Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Tendre obsession

Toc, toc, toc.

Voilà.  J’y suis.  Je considère, impuissant, cette main étrangère cogner contre la porte qui depuis un quart d’heure me fait face.  Cette main étrangère, je crois pourtant la connaître.  C’est la même qui, chaque matin, porte à ma bouche une tasse de café.  La même qui souvent vient effleurer mes lèvres, accompagnée d’une cigarette.  La même qui serre avec force tant de mains par jour.  La même qui jadis effleura avec douceur des courbes vallonnées.  Cette main étrangère, c’est la mienne.  Enfin, je crois.

La porte s’entrouvre.  Un visage au large sourire dévoué m’accueille, l’œil pétillant.  D’une disharmonie tellement à l’heure qu’on la suspecterait d’avoir été répétée au geste près.  Et nos deux mains qui se serrent d’un juste désaccord.  En une cacophonie parfaite.  Le visage qui me fait face semble déjà me murmurer des Ravi que tu sois là alors que d’un fragile rictus j’entame déjà un requiem de Je ne suis déjà plus là.  Cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble soudain se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’elle s’accroche.

Derrière ce premier visage, une vingtaine de silhouettes se dessinent dans le grand salon.  Elles se meuvent avec aisance au rythme d’un brouhaha oppressant.  Je crois avoir connu ces gens-là, dont tous les regards se fixent soudain sur cette carcasse qui me sert de carriole dans la vie.  Je crois avoir aimé ce brouhaha-là, pétri d’éclats de rire et de répliques fuselées.  Il me semble, oui, que ceux-là ont su faire pétiller ma vie jadis.  Jadis, quand Elle était encore là.  Quand ma vie n’était qu’un seul morceau.  Mais aujourd’hui, ces gens-là n’existent plus.  Et ces éclats de rire, ces mêmes répliques, me lèvent soudain le cœur.  Parce qu’aujourd’hui, il n’est plus qu’Elle.  Elle qui n’est déjà plus.

Je traverse cette foule comme un fantôme, sans remous et sans bruit.  Et ils ont beau, tous, ne plus me lâcher du regard, et perdre quelques mots qui piquent contre cette carcasse que les intempéries ont trop usée, je ne les vois, ne les entends, ne les sens pas.  Je rejoins d’un pas lourd et bancal un coin inoccupé de ce vaste appartement qui fait la joie de ses nouveaux propriétaires.  Ce coin-là sera le mien.  Devrais-je leur payer un loyer, à ceux-ci ?  Recroquevillé, j’observe de loin se jouer mille et une scènes qui n’existent déjà plus à l’instant où je pose mes yeux sur elles.  Ont-elles déjà existé, en réalité ?  Puisque déjà voici celle qui occupe tout mon esprit.  Elle.  Mathilde.

Mathilde.  Ma, comme deux lèvres qui se séparent en la faisant déjà leur.  Thilde, comme une langue qui éclot puis claque contre le palais.  La voilà, ma Belle, qui dans la foule, diffuse la seule lumière qui appelle encore mon regard.  Elle qui, depuis des mois déjà, se fait unique cible à la triste flèche de mon existence.  Elle qui, par sa chevelure d’or, illumine encore les hasardeux sentiers de ma frêle espérance.  Elle qui, depuis quarante-huit mois déjà, s’est proclamée conquérante d’un cœur qui n’est plus le mien.  Elle qui s’est substituée à une vie qui n’est plus la mienne.  Mathilde.

— Jean ?!

— Mathilde, ma belle Mathilde…

— Jean, mon beau Jean.  Tu sais que je ne suis plus.  Tu le sais, hein ?

— Je le sais, ma Douce.  Je le sais et pourtant, je ne peux m’empêcher de te sentir là.  Plus là qu’aucun vivant ne le sera jamais.  Ceux qui ont vécu par le cœur d’un autre ne meurent jamais vraiment, tu sais.  Et le mien, à chaque battement, te maintient en vie.

— Je le sais, mon Jean.  Comme je sais qu’en cet ici où j’erre, tu m’apparais encore en rêves…  Je souhaite juste qu’ici-bas, tu sois heureux.  Que tu effleures l’Eden, comme jamais je n’ai pu, par le passé, te le faire effleurer.  Jean, je te veux heureux.  Sans moi.

— Mathilde, ma dangereuse Mathilde…  Rien de ce que tu souhaites, rien de ce que tu n’exiges, ne se verra réalisé ici-bas.  Ici, il n’y a plus qu’une moitié de moi.  Et j’ai beau défier le temps, défier la vie, il me faut réapprendre sans cesse que demain t’ignore déjà…

— Jean, mon délicieux Jean…

Et je distingue déjà, son ombre à Elle, s’estomper au milieu de cette foule qui n’est déjà plus.  Cette foule tellement là qu’elle se confond déjà en un passé qui m’échappe.  Déjà.  Encore.  Cette foule inconsistante à qui désappartient hier.  Et demain.  Demain qui n’est déjà plus.  Demain qui semble déjà tellement trop là. Ici-bas.  Avec cette moitié de moi.  Et cette main qui cognait tout à l’heure contre l’épaisse porte en bois semble à nouveau se crisper.  N’ayant plus rien à agripper, c’est à sa propre peau qu’…  Encore.  Aïe.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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