L’obsession, un texte d’Hélène Bard…

9 février 2017

L’obsession — 11 novembre 2016

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Ça s’implante, ça s’intensifie, ça s’accroche, ça respire et ça se nourrit de moi. C’est une sorte de tache que l’on voit partout, un point noir dans l’œil qui ne s’en va jamais. C’est un vers d’oreille. Un mot tourné dans tous les sens. Des acouphènes, des trains qui passent, des téléphones qui sonnent, des portes pas barrées, des maisons qui brûlent, des catastrophes, des accidents, des morts, des bras arrachés, des enfants écrasés. C’est partout dans ma tête comme une hydre dont les tentacules contrôlent tous mes sens. Je ne vois que ça. Je n’entends que ça. Je ne sens, ne goûte que ça. C’est partout dans ma tête. Il suffirait d’un bon coup de gun dans le front pour la faire taire. Mais ça se poursuit, ça m’empêche d’agir. C’est toujours là comme une odeur d’urine qui s’est incrustée dans les planchers, dans les murs, dans les tapis. Toute la maison pue. L’air est vicié. Ça dérange tout le temps. Ça n’arrête jamais.

Il y a la peur, il y a la possibilité de, il y a l’erreur, le détail, les et si. C’est à la fois l’attente et la perte de contrôle, l’impossibilité de lâcher prise. C’est le temps qui passe, qui se défait dans l’attente. J’ai beau marcher, courir, me sauver, ça me poursuit partout comme une bête affamée. Je n’ai aucun répit, aucune issue. Peut-être dormir. Dormir et rêver que je perds mes cheveux, mes dents. Que je meurs étouffée. Que mon chien roule sous un autobus. Jamais de calme, jamais de paix. Il n’y a rien qui puisse me distraire. C’est là depuis toujours, comme une compagne du moindre instant, de chaque pensée, de chaque minute qui passe.

C’est ça, moi. C’est la présence obsédante du passé. Les souvenirs indélébiles, ces moments qui m’ont révélée à moi-même, ces quelques fois où tu m’as regardée. Il y a l’attente d’un appel. D’un courriel. D’une nouvelle. Il y a l’attente de la lettre qui ne vient jamais. Du facteur qui est en retard. Ça se décompose en instants éternels, en moments catastrophiques, en événements rejoués des millions de fois. C’est comme une ligne toute tracée pour chaque jour qui passe. Des mots qui reviennent, des chansons qui s’imposent, des cris qui surgissent.

« Si j’étais dans ta tête, je me crisserais une balle. » C’est ce qu’il a dit. C’est toute l’empathie dont il a fait preuve. C’est la douceur dont il était capable. Ça n’a rien ajouté à mon présent, sinon une phrase de plus à entendre, une autre qui me fouette la chair, déjà ensanglantée en raison de la démangeaison mentale que j’éprouve en permanence.

C’est là partout, tout le temps, dans ma retenue, dans mon silence. Surtout dans mon silence. C’est dans une sorte de mutisme imposée. Les autres, les autres en ont plein le cul. Ils ne veulent plus en entendre parler. Ils ne veulent plus entendre les mêmes questions. Déjà posées des centaines de fois.

J’en suis encore là. Ça n’a pas changé. L’obsession a bourgeonné, ses racines se sont enfoncées si profondément, qu’elle se nourrit du moindre souffle, du moindre mystère. Elle s’agite au vent, fracasse le peu qu’il me reste. S’installe, s’étire, s’immisce dans les recoins de ma conscience.

Il n’y a aucune pilule pour l’arrêter. Aucun remède. Je prendrais ma tête à deux mains, m’arracherais les cheveux, les yeux, la peau des joues, ça serait toujours là comme un point d’orgue. J’aurais beau hurler, me terrer, m’isoler, me perdre, disparaître, ça me poursuit dans la nuit, dans mes moindres faux pas, dans mes moindres ambitions. Ça fait des décennies que ça dure. Je n’ai pas encore dénoué tous les fils, je n’ai pas encore réussi à remonter jusqu’au commencement. J’ai l’impression de nager à contre-courant, de me battre contre un prédateur qui ne se fatigue jamais, que je nourris.

Si ça pouvait dormir un instant, si ça pouvait mourir. Mais je vais mourir avec elle. Je vais mourir dans l’attente, dans la tension. J’aurai perdu toute ma vie dans les profondeurs abyssales de l’obsession, comme si j’avais été ensorcelée.

C’est ça, moi. Je suis perdue dans les dédales d’une pensée qui ne mène nulle part.

Copyright © Hélène Bard. Tous droits réservés. 2016

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revuePattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Les autres, un texte d’Hélène Bard…

4 novembre 2016

Les autres

« Les autres, que je déteste tant aujourd’hui. » C’est ce que tu avais dit. La phrase alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec roule en boucle dans ma tête. Jour après jour. Play, rewind, play, à l’ancienne, avec nos cassettes TDK et nos magnétoscopes VHS. « Les autres, que je déteste tant aujourd’hui. » Play, rewind, play : « Les autres, que je déteste tant aujourd’hui. » Depuis des années. Des milliards de fois.
Je sais, maintenant. Je comprends. Je suis l’autre. Et tu me détestes.
Moi, les autres, je ne les déteste pas. Je ne suis pas faite de haine et d’animosité. Je suis faite de questions, d’observations et de mains tendues. Mais malgré cela, les autres, je ne les comprends pas. Je pourrais donc t’écrire : « Les autres, que je ne perce pas. » Et ce serait de toi aussi qu’il est question, de toi, que je n’ai jamais mis au jour. Qui ne s’est pas laissé découvrir. Qui s’est défilé.

Les autres, dont tu fais partie, avec leurs phrases toutes faites, leurs mensonges sociaux, leurs odeurs sociales, leurs peignures sociales, leur allure sociale, leur « oui, oui, t’as raison », caché derrière un visage menteur. Les autres, avec leur belle image léchée, leurs beaux enfants bien peignés, bien habillés, silencieux, en photo, qui ne rouspètent pas, fixés dans l’instant, sourire aux lèvres, ballon de soccer à la main, méritas à la main, année scolaire terminée. Les « papa, je t’aime », les premiers mots, les premiers pas. C’est beau, c’est émouvant. C’est ostentatoire, c’est frustrant. C’est faux.
Hier, au salon de coiffure, parce qu’il faut bien sortir de son « antre », parce qu’il faut bien sortir de sa « caverne », croiser les autres, j’ai croisé Linda. Onze heures trente, déjà saoule, avec son odeur de scotch qui se dégage à des mètres à la ronde. Avec sa sacoche ouverte pleine de pots de pilules. Qui s’est trompée d’heure de rendez-vous. Qui me fait attendre. Elle se lève de la chaise de coiffeuse, penchée par en avant, perchée sur ses talons trop hauts, elle a du mal à se tenir droite, comme si elle allait planter au moindre coup de vent. Mais tout le monde fait semblant qu’elle est à jeun. Personne ne lui dit « va te coucher », « va te faire soigner ».
Linda, dont la coiffeuse séchait les cheveux avec une grosse brosse ronde. Linda, qui a dit, malgré sa bouche empâtée : « C’est pas qu’elle est une mauvaise mère, mais les détails, a l’a pas. » Sûre d’elle. Sur le ton de la condamnation.

C’est ce matin qu’elle lance sa millième pierre. Elle est sans péché, personne n’a remarqué son état. Elle pointe encore l’autre du doigt pour ne pas être vue. Pour passer inaperçue. Pour que tous les autres regardent ailleurs, mais ne voient pas qu’elle a trop bu. Elle peut dérober le mensonge au présent pendant que les autres cherchent une chimère. J’ai envie de lui dire : « vous êtes nue et tout le monde fait semblant que vous êtes habillée ». Mais elle ne veut pas le savoir. Elle a beurré son image. Elle a fait coiffer ses cheveux. Elle a maquillé ses paupières, ses joues, ses lèvres. Elle sort ses clés de son sac à main griffé, elle conduira sa voiture de luxe dans le quartier où grandissent mes enfants, à l’heure où ils sortent de l’école, et personne ne parlera. Les autres ne diront rien.
Je baisse les yeux. J’ai appris à garder le silence. À coups de rejets et d’exclusion. À coups d’incompréhension et d’intolérance. Je n’ai pas de pierre à lancer. Je n’ai pas de jugement à porter. Je ne suis pas une mère au détail. Je suis une mère qui laisse ses enfants jouer dans la boue. Une mère qui ne se soucie pas de ce que les autres pensent. Une mère erreur, une Linda qui a déjà bu au réveil. Une femme qui aurait dû en finir là, en entendant cette phrase, cette phrase qui roule en boucle dans ma tête depuis des années : « Les autres, que je déteste tant aujourd’hui. » J’aurais dû comprendre à ce moment-là que toi aussi, comme eux, tu savais mentir.

Copyright © Hélène Bard. Tous droits réservés.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revuePattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

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Les calories… un texte d’Hélène Bard…

20 septembre 2016

Les calories alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les calories, c’est le nouveau péché des femmes ! Avant, on refusait de s’adonner à la gourmandise pour éviter l’enfer, astheure, c’est pour éviter d’engraisser ! Si ça pouvait être comme l’argent. Si difficile à ramasser pis si facile à dépenser. Si c’était possible de claquer trois mille calories en une demi-heure, alors que ça a pris la semaine pour en accumuler à peine mille à cause du Régime minimum ! Ce serait le bonheur ! Être endettée de calories. La carte Kilojoule ben full. Le jour du remboursement, t’avales une grosse poutine avec ben de la mayo, une rangée de biscuits pis une crème glacée. Tu t’en gardes un peu pour le soir : deux coupes de vin, un burger au brie double-crème pis des frites salées, un morceau de gâteau au fromage pis un café Cognac. T’as tellement mangé que tu jures que tu dépenseras pus jamais autant de calories en si peu de temps. T’as peur de vomir, tellement le remboursement a été pénible.

Au lieu de ça, t’avales cinq cents calories en moins de dix minutes, mais ça te prend plus d’une heure de marche rapide pour les dépenser. Tu te sens coupable au moins deux semaines de t’être empiffrée. Tu t’en repends au dieu de la minceur en suant. T’as des ampoules aux pieds, des stigmates musculaires, mais tu continues pareil. Pis le pire, c’est que ça donne rien. Tu t’essouffles à monter des côtes, mais t’as quand même les fesses molles, pis du gras de bras. Pis ta garde-robe est à changer pareil. L’hiver a été dur, t’as trop bouffé de beignes à Noël. T’as pas fait assez de raquettes. T’as été vache, t’as pas fait ta musculation. T’as le ventre ben mou, pus d’abdos ; y sont comme morts. Tu vas pus à la piscine parce que t’as trop honte. T’es pas loin de baiser la lumière fermée pour éviter la débandade.

Un matin, tu dis « fuck la balance ». Tu veux pus la voir. Tu la caches. Tu veux pus te peser ni te regarder dans le miroir. Si tu maigris, ça s’améliorera pas, anaway, tu vas avoir trop de peau, ça va descendre de partout.

Mais tu rêves quand même d’être moins grosse. T’essayes de te faire à croire que c’est pour ta santé, ton bien-être, ton estime de soi pis toute. Mais t’sais, les filles, dans les pubs, tu les vois. Même si tu le sais qu’elles sont refaites pis photoshopées, tu te compares pareil, pis ta silhouette poire t’écœure ben raide. T’arrêtes pas de te dire que tu pourrais faire mieux. Faire plus. Couper un peu plus dans le gras. Manger plus de tofu pis plus de légumes. T’as ben beau éviter les casse-croûtes pis les beigneries, ça suffit pas. T’as juste envie de te saouler pour oublier ton surplus de poids. Mais tu sais que le lendemain, tu vas devoir te confesser en joggant trois quarts d’heure.

Ça en prend, de la motivation, pour refuser les biscuits pis les cornets de crème glacée jour, après jour, après jour. Pis les chips. Pour pas snacker le soir, quand t’as ben faim. Tu marches, tu montes les escaliers, tu fais ton ménage, tu pilasses dans la maison sans arrêt. Tu ranges le linge, tu fais le souper, tu ramasses la vaisselle, tu vides les poubelles. Quand t’es rendu que t’ajoutes des poids à tes chevilles pour te dépenser encore plus en faisant manger tes enfants, tu peux pus dire que t’es modérée. T’es rendue extrémiste. C’est le bagne, avec les boulets au pied. T’es carrément obsédée par les calories. Celles qui entrent pis celles qui sortent. T’as fait comme un genre de budget énergétique. Tu peux te permettre un petit écart le samedi soir seulement, mais pas les autres jours. C’est pas la carte Kilojoule, qui est trop pleine, c’est tes cuisses qui vont exploser.

Les calories, c’est le nouveau control freak des femmes. Un control freak pis des règles qu’elles s’imposent. Une idéologie totalitaire, un régime militaire, sans pardon. Un beigne : trente minutes de jogging. Deux coupes de vin : une heure trente de vélo sur le planche. Pendant que tu t’automutiles mentalement parce que t’as flanché pis que tu t’acceptes pas comme t’es, ben t’es pas libre. T’es enchaînée par les préceptes de la religion de la minceur. Obéissant aux lois du ventre plat. Condamnée à l’enfer de l’obsession. Les carottes goûtent carrément la résignation pis la docilité. Le sucre, la damnation.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecFinalement, t’es une vraie femme : soumise aux diktats de la mode, les mains liées par une idéation inatteignable de la beauté. Prête à te repentir au moindre écart. L’esprit dominé par le besoin de tout contrôler, le besoin que tout soit parfait.

Copyright © Hélène Bard. Tous droits réservés. 2016

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alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revuePattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
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MOI, un texte d’Hélène Bard…

7 septembre 2016

Moi — 

Je leur ai envoyé mon curriculum vitæ par courriel. Ils m’ont répondu qu’il était alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecimpressionnant, que mon expérience de travail était remarquable. Ils ont voulu me rencontrer. J’ai dit oui. Mais je ne savais pas comment m’habiller, ni quels souliers porter, ni comment me maquiller.

Je leur ai serré la main comme il faut. J’ai levé les yeux pour croiser leur regard. J’ai enduré leurs parfums fruités, épicés, musqués. J’ai attrapé au vol leurs pointes d’humour sans référents pour moi. Et leurs regards lancés à la volée pour se dire des choses qui ne me concernaient pas.

Pendant que le patron m’expliquait les valeurs de l’entreprise, j’ai remarqué les souliers pointus de l’un, les talons hauts de l’autre, les cheveux teints, le maquillage, les lunettes dernier cri. Les colliers, les boucles d’oreilles.

Moi, je sens moi. J’ai des lunettes pour voir mieux. Des souliers pour protéger mes pieds du froid, des cailloux, de la boue. Je m’habille parce qu’il le faut, parce que c’est comme ça.

C’est ça, derrière le C.V., derrière l’écrit. Une fille pas maquillée, des chandails chauds et confortables, des bas de laine, des souliers à talons plats, des cheveux naturels avec quelques mèches blanches. Des dents d’une teinte normale, qui ne sont pas blanches à vous éblouir, pas aussi étincelantes que des dizaines de diamants cachées derrière des lèvres trop gonflées. Des dents un peu jaunes d’ancienne fumeuse, une dent un peu croche à droite, brandie comme un trophée, comme un riche héritage d’une famille dont je suis fière. Une dent croche comme mon père, pareille comme celle d’une tante maintenant décédée, et que j’aimais beaucoup. Des dents de buveuse de café, de personne qui passe sa journée le nez dans un dictionnaire. Petite intello un peu perdue, qui a lu davantage qu’elle a fréquenté ses pairs, qui a réfléchi davantage qu’elle a magasiné. Qui ne lit pas les revues de mode. Qui ne remarque même plus ses cheveux blancs. Qui ne veut rien savoir du botox, du faste, du faux.

Ils n’ont pas pu superposer les deux images. Pour eux, c’était incohérent. Je suis l’astronaute turc qui a présenté l’astéroïde B 612, mais que personne n’a cru « en raison de son costume ». J’accorde de l’importance au mouton et au rire. À l’essentiel. Et ça ne leur a pas plu.

Ils ont embauché quelqu’un d’autre. Une belle personne aux dents blanches et aux cheveux teints, une image botoxée et photoshopée. C’est elle qui a rédigé la lettre qu’ils m’ont envoyée pour m’aviser que je n’aurais pas le poste. Et là, c’est moi qui n’ai pas pu superposer les deux images. Tant d’éclats et tant d’imprécisions. Tant de bijoux et tant de coquilles. Tant d’opulence et tant d’incohérences.

Ils avaient fait un choix : celui de l’écrit inefficace.

C’est la dernière entrevue d’embauche que j’ai passée. Je me suis repliée. Ce n’était pas l’exception qui confirme la règle, mais plutôt la goutte qui a fait déborder le vase.

Moi, c’est ma pensée que je peaufine. Ce sont les livres que je consomme. Ce sont les connaissances que j’accumule. Ma vision du monde se modifie. Ma perception de moi se raffine. J’équarris ce gros brut pour qu’il soit tout en nuances. Je m’assagis.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe suis encore chez moi derrière QWERTY. Seule. Dans le silence inexistant de mes acouphènes. Je ne revêtirai pas l’habit à l’Européenne. Je vais conserver mes cheveux blancs, mes cernes et mes rides. Et je vais continuer de lire et d’écrire, de m’enraciner dans ma maison de mots. Et à me concentrer sur les détails que je suis seule à remarquer.

Copyright © Hélène Bard. Tous droits réservés. 2015

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revuePattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
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(Tiré du Huffington Post.)

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Les mots inutiles, un texte de Hélène Bard…

27 mai 2016

Les mots inutiles —

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Tirée du site L’écrivante

Ils ont toujours été choisis avec soin. Ils ont fini par être placés de façon syntaxiquement correcte, respectant un ordre grevissien et virgulien. Pesés. Circonscrits. Leur poids, leur influence, leur force ont été évalués et étudiés. Les doigts derrière le clavier les ont tapés avec lenteur, laissant à l’esprit qui les agence la possibilité de formuler autrement, de dire autre chose.

Ces mots, ils sont pourtant inutiles. Qu’ils soient prononcés dans le silence de ma tête, dans le brouhaha de ma vie familiale, qu’ils soient jetés au visage de ceux qui m’accablent, ils restent inutiles. Ils s’envolent, ils frappent, ils atteignent leur cible, mais ils n’ont jamais l’effet souhaité.

Tous les cahiers dans lesquels j’ai écrit ont porté ce titre : Les mots inutiles. Ce sont d’inutiles discours. C’est à peine s’ils arrivent à panser les plaies qu’ils ouvrent.

Si j’écris, c’est pour toucher ce lecteur idéal qui m’habite, un être qui se trouve de l’autre côté du moi qui écrit. Celui-là comprend. Celui-là sait. Il n’a pas de nom. Il n’a pas de genre ni de forme. C’est l’ami imaginaire de l’enfance qui m’a suivie. Un personnage d’histoire jamais racontée. Ce blogue, je le destine à ce lui désiré, à ce lui qui comprend. À ce lui qui trouvera quelque chose de salutaire à ces mots. Je me propose de traduire un chaos d’idées inclassables, de structurer ce qui fuit, d’organiser l’introuvable. Écrire, c’est limiter par les mots la beauté et la laideur du monde. Et c’est souvent l’amplifier en faisant des choix judicieux.

Je suis là, derrière QWERTY, depuis déjà trop d’années, à mouler mon corps à cette ergonomie nécessaire au mariage de mon âme au logiciel. Et j’attends. J’attends quelque chose qui ne vient pas. Qui n’est pas venu. Tous ces mots, je les ai considérés. Je les ai entrechoqués dans ma tête avant de les perdre en compléments ajoutés et en verbes accordés. Sans résultats. C’est comme dormir. Ça ne suffit jamais. Il faut sans cesse recommencer. S’endormir, ne pas dormir, se réveiller, se lever, déjà. C’est incessamment insuffisant. Insatisfaisant. C’est un cycle sans fin de vaines tentatives, qui conduisent inévitablement au deuil de soi et à la mort.

Voilà les mots inutiles. Des signifiants imprécis, reçus différemment par chacun. L’un dans la noirceur de sa maison endormie. L’autre dans le tumulte d’une ville qui m’est inconnue. Mais ce sont les mots qui importent, malgré leur inconstance. Parce qu’ils sont éternels. Alors que moi, je n’existe plus. Pas plus que ce lui dont je rêve. Cette idole qui embrasse ma connaissance, mes émotions, mon corps, pour me faire jouir mieux que mes propres doigts.

Et je continue d’attendre ce qui ne viendra jamais. C’est toute ma vie qui aura été inutile. Une vie de mots et de dictionnaires. Une vie de solitaire au corps démembré, dont les jambes en fuite ont atteint l’orée du bois, dont le bassin se cambre sur un lit pour que ce lui remplisse le vide, et dont les doigts s’activent sur le clavier. Toute une vie à attendre, à laisser des traces, à chercher ce lui qui me lira.

Notice biographique

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revue Pattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La boue, un texte de Hélène Bard…

5 mai 2016

La boue — 2 mai 2016

(C’est avec joie que nous accueillons cette collaboration de l’écrivaine Hélène Bard. AG)

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

 

« Et c’est quoi, votre objectif ? » La travailleuse sociale joint ses mains devant elle, me regarde droit dans les yeux. Elle attend ma réponse. Je fuis son regard. Je réfléchis. Me concentre sur une scratch du plancher flottant. « Reprendre le contrôle de ma vie », que je dis en fixant un grain de beauté sur son avant-bras gauche. Elle recule, attrape son crayon. Le dépose sur ses feuilles lignées. « Ce n’est pas un peu trop vous demander ? »
« Non… »

C’est ce que je dois faire. C’est dans la routine que je suis bien. C’est dans le tout pareil que je survis. Et là, ma vie est éparpillée, en désordre. On dirait qu’une bombe a explosé en moi, une bombe faite de clous, de vis, de lames de rasoirs, de morceaux de verre et de couteaux de cuisine. Mon intérieur est en charpie, défait, en sang. Il n’est que ruines. Les murs sont salis, dégoulinants d’émotions refoulées. Je suis assise en tailleur au milieu des débris. Désorganisée, désorientée, démembrée, déchiquetée, réduite en bouillie.

Je regarde un morceau de moi. Je ne sais pas où il va. C’est un casse-tête sans image. Avec des pièces perdues. Le dessin est à refaire. Je m’empare d’un souvenir. Je ne sais pas où le ranger. Je prends un morceau de vécu dans mes mains, le soupèse, le retourne, l’observe de près, le repose. Je n’ai pas l’impression qu’il m’appartient. C’était avant l’éclatement, avant la déflagration. Je ne sais plus quoi faire de cette odeur, de ce souvenir, de cette photographie, de cette voix, de cette date, de cette réplique. Je ne sais plus où aller. Je suis perdue à l’intérieur de moi, étrangère à celle que j’ai été.

« Si ça pouvait se faire en deux semaines… » que je lâche à la blague. « Je serais au chômage », qu’elle riposte. « On fixe un prochain rendez-vous dans un mois ? qu’elle ajoute. Ça vous va ? »
Je m’empare de mon agenda. Tourne les pages. Les semaines défilent trop vite, que je me dis. « Le onze, ça irait, même heure ? »

Aussitôt qu’elle est partie, je revêts ma vraie peau, j’enlève mon costume social et m’habille de celle que je suis : pantalons d’exercice et camisole de coton. Mon odeur. Ma couleur. Je défais mes cheveux. Dégagée de l’uniforme qui m’engonçait, je gratte mon cuir chevelu douloureux. Mon corps veut de moins en moins de ces habits serrés, de ces conventions. J’ai vieilli, que je pense en me regardant dans le miroir d’entrée. Mon visage descend. Le pli du souci s’est transformé en ride. La vieillesse prend ses aises. Ma chienne sort de sa cage, se secoue. Je viens de m’emparer de la laisse. J’ai déjà chaussé mes espadrilles. Nous partons.

Je marche. Vite. Le plus vite possible. Monte des côtes. Martèle l’asphalte. Je ne lève pas les yeux. Je connais chacune des aspérités de mon parcours. Tourne à gauche, continue tout droit, tourne à droite, détache le chien, m’engage sur un chemin de terre bordé de milliers d’arbres, habités par des centaines d’oiseaux, des dizaines d’écureuils. Les bancs de neige ont diminué depuis hier. Les calvettes se dégagent. Ça sent la merde de chien qui fond. Ça sent la terre qui se réchauffe, la terre humide, gorgée d’eau. J’enjambe une rigole pendant que ma chienne s’étire le museau dans le vent. Elle a repéré quelque chose. Une bête qui vient de se réveiller ou des excréments de chevreuil qui dégèlent. J’arrive sous les pylônes. Me dis qu’il y a des décennies que je ne les entends plus grésiller, sinon quand il pleut, quand ils friturent si fort qu’on a l’impression qu’ils nous enveloppent, que l’air est sur le point d’exploser, de nous emporter dans l’orage.

J’avance dans le sentier boueux, mes pieds s’enfoncent dans la boue, si molle qu’on dirait du Nutella fondu. Jealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec souris. Un geai bleu traverse mon champ de vision en rouspétant. Son pote le suit de près. Ils se perchent sur une branche encore nue. Ils crient. Je pleure.

Le monde est en ordre.

Ma chienne se roule dans la boue. Son pelage blond croûté ; son cou, son collier, son dos, salis. Son odeur, camouflée. Elle se secoue bruyamment et recommence à trotter. Je suis groundée. Enfin. Loin de l’agenda, des rendez-vous, des retours d’appel. Loin des formulaires à remplir. Loin des conventions, des non-dits, du social et du relationnel. Dans ma solitude faite de poils, de plumes, de terre et de bois, les souvenirs se replacent. Tant de ménage encore à faire. Tant d’émotions à éponger. Un gigantesque casse-tête à assembler. Toute une existence à remettre en ordre. Je soupire, baisse les yeux, fixe le sol pour ne pas glisser. Rester dans le sentier. Les deux pieds dans la boue. Faire la même chose demain, à la même heure, de la même façon. Encore, jusqu’à la fin des temps. Et reprendre ainsi le contrôle de ma vie.

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alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecHélène Bard est née en 1975 à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix. Elle détient un baccalauréat en littérature française et une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval. Elle a publié La portée du printemps, Les mécomptes et Hystéro.
Passionnée des chiens depuis toujours, elle écrit également des chroniques qui traitent de la conciliation meute-famille dans la revue Pattes libres, diffusée sur le Web.
Hélène Bard est aussi maman de deux jeunes garçons, en plus d’être réviseure linguistique et stylistique, et d’enseigner la création littéraire.
Vous pouvez la suivre sur son site personnel.

(Tiré du Huffington Post.)


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