À force de tirer les vers… un texte de Myriam Ould-Hamouda

28 mars 2017

À force de tirer les vers…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

À force de tirer les vers de n’importe quel nez, faut pas s’étonner d’en sortir un paquet de trucs dégueulasses. Des scandales qui n’ont jamais dressé aucun corps dans la rue pour crier à plein gosier et brandir un large carton, des secrets qui ont flanqué des maux de dos à ceux qui les portaient malgré eux, des morales sans valeur, des valeurs sans morale, pour lesquelles personne n’a jamais pris ni le temps, ni la peine, ni son courage à deux mains pour en faire toutes les histoires qu’elles auraient bien méritées. Et puis, parfois, il n’en sort rien du tout ; c’est terrible, c’est affreux, c’est disgracieux à souhait le rien du tout dans ce monde qu’il nous faut en relief et en mouvement perpétuel.
Nous adorons imaginer qu’il y a des masques à faire tomber, des costumes à tâcher sans faire exprès, que dessous nous y trouverons bien une ou deux horreurs : des cicatrices, des bleus, une tache de naissance ou au moins des grains de beauté qui prennent un air mauvais.  Nous adorons agiter nos pelles de fortune, et creuser toujours plus loin, toujours plus fort, pour y dénicher quelque chose d’atroce ou de superbe, à la force de notre imagination qui a faim comme le monde et ses merveilles, on ne lui fait plus.

 Le sommet de l’Everest, le fond du grand Canyon, la pyramide de Khéops, le mausolée d’Halicarnasse, le chant des baleines, les nuées d’oiseaux, le jardin d’Eden, la tour de Babel, ça ne lui suffit plus. Nous adorons fourrer nos doigts sales dans n’importe quelle narine en espérant y trouver quelque chose, n’importe quoi qui pourrait nous surprendre encore un peu, mais comme on a l’air bien malin à prendre des airs dégoûtés devant ces morceaux d’autres vies que notre imagination nous a collés sous les ongles, et dont nous ne savons plus quoi faire.
Je croque toujours dans les pommes à pleines dents et si un vers a élu domicile dedans, je le prends avec, mais je n’irai pas farfouiller dans un pif tout aussi roc tout aussi péninsule soit-il pour l’y dénicher. Quand mon nez est bouché, je me mouche dans une feuille de papier, parfois un texte se colle dedans, parfois la feuille est juste froissée et je renifle fort. Parfois à force de renifler je me colle une migraine terrible qui ne me lâche plus, d’autres fois je la décolle et je sors boire une bière en compagnie de mains qui préfèrent refaire le monde plutôt que de me tirer les vers du nez.
Et comme leurs yeux reflètent la vie dans toute sa splendeur, ça me suffit.

Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonoritJés, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Un bisou d’outre-tombe, un texte de Chantale Potvin…

26 mars 2017

Un bisou d’outre-tombe

Je roulais en voiture et j’étais sur le point d’arriver à la maison quand jealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec m’attardai à écouter Caroll, une animatrice de radio que je connaissais bien. À une heure inhabituelle, selon ses horaires normaux de travail, elle animait une émission spéciale pour amasser des dons afin de lutter contre la leucémie. Comme elle en faisait mention, elle avait accepté d’aller faire raser sa belle chevelure pour une activité de financement et il lui manquait 100 $ pour atteindre son objectif de départ, qui avait été fixé à 3000 $.

— Allez, mesdames et messieurs ! Vos dons sont importants. Ils servent pour la recherche contre cette maladie terrible qui enlève la vie à trop d’enfants chaque année. Les statistiques déplorables font état de trop de décès, clamait-elle inlassablement dans son micro pour convaincre son auditoire de téléphoner ou de se rendre au poste pour lui remettre des dons.

Comme j’étais tout près, avec bien évidemment l’image de William qui me souriait et m’incitait à m’activer pour la recherche sur la « lucimie », comme il disait, je me rendis à la station.

Pendant qu’une chanson tournait sur les ondes, j’eus le temps de discuter avec l’animatrice et de lui faire une offre.

— Je vais te donner les 100 $ qui te manquent si tu fais tourner Mon héros.

Caroll ne l’avait pas à portée de la main, mais elle fit une courte recherche et la trouva rapidement, car elle commençait à être populaire dans au Québec. Avant de la faire tourner, elle proposa qu’on discute pendant qu’une autre pièce jouait. Je racontai à Caroll à quel point cet enfant m’avait permis de grandir. Je lui confiai mon amour éternel pour William et la chance inouïe que la vie m’avait offerte de faire que nos chemins se croisent. Je lui confiai les péripéties de sa vie, la philosophie qu’il avait développée et les prières qu’il avait demandées pour Noël. Elle saisit ainsi l’intensité de sa foi, de ses croyances et les espoirs qui le soutenaient.

L’effarement de Caroll me fit prendre conscience à quel point cette histoire était touchante, hors de l’ordinaire. L’animatrice, reconnue pour sa grande sensibilité, pleurait à chaudes larmes pendant que je lui racontais les derniers mois de la vie de ce gamin qui m’avait « engagée » pour l’aider dans ses démarches de communication avec le Bon Dieu. Avec des trémolos dans la voix, juste avant de faire tourner Mon héros pour ses auditeurs, elle résuma avec émotion l’histoire de William.

Pendant que la voix de la belle Annie Villeneuve entonnait sa chanson pour la première fois sur les ondes de cette radio, l’animatrice ferma les yeux pour écouter attentivement les paroles éclatantes de vérité et la très jolie mélodie.

« Et du plus haut de tes trois pommes, tu as dirigé ton navire avec le courage de cent hommes, devant un trop court avenir », répéta Caroll, la voix étranglée par les larmes.

Sur les ondes, elle raconta combien cette histoire était singulière et invita tous ses auditeurs à téléphoner pendant les dernières minutes de son émission. Il n’est pas nécessaire d’ajouter qu’elle a largement dépassé son objectif monétaire.

Juste avant que je ne quitte la station, Caroll me questionna sur la date du décès de William. Comme je ne l’avais pas en mémoire, je lâchai un coup de fil à sa mère.

— Au moment même où on se parle, à la minute même, ça fait un an. Il est décédé à six heures exactement. Même dans l’au-delà, il se sert encore de SA journaliste. Il se sert encore de toi, me murmura sa maman avec un chagrin qui cassait sa voix.

En raccrochant, je frissonnais de tout mon être.

Mais où es-tu ?
Aussi loin sans même une adresse
Et que deviens-tu ?
L’attente est ma seule caresse
Et je t’aime encore
Comme dans les chansons banales
Et ça me dévore
Et tout le reste m’est égal
De plus en plus fort
À chaque souffle à chaque pas
Et je t’aime encore
Et, toi, tu ne m’entends pas
Je t’aime encore, Céline Dion

Quand je sortis de la station, j’étais perplexe devant cette étrange situation qui me faisait frapper aux portes de l’au-delà. J’arrêtai mon auto devant le grand lac Saint-Jean dont les eaux déferlaient, et insérai le disque de Renaud qui était accroché au pare-soleil. Les paroles avaient maintenant un sens nouveau. Dans cette chanson si mélancolique, Renaud a mal au temps et éprouve la nostalgie des bonbons de son enfance.

Assise sur un banc, avec le dessin que William m’avait offert, je me sentais perdue, devant l’immensité des vagues et de cette mer, je m’imaginais avec William et j’écoutais la romance Mistral gagnant.

À m’asseoir sur un banc cinq minutes avec toialain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
Et regarder le soleil qui s’en va
Te parler du bon temps qu’est mort et je m’en fous
Te dire que les méchants, c’est pas nous
Que si moi je suis barge, ce n’est que de tes yeux
Car ils ont l’avantage d’être deux
Et entendre ton rire s’envoler aussi haut
Que s’envolent les cris des oiseaux
Te raconter enfin qu’il faut aimer la vie
Et l’aimer même si le temps est assassin
Et emporte avec lui les rires des enfants
Et les mistrals gagnants
Et les mistrals gagnants

La nuit, je rêve parfois de William. J’entends ses discours quand il conseillait d’aimer la vie ou quand il transigeait avec Dieu. J’entends ses prières pendant que je bois un Pepsi et déguste un chocolat sucré comme le bonheur. Dans ces rêves, je tourne mes yeux vers les étoiles et, du haut du ciel, William me parle. Il est vivant et il sourit au soleil en marchant au bord d’une mer, main dans la main avec Marie. Parfois il s’arrête pour lancer un caillou qui fait des bonds sur l’eau. Avec le bout de son doigt, William compte les bonds du caillou. Dans mes rêves, il est heureux. Et Jésus, qui est son ami, sourit et marche à ses côtés.

-30-

Notice biographique

Née à Roberval en 1969, Chantale Potvin enseigne le français de 5esecondaire depuis 1993. Elle a publié cinq romans soit :

-Le génocide culturel camouflé des indiensalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

-Ta gueule, maman

-Les dessous de l’intimidation

-Des fleurs pour Rosy

-T’as besoin de moi au ciel ?


Soleils pâles, Claude-Andrée L’Espérance…

25 mars 2017

Ma traversée du pays fantôme

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Soleils pâles

 

Aux soleils pâles

de nos matins frêles

il y a l’hiver

qui nous colle au corps

comme une seconde peau

la peau d’une bête irascible

                             toutes griffes dehors …

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies présentées ici.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Le meilleur ami (?) de l’homme, un texte de Clémence Tombereau…

24 mars 2017

Le meilleur ami (?) de l’homme…

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Photo: Andy Seliverstoff

Parfois, tu lui mets une laisse, voire une muselière, histoire qu’il reste à ta portée, qu’il n’aille pas mordre n’importe qui, n’importe quoi.
Parfois, tu le laisses libre. Alors il saccage tout ou décide, presque par lui-même, de se tenir tranquille, docile dans un coin de ta vie, sauvage domestique.
Il est né avec toi, tu ne le voyais pas. Il a grandi à tes côtés, dans ton ombre, dans ta lumière.
Tu l’as mis au placard, tu l’as même ravalé – saveur particulière.
Tu l’as nourri, puni, aimé et détesté.
Tu l’as abandonné, il t’a vite retrouvé.

Les autres l’ont chargé comme si c’était toi. Les autres l’ont blessé comme si c’était toi. Les autres l’ont aimé sans même s’en rendre compte. Amour à sens unique, amour à contre-sens.
Il lui arrive de répondre, de se défendre, arque-bouté sur ses pattes solides comme des certitudes.
Il lui arrive de s’effondrer, de n’être presque rien.
Il lui arrive de se taire : il se met en sourdine, s’endort dans une niche et se fait oublier.
Tu penses être son maître – l’inverse est aussi vrai.

Quand tu pleurais – il était là.
Quand tu aimais – encore plus.
Quand tu dormais – il fabriquait des rêves.

Il t’attend quand tu rentres, le soir, sur le palier de ton âme. Il se nourrit de toi, de tout, de rien, et de bien plus encore.
Sur le pas de la porte, il t’est fidèle et tu n’as pas le choix car, lui, c’est un peu toi.
Même sur tes vieux jours.
Même quand ta mémoire te jouera des détours.
Dans tes souvenirs amers, dans tes joies trop fugaces, ton ego sera là. Il fait partie des murs.
Et, le jour de ta mort, il viendra avec toi, sans demander son reste.
Vous sombrerez ensemble. Seuls, ton ego et toi.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revuealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Les choix et le destin du Québec… un texte d’Alain Gagnon

23 mars 2017

Actuelles et inactuellesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Le choix dans le temps —. L’obligation que nous avons de faire constamment des choix dans notre quotidien m’incite à publier ce poème en brève prose :

Cercle des dix mille portes. Autour du cavalier perdu. Choisir la bonne sans cesse. Car, si par-devant l’avenir est multiple et cajoleur, dans l’instant, il est unique et cruel. Le dur choix s’ordonne. Granit, il se dresse au cœur de ma rivière, du monde mien. Incontournable, l’instant exige, bien arrimé à la machine du temps.

Le Québec —. Parler du temps et parler de choix mènent à parler du destin. Celui de notre pays, géant d’espace et minuscule de géographie, nous apparaît dans le moment trouble, incertain. Certains cherchent, tâtonnent, à gauche, à droite du spectre politique ; d’autres haussent les épaules et abandonnent, prêts à céder à tous les appels du pied. Et une proportion de plus en plus grande a décidé de faire comme si la politique n’existait pas, n’existait plus. Et cette dernière catégorie ira en augmentant. Le Québec n’a plus d’âme. Il n’a que des sursauts nostalgiques, ici et là.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec
Nous ne chantons plus que dans d’autres langues. Nos créateurs littéraires parlent en majorité d’une vie calfeutrée et, parfois, ont des outrances qui font bien rire, mais ne rallient plus personne, sauf le temps d’un rire.
La détestation de soi a tout balayé. Spirituellement, culturellement, historiquement, nous étions riches, et nous sommes maintenant pauvres. Et heureux de l’être, car personne ne se souvient de cette richesse.
À Ottawa, rien à attendre d’un fédéralisme fermé, pour lequel nous sommes déjà acadienisés, louisianisés. À Québec, partis sans envergure qui n’enthousiasment plus, et auraient à peine l’énergie, la clairvoyance et l’audace de gérer un dépanneur.

Souvent, toutefois, c’est dans ces conditions historiques apparemment bouchées que surgissent des remèdes efficaces… mais amers à avaler.

L’auteur : Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K(Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale(2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique(Triptyque, 2005), Les versets du pluriel(Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan,Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux(MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur. On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Dominique Blondeau nous parle d’Eric de Belleval…

22 mars 2017

Photos, pétrole et diamants ***

Pour des raisons professionnelles et d’intérêt, on va peu sur Facebook.alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec Des tableaux et d’autres illustrations dans notre Journal, quelques commentaires auxquels on répond avec plaisir. Le partage de nos critiques dans notre blogue nous suffit. Cependant, on surveille avec rigueur les agissements de personnes qui pourraient nuire à nos écrits, ce qui, déjà, a été fait. On a terminé la lecture du troisième roman d’Éric de Belleval, Reportages sous influence.

À la fin des années quatre-vingt-dix, Jacques Bresson, photographe people, est envoyé en mission en Angola, à Luanda précisément, où sévit la guerre civile. Nous serons témoins de cette ahurissante aventure, dépeinte et vécue entre vérités et mensonges. Bresson a l’intuition que les personnes avec qui il partage ses journées se dérobent ou lui mentent. S’il ne comprend pas l’attitude froide et distante que lui réserve la jeune docteure, Hélène Garnier, responsable d’un petit dispensaire géré par Canadian Doctors, il ne comprend pas mieux le comportement cynique du responsable d’une clinique réservée aux expatriés canadiens et aux employés d’Alpha, compagnie pétrolière qui, sous des abords philanthropiques, tire les ficelles suspectes de la capitale angolaise.

Un événement inattendu viendra changer le cours de l’histoire, autant mentionner, l’aggraver. Parti avec le patron d’Alpha, hors de la capitale pour faire des photos couvrant sa mission, Bresson tombera dans une embuscade, sera gravement blessé, son influent partenaire assassiné par un milicien. Il sera opéré par la docteure Hélène Garnier, qui ne manque pas de l’humilier de ses sarcasmes. Aucun rapprochement cordial entre eux, mais un dédain flagrant de la part de la jeune femme, que le photographe essaie d’analyser sans y parvenir. Que cache Hélène derrière sa hargne que rien ne justifie en apparence ? Comment concilie-t-elle son engagement avec Canadian Doctors et sa profession de pédiatre à Vancouver ? Que dissimule le mépris du docteur Morel, responsable de la clinique ? Une connivence souterraine le rapproche-t-il de la jeune docteure, l’un et l’autre se soustrayant sans cesse aux décisions humanitaires de Bresson. Toutefois, celui-ci a conscience que sans Hélène il ne pourrait poursuivre sa mission photographique que son journal attend de lui. Du sensationnel autre que de jolies filles exhibitionnistes, juchées sur des talons de quinze centimètres.

Deuxième événement majeur qui mettra un terme définitif aux intentions professionnelles du photographe. Alors qu’ils roulent vers la Namibie, Bresson, Hélène et le chauffeur, seront pris en otages par un groupe d’hommes, qui amènera le trio au village. Ne sachant trop quoi faire d’eux, les mercenaires détiendront la docteure et le photographe de nombreux jours dans une case. Durant leur détention sauvage, Hélène s’exprimera violemment à travers un flot de sentiments contradictoires, apathie et colère, que son compagnon tentera d’apaiser en soulevant des questions sur elle-même, auxquelles elle refusera de répondre, s’enferrant davantage dans une spirale proche de la folie. Il faudra qu’un imprévu accidentel se produise dans le village pour qu’ils puissent s’échapper, clore un infernal tête-à-tête sans issue.

Le lecteur fait un détour par Ottawa avant de se retrouver à nouveau en Angola. Les protagonistes sont les mêmes, seule s’ajoute Jacqueline Fransten, épouse de feu le patron d’Alpha. C’est une femme proche de la soixantaine où s’est incrusté cette partie de l’Afrique, victime de tous les cauchemars qu’elle traverse. Dans un cercle plus privé, interviennent des personnages masqués, ambitieux, amoraux, se faisant passer pour les bienfaiteurs d’un continent défiguré par les famines, les épidémies. Les attentats et les émeutes qui en arrangent certains. Une fois encore, Jacques Bresson sera manipulé par une femme obnubilée par les diamants que détenait son défunt mari. Et si elle avait réussi à dénouer une vérité aléatoire concernant les principaux acteurs de ce drame, camouflé par des hommes prisonniers de leur voracité démesurée ? L’échec du reportage de Jacques Bresson symbolise le mensonge des photos, décrit au cours d’une réception, questionnement intense partagé entre le photographe et le patron d’Alpha, la veille de son assassinat. Questionnement solitaire et constant de Bresson, qui occupe une grande part du roman, se demandant ce qu’il représente au centre de cette pagaille meurtrière. Rien ne sera résolu. Les uns meurent, les autres rentrent dans leur pays, d’autres continuent, telle Hélène qui avoue à Bresson qu’elle est là pour « tuer le temps ». Pareil au photographe, le lecteur en doute, la personnalité de la jeune femme miroitant douloureusement d’un côté et de l’autre, elle ne laisse aucune place à l’auto-dérision.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecRoman qu’on devine inspiré de faits vécus, l’auteur, Éric de Belleval, ayant dirigé la Fondation du groupe pétrolier ELF, et la Fondation de l’avenir pour la recherche médicale appliquée. On ne serait pas surprise que Belleval ait une passion légitime, celle de la photo, qui l’aurait incité à créer un personnage semblable à lui-même, faisant part au lecteur de sa répulsion pour toutes formes de guerres. On a aimé ce livre pour ce qu’il dénonce, des êtres qui ont cru que les effets toxiques du colonialisme leur serviraient d’appâts. Ont-ils échoué, se sont-ils enrichis ? On ne sait trop, l’écrivain abandonnant ses douteux personnages sur le tarmac du retour à Ottawa. Non sans conclure, lucide, qu’il s’était enfin libéré des « coups et des rires » que lui ont infligé des êtres pervertis, poursuivant leur course vers une fin rapide.

Reportages sous influence, Éric de Belleval
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2015, 262 pages

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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R(h)umeurs du monde, un texte de Carine Lejeail…

21 mars 2017

R(h)umeurs du monde

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Le vieux monde est colère. Des êtres minuscules s’agitent sur sa croûte, lui tapent sur les nerfs. Ils percent, creusent, coupent et bétonnent. Ils lui bouchent les pores de la peau d’une couche de macadam sale. Le monde suffoque. Il sent leur course effrénée, de plus en plus vite, lancés qu’ils sont dans la sempiternelle poursuite du temps. Un concept étonnant, inventé pour quantifier le déroulé de la vie. Et se rendre compte qu’ils la gâchent en futilités. Et dépriment. Le monde est perplexe. Ces créatures déconcertantes construisent des machines qui toussent et qui crachent. Elles bâtissent des édifices à toucher les nuages, si hauts qu’ils dissimulent le ciel. Elles allument des lumières qui occultent les étoiles et condamnent les ombres de la nuit. Le monde ne les comprend pas, ça ne doit plus être de son âge.
Si ce n’était que des démangeaisons, ça irait encore. Mais le bruit. Tant de bruit. La rumeur constante de leurs paroles futiles, le brouhaha criard de leurs réclames, le grondement permanent de leurs pieds minuscules. Pourquoi ? Pour accumuler, plus et plus encore. Toujours plus que son voisin… Il est loin le temps où il les regardait évoluer avec étonnement. Où les plus audacieux parcouraient des continents inconnus, calant leurs pas sur la respiration de la terre, émerveillés par les beautés de la nature, curieux des différences entre les peuples. Loin le temps où la bonté, le courage étaient les seules valeurs reconnues. Il y a encore quelques aventuriers aujourd’hui, mais ils sont rares.
Le monde ne conçoit pas pourquoi les petits hommes s’enorgueillissent de leurs villes immenses. Ils rasent les forêts, tranchent dans ses poumons… Le monde s’essouffle. Ils font courir des câbles où frissonnent mille informations. Ils quadrillent le sol de lignes qui relient les humains entre eux, aux quatre coins du globe. Il n’y a que lui pour se rendre compte qu’ils n’ont jamais été aussi seuls.
La minuscule cohue ne réalise pas qu’elle rend le monde malade. Brûlant, à bout de souffle, il a des envies de saccages, des pulsions destructrices. Parce que, s’il est compréhensif, il n’est quand même pas du genre à se laisser détruire. Il a longuement pesé le pour et le contre. Il a beaucoup hésité. La fièvre ne baisse pas, alors tant pis. Il se secoue et tremble. Sur sa peau, les pauvres constructions vacillent et se fissurent. Sa colère monte du plus profond de son âme et jaillit en torrents de lave dévorant tout sur leur passage. Sous le coup de l’effort, il souffle, il halète et c’est les mers qui se démontent et bouleversent les paysages côtiers. Son emportement retombe vite, le monde n’est pas un méchant. Cent ans exactement, juste un instant. Les êtres microscopiques ne s’agitent plus comme avant. Ils doivent reconstruire, pleurer leurs disparus. Naître et renaître encore. Dans le calme de la nature retrouvé, une nouvelle sagesse apparaît et se transmet. La vie est le monde. Le monde est la vie. Il faut le respecter.

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L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014


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Les amours de livres de Falbalapat

Grignoteuse de livres... Des petits partages de lecture entre nous, un peu de musique et quelques artistes en images...

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