Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

25 janvier 2012

De la métonymie en Amérique

« Tout ce qui est excessif est insignifiant. »
Talleyrand

Alexis de Tocqueville me pardonnerait sans doute de pasticher ainsi le titre de son œuvre la plus célèbre puisque mon entreprise poursuit, à son échelle réduite et sans oser se comparer à la sienne, le même objectif : comprendre, autant que faire se peut, un peuple déroutant dont la longue fréquentation que son hégémonie nous a forcés à entretenir avec lui nous masque en partie l’étrangeté.

Si je devais jouer les Gulliver, je prendrais d’abord soin de leur trouver un nom qui réponde à certains de leurs traits de caractère et de leurs modes de pensée. Pourquoi pas, dès lors, les Métonymiques ? Qu’on en juge plutôt.

Quand ils appellent la bénédiction de Dieu sur l’Amérique, ce n’est pas à nous qu’ils pensent ni à nos cousins latinos. Et, depuis un siècle ou deux, le reste du monde a adopté leur usage, ô combien métonymique puisqu’il noie le tout dans la partie. Ainsi donc, l’ethnocentrisme aveugle, propre à toutes les grandes puissances, tout au long de l’histoire — déjà les Grecs appelaient « barbares » tous ceux qui ne parlaient pas leur langue —, a-t-il été naturalisé par le regard du reste du monde pour qui l’Amérique, c’est décidément les États-Unis et les Américains ceux qui les habitent. Mais imagine-t-on les Chinois, au moment où leur puissance a atteint l’amplitude que l’on sait, appeler les bienfaits du ciel sur l’Asie en n’ayant en tête que leur propre sort quand ils parlent du continent tout entier ?

Il est là, encore, ce Dieu, en compagnie du drapeau, d’une escorte pléthorique et d’un faux gospel « croonant » le Star Spangled Banner, à l’ouverture de ces événements interminables où se célèbrent des sports typiquement, exclusivement, irrémédiablement U.S., mais pour lesquels ils ont inventé les titres ronflants de World Champion (football) ou World Series (baseball). On ne saurait plus élégamment dire que le reste de la planète ne compte pas.

God, incidemment, puisqu’il est question de lui, sert en toutes occasions, de la plus glorieuse à la plus banale, à assaisonner tous les discours. Comme le ketchup les plats, Dieu est le condiment de l’Amérique. Au point qu’on finirait presque par croire qu’il est une des rares choses aujourd’hui à pouvoir encore porter le label made in USA. God, le pauvre, leur avait pourtant enjoint de ne pas rigoler avec son nom : « Tu n’invoqueras pas le nom de Dieu en vain » leur rappelait pourtant leur Livre Saint, cette Bible qu’une nuée de telepreachers, aux cheveux bleus lissés comme des moumoutes commente de la façon la plus simplette qui se puisse imaginer tous les dimanches et sur certaines chaînes tous les jours, pendant des heures. Quand on songe que le seul chef d’État au monde qui ait Dieu à la bouche aussi souvent que le Président des États-Unis d’Amérique est un certain Mahmoud Ahmadinejab, on se prend à frémir et à oser penser que décidément, Dieu est le dommage collatéral de l’Amérique.

Invoquer Dieu à tout propos donne sans doute aux Américains la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité.

Mais, au fait, d’où viennent nos Métonymiques ?

Le syndrome de l’arche de Noé

Constitués de véritable réfugiés, successivement de persécutions religieuses en Angleterre, de la famine en Irlande, de la misère en Italie, des pogroms de la Russie tsariste et de divers pays d’Europe centrale, grossis plus récemment des diverses populations que les guerres civiles et le sous-développement économique ont jetées plus ou moins légalement sur leurs rivages, les États-Unis sont incontestablement atteints depuis le XIXe de ce que j’appellerais le syndrome de l’Arche de Noé. En effet, comme le navire du patriarche biblique avait pour passagers, au moment du déluge, un couple de chacune des espèces qui peuplaient la terre, nos Métonymiques semblent bien porter en leur sein des échantillons de taille variée de tout ce qui, en matière de races, d’ethnies, de nationalités, peuple la planète. Faits de parties des divers ensembles qui constituent l’humanité, ils sont confiants d’avoir réussi à en refaire un nouveau monde : e pluribus unum, dit leur devise latine, l’unité à partir du multiple.

Il n’est guère étonnant qu’en tout, on les voie manifester la plus violente indifférence au reste de la planète : sur ce plan, comme sur bien d’autres, l’absence totale de curiosité et d’ouverture à l’autre règne en maître et ce pays, qui peut sans nul doute s’enorgueillir des meilleures universités du monde, a aussi incontestablement le peuple le plus ignorant d’Occident, toutes les études de ses chercheurs le répètent à l’envi, décennie après décennie. Et pour consolider encore cette ignorance, on achète les films à succès que l’étranger a pu produire et on les refait, avec des vedettes locales, pour en faire des produits affadis, made in USA.

Les États-Unis sont le trou noir du monde : leur force gravitationnelle est telle qu’aucune matière, aucun rayonnement, ne peuvent s’en échapper. La machine métonymique qu’ils constituent avale tous les ingrédients et les recrache américains. Et nul n’y échappe : nous sommes tous désormais des Américains, du Kamtchatka à la Terre de Feu, grâce à cette véritable machine de guerre qu’on appelle la culture populaire et qui n’est, somme toute, que la culture américaine qui a triomphé de toutes les cultures, pour la plus grande gloire du dieu du commerce.

Rescapés de divers déluges, les Américains sont convaincus, depuis les tout débuts de leur histoire, d’être le peuple élu, bien des textes de leurs débuts l’affirment sans complexe. Et si invoquer Dieu à tout propos leur donne sans doute la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité, c’est aussi que tous leurs succès, toutes leurs richesses ne sont que la sanction bienveillante de la divinité. Il suffit de gagner, d’être le plus riche, le plus fort, le plus beau, pour que Dieu automatiquement soit avec vous ou plutôt que, rétrospectivement, il l’ait été de toute éternité : cette forme de métonymie qui réécrit une séquence temporelle s’appelle une métalepse et ça n’est pas pour rien qu’on dirait un nom de maladie.

Nous en sommes tous atteints. Et ça fait très mal.

Une dépêche d’agence nous apprenait récemment qu’à Noël les ventes d’armes ont fracassé un nouveau record chez les Métonymiques. « Regarde, junior, ce que Santa Claus t’a apporté pour Noël : un bel AK-47 ! Avec ça, tu vas pouvoir bien t’amuser avec tes petits camarades. »

Et dire que c’est à cela que Mister Harper veut nous faire ressembler !

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique urbaine par Jean-François Tremblay…

23 janvier 2012

Un village Français

La Deuxième Guerre mondiale est un sujet historique qui me fascine.  Cette période de l’Histoire, aussi sombre fût-elle, demeure captivante à plusieurs égards.  Je ne suis pas le seul à m’y intéresser, si j’en crois tout ce qui se publie depuis 70 ans.
Au cours des dernières semaines, je me suis donc plongé dans cette saga qu’est la télésérie Un Village Français, un succès populaire et critique en France.  C’est par le magazine Histoire que j’ai appris son existence. Un article présentait un palmarès des meilleures séries historiques de l’heure.
Un Village Français raconte la vie quotidienne de la population de Villeneuve (lieu fictif) sous l’Occupation allemande. Trois saisons ont été diffusées à ce jour. Les deux premières couvrent un an de temps historique. La troisième offre un format différent : ses douze épisodes ne couvrent que quelques semaines.  Disponible sur DVD en France, vous la trouverez sur Amazon.
Les intrigues passionnantes m’ont immédiatement accroché.  Le jeu des acteurs est juste et la reconstitution de qualité.
Bon, ma copine, historienne de formation, avait quelques réserves, surtout en ce qui a trait aux tenues légères des femmes. Elle s’interrogeait à savoir si les femmes se dénudaient autant à l’époque. Sauf ce détail, elle fut aussi emballée que moi par l’ensemble.
Alors que la première saison ne nous montre les intrigues du point de vue des Français, la deuxième introduit un Allemand très intéressant : Heinrich Müller (rien à voir avec le personnage historique, si ce n’est le nom). Interprété par l’acteur Richard Sammel, cet officier nazi prendra de plus en plus de place.  Tandis qu’on le dépeignait comme un monstre dans les émissions de la deuxième saison, la troisième saison nous fait découvrir une facette plus attachante de sa personnalité, et l’acteur dévoile un talent immense, nous obligeant à ressentir de la compassion pour cet odieux personnage.   J’ai découvert en Richard Sammel un acteur formidable, au visage terriblement expressif, envoûtant.
Ceci dit, l’ensemble de la distribution est tout aussi fantastique.
Ce qui m’a interpellé dans Un Village Français, c’est le réalisme de l’œuvre : surtout les réactions des protagonistes devant les événements qui surviennent dans leur vie. Le générique d’ouverture nous apprend qu’on a fait appel, pour l’écriture, à une consultante en psychologie des personnages. Je ne sais pas si ce genre de consultation est courant en télévision, mais, au cours de la troisième saison, certains personnages font face à des décisions qu’aucun humain ne devrait avoir à prendre.  Aucun sujet n’est traité à la légère ; chacun y réagit de manière crédible.
J’attends avec impatience le reste de cette captivante téléséries que TV5  a diffusée en partie ici, au Québec, avant d’interrompre sa diffusion.


Dans deux semaines, je vous reviens avec un texte sur une autre télésérie que je dévore en compagnie de ma copine depuis peu : la série américaine que la critique acclame :  Breaking Bad.  Faites-vous plaisir, jetez-y un œil.  C’est du bonbon !

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pourse diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Une novella d’Emmanuel M. Simard : La chute du jour… (extrait)

22 janvier 2012

(Dans un style qui n’appartient qu’à lui, Emmanuel Simard nous présente un texte d’une force rare et d’une sombre beauté .  Une poésie qui ne peut laisser indifférent.)

Résumé et extrait

La chute du jour suit le parcours d’un jeune garçon qui tente de survivre dans les affres du Grand Feu de 1870, qui a dévasté une partie du Lac-Saint-Jean et du Saguenay de l’époque.  Un cataclysme économique et social décrit de l’intérieur, à ras de conscience individuelle.

« Elle tient le bébé dans ses bras. Qui commencent à trembler. L’enfant est une pierre soudée à son poitrail. Ses pleurs se distancent.
Le fils ne les voit presque plus tant la fumée noire absorbe tout. Il lui touche l’épaule pour indiquer qu’il est toujours présent. La mère allonge sa main libre vers son visage. Les doigts le supplient de parler. De grogner ou de gémir. Elle effleure la peau sale. Encrassée. Devine les pourtours. Les pommettes saillantes hautes dans la figure. Le nez qu’elle coince entre son pouce et son index. Doux flottement de l’air et du temps. La mère ne voit nulle part. Elle regarde la surface de ses paupières. Le fils les ferme lui aussi. Les caresses effacent les feux flottants.
L’index se rend ensuite à la lèvre supérieure. Elle en redessine les contours. L’inférieur également. Ses petits crayons boudinés vont au menton. Remontent par le chemin des mâchoires vers les oreilles de choux-fleurs. Enfourche les dents de sa main dans les boucles. Elle sent sur sa peau certains filaments brûlés. Durs comme des fusains.
—  Quelqu’un a dit dans la cave à patates que c’était de notre faute…
Elle fourrage la tête.
— Qu’on priait mal le Bon Dieu ! Qu’on faisait trop de folies ! Ils pensent que Dieu veut nous punir.
Elle touche le front. Plissé de fatigue.
— Punir.  Punir  de  quoi ?  D’être  des  hommes ? Notre seul péché si tu veux savoir, c’est qu’on parle trop des fois.
Elle ricane.
— Et c’est moi qui dit ça.
Les mains sont douces sur sa peau.
— J’aimerais que ces gens t’aient vu aller aujourd’hui mon garçon.
Elle plaque un baiser sur son pouce et l’imprime sur sa joue.
— Merci. »

(Les Éditions du Chat Qui Louche vous offrent cet ouvrage à prix plus que modique… Il vous suffit  de cliquer sur l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

Notice biographique

Originaire de La Baie, Emmanuel Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire de l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages, ayant participé à divers festivals (Regard sur le court métrage au Saguenay, Vidéaste Recherché). Il pratique également la peinture.  Il travaille à la publication de son premier roman, Triptyque baieriverain. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre.


Billet de Milan, de Clémence Tombereau…

20 janvier 2012

Tuer le monde

Les mots de Guido. Les écouter jusqu’à la lie. Désapprendre la langue chiffrée. Revenir à ce temps que tu crois meilleur, plus humain, moins machine. Remonter à la surface de cette époque boueuse, trouble, qui englue l’entendement, force le sourire et déteste les pleurs.
Un café. Son goût encore une fois perverti par ces saveurs sucrées. Il faut bien se nourrir. Il faut bien faire croire. Que, dans le fond, tu es comme eux, que tu ne cherches rien d’autre que le sourire, comme eux. Il faut participer au détestable spectacle des humains abrutis, pour lesquels le bonheur réside dans des plaisirs simples, comme le rire, les gâteaux, l’écran. Parfois t’étreint l’envie d’anéantir les hommes, ce qu’ils sont devenus. Ce monde t’a rendu génocidaire.
Marcher chasse peu à peu ces idées, les diffuse dans l’air, à la manière d’un parfum dont tu te dépossèderais à chacun de tes pas. Les corbeaux sont légion dans cette ville obscure et leurs croassements mêmes semblent débauchés. Ces cris-là ne sont pas les mêmes qu’avant. Ils en sont des échos. Leur sonorité artificielle, régulière, te fait penser à ces jouets éducatifs qui imitent les cris des animaux. Retourne l’univers et devine l’animal qui parle. Voilà ce qu’est devenu le monde: un vaste jeu éducatif pour les pauvres gosses que nous sommes, qui déploie sous nos yeux ses artifices chamarrés, ses formes si ludiques qu’il nous faut toucher, deviner : et sur nos faces fades, le sourire béat de l’enfant maintient l’illusion que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Balbutiements chroniques… par Sophie Torris…

18 janvier 2012

Les stances du colimaçon

— ….. Ch@t !?
Et voilà que je vous apostrophe sans façon. Je voulais vous surprendre. Me guettiez-vous ? Nous avions rendez-vous. Nous sommes jeudi. Étiez-vous à l’affut de mes balbutiements, le Ch@t ? M’attendiez-vous ?
Deux mois déjà que mon accent pointu vous ouvre ses guillemets. Deux mois que je pelotonne  mon début d’alphabet au sein de votre arobase littéraire. Puis-je croire, cher Ch@t, que vous m’espérez un peu pendant les parenthèses de silence qui séparent chacune de mes chroniques ? Puis-je penser qu’il vous arrive parfois, impatient, d’imaginer la courbe de mon alinéa avant qu’il ne s’offre à vous ? Enfin, vous, le Ch@t, qui louchez sur mes trémas, ne pensez-vous pas que le plaisir tient pour beaucoup du désir ? Faisons donc le point sur ces interrogations, voulez-vous ?
Georges Clémenceau a laissé à la postérité une célèbre maxime qui dit que le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier. Mais dites-moi, le Ch@t, qui sont ceux qui prennent encore le temps de penser libertinage dans un escalier quand un ascenseur en cage peut les propulser droit comme des « I » au septième étage ? Qui sont celles qui prennent encore plaisir à perdre leur souffle contre un garde-corps ? J’ai le regret de vous apprendre que de nos jours, les mains courantes laissent de bois. Et il est bien difficile de pallier ce manque d’enthousiasme. Car ce qui marche aujourd’hui, c’est l’escalator sans escales. Le plaisir immédiat sans l’attente. Bref, l’ère est à l’escalier roulant qui dicte la marche à suivre. Ou, pis encore, au confortable plaisir de plain pied. La perspective d’une mansarde sous les toits ne semble plus faire recette.
Serions-nous alors de la vieille école, vous, mon Ch@t, et moi ? À croire encore que le secret est dans la préparation de la sauce. Je suis résolument de ceux qui goûtent encore  chaque palier qui mène au plaisir, de volée en envolée de marches. Car qu’on les monte quatre à quatre ou que l’on colimaçe exagérément, c’est toujours le cœur qui cogne à la porte du septième, non ?
Bon. Évidemment, on prend des risques. Car à étirer le temps du désir, on l’accroit.  La garçonnière tout là-haut n’est pas toujours la chambre de bonne qu’on croit. Et là, on se retrouve bien malgré nous devant cette constatation paradoxale : l’anticipation du plaisir peut parfois conduire à gâcher le plaisir. Permettez que je vous explique, cher Ch@t. Anticiper, ici, dans ces escaliers, c’est éprouver, l’espoir et le doute en cédilles, une certaine excitation due à l’attente. Or, si votre imagination est correctement stimulée, et j’imagine qu’elle l’est, l’attente d’un petit bonheur hypothétique peut être tout à fait jubilatoire, votre jouissance atteignant son comble en même temps que le pas-de-porte convoité.
Mais… il y a un mais. Car qui vous dit que cette extase achetée à crédit respectera vos engagements. Il se peut que la porte passée, la réalité ne soit pas à la hauteur du palier et que vous dévaliez l’escalier marche arrière, en traînant avec vous une malencontreuse dette de plaisir. La chute dans l’escalier peut alors être raide et la marche funèbre.
Pour éviter cette possible déconfiture, certains ont décidé de ne plus jamais clore la marche et en disciples d’Esher empruntent ses escaliers illusoires dans l’optique d’un plaisir infini. Mais jamais consommé. Du plaisir sans trait d’union. Je vous avoue, cher Ch@t, que cela me laisse circonflexe.
Le plaisir peut-il n’être qu’un état d’esprit ? Le fait d’anticiper le bonheur peut-il nous y conditionner ? Je pense ici à tous ceux qui vivent leur 31 décembre comme une obligation d’être heureux. L’idée préconçue ne peut être déçue, ne doit être déçue. Et chose amusante, il arrive que nous soyons inconscients de nos propres leurres. Dans le même ordre d’idées, ne vous est-il jamais arrivé, le Ch@t, de revisiter en souvenir vos mansardes ? On emprunte alors d’étonnants petits escaliers de service qui nous ramènent bien plus tard à ce même septième étage. Là, avec le temps, la minuscule mansarde inodore et sans saveur s’est cristallisée toute en majuscules.
Alors où se trouve la solution ? Ne pas chercher à savoir ce qu’il y a en haut de l’escalier peut-être. Être heureux en se contentant de peu. Mais il faut être sacrément sage pour savoir rester sur le perron. Est-il possible alors de monter les marches quand même, mais sans but prédéterminé ? On éviterait ainsi les déceptions. Parfois, il n’y aurait rien là haut et puis de temps en temps, on se laisserait délicieusement surprendre par l’imprévu. Un p’tit plaisir spontané qui passerait par là, par hasard. Mais ça, c’est apprendre à vivre sans désir. Et à moins d’être Ronsard…
Cher Ch@t, je vous sais sage. Mais je vous en prie, si vous voulez voir des astérisques, ne vous contentez pas de mes incipits, ni ne courez au point final. C’est dans l’anticipation de chaque virgule que se trouve le plaisir de ma lecture.
Sophie

Notice biographique
Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Un récit de l’écrivain Guy Lalancette…

17 janvier 2012

Le téléphone

Sur ma table de travail, le calendrier indique le mardi 15 décembre 1998. Je ne sais pas encore que dans quelques minutes ma vie basculera sur un coup de téléphone. Je déteste le téléphone. Chaque fois, sa sonnerie me trouble. Envahissement sauvage. Souvent, je ne réponds pas.
Il est 13 h 55. De la maison à la porte de ma classe, où je dois donner un cours à 14 h 10, il y a exactement huit minutes. Les bottes aux pieds, la parka sur le dos, je corrige un manuscrit que les maisons d’édition me refuseront une fois de plus. Vingt ans de refus polis : …votre manuscrit ne correspond malheureusement pas à  la ligne éditoriale de notre maison.  Depuis le temps, j’ai compris. Je ne suis pas à la hauteur, mais je résiste. Si je cède, je coule. Comment pourrais-je ne plus écrire ?
13 h 58, je suis debout au-dessus du clavier de mon ordi. Un verbe à remplacer, un doute aussi. J’ai encore quelques minutes devant moi. Le téléphone sonne. Merde ! J’ai tout perdu. Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi j’ai décroché. Une distraction ou plus sûrement l’envie furieuse de faire taire le monstre.
Au bout du fil, une voix calme et un peu rauque de fumeur. J’enregistre le nom : Jean-Yves Soucy, directeur littéraire chez VLB éditeur. À ma montre il est 13 h 59 et 15 secondes. Je sais que quelque chose d’unique est en train de se passer.   VLB éditeur comme un moulin emballé dans ma tête : je vois tourner ses grandes lettres au vent d’Alphonse Daudet dont le célèbre recueil occupe un coin de ma table de travail. Par-dessus tout cela, la voix continue de remplir mon silence de bouts de phrases brouillées « …publication de votre manuscrit… » pendant que je cherche à situer ce Soucy-là. Je connais le nom, mais je ne sais plus d’où. Il est maintenant plus de 14 h « …Salon du livre de Québec… » ; je comprends que VLB veut publier mon dernier manuscrit. J’ai dû répondre quelque chose entre la félicité et l’urgence.
Je veux croire au conte, au rêve, à l’impossible. Ce sentiment aussi que cet instant-là de ma vie dérape, que je n’arriverai pas à m’arrêter au carrefour qui fonce sur moi à toute allure, je bafouille  « …mes élèves m’attendent… », plus que quarante secondes avant de devoir quitter. C’est l’accrochage. Je raccroche. Jean-Yves Soucy a promis qu’il me rappellera à 16 h.
Je ne me crois pas, je me déteste : j’ai fermé la ligne au nez de celui qui allait me donner accès à mon espoir le plus rêvé.  Un appel que j’attendais depuis vingt ans. Vingt ans de déceptions. Aucun cours, fût-il de théâtre, ne méritait une telle privation.
16 h 03, la sonnerie du téléphone : une symphonie.
Guy Lalancette
février 2011

Notice biographique

Né en 1948 à Girardville. Habite Chibougamau. Diplômes : Maîtrise en éducation (M.ED) Maîtrise en création littéraire (M.A). A enseigné l’expression dramatique pendant 30 ans. Publications chez VLB éditeur : Il ne faudra pas tuer Madeleine encore une fois (1999). Les yeux du père (2001), prix Roman Abitibi-Consol, finaliste au prix France-Québec. Un amour empoulaillé (2004) et Typo (2009), finaliste au prix France-Québec et au prix du Gouverneur général 2005. La conscience d’Éliah (2009), prix Roman Abitibi-Bowater, finaliste au prix des 5 continents de la francophonie 2010. Le bruit que fait la mort en tombant (2011), prix Récit du salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean 2011.
Lauréat des prix littéraires de Radio-Canada : Havre-les-Chiens, 2ème prix Récit 2007, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2008. Blou sued chouz, 2ème prix Récit 2008, publié dans la revue enRoute, Air Canada, avril 2009.


Un récit de Jacques Girard…

15 janvier 2012

 Venise…

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à la suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

Un  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

13 janvier 2012

La vie martiale

Gichin Funakoshi, fondateur du karaté Shotokan, est considéré comme le père du « Karaté moderne ». Né le 10 novembre 1868 à Yamakawa, dans la préfecture d’Okinawa (îles Ryukyu, Japon), berceau des arts martiaux japonais, descendant d’une lignée de samouraïs, athlète hors du commun et habile pédagogue, il adapte les techniques martiales de son époque et les enseigne à Tokyo jusqu’à sa mort en 1957 à l’âge vénérable de 89 ans. Le Maître colligea ses enseignements par écrit, décrivant des techniques, bien sûr, mais surtout, précisant sa philosophie martiale et la valeur de l’être chez le combattant.
Plusieurs associent les arts martiaux à la violence. Le cinéma et la télévision nourrissent le préjugé. Or, le bien et le mal luttent en chacun. Parfois, le mal prime. Hélas. Et savoir donner un coup de poing n’est pas essentiel. Une parole suffit. Les arts martiaux prônent l’équilibre. L’équilibre physique, mental et moral. Les Grands Maîtres basent leurs enseignements sur la vie et ses grands principes. Les adeptes qui s’en écartent trahissent la pensée martiale, comme le bon fait le mal lorsqu’il trahit ce qui le rendait bon.
Les vingt préceptes de Funakoshi s’appliquent à la vie de tous les jours. Jetons-y un coup d’œil et retenons les leçons.
1.    N’oubliez pas que le karaté commence et s’achève par le rei.
Le rei, c’est le respect de l’autre, la courtoisie, la révérence, ce qui se traduit par le salut avant et après le combat. Le rei, c’est aussi la sincérité, et surtout, l’estime de soi-même.

2.    Il n’y a pas d’attaque dans le karaté.
Nous ne provoquons pas, nous ne réagissons pas au moindre prétexte. Nous sommes patients et pondérés. Par contre, si la confrontation est inévitable, nous nous défendons avec énergie.

3.     Le karaté est au service de l’équité.
L’équité sert la vertu. « Quand je m’observe et que je constate que je suis dans le vrai, alors, mes ennemis, fussent-ils un millier ou dix, ne peuvent m’arrêter. » Évidemment, il faut faire preuve « d’intelligence, de discernement et de force véritable ».

4.    Apprends déjà à te connaître, puis connais les autres.
Cherchons nos forces et nos faiblesses avant de scruter celles des autres.

5.    Le mental prime sur la technique
Voici une version abrégée d’une parabole du Maître : « Un jour, un célèbre maître de sabre, met ses trois fils à l’épreuve. Il fait d’abord appeler Hikoshiro, l’aîné. Ouvrant la porte du coude, celui-ci la trouve plus lourde qu’à l’accoutumée. Il passe sa main sur le haut de la porte et y découvre un lourd appui-tête en bois disposé en équilibre. Il l’enlève, entre, puis le remet à sa place. Le maître fait venir son deuxième fils, Hikogoro. Quand celui-ci pousse la porte, l’appui-tête tombe, mais il le rattrape au vol et le remet à sa place. Le maître fait enfin venir le benjamin, Hikoroku, le meilleur au maniement du sabre. Quand il ouvre la porte, l’appui-tête tombe sur son chignon. En un éclair, il dégaine le sabre à sa ceinture et tranche l’objet avant qu’il ne touche le tatami. À ses trois fils, le maître déclare : «Toi, Hikoshiro, mon aîné, tu transmettras notre méthode de maniement du sabre. Toi, Hikogoro, un jour, en t’entraînant, tu égaleras peut-être ton frère. Quant à toi, Hiroroku, tu conduiras notre école à sa perte. Je te renie.»
Morale de cette histoire : penser avant d’agir évite de détruire.

6.    L’esprit doit être libre.
L’esprit doit explorer à sa guise, il ne doit pas s’attacher ou s’enfermer dans les préjugés ou les obligations. Il doit s’ouvrir sur le monde, courir librement et être utilisé à bon escient.

7.    Calamité est fille de non-vigilance.
La négligence, l’étourderie et le relâchement de l’attention provoquent les accidents.
Analysons nos actes.

8.     Le karaté ne saurait se cantonner au seul dojo.
La pratique de l’équilibre doit être constante et quotidienne. Alimentation déséquilibrée, abus de boisson, manque de sommeil fatigueront le corps et l’esprit et auront des conséquences néfastes sur notre vie.

9.     Le karaté est la quête d’une vie entière
Être meilleur aujourd’hui qu’hier et meilleur demain qu’aujourd’hui.

10.     La voie du karaté se retrouve en toute chose, et c’est là le secret de sa beauté intrinsèque.
Chaque domaine de la vie devrait être abordé avec sérieux. Approchons nos entreprises comme si notre vie entière en dépendait. Nos chances de succès décupleront.

11.    Pareil à l’eau en ébullition, le karaté perd son ardeur s’il n’est pas entretenu par une flamme.
Toute progression nécessite de la pratique. Comme le dit ce proverbe japonais : «L’apprentissage c’est comme pousser une charrette sur une colline. Cessez de pousser et tous vos efforts seront vains.»

12.    Ne soyez pas obsédé par la victoire; songez plutôt à ne pas perdre.
L’obsession de gagner à tout prix nourrit l’impatience et l’irritabilité. Optons pour ne pas perdre, prenons conscience de nos forces, et soyons convaincus.

13.    Ajustez votre position en fonction de l’adversaire.
Dans la vie, il faut ajuster notre approche. Ce qui convient dans une situation n’est pas garant de succès dans une autre.

14.    L’issue d’un affrontement dépend de votre manière à gérer les pleins et les vides.
Dans tout conflit, évitons les points forts de l’adversaire pour agir là où il est vulnérable. Évitons les stéréotypes. Soyons ouverts et souples, plutôt qu’inertes et entêtés.

15.     Considérez les mains et les pieds de l’adversaire comme des lames tranchantes.
Ne sous-estimons jamais l’autre. Lui aussi peut faire mal. Comme il peut nous être d’un grand secours.

16.     Faites un pas hors de chez vous et ce sont un million d’ennemis qui vous guettent.
À l’extérieur de nous, des gens nous critiquent, portent des jugements sur nous. Soyons alertes, mais ne nous laissons pas distraire. Suivons notre voie.

17.    Le kamae, ou posture d’attente, est destiné aux débutants ; avec l’expérience, on adopte le shizentai (posture naturelle).
Au début d’un apprentissage, soyons humbles. La base d’abord, puis au fil de l’étude, les attitudes et les compétences se peaufineront. L’expérience fera le reste.

18.    Recherchez la perfection en kata, le combat réel est une autre affaire.
En se familiarisant avec une technique, un sport, une connaissance, la vie, efforçons-nous de ne pas dénaturer la base pour qu’en situation réelle, ce qui est intégré nous serve pleinement.

19.    Sachez distinguer le dur du mou, la contraction de l’extension du corps et sachez moduler la rapidité d’exécution de vos techniques.
Soyons conscients de ce que nous sommes, de nos gestes et de nos pensées, et nous profiterons de la vie au maximum.

20.    Vous qui arpentez la Voie, ne laissez jamais votre esprit s’égarer, soyez assidus et habiles.
La pratique de la Vie est un travail de tous les instants. Notre esprit doit être présent, tous ses potentiels en état d’éveil.

Voilà. Les arts martiaux n’enseignent pas que le combat. Ils enseignent la vie. Nous sommes des guerriers de la vie. Nous nous défendons avec le corps, avec l’esprit, contre l’autre, et surtout, contre nous-mêmes.

Suggestion de lecture :

Gichin Funakoshi, Karaté do, ma voie, ma vie, Budo Éditions

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

12 janvier 2012

La figure en folie : le collatéralisme et ses ravages

Puisque j’ai terminé l’année dernière sur la métaphore, pourquoi ne pas commencer la nouvelle sur l’autre figure de style majeure, symétrique en quelque sorte, et qui semble, tout autant que la métaphore, régir le fonctionnement de l’esprit humain et peut-être aussi les civilisations qu’il engendre : la métonymie. Reprenant l’usage du grand linguiste Roman Jakobson, quand je parle de métonymie, je ne fais pas le détail, j’évoque par cela toutes les figures de style qui reposent sur la contiguïté, quand la métaphore regroupe toutes celles qui se fondent sur la ressemblance. La contiguïté dans ce sens, cela s’entend spatialement (la partie pour le tout, ou l’inverse), temporellement (l’antécédent pour le conséquent, ou l’inverse) ou encore, plus abstraitement, logiquement (l’effet pour la cause, ou l’inverse). Et quand je dis figure de style, j’entends aussi figure de pensée, car la rhétorique n’est pas qu’un compendium d’ornementations langagières, comme on le croit encore trop souvent, c’est une nomenclature des forces vives de l’esprit.

L’erreur planifiée

Bombardements de Dresde, 13-15 février 1945 : plus de 35.000 civils tués.

C’est ainsi que ce que nous appelons dommage « collatéral » est une forme de métonymie. Comme le diraient les militaires américains qui ont popularisé le terme : l’école qu’ont rasée nos bombes, pourtant si « intelligentes », avait le malheur d’être contiguë au dépôt de munition visé, just too bad ! C’est une déviation métonymique, un « dommage collatéral ». Ces militaires – dont la propagande éhontée qui sert aux USA de culture de masse a réussi à faire les représentants par excellence du bien – oublient de nous dire que la terreur a toujours été pour eux une arme de guerre, au moins depuis la Deuxième Guerre mondiale : des villes sans importance stratégique, Dresde (avec les Britanniques), Hiroshima, Nagasaki ont payé le prix de cette tactique ; l’expression « dommage collatéral » cherche à nous faire oublier cette vérité historique. Pas étonnant qu’américanisée jusqu’au trognon par la folie commerciale et économique dont l’oncle Sam, qui vendrait sa mère, d’abord en gros, ensuite au détail, est le promoteur tous azimuts – pardon, le propagateur puisqu’il s’agit d’une maladie –, pas étonnant donc qu’américanisée à mort, notre pauvre planète soit devenue le champ clos du dommage collatéral répandu dans toutes les sphères, toutes les activités de la société. Les États-Unis, qui règnent sans partage sur la plupart des esprits à l’échelle de la planète sont le pays par excellence de la métonymie poussée à l’extrême.  Je tenterai d’expliquer pourquoi et comment dans un prochain blogue.

Mais d’ici là, quelques exemples qui n’ont rien de militaire. Évoquons donc, entre autres, le fonds de pension auquel cotise M. Louvrier : il est géré par des spécialistes si acharnés à maximiser les profits qu’ils peuvent pousser les entreprises dont ils détiennent les actions à fermer, pour ce faire, des usines, dont, peut-être, celle de M. Louvrier lui-même. Ici, le dommage collatéral confine au cercle vicieux, puisque c’est en voulant assurer sa retraite que M. Louvrier, indirectement, involontairement, certes, mais sans conteste collatéralement  se fait lui-même perdre son emploi. Ici, le moyen a détruit la fin.

Un autre exemple ? Naguère l’urgence commandait de décrocher le téléphone pour la communiquer ; maintenant que le téléphone est partout et permanent, c’est la communication elle-même, quel que soit son contenu, qui est devenue l’urgence. Le moyen est devenu la fin.

Un autre exemple, encore ? Plutôt une poignée, pour le prix d’un seul. Toutes ces primes, justement, qu’on vous propose pour que vous achetiez le produit principal, comme si celui-ci n’avait pas assez de valeur en soi pour qu’il faille absolument rajouter autre chose dans la balance, métonymiquement, collatéralement. Parfois, d’ailleurs, dans le collatéralisme déchaîné, la métonymie se change en métaphore, comme quand, symboliquement, on vous vend la voiture ou la bière à l’aide des affriolantes jeunes filles qu’on place à côté, innocemment jolies et… contiguës. Je n’ose pas écrire alors de quoi, messieurs, l’objet vendu est devenu la métaphore qu’on vous invite à brandir en déliant les cordons de votre bourse, justement.

Le virus collatéral

C’est précisément cette articulation métaphore–métonymie, ce balayage de l’une par l’autre, ce dynamisme de transformation de l’une en l’autre, dont Jakobson fait le fondement de ce qu’il appelle le « principe poétique », qui me semble la meilleure explication jamais tentée  du fonctionnement de la créativité humaine.

Revenons à nos bienfaits collatéraux, puisque depuis que nous parlons de prime, nous avons quitté le monde des dommages. Mais au fait, l’avons-nous vraiment quitté ? Et la perte de toute valeur que chacun, de nos jours, se plaît à déplorer, n’est-elle pas LE dommage collatéral global, induit par cette multitude de bienfaits collatéraux sous lesquels, comme sous un tapis de bombes américaines, on nous ensevelit jour après jour ? Car tout objet qui a besoin d’un bienfait collatéral pour être désirable fait l’aveu de son absence de valeur suffisante, au moins pour se démarquer de ses semblables. Il avoue ainsi son absence de valeur tout court, car la valeur gît tout entière dans cette distinction qui fait choisir.

Dernier exemple qui touche à notre vie politique ou plutôt à son absence.  Le consensus, de nos jours, n’est plus le résultat d’un débat ou d’une réflexion, c’est un donné. Il est postulé d’emblée, imposé même. Le consensus n’est que l’autre nom de la convivialité de la masse, puisque être présent ensemble, en quelque lieu, suffit à faire consensus. Ainsi notre vie politique est-elle de plus en plus condamnée à reposer sur le malentendu qu’est ce consensus sans discussion : l’élection, hier, du NPD et demain, du bloc Legault en offrent les exemples les plus patents.

Et le pire, peut-être de tous les exemples de la folie qui a atteint cette innocente figure au jour d’aujourd’hui, c’est cette voix, à la radio, à la télé, qui vous répète que vous « méritez » ce bien qu’on vous offre ! Car c’est dans la mesure même où vous n’en avez pas besoin que vous le « méritez ». Parce qu’il se donne ainsi d’emblée comme une prime de plaisir, un supplément, un bienfait collatéral. C’est aussi, bien sûr, dans la mesure où votre crédit reste bon ou se trouve démesurément étendu que vous le méritez. Vous méritez, au fond, de… mériter, mais tout ça, cette redondance qui semble imparable, c’est du vent. Comme la rhétorique publicitaire. Comme le crédit. Autant en emporte la vente !

Effet pervers, mensonge par glissement, cercle vicieux de la redondance muette et de l’accord sans débat, la métonymie a pour côté obscur l’éclatement et l’éparpillement qui aboutissent, in fine, au ghetto solipsiste de notre individualisme forcené.

Mais elle peut avoir un côté lumineux, comme dans cet aphorisme que je vous offre en guise de congé : la culture, ce n’est pas celle qu’on possède déjà, mais celle qu’on veut toujours se donner. La culture est une cause plutôt qu’un effet. La culture est d’abord et avant tout curiosité.

Une curiosité tellement insatiable qu’elle finit, fameuse métonymie, par coïncider avec la vie tout entière.

Et fait ainsi heureusement revenir de l’arbre à la forêt qu’il cachait.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique urbaine, de Jean-François Tremblay…

9 janvier 2012

Une chouette saison…

Il y a de ces coïncidences étranges parfois. Au moment même où je décide de vous parler d’un roman que je suis en train de lire, et dont

Josef Skvorecky

j’ignorais l’existence même il y a encore quelques semaines, l’auteur s’éteint.
Josef Skvorecky, un auteur réputé d’origine tchèque (mais qui vivait à Toronto depuis de nombreuses années) est décédé la semaine dernière à l’âge de 87 ans, d’un cancer.
Cette triste nouvelle survient alors que je lis The Swell Season, une collection de six histoires qu’il a publiée en 1975 (et lancée en français sous le titre Une Chouette Saison).
Se déroulant dans une petite ville tchèque occupée par les Allemands dans les années 40, The Swell Season relate les aventures sentimentales de Danny Smiricky, étudiant, musicien et coureur de jupons célèbre dans son entourage.
Ce personnage qui d’emblée m’a semblé dépourvu de profondeur – et j’ai bien failli abandonner la lecture du livre – s’avère au fil des histoires un jeune homme plutôt sensible (quoique superficiel et obsédé par le sexe) dont l’attrait pour les jeunes femmes n’a d’égal que son amour du jazz. Danny verra ses avances se faire refuser à nombreuses reprises, ce qui ne minera pas pour autant sa détermination, et qui donnera lieu à de nombreuses situations cocasses.
Une grande place est accordée à la religion (Danny, malgré ses pulsions sexuelles, est un être très pieux), ce qui m’a un peu rebuté, mais dans le contexte historique du récit cet aspect prend tout son sens.
Lorsque vous lirez ces lignes, j’aurai probablement terminé la lecture du livre, et bien que je ne sache pas encore si je me lancerai à nouveau dans la lecture d’un autre roman de Skvorecky, The Swell Season a de nombreux mérites. On y retrouve un humour sous-jacent très subtil que j’ai mis du temps à déceler, mais une fois qu’on a compris l’écriture de Skvorecky on s’en délecte.
Une scène en particulier, dans le récit intitulé « Charleston in a Cage », m’a fait pouffer de rire du début à la fin, alors que Danny et l’auteur d’une pièce de théâtre scolaire se retrouvent devant un officier allemand qui leur pose des questions sur la nature irrévérencieuse du texte de leur pièce. On assiste au cours de cette scène à une réécriture hilarante du texte par l’officier. Le tout est extrêmement bien écrit.
D’autre part, l’amour du jazz de l’auteur (et du personnage principal) rend l’ensemble des plus poétiques, avec de nombreuses références à des standards du genre et leur intégration naturelle dans la trame narrative.
Alors, bien que j’aie mis du temps à « embarquer » dans cette histoire, et que j’en ignore l’issue au moment d’écrire ceci, je vous recommande tout de même ce livre, œuvre sensible et amusante d’un auteur important.
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The Swell Season

Marketa Irglova

En 1991, Glen Hansard est encore un jeune musicien et chanteur dublinois à la recherche du succès.
Il vient de jouer un petit rôle dans le film musical d’Alan Parker The Commitments, et se lance dans une tournée avec son propre groupe The Frames. Lors de cette tournée, le jeune musicien apportera un livre, qui le marquera profondément. Ce livre s’intitule The Swell Season, par Josef Skvorecky.
Dix ans plus tard, alors que The Frames jouit d’un bon succès local, mais n’arrive pas vraiment à percer ailleurs qu’en Europe, Glen Hansard fera la rencontre d’une jeune musicienne et chanteuse tchèque, Marketa Irglova. Une grande complicité naîtra entre les deux âmes qui se comprennent et se complètent parfaitement.
Quelques années passeront avant qu’un album, fruit de la collaboration entre Hansard, Irglova et quelques musiciens de The Frames, ne voie le jour. Pendant ces années, Irglova a lu, sur les conseils de Hansard, le livre de Skvorecky et l’a beaucoup aimé. Au moment d’enregistrer un instrumental pour l’album, on lui donnera le titre The Swell Season. Qui deviendra également le titre de l’album. Et éventuellement le nom de cette nouvelle formation.
En 2006, Glen Hansard et Marketa Irglova sont approchés par John Carney, un réalisateur dublinois, pour composer la musique de son prochain film. Carney, ancien bassiste de The Frames et ami de Hansard, a déjà prévu tourner son film avec la vedette anglaise Cillian Murphy. Mais celui-ci se désiste, et c’est alors que Hansard et Irglova deviendront les acteurs principaux de ce petit film grandement improvisé, tourné avec un budget dérisoire de 160 000$ et quelques petites caméras numériques.
Racontant l’histoire de deux artistes qui leur ressemble grandement, le film Once donne la chance à Glen Hansard et Marketa Irglova de démontrer leurs talents de chanteurs, compositeurs et d’acteurs. Le film, ode à la musique, s’apparente à un long clip musical d’une heure et demie. Empreinte de joie, de tristesse, d’un naturel et d’une douce amertume, Once est une œuvre intimiste et sensible, sûrement l’un des plus beaux films d’amour jamais tournés.

Bande-annonce de Once :  http://www.youtube.com/watch?v=I6xIF92OUos
Le jeu des acteurs, naturel, n’est jamais forcé, et puisque les chansons sont les leurs, le tout jouit d’une grande authenticité, ce qui renforce la charge émotionnelle du film.
De plus, au cours du tournage, les deux artistes tomberont amoureux.
Distribué de manière quasiment confidentielle dans les cinémas du monde entier, Once rapportera, à la grande surprise de tous, plus de 20 millions au box-office. Moi-même, je l’ai vu deux fois au cinéma, à l’été 2007.
La chanson Falling Slowly, un air magnifique à faire dresser les poils sur les bras, conduira Glen Hansard et Marketa Irglova sur les planches de la cérémonie des Oscars en 2008, où ils performeront et obtiendront l’Oscar de la meilleure chanson originale.
En 2009, The Swell Season sortira son troisième album (si on inclut la bande sonore du film, qui s’est très bien vendue). Strict Joy, qui comprend des éléments folk, soul et rock, est une évolution du son du groupe, une œuvre mature qui s’apprécie de mieux en mieux au fil des écoutes.
La relation amoureuse entre Hansard et Irglova prendra fin au cours de l’année 2009, mais la complicité entre les deux musiciens

Glen Hansard et Marketa Irglova

demeure tout de même, et la formation continuera d’exister et de donner des spectacles en 2009, 2010 et 2011.
Depuis, Marketa Irglova a lancé un album solo en octobre 2011 (l’excellent Anar), et Glen Hansard a reformé The Frames pour une tournée mondiale. Il a également rejoint, pour quelques concerts seulement, la formation originale du film The Commitments.
The Swell Season est présentement en hibernation, mais ce n’est que pour mieux revenir éventuellement.
Je vous laisse sur cette magnifique performance du groupe en 2007. La chanson est une reprise d’une pièce de Bob Dylan intitulée You Ain’t Going Nowhere (la version studio de The Swell Season se retrouve sur la trame sonore du film I’m Not There).
Cette performance en particulier montre bien l’enthousiasme contagieux de Glen Hansard sur scène. Et ceci a été filmé en plein cœur de leur relation amoureuse (on peut voir Hansard voler un baiser à Irglova vers 2 min 30 s). Ce petit vidéo filmé par un amateur est tout à fait magnifique, simplement parce qu’il témoigne de l’amour sincère de la musique ainsi que du talent de The Swell Season.
http://www.youtube.com/watch?v=GIEmQ1tvo-4

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pourse diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Une couleur dans le noir… un roman de Pascal Bourassa (extrait)

8 janvier 2012

Résumé de l’intrigue

Dans un style qui n’appartient qu’à cette auteure, Une couleur dans le noir raconte l’histoire d’une adolescente en crise qui tente de faire le deuil de sa mère morte dans sa tendre enfance. Elle essayera tant bien que mal de créer des liens avec sa belle-mère ainsi qu’avec son père qui noie son désespoir dans l’alcool pour oublier sa première épouse.  L’adolescente vivra les prémices d’un premier amour avec un jeune homme dont elle deviendra enceinte. Elle devra prendre la difficile décision de garder ou de rejeter cet enfant et finira par l’accepter en hommage à sa mère morte.

Ce roman vaut par sa langue et l’atmosphère inoubliable qu’il crée.  Une écrivaine est née.

Les Éditions du Chat Qui Louche vous offrent cet ouvrage à prix plus que modique… Il vous suffit  de cliquer sur l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/

Extrait

Ma mère, c’est un ange. Ma mère est morte quand je suis née. Je suis née les deux pieds devant, à contrecœur, on m’a prise de force. On m’a tirée, on m’a tirée si fort, et moi je m’agrippais de toutes mes forces à la paroi maternelle, et j’ai glissé, et j’ai cédé, et je suis arrivée en criant. Mon père m’a dit que le médecin n’avait jamais entendu un enfant crier si fort ni remuer autant. Et ma mère est morte. Et mon père a voulu mourir. Je me suis peut-être agrippée trop fort à elle. Je suis orpheline de mère, je n’ai jamais eu de mère et quelquefois, elle me manque. Terriblement.
J’ai une photo de ma mère. Un cadre doré un cadre sans contours réels, contours flous qui tirent vers le passé qui m’attirent dans un lieu innommé, dans une autre vie qui n’est pas la mienne. Je regarde le papier glacé, le papier de cette photo, et j’aspire à prendre naissance en elle mais toujours je ne fais que regarder. Une simple spectatrice confinée à la dernière rangée.

Une femme est sur une plage, un grain de sable que je glisse entre mon pouce et mon index, que je roule entre mes deux doigts, que je forme sans idée préconçue. Et l’image se précise. La femme semble s’étirer sous un soleil trop chaud, un grain de sable avec sa blondeur qui s’alanguit sous les rayons. Elle sourit mais si on y regarde de plus près, son sourire peut ressembler à une grimace, un étrange rictus qui ne trahit ni joie ni désespoir mais un mélange d’indifférence et d’un sentiment qu’on ne peut nommer, un sentiment à l’odeur de mort.
De loin, sans qu’on me voie, vilaine espionne à l’affût, je regarde la scène. La femme avance lentement, avance vers l’eau comme si elle voulait s’y noyer. Elle plonge et je la perds. La femme se relève et son corps ruisselant est exposé au soleil. Son  corps  ruisselant  tiré  en avant par un poids, un poids trop lourd. Est-ce mon imagination ? Le poids d’un enfant dans un ventre qui se plie avec elle, qui nage dans son eau à elle, dans son eau à lui. Mais non, il n’y a pas d’enfant, l’enfant est sur la plage, et sur la plage encore, il y a un homme, du déjà vu, un homme qui regarde la femme et la passion entre eux, surtout lui, quelquefois comme une barrière, une barrière qui surgit, une barrière qui me bloque le passage, à moi.
La femme retourne sur la plage et l’homme la prend dans ses bras et attrape au passage des petites gouttes d’eau. Et la petite fille, le bébé, bat des mains et vient sur eux. Et plus tard, la femme se relève et reprend la pose et il n’y a plus de gouttes d’eau. Ni de grain de sable. La femme dans sa beauté prend toute la place dans sa blondeur dans son sourire et dans ses yeux, si loin. Et je m’éloigne car je suis triste. Cette plage n’est pas la mienne. La photo me brûle les mains et à chaque fois c’est pareil et je retourne le cadre du mauvais côté, du côté où il n’y a rien.

Je suis une image. Je suis un mouvement sur du papier. Je me froisse, je me rature et je recommence. On me redéfinit toujours. Quand je sens que l’image est la bonne, je la garde jusqu’à ce que ça se froisse encore.

Notice biographique

Pascale Bourassa est née au Lac-Saint-Jean. Elle a fait des études en création littéraire et obtenu une maîtrise en 2001 à l’UQAM. Elle avoue avoir été influencée par la grande Anne Hébert dont elle admire les œuvres. Son écriture s’inscrit en partie dans le mouvement psychanalytique. Pascale Bourassa s’inspire des gens qui l’entourent. La psychologie humaine la fascine. Elle adore aussi voyager et découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures. Elle habite maintenant l’Alberta et montre une prédilection pour les grands espaces sauvages de l’Ouest.

En 2009, elle publiait son premier roman : Le puits, aux Éditions de la Grenouille Bleue.


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

6 janvier 2012

Marilyn

Tout le monde me trouve détestable. J’aime ça, qu’on me déteste. En me détestant, ils me font exister ; c’est tout ce que je demande.
Je suis le bouc émissaire volontaire, le souffre-douleur. Il en faut toujours un : la nature humaine est ainsi faite.
Détestez-moi ! Défoulez-vous ! Je devrais me faire payer pour cette haine que je suscite en vous. Mais je gagne déjà bien ma vie ; je ne suis pas d’une vénalité absolue.
Je m’appelle Marylin. Ne riez pas, c’est mon vrai prénom, celui que mes parents ont eu la bonne idée de me donner. Déjà je partais bien.
J’ai trente-six ans. Je suis une bombe, dans tous les sens du terme. Avec de bonnes (?) rencontres, j’aurais fini mannequin. Je serais peut-être déjà morte, comme celle qui ne mettait que du N. 5 pour dormir. D’overdose, de désamour, que sais-je encore. J’ai préféré faire de longues études.
Déjà à l’école, au lycée puis à la fac, j’étais la pimbêche de service. La pimbêche intelligente tout de même. Celle que les filles détestent. Celle dont les hommes ont peur.
On me prend pour une Bimbo. On me prend pour une Marie-couche-toi-là (ça, ce n’est pas faux). On me prend tout court, mais rarement au sérieux.
Je suis directrice départementale, j’ai du pouvoir. Tout le monde pense que j’y suis arrivée avec mon cul. Détrompez-vous : j’ai travaillé dur, plus peut-être que si j’avais été insignifiante physiquement.
Alors que j’aurai pu passer mon temps à admirer mon reflet dans les miroirs, j’ai abîmé mon cerveau dans les études.
Au travail, quand je passe dans les couloirs tout le monde se tait. Seule la photocopieuse, dépourvue d’humanité, continue à bruisser. Dès que je suis passée, les langues se délient. Les femmes me critiquent, les hommes me traitent de salope ce qui, l’un dans l’autre, revient à peu près au même.
Il faut dire que je ne fais pas grand-chose pour arranger mon affaire. Je me pointe en mini-jupe, en costume « Barbie pétasse ». Pour en rajouter une couche, je gueule sur tout le monde. J’aboie plus que je parle. Ce n’est pas sans raison qu’on me surnomme La Chienne. Ils croient que je ne sais pas de quels surnoms on m’affuble. Ils croient que je ne me vois pas. Oh ! Mais je me vois !  Tous les matins dans le miroir…
Ça me fait sourire tout ça, mais le sourire je le garde à l’intérieur ; je tire toujours la gueule. Ou plutôt je me colle une moue hautaine sur le visage. Ça marche à tous les coups !
Qu’il est beau ce masque que je porte tous les jours ! Qu’il est épais, chargé en maquillage et en dédain.  Il me protège bien. Je me le suis façonné très jeune (après l’irréparable).
Avec les hommes il est plus efficace que jamais. Je suis fidèle à ma réputation de séductrice : les hommes défilent dans mon lit comme autant d’échappatoires. Leurs réactions sont toujours les mêmes : je leur fais peur tout en les attirant. Ils me veulent bien dans leur lit, mais seulement pour un soir. Je suis le coup d’une nuit, celui qui fait du bien à l’ego, celui qui est ponctuel. Ceux qui par malheur tomberaient amoureux de moi n’osent pas me toucher ; les autres ne font que ça. Ils prennent du plaisir, mais il n’est pas question pour eux d’établir une relation. Trop de danger, trop d’ennuis m’accompagnent. Au bras d’un homme, je suis un faire-valoir. Pour une soirée. Pour la vie de tous les jours, ils me préfèrent une femme qu’on remarque moins.
Je ne leur montre pas, aux hommes, que derrière le masque il y a une âme. Ça les arrange. Je suis la mante religieuse. Celle qui bouffe la tête de ses amants. « La Cléopâtre des temps modernes » : c’est le surnom débile que m’a donné l’un d’eux.
Il me fatigue mon masque, si vous saviez… Il y a si longtemps qu’il me colle à la peau !
Je n’ai pas d’amis, forcément peu de femmes qui veulent m’approcher avec bonté. Elles me fuient plutôt comme l’Antéchrist.
Je suis seule. Fatalement. Seule avec mon masque. La haine que je peux provoquer est en fait une protection. Ça, vous ne vous en doutez pas. Il est plus rassurant de ne pas creuser les apparences, de me faire rentrer dans un stéréotype.
Il faudra que j’en sorte un jour, de cette mascarade. Il faudra que je montre à l’extérieur ce que je suis au plus profond de mon être. Il faudra que le jeu cesse, car il est épuisant. Sous le vernis qui m’orne, une petite fille pleure.
Il faudra que j’en parle à quelqu’un. À un spécialiste. N’importe qui, quelqu’un. Que je mette des mots sur les couches du masque, sur les maux. Ce travail sera long. Laborieux. Douloureux, forcément.
C’est confortable, un masque, vous savez. C’est comme un vieux vêtement : au fil du temps il a pris vos formes, il s’adapte à vous pour finalement devenir vous. Nos vieux vêtements gardent nos formes. Nos vieux démons aussi. Prêtez vos jeans à quelqu’un : vos formes resteront, imprégnées dans les fibres. Mon masque je ne vais pas le prêter. Je vais le jeter. Aux oubliettes. Au fond du puits de mon ancienne vie. J’en veux une nouvelle. Dans les films, changer de vie paraît facile. Dans les films seulement.
J’enlèverai mon masque. Un jour. Devant quelqu’un. Il faudra bien. Je pleurerais sûrement.
Une personne m’a aidée à façonner ce masque. Une personne que je déteste. Mon grand-père. Dans ma famille où il ne faut pas faire de vagues, tout le monde a fermé les yeux. Chaque paupière baissée a rajouté une couche à ce masque presque aussi détestable que moi.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

4 janvier 2012

Échappée blanche…

Cher Chat,

En ce début d’année, et de but en blanc, je lève mon petit blanc sec à la santé de ceux que j’aime. À mes parents, au pain blanc de mon enfance haute en couleurs, à mes premières cartes blanches et à leurs premiers cheveux blancs. À mon homme, à l’oie blanche que j’étais quand il m’a invitée la première fois dans ses beaux draps blancs, à nos éléphants blancs, passés et à venir, aux trois jours que nous avons marqués d’une pierre blanche : Zoé, Tom et Lou, nos petits chèques en blanc.
À mes amis, mes merles blancs : à celle qui a laissé un blanc dans ma vie à force de broyer une autre couleur, à ceux que j’ai quitté pour suivre la couleur du temps, à mes amitiés couleur locale. À mes âmes sœurs, mes bonnets blancs, blancs bonnets.
À celui qui m’a dit oui quand je lui ai montré docte patte blanche, aux choux blancs que je planterai inévitablement, mais surtout à tous les blancs que nous monterons en neige.
À vous le Chat, connu comme le matou blanc, et à toutes les histoires cousues de fils plus ou moins blancs que je vous offrirai cette année si vous me donnez votre blanc-seing.
À tous mes mariages encore blancs. À toutes les pages blanches à venir et dans l’espoir de blanchir sous leurs harnais.
Enfin, à mon pays d’adoption, mon pays d’adaptations.
Car je n’ai pas choisi le Québec. Non. Je n’en avais jamais vu la couleur et j’aurais volontiers vécu toute une vie dans mon Nord, dans mon gris à moi. Certes, on ne m’a pas mis l’arme blanche sous la gorge quand est venu le temps d’émigrer, mais j’étais bel et bien blanche comme un linge quand j’ai quitté la France pour le grand Péril blanc.
Je suis restée longtemps à fleur de lys de peau. Des mois, des années. On n’apprivoise pas un pays comme ça du jour au lendemain. On ne s’apprivoise pas ailleurs comme ça du jour au lendemain.
Et pourtant le Québec n’est pas farouche. C’était moi la sauvage.  L’herbe folle plantée là, fortuitement, dans les vastes espaces d’un nouveau monde. Savez-vous comment on pousse au beau milieu d’autres cultures ?
Moi, j’ai voté blanc pendant un temps : m’abstenir et tenter de vivre dans le cocon du passé. Mais ce n’est pas exister. Alors, à un moment donné, il faut lâcher prise. C’est douloureux de quitter ses racines, savez-vous le Chat ? L’exil se nourrit de nuits et de colères blanches. Il éprouve, il saigne et chauffe à blanc. Mais il est engrais aussi quand on décide de grandir.
Un jour, j’ai décidé.
J’ai quitté mes racines, coupé à blanc estoc toutes velléités de retour et j’ai fait confiance à l’autre tronc. Je me suis greffée au Québec. Aujourd’hui, je suis une sève-mêlée.
Le Québec est ce pays où j’ai pu hisser bien des drapeaux blancs. Ils y flottent fiers au vent métissé de tous mes changements. Aujourd’hui, je suis moi et une autre. Cette échappée belle.
Je lève ce qu’il reste de mon petit blanc sec à l’hiver, celui qui pourtant m’en a fait voir des blanches et des pas mûres. Le croirez-vous, le

La Dame Blanche, par Emmalys

Chat, aujourd’hui, j’ai le pouce blanc. À fixer l’hiver dans le blanc de ses grands lacs, je m’en suis éprise.
Et quand je serai devenue une autochtone à l’automne de ma vie, sous une ondée de peaux de lièvres, je chausserai la babiche pour aller m’endormir paisible et fière sur le bord d’une blanche rivière. J’y jouerai alors les dames blanches, du blanc jusque dans mes conversations.
Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse:http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Chronique asiatique, par Michel Samson…

2 janvier 2012

絆       Kizuna : lien… et obligation !

Gomen nasai ! Je vous demande humblement pardon ! Dérouté par de nombreuses copies à corriger, absorbé par un nouveau texte en cours d’écriture, préoccupé par les mille petites choses à préparer à l’approche du temps des Fêtes, je me suis dérobé à mon obligation de maintenir un lien régulier avec le lectorat du Chat Qui Louche. Moushiwake arimase !  Je m’excuse formellement et avec la plus grande sincérité !

Pour bien manifester l’importance des liens qui nous unissent, ainsi que la respectueuse obligation que j’éprouve à votre endroit, je m’attarderai sur un fait qui, pour anodin qu’il puisse paraître, n’en révèle pas moins l’impérieuse nécessité nippone de lier, relier et maintenir sa cohésion sociale à travers le langage même.

Lors d’un vote populaire (500,000 répondants) le kanji kizuna (絆: lien, obligation) a été choisi comme l’idéogramme de l’année 2011 au Japon, laissant derrière lui les kanji désignant vague, tremblement ou encore désastre, tous pressentis pour s’approprier la première place du concours de cette année particulière, marquée par la triple catastrophe qu’on sait. Avant d’aller plus loin, précisons que ce kanji est composé de deux idéogrammes distincts : celui de gauche signifie fil (糸) alors que celui de droite signifie moitié, demi (半). La conjonction de ces deux radicaux entraîne les concepts de lien et obligation (et parfois même ancrage).

Bien entendu, les médias francophones ont insisté sur le caractère rassembleur d’un tel choix, soulignant le sens de « lien » présent au cœur de nombreuses expressions japonaises : lien d’amitié, lien d’affection, lien d’amour et, bien sûr, lien de parenté. Kizuna permet de lier les Japonais entre eux, de réaffirmer leur solidarité indéfectible, de mentionner la cohésion familiale ébranlée par les multiples sinistres, d’accentuer la volonté de tous d’habiter encore et toujours cet archipel soumis à d’impitoyables forces telluriques. On ne peut qu’admirer cette force de caractère de la civilisation japonaise et ce courage extraordinaire représentés par ce magnifique kanji : .

Mais il est une autre signification de kizuna dont, pour je ne sais trop quelle raison, les médias francophones ont ignoré la pertinence : s’utilise aussi pour évoquer l’« obligation ». À mon avis, ce concept se révèle crucial afin d’appréhender la véritable nature des liens évoqués plus avant : liens d’amitié, d’affection, d’amour et de sang relèvent aussi de l’obligation, et d’en estomper cette particularité entraîne une compréhension incomplète et, disons-le, plutôt naïve du tissu social nippon. Ces sentiments, pour être acceptés, voire tolérés, doivent se conformer à de nombreuses règles sociales qui en encadrent les excès et en jugulent les débordements possibles.

Le caractère kizuna, lien et obligation, demeure un concept essentiel à saisir pour qui cherche à pénétrer le quotidien des Japonais : à l’instar du kanji qui nous occupe, tout y est placé sous l’empire du sens dual, et ne s’arrêter qu’à un côté des choses ne nous apprendra rien à propos de l’équilibre subtil qui préside à la nature nippone.

C’est sous l’auspice de ce kanji  que je vous souhaite à toutes et tous un très joyeux Noël et un Nouvel An plein d’heureuses promesses. Quant à moi, s’il est une résolution que je devrai prendre à l’aube de l’année qui vient, c’est de me ramener davantage à ce fameux kizuna et vous fréquenter avec plus de régularité !

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédé. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.  Et il vient de publier Le livre des dragons noirs aux Éditions Porte-Bonheur.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Des trains qu’on rate, un roman de Dominique Blondeau…

1 janvier 2012

Résumé de l’intrigue

Priscilla et Patrice, couple dans la jeune cinquantaine, se reposent amoureusement dans leur lit, un samedi matin qui est celui de la veille de Pâques. Soudain, le téléphone sonne. Patrice se lève pour répondre, c’est sa mère qui lui annonce que son frère jumeau, Francis, est mort, il s’est suicidé. Celui-ci sera enterré le mardi après le long week-end pascal. Priscilla et Patrice devront assister aux obsèques.

L’action va se dérouler durant ces quatre jours, du samedi au mardi. Le chagrin qu’a éprouvé Priscilla à la mort de son père, il y a plusieurs années, chagrin qu’elle a mal assumé, va prendre ici toute son ampleur et occasionner beaucoup de questions sur cet homme qu’elle a mal connu. Son père avait cinquante ans quand elle est née… On assistera aussi au questionnement de la mère de Patrice et de Francis sur sa famille à elle, sur son mari et ses jumeaux. Patrice n’échappera pas non plus à certaines réminiscences concernant son père, son frère et lui-même.

C’est un roman intimiste et intériorisé sur les deuils que nous portons en nous, une sorte de huis clos qui se passe dans la maison familiale et autour. Les repas ont aussi beaucoup d’importance dans cette histoire. Ils sont décrits comme la métaphore d’une possible réconciliation entre les personnages. Un narrateur intervient parfois sous la forme neutre du ON, qu’on retrouve dans le titre qui est une phrase du roman. Ce ON est aussi un humble hommage à l’écrivain portugais José Saramago.

Extrait

Quand Priscilla Lubin Duval s’éveilla ce matin-là, elle fut surprise de voir son mari à ses côtés. Déjà, le soleil filtrait à travers les lames du store métallique. Elle se souvint que c’était samedi, Patrice ne travaillait pas, le lendemain serait Pâques. La perspective de cette fête la réjouit si fort que ses yeux se mouillèrent. Elle se tourna sur un côté, plongea sa tête dans l’oreiller, deux larmes roulèrent sur ses joues. Du bout d’un doigt, elle les essuya, Patrice aurait dit gentiment qu’elle ne devait pas pleurer, Pâques évoquait pour lui et pour elle que de beaux souvenirs. Priscilla connaissait suffisamment son mari pour savoir que cette fête aussi l’émouvait. Il feignait l’indifférence ou jouait de la désinvolture chaque fois qu’un événement hors de l’ordinaire l’atteignait. Patrice n’aimait pas se laisser aller à de tristes et encombrantes réminiscences, il affirmait que la vie comportait trop de souffrances pour en ressasser les flétrissures. Il avait raison, mais la mort de son père à elle, une veille de Pâques, il y avait de cela plusieurs années, lui serrait encore le cœur, la murait dans un chagrin qu’elle ne s’expliquait pas, tant il était amer et tenace. Patrice ne l’avait pas connu et, au début de leur mariage, seize ans plus tôt, elle lui avait parlé de son père avec une telle tendresse qu’un après-midi, il avait répliqué, agacé, que son amour pour cet homme s’avérait anormal. Il avait voulu se reprendre, Priscilla avait décelé dans le ton de sa voix, une pointe de jalousie dont elle se jugea fautive. Peu à peu, elle avait éludé les confidences paternelles. Elle s’était mise à parler de sa mère, Patrice n’avait pas été dupe. Un soir qu’elle n’en finissait plus d’élaborer sur la timidité infondée de celle-ci, il l’avait embrassée tendrement, l’incitant à enfiler une jolie robe, il l’invitait dans un restaurant très chic. Elle n’avait osé refuser, dehors il faisait si froid, aurait-elle voulu protester, elle préférait la chaleur intime de leur appartement. Ils s’étaient regardés, elle avec réticence, lui avec circonspection, puis ils avaient éclaté de rire en se serrant l’un contre l’autre.
Comme si l’éclat de rire résonnait dans leur chambre, et qui eût éveillé Patrice, il se retourna, tendit un bras, ajusta une main sur la rondeur des épaules de sa femme. Ce rituel signifiait qu’ils avaient le temps, Patrice aimait flâner dans les draps tièdes et froissés, dans l’odeur de leurs corps collés l’un à l’autre. Ils restèrent silencieux, leurs mouvements se firent lascifs, leur respiration courte, haletante ; la main de Patrice descendit lentement sur le ventre puis sur le pubis de Priscilla, plus bas dans les plis mouillés du sexe. Des gémissements moururent sur ses lèvres gonflées, des petits cris suivirent, ponctués de pépiements qui, toujours, bouleversaient Patrice. Les préliminaires du désir allaient les enivrer quand le téléphone sonna dans le couloir. Tous les deux interrompirent leurs caresses, attendirent la deuxième sonnerie. Patrice se leva en bougonnant, s’enroula dans sa robe de chambre…

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai,Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

Les Éditions du Chat Qui Louche vous offrent cet ouvrage à prix plus que modique… Il vous suffit  de cliquer sur l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/


2011 en rétrospective…

1 janvier 2012

Les lutins statisticiens chez WordPress.com ont préparé un rapport annuel 2011 pour ce blogue.

Voici un extrait:

Le Musée du louvre reçoit 8,5 millions de visiteurs chaque année. Ce blog a été visité environ 77 000 fois en 2011. Si c’était une expo au Louvre, il faudrait à peu près 3 années pour qu’autant de personnes la visitent.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

30 décembre 2011

Juste le temps d’un Jour de l’An

« Demain, du ventre du temps surgira une année nouvelle. »  (Njabulo S. Ndebele, 1948 –     )

Oui. Demain, une autre année démarre. 2012. Déjà. Enfin. Selon le point de vue. Enfant, tu as hâte. Âgé, tu n’en reviens pas comme ça passe vite. La nouvelle année est là. Or, dans deux jours, dans une semaine, déjà, la routine aura repris le contrôle de nos vies, on oubliera les résolutions, qu’une autre année est arrivée et que bientôt, elle ne sera plus.

Le temps se perd, le temps se gagne. Le temps presse, arrive, change, manque, se donne et se rattrape. À l’ère où l’on régénère les cellules centenaires, à l’ère des produits qui gardent jeune, des chirurgies miracles et des espérances de vie qui s’allongent, on traite le temps comme un paria. Il ne va pas assez vite, ou trop vite. Le temps a toujours tort.

Qu’est-ce que le temps ? Est-il fini, ou infini ; est-il passif, ou agit-il sur nous ? Est-il une dimension de l’Univers, ressenti comme un fluide qui s’écoule en continu ? Le temps est-il celui de notre montre, celui des tictacs successifs, l’invention de l’homme ? Existe-t-il depuis toujours, indépendant de nous, en dehors de notre réalité ? Le temps va-t-il vraiment d’hier à aujourd’hui, d’aujourd’hui à demain ? N’y a-t-il qu’un seul temps dans le même univers, ou existe-t-il plusieurs mondes avec des flèches de temps différentes ? D’où vient le temps ?

Ah ! Tant de questions ! Et si peu de temps.

Il y a le temps physique (des équations), le temps psychologique (la tristesse allonge le temps), le temps biologique (le vieillissement), le temps cosmologique (l’expansion de l’univers), le temps géologique (les couches terrestres), le temps de l’atmosphère (les saisons). Le temps est une dimension du réel, une partie de l’existence. C’est une perception. « Le temps est le rivage de l’esprit ;  tout passe devant lui, et nous croyons que c’est lui qui passe. » écrivait Antoine de Rivarol, écrivain français de la fin du 18e siècle. Nous sommes soumis au temps, nous sommes ses esclaves. Nos sens ne le ressentent que d’hier vers demain. Des sens imparfaits. Le temps nous emporte en avant, vers la mort. L’écrivain brésilien Joachin Maria Machado De Assis écrivait : « Nous tuons le temps, mais il nous enterre. » Ou encore, de Hector Berlioz : « Le temps est un grand maître, dit-on. Le malheur, c’est qu’il tue ses élèves. »

Et alors que le temps qui précède notre naissance nous importe peu, celui après la mort nous inquiète. Or, n’est-ce pas le même néant, cette éternité ?

Tiré de Brian Greene, The fabric of the cosmos, p. 135, Fig 5.3 a

Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore et le présent éphémère, ce point du réel, laisse le futur devenir notre passé. « La durée est essentiellement une continuation de ce qui n’est plus dans ce qui est », disait Henri Bergson. Le passé existe, mais n’est pensé que dans le présent. Le futur est envisagé dans le présent. Comme le disait Swami Dayananda Saraswati, un enseignant traditionnel du Vedanta, lié au Véda hindou : « Le passé était présent, le futur sera présent et bien entendu, le présent est présent. » On ne peut plus rien pour le passé dont on sait tout. Et pas davantage pour le futur qui nous réserve des surprises. Reste donc le présent.

Jean-Jacques Rousseau écrivait : « Le Temps, c’est l’image mobile de l’immobile éternité. » « L’éternité, la suite la plus longue possible des moments les plus longs possible. » disait encore l’écrivain québécois François Barcelo. Nous voyageons dans le temps. Sans cesse, à chaque instant. Nous nous éloignons du passé et allons vers le futur. Du moins, nous le croyons.

Les dernières théories de la physique parlent d’un continuum de moments présents distribués à l’infini. Comme un livre de bonshommes allumettes dont on laisse défiler les pages à toute vitesse. La page est l’instant, le livre c’est l’éternité. Et les bonshommes bougent. Chaque instant est une « page » prédéterminée. Les « pages » passées demeurent et les « pages » futures sont déjà là, et auront leur tour.

Dans sa théorie de la relativité restreinte, Einstein autorise la dilatation du temps. Pensez à deux bonshommes allumettes sur une page courbée du livre de l’éternité, l’un situé sur le bord extérieur, l’autre près du bord intérieur, près de la reliure. Chaque bonhomme ressentira différemment le passage de l’instant, d’une même page, parce que son déplacement sera différent. Ainsi, lorsqu’un voyageur se déplace à très grande vitesse, proche de celle de la lumière, le temps « s’écoule » moins vite pour lui. À son retour au bercail, encore fringuant après un court voyage aux confins de la galaxie, ses amis seront vieux ou morts. En allant vite, il aura pris du retard sur les autres. Un tel aventurier voyagerait vraiment dans le temps.

Nulle sensation, nul jugement et nulle réaction ne sont possibles sans la conscience. Elle est le capteur du temps. Sans elle, le temps n’existe pas. Pas de passé, pas de présent. On coupe la chair de mes patients. Endormis, ils ne ressentent rien. Le réveil est dans le futur. Lorsque ce dernier arrive, c’est toujours le présent. Avec la douleur en prime, conséquence du passé.

La conscience nous fait vivre et estimer l’instant. « J’entends distinctement tomber les gouttes de ma vie dans le gouffre dévorant de l’éternité », disait l’écrivain suisse Henri Frédéric Amiel-Lapeyre. Dans Journaux intimes, Charles Baudelaire a écrit : « Il y a des moments dans l’existence où le temps et l’étendue sont plus profonds, et le sentiment de l’existence intensément augmente. »

Libre, hors du temps, l’éternité est impalpable et impénétrable. Il ne laisse que des fragments à nos sens limités. La Conscience nous leurre-t-elle, abuse-t-elle de nous ? Nous laisse-t-elle croire au mirage du temps, à cette parcelle de réalité, une tare conceptuelle qui brouille nos vies ?

D’accord. Le temps peut attendre. Rien ne presse pour les réponses. Savourons l’avènement de l’an nouveau. Amusons-nous. Profitons du moment. Nous avons l’éternité pour le reste.

Bonne Année !

Pour en savoir plus sur le temps de la physique :

Brian Greene, The fabric of the cosmos, Knopf. 2004

Stephen Hawking, Une brève histoire du Temps, Du big bang aux trous noirs, Flammarion, 1989

Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l’harmonie, Librairie Anthème Fayard, 1998

Citations tirées de La sagesse des nations, http://citations.ca/

© Jean-Marc Ouellet 2011

 Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

28 décembre 2011

Métaphore d’espoir

J’ai toujours détesté Noël. Sans doute parce que cette fête aura été mon premier exemple d’unanimité obligatoire. Tout le monde aime Noël, n’est-ce pas ? Dès ma prime adolescence, je rétorquais dans ma tête : pas moi ! Mes raisons ont changé, mais ma détestation demeure, encore avivée par la confiscation qu’a opérée le discours marchand de tout ce qui est convivial, festif et même familial. Je vous épargnerai donc les couplets sucrés sur le poupon qui sauve le monde, la fête de la lumière, la famille, les amis, les cadeaux, la joie, que sais-je encore ?

Non, décidément, ma métaphore d’espoir n’est pas Noël. C’est plutôt un autre de ces signes des temps que les gens d’un certain âge, devenus progressivement, comme moi, anthropologues amateurs, se plaisent à observer avec la gourmandise de qui s’apprête à disparaître (longue ascèse, cela) et se sent donc de moins en moins concerné.

Dans ce regard, parfois amusé, souvent rageur, que je porte sur la société, l’apparition d’une nouvelle métaphore, sans doute promise à une circulation virale, comme tout ce qui nous arrive par la voie des médias, est toujours un plaisir renouvelé.

Celle qui, ces temps-ci, me met en joie, est apparue plusieurs fois sur les ondes et sa plus belle illustration nous est venue du ministre des Transports du Québec. Monsieur Moreau a en effet invoqué récemment, à propos de l’échangeur Turcot et du fait, critiqué par plus d’un, que les firmes qui avaient établi les devis et cahiers de charges des travaux seraient tout de même invitées à participer à l’appel d’offres, un exemple culinaire, où les devis étaient devenus les ingrédients et l’appel d’offres la recette. Le ministre des Transports gourmands disait en substance que donner la liste des uns ne devrait pas interdire d’appliquer l’autre.

De l’horloge à la table

Quel changement d’avec la métaphore horlogère qui jusque-là, dans la bouche des grandes-gueules rouleuses de globes oculaires des médias, nous ramenaient toujours à des nécessités d’exactitude, de précision, de prétendue vérité des choses et, en fin de compte, à la facilité imbécile du temps qui n’en finit plus de n’être que de l’argent. Et si nous allions enfin quitter ces éternelles pendules à remettre à l’heure, cette heure qu’il fallait toujours donner juste ? Si le dieu grand horloger que nous avait légué le XVIIIe siècle était enfin crevé, de sa belle mort, et que ressuscite enfin, de ses cendres de notaire ou d’actuaire, le grand Pan ou quelque dieu rabelaisien de la bonne chère et de l’amour goulu de la vie qui ne se chiffre ni ne se minute ?

Dans le mot convivial, il y a convive, et dans commensal, ce mot qui sert d’enseigne à une chaîne de restaurants végétariens, on entend une vieille expression latine qui veut dire : « faire table commune ». Depuis que l’homme a découvert le feu, il mange en famille ou en groupe. Pas de civilisation sans ces repas pris en commun, quelles que soient, par ailleurs, la délicatesse des mets et l’habileté des chefs.

Mais si nous entrons maintenant dans l’ère de la métaphore culinaire après celle de la métaphore horlogère, c’est aussi peut-être parce que notre conception du temps est en train de changer. Et c’est cela aussi qui me réjouit l’âme.

Le temps des cuisines est, en effet, un temps humain, c’est-à-dire variable, élastique, organique même : aucun poulet ne met jamais le même temps à cuire. Aucun four n’est assez calibré pour garantir le même temps que celui qu’annonce la recette et aucune recette n’a le front d’oublier de placer le mot « environ » avant son minutage.

Dans les cuisines, le temps vit sa vie, comme nous. Il prend le temps d’être lui-même, dans toute la diversité qui le constitue. Même dans les restaurants, il n’a que faire de l’esclavage économique, de la folie du rendement, de l’obsession d’une exactitude machinique. Monsieur Pressé et son ami Monsieur Limportant attendront que leur poularde ait pris le temps de se dorer à point. Pour leur faire honte.

Le slow food nous est venu d’Italie, comme la fourchette et une bonne partie de ce que nous appelons l’art, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de cet art plus récent, dit paysager, qui compose les campagnes et les collines comme des tableaux.

Le retour du temps humain

La vie ralentie, la vie enfin revécue, empoignée à bras le corps, aimée, jouie et réjouie plutôt que consommée, nous viendra peut-être enfin, loin de l’injonction productiviste de soi-disant lucides, de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui décrochent, qui sortent des parcours de rats qu’on les a contraints de subir dans les labyrinthes de ces laboratoires sociaux où des savants fous plus ou moins économistes, plus ou moins moralistes ou théologiens veulent nous enfermer, pour le plus grand bien des ploutocrates malades qui leur servent de maîtres.

Combien ne voyons-nous pas, heureusement, ces temps-ci, de jeunes, cloutés ou non, tatoués ou non, qui préfèrent se restreindre, rouler un train plus modeste, oublier les signes extérieurs de richesse ou de statut, pour s’occuper mieux de leurs amours, de leurs enfants, de leurs passions et de tout ce qui ne se monnaye pas mais se vit, tout simplement, généreusement, en toute gratuité, en toute ingénuité.

C’est à ceux-là que je crois, plutôt qu’aux abrutis (foin de rectitude politique) que les médias nous montrent passant la nuit dehors pour la joie lamentable d’être les premiers à acheter la dernière bébelle électronique pourtant destinée à se vendre à des millions d’exemplaires en l’espace de quelques heures. Candide plutôt que Pavlov ! Le temps plutôt que l’argent ! La vie plus que la production ! Mon royaume et ses richesses pour un cheval qui caracole et me sauve !

Et si nous allions ainsi, tranquillement, pacifiquement, humainement, vers l’instauration universelle, pour remplacer celui que les conservateurs ont mis à mal, d’un registre des âmes à fleurs ?

Joyeuses fêtes à toutes et à tous !

Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique urbaine, avec Jean-François Tremblay…

27 décembre 2011

Deux séries télé à voir

Homeland
Réseau : Showtime
Diffusion originale du 1er épisode : 2 octobre 2011
Diffusion originale du dernier épisode de la saison : 18 décembre 2011
Créée par Howard Gordon et Alex Gansa (qui ont tous deux contribué au succès de la série 24), Homeland est un remake d’une série d’origine israélienne intitulée Hatufilm.
L’histoire tourne autour d’un soldat américain, Nick Brody (Damian Lewis), qui fut fait prisonnier en 2003 en Irak et porté disparu depuis, et qui réapparaît soudainement huit ans plus tard alors que plus personne ne l’espère. Son retour auprès de sa femme (Morena Baccarin) et de ses deux jeunes enfants ne se fera pas sans heurts, alors que celle-ci avait depuis pris un amant.
En tant que spectateurs, nous sommes invités à suivre le personnage de Carrie Mathison (Claire Danes), un agent de la CIA qui soupçonne Brody de travailler pour l’ennemi. Mathison mettra tout en œuvre pour démontrer le bien-fondé de ses soupçons à ses supérieurs, dont son ancien patron et mentor, Saul (Mandy Patinkin), et son patron actuel, David Estes (David Harewood), allant jusqu’à poser des gestes extrêmes qui auront d’énormes répercussions.
Loin de l’image très cartoonesque de l’Amérique que dépeignait 24, où tout était blanc ou noir, Homeland joue dans des zones dramatiques plus subtiles, plus modérées. Le « terroriste » n’est peut-être pas l’islamiste dans sa mosquée, mais plutôt votre voisin.
Le jeu des acteurs est fantastique. Claire Danes joue ici un rôle extrêmement difficile, celui d’un agent de la CIA aux prises avec le syndrome de bipolarité, qu’elle cache à tout le monde. Son jeu n’est jamais exagéré ou caricatural et dépeint très bien le côté maniaque de cette maladie.
Damian Lewis (un acteur que j’avais trouvé fantastique dans le médiocre film Dreamcatcher) joue ici un soldat américain en chair et en os, non pas un cliché sur deux pattes. Son sergent Brody est un être complexe, difficile à cerner, que l’acteur interprète avec brio. De plus, Lewis est Anglais d’origine, ce qui rend la chose encore plus complexe, car il doit jouer avec un accent américain sans failles – ce qu’il fait.
Mandy Patinkin – mon acteur préféré, j’ai suivi sa carrière dans le détail depuis de nombreuses années – joue Saul Berenson, le mentor de Carrie, qui lui aussi mène une vie complexe. Son jeu, tout en nuances, fait de son personnage l’un des plus intéressants de la série.
Les dialogues ne tombent jamais dans le cliché. On croit à ces personnages, à ces situations. Rien n’est ce qu’il semble être. Les auteurs évitent les pièges qui ont fait la renommée de 24.
L’ambiance musicale de la série tourne autour du jazz, dont le personnage de Claire Danes est une fan. On peut y entendre, entre autres, du Miles Davis, et le générique d’ouverture de la série est des plus fascinants selon moi.
La finale de la saison (qui ne compte que 12 épisodes) fut diffusée le 18 décembre dernier, et m’a tenu en haleine pendant toute la durée de l’épisode (qui fut allongé à 1 h 30 pour l’occasion). Une finale épuisante émotionnellement  (j’en suis ressorti littéralement fatigué), pleine de suspense, de rebondissements et qui nous rend impatients de voir la saison 2 (la série fut renouvelée assez tôt cet automne).
Homeland a reçu quelques nominations aux Golden Globes, dans les catégories Meilleure série télé dramatique, Meilleure Actrice (Claire Danes) et Meilleur Acteur (Damian Lewis).
Les critiques ont été très favorables à l’ensemble de la saison, ainsi qu’à sa finale explosive, et je ne saurais que trop vous recommander cette série télévisée de grande qualité qui va au-delà des clichés et fouille un peu plus la psyché humaine.  Même Barack Obama est un fan de la série.*
Un grand cru de la télé américaine 2011.
Bande-Annonce :  http://www.youtube.com/watch?v=bSTN7ClsewQ

American Horror Story
Réseau : FX
Diffusion originale du 1er épisode : 5 octobre 2011
Diffusion originale du dernier épisode de la saison : 21 décembre 2011
Dans un autre registre (dramatique, oui, mais beaucoup plus frénétique et effrayant), American Horror Story est une création de Ryan Murphy et Brad Falchuk, créateurs de la série Glee, qui remporte un vif succès auprès des jeunes.
Cette fois-ci, pas de paillettes et encore moins de chansons : on est dans le domaine de l’horreur, du macabre, du suspense.
Intelligemment raconté, le récit traite de la famille Harmon. Ben (Dylan McDermott), un psychologue qui a eu le malheur de tromper sa femme dans les mois précédents, tente de racheter sa faute en emménageant avec sa petite famille dans une grande et antique maison de Los Angeles. Vivien (Connie Britton) n’a plus tellement confiance en son mari, mais accepte tout de même d’emménager avec lui dans cette maison, offrant du coup une seconde vie et une dernière chance à leur couple. Leur adolescente, Violet (Taissa Farmiga), est déchirée entre ses deux parents et trouvera réconfort éventuellement auprès de Tate (Evan Peters), un client de son père qui cache plusieurs secrets.
Il y a une foule de personnages dans cette série télévisée, et plusieurs d’entre eux ne sont pas aussi vivants qu’ils en ont l’air. Mais parmi eux se trouve celle qui sert d’ancrage au tout, et qui rend cette série si fascinante à regarder : Constance, interprétée par Jessica Lange.
L’actrice de 62 ans compose ici un rôle si merveilleux, si intrigant qu’on est pendu à ses lèvres chaque fois qu’elle apparaît à l’écran (et elle y est souvent). À la fois attachante et repoussante, de par ses paroles et gestes, cette voisine un peu trop présente dans la vie des Harmon, une « Southern Belle » aux grands airs et aux nombreux secrets, prendra au fur et à mesure que la saison avance une place centrale dans l’histoire. Mère d’une jeune trisomique, son passé est rattaché de bien des façons à la grande maison dans laquelle s’est installée la famille Harmon.
Cette maison, datant des années 20, fourmille de recoins, de passages, d’endroits plus angoissants les uns que les autres, et surtout de divers occupants, dont chacun a une histoire troublante.
Le montage et le rythme sont très dynamiques. Frénétiques même parfois. J’ai tout de suite été accroché par le jeu de caméra quelque peu inhabituel, par le montage chaotique (dans le bon sens du terme), mais surtout par l’histoire, pleine de mystères que l’on voudrait résoudre tout de suite.

Jessica Lange

Les dialogues sont intéressants, et le tout se maintient bien au long de la saison. Mais surtout, le jeu des acteurs est fantastique. Connie Britton, dans le rôle de Vivien Harmon, est adorable, et extrêmement crédible. Dylan McDermott, qu’on a vu souvent au cinéma dans les années 90,  joue parfaitement le mari trompeur qui tente malgré tout de racheter ses fautes.
Et Jessica Lange… ah Jessica Lange… Vraiment, elle mérite cette nomination qu’elle a reçue pour les Golden Globes, et je lui souhaite de tout cœur ce prix (la série est également en nomination pour Meilleure série dramatique). Elle a fait de American Horror Story quelque chose de supérieur à une simple histoire de maison hantée. Elle confère de la crédibilité au tout et, comme je l’ai mentionné, elle hypnotise le spectateur à chacune de ses présences à l’écran.
Le dernier épisode de la première saison (il y aura une suite) m’a beaucoup plu, mais j’ignore où l’histoire peut aller après cette fin. Je terminerais là, personnellement, sans en rajouter. L’histoire est bouclée.
Mais peut-être, comme je l’ai lu quelque part, veulent-ils raconter une histoire d’horreur différente chaque saison, reprenant du début chaque fois avec de nouveaux personnages. Enfin, c’est à voir, et je ne la recommande pas qu’aux amateurs d’horreur, mais à toute personne qui aime les séries dramatiques, qui se tiennent et présentent des performances d’acteurs solides.
Bande-Annonce :  http://www.youtube.com/watch?v=y0ssM6vtz_c
*(L’autre série préférée de Barack Obama est Boardwalk Empire, dont je vous parlais en janvier dernier. Avec Mad Men, Boardwalk Empire constitue probablement ce qui s’est fait de mieux à la télé ces dernières années, selon moi. Et tant qu’à parler de bonne télé, ma copine est une grande fan de Downton Abbey, une série anglaise qui se passe dans les années 1910. Apparemment que c’est très bon aussi.).

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Un Noël de François Villon…

25 décembre 2011

(Spécial de Noël : VILLON !  Humanité profonde, musique de la langue et foi…  Il me convient pour cette fête chrétienne. AG)

François de Montcorbier dit Villon, né en 1431 à Paris, disparu en 1463, est le poète français le plus connu de la fin du Moyen Âge.
Écolier de l’Université, maître de la faculté des Arts dès 21 ans, il a d’abord mené au Quartier Latin une vie joyeuse d’étudiant indiscipliné. À 24 ans, il tue un prêtre dans une rixe et s’enfuit de Paris. Amnistié, il doit de nouveau s’exiler un an plus tard après le cambriolage du collège de Navarre. Accueilli à la cour de Charles d’Orléans, le prince-poète, à Blois, il échoue à y faire carrière. Il mène alors une vie errante et misérable sur les routes. Emprisonné à Meung-sur-Loire, libéré à l’avènement de Louis XI, il revient à Paris après six ans d’absence. De nouveau arrêté dans une rixe, il est condamné à être pendu. Après appel, le Parlement casse le jugement et le bannit pour dix ans de la ville. Il a 31 ans. On perd alors complètement sa trace.
Villon connaît une célébrité immédiate. Le Lais, un long poème d’écolier, et le Testament, son œuvre maîtresse, sont édités dès 1489 – il aurait eu 59 ans. Trente-quatre éditions se succèdent jusqu’au milieu du xvie siècle1. Très vite prend forme une « légende Villon » constituée selon les époques de différentes images allant du farceur escroc au poète maudit.
Son œuvre n’est pas d’accès facile sans notes et sans explications. Sa langue ne nous est pas toujours accessible. Les allusions au Paris de son époque, son art du double sens et de l’antiphrase rendent souvent son texte difficile, même si l’érudition contemporaine a éclairci beaucoup de ses obscurités. Mais tel est son pouvoir verbal que, malgré ses difficultés, elle nous charme encore. (Wikipédia)

Ballade des Dames du temps jadis

Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,

Oeuvre de Brigitt Fleury

Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A lui n’ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

24 décembre 2011

Vertige

Assise au bar, accoudée devant un cocktail aux couleurs prometteuses. Son visage est figé, son regard est perdu, sa tête est posée sur son poing droit, dans un geste las. Elle ne le voit pas arriver. Elle ne l’entend pas commander le même cocktail que mademoiselle.

— Bonsoir ! On ne se serait pas déjà croisés nulle part ?

Pas de réponse. Regard en biais.

— Je suis plein de défauts, vous savez. Vous ne voudriez pas devenir ma qualité pour quelques minutes ?

Coins de bouche qui se soulèvent – sorte de sourire.

— Ça ne vous fait rien ? Ça ne vous fiche pas la trouille ? De se dire que, pendant qu’on est là, à regarder stagner nos vies, il y en a qui naissent, il y en a qui souffrent, il y en a qui pleurent, d’autres qui tuent, certains qui sont seuls à en crever, des pères qui tremblent devant leur nouveau-né, des femmes qui sourient en pensant à l’amour, des adolescents qui veulent bouffer le monde, d’autres rongés par le mal-être, des attentes sans espoir dans le hall des urgences, des agonies latentes au plus profond des tripes, des petits problèmes, de lourdes mélancolies, de la haine imbuvable, des joies suspendues, des insomnies diaboliques, des erreurs qui se font, qui se sont faites, qui se feront, des décisions impossibles, des choix sans lendemains, des sentiments larvés qui attendent patiemment l’élément déclencheur qui foutra tout en l’air…  N’est-ce pas un vertige ? Un gouffre du fond duquel on croit entendre hurler nos ombres qui s’agitent ?

Pas de réponse. Elle sirote son breuvage ; elle a levé sa tête de son poing. Ses yeux se plantent indolemment dans ceux de cet homme qui pourrait parler seul.

— Je crois qu’il y a ce vertige en chacun de nous. Je crois que l’attraction terrestre est seulement là pour nous empêcher de nous envoler. On grouille à la surface du monde, on court comme les enfants dans le parc, sans but, dans tous les sens. On court et seule compte cette course. La destination est dans la course. L’arrivée se confond avec le départ. Les étoiles s’en foutent, elles rient dans leur ombre confortable. On les jalouse. On veut être les étoiles et nos pieds sont des poids, sont du plomb. Jamais on ne s’envole. On boit pour s’envoler, finalement on s’y noie. Plus profond encore, sous la ligne de flottaison. On oublie, mais le monde, lui, continue de grouiller, de naître et de mourir. Il continue de nous bouffer gentiment. Ses mâchoires sont solides, ses dents laissent quelque trace sur nos âmes gonflées de questions. Dans la bouche du monde, on court, on cherche la sortie et nos certitudes tissent des barbelés sur lesquels on s’écorche. Nos plaies sont la seule preuve tangible de notre existence. Si vous le vouliez, je vous laisserais poser vos mains comme des pansements sur mes blessures. Je mettrais ma main sur la vôtre. Voilà. On se donnerait la main. Dans le nœud de nos doigts, un envol se ferait. Prenez ma main.

Le cocktail est fini. Un lichen mousseux, sucré, s’accroche fermement aux parois du verre. Elle se tourne vers lui et ses yeux sont mouillés. Elle lui prend la main. Au loin un grouillement s’acharne, tend ses bras infinis pour les retenir. Il est trop tard. Ils se sont envolés.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Balbutiements chroniques, de Sophie Torris…

21 décembre 2011

Noëlissimement vôtre… Ou : La complainte de le Mère Noël…

Monsieur Le Chat,

Je préfère vous dire la vérité tout de suite. Je ne suis pas Sophie Torris. Je lui ai refilé un pot de vin pour qu’elle me donne sa place le temps d’une chronique. L’écriture n’est pas ma tasse de thé, mais j’en ai trop gros sur la patate. Il me fallait d’une manière ou d’une autre prendre la parole et cracher le morceau. Je ne suis pas du genre soupe au lait d’habitude, mais là, il y a un os. Trop, c’est trop !

My name is Christmas, Marie Christmas.

La mère Noël, c’est moi. It’s me. Soy yo. Det är yag. Ni mimi. Es ist mir e tutte le lingue !  Je suis la mère Noël, citoyenne du monde. Je ne vais pas vous faire un dessin. Trop rouge, trop ronde, trop gentille. Et comme j’ai de la bouteille et bien je vais m’en servir un petit verre pendant que vous, Le Chat, vous boirez mes paroles. Minuit chrétien ou pas, c’est l’heure solennelle pour mettre les pieds dans le plat, et je tiens à vous la jouer bien salée avant de me mettre à sucrer les fraises.

Je n’irai donc pas avec le dos de la cuillère puisque tout est en train de tourner en eau de boudin. Nous nageons bel et bien en pleines bacchanales. Car oui, Noël est le temps par excèsllence de toutes les incontinences. Je ne vous raconterai pas de salades, c’est devenu du grand n’importe quoi.

Ého ! Jouez hautbois ! Raisonnez quelqu’un !

Ne me dites pas que le marchand de sable est passé. Ce n’est pas l’heure de faire dodo. Et ne comptez pas sur moi pour m’en aller sifflant, soufflant dans les grands sapins verts, comme si de rien n’était.

La mère Noël a les boules. Permettez qu’elle enguirlande.

Prêt Le Chat ? On s’tire une bûche, on a du pain sur la planche. Qui, selon vous, mérite de se prendre le premier sapin ? Où commencent les excès, les outrances, les débordements, les abus, les orgies, les exagérations, les… ? Stop ! Et voilà que je surabonde moi aussi ! C’est la fin des haricots, j’ai le synonyme en rang d’oignon. Suis-je contaminée ? Les carottes sont cuites. Il me faut dénoncer au plus vite.

Voyez-vous, monsieur Le Chat, je me demande comment on peut encore attendre Noël avec impatience quand on ne nous laisse plus le temps de le rêver ? Quand on nous le brade, à trop bon marché, bien avant l’heure ? Quand, un soir d’Halloween, on ne trouve déjà plus dans les rayons des grands magasins qu’un maigre butin de bonbons gluants sous des tonnes de décoration de Noël en kit chinois ? Quand, en tête de gondole, les calendriers de l’Avent se vendent comme des p’tits pains deux mois avant Noël parce qu’on veut saisir la bonne aubaine d’un 2 pour 1 ?  Quand, en un soir de fringale, on boulotte sans culpabilité aucune, les deux premières semaines de chocolat du premier calendrier en se disant que, de toutes les façons, on en a un deuxième ?

J’en pleure mes madeleines quand je me souviens du temps où la nuit de Noël était elle-même un cadeau. Les souliers alignés devant la cheminée et la course joyeuse et fraternelle des pieds nus autour du sapin. Ça sentait bon la résine, la dinde pleine de farces et la famille. Et le plus petit, si fier, qui devenait si grand sur les épaules du père, bras tendus vers la cime, accrochant l’inaccessible étoile. Ça valait son pesant de cacahouètes, n’est-ce pas, Le Chat ?

Sur les microsillons, Tino Rossi faisait l’unanimité. Aujourd’hui, tout le monde y va de son chant mélodi-eux. L’artiste chante Noël pour mettre du beurre dans ses épinards. Et comme ils veulent tous le beurre et l’argent du beurre, disons qu’il finit par naître beaucoup le divin enfant et que le 25 décembre, on n’a plus du tout envie de fêter son avènement. Juste le goût de claquer le beignet à celui qui entonne une fois de trop l’hymne des cieux.

Glo-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-ri-haaaaaaaaargmmmff !

Et pourtant, à minuit, le petit Jésus rassemble tout le gratin. Les églises débordent de bons sentiments. Les coqs en pâte s’y serrent comme des sardines. Ah qu’ils sont beaux, ah qu’ils sont charmants, ah que leurs grâces sont parfaites. Ô douce nuit, ô sainte nuit. Ils mangent le bon Dieu…. et caguent le Diable. Car ça donne de la conserve à la Saint-Vincent-de-Paul et des gros billets à la guignolée, mais, entre vous et moi, Le Chat, c’est du grand Guignol tout ça !  On a perdu nos  cœurs d’artichaut.

Pendant ce temps, mon époux descend du ciel avec ses jouets par milliers… – que dis-je ? – par millions – pour des enfants qui sont tous les jours pas sages et qui ne savent plus demander pardon. Et si par un malheureux hasard, il manque un cadeau à sa liste, le chérubin devient dur à cuire, le père reste comme deux ronds de flan, la mère pédale dans la semoule et la veillée, qui avait pourtant bien commencé, risque de devenir un four. Sans tambour ni trompette, param pam pam pam, au grand galop s’en va le traineau avec ses grelots.

Alors, l’estomac dans les talons, on finit par réussir à amadouer le petit en promettant qu’on mettra les bouchées doubles au Boxing Day. Rien d’excessif, vous en conviendrez, Le Chat, dans le fait d’aller faire le poireau quelques heures devant des magasins pris d’assaut et de braver un champ de chignons prêts à se crêper pour un 10 % de rabais.

On peut enfin casser la croûte en cassant du sucre sur le vieux monmononc’ Jean-Guy qui, entre deux vins, fait des yeux de merlans frits à la cousine belle à croquer de Montréal qui se laisse cuisiner le dos en pensant au jour où le vieux pingre mangera les pissenlits par la racine.

Non ! Je ne mettrai pas d’eau dans mon bain, mon train-train… mon vin. Appelez-moi donc Nez Rouge, tiens ! J’ai un peu bu Le Chat, je l’avoue. Être la mère Noël de nos jours, ce n’est pas de la tarte, et à l’approche des fêtes de fin d’année, moi aussi j’ai tendance à abuser des nourritures terrestres. Ainsi soit-il. C’est peut-être cette fée des étoiles plus jeune que moi ou le recrutement de lutins qui tend à se féminiser ? Y’a de la coquine autour de sa bedaine, mon père Noël.

Parfois je crie, car ça penche un peu. C’est l’instant d’effroi. Puis je souris, car après tout, j’ai le cœur amoureux et le bout du nez froid. Ho di up, ho di up ohé, ohé du traineau !

Je rentre au pôle Nord, monsieur Le Chat. Quel sain défouloir que cet espace virtuel. Je ferme dès à présent ma boîte à camembert pour vous laisser peut-être, lecteurs, ajouter un grain de sel aux commentaires. Il faut faire choux gras de mes alarmes – voulez-vous ? – et ne pas hésiter surtout à contredire les excès de colère d’une vieille bonne femme trop rouge, trop ronde, trop gentille.

Marie Christmas

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse:http://lescorrespondants.wordpress.com/.

Un récit de Pierre Patenaude…

20 décembre 2011

Guenille de pierre !

 

Vivait dans un village, à 80 kilomètres de Fjord City, une dame qui sculptait de la guenille : tante Jeanne d’Arc.  Je croyais savoir d’elle… tout.

Ses soupirs écrits dans le texte de la vie passaient droit.  À songer, je mettais la table à la vérité.  Des phrases-chocs me clouèrent :

« Une chance que votre père est parti, vous auriez fait quoi avec ? »

Ses mots cognaient :

« Avec le tissu, je couvrirai cloche de feutre, sacoche et souliers afin d’agencer le visage de ma cliente en retailles de grimaces. »

Tante riait.  Noël, Pâques, mariages, funérailles, noces d’or… chapeaux de son cru gonflaient le tronc.

Un jour, le pape jugea qu’à l’église on prierait sans chapeau.  Tante cracha dans la vasque – narguer était son fort. Elle peignit à la spatule, élut le pointillisme, le cubisme, l’impressionnisme, cueillit des bois sur la berge, cousit des pique-épingles de velours, et de ouate les bourra, puis sculpta – comme elle disait – de la guenille. De rien elle faisait. L’église chut. Le comptoir de tante Jeanne d’Arc, oasis dans sa vie, ferma.  Son moteur premier eut des ratés.  Le Valium, dont l’innocuité était la force – à coups de leurres – la tua.  Au palais de Buckingham, elle aurait œuvré. Mais notre château était là où Dieu logeait.

*

Ce 16 octobre, six heures, au grenier je vais chercher les  statues de guenilles. Vivia, ma mère, les a rangées dans un sac à rebuts. J’entre dans le vestibule, antichambre des cellules de mère et de grand-mère, où jadis criaient les démons.  Dans le placard, le linge sent. La planche j’ôte.  Le bras j’étends. La trappe, de son trou, bouge. Je la pousse. Le sac ! Du contour de la poche, pointent genoux et coudes, arêtes des sculptures de guenille. Non, rien ne bouge !

La peur agite les objets. Jadis, les visages sculptés dans la guenille  de tante Jeanne d’Arc dansaient. Et s’ils étaient encore vivants, ces faciès ! Encore m’abat. Monter me scie.  Non ! je n’y vais plus, mais laisse béer le trou.

Au pied du lit, / j’ai croupi.  / Je me suis remis. / Au cagibi, / j’ai franchi la nuit.

Pattes pendues / coudes meurtris, / j’ai gravi / le réduit.

Ma vie… / Si ! / Je fuis.

Fuse la lumière entre les planches, os du toit. Je note cinquante-deux lattes.  D’hier, chiffrer est un toc.  Compter les planches de la galerie, les barreaux de la rampe, les autos qui passent, les poteaux. Les vagues au nordet.  Un chiffre pair ?  Mon Dieu !  La peur de mourir ;  d’être ;  ne plus compter. Un chiffre impair, je cesse d’inspirer, mais n’expire pas, faute de courage.

*

J’ouvre le sac et prends une toile. Le jute sent le moisi.  Des crottes de souris souillent les visages et les mains des dames éborgnées. Je me surprends, pour la deuxième fois de ma vie, à ne rien penser, pas même compter.  La première était au café du centre commercial. Je lisais La Nuit. J’épiais les inhumains. Et puis, rien.  L’employé m’a dit : « Monsieur, désolé… »  Perdu dans le vide de mes non-pensées, un humain m’expulsait. J’aurais dû parler. Argumenter.  Me suis tu.

La non-pensée a cessé.

J’ai jaugé les œuvres et, une à une les ai tirées du sac. Elles étaient comme des galets au dégel. Tante Jeanne d’Arc disait le souci de piocher la guenille. Elle glissait ses mains en taillant la vie.

Je sortis les gravures, toutes plus friables les unes que les autres.  Si ça n’avait été que du bouton fiché dans l’orbite du premier tableau des dix que comptait le sac.  Et si cette absence de chair était discours ou non-discours !  Tante Jeanne d’Arc taisait le clérical, mais de l’âme, du cœur, de l’esprit suintaient secrets, souvenirs et rancœurs.  Elle connotait.  Nous ne comprenions pas.  Nous aurions voulu l’ouïr dénoter. Parler pour parler était de la non-parole. Son œuvre le dit.   Une œuvre friable. Un ouvrage qui cloque. Trop de souffrance en palimpseste sous la guenille.

La deuxième sculpture a le nez arraché, comme Quéqué, le petit-cousin de tante, vu au café de la non-pensée.  De lui elle raillait : « Il m’aurait épousée, ce débosseleur.  J’aurais réfléchi avant qu’il me recule dessus avec son Oldsmobile.  Mieux valait être écrasée une fois au sens propre, que toute sa vie au sens figuré. »

Nous gobions juste le désigné, le signalé, l’inscrit.  Les ans nous dirent les silences, les sous-entendus, les présuppositions, les calembours, les analogies, les métaphores, les métonymies, les synecdoques, les contrepèteries, les coups bas.

Les sculptures de guenilles firent défiler à l’envers la vie. Tante Jeanne d’Arc, que j’avais oubliée, de son œuvre vit.

La trappe j’ai refermée.

Suis parti

finir

ma non-vie.

L’auteur…

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nostalgie et souvenirs d’enfance dans ce climat surréaliste qui lui est propre.  C’est le sixième qu’il présente sur ce blogue.  Sa langue rompue à l’onirisme nous étonne toujours.



Tranche de vie. Un texte de Madeleine Robitaille…

19 décembre 2011

(L’écrivaine Madeleine Robitaille a généreusement fourni ce texte au Chat — un extrait de son roman paru aux Éditions de Mortagne, Le quartier des oubliés.)

20 h 10

Assise auprès de sa grand-mère dans le bus qui s’ébranlait lentement vers l’autoroute, Mia, âgée de 9 ans, n’avait même pas l’idée de s’intéresser au paysage qui

Madeleine Robitaille

défilait sur sa droite.

Une main invisible lui nouait la gorge, oppressait sa poitrine. Elle restait inconsolable. Sa mère l’avait rejetée. C’est ainsi que Mia le sentait. Elle avait tenté d’éloigner le pire, de protéger sa famille, mais sa mère avait dit non. À son chagrin se greffait maintenant un sentiment de frustration, de rancune.

Elle ne veut pas me croire. Mais elle verra, et il sera trop tard… On va tous mourir parce qu’elle s’est entêtée dans son idée stupide de voyager en autobus.

Mia ravala un sanglot. Oui, c’était vraiment trop stupide. En tant qu’enfant, elle avait le pouvoir sur si peu de choses, en tout cas pas celui de changer le cours des événements. Où avait-elle failli ? Elle ne savait pas. Peut-être y a-t-il des choses qui doivent absolument se produire, parce que c’est écrit quelque part dans le livre de la vie. Non, elle ne voulait pas croire cela. Sinon, à quoi servait le libre arbitre dont lui parlait Margo depuis toujours ? Réfléchir avant de faire un choix, car chaque geste, chaque mot pouvait changer l’avenir, pour le meilleur ou pour le pire.

Désespérée, Mia ne savait plus quoi penser. Elle se sentait si impuissante. Et elle voyait tous ces gens – les autres passagers – inconscients de ce qui les attendait… Elle aurait tant aimé être comme eux, ne se douter de rien, profiter de la balade en toute confiance.

Je voudrais tellement me tromper.

Maintenant, une voix qui venait du plus profond d’elle-même, comme une intuition, lui suggérait de retenir la date.

Retenir la date ? Pourquoi ? Je ne sais pas quelle date on est.

Pourquoi la date ?

– Margo, on est quelle date ? demanda-t-elle à sa grand-mère.

–Le 14, chérie.

– Le 14, répéta-t-elle dans l’espoir que ces simples mots provoqueraient un stimulus suffisant pour déchirer le voile de cette nouvelle énigme.

Le 14. Ce chiffre lui disait vaguement quelque chose, mais quoi ? Pourquoi était-elle angoissée par ce chiffre ?

Pas un chiffre, une date.

– Août, Margo ?

– Mais oui, chérie.

– Est-ce que c’est une date importante ?

Margo parut réfléchir un instant, puis haussa les épaules pour lui signifier qu’elle n’en savait rien.

Le 14 août.

Les yeux fermés, la fillette essayait de se concentrer pour trouver une réponse. Le 14 août.  Le 14 août.

J’ai peur. J’ai tellement peur. Je ne sais pas pourquoi. Je ne me souviens pas pourquoi…

– Margo, il ne fallait pas monter dans le bus, gémit-elle en se collant à sa grand-mère. Surtout aujourd’hui…

Sa grand-mère l’enlaça tendrement.

– Pourquoi surtout aujourd’hui, mon ange ?

Mia secoua la tête pour dire qu’elle l’ignorait ; en même temps, sa bouche s’ouvrir et des mots qu’elle n’avait pas formulés dans son esprit naquirent par sa voix.

– Parce que c’est aujourd’hui que tout a commencé… et que tout va recommencer.

– Qu’est-ce qui a commencé ?

Sa grand-mère lui avait doucement relevé le menton pour saisir son regard.

– Raconte-moi, ma chérie. Tu sais bien que tu peux tout me dire.

L’œil humide, Mia ouvrit la bouche comme pour laisser la chance à d’autres mots de s’exprimer, mais la voix qui avait parlé à travers elle restait résolument muette.

– Je sais pas, grand-mère. Je sais pas.

Et elle se mit à pleurer de désespoir, d’incompréhension, de frayeur.

Notice biographique

Deuxième d’une famille de cinq enfants, Madeleine Robitaille est née à Mont-Laurier dans les années 60. D’une mère artiste, d’un père touche à tout, elle a vécu dans de nombreuses régions du Québec. C’est dans la magnifique municipalité de Kiamika qu’elle trouve un chez soi.

Le goût de l’écriture a toujours été présent, mais ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle se lancera dans la rédaction d’un premier roman. Quelques autres suivront sans lectorat, pour son plaisir personnel. Le quartier des oubliés est le troisième roman écrit par Madeleine même s’il est le premier qu’elle a voulu publier.

Entre son travail de secrétaire juridique et son implication à la ferme familiale, Madeleine a peu de temps. Elle a ainsi développé le moyen efficace d’écrire dans sa tête pendant que ses mains sont occupées à autre chose, avant de transcrire le tout sur son ordinateur portatif.

Madeleine est très inspirée par les sursauts de la température : la chaleur, le froid, la pluie, l’orage, la neige… Ces caprices de mère nature sont prétextes à faire naître une histoire. Profitant de sa facilité à se mettre dans les souliers des autres, Madeleine adore explorer la psychologie de ses personnages. Selon elle, ses romans sont essentiellement des thrillers psychologiques.

Notice bibliographique

Le quartier des oubliés (Éditions de Mortagne) 2006

Les orphelins du lac (Éditions de Mortagne) 2008

Dans l’ombre de Clarisse (Éditions de Mortagne) 2009

Le Bus (Éditions Mica Mac) 2010

Chambre 426 (Éditions de Mortagne) 2011


Fragments de Clémence Tombereau… (extrait)

18 décembre 2011

Présentation de l’ouvrage

Aux confins des errances se trouvent toujours les mots (le plus grand risque étant de ne pas trouver les bons).

Glorifier un lieu, sublimer les sensations, emberlificoter les sentiments dans des manières toutes félines : les mots tendent vers l’alchimie.

Transcender la réalité. La rendre meilleure ou pire ou simplement la traduire.

Les fragments et nouvelles regroupés ici n’ont d’autre dessein — immodeste, il est vrai — que de parer le réel d’un enchantement chamarré, d’une étrangeté sourde. Des ambiances brumeuses enveloppent des personnages qui côtoient l’humanité, qui frôlent l’horizon et flânent dans l’abîme. L’évasion se veut reine et l’ailleurs illusionne les sens, cependant qu’une imagination nimbée d’un halo bleuté dévoile, dans le clair-obscur du monde, une réalité au-delà des apparences. La possibilité pour le lecteur de lire dans le désordre ces extraits de vie lui offre une aisance libre de toute contrainte. Ne reste qu’à savourer ces poussières d’existence…

Extrait

NOYER L’EGO

 Tu as pris ton ego pour le jeter dans le canal. Tu l’as lesté avec tes lourdes illusions, ta fierté mal placée et ton espoir un peu niais. Tu t’es dit avec ça il va couler direct.

Tu as jeté l’ego, tu as regardé les jolis cercles qu’il dessinait en coulant. Sur tes lèvres, le sourire satisfait du meurtrier consciencieux.

Tu as pensé aux poissons, les plaignant d’avoir affaire à un si détestable déchet. C’est lourd un ego, ça pollue drôlement.

Tu pars tout léger lorsque, plein d’effroi, tu remarques de grosses bulles, un bouillon douteux, des miasmes familiers.

Ce  con  d’ego  ne  veut  pas  couler ! Il remonte  à la surface, imbu de lui-même, et tu le vois surgir comme un monstre aquatique. Tu crois vivre un cauchemar. Il te fonce dessus, féroce, encore gonflé d’eau. Il pue. Il t’en veut mais il t’aime : un ego est pire qu’un chien avec son maître; même si on le maltraite il vient encore quémander de l’affection.

Et le voilà qui s’accroche à tes basques, qui pleure, qui fait sa tragédienne pour que tu t’attendrisses. Avec tout ce qu’il a fait pour toi, il ne mérite pas ce châtiment !

 Il t’enserre de ses tentacules tentateurs, prêt à t’étouffer si jamais tu recommences. On ne jette pas son ego : ça ne se fait pas.

Il pleure, il rit, il a l’air un peu fou. Il se frotte à ton âme comme un parasite affectueux. Il te chuchote que sans lui tu n’es rien; il te câline amoureusement en te flattant comme il sait si bien le faire. Il est miel, il est fiel. Il glisse sous ta peau, douleur domestiquée.

Tu t’es pris pour son maître ? Mais c’est toi son esclave !

On ne tue pas son maître, on attend qu’un jour il daigne nous affranchir.

Et ton ego ricane : tu seras affranchi lorsque tu seras mort !

Alors, rempli tant de courage que de beau désespoir, tu cours vers le canal; cette fois tu te jettes.

Sur la berge, un ego abandonné pleure à chaudes larmes.

Notes bibliographiques

Clémence Tombereau est née à Nîmes en 1978. Après des études de Lettres classiques, elle a enseigné en lycée pendant cinq ans, avant de se rendre au Portugal pour mener une vie partagée entre l’enseignement et l’écriture. Elle vit désormais à Milan, où l’écriture continue d’être sa principale activité.

Finaliste du Prix Hemingway en 2005, lauréate du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a également participé à la revue Rouge Déclic (numéro 2) et nourrit quotidiennement un blogue : http://clemencedumper.blogspot.com/

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage en fichier numérique, à prix plus que modique, aux Éditions du Chat Qui Louche : http://www.editionslechatquilouche.com/


L’Étoile du Nord… Un conte de Noël de Jean-Marc Ouellet…

17 décembre 2011

L’Étoile du Nord

Le froid me pique les joues. Je pleure des glaçons. Le temps s’épaissit, et dans ma peine, je fixe le ciel, si beau, si grand.

Au loin, vers le chalet, une voix, des cris. Tante Huguette m’appelle. Je l’entends, voix lointaine, futile. Excuse-moi, ma Tante. Je n’ai pas le goût de rire, de manger. Pas ce soir.

Sur la neige, je suis. Et je pleure. Un soupir résonne dans ma tête. Je gémis ce qu’il me reste. Rien, il ne me reste rien. Tout m’a été enlevé. Je grince en moi, et nul que moi n’entend. Le froid n’y peut rien.

Regarde, Papa, regarde, Maman. Je lève les bras, je les redescends. J’écarte les jambes et je les ramène. Comme vous me l’avez appris.

Comme vous me manquez ! Tellement. Tellement. Pourquoi êtes-vous partis, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Je n’avais rien fait, et vous m’avez laissée seule, seule au monde. Vous me diriez que j’ai tante Huguette. Vous auriez raison. Elle est gentille, elle fait son possible. Mais ce n’est pas pareil. Plus rien n’est pareil.

Maman, Papa, en partant, vous avez sacrifié ma vie sur l’autel de l’enfance. Je n’ai plus rien. Que ma pensée, et tante Huguette qui m’appelle.

Je ne réponds pas. Non. Je ne dois pas répondre. Je ne veux pas répondre.

La voix s’éloigne. Enfin. Je respire. Dans le noir, je ne vois pas le nuage que produit mon haleine. Comme le jour, est-il là la nuit ? Si tu étais là, Papa, si tu étais là, Maman, vous me le diriez. Vous m’avez toujours tout dit. Non, pas tout. Vous m’avez caché que vous partiriez. Pourquoi ? Pourquoi ?

Je fixe les cieux. Des étoiles me regardent. Maman, Papa, est-ce vous ? Ou vous, Grand-papa et Grand-maman ? Est-ce vous, Lutins de Noël ?

Noël… Noël… Demain, c’est Noël. Pour la première fois de ma vie, Papa et Maman, vous ne serez pas là. Pas de câlins, pas de surprises. Bon, des cadeaux m’attendent. Tante Huguette est généreuse. Mais je m’en fous des cadeaux. Ce que je veux, c’est toi, Maman, c’est toi, Papa. Je vous veux près de moi, je veux vous serrer fort, vous embrasser. Je veux vous dire comment je vous aime, comment je regrette, comment vous me manquez.

Un fin nuage s’écarte. Ah, enfin ! Bonsoir, Étoile du Nord. Tu es si brillante, si belle. Depuis toujours, tu scintilles. Sans relâche. Depuis que Maman et Papa m’ont présentée à toi. Depuis cette première fois.

Comme j’aimerais redevenir une petite fille, être avec mes parents. Encore, encore…

Et toi, Père Noël ! Toi qui habites ce gros point de lumière, là-haut dans le ciel, écoute-moi ! C’est moi, ta petite Sarah. Je t’implore. J’ai onze ans, tu le sais. C’est l’âge des grands. Pourtant, je crois en toi, je sais que tu existes. Le pôle Nord, c’est cette étoile, c’est ta demeure. De là, tu nous observes, nous, les enfants du monde. Tu me vois, Père Noël. Et tu m’entends. Rends-moi mes parents. Papa, Maman. Là-haut, tu les as sûrement rencontrés. Dis-leur qu’ils me manquent, demande-leur de revenir. Et si, pour eux, ce n’est pas possible, viens me chercher, mène-moi à eux. Viens. Faisons-leur une surprise.

Comme elle est grosse l’Étoile ! Elle n’a jamais été si brillante. On dirait qu’elle grossit, qu’elle s’approche. Oui, elle approche !

J’ai peur. Maman, Papa, j’ai peur ! Veillez sur moi. Je n’entends plus tante Huguette. Où es-tu, ma Tante ? Viens me chercher ! Moi, je ne peux plus bouger. J’ai peur, j’ai trop peur. Sur le lac de glace et de neige, je n’entends plus rien. Il n’y a que cette boule de lumière dans la nuit. Qui avance. Elle est tout près, fabuleuse, plus vaste que le soleil.

Dans l’éclat éblouissant, une carriole émerge, une infinité de lumières scintillent. Des rennes la tirent. Et dessus, un vieillard à longue barbe blanche se tient fier, il me regarde. Tout près de moi, il tend la main, et libère ces mots :

― Cette nuit, un Ange blanc reposera sur les flocons transis, des larmes de bonheur figées sur les joues.

 Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Meilleurs Vœux..

16 décembre 2011

Le Chat vous souhaite

Joyeux Noël et Bonne Année…


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

15 décembre 2011

Big Brother, c’est nous !

À force d’évoquer Big Brother à propos de tout et de rien dans ces pages, l’urgence m’est venue de dire enfin plus systématiquement ce que je sais de lui. Tout ce qu’il y avait de prémonitoire dans le roman d’Orwell n’a pas encore été parfaitement relevé et il me semble qu’il est temps d’au moins esquisser ce relevé. On n’a, en particulier, pas assez souligné que son Big Brother, comme le nôtre, est un personnage présenté dans la fiction du roman elle-même comme imaginaire : il désigne moins une sorte de puissance anonyme à la tête d’un état totalitaire que le désir qu’ont ses sujets eux-mêmes de son règne, fût-il répressif. Big Brother est dans la tête, Orwell, qui avait lu Freud, l’écrit en toutes lettres. Il me semble que nous qui vivons manifestement dans l’orbite de 1984, nous en avons la démonstration tous les jours, en particulier dans les réseaux dits sociaux et dans tout ce qui gravite autour d’eux. L’humanité gentillette et bien disposée à laquelle ces réseaux semblent s’adresser, cette conscience individuelle et collective bienveillante, à qui les indignés envoient leurs inoffensives objections, n’est-ce pas notre image à nous de ce Grand Frère diffus qui, s’il lui arrive de châtier, le fait, comme le veut l’adage, parce qu’il « aime bien ».

Il y a une célèbre phrase de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), je crois, qui dit : « Chacun de nous est responsable de tout devant tous. » Et Saint-Exupéry y est allé, un bon demi-siècle plus tard, de sa variation en trois temps : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » (Pilote de guerre, 1942.) Remplacez « responsable » par « représentable » et vous avez la devise de Facebook et de tous ces réseaux, abusivement dits « sociaux », où l’on se représente, en pied et en perruque, maquillé ou au saut du lit, sobre ou saoul, en train de manger et bientôt de rejeter tout ce qui a été ingéré, en train de baiser, de pisser, d’éructer ce qu’on considère comme une idée ou un commentaire, bref de se montrer en train de faire et être tout devant tous. On se montre surtout — c’est l’injonction diffuse du Big Brother collectif qui préside aux destinées de cette foire aux egos — en train de ne pas penser, de ne pas écrire, de ne pas être intelligent, sans doute pour ne pas se montrer élitiste ou méprisant ; on se montre comme une image sainte, malgré sa trivialité, une image sanctifiée qui ne prêche rien, n’évoque rien, mais babille et balbutie, une image imbécile dont tous sont invités à guetter l’apparition, une image à vénérer, mais que nul ne regarde car tous sont occupés à se diffuser eux-mêmes, à se représenter devant tous et justement, pour cette raison même qu’ils ne sont qu’image… à n’être responsables de rien devant personne.

Car ce phénomène épidémique met bien en évidence les ratés que connaît la représentation contemporaine, aussi bien au sens politique qu’au sens esthétique et même simplement optique du terme. Le discours politique ambiant ne dit-il pas qu’il faut voter pour qui nous ressemble, alors que la véritable démocratie commence au moment où un vieux blanc intello hétéro en santé comme moi accepte d’être représenté par une jeune décrocheuse innue lesbienne en fauteuil roulant ou sidatique ? Voter pour qui nous ressemble, c’est voter Narcisse. C’est vouloir se reproduire plus qu’être représenté. La démocratie, au contraire, c’est l’art d’articuler, souvent difficilement, les différences, ce n’est pas la facilité du même répercuté, la folie mortifère d’une reconduction à l’identique.

Inutile d’ajouter que dans tout ce qui concerne le divertissement et l’art qui de plus en plus se colle à lui, la représentation est essentiellement mimétique. Elle se pare (le sourire faux de Big Brother) des prestiges de l’interactivité, de la convivialité, de la participation, mais c’est pour mieux faire régner son indifférenciation de masse. Quand un gentil artiste vous invite à participer à son œuvre, c’est que son œuvre n’est qu’un jeu de société, comme le Monopoly, et que vous y investissant, vous passez Go et réclamez votre statut de consommateur, pour la plus grande gloire de Big Brother. Et ledit artiste n’aura fait que se plier, « démocratiquement » à la demande, puisque, pour citer Yvon Deschamps, nous n’en sommes plus au stade qu’il évoquait du « on ne veut pas le savoir, on veut le voir », mais à celui du « on ne veut pas le voir, on veut le faire ». L’objet du voir ou du faire n’a, quant à lui, plus aucune importance. Vous avez dit participation ? Chacun désormais participe à tout de tous : l’empathie molle et la fusion complaisante ont remplacé la responsabilité, le dialogue, la confrontation coopérative. D’ailleurs, nous ne coopérons plus, nous faisons masse.

La modernité s’est construite sur la distance, le retrait, le quant-à-soi, mais à dépasser, comme si tout élan, toute action n’étaient possibles que d’être différés, comme s’ils étaient par cela rendus plus forts, plus dynamiques. La postmodernité où nous pataugeons ne vit que de fusion, d’adhésion, d’attraction, d’adhésion universelle, d’indifférenciation radicale prise pour un noble égalitarisme, bref, elle ne vit que de masse, comme si toute intimité n’existait que d’être projetée, parfois agressivement, comme si c’était dans cette extériorisation qu’elle se trouvait la plus assurée, la plus avérée, la plus respectueuse d’un sujet qui n’atteint la fameuse estime de soi si chère aux psychologues qu’à force d’aveugler les autres de myriades d’images sacro-saintes de lui-même.

De ce bombardement incessant de pixels égotistes et de prises de positions égocentriques s’ensuit une désorientation radicale, un chaos qui se croit heureux, un bouillonnement qu’on voudrait créatif. Peut-être en sortira-t-il, comment savoir ? une nouvelle humanité, une autre renaissance, la bonne volonté comme avenir de la race humaine. Les Geeks, les posthumains et les capitalistes néolibéraux qui ont encore un semblant de conscience le croient.

Mais d’ici cette improbable suite à une histoire qui manifestement tourne au vinaigre, il nous faudra subir sans doute encore longtemps le règne de ce Grand Frère qui, croyons-nous, ne nous veut que du bien puisqu’il est fait de chacun d’entre nous.

Autrefois, dans les contes, c’est en grand-mère que se déguisaient les loups.

On reste dans la famille.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique urbaine par Jean-François Tremblay…

13 décembre 2011

Bilan d’année et divers sujets…

Cela fait près d’un an que j’écris pour le Chat Qui Louche, et chaque fois que je m’installe devant mon écran pour pondre un nouveau texte, la même question me tourmente : de quoi vais-je bien parler ?

Le problème découle en partie du fait que, tel l’étudiant que j’étais, je continue de faire les choses à la dernière minute. C’est le cas de cette chronique. Mis à part un texte ou deux dans l’année, la plupart ont été pensés et écrits la journée même où je les ai transmis à notre cher hôte, M. Gagnon.

Il y eut des moments intéressants, d’autres plus faibles, et ceux carrément paresseux où j’ai fait des listes (voir les deux derniers textes). En cette fin d’année, où j’ai été très occupé et où j’ai vécu mille et une expériences et émotions diverses, je ressens une énorme fatigue, physique et psychologique, et j’avoue très sincèrement ne pas toujours avoir les idées claires pour donner une opinion sur un sujet sérieux. Il est donc plus facile pour moi de lister des films d’horreur, par exemple. Ça, je peux le faire dans mon sommeil.

En 2011, j’ai voyagé hors du pays (pour la première fois de ma vie), en avion (pour la première fois de ma vie), aux États-Unis, pour une fin de semaine magique. La Californie au mois d’avril, quel paradis !

Ma copine a terminé ses études doctorales, et s’est tout de suite trouvé un emploi d’enseignante dans une université ontarienne. Nous vivons séparés. Ça joue beaucoup sur les émotions. Un jour j’irai la rejoindre, mais je ne suis pas prêt. J’aime ma vie à Montréal. La décision de déménager rejoindre celle que j’aime est déchirante.

En 2011, j’ai interviewé – grâce à mes activités pour Sorstu.ca – divers artistes, dont certaines de mes idoles. Il y a un mois environ, je parlais au téléphone avec Jon Anderson, ex-chanteur et fondateur du groupe Yes, mon groupe préféré. Vingt minutes pendant lesquelles je ne touchais plus à terre, où j’étais hyper nerveux, et ces vingt minutes m’appartiennent pour l’éternité. J’ai aussi interviewé au cours de l’année des membres de la formation Marillion, la chanteuse Hindi Zahra, Caracol et Sarah Slean.

Hindi Zahra

Encore, grâce à mon rôle de critique chez Sorstu.ca, j’ai vu de très grands noms en spectacle cette année : Robert Plant, Brian Wilson, Paul McCartney, The Moody Blues, Supertramp, Deep Purple, sans oublier Roger Daltrey, une autre idole d’adolescence pour moi. Oui, ce sont tous de vieux artistes – et j’en ai vu des tonnes d’autres, plus jeunes aussi –, mais ce sont des artistes que moi et mes parents avons aimés toute notre vie, et je m’estime heureux de les avoir vus, peut-être pour la dernière fois dans certains cas, on ne sait jamais. Je chéris chacun de ces moments pour toujours.

J’ai eu la chance, cet été, d’être publié pour la première fois dans une revue de cinéma prestigieuse, Ciné-Bulles. Moi, mes mots, mon nom, tout ça imprimés sur du papier, se retrouveront dans les bibliothèques, qui existeront pour toujours. Ce n’est pas le meilleur texte au monde, mais je suis fier de m’être rendu jusque-là.

Je suis également très fier de ce que j’ai accompli au Chat Qui Louche ; ça paraît peut-être facile, mais écrire un texte d’environ 1000 mots toutes les deux semaines, ce n’est pas si évident que ça. Je me demande comment font les chroniqueurs professionnels, qui écrivent au quotidien. Mais, d’un autre côté, ces gens sont payés pour ça, et ne font souvent QUE ça.

Moi je travaille tous les jours, de 9 à 5, pour une compagnie qui crée des sites web pour des PME. J’aime mon emploi. Ça a un côté créatif qui m’apporte satisfaction et, ajouté à mes autres activités, cela remplit bien ma vie. Disons que je ne me suis pas beaucoup arrêté cette année.

Alors, à la suite de ce long préambule, de quoi pourrais-je bien parler cette semaine ?  Je n’ai toujours pas trouvé la réponse…

Nous pourrions jaser de ce délicieux texte que le site Urbania a décidé de retirer de son site, et qui traitait avec lucidité de l’état des choses à Jonquière. L’auteure, une jeune femme qui a fait ses études en art en même temps que moi à l’UQAC, s’est fait attaquer par les attardés qui n’ont rien compris à son texte, et Urbania a flanché sous la pression en la censurant.  Lisez le compte-rendu des événements qu’a fait Joel Martel du Voir.

On pourrait aussi jaser de cette vidéo complètement débile, datant des années 50, qui présente les homosexuels comme de dangereux prédateurs malades mentaux. Les choses ne sont pas parfaites aujourd’hui, mais on a quand même fait un bout de chemin. Sauf que je ne serais pas surpris d’apprendre que des gens pensent encore ainsi…

Dans le même ordre d’idée, faut voir cette vidéo où un jeune homme très articulé, fils de deux femmes lesbiennes, défend sa « normalité ». J’adore.

On pourrait longuement discuter de cette information qui m’a fait tomber sur le c. cet automne, c’est-à-dire que 49 % des Québécois ont des problèmes de lecture. Vous pouvez voir une discussion à Bazzo.tv sur le sujet. Ceci est inacceptable en 2011. Comment concevoir qu’un Québécois sur deux n’arrive pas à lire correctement ?  Maintenant, avec cette info en tête, le faible taux de participation aux diverses élections est compréhensible, de même que les résultats. On a les dirigeants qu’on mérite…   Comment se faire une opinion sur quoi que ce soit quand la seule publication que tu arrives probablement à déchiffrer ce sont tes circulaires ?

Je pourrais vous parler de mon amour pour les romans de Joseph Kanon. Ça a commencé par  The Good German, qui se situe dans les décombres de Berlin en juillet 1945, tout de suite après la guerre. Le livre m’a passionné à un point tel que je l’ai lu deux fois en très peu de temps. Inspiré du cinéma classique hollywoodien, Kanon conçoit des romans comme de vieux films, avec des images fortes, un héros viril, une femme forte (à défaut de fatale), et de passionnantes scènes d’action.

Depuis, j’ai lu Los Alamos, qui se déroule au printemps 1945 au Nouveau-Mexique, et je viens de terminer The Prodigal Spy, qui a comme trame de fond la guerre froide et le Printemps de Prague en 1969.   Ce sont tous des romans d’espionnage, parfois lents, mais toujours satisfaisants, et si vous aimez le cinéma classique de Hitchcock, le Manchurian Candidate de Frankenheimer ou encore le Charade de Stanley Donen, vous aimerez le style élégant et savoureux de Joseph Kanon.

Je suis allé  voir le Tintin de Spielberg ce vendredi. Intéressant. Tintinophile quand j’étais petit, il y a belle lurette que je ne me suis pas plongé dans une de ces aventures. Le film ne m’a pas donné le même « thrill » que les bandes dessinées, mais c’est intéressant. J’ai eu par contre l’impression de voir un calque du troisième volet d’Indiana Jones, avec le Capitaine Haddock à la place de Sean Connery et Tintin à la place d’Harrison Ford.

Il y a de grands moments de bêtise (comme lorsque le Capitaine redonne un petit « boost » au biplan que Tintin conduit – voyez le film, vous comprendrez), c’est un peu trop américanisé et Milou est le personnage le plus intéressant du film, mais celui-ci est tout de même très divertissant. On l’oublie vite par la suite, par contre…

Par ailleurs, j’ai également vu le film Hugo de Martin Scorsese. Une ode au cinéma de George Méliès, ce film enchanteur nous transporte dans le Paris des années 30. Ben Kingsley fait un Méliès très crédible, et le jeune acteur Asa Butterfield est tout à fait remarquable. De beaux effets 3D viennent agrémenter ce récit qui donne une petite leçon 101 sur le cinéma muet, et qui donnera, je l’espère, le goût à des jeunes de découvrir les charmantes premières œuvres du 7e art.  Une belle réussite sur tous les plans.

Je vous laisse sur cette chanson et ce vidéoclip qui sauront sûrement vous faire sourire et taper du pied.  http://www.youtube.com/watch?v=opSPgHQYiM0

On se revoit bientôt, et d’ici là, Joyeux Noël !

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Billet de la Biosphère, par Réjean Labrie…

11 décembre 2011

Marcher jusqu’à Neptune

Un petit mulot tapi dans l`herbe fait bruisser les feuilles mordorées de l`automne tout près de Saturne. Un pic majeur tâte de son bec expert l`écorce tendre d`un  bouleau mort, planté comme un totem, dans la lointaine banlieue d`Uranus. Un crapaud de terre, surpris par des baladeurs sur la route rocailleuse qui mène à Neptune, essaie, avec une rapidité qui lui sied mal,  de sortir du champ de vision de ces passants qui cherchent à se rendre aux confins du système solaire, même si l`artère qu`ils empruntent est saturée de végétation.

En lisant ces lignes, on pourrait penser qu`il y a beaucoup d`agitation dans la sente qui a été imaginée aux abords du Manoir Richelieu pour faire comprendre l`immensité de notre famille planétaire. Toutefois,  les manifestations que je viens d`évoquer sont les seuls spectacles qui ont perturbé le silence assourdissant de cet après-midi d`octobre.  Rien, pas même un souffle de vent, n`est venu agiter les feuilles cuites qui ne tiennent plus aux branches que par la volonté farouche de ne pas devenir une chose quelconque. En fait, on n’entend que les pas sur le gravier. Le voyage interplanétaire commence sur la promenade,  juste devant l`impressionnante façade de l`hôtel, qui porte les armoiries de l`évêque de Luçon – un ecclésiastique   dans les bonnes grâces de Marie de Médicis. Le point de départ est un immense globe qui représente le Soleil,  autour duquel tourne notre monde héliocentrique. Toutes les autres sphères  se tiennent à des distances proportionnelles par rapport à  la sphère solaire où commence le périple.  Pour cette raison,  Mercure, la première planète devant laquelle nous passons, est un point minuscule  dans son écrin de plexiglas.

Tout l`intérêt de la démarche se trouve dans le principe de transposition du système solaire réel. Si  Mercure est à proximité,  Neptune  se trouve à trois kilomètres de l`étoile qui réchauffe nos journées. Ainsi, dans ce système à l`échelle d’un pour un milliard cinq cents millions, ce sont les planètes les plus éloignées  qui nous montrent l`ampleur de notre voisinage intersidéral.

 Lorsqu’on dépasse l`orbite de Jupiter, on marche, on marche, on marche…   Et  il ne faut surtout pas se demander si on arrive bientôt…   On a conçu le trajet pour nous permettre de prendre conscience de l’éloignement. Par  exemple. Pour effectuer le trajet qui mène du Soleil à Mercure, j`ai dû faire cinquante-deux pas. Si on considère que la distance réelle entre l`astre et la planète est de cinquante-huit millions de kilomètres, à chaque pas que je dépose, je parcours dans la réalité céleste de cette maquette un mirobolant  1 115 384 kilomètres.

On peut aussi donner à cet exemple une couleur plus locale et rendre la promenade tout simplement étourdissante. Puisque la Terre a un diamètre de 12,735 kilomètres, à chaque pas que je fais, j`effectue 87 584 185 fois le tour de la Terre. À chaque pas je fais quatre-vingt-huit fois le tour de notre planète pourtant si vaste !

 Ils sont rares ces sites qui permettent de nous amener si loin,  qui offrent au moins la possibilité à notre imagination d`aller si loin.  Il serait donc important que ce parcours sidéral soit connu par le plus grand nombre d’adeptes de l’astronomie. Pour que nos enfants aient une idée assez juste du bout d`univers dans lequel l`histoire de l`humanité va se jouer, les enseignants de tous les niveaux, ici comme ailleurs, devraient leur offrir ce moment de démesure.

En plus d`être un accomplissement  enivrant, le système solaire miniature de Charlevoix se trouve dans un astroblème – le lieu d`un impact météoritique qui s`est produit il y a à peine trois cent soixante millions d`années. Par cette réalisation, ses concepteurs engagent donc un dialogue avec la voûte céleste, d’où provient le météorite qui a irrémédiablement modifié la géographie physique de Charlevoix.

Le jour  où j`ai parcouru cette infime portion  de galaxie dans des bottes de sept lieues, j`ai appris la fermeture de cette institution qu`était le Planétarium de Montréal. Cependant, je me console…  Le système solaire en modèle réduit,  l`astroblème et, surtout, la présence d’une voûte étoilée, non  perturbée par la pollution lumineuse, font que  je vis dans une région-planétarium.

Notice biographique

L’auteur se présente : «Je suis né à Montréal en 1958, mais n`y suis resté que cinq ou six semaines.  J`ai passé mon enfance et mon adolescence à Chicoutimi. Ensuite, j`ai habité à Québec, à Montréal, puis en Abitibi, où j`ai commencé à pratiquer le droit, pour finalement m`installer à La Malbaie. Depuis mon arrivée dans Charlevoix, je me suis impliqué dans la Réserve de la biosphère. J`y ai joué longtemps le rôle de vice-président et, à quelques reprises, j`ai également été président de la corporation qui en gère la destinée.

« Les réserves de la biosphère sont des territoires désignés par l’UNESCO, possédant un très haut niveau d`authenticité, ce  qui leur permet de devenir des laboratoires qui expérimentent le développement durable.  Beaucoup d’imprécision existe encore autour des définitions et rôles des réserves de la biosphère, j’espère que mes billets jetteront un peu d’éclairage. »


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