La magie des mots, par Francesca Tremblay…

20 septembre 2014

Heart Lake

chat qui louche maykan alain gagnon

Crédit photo : Peter Browers

Enlacés dans notre sac de couchage, nus comme des vers, je n’avais senti la fraîcheur de la nuit que sur le bout de mon nez. L’aube naissait doucement, et les vagues sur la plage venaient s’échoir dans un souffle et puis repartaient en silence murmurer nos secrets. Nous avions passé la nuit à nous aimer et regarder les étoiles, parce que dans cette partie du monde retirée, les lumières étaient belles et naturelles.

J’enlevai la terre séchée sur ton épaule et caressai ta peau. Un sourire se dessina sur mes lèvres. Les souvenirs de la veille recréaient des images indécentes et mes joues s’empourprèrent. Cette brève incursion dans nos plaisirs nocturnes vint troubler mon flegme ; de mon bas-ventre envola une nuée de papillons bleus. Mon soupir se mêla à celui du vent.

Quand je sentais le vide s’ouvrir sous mes pieds, je prenais quelques jours de retraite et je venais ici, où j’avais passé les plus belles années de mon enfance. Les plus belles années de ma vie, tout court. Les souvenirs ont cette capacité de nous mener vers l’essentiel. Je revenais toujours à Heart Lake.

Un huard aux aguets observait un kayakiste au loin. L’homme avait cessé de pagayer, assis sur l’eau comme un sultan qui contemple son royaume, son éden. L’ioulement de l’oiseau fou s’entendit à des kilomètres à la ronde, et il disparut sous la surface. Ce rire distinctif faisait partie de mes évasions ultimes, au même titre que l’air frais qui me manquait tant. C’était ça, mon Eldorado.

Mon cœur allait se noyer. Il ne fonctionnerait bientôt plus. Le sang s’écoulait difficilement d’un ventricule. Faire l’amour était un risque. Me lever trop rapidement en était un aussi, et je pouvais défaillir à tout moment. Pourtant, hier, nous avions fait l’amour plusieurs fois, me foutant bien si j’y laissais ma peau. Je préférais cela à faire attention à tout. Mais mes mains tremblantes et mes pas vacillants, ce matin, me criaient que la fin approchait.

Les silhouettes des arbres en bordure du lac étiraient leurs branches recourbées au-dessus du grand vide humide, comme pour attraper au vol les oiseaux qui frôlaient de leurs pattes palmées la surface de ce miroir. Bientôt, la forêt allait s’éveiller complètement sous les voluptés du jour. Je ne voulais donc plus dormir. Tu étais mon phare dans la nuit, mais quand la nuit mourait, j’avais besoin d’une lumière plus vive. Je sortis de ton chaud giron et me levai. Tu ronchonnas quelque peu, sans ouvrir les yeux.

Pieds nus sur le sol de la forêt, mes pas résonnaient sur les brindilles des pins, comme si la terre dissimulait mille souterrains. J’atteignis enfin le sable, et l’immensité du monde me rattrapa. Il ne me restait que quelques mois de vie, peut-être quelques semaines selon ce que je savais, selon ce que le médecin m’avait dit. Je ne voulais pas d’un nouveau cœur. T’aimerait-il autant ? J’avais peur que non…

Le vide s’agrandissait toujours un peu plus et tu ne pourrais me donner ce que je désirais obtenir. Nous avions chevauché la nuit comme un voilier perdu dans une mer trop grande, s’agrippant à ses voiles déployées, déchirées par la tempête. Chaque vague de plaisir m’avait défiée, poignardé ce cœur affaibli. En m’éveillant, une idée m’était venue : je ne voulais pas mourir dans tes bras. Je ne voulais pas t’infliger ça.

Le ruisseau avait chanté toute la nuit. Cette infatigable mélodie au refrain apaisant avait réussi à endormir mes sombres réflexions. Nos souffles haletants et nos cris avaient alarmé cette forêt grouillante de petits animaux. Et ce matin, l’eau du ru courait gaiement pour se jeter à la rencontre d’une eau sage. Celle du lac. Discret, un chevreuil s’y abreuvait.

Tellement de vie autour de moi, et je me disais que je ne pourrais bientôt plus en profiter. Mon corps était meurtri, douleur persistante. L’eau du lac allait geler ces maux, comme le bassin de morphine dont j’avais besoin.

Ma toux fit fuir le couple de tamias qui se cachèrent dans la souche d’un arbre mort. Je sentais que je perdais prise sur ma vie. Tout me coulait entre les doigts. Tout se brisait autour de moi. Travail, amitiés, famille, amours. Même toi, tu n’étais plus le même. Tu restais par charité, par amour, par culpabilité ? J’avais compris cela, et ton regard avait changé. La pitié se déguisait encore sous le masque de la compassion, mais elle revêtirait bientôt ses grises loques, ce n’était qu’une question de temps. Je voulais que tu partes, mais je ne pouvais ne serait-ce que formuler les mots.

Le seul, qui semblait garder son calme et qui ne me traitait pas avec mansuétude, était ce lac entouré de montagnes immenses. Il se fichait bien de ce que j’avais et il me ramenait à l’essentiel. Nue, comme l’enfant qui naît, comme une Ève dans un jardin nouveau, je m’offris à lui.

Je voulais que l’eau m’engloutisse. Qu’elle me caresse et me rassure. Il fallut un moment à mes cuisses pour sentir enfin une chaleur dans cette eau froide. J’avançai encore. Puis, je m’arrêtai. Les vagues touchèrent mon sexe encore brûlant. Le choc cambra mes hanches et je lâchai un hoquet de surprise. Mon cœur s’affola, mais quelle sensation !

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Crédit photo : Tobias Regell

Ce lac n’avait pas peur de me blesser ou que je perde le souffle. Il s’infiltrait dans les moindres fibres de mon être pour cajoler cette âme meurtrie. Je continuais d’avancer. L’eau monta jusqu’à mon ventre, puis ce fut au tour de mes seins. Il prenait ce que je lui donnais. Mon cœur battait à tout rompre, et non sans peine. Je pris une profonde inspiration.

Submergée, j’ouvris les yeux. Le vide sombre et tranquille. Seuls des halos blancs, autour de mes mains, devant moi, nageaient vers nulle part. J’étais en lui, ondoyant comme la sirène déchue que j’étais vers un trou sans fond. Le souffle me manqua. Trop loin, le chemin… Beaucoup trop loin. Mon cœur lâcha prise dans cette douce étreinte ; il céda enfin.

 Francesca Tremblay

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnonEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

18 septembre 2014

La mort, cette illusion

 Nous avons peur de la mort, de plonger dans ce lieu qu’on nomme le néant, d’où nul n’est revenu. Sénèquechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon disait : « Toute la vie n’est qu’un voyage vers la mort. » Tous y passent. Pauvres, riches, beaux, laids, intelligents, bêtes, pessimistes, optimistes, chanceux ou infortunés. Tous. L’ultime justice.

Certains vivent dans sa hantise, perdent la vie avant terme. Pierre Corneille écrivait que « chaque instant dans la vie est un pas vers la mort ». À quoi sert-il de marcher dans ce cas ? Peut-être devrions-nous plutôt, comme Seamus Heaney, « vivre jusqu’à notre mort », refouler l’idée de notre inéluctable fin, cesser d’avoir peur du néant, du vide éternel, lier la mort à une correspondance plutôt qu’à un terminus.

En mourant, sommes-nous morts pour toujours, ou l’existence survit-elle ?

Dans les temps anciens, à l’époque de Jésus, les esséniens, des mystiques qui erraient dans la pauvreté, la vertu et l’enseignement des révélations divines (Jean-le-Baptiste en était peut-être un, Jésus aussi), croyaient qu’au début des temps, les forces du Mal avaient emprisonné l’âme divine dans les corps, comme dans une prison, des corps corruptibles, desquels il était possible de s’affranchir en transcendant la chair pour se réapproprier son statut divin. Sous diverses variantes, plusieurs courants religieux ont repris cette conception de l’être, dont le catholicisme. Ainsi, dans ce schème, la mort du corps n’altère en rien l’âme éternelle à jamais libérée.

Nous sommes dans un monde de sensations, où chaque instant est envahi par les images, les arômes, les sons, les saveurs, les contacts. Sans répit, nos sens sont sollicités. Leur pouvoir trompe notre esprit qui nous laisse croire à la primauté de la matière, de la réalité, l’âme se voulant reléguée au rang de spectatrice. Or, la science rejoint les mystiques quant à la nature trompeuse de la réalité. Et si la réalité est chimère, la mort peut-elle en être autrement ?

Pour mourir, il faut avoir été. La vie ne pourrait-elle n’être qu’un rêve dans un univers qui nous échappe, un rêve dont la mort nous réveille ? Einstein disait : « les gens comme nous… savent que la distinction entre le passé, le présent et le futur n’est qu’une persistante illusion. » Dans Propos sur le bonheur, Alain ajoutait : « la mort est une maladie de l’imagination. »

Nous croyons à la mort parce qu’on nous a enseigné que nous allons mourir. Et qu’autour de nous, les corps meurent. Or, notre pensée est déterminée par une impression, celle que le monde existe de manière objective, indépendante de l’observateur. Cette impression est fausse ! L’espace, le temps, la matière elle-même, dépendent de celui qui les regarde. Je suis daltonien. Je ne vois pas les mêmes couleurs que vous. Mon rouge n’est pas votre rouge mais demeure le rouge pour vous et moi. Vous trouvez qu’il fait froid, l’Esquimau à vos côtés transpire, se découvre. L’aveugle ressent des choses, entend des sons, qui nous sont étrangers, à nous les voyants. La réalité dépend de l’observateur. Ce que vous ressentez en ce moment, jusqu’à votre propre corps, n’est que le fruit de votre esprit, de votre système nerveux. Il en est ainsi pour le temps et l’espace, outils de notre esprit pour rassembler les choses en un semblant de réalité.

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonDes expériences le démontrent. La réalité fluctue avec l’observation. Ainsi, quand vous l’observer, une particule projetée sur une barrière munie de deux orifices ressortira d’une des deux ouvertures sous forme particulaire, alors que si vous ne l’observez pas, espiègle, elle agira comme une onde et émergera des deux trous à la fois. La conscience agit donc sur la réalité. Autre exemple : le principe d’incertitude d’Heisenberg. Si le monde était véritablement composé de particules, nous devrions pouvoir mesurer toutes leurs propriétés. Or, la mesure simultanée de la position et de la vitesse d’une particule ne peut être absolument précise. En outre, comment expliquer l’interaction instantanée de deux particules distantes de milliers de kilomètres ? Ou comment des photons, des particules de lumière, connaissent-ils à l’avance l’agissement futur de particules jumelles distantes ? Enfin, dans un article publié dans Science en 2007, des scientifiques ont rétroactivement déterminé le comportement de photons qui étaient depuis longtemps passés à travers un filtre. On projette des photons vers une fourchette, leur donnant le choix d’agir comme une particule ou une onde. Longtemps après leur passage, à l’aveugle, des collaborateurs manipulent un interrupteur créant ou fermant des orifices de la fourchette, ce qui aurait eu un effet sur les photons si leur passage avait suivi. Eh bien, les photons, dans le passé, avaient obéi à l’instruction émise dans le futur. Étrange. C’est comme un lanceur de baseball qui a le choix entre une courbe et une rapide et qui, à chaque lancer, se soumet à la commande d’un instructeur faite le lendemain, à l’aveugle, dans l’antre de son bureau.

Quelque chose nous échappe. La réalité confond nos sens, dépasse notre entendement. Tout se passe comme si la distance et le temps n’étaient que le produit de notre esprit. En outre, aucune observation ne peut être prédite de manière absolue. Les possibilités sont multiples et chacune comporte sa propre probabilité. Dans la théorie des univers multiples, il y aurait un univers pour chaque possibilité.

Et la mort là-dedans ? Notre esprit borné et trompé par des sens limités cloître l’existence dans le temps etChat Qui Louche maykan maykan2 alain gagnon l’espace, des illusions. Dans un contexte d’une réalité fourbe et d’un univers englouti dans un nombre infini d’univers, la mort devient litigieuse, elle-même une illusion, une possibilité parmi une multitude, ce qui liait le corps à la réalité se dissipant dans l’immensité des possibles. Quelque part ailleurs, quelque chose existe toujours.

J’aime l’idée de voir mon esprit libéré de mes petits bobos, des vicissitudes du monde, à voguer dans l’éternité.

En attendant, mes yeux s’enivrent des beautés de la nature, mes papilles dégustent le bon vin et la boustifaille, j’inspire les fumets de la vie, j’écoute le gazouillis des oiseaux, je frissonne sous la caresse du vent, goûtant ainsi chaque instant de cette vie si merveilleuse et précieuse, illusoire ou pas.

Inspiré de http://www.psychologytoday.com/blog/biocentrism/201111/is-death-illusion-evidence-suggests-death-isn-t-the-end

© Jean-Marc, 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

17 septembre 2014

 De la liberté de John Stuart Mill

 chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonSouhaitez-vous lire un essai qui bouleversera peut-être votre vision de l’homme, de l’individu, de l’individu dans ses relations avec ses semblables, de la société, de l’État ? Alors je ne saurais trop vous conseiller la lecture de De la liberté de John Stuart Mill.

Philosophe du XIXe siècle, Mill fut l’un des grands penseurs du libéralisme et un défenseur des libertés individuelles. Dans son livre, Mill nous met en garde contre une illusion, celle qui voudrait qu’en régime démocratique l’individu soit nécessairement libre.   La tyrannie de l’opinion majoritaire, aux yeux de ce penseur, n’est pas moins détestable que celle d’un despote. En effet, il n’y a pas que la loi qui peut violer les droits individuels (viols dont un gouvernement respectueux évidemment se garderait), mais également l’opinion réifiée en opinion commune, la rumeur et la désapprobation de la majorité, qui peuvent, comme l’histoire le prouve, mener ses victimes à la ruine. « Il faut aussi se protéger, écrit Mill, contre la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par d’autres moyens que les sanctions pénales, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui ne seraient pas de son avis. Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement – sinon à empêcher la formation – de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses mœurs et à façonner tous les caractères sur un modèle préétabli. » Mais où pouvons-nous tracer la « limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle ? » Puisque la société apporte sa protection, son soutien à l’individu, sans doute a-t-elle quelque droit de regard sur sa conduite ? Dès son chapitre introductif, Mill énonce clairement quel principe doit nous guider : « Ce principe, écrit-il, veut que les hommes ne soient autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. »

Mais d’où vient, vous demandez-vous peut-être, cette adhésion de Mill à une si vaste liberté de l’individu ? Mill, dois-je ici préciser, était utilitariste. En effet, il nous dit lui-même : « Je considère l’utilité comme le critère absolu en éthique ; mais ici l’utilité doit être prise dans son sens le plus large : se fonder sur les intérêts permanents de l’homme en tant qu’être susceptible de progrès. » Or, pour le lecteur attentif de Mill, il apparaîtra évident que la liberté de pensée et de discussion et que le libre développement d’individualités diverses est justement dans l’intérêt de l’homme « en tant qu’être susceptible de progrès » et, par extension, de la société, voire de l’État. En effet, tous, nous sommes essentiellement faillibles ; c’est pourquoi la libre discussion nous est nécessaire, à nous, les êtres humains, pour nous approcher de la vérité. Nous devons toujours avoir à l’esprit que l’opinion que nous serions tentés de réduire au silence peut très bien être vraie ou, à tout le moins, partiellement vraie. En outre, même si notre opinion devait se révéler absolument vraie, nous ne pouvons que bénéficier d’une saine opposition de ceux qui professent des opinions adverses. En effet, toute doctrine qui n’est pas combattue se transforme en un ensemble de dogmes stériles qui risque de perdre jusqu’à son sens dans l’esprit de ses adeptes.

Ceux qui ont accepté les principes déjà mentionnés devront convenir, s’ils veulent être logiques, que le droit à sa propre individualité, c’est-à-dire le droit d’être celui que l’on souhaite sans subir de pressions adverses et liberticides de la part du groupe, est pour l’ensemble des hommes de la plus haute utilité. On ne peut que reconnaître que cette diversité des vues que souhaite Mill suppose une autre forme de diversité, soit cellechat qui louche maykan maykan2 alain gagnon des hommes et des femmes qui composent le groupe. La tentation est toujours grande de faire taire les originaux, mais nous devons nous rappeler que les innovations heureuses sont généralement leur fait. Par ailleurs, Mill dit encore bien d’autres choses sur l’individualité qui me semblent essentielles, mais j’en retiendrai deux qui me sont particulièrement intéressantes. Il y a d’abord la question de la coutume. Même si dans une société donnée la coutume, c’est-à-dire un ensemble d’usages et d’opinions propres à une culture, devait se révéler excellente, on ne doit jamais forcer l’individu à l’accepter sans examen. En effet, se conformer uniquement à la coutume ne nous amène pas à développer ces qualités qui sont le propre de l’être humain. Comme l’écrit Mill : « Les facultés humaines de la perception, du jugement, du discernement, de l’activité intellectuelle, et même la préférence morale, ne s’exercent qu’en faisant des choix. » Enfin, Mill énonce, dans son traité, une pensée capitale que tous les décideurs devraient avoir présente à l’esprit : « La nature humaine n’est pas une machine qui se construit d’après un modèle et qui se programme pour faire exactement le travail qu’on lui prescrit, c’est un arbre qui doit croître et se développer de tous les côtés, selon la tendance des forces intérieures qui en font un être vivant. » En somme, Mill, logique jusqu’au bout, cherche toujours le plus utile puisque le développement de l’individualité n’est pas seulement utile à l’individu lui-même, mais également au groupe – et c’est pourquoi il conclut son essai par une idée que tout véritable libéral devrait inscrire en son âme : « La valeur d’un État, à la longue, c’est la valeur des individus qui le composent… »

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Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : John Stuart Mill, De la liberté, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990.

Frédéric Gagnon

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnonFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Les couleurs de Virginie, par Virginie Tanguay…

16 septembre 2014

 Le vieil homme et l’enfant

Chat Qui Louche maykan alain gagnon

 Je vais vous raconter l’histoire d’un homme en quête de liberté qui est mort là où il avait choisi de finir ses jours, dans la forêt de ses ancêtres, au nord du cinquantième parallèle.

 Fier représentant du peuple montagnais du Lac Saint-Jean, cet Amérindien gardait en mémoire de profondes valeurs humaines et un respect inconditionnel pour la nature.

 Le sang qui lui coulait dans ses veines était écarlate : couleur de la passion… mâtinée de courage et d’une certaine timidité.

 Si son cœur pouvait me parler aujourd’hui, il me présenterait sans doute des cicatrices laissées par les abus de certains Blancs qui l’ont jugé à tort. Il fut traité à répétition de primitif et de paresseux. Gardant le silence, il encaissait les frustrations. Si ces gens là sont toujours vivants, je souhaite qu’ils comprennent que vivre en harmonie, c’est vivre heureux.

 Les Amérindiens pratiquaient différentes activités selon les saisons. L’hiver, les Montagnais de l’époque se dispersaient en petits groupes et partaient à la chasse. Notre vieil homme, dans son jeune temps, y participait année après année.

 C’est avec peine et misère qu’ils trappaient dans des conditions climatiques extrêmes, dormaient dehors et devaient être innovateurs pour survivre. Mon vieil ami était loin d’être lâche… Et plusieurs ont profités de ses compétences de guide et de chasseur.

 Le long voyage qui séparait les époux ne les empêchait pas de se rêver, rendant les retrouvailles des plus attendues.

 Le printemps venu, les canots d’écorces de bouleau apparaissaient sur la ligne d’horizon, au large du lac Saint-Jean. Ils étaient dirigés par les maitres trappeurs qui avironnaient avec puissance. Le panorama évoquait calme et beauté. À la vue de leur cargaison, on devinait la joie qui les habitait. Des fourrures de toutes sortes couvraient le fond de l’embarcation : martres, loutres, visons, castors, rats musqué, belettes, pécans, loups, renards et lynx.

 Comme la plupart des Montagnais, le vieil Amérindien, avait appris à vivre sur une réserve, il s’était adapté à l’enseignement des missionnaires et était devenu catholique. Ainsi s’écoulait le temps…

 Les années passèrent, l’homme comprit qu’il s’avançait vers le seuil de la mort. Il s’endormait de plus en plus, suivant en cela le rythme de la forêt qui prenait les couleurs de l’automne. Avec courage, il demanda à ses proches d’être conduit en hydravion et laissé seul à son camp, situé sur son ancien territoire de chasse. C’est à travers les eaux limpides de son lac et dans le souffle du vent qu’il voyait Dieu.

 Il prit soin d’accrocher ses mocassins à la branche d’une épinette noire pour qu’on se souvienne de lui. Enfin libre, il ferma les yeux, à jamais bordé par les couvertures de laine que sa femme avait tissées. Son corps fut retrouvé le printemps suivant.

 Le sang du défunt coule dans les veines de l’enfant que j’ai peint. Celui-ci connaît l’histoire de son arrière grand-père, il marche dans ses traces. Malgré le fait qu’il s’inquiète de son avenir, le petit Amérindien souhaite battre de nouveaux sentiers. Ce matin là, j’aurais aimé peindre un enfant tout sourire et sans crainte.

 Virginie Tanguay

Notice biographique

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean. Elle peint depuis une vingtaine d’années. Elle estchat qui louche maykan alain gagnon près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes. Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique. Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif. Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion. Les détails sont suggérés. Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien. Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, son adresse courrielle : tanguayaquarelle@hotmail.com.

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Variations pour une nuit, par Luc Lavoie…

14 septembre 2014

Opus 1

C’était une nuit.

Une nuit sans lune. Une nuit qui s’éternise. Un combat perdu d’avance. Une autre nuit qui se prostituait sous les regards des voyeurs.

Pour quelques malheureuses clopes…

Une sale nuit. Une nuit comme celles d’avant. Comme celles encore à venir…

À en finir…

Une lutte contre la promiscuité tragique des lieux. Intermittences ; transit entre les gouffres obscurs. Une vie qui s’amenuise. S’atrophie. Là où les étoiles se meurent. Petit à petit. Peu à peu. Emportée. Engloutie dans une redoutable torpeur.

À l’instant d’un dénouement cruel.

C’était une nuit sans nom. Une nuit troublée de l’écho des pas d’une marche funèbre. Loin de toute clarté. Quand le sommeil ne vient pas. Lorsque le triste sort a choisi. Que l’homme perd pied sur les escarpements d’une falaise.

Et que sa chute ne peut être alors… qu’inévitable.

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Opus 2

 

Nos rêves filent tels des cerfs-volants aux cieux et leurs teintes arc-en-ciel dessinent des mouvements dans l’aube du firmament. Ces oiseaux étranges et fragiles remontent dans les nuées et redescendent. Objets fugaces qui s’estompent parfois sur le bleu azur du ciel noyé de lumière.

Un fil ténu relie leurs ailes d’envergure à notre bras tendu, à notre regard brillant, et c’est lui qui ramène cet oiseau du paradis qui glisse et fend l’air. Pour ne pas qu’il chute. Pour ne pas qu’il s’écrase. La main et le regard en communion. Le rêve et l’oiseau en équilibre. La force et la fragilité dans l’instant.

Tout en mouvement.
Tout en contrôle.

La nuit.

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 Opus 3

 

La lune est massive et blême par cette nuit de novembre. C’est avec force et détermination qu’elle repousse encore les dernières nuées qui tentent de l’encercler. Un faible halo pénètre par la fenêtre de la cuisine inanimée. Dans ce silence froid, chaque goutte d’eau se gonfle. Se forme. Se sépare du tout. Tombe. Une à une. Pour se fracasser au fond de l’évier. Une perle qui, sur les traces de la suivante, minute après minute, marque un temps qui semble interminable au présent. Une seconde, une vie ; le chaos décomposé s’opère dans l’immense espace qui sépare la mobilité presque parfaite de l’insaisissable et qui, elle, s’oppose au mutisme de l’endroit ainsi qu’aux illusions fortuites de l’existence. Lorsque, au-delà de l’œil se soustrayant au vide, l’infini se révèle, le rythme de l’horloger est projeté dans les affres de l’ultérieur. Masse en mouvement lorsqu’elle fend l’air. Gravité exige. Ce plein vide. Cette sonorité, rythme sur la surface métallique, trouble la rigidité cadavérique d’une scène horrible. D’un événement insolite. D’un spectacle tragique. Gestes passés. Lointains.

Arrêt sur image.

Le couteau repose sur le parquet. Du sang écarlate en macule la lame au carbure. Une courbe liquide cramoisie entoure d’un côté le corps inerte. La plaie est au thorax. Apparente. Yeux vides. Membres tendus. Et ce regard absent plaqué au plafond dans une rigidité grave…

Une mouche bourdonne. Arrivée de nulle part elle exécute un ballet aérien compliqué au-dessus du visage d’une occulte finitude. Le diptère se pose sur le bout de son nez aquilin. Incline sa tête au regard composé. Par moment, l’insecte entre par une narine. Qui sait ce qu’il y mijote. Quel dessein odieux se trame encore par ici. Dans la pénombre. Après quelques minutes il en ressort. Il remonte ses pattes arrière et lisse ses ailes transparentes. Sa trompe sonde la peau froide dans une forêt de capillaires. Une autre fois, c’est par la bouche ouverte que l’intrus pénètre.

Le lustre du plafond se reflète dans la marre rubiconde qui glisse sur le carrelage en damier noir et blanc. La main féminine aux ongles manucurés y baigne. Elle tient entre ses doigts crispés une photographie. Celle d’un homme. L’image est éclaboussée de sang.

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Opus 4



Un Jack Daniels « on the rocks » sur le comptoir usé de ma vie.
Du midi arrosé aux goulots de mes nuits blues harmonicas étranglées
Les vapes dans ma tête et une taverne au fond d’un verre
Odeurs illicites
Fond de tonne
Quartier du désespoir
Entonnoir
Défonce
cale
De l’autre côté du mur hurle du dedans la douleur du bitume des nuits qui s’écoulent
Les pleurs engourdis sont fleuves lents
Des entrailles démembrées aux éclats de verre brisé dans la glace froide d’une soirée de décembre
Quand le feu brûle la gorge et noie le cœur
Qu’encore une lampée découpe les mots
Lame maudite entre les dents
Ressac
Aphrodite
Fer amer
Instrument pervers
Qui submerge la vie
L’aurore lève le coude et boit à l’eau-de-vie du moment d’osmose avec les brumes
Dans la noirceur le cri du vieux sorcier mohawk hante la langue ancestrale
Écho sur les masses liquides aux palais des mouvances inaudibles aux marées viscérales
Tremble
Du bout des doigts qu’un verre de trop ne tinte les glaciers sur la paroi miroir océane et que tout bascule

La coupe aux lèvres
Regard vitreux sombre aux abîmes dans une geste déséquilibrée aux étranges visions où chavire l’incertain
S’enfonce le lointain
La noirceur avale, la musique cavale et de ses déhanchements,  soubresauts sous les « spotlights » l’ivrogne trinque encore
Voir les corps qui se vrillent et oscillent
Ces femmes qui ondulent fluides sur le « stage » enfumé
Chambranle chancèle vacille
Jusqu’aux chiottes à minuit
Pisse détresse de dégoût aux égouts
Imbibé
Les vapeurs de cognac se libèrent du mal mené aux amygdales déchues
Macère dans ton jus tout le long des rivières en méandres
Rampe vers la claire lune des caniveaux
Couleuvre des forêts endormies et des marécages vaseux loin des villes sauvages
Au retour des mouvances éthyliques
Aux extases mystiques
Boit
Boit au sommeil de l’ivresse
À la kermesse de la veille
Ingurgite
alcoolique du biberon enfant de la boisson ton amour platonique ta bouteille
Cette bouche pâteuse qui dégueule les mots
Cette gueule farouche des héros à tête creuse
Boit
Boit à t’en tordre les boyaux
Branle encore au sommet des gratte-ciel et à l’aube de l’hécatombe meurs
Pleure l’alcool de ta jeunesse
Les déboires de ta vieillesse
ta vie frelatée
Ta fin fermentée
Avale ta tasse
Par les soirs qui passent
Pilier de bar s’écroule buveur éteint plein au bouchon
Le cœur brisé
Saoul
« Last call »
Le barman le videur la ruelle
Destination misère humaine et sacs-poubelle

chat qui louche maykan alain gagnon

Luc Lavoie
© Tous droits réservés 2014

 

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier enchat qui louche maykan alain gagnon alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

13 septembre 2014

Genovazione

Ruelles étrangères. Odeurs successives ou simultanées de savon, poisson, épices, friture, encens, cuir, mer.Chat Qui Louche maykan alain gagnon Quasiment corporels, des effluves pour preuves irréfutables que la ville respire, souffle, ivre de sa propre vie.

Les façades sont peuplées : atlantes aux bras musculeux, divinités minérales, vierges, saints lovés dans des alcôves surveillant le passant, sculptures ou trompe-l’œil qui porte bien son nom, parfois des couleurs, des dessins bleus et or, des fresques effarées par le temps, pareilles à des fantômes effacés d’autres siècles – les murs toujours bavardent et les langues, dialectes s’embobinent pour entonner un hymne digne de Babylone.

Une lumière rose hésite, après être passée par le blanc, par l’azur et l’argent, à se laisser manger par la nuit qui arrive. Le miaulement des mouettes rythme la lointaine musique des mâts rendus sonores par la brise éternelle tandis que, sur la peau, le sel a déposé sa croûte et le soleil son feu, si bien que l’épiderme même devient sable crissant sous la caresse de l’air.

Une sorte de chaos tranquille se répand dans les rues, comme un sang impétueux dans les veines de la ville, que la douceur de vivre jugule sans effort.
Il faut s’y égarer. Il faut user ses jambes sous les arcades, sur les pavés irréguliers pour que la cité insuffle, par le biais de nos corps, tout son enchantement dans nos esprits perdus.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sobidor, une nouvelle de Richard Desgagné…

11 septembre 2014

Sobidor

 Qui est ce Sobidor ?george-clooney-en-veritable-tueur-a-gage

Notre homme, Monsieur.

Ce nom, d’où vient-il ?

Du Chili.

Je veux son histoire en bref.

C’est un dur, Monsieur, un tueur sans état d’âme.

Son histoire, Arthur, sans préambule.

Voilà. Nous l’avons accueilli juste après la déconfiture d’Allende ; il était communiste, il s’est converti, maintenant il a compris qu’il n’y a pas de vie en dehors du capitalisme.

Du libéralisme, Arthur, aujourd’hui, on parle de libéralisme. Ça ne fait de lui un tueur. Pas encore.

Il l’est devenu pour gagner de l’argent sans trop de peine. C’est ce qu’il raconte volontiers.

Mais il y a une peine en dessous de ça, Arthur. Tu vas me dire de quoi il s’agit.

J’y arrivais, Monsieur. Sa femme et sa fille ont péri lors du massacre de l’hôtel Paradis en 1990. Il est devenu fou, il a perdu les pédales, il s’est juré de se venger.

C’est un exalté et tu sais ce que je pense des exaltés.

Mais c’est notre homme, Monsieur. Nous prenons entente avec lui et il fera le travail proprement.

Que ferons-nous quand il aura livré la marchandise ? Nous nous en débarrasserons pour qu’il n’y ait pas trace de notre action. Tu es d’accord ?

Non, Monsieur, impossible. Il soignera ses arrières. Il connaît la machinerie. S’il se doute que nous voulons le liquider, il disparaîtra et nous n’aurons plus de repos.

Il ne doit pas nous dicter notre conduite, c’est clair, Arthur ?

Oui, Monsieur. Il veut surtout préserver sa vie. Il est jeune, en santé et n’a pas encore assouvi sa haine.

Où est-il en ce moment ?

Il attend mon appel.

Il nous coûtera cher ?

Très cher, Monsieur. Une bonne part du budget spécial. Mais comme il n’y a pas d’action urgente au programme de ce semestre, on s’en remettra rapidement. Vous avez l’accord du ministre, Monsieur ?

Le sien propre et celui du premier ministre. Que ferons-nous de lui quand il aura accompli son méfait ? Vous le savez, Arthur ?

Je propose de l’envoyer en Afrique du Sud.

Il se plairait là-bas, dans ce pays violent ?

Pour un temps, Monsieur. Il possède un ranch près de Pretoria et je crois savoir qu’une femme l’y attend.

On peut l’acheter, cette femme ?

Il m’a signifié de ne pas tenter ce coup-là. Il a dit que c’est une tactique d’imbécile.

Il voit tout venir. Je n’ai pas confiance, Arthur. Cette bête-là me semble bien rétive. Tu sais pourquoi je suis assis dans ce fauteuil, Arthur ? C’est parce que je ne me laisse pas conduire par tous les trous de cul d’agents spéciaux ! Toi, tu les écoutes, tu penses à eux avant de penser aux intérêts de ton pays. Tu resteras toujours un subalterne.

Je sais, Monsieur, mais j’aime mon travail. Je crois aussi qu’il ne faut pas se priver définitivement des services des hommes les plus précieux. Les tueurs de ce calibre ne courent pas les rues.

Comment être assuré de son silence ?

J’ai pleine confiance en lui, Monsieur.

S’il arrive la moindre peccadille, tu paieras, Arthur, ça te coûtera ton poste.

Je le sais. Je suis prêt à courir ce risque.

C’est bon. Tu l’appelles, tu lui verses la moitié de la somme, tu commandes l’assassinat pour jeudi le treize de ce mois, tu fais tout ce qu’il faut pour me l’embarquer sur un avion, direction l’Afrique Mandela avec le restant de son salaire. Le vendredi matin au plus tôt, tu convoques les journalistes pour une conférence de presse. Le premier ministre tient à exprimer ses regrets de n’avoir pas su préserver la vie de son illustre invité. J’y serai moi aussi pour faire connaître toutes les mesures prises pour retrouver les assassins. Tu m’accompagneras pour expliquer les points plus techniques.

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )

 


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