile curule grand pontife général conquérant préfet des mœurs finalement empereur sans qu’il ne pût jamais résister à cette poussée qui l’avait mené à régner qui se jouait de lui sans qu’il ne répondît jamais à cette question quel homme était-il plein de puissance de suavité d’étoile il en revenait toujours à ce constat bien qu’il eût tenté de s’y opposer
Jules César était un homme sans autre qualité
Hispalis Thapsus Ursa Catane Syracuse Corcyre Corinthe colonies fondées par lui et combats menés à Munda Ategua Avaricum Alésia le plus grand contre l’Arverne Vercingétorix Corfinium jusqu’à Brundisium de toutes ces cités et de ces carnages il voyait les murs les campements les rues embourbées les habitants sous la curée les morts innombrables les vents qui levaient les pestilences les maladies tenues aux corps les viols qu’il ne voulait pas voir pour donner aux soldats des illusions nécessaires pour continuer les chiens qui mangeaient les dépouilles les neiges et les froids dans les montagnes les armes gelées ses hommes qui mouraient se recouvrant de glace quelles folies n’avait-il pas menées pour agrandir l’empire de Rome sublimer son éclat et paraître lui-même plus grand que nature
Jules César sous l’éclat d’une lampe écrivait il parlait de lui comme d’un autre se soustrayant toutefois à la critique s’illustrant pour laisser à la postérité souvenir de ses œuvres par là il est vrai n’atteignait-il pas enfin à la sommité à la juste célébrité des artistes il écrivait ce « De bello gallico » vrai livre des guerres et des chefs illustration de l’habileté de ses ennemis puisqu’il y avoue avoir combattu guerroyé avec éclat gloire et victoire par-dessus tout contre ce Vercingétorix si impétueux et habile qu’il ne put le contraindre absolument qu’après sept mois de siège et entrer dans Rome assommé enfin assujetti
Jules César écoutait le chant des oiseaux dans la douce nuit qu’un chat froissait un chat qu’il avait ramené de cette Égypte sur laquelle il avait installé Cléopâtre grande reine maîtresse impeccable abandonnée quand tout le pays s’était soumis comme esclave aux volontés romaines il monta sur le lit vint ronronner contre sa tête commandant des caresses une chaleur qu’il se devait de donner le chat se coucha près d’une main qui s’amusait sur son pelage et s’endormit lui veillait sur les menaces imaginait des traquenards dans lesquels on voulait le prendre pour régner à sa place que pouvait-il contre ceux-là qui le guettaient dans l’ombre et contre cette ombre malfaisante aurait-il une seule chance de lutter pour se défendre et continuer de respirer une autre année toujours empereur et puissant de ce monde il s’endormit au moment ou le chat se levait et plongeait dans le noir sous un rideau soulevé par le vent de la nuit

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Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière,Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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L’histoire des filles, une nouvelle de Richard Desgagné…  

22 mai 2015

L’histoire des filles

Tu peux pas dire que t’es heureuse quand t’arrêtes pas de pleurer comme unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie Madeleine, sans cesse en essuyant tes larmes. Ça suffit, tu te prends en main, tu vas le voir directement, en pleine lumière. Peut-être qu’il te contera des bêtises mais tu sauras à quoi t’en tenir. Célimène, ma pauvre fille ! Tu me fiches la paix si je sais pas me conduire dans la vie. Quelle idée de m’engueuler comme du poisson pourri et de m’envoyer promener. La question n’est pas là. Ma réponse, tu veux dire ! Colette aimerait bien prendre un verre et se l’enfiler d’un coup dans le gorgoton et remettre, une fois de plus, Célimène à sa place. Pas de sa faute si elle est amoureuse d’un fou qui se pavane en faisant son numéro de coq. Il fait pas grand mal à personne au fond, il est beau, ça c’est vrai, riche à n’en plus finir et puis il a déjà couché avec nous toutes : Colette, Célimène, Claudine, Chantale, Céline.

Il était dans son bar, prenait sa coca, buvait ses rhums fins, conduisait sa voiture sport longue et basse. C’est pas une raison pour piquer les nerfs chaque fois qu’il oublie d’appeler ou qu’il se déniche une poupée dans un restaurant à la mode. Rien ne changera. Moi, j’ai tenu bon pendant deux ans à me pomponner, à l’accompagner sans trop parler, à le sucer quand il en avait besoin avant de s’élancer sur le chemin des combats de nuit. Je lui ai jamais fait la cuisine, j’ai jamais lavé ses vêtements, pas folle, c’était clair dès le début, et il avait pas rouspété.

Célimène a été son esclave. Elle a tout accepté, son jeu à elle pour le garder. Ç’a pas marché pour autant. Il a trouvé Claudine, il est resté avec Claudine. Alors elle pleure sans arrêt. Je peux plus l’entendre, elle me donne des nostalgies, je mets la musique plus fort, je chante, je ferme la porte de ma chambre, je mets des ouates dans mes oreilles et je dors quelques heures. Pourquoi je l’imagine en train de se suicider ? J’ai pas à m’occuper de ses états d’âme. C’est permis de rêver.

Célimène, ce soir, on ira au Baalbek, on dansera, on achètera de la coca, plein le nez, ce sera la joie. Elle me regarde comme si j’avais dit une insignifiance, arrête de me regarder, t’es pas morte, y a d’autres hommes, plein d’autres hommes qui n’attendent que ça : te faire jouir ! Elle apprécie quand je parle ainsi, une façon de la sortir d’elle-même. Moi, je me rappelle ce passé et j’ai pas un pli sur la peau. Chacun son tour, après tout. Moi, j’attends pas après les désirs des autres, je prends ma part, je cueille le fruit, je choisis, je cherche, dans l’ordre que vous voulez. Quand je suis au Baalbek, j’ai les yeux ouverts, je souris, j’aime sourire, je suis belle, je danse toute seule si c’est nécessaire, je m’arrange. Je suis pas si pressée d’avoir un ami qui m’attend à la table parce qu’il aime pas danser de peur de casser sa chevelure ou du ridicule. C’est pas si important d’avoir l’air. Après tout, on est pas grand-chose. Des corps, rien que des corps et des caprices, des envies.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieChère Célimène, tu t’habilles en jeans avec une chemise de toile, en robe de soie, quelle importance ? Elle se maquille, elle se regarde dans le miroir en faisant des moues, les lèvres brunes et brillantes, mouillées, elle joue avec ses cheveux roux, elle sourit enfin, elle oublie de pleurer, elle sera heureuse ce soir. C’est petit, des fois, le bonheur et ça tourne jamais rond, y a toujours des secrets qui ressortent quand on s’y attend pas. Moi, j’essaie de pas voir, d’oublier les choses pas jolies, on vit pas quand on les garde en dedans, on se souvient, on vit pas, je veux vivre vieille, entière et secrète.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


La voix de l’ange, une nouvelle de Richard Desgagné…

26 avril 2015

La voix de l’ange

La mère à son fils

            Cher petit oiseau de mon cœur, disparu au milieu de toutes ces hirondelles ! Je revois ces pétales de roses que tuchat qui louche maykan alain gagnon francophonie lançais sur la foule et que j’ai reçus, moi, comme des dons des anges ! Qui t’a donné toutes ces fleurs ? Est-ce que le Bon Dieu t’avait parlé de ses projets avant de t’amener au paradis ? Si oui, pourquoi ne m’en as-tu jamais glissé un mot et quelques autres ? J’aurais empêché cela, je t’aurais retenu tout près de moi. Mais je dois te dire que c’était bien joli, ton ascension, et que j’ai été fière d’être ta mère. Ces choses-là n’arrivent pas tous les jours !

            Depuis ce temps, je regarde le ciel dans l’attente que tu redescendes pour me consoler de n’être presque plus rien. Sans ta sœur Caprine qui me soutient, je serais déjà morte et elle viendrait prier sur ma tombe. À ton retour – tu reviendras, n’est-ce pas ? – je te préparerai tout ce que tu aimes, des glaces, des chocolats, des laits de poule et j’irai te border dans ton lit et te conterai de nouvelles histoires. Comme tu dois avoir grandi !

            Dernièrement, j’ai consulté un mage qui m’a suggéré, mon minet, de te demander d’intercéder auprès de tes amis pour qu’ils me donnent une compensation substantielle. À moins que tu reviennes toi-même, auquel cas, ça me suffirait que tu sois là. Je ne veux rien, j’ai assez de sous ; je souhaiterais tout simplement devenir éternelle et ne plus avoir de soucis à me faire pour ma santé. Je serais si contente de jouir pour une fois de toutes les facultés de la vie ! Si j’étais éternelle, je serais sûre de te revoir si tu me donnais la possibilité de te reconnaître. Je ne connais pas les anges comme toi.

            Je vieillis, j’ai cinquante ans demain, et déjà on commence à mourir autour de moi, ce qui est très fâcheux pour ma santé. Comment sont les anges ? Ne te laisse pas abuser par eux qui sont capables de bien des tours. Lucifer a été longtemps l’ami de Dieu, puis un jour il s’est retourné contre lui.

            À quoi t’occupes-tu là-haut ? J’espère que tu t’amuses plus que moi sur le plancher des vaches, comme dit la nouvelle bonne. Tu as rencontré sans doute Maria Goretti, Gérard Raymond et la petite Bernadette Soubirou. J’espère qu’ils ne sont pas trop sérieux ou constamment en prière ! Tu t’ennuierais, mon mignon, toi qui aimes tant jouer ! Tu sais, j’ai beaucoup de succès avec ce livre que j’ai écrit et qui raconte ton aventure. Son titre est « La voix de l’ange », pour aider à me souvenir que tu chantais si bien ! Je passe souvent à la radio, à la télé, je donne des conférences, je suis invitée dans tous les Salons du livre et, le mois prochain, je serai à la Foire du livre de Francfort en Allemagne. Caprine m’accompagnera pendant tout mon séjour. Quoiqu’elle n’aime pas les voyages en avion, j’ai exigé qu’elle vienne avec moi, sans quoi je la déshériterai. Elle est tout ce qu’il me reste.

            J’ai l’intention de fonder une secte pour préserver ta mémoire sur cette terre et porter le plus loin possible ce que je ressens dans mon âme. J’ai de grandes choses à dire, des messages et des enseignements à donner. Je te ferai ériger une jolie statue de marbre d’Italie par un grand sculpteur que je connais et qui deviendra probablement mon assistant. À propos, je me marierai avec lui bientôt dans une basilique dorée habitée par les anges qui sont devenus tes compagnons. Tout s’arrange, tu le vois. Tu comprends bien, j’en suis sûre, que ta maman ne peut pas s’arrêter de vivre parce que tu es là-haut. C’est si facile de retourner dans le passé, de regretter ce qu’on aurait dû faire ! J’ai toujours été bonne mère. Tu te souviendras que j’ai dû vous élever seule après que ton père ait fui au Texas avec sa poule du casino. Il n’a pas réagi quand je lui ai annoncé ton départ, tu vois comme il est, le salaud. Pardon, mon petit, je sais que ce n’est pas un langage que vous utilisez au ciel. Je n’en ai pas d’autres quand je suis fâchée.

Le fils à sa mère

            Maman, je te réponds comme je peux. Ce n’est pas facile d’écrire ici avec toutes ces occupations avec les anges, les saints et le Bon Dieu. Parfois, je m’endors en pleine réunion et je rêve à toi ; jamais bien longtemps, car mon ange gardien me réveille en me donnant des coups de coude dans les côtes. Le fameux jour où je suis monté au ciel et que j’ai lancé les pétales de roses, j’ai été le premier surpris. J’étais si bien sûr la terre, maman, je m’amusais, j’avais des amis et je t’aimais. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait et je ne le comprends pas encore.

            Le paradis n’est pas ce que l’on croit. C’est un lieu de travail éreintant. Si tu imagines qu’on est assis sur des nuages ou que ça sent bon, tu te trompes. On m’a appelé pour répondre aux prières des enfants et je suis en train d’apprendre comment il faut faire. Je me lève tôt, je bois un grand verre de lait et je m’en vais à la salle où je travaille avec les autres jusqu’à la nuit quand le concierge, qui n’aime pas le gaspillage, éteint les lumières. On n’entend que ça ici, maman ! Pas de gaspillage ! Pas de gaspillage ! Même le Bon Dieu n’arrête pas de dire qu’on n’a pas de temps à perdre. L’archange Gabriel (il est si grand qu’on dirait que ce sont ses pieds qui me parlent) m’a annoncé que si je travaillais avec acharnement, je pourrais aller te retrouver, alors je n’arrête pas. Vingt heures par jour, maman. Mais, comme je suis en bonne santé, ce n’est pas trop difficile.

            Des fois, je pars en promenade jusqu’au bout du ciel avec Gérard Raymond et Bernadette Soubirou, qui sont très drôles.  Maria Goretti est sérieuse comme le pape et a toujours peur de faire des péchés. Peccati ! Peccati ! Personne ne lui parle tellement elle est dans la lune. J’ai bien ri quand j’ai lu que tu me ferais élever une statue. J’espère que le sculpteur me dessinera un sourire sur les lèvres. C’est vrai que tu vas te marier avec lui ? Attends que je revienne, je voudrais tellement tenir la traîne de ta robe ! On pourrait inviter mes nouveaux amis. Oui ou non, maman ? J’ai permis à Gabriel de lire ta lettre. Il te déconseille de fonder une secte. Il dit qu’il y en a suffisamment et qu’il y a mieux à faire pour une femme de ton âge. Il donne toujours de bons conseils, tu devrais l’écouter.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieQuand je serai là, on partira plutôt en voyage avec Caprine. On verra plein de paysages, de gens plus intéressants que les vieux saints qui ont toujours le chapelet à la main. Maman, j’ai hâte de manger des glaces, des chocolats et de boire des laits de poule. Je ne sais pas quand je reviendrai. Attends-moi, je serai là pour ton mariage. Demande à Caprine de ne pas jouer dans ma chambre ; chaque fois, elle met du désordre partout et je ne me retrouve plus. Demande-lui aussi de faire attention à mes albums de Mafalda et qu’elle ne les prête pas à son amie Jeanne qui a toujours les mains sales !

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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Le peintre dans sa toile, une nouvelle de Richard Desgagné…

29 mars 2015

 

 Le peintre dans sa toile

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            Regardez cette toile, regardez-la bien.

            Une fois, le peintre a mis un pied sur cette pierre, il s’est accroché par les mains à cette branche, il s’est retrouvé à côté des moutons.  C’est une histoire à dormir debout.  D’ailleurs, on dirait qu’il dort debout, le pauvre.  Ses yeux sont fermés.  Parfois, dans l’après-midi, il les ouvre et me fixe comme s’il allait demander de l’aide, mais il hésite.  Peut-être attend-il qu’on lui parle ?  Que je lui parle ?  J’ai l’impression qu’il s’est habitué à ma présence.  Je le crois parce qu’au début je suis sûr qu’il aurait voulu disparaître ou reculer dans le bosquet à l’arrière.  Il n’a jamais pu.  Quelque chose ou quelqu’un le retient.  J’imagine que c’est moi.

            Une fois, il a tourné la tête et m’a montré un objet, un panonceau, juste ici, sur l’arbre.  C’est écrit dessus « Ne m’abandonnez pas. » Je viens tous les jours depuis le début de l’exposition, alors vous pensez bien que je ne disparaîtrai pas d’un seul coup !  Il a des absences, le cher artiste !  Il faut comprendre.  Il est seul avec ses moutons, il ne bouge pas, rien ne bouge, le monde s’est arrêté au moment où il a sauté de l’autre bord.  J’aime sa compagnie.

            Je ne vous apprendrai pas que la vie est compliquée, trop rapide, que tout change sans raison.  Quand je m’installe devant la toile, j’oublie tout.  Je ne veux pas en faire une histoire, mais ça me console.  Je me dis qu’il est heureux de me voir.  Tenez, pendant que je vous parlais, il a bougé un doigt de sa main qui tient le bâton.  Vous n’avez rien vu ?  Il va s’avancer.  Ne bougez pas.  Il pourrait avoir peur.  Il vient vers nous.  Les moutons le suivent.  Vous ne voyez rien ?  Qu’est-ce que je vais faire de tous ces moutons dans le musée ?  Il y aura plein de crottes.  Il faudrait fermer la clôture.  Comment faire ?  Je pourrais entrer dans la toile pour lui expliquer.  Non, j’ai trop peur.  Monsieur, n’avancez plus !  Je n’aurai jamais la permission du patron pour laisser entrer des moutons.  Comprenez-moi.  Je ne suis qu’un gardien sans pouvoir.  Que dites-vous ?  Que vous ne voulez pas passer votre vie à garder des moutons dans un décor à l’huile !  Je comprends.  À votre place, je penserais la même chose.  Je sais bien que les moutons sont gentils, la question n’est pas là.  Vous voulez que je vous remplace ?  Je ne peux pas.  Et puis, c’est vous qui l’avez inventée, cette toile.  Vous en êtes responsable.  Moi aussi, nous aussi, d’accord, puisque c’est pour nous que vous l’avez peinte.  Si nous n’existions pas, vous ne seriez pas peintre ?  Vous avez raison.

            Je ne saurais pas quoi faire de ce côté-là.  Soit dit entre nous, monsieur, je déteste la campagne, je déteste la trop grande surface du ciel bleu, je déteste les moutons, même si ce sont des animaux sans méchanceté.  J’ai une famille, j’ai un travail.  Je vais vous dire autre chose, il ne faut pas vous vexer, je n’aime pas les couleurs de votre tableau.  Trop inquiétant.  Je suis un pacifique.  Je veux éviter les complications.  Un décor comme celui-là, ça me rend tout chose.

            Les visiteurs sont tous partis !  Vous les avez fait fuir, ils ont pris peur.  Vous êtes obligé de revenir de ce côté-ci ?  D’accord, revenez, mais sans les moutons.  Ils vont mourir de faim ?  Ils ont de l’herbe, quelqu’un viendra s’occuper d’eux quand ils auront besoin.  Il faut faire confiance à la nature.  Qu’est-ce que je crois ?  Vous vous ennuyez !  Je vous jure qu’il n’est pas possible pour vous de sortir du cadre.  Il n’y a pas d’espace à côté ou derrière la toile.  C’est fermé comme une bergerie pendant la nuit.  Vous insistez : vous voulez traverser le musée avec vos moutons, je veux bien.  Attention, dehors il y a la ville avec ses voitures, ses bruits, les policiers qui vous feront payer une amende.  La campagne est loin.  À des kilomètres.  Vous connaissez le chemin ?  Moi aussi je connais, c’est loin tout de même, et dangereux.

            Écoutez, je veux vous aider dans la mesure de mes moyens.  Je pourrais approcher une autre toile dans le style de la vôtre, vous vous promèneriez de l’une à l’autre sans problèmes.  Plusieurs toiles si vous voulez.  Ça, je peux le faire.  Dont une avec de grands champs et un abri.  Un chien ?  J’essaierai.  Vous voulez une bergère ?  Où je peux trouver une bergère ?  Vous me demandez beaucoup.  Bon, j’imagine que c’est faisable.  Si ça peut m’éviter de nettoyer le musée, de chambouler les habitudes !  Bien sûr, que des toiles figuratives.  Je ne suis pas idiot !  Je vous vois mal garder vos moutons dans un Picasso cubiste ou un Borduas mystérieux.  Vous voulez aussi des toiles avec du soleil, d’autres avec de la pluie, d’autres encore avec de l’été, du printemps, un peu d’automne et pas d’hiver avec de la neige.  Je vous comprends.  Si je peux me permettre, vous pourriez tondre vos moutons pour vous fabriquer de la laine qui vous garderait au chaud pendant la nuit.

            Vous voulez que je vous apporte un Canaletto parce que vous rêvez de Venise depuis votre enfance !  Je ne suis pas le Messie !  Et puis, où mettrez-vous les moutons ?  Ils ont peur de l’eau.  Vous voulez aussi un Fragonard avec une escarpolette !  Oui, la Fête à Saint-Cloud, je connais.  Le tableau est à la Banque de France à Paris.  Je veux bien vous aider mais n’exagérez pas.  Je n’ai pas les moyens d’aller chercher cette toile-là tout de même !  Contentez-vous des peintures qui sont dans mon musée.  Fragonard, je ne peux pas.  Watteau non plus, ni Delacroix.  Vous voulez que je recrée le monde ou quoi ?  Je suis pas Dieu, tout de même, ni un artiste.  Je suis guide.  Je vous apporte ce que j’ai sous la main.  N’en demandez pas plus.

            Le musée sera fermé quelques jours, profitez-en pour aller d’une toile à l’autre, chat qui louche maykan alain gagnon francophonieet si vous avez la chance de sortir par une ouverture, allez-y, ça m’arrangerait.  Je vous dénicherai une toile avec une grotte où il y a plein de galeries.  Vous passeriez alors dans un autre monde qui pourrait vous convenir.  Imaginez d’immenses prairies avec un château sur une colline, où il y aurait une fête et une jolie dame qui vous attendrait.  Ça existe sûrement quelque part.  Ici, impossible, je vous l’ai déjà dit.  À l’avenir, ne peignez pas n’importe quoi, à cause des conséquences.  Et si vous disparaissez, n’oubliez pas les moutons !

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )

 

 


Mort, etc., une nouvelle de Richard Desgagné…  

1 mars 2015

Mort, etc.

           chat qui louche maykan alain gagnon francophonieUne bonne pichenotte sur du verre : l’homme est mort, à ce point mort que son assassin a eu la tremblote pendant quelques minutes et a tourné en rond à la façon d’un chat qui cherche le point idéal d’un coussin avant de s’étendre.

           À qui nous intéresserons-nous maintenant ?

         À ce mort qui n’a plus rien à offrir, sinon son cadavre figé.

        Au tueur et voleur qui prendra la poudre d’escampette sans demander son reste ?  Il va sans dire que celui-là, à cause du crime, pousse l’écrivain à chercher l’origine de son impulsion, le mobile de son acte et la suite de l’événement.  L’assassin est un beau sujet ; il l’a toujours été depuis Caïn.

            Il faut parler de la situation ci-haut présentée.

            Le disparu méritait-il sa mort ?  Si vous demandiez au tueur pourquoi il a occis un homme, il trouverait sûrement de bonnes raisons.  « Un maudit avare.  J’ai rendu service à la société. » « J’avais besoin d’argent, je suis pauvre, moi, et j’ai des dettes. » « Il n’avait qu’à pas être là ! »

            Que répondrait la victime à la question s’il était possible qu’elle puisse y répondre ?  Qu’elle ne connaît pas les raisons de sa disparition dans le Royaume des morts ?  Qu’elle avait reçu des menaces ?  Qu’elle se trouvait chez elle au mauvais moment face à un tueur avide de son bien ?

            Paul A est mort de s’être trouvé là où il n’avait que faire, même s’il était chez lui et en droit d’y être, vous en conviendrez.  Son assassin ne s’attendait pas à le trouver dans cet appartement qui contenait tout ce qui intéresse un voleur.

            Maintenant, le tueur doit faire vite, abandonner appareils coûteux, bijoux cachés, billets oubliés dans un livre ; plus il s’éternise, plus il risque sa vie ou la possibilité de disparaître sans laisser de trace.  Une femme peut apparaître qui viendrait rejoindre le locataire pour passer une bonne nuit ; un voisin peut sonner pour emprunter du sucre ou rendre une simple visite.  Il doit partir avec discrétion, si cela est encore possible après ce coup de feu qui a claqué dans l’air.  Il se presse, cherche une sortie sûre qui ne le mettrait en contact avec aucune personne, ni même aucune bête.

            Là, au fond du salon, cette grande baie au travers de laquelle il voit la ville qui s’allume pour la nuit. Il s’approche et regarde dehors : le balcon, tout en bas, la rue.  C’est trop haut, il pourrait se blesser en sautant.  Que faire ?  Sortir tout simplement par la porte de l’appartement qui donne sur le palier, appeler l’ascenseur, s’y engouffrer et quitter l’édifice en sifflant tout doucement.

            Il y est, il marche, il regarde les maisons de ce quartier paisible.  Il dépasse un homme qui promène un affreux petit chien au bout d’une laisse, il siffle tout doucement et bifurque vers la première rue perpendiculaire.

            Il ne se soucie plus d’avoir été repéré ou entendu ou poursuivi.  Il s’apaise et rentre à pied chez lui.

            C’est une douce nuit de printemps quand tout s’annonce encore, quand tout l’été commence à bouger dans les corps.  Il se demande s’il pourra encore connaître le bonheur après ce qu’il a fait.  Pourra-t-il ?  Il voudrait répondre mais il oublie.  Il passe à autre chose, à regarder le ciel étoilé, à fixer parfois un bruit.

 (Ce texte de Richard Desgagné a remporté le troisième prix ex æquo au concours 2014 du Chat Qui Louche. Félicitations !)

  Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/ )


Nu en coulisses, une nouvelle de Richard Desgagné…

27 novembre 2014

Nu en coulisses

        Il court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Ils ont vu à peine une chair blanche, deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé pour qu’un homme s’expose ainsi dans un théâtre, devant des spectateurs en attente ? S’agit-il d’une erreur ? Drôle d’erreur, avouons-le. Cet acte serait-il plutôt le résultat d’une décision consciente faite pour scandaliser un auditoire venu assister à une représentation ordinaire ? Dans quel but ? Se montrer sans aucune licence pour se prouver à soi-même qu’on est brave ? Un peu léger, sans véritable utilité puisque, forfait commis, l’homme doit recommencer pour assouvir son appétit singulier. Si la faute est due à un désordre de la personnalité, nous devons supposer que le malade a faussé compagnie à son gardien et qu’il a décidé, insouciant de l’ampleur et des conséquences de son acte, de se faire acteur au déroulement d’un spectacle auquel il n’avait jamais apporté jusque là de participation. Ce qui serait troublant, car peut-on croire qu’un fou soit assez conscient pour se montrer nu devant des spectateurs pour simplement de les surprendre ?

            Il est possible qu’un metteur en scène, croyant par là se démarquer d’un courant traditionnel, ait obligé un comédien à se dénuder pour briser l’assurance des spectateurs. Mais alors, comment se fait-il que, nulle part, on n’ait fait mention de cette scène incongrue ; que jamais on n’ait cité le nom de l’interprète, comme cela se fait ordinairement pour obéir à des impératifs pratiques ? Ces questions n’auront pas de réponses ; ces observations resteront celles d’un témoin extérieur à la situation. Il est triste d’en rester là, à la lisière d’une vérité et de ne devoir que supputer. Peut-être serait-il encore temps de rencontrer celui qui nous préoccupe et de lui demander des comptes ? Rendons-nous sur les lieux.

            Le spectacle est terminé. Les coulisses sont plongées dans le noir, noyées dans la poussière qui n’est pas retombée ; une forte odeur de vêtements trempés imprègne les lieux. Le silence n’est pas rassurant ; les absences n’ont pas encore pris toute la place. Est-il possible de croire que l’homme soit toujours là, comme s’il se fût attendu à notre venue ? Bien sûr que non. Pourquoi le ferait-il ? Pourquoi aurait-il perdu son temps à attendre qu’on vienne l’interviewer, comme s’il avait été un véritable interprète ? Il ne faut pas prendre ses désirs pour des impératifs auxquels tous doivent se soumettre.

            Notre homme ne se fait pas d’illusions. Il sait que, de nos jours, rien ne scandalise, plus rien ne choque, pas même les morts annoncées lors d’une guerre. La nudité est devenue une chose à peine trouble qui n’offusque guère plus que les dévots. Serions-nous donc de ces gens que la vue d’un pénis ou de seins scandalise ? La question n’est pas là. Il s’agit tout naturellement de connaître les raisons d’un coup qui, à une autre époque que la nôtre, n’aurait pas manqué d’attirer les foudres des autorités en place. Où est-il ? Se tient-il caché de peur qu’on lui impose un châtiment ? Croit-il qu’un directeur oserait l’expulser manu militari hors des murs de ce lieu fait justement pour jouer, pour feindre ? S’il est chamboulé, se terrerait-il derrière des décors, en proie à des spasmes, terrorisé ? Nous n’osons le penser. Où est-il ? Que fait-il ? Est-il dangereux et nous assènera-t-il sur la tête un coup mortel ?

            Des cintres là-haut tombera peut-être un objet lourd ; une trappe s’ouvrira dans le plancher pour nous basculer dans le noir profond. Les décors se remettront en place pour installer une inquiétude ; des costumes seront revêtus par des monstres cruels ; un éclairage troublant recouvrira l’ensemble… Quelle pièce se jouera ? Il est ridicule de s’imaginer qu’un spectacle aura lieu dans ce théâtre vide, mais empli de présences où résonnent nos pas. Le bâtiment, sans nul spectateur, est une coquille d’où l’oiseau s’envola et, avec lui, le ressort obligé pour la représentation. Ce constat nous console, nous rassure plutôt, car l’inquiétude nourrit une certaine crainte qui nous tenait, dès le départ.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRevenons au début de cette aventure, quoique ce mot n’obéisse pas du tout à l’état réel de la situation. L’aventure nous aurait entraînés en des contrées lointaines pour nous enchanter. Nous ne serions donc pas dans ce théâtre vide. L’homme court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Les spectateurs ont vu à peine une chair blanche, des membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé ? Il se peut que leurs sens aient été obscurcis par une petite mort ; qu’un leurre, dû à une trop longue fréquentation des images, ait trompé leur sens critique ou leur appréhension du réel. Mais alors pourquoi nul parmi eux ne fut affranchi du joug de cet événement virtuel ? Nous aurions pu trouver, au sein de cet agglomérat d’amateurs, un homme ou une femme que cette hallucination n’eût pas habité, ne serait-ce que pour garder un peu de sens commun ! Tous furent touchés, tous jureront qu’ils ont vu cet homme nu traverser la scène pour entrer dans les coulisses. Pourtant, les comédiens ont joué un chef-d’œuvre du théâtre classique dans lequel des personnages statiques échangent des phrases en alexandrins pour expliquer leurs malheurs ou trouver une conclusion à leurs histoires d’amour. Jamais il n’y est fait appel à l’Esprit, à Dieu ou à quelque force du Destin ; jamais le spectateur n’est amené aux frontières de la raison, dans les champs féconds des cauchemars qui font naître de grandes illusions. Nous ne pouvons expliquer ce mystère qui relève sans doute d’une forme d’hallucination collective. Se pourrait-il qu’il ne se soit rien passé et que cet événement sorte tout entier de la tête d’un écrivain ?

FIN

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

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