Chronique ontarienne, par Jean-François Tremblay…

19 octobre 2014

Joylandchat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Bien que sa réputation mondiale en fasse l’un des grands maîtres de l’horreur de tous les temps, je suis d’avis que la force de Stephen King réside dans sa façon de décrire les relations interpersonnelles. C’était le cas à sa grande époque commerciale, tel The Shining, mais il semble avoir développé ce talent davantage dans les dix ou quinze dernières années. Il a écrit ce que je considérerais être l’une des plus touchantes – sinon LA plus touchante – de ses histoires d’amour dans 11/22/63, son livre où un professeur fait un saut temporel en arrière et tente de prévenir l’assassinat de John F. Kennedy. Rarement dans un roman, un film ou une série télévisée, pas même dans Mad Men, je n’ai eu autant l’impression de vivre et de respirer les années 60. L’époque, ainsi que les personnages, prenait vie, page après page, de manière saisissante.

C’est également le cas de ce roman, dont je viens de terminer la lecture, Joyland. Il fut lancé en 2013 par les éditions Hard Case Crime, firme qui se spécialise dans les romans de type « noir », les enquêtes criminelles et les récits d’hommes paumés, pris au piège dans les griffes de femmes fatales. La couverture de Joyland m’attirait beaucoup, arborant une peinture au style rétro sur laquelle on voit une jolie rouquine portant une robe verte, apparemment en détresse, avec en fond d’image une fête foraine. Non seulement j’avais envie de lire ce livre, mais si ça avait été l’affiche d’un film, je l’aurais regardé immédiatement.

Le roman se déroule en 1973. L’époque est reconstituée de manière fabuleuse (bien que je ne fusse pas né), non pas à grands coups de pinceaux, mais par petites touches subtiles, colorant ainsi l’arrière-plan, mais laissant la place nécessaire aux relations entre les personnages pour que celles-ci se développent.

Joyland se déroule donc à l’été et à l’automne 1973. C’est l’année des 21 ans de Devin Jones, étudiant de l’université du New Hampshire qui vient travailler au parc d’attractions Joyland en Caroline du Nord pour l’été. Dans ce parc, il fera la rencontre de la jolie Erin et de Tom qui deviendront ses amis pour la vie. Ensemble, ils apprendront le fameux langage parlé par les forains, ils amuseront les enfants jour après jour et, éventuellement, iront explorer ensemble la fameuse maison des horreurs qui se trouve au cœur du parc et dont on dit qu’elle est hantée par le fantôme d’une jeune fille qui y fut tuée quelques années auparavant.

Au-delà de ce récit de base, on retrouve également la relation entre Devin, un petit garçon handicapé et la mère de celui-ci, qui vivent non loin du parc. On a aussi la touchante relation téléphonique entre Devin et son père, récemment veuf. Enfin, au milieu de tout ça, Devin doit également composer avec son premier vrai cœur brisé. Ses 21 ans ne sont effectivement pas de tout repos ! Mais King tisse cette toile narrative de manière extrêmement habile. Bien qu’on soit tentés de croire en entrant dans cette histoire que l’horreur y occupera une grande place, ce sont plutôt les sentiments de Devin qui meublent le récit. Et c’est tant mieux.

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Les personnages sont si bien décrits qu’on les voit surgir de la page et vivre devant nous. La musique ambiante (les Doors, entre autres), les couleurs et les sons du parc d’attractions, ainsi que le vent et le bruit de la mer (toute proche du parc) font partie des différentes choses qui font frétiller nos sens tout au long de cette lecture passionnante. On tourne les pages avidement. Et bien que je n’aie pas nécessairement d’intérêt pour les parcs d’attractions en général (je ne les fréquente jamais), le simple récit des premières semaines de travail de Devin à Joyland, où il apprend les rudiments du métier, est raconté de manière si adroite que j’en aurais pris un livre entier.

Ce n’est pas le meilleur livre de King, mais il s’agit certainement l’un de ses plus touchants. Facile à lire, court, reconstituant habilement une époque que l’auteur chérit, Joyland est recommandé pour tous. Ce n’est pas une histoire d’horreur, mais plutôt un récit sur les traces profondes que l’amour et l’amitié laissent gravées en nous lorsque l’on entre dans l’âge adulte.

Notice biographiquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma. Il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite maintenant Peterborough.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.

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La magie des mots, par Francesca Tremblay…

18 octobre 2014

 Lune Bleue

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLes branches des arbres ballottées par le vent se débarrassaient de leur plumage aux couleurs de l’automne. Il neigeait des feuilles mortes sur tous les sentiers, souches et rochers de cette ancienne forêt. Une courtepointe embrasée réchaufferait leurs racines avant que la blanche cape de l’hiver ne les ait recouvertes en entier.

J’avais suivi le même sentier qui cheminait dans la sombre forêt sauvage, cette nuit où j’avais croisé ta route la première fois. Lorsque j’avais aperçu la bête, mon cœur, ce petit oiseau, avait sursauté dans sa cage. Te revoir était mon souhait. Une demande toute spéciale faite aux étoiles qui, ce soir-là, scintillaient dans le noir rideau de la nuit. C’était un soir de lune bleue, et le bruit mouillé des feuilles étouffait mes pas incertains. Je guettais donc chaque ombre, chaque arbre pour voir si tu en resurgirais, le cœur un peu affolé au moindre croassement rauque des corneilles absentes. Et tu me surpris encore. Belle louve noire aux crocs d’ivoires. Pattes de velours dont la silhouette se dessinait au détour du chemin.

Tu avais flairé mes fragrances au-delà des parfums de la ville. J’étais la proie. Fascinée par ce regard bleu acier, sans pitié. Un long hurlement déchira les ténèbres qui nous entouraient et je fus inquiète. Inquiète de tomber dans ta gueule affamée. Tes yeux comme des lunes voilées de brume, j’étais là, à t’aimer, puis à espérer que nous serions un jour réunies. J’étais envoûtée par ce que j’avais vu, cette nuit-là, près de la rivière.

Qu’attendais-tu de moi ? Qu’à mon tour je me fasse louve ? Que je sois comme ceux avec qui dans les bois tu courais ? J’étais celle qui t’enlèverait ta liberté. Savais-tu que j’étais celle qui te ferait mourir par sa magie ? Ton museau dans mon cou, un souffle chaud sur ma peau. Mes doigts palpaient ta fourrure luisante comme le jais. Ils glissaient et la pétrissaient.

Tu fis quelques pas en arrière et tu dissimulas l’animal en toi. Les griffes devinrent des ongles et la créature recouverte d’une noire fourrure devint alors le corps gracieux d’une femme svelte et grande. Se dissémina, dès lors, la partie de toi qui se nourrissait de chair et de sang. Ta peau basanée et tes yeux dangereux me firent tressaillir. Tu revins vers moi, si émue. Ta démarche souple et désinvolte faisait bondir tes seins nus. Ne pas soutenir ton regard était sacrilège. Un sourire en coin s’esquissa sur tes exquises lèvres. Tes longs cheveux aile de corbeau tombaient en cascade dans ton dos, caressant la chute de tes reins. Tu fonçais tête baissée vers ta mort. Une mort tremblante et terrifiée.

J’étais celle qui te ferait perdre ta magie, en avais-tu seulement conscience ? Le souvenir de l’eau caressant ton corps me fit oublier les mots.

Un doigt se déposa sur mes lèvres. « Embrasse-moi ». Je voulais que tu m’étreignes avec vigueur afin chat qui louche maykan alain gagnon francophonied’oublier qui j’étais.

Nous avions fait de la nuit un éternel rêve que l’on vit. Un amour que je chérissais avec avidité. Tant que tu étais à mes côtés, la vie avait un sens. Car dès la seconde où nos regards s’étaient croisés, je sentis qu’enfin, je pourrais aimer… de nouveau.

Ta bouche sur la mienne, mon cœur avait prié pour te garder. Qu’était-ce la fin du monde, quand notre amour commençait enfin ? Au contact de ton corps brûlant contre le mien, le temps s’était figé, ébahi de notre cran. Et l’aura bleue de cette lune fit poésie de cet instant.

Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

16 octobre 2014

Sur les pas de la créativité

Yaoouuuhhh !!! Je ne suis pas un hurluberlu !!!chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Dans ma chronique du 12 mai 2012, je m’inquiétais. Étais-je le seul à trouver de l’inspiration dans mes muscles, à dénicher des solutions en marchant, joggant, roulant sur mon vélo ? J’avais cherché dans les livres, dans internet. De ma recherche, j’étais revenu bredouille. La science se taisait.

Eh bien, deux ans plus tard, elle le confirme. Une marche engendre plus d’idées créatrices qu’une tâche en position assise. Marily Oppezzo, PHD de l’Université de Santa Clara, une des auteurs d’une étude publiée par l’Association américaine de psychologie, me rassure. Je ne suis pas seul : « Plusieurs personnes déclarent mieux penser en marchant. »

Ils ont divisé 176 étudiants en deux groupes. Les premiers marchaient, les autres se faisaient pousser sur un fauteuil roulant. À des tests souvent utilisés pour mesurer la créativité de la pensée, par exemple trouver des usages divers à des objets, les marcheurs donnaient des réponses plus créatives. Pour déterminer si déambuler à l’extérieur contribuait à l’inspiration, les auteurs ont repris les tests à l’intérieur. Encore une fois, les marcheurs étaient plus créatifs que les personnes assises. Ainsi, l’environnement importe peu, le bénéfice spécifique est dans la marche.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieLa vie moderne, avec ses heures passées sur le banc d’école, devant la télé, l’écran d’ordinateur, son bureau, pour le travail, les études et les divertissements, nous garde assis en moyenne 66 % de notre temps d’éveil. Alors que je préparais ce billet, le hasard m’a fait visionner le très intéressant reportage intitulé Bureau actif à l’émission Découverte du 28 septembre à RDI. Nous y faisons connaissance avec le Dr James Levine, endocrinologue de la Clinique Mayo de Boston, et de son invention pour « partir en guerre contre la chaise », une table ajustable surplombant un tapis roulant branché à un ordinateur. Selon le Dr Levine, comme nous n’avons pas été conçus pour être assis tout le temps, notre corps ne peut fonctionner de manière optimale dans cette position. Il s’assoupit donc, et nous engraissons. Notre santé est en jeu. La table de travail du Dr Levine permet de s’affairer à l’écran tout en marchant sur un tapis roulant. Des études ont été réalisées sur ses utilisateurs. Tout aussi efficient au travail, le marcheur qui y prend le temps de marcher plusieurs fois par jour, se sent plus alerte au travail, moins fatigué en fin de journée, et plus heureux. En outre, une étude exécutée avec des électrodes externes captant l’activité cérébrale a démontré que le marcheur travailleur présente une hausse importante des ondes gamma, les ondes de l’attention. Et qui dit attention, dit concentration et performance.

Pendant le reportage, j’ai repensé à un détail de ma jeunesse, alors que je fréquentais l’école primaire de monchat qui louche maykan alain gagnon francophonie village, voisine du presbytère. Incrédules, nous, les jeunes, épiions le curé de la paroisse qui y lisait son bréviaire en faisant les cent pas sur la galerie. Des heures durant, il allait, venait, remuant les lèvres au rythme des pas et des prières. Nous trouvions amusante cette singulière habitude qui alimentait nos moqueries. Aujourd’hui, je comprends. En plus de le garder en forme, la marche l’aidait à prier, méditer, ou préparer sa prochaine messe.

Nous ne bougeons pas assez. Trop de travail, trop de responsabilités. Nous nous mentons à nous-mêmes ! Marcher en travaillant n’est peut-être pas donné à tous, mais une marche d’une vingtaine de minutes quelques fois par jour rendrait notre physique et notre mental plus forts. Pas besoin d’être un athlète de pointe.

Alors, j’imagine que comme moi, vous aimeriez être plus attentif, plus alerte et plus créatif ? Eh bien, faisons un pied de nez à notre chaise, et marchons !

 Sources : 

http://www.apa.org/news/press/releases/2014/04/creativity-walk.aspx

Marily Opperzo, Daniel L. Schwartz, Give your ideas some legs : The positive effect of walking on creative thinking, Journal of experimental psychology : learning, memory and cognition, avril 2014.

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

15 octobre 2014

Le chien de Dieu (carnets 2000-2004) d’Alain Gagnon

 

        Ça fait trois fois que je lis Le chien de Dieu et je suis toujours aussi enthousiaste. Il s’agit d’un ouvragechat qui louche maykan alain gagnon francophonie mené de main de maître dans lequel l’auteur exprime librement ses idées.

            Il faut d’abord parler du style de Gagnon et de sa poétique puisqu’il s’est d’abord et avant tout fait connaître par ses fictions. Ce livre est fort bien écrit ; on reconnaît ici l’écrivain qui s’est formé au contact d’auteurs aussi exigeants que Maupassant et Hemingway. Il y a d’ailleurs des expressions que j’ai soulignées tellement je les trouvais belles, dont celle-ci : « le rut des vagues ». Il y a également de très beaux passages que devrait méditer tout écrivain et, a fortiori, tout écrivain en devenir. Ainsi, la description du manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies (p. 234-235) est un modèle du genre. En outre, les propos que tient Alain Gagnon sur la littérature et plus spécialement la poésie sont révélateurs d’une sensibilité et d’une pensée qui détermine l’évolution de son œuvre. Gagnon fuit comme la peste tout ce qui ressemble à de la sensiblerie. À la page 416, il explique très bien ce qu’il entend faire en poésie : « Surprendre la conscience dans son acte de perception… » Et un peu plus loin, à la page suivante, il ajoute ce qui suit : « Ce que je recherche, c’est la tangente entre ma conscience et le monde ; là où l’on s’émerveille du geste même de percevoir – non pas la recherche de ce qui est perçu, mais la recherche de « ce qui perçoit ». »

            Gagnon, par ailleurs, se débrouille très bien dans le monde des idées. Ses carnets sont le fruit de longues réflexions nourries d’auteurs illustres et de première importance (Marc-Aurèle, Hegel, Nietzsche, Teilhard, Bernanos, Popper, etc.). Plusieurs de ses affirmations trouvèrent chez moi un acquiescement enthousiaste, dont ces pensées sur le suicide que vous retrouverez à la page 355 : « De ceux qu’on exhorte à refuser le suicide, mon regard se tourne vers tous ceux, travailleurs sociaux ou parents, qui tentent de les dissuader. Qu’ont-ils de si enthousiasmant à proposer ? La pensée laïque et postmoderne ennuie mortellement, dès les premières explications. Ce qui pourrait enthousiasmer dans l’existence – les valeurs spirituelles, le sacré, le transcendant… – notre génération l’a saccagé, tourné en dérision ou a honte d’en parler. Reste notre avachissement d’hommes roses, reste ce monde criard, hédoniste et cyniquement cruel qu’illustrent à merveille Loft Story et la toute-puissante Loto. » (Ici j’ai envie de dire : Bravo !) Je dois ajouter que l’auteur a le courage d’éviter le confort intellectuel : il ne choisit pas son camp quand tous les camps semblent déshumanisants. S’il tape fort sur un hyperlibéralisme qui voudrait tout réduire à l’état de marchandise, il se montre également très critique envers les tendances étatistes de la gauche. En fait, Alain Gagnon ne semble avoir qu’un parti, celui de ces auteurs qui défendent des valeurs spirituelles vers lesquelles il faut toujours revenir. Gagnon ne craint pas de se dire croyant et il ose, chose rare dans une époque de spécialistes obtus, s’adonner à la spéculation métaphysique.

 Frédéric Gagnon

Alain Gagnon, Le chien de Dieu : carnets 2000-2004, Montréal, Éditions du CRAM, 2009.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

13 octobre 2014

 Le lac Roland

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 C’est un autre matin où la brume se lève dans mon coin de pays… Un de ces moments où je trouve le décor particulièrement envoûtant. J’ai envie de m’exiler, seule. Je me dis que nous possédons tous un endroit où l’on aime se retrouver. Mon exil se cache quelque part entre le lac des Iroquois et celui des Goélands : un lieu où s’exhibe la nature dans ses riches arômes. Je pars à l’aventure en Jeep, le bonheur glissé dans la poche de ma chemise rouge à carreaux.

Au chalet, j’aime me réveiller au son caverneux du butor d’Amérique. Cet oiseau y vit depuis toujours et refuse de quitter l’endroit. Son cri arrive à rompre la tranquillité et glisse sur l’eau, pour ensuite se perdre à travers les montagnes. Les grenouilles vertes chantent en cœur et leur symphonie s’évanouit sur les rives lointaines du plan d’eau. Je réalise, une fois de plus, que le silence me parle, et qu’il me faut écouter la nature.

Accueillie dans ce coin de paradis en forêt, je me considère comme une visiteuse privilégiée. Je marche dans le sentier battu par mon père et j’observe l’environnement. J’y retrouve toujours la source qu’il me pointait. Je me souviens. Ses mains d’homme maniaient adroitement un morceau d’écorce pour en former un cornet avec lequel je m’abreuvais. Il m’enseignait l’art d’adapter les éléments naturels à mon quotidien. Ces végétaux, cette faune, ces lacs et ces rivières, ces flancs de montagne, qui permettent le ressourcement, méritent qu’on les protège.

 Depuis une cinquantaine d’années, des membres de ma famille fréquentent avec assiduité ce secteur. En fait, plusieurs personnes sont passées avant moi. Je suis une femme parmi tant d’autres qui apprécie la sérénité de ce lieu.

 À l’époque, la grande famille de Roland Couture passait l’été au chalet. Des lits superposés logeaient les estivants ; dans l’habitation voisine se trouvait la pièce principale : c’était le lieu de rassemblement. On y retrouvait la pompe à eau, la table à manger, le poêle à bois, des lits et une chaise berçante qui, à chaque mouvement, faisait craquer le plancher. C’est là que tante Huguette roulait la pâte à tarte aux bleuets, pendant que les truites mouchetées, panées de farine, se tortillaient dans le poêlon. À la tombée du jour, elle faisait bouillir de l’eau, qu’elle tiédissait en emplissant une chaudière et nettoyait les pieds terreux de ses enfants. Ils menaient là une vie sans artifices, où l’essentiel demeurait invisible.

Ce milieu naturel si fragile et si puissant à la fois m’émeut ; et il y a cette lumière qui tamise le paysage ! Je n’ai pas envie de parler quand je me trouve face au lac Roland. Je m’imprègne de l’atmosphère et remercie le ciel « d’être », tout simplement.

 Virginie Tanguay

 Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon francophonie près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

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Post mortem, une nouvelle de Richard Desgagné…

12 octobre 2014

 Post mortem…

La première sensation fut très agréable :

Il n’avait qu’à se laisser bercer par la musique ineffable des anges.

 Il sentait son corps qui lui collait à ce quelque chose qui s’appelait, jadis, l’âme et auquel il ne s’était jamaischat qui louche maykan alain gagnon attaché, faute d’assurance. Il avait traversé le couloir de lumière avec sa masse lourde et encombrante dont il fut débarrassé soudainement, comme si on lui enlevait les chairs sur les os, sans prévenir et sans anesthésie. La douleur fut intolérable. Il cria à se fendre de toutes parts, mais nul écho ne fit franchir à ses plaintes la porte du silence. Après cette seconde mort, il entendit une sérénade de vent, autour de lui et en dedans, qui se métamorphosait en palette de couleurs quand le souvenir de ce qu’il fut revenait se coller à lui : le passé était un arc-en-ciel éphémère. S’il oubliait, il redevenait cette boîte à musique ouverte sur tous ses côtés. Il avait l’impression qu’il pouvait s’étendre sur l’entière couverture du lieu qu’il habitait dorénavant quoiqu’il ne fût pas sûr de se situer quelque part, tant l’espace était élastique et le temps ignoré. Pourquoi avait-il cette conviction de devoir vivre désormais dans cette lumière réverbérante ? Il n’avait plus connaissance de l’obscurité, il en avait seulement la nostalgie et il savait de quoi elle se composait : de l’ignorance, de la peur, du soupçon. Il percevait clairement l’instant qui contenait, en même temps que sa brièveté, tous les autres instants, sans fin. Rien n’entravait une respiration qui n’était plus soumise à son pouvoir restreint : il pouvait se dilater, se retenir et repousser au plus loin cet air qui n’est plus rien. Il attendait. Qui pouvait venir et l’amener ailleurs, plus loin, plus haut, quelque part, endroit définitif et assuré ? Il était seul et il sentait des présences faites d’une seule : son indivise dualité ne courait plus le monde. Elle s’était assoupie quoiqu’elle voulait revivre sans le corps devenu impossible. Des odeurs montaient d’aussi loin que les confins du monde qu’il aima et dont il avait abandonné les rives trop rapidement ; il entendait les bruits de là-bas, même les moteurs des voitures qui roulaient, les pas sur les trottoirs mouillés, la décharge d’un torrent ; il voyait, dans le flou de la distance, des corps et leurs muscles, des fruits dans les arbres et les étals, un insecte à l’envers d’une feuille et la grignotant. Il s’y tenait encore, aux aguets, sans pouvoir se mêler à l’agitation générale. Furent-ils des jours et des mois, des ans, ces moments d’adoration obligée ? Il contemplait une structure accomplie qui le privait à tout jamais de la jouissance. C’était donc cela : petit à petit, il se détachait de lui-même, de ses lieux, de ses gens en escaladant une échelle immatérielle. Il se rappelait encore son nom, son âge, son visage qu’il avait souvent vu dans un miroir, ses goûts et ses peurs. Bientôt, on le priverait de ce corps dont il percevait, tapie sous des flots impavides, la présence trop diffuse pour qu’il pût le rappeler afin de s’y réinsérer à loisir.

 La seconde sensation lui fit craindre que le maître des voyages ne posât des conditions implacables à ceux qu’il conviait.

 Tout venait et se raccrochait : il lançait dans l’espace des appels qui cherchaient la chair et les os, la substance et la matière elles-mêmes. Ce n’étaient plus des odeurs et des visions ; cela se composait de muscles et de sueurs, de traits de visages et de rides ; cela touchait ce qu’il avait été dans ce monde disparu : un homme dans la trentaine, talentueux et travailleur, prêt à combattre pour mieux vivre et être heureux. Le sort avait tranché : il mourut sans avoir été appelé, disparu dans la soudaineté d’un moment de distraction par la faute d’une femme qui, au lieu de conduire en regardant la route, avait tourné la tête vers l’enfant assis derrière, dans cette voiture qui percuta la sienne au milieu de cette campagne si belle, en un juillet doux et lumineux. Brusquement, il perdit pied, quitta sa matière forme et traversa un lieu étroit comme un couloir au bout duquel brillait une lumière trop forte. Il ne vit pas son corps brisé, ses os cassés, son cerveau réduit en bouillie informe et cet œil, le gauche, qui sortait de son orbite. Son évasion était une fuite puis elle fut le symbole de ses regrets. Il voulut s’attacher à ce magma informe de chairs pourrissantes qui l’avait contenu, au risque même de souffrir, d’être nourri par des sondes ou un fou, abandonné de tous. Il chat qui louche maykan alain gagnonse vit dans un hôpital, inconscient, le sourire aux lèvres d’être vivant, échappé de la mort et de la torpeur perpétuelle. Il soupçonna qu’il ne pouvait être ailleurs, qu’il ne devrait jamais mourir, éternellement lié à cette planète cruelle. Il souhaita ignorer toutes les notions sur l’au-delà et la divinité qu’on lui avait inculquées et qu’il avait si bien absorbées. Il trouva cruel que le corps, qui ramassait tout son être en une masse cohérente, puisse devenir ce réceptacle de pourriture : la création perdait son temps en ne le rendant pas imputrescible. Il refusait ce nid d’ouate où on l’avait relégué ; après tout, on l’y gardait contre son gré. Vue de là-haut, la terre, sa planète, était si belle, si emplie de toutes les délices, si gorgée de suc, qu’il trouvait regrettable de ne plus faire partie du banquet. La torpeur dans laquelle il nageait suintait d’ennui, il ne pouvait s’y faire et ne voulait pas s’y noyer. Pour la première fois, la vie lui apparut merveilleuse et unique propriété indivise de l’homme qu’il pouvait malaxer à sa guise. Mais il n’y était plus.

 FIN

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

11 octobre 2014

Sous le pont des soupirs coulent nos veines

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Photo AL

Docilement attachées, les gondoles s’agitent au gré des flots, si bien qu’on les dirait impatientes de partir, avides de se charger pour parcourir la ville et ses méandres gris. Des cloches se font entendre, résonnent dans la lumière qui hésite entre l’or et le rose propre aux enfants timides. Irrémédiablement, la cité sinueuse se réveille, ses pavés martelés par les pas des touristes, et sous le pont fameux on pourrait presque croire l’entendre soupirer, étouffer un bâillement – ses canaux comme des bras souples s’étirent lentement.

Le soleil magistral se prend pour un doge qui disperse quelques ors sur les toits paresseux et de ses doigts moirés il caresse cette peau vénitienne marbrée de veines sombres. Malgré la frénésie des étrangers multiples, une langueur s’engouffre dans la moindre ruelle, se faufile pudiquement sous les arcades qui gardent, même en plein jour, leur noirceur redoutable. On a beau voir des groupes, des familles, tous ces fauteurs de troubles, la ville reste fluide, sourde aux cris de ces hommes qui déchargent leurs bateaux, sourdes aux chants des gondoliers habiles qui en font un peu trop pour forcer le folklore.

Sur une mince colonne, un lion muni d’ailes vermeilles se tient prêt à bondir, féroce, sur sa proie. Peut-être rêve-t-il de fondre sur un homme, d’en croquer les entrailles, et cet homme, après tout, s’en moquerait sûrement, trop ivre du bonheur de périr à Venise.

Nos oreilles attentives résonnent de toutes les langues, tant Babel en ces lieux a déroulé ses aises et le rire des mouettes concurrence le chant des flots cependant qu’un parfum maritime monte lentement, imprègne les cheveux, les étoffes, la peau. La moiteur est palpable au point que l’on pourrait, si on rêvait un peu, en prendre un morceau dans sa main, le glisser dans sa poche pour le sortir un jour où le cœur sera lourd. Dans les yeux, dans la main, dans les coquillages nacrés qui nous servent à entendre, jusque dans les narines reines de la mémoire, le mystère de la Sérénissime se glisse, s’accroche à nous. Le dédale infini, le pont où les soupirs ne sont que souvenirs dessinent la certitude qu’Éden n’est pas perdu.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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