Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

L’ombre au tableau

couple-humoristique-1-1Et vous, mademoiselle, vous êtes de la famille ?  Mon voisin de droite qui, depuis tout à l’heure, tente d’arracher des sourires à ses camarades d’un temps – comme pour se prouver qu’il a bien sa place parmi eux – se croit obligé d’engager la conversation avec celle qui ne lui a même pas offert un rictus.  Celle-là, c’est moi.  Les yeux plongés depuis une heure dans le verre qui me fait face, je bascule alors lourdement la tête en sa direction.  Retour réalité.  Paraître sociable.  Esquisser sourire.  Répondre non.  Bon, c’est tout ce dont je suis capable pour l’heure.  Il devra s’en contenter.  Ah ?  Questionne-t-il avec un faux sourire et mille points de suspension à compléter ?  Trop d’effort.  En un soupir, mes yeux rejoignent mon verre.  Tentative de conversation avortée.  Ce n’est pas dans mes habitudes, mais aujourd’hui n’est pas un jour habituel.  Aujourd’hui est un grand jour.  Malheureusement, pas le mien.

Ce grand jour, c’est le leur.  À ces deux caricatures du bonheur dont les prénoms s’emmêlent un peu partout.  Au milieu de cœurs.  Des « ils vécurent heureux ».  Des    « shabadabada ».  Lui, droit comme un i, dans son costume gris-anthracite et sa chemise nacrée qui rappelle la couleur de la robe de celle qui agrippe son bras.  Lui, beau comme un dieu.  Elle, peinant à trouver l’équilibre du haut de ses échasses de conte de fées, et boudinée dans un petit 38 que le temps lui a dérobé depuis longtemps.  Elle, dont la disgrâce égale largement la bêtise.  Tableau absurde d’un bonheur bancal.  Dont personne, aujourd’hui, ne semble relever l’ombre qui gâche tout.  Par aveuglement.  Par hypocrisie.  Par pudeur.  Cette ombre omniprésente, sur toutes les photos, sur toutes les lèvres, agrippée à son bras à lui.  Oui, le mariage serait superbe.  Oui, la fête serait parfaite.  Sans cette ombre insipide : la mariée.

À fleur de peau, je saisis mon sac à main et en ressors deux-trois anxiolytiques auxquels une généreuse gorgée de whisky montre le chemin.  Ça va aller.  Ça va aller.  Je ne voulais pas venir.  Je lui avais dit, à lui, le jour où il m’a annoncé qu’il allait exhiber son bonheur au monde entier.  Mais devant sa tête de chien battu et ses Tu peux pas me faire ça, t’es comme ma sœur, ça n’a pas de sens sans toi, je me suis ravisée.  Au détail près que je ne suis pas sa sœur.  Officiellement, je suis sa meilleure amie.  Officieusement, j’attends depuis des années qu’il se rende enfin compte qu’on est fait l’un pour l’autre, et qu’il quitte enfin sa pimbêche.  Bon, l’éboulement de mon monde qu’avait causé cette sentence abjecte a été stoppé un moment par l’éventualité qu’il ouvre enfin les yeux avec la pression des préparatifs qui les attendaient.  Mais, têtu comme un âne, il avait persisté à les garder fermés et c’est avec elle, accrochée à son bras, qu’il est arrivé jusqu’à la Mairie.

Il y a eu deux oui.  Un de trop.  Et moi, j’ai assisté impuissante à cette mascarade qui virait au cauchemar.  Et me voilà, à cet instant, avachie sur ma chaise, à cette table d’étrangers qu’il aura cru bon de me coller pour tenter de me caser à mon tour.  Et le voilà encore, mon voisin de droite, qui tente une nouvelle approche pour ne pas rester sur un échec.  Moi je suis le cousin de la mariée !  Je ne sais pas si vous la connaissez, mais c’est une fille f-o-r-m-i-d-a-b-l-e.  Ils se sont bien trouvés !  J’esquisse une moue en vidant une nouvelle fois ce verre qui ne semble jamais désemplir en espérant qu’elle ait un air de Soigne tout de suite ta diarrhée verbale si tu ne veux pas prendre mon verre dans la tronche !  Il semble avoir compris puisque, vite, il se retourne vers son voisin de droite sans même attendre une réponse plus standard.  Je plonge à nouveau la main dans mon sac et ingurgite quelques panacées de plus qui me tombe sous la main.  C’est la seule chose qui passe sans me soulever le cœur, avec le liquide dont les degrés se répandent en moi.

Ça va aller.  Ça va aller.  Ça…  Et puis, la goutte de trop.  Les voilà, tous les deux emmêlés, qui s’approchent de notre table, le sourire ajusté.  Tout va bien ?  Alors les gars, vous avez fait connaissance avec ma sublime…  Je le coupe.  Oui, on a fait connaissance.  J’ai dû le stopper dans son élan d’entremetteur puisqu’il ne poursuit pas.  Je sais qu’il sait.  Que quelque chose ne va pas. Qu’il aimerait en savoir plus et être là. Mais il sait aussi que ça peut vite déraper avec moi.  Et pour préserver l’ambiance festive de leur jour à eux – et son jour à elle –, il restera sur sa faim jusqu’à demain.  Alors qu’il s’éloigne furtivement après m’avoir adressé un sourire de je suis là, c’est l’autre qui reprend, du coup : Tu vas bien trouver chaussure à ton pied avec ce joli échantillon qu’on t’a sélectionné !  J’opte pour la même esquive dont j’abuse depuis tout à l’heure avec mon voisin.  Moins conne qu’elle n’y paraît, elle lance un Bon, je vous laisse un instant, je vais me repoudrer le nez.  Une princesse, ça ne chie ni ne pisse, ça se repoudre le nez.  CQFD.  Je relève brusquement la tête Attends-moi, je t’accompagne.  D’un pas décidé, je lui emboîte le pas.

Elle s’enferme dans une cabine.  Oui, elle n’allait pas uniquement se repoudrer le nez.  De l’autre côté de sa porte, j’ouvre le robinet et me passe un peu d’eau sur le visage.  Elle est là, juste à côté.  À portée de mains.  Qu’une simple porte qui nous sépare.  Moi et cette ombre de trop.  Il faudrait peu de choses.  Pour gommer celle qui entache la fête.  Il faudrait peu de choses.  Un petit.  Tout petit accident.  Un… Piouf, j’étouffe dans cette robe ! clame-t-elle en rouvrant la porte Tu pourrais m’aider à l’ouvrir un instant, que je puisse respirer ?  Il faudrait peu de choses.  Vraiment, peu de choses.  J’esquisse un sourire en la rejoignant.  Ah, merci !  Tu n’imagines pas à quel point il faut souffrir pour être la plus belle de la fête !  Qu’elle est belle, sa robe nacrée. Sa belle belle belle robe nacrée.  Elle m’irait à merveille, cette robe de conte de fées.  Au bras de mon heureux mari au costume gris-anthracite.  Oui, qu’on serait beau, sans ombre au tableau. Qu’elle est belle, sa robe nacrée. Sa belle belle belle robe nacrée.  Sur laquelle perlent quelques gouttes d’un rouge vif. Qu’elle est belle, sa robe de conte de fées. Sa belle belle belle robe vermeille.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche  : https://maykan2.wordpress.com/)

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