Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

1 octobre 2014

 Un après-midi de septembre de Gilles Archambault

             Au début des années 90, Gilles Archambault publiait un superbe récit sur ses relations avec sa mère : chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon francophonieUn après-midi de septembre. Avec le style qu’on lui connaît, classique, tout en nuances, l’auteur faisait un portrait très touchant de celle qui lui donna le jour.

            Au début du texte, Archambault nous dit qu’il perdit sa mère l’automne dernier, et il écrit ceci, qui est sans doute très vrai : « Quand une personne meurt, elle emporte avec elle tant de secrets qu’elle apparaît avec le temps de plus en plus impénétrable. »

            L’un des aspects les plus réussis de ce récit est la façon dont l’auteur joue avec le temps, entremêlant les souvenirs d’une époque lointaine où sa mère était jeune, tendre et belle, ceux d’une époque plus récente où elle devint femme d’âge mûr et enfin la période de l’agonie. Autre chose que j’admire, la façon qu’a l’auteur de parler de son désespoir sans véhémence, avec une retenue qui a pour figure principale la litote. Ainsi, Archambault nous apprend qu’il fut conçu avant le mariage de ses parents. Apeurée, la mère de l’écrivain, qui n’avait alors que dix-huit ans, tenta de se débarrasser de l’enfant de façons diverses (elle voulut se faire avorter à trois reprises, elle s’adonna à des exercices violents afin que meure son bébé). Or devant les aveux tardifs de sa mère, Archambault ne pousse pas de hauts cris et ne s’épanche point en récriminations ; devant la mort possible (et souhaité par sa jeune mère) du fœtus qu’il était, il nous dit laconiquement : « Je n’étais pas sûr du tout que cette éventualité aurait été tragique. » Voilà, le désespoir et la qualité d’un esprit nous sont livrés en une seule phrase.

            chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonMais il en est d’autres, des phrases, qu’il vaut la peine de citer tant elles révèlent la qualité du style et la pensée de l’auteur. Page 32, celui-ci nous dit : « On ne s’habitue pas plus à soi qu’on s’habitue à la vie. On essaie tant bien que mal de donner forme à un être qu’on est chargé de représenter. » Un peu plus loin (p. 45), Archambault écrit : « La vie ne se construit que dans la construction. »

            Enfin, parmi tous les textes d’Archambault que j’ai lus, Un après-midi de septembre est l’un de mes préférés et je ne puis que vous en conseiller la lecture.

**

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Gilles Archambault, Un après-midi en septembre, Montréal, Boréal (coll. Boréal Compact), 1994.

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Polar, une nouvelle de Jean-Pierre Vidal…

29 septembre 2014

Polar (or Whodunit in the Shades)

 En courant, je revois le corps. Enfin, ce qu’il en reste. Parce qu’on l’avait passé par le genre d’outil qui ne chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonlaisse pas grand-chose. Pas grand-chose, mais tout juste assez pour voir que ça avait dû faire mal. Exagérément. Dame, le travail à chaud à la tronçonneuse, c’est pas de la chatouille thaïlandaise, et ce que ça laisse par terre, sur les murs et même au plafond, c’est pas du bran de scie.

 Et le p’tit gars qui court devant moi comme un lapin, c’est sans doute lui qu’a fait le coup. Ça m’a coûté trois mois de planque pour en être à peu près sûr, ouais, à peu près, trois mois à faire le poireau, à me geler les radicelles, à jouer les vitres de serre, à me fondre au terreau. Trois mois dont le souvenir me fait gonfler plus fort mes poumons pas très nets, pousser sur mes jambes un rien flageolpinces. Trois mois, bon Dieu ! Je l’aurai, le salaud.

 Penser au corps, ça rend plus rage. Et le chat ! Comment peut-on faire ça à un animal ? Les humains, passe encore. Ils paient pour leurs péchés, c’est dans la Bible. Mais un pauvre Felis silvestris catus qui d’mandait qu’à couler sa félicité ronronnante et craouante sur quelque coussin doux ! Avec un fer à souder, pauv’ bête !

 Tu t’en sortiras pas comme ça, mon p’tit gars, j’suis pas gambette d’airain, mais j’ai encore du tonus. Oh ! tu peux bien zigzaguer entre les passants, t’arranger pour qu’y ait toujours une mémère, un enfant, un vioque, la terre entière entre toi et moi, je t’aurai. Et sans flingue, à part ça. Faut pas tirer dans la rue de nos jours : ça fait désordre.

 Ah, si c’était Lionel qu’était à ma place, t’aurais pas fait long feu. Formés aux jeux vidéo, les jeunes flics. Y font dans l’réflexe, pas dans l’détail ni la dentelle. Y vous découpent vite fait à l’Uzi, sans vraiment suivre le pointillé.

 Avant, des crimes comme ça, c’était pas compliqué, c’était un dingue ou la pègre. Un amateur complètement sauté ou au contraire, un professionnel qui faisait ça sans passion, parce qu’on lui avait dit de faire un exemple et que parfois, c’est pas la mort qui fait le plus peur. Mais maintenant, allez savoir…

 J’t’aurai, p’tit gars.

 Enfin, j’dis p’tit gars, mais la silhouette fluette qui gagne du terrain sur moi, la vache ! c’est p’têt’ aussi bien celle d’une femme, après tout. De nos jours, tout le monde est capable de tout. Et depuis qu’les femmes font dans l’métier non traditionnel, comme y disent, on peut compter sur un paquet d’entre elles pour savoir jouer du fer à souder et de la tronçonneuse. Sans compter qu’maintenant on vous fait des modèles légers, légers.

 Quel qu’il soit, j’vais l’alpaguer. Il le faut. Peux pas laisser passer ça.

 Mais il ou elle est dans la joyeuse vingtaine et j’viens juste d’attraper cinquante balais.

 ***

 La théière est sur la table. C’est une table ronde, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs, où des objets incertains ont laissé des traces luisantes, demi-cercles brisés, carrés auxquels il manque un côté, triangles éventrés, taches furtives, simples points. Au centre, un carré de verre épais tient lieu de dessous-de-plat : son dessin, que cache presque entièrement la théière, est cependant suffisamment explicite dans ses parties visibles. Après avoir humé la bonne odeur de verveine qui monte de la théière fumante, Agatha ramène un peu son châle sur ses épaules, coule un regard ému vers le persan qui vient de lever la tête au léger crissement du fauteuil roulant de la vieille dame, et arrête sa mécanique un peu grinçante devant l’autre table, rectangulaire, qui lui sert de bureau. Elle écoute un moment, en penchant un peu la tête vers la radio, le menuet de Boccherini qui lui rappelle tant son vieil Albert et le pas de danse qu’en l’entendant il esquissait toujours. Sur la cheminée où crépite un confortable brasier, dans un cadre doré un peu passé, Albert lui sourit sous son casque de bobby.

 Dans un soupir, elle a repris son crayon. Elle barre soigneusement Lionel d’un croisillon d’encre acharné et met à la place Albert. Elle n’a jamais su se servir du correcteur liquide. Son éditeur se débrouillera avec ça. Encore beau qu’à son âge, elle n’écrive pas encore à la main ! Puis, elle entreprend de trouver le mot Uzi dans son dictionnaire. C’est bien ce qu’elle pensait.

***

…and the old men in wheelchairs know

that Matilda’s the defendant, she killed about a hundred

and she follows wherever you may go

waltzing Matilda, waltzing Matilda, you’ll go waltzing

Matilda with me

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJ’arrête Tom Waits, je caresse un peu Sibylle qui, depuis que son vieux compagnon s’est fait écraser, vient de plus en plus me trouver quand j’écris ; je finis mon verre et je n’ai plus, moi, qu’à répondre oui d’un doigt sur la souris, quand la machine me demande  : « Enregistrer les modifications avant de fermer ? »

 Demain, Agatha se remettra au travail et l’inspecteur reprendra sa course.

(Nouvelle tirée du recueil Petites morts et autres contrariétés, Éditions de la Grenouillère, 2011.)

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurchat qui louche maykan maykan2 alain gagnonémérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

27 septembre 2014

Le voyageur nocturne

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Tirée du blogue de La Bienveillante

 Lorsqu’il ne portait pas ses lunettes de soleil, ses yeux couleur jetlag trahissaient en silence toutes les nuits passées à l’autre bout du monde. Il se pensait atteint d’un curieux syndrome : il était, désespérément et sans pouvoir en expliquer la cause, voyageur immobile. Aussi loin qu’il remonte dans sa mémoire, chacune de ses nuits était peuplée d’exotisme, de paysages lointains, de contrées irréelles qui, il le croyait fermement, existaient forcément, ailleurs. Et, comme ces personnes qui passent leur temps réellement ailleurs et ne reviennent que ponctuellement dans leur pays d’origine, il trainait sur son visage cet air constamment éloigné, une sorte d’indifférence au monde. Jamais vraiment là, jamais vraiment ailleurs. Si, durant ses journées, il trainait sa langueur dans la ville banale, la nuit tout devenait spectacle ahurissant. Se déroulaient alors des forêts tropicales, luxuriantes, dont les teintes injuriaient le monde par leur splendeur brillante. Des feuilles vertes, plus que vertes, outre-vertes, sous des pluies chaudes intenses, des corolles colorées de fleurs imaginaires, des odeurs chamarrées, lourdes comme des orages, une moiteur caressante, des chants d’oiseaux déments, des océans profonds dans lesquels tout son corps se confondait avec l’idée même de fraicheur, des vagues enveloppantes : les éléments dilués dans ses sens offraient, à l’ombre délicate de ses paupières lourdes, l’impression délicieuse de flotter, pareil à un nuage mouvant, sur des mers étrangères.

 Ses yeux couleur jetlag reflétaient, le jour, ces évasions – sa bouche pouvait bien se taire.

 

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Concours au Chat Qui Louche…

26 septembre 2014

Le Chat Qui Louche lance un concours ouvert à toute la Francophonie…chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Invitation

Vous êtes un auteur aguerri ou en devenir ? Peut-être serez-vous intéressé par ce concours du CQL. Chose certaine, votre participation nous intéresse.

Comment participer ?

Présenter un court texte de fiction en prose et en français, de 300 à 800 mots, avant le 31 décembre 2014 à minuit.

On publiera les noms des gagnants le 14 février 2015 et les prix seront remis ou envoyés.

On gagne quoi ?

Premier prix : 100 $ et publication du texte dans le CQL 1, avec présentation du gagnant et commentaires du jury.

Second prix : Ouvrages des auteurs membres du jury et publication dans le CQL 1, avec présentation du lauréat et commentaires du jury.

 Membres du jury

Jean-Pierre Vidal, président

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeurchat qui louche maykan maykan2 alain gagnon émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes, Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, XYZ, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

 Clémence Tombereau

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deuxchat qui louche maykan maykan2 alain gagnon recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

 Alain Gagnon

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

24 septembre 2014

Souffler un conservatoire n’est pas jouerchat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Cher Chat,

Tandis que L’été vient de poser son dernier soupir au-dessous de la quatrième ligne d’une portée, j’appréhende L’automne, allegro, en fa majeur et à quatre temps. Vivaldi a plusieurs cordes à son violon. Il m’apprend les fusils et les chiens, le vent baroque qui souffle dans les cors, la liqueur de Bacchus distillée du bout de l’archet. Pourquoi, après tout, devrais-je laisser aux seuls climatologues, agriculteurs, scientifiques, économistes, le pouvoir de me compter les saisons quand la musique m’en conte tout autant ? Si on s’évertue à n’expliquer le monde qu’avec des chiffres, ne risque-t-on pas de perdre ce qui n’est pas quantifiable ?

L’art ne compte pas et c’est malheureusement dans l’air du temps que d’avancer que la culture, c’est du vent. Il faut être optimiste aujourd’hui, pour défendre tout l’intérêt de gouverner vent arrière.

Les arts n’ont plus le vent en poupe, comme si l’émotion n’insufflait plus aucune vérité. Pourtant, le Chat, n’y a-t-il pas toujours eu un lien fort entre la politique et l’art ? Molière avait beau contester son époque, il était financé par le roi lui-même. Nombre d’hommes et de femmes de pouvoir ont été des mécènes d’artistes. Hitler même sauvait les musiciens de l’extermination. C’est une évidence. On ne peut pas vivre en retenant l’inspiration.

Mais voilà, on ne peut pas souffler et avaler en même temps. À vouloir absorber tous les déficits, l’État a le souffle court. Alors, il pense qu’en fermant les conservatoires de musique et d’art dramatique en région, il va redonner un second souffle à l’économie sans réaliser un seul instant que sans culture, la société est sous respirateur artificiel.

La culture, c’est un peu l’avenir qui se souvient de son passé, non ? En apnée de mémoire, une région ne peut donc que dépérir. Alors, je me demande, cher Chat, comment un État « qui se souvient » peut confier ses aspirants à l’excellence, au bon vouloir du secteur privé qui se défend souvent de la perfection pour n’y voir qu’une lucrative entreprise.

Fermer les conservatoires, ce n’est pas seulement couper le souffle au talent et l’envoyer respirer ailleurs, c’est aussi priver le citoyen des régions d’un bien qui devrait être public parce les arts ont fonction d’éducation culturelle et sociale, parce que la musique ne fait pas qu’adoucir les mœurs, elle les libéralise aussi. Le mouvement hippie est un de ces courants d’ère dont les vents de changement ont été expirés par la musique. Woodstock ne souffle-t-il pas encore aujourd’hui comme un vent de liberté ?

Souffler un conservatoire n’est pas jouer. Si le Québec comprime le poumon culturel de ses régions, il se prépare un souffle au cœur. Ce lieu d’enseignement de haut niveau est le gage thoracique que subsisteront festivals et évènements artistiques d’envergure, que continuera de fleurir dans nos fosses d’orchestre une pépinière de talents, futurs ambassadeurs du Québec sur la scène internationale. Et on voudrait priver le Saguenay, Trois-Rivières, Gatineau, Val-d’Or et Rimouski de participer à l’avènement de cette langue universelle ? Mais qui sont-ils, nos dirigeants, pour ne pas comprendre à quel point la culture d’une nation est une richesse à portée de main, à portée de notes ? Qui mieux qu’une Marie-Nicole Lemieux peut ouvrir une fenêtre francophone sur le monde ? On va creuser le déficit pour vendre le Québec au-delà des frontières, alors que la culture en fait la promotion gratuitement ! On va fermer les conservatoires en région, alors qu’ils augmentent le niveau d’excellence de nos orchestres ! Il s’exhale comme un parfum de bêtise de ces amputations sauvages.

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonAlors, si on attend pour servir le soufflet, il va retomber. Habitons le trou du souffleur de la scène gouvernementale et soufflons à ses acteurs en proie au blanc de mémoire l’unique partition, celle qui défend nos institutions culturelles. Haussons la voix, Don Quichuchotte que nous sommes trop souvent, et pendant que les conservatoires retiennent leur souffle, faisons tourner tous les moulins au vent de nos contestations.

S’essouffler n’est pas jouer.

Sophie

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan maykan2 alain gagnonSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

23 septembre 2014

La fuite

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonTu voudrais être partout. Partout, sauf ici. Ici où il y a beaucoup trop de bruit. Ce brouhaha indigeste te pénètre déjà par tous les pores. Des cris. Des insultes. Des menaces. Des hurlements sourds. Et surtout. Surtout. Des silences trop lourds. Et trop criards, aussi.

Petit déjà, tu ne supportais pas les conflits. Aujourd’hui, un peu moins petit, la même scène se déroule inlassablement sous tes yeux. Sans que tu ne puisses jamais en modifier le moindre fragment. À ceci près que ce ne sont plus tes parents qui hurlent, s’empoignent, se cognent dans le grand couloir. Non. C’est vous. Toi et ta femme. Dans l’étroit cagibi. Te voilà planqué sous l’étagère peuplée de boîtes de conserve en tous genres, alors qu’à la porte, de son regard révolver s’échappe une détonation sourde. Pan. Pan ?!

Et tu la distingues, de ton bunker, gesticuler en tous sens. Taper partout. Contre la porte. Contre le mur. Contre le vent. Et tu perçois, au loin, l’écho de bribes de tentatives de communication belliqueuse. Partir. Fatigue. Douleur. Connard, aussi. Qui s’époumone. Se tait. Puis reprend, de plus belle, son chant piquant. Ne réponds pas, surtout !

Non. Tu ne répondras pas. Peut-être même n’es-tu déjà plus là. Si tu as un jour été là, d’ailleurs. Spectateur de ces scènes obscènes. S’ils savaient. Ceux-là qui se succèdent sur ces mêmes planches. Ceux-là qui se succèdent dans le temps. Comme tu aimerais déjà leur jeter les tomates qui pourrissent dans tes poches depuis trop longtemps. Comme tu aimerais les huer, du haut de ton siège en papier mâché. Comme tu aimerais n’avoir jamais été là. Comme tu n’as jamais été là, en réalité. Réalité et rêves se confondent soudain.

Et déjà, tu n’es plus là. Non. Absorbé par un ciel trop lourd et quelques conserves oubliées, tu t’engendreschat qui louche maykan maykan2 alain gagnon nuage, haricot, pluie, maïs, soleil, champignon, tonnerre, épinard, giboulée, petit pois, et cætera. Et déjà, la réalité s’enfuit. Oui. Et sur ceux. Sur celle. Qui crient. Qui crient. Qui s’époumonent dans le grand couloir, l’étroit cagibi. Le ciel grogne. Et l’étagère s’affole. Une ondée. Un ouragan. Un tremblement de terre. Et le monde, pour tous, s’arrêtera un instant quand ils te distingueront, impuissants, sourdre de ce ciel trop lourd, de toutes ces boîtes de conserve entassées sur l’étagère du cagibi.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan maykan2 alain gagnonMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

21 septembre 2014

Un tour de l’Europe en 700 mots

Suède

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonSi vous êtes abonnés à la chaîne de télé québécoise Addik, vous avez déjà peut-être vu la série Real Humans (titre français : 100 % Humains). Intitulée Äkta människor dans sa version originale, cette œuvre suédoise se déroule dans un présent parallèle ou légèrement futuriste, où les humains cohabitent avec des robots qui, pour la plupart, leur servent d’esclaves. Et bien que la série en soit une de science-fiction en raison de son sujet, ce que j’apprécie le plus est son réalisme. Nous sommes plongés à la fois dans une intrigue palpitante qui nous accroche dès les premières minutes et ne nous lâche plus du tout (j’ai vu deux fois d’affilée l’épisode pilote tellement je le trouve génial), alors qu’on nous fait entrer dans le quotidien des personnages, dans leur vie de famille, qu’on partage avec nous leurs désirs, leurs craintes, leurs problèmes.

La série est remplie de zones grises, rien n’est tout à fait défini, on ne sait jamais réellement qui est du côté des « bons » ou des « méchants ». Le jeu des acteurs est extrêmement juste (certains des acteurs jouant les robots sont particulièrement étonnants). En fait, je suis subjugué par le talent immense que l’on retrouve au sein de la distribution de cette œuvre télévisée. Je crois en ces personnages, ils sont réels à mes yeux.

La série traite d’enjeux qui nous touchent tous. Ce qui se trouve au cœur du récit, c’est notre relation à la technologie. Les robots dans Real Humans sont l’équivalent de nos téléphones intelligents : il en existe différents modèles (certains qui fonctionnent moins bien que d’autres), ils sont vendus avec des logiciels et applications préinstallés selon l’utilisation que l’on veut en faire (soit un domestique, soit un jouet sexuel, etc.). Ils ont besoin de se recharger constamment, et ils prennent énormément de place dans la vie des humains, dont plusieurs peinent à se retrouver dans cet univers envahi par la technologie.

Les thèmes explorés sont très intéressants et je suis demeuré, tout au long de la première saison, fasciné par l’intelligence de l’écriture, la justesse du jeu et des dialogues, et la beauté plastique de la photographie (on se croirait dans un catalogue IKEA). Je m’attaque bientôt à la deuxième saison, mais je peux d’ores et déjà vous conseiller cette série qui sort de l’ordinaire et qui fait réfléchir tout en divertissant énormément.

Écosse

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Je vous ai peut-être déjà mentionné le nom de Paolo Nutini ici (bien que je n’en trouve aucune trace dans lesarchives). Il s’agit de l’un de mes chanteurs et compositeurs préférés. La jeune trentaine, originaire d’Écosse (mais possédant du sang italien, d’où le nom), il fut le dernier artiste à avoir signé un contrat avec Ahmet Ertegün, sur l’étiquette Atlantic, avant le décès de ce dernier. Avec maintenant trois albums en poche (le dernier, Caustic Love, sorti plus tôt cette année), Nutini s’est bâti un répertoire de musique soul à l’ancienne qui demeure toujours au goût du jour. Avec une voix aussi vieille que son âme, dans laquelle on retrouve des traces d’Otis Redding, Wilson Pickett et Ray Charles, le jeune homme met ses tripes sur la table lorsqu’il chante. Je l’ai vu en spectacle le 15 septembre dernier à Toronto, et ce fut l’un des concerts les plus mémorables et les plus intenses auxquels j’ai assisté. J’ai attendu sept ans pour voir Nutini sur scène (depuis que j’ai entendu les premières notes de Last Request en 2007), et ça aura valu l’attente. Si un jour on vous invite à voir Paolo Nutini sur scène, ne manquez surtout pas cette chance !

Irlande

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJe suis en train de terminer la lecture de The Barrytown Trilogy, de l’auteur Roddy Doyle. Vous connaissez The Commitments (soit le roman ou le film) ? Eh bien, il s’agit du premier livre de cette trilogie. C’est tellement bon ! On entre dans le quotidien des Rabbitte, une famille ouvrière irlandaise à la fin des années 80, et il est tout à fait impossible de ne pas succomber au charme des personnages, de leur langue, de leur attitude face aux écueils de la vie (une grossesse inattendue, une perte d’emploi, etc.). Doyle crée, avec ses dialogues, une langue unique, à mi-chemin entre l’anglais traditionnel et le dialecte qu’utilisent les Irlandais autour d’une table dans un pub, buvant chopine après chopine. Évidemment, il faut le lire en anglais ! Chaque page se dévore rapidement. C’est une des lectures que je n’oublierai jamais. Cette trilogie occupera dorénavant une place immense dans ma vie. Une vraie révélation !

Notice biographiquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma. Il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

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