La magie des mots, par Francesca Tremblay…

1 novembre 2014

La belle du Café La Romance

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Crédit photo : Gemma Booth

Ni le temps ni les hommes n’avaient emprise sur cette femme. Seuls les cafés qu’elle savourait avaient cette chance. Ou les pages d’un livre quelconque qui se tournaient pour lui dévoiler leurs secrets. Ses yeux posés sur les mots, il aurait voulu qu’elle les lève dans sa direction, mais la belle du Café La Romance colorait les miroirs de son plaisant reflet et lui n’était qu’un fantôme parmi les autres qui l’épiaient.

Ce soir-là n’était pas un soir comme les autres. Il avait osé. Osé franchir l’espace qui les séparait. Osé l’approcher et… l’aborder. Le courage avait dressé sur sa ligne de vie un rendez-vous des plus insensés. Ils s’étaient rencontrés plus tôt dans la journée et il l’avait complimentée sur son choix de lecture. Ils avaient échangé des sourires entendus et elle se trouvait maintenant dans sa demeure. Il redoutait de faire un faux pas. Son parfum le rendait fou.

Ils étaient allés voir un concert et après, histoire de terminer la soirée sur une bonne note, il l’avait invitée à prendre un verre chez lui. Pendant le spectacle, au lieu de se perdre dans les méandres des mélodies délicieusement jazzées que l’orchestre interprétait avec ferveur en hommage au compositeur décédé, il s’était laissé aller à fantasmer, contemplant, du coin de l’œil, les longues jambes qui, dans des bas nylon noirs, se croisaient et se décroisaient. La courte robe rouge remontait jusqu’à mi-cuisse et excitait de plus belle celui qui tentait de demeurer patient. La jambe bougeait légèrement et au bout de l’exquise cheville se balançait un pied dont le soulier à talon haut pointait la sortie. L’entracte avait été si long à venir…

Désormais, dans la lumière tamisée de son séjour, ses cheveux ondulés, blonds comme ceux des anges, descendaient jusqu’à mi-épaules. Ils encadraient un visage angélique qu’il ne se lassait pas d’admirer. Elle avait le charme des femmes frêles et passionnées. Perdu dans le bleu lapis de ses yeux, il demeurait assis sur le canapé devant elle, séparés qu’ils étaient par une table basse. Il servit le vin et lui en offrit une coupe.

Ses lèvres charnues demeuraient entrouvertes. Sa langue passait et repassait sur ses dents du bas, hésitante, tandis qu’elle le jaugeait du regard. Soudain, elle sourit, prit un air aguichant. L’homme avala avec peine. Elle voulait le troubler. Il prit une gorgée de vin rouge et déposa la coupe.

Il se voulait confiant, mais sentait désespérément que c’était lui la proie. Son regard l’envoûtait. Et que dire de ces courbes, et de cette tenue qui leur rendait grâce ! Nul besoin d’un soutien-gorge ; car le fin tissu de sa robe épousait le galbe de ses seins, ainsi que la pointe de ses mamelons dressés. Jaloux de ce vêtement qui la caressait, il voulut poser ses mains sur ses hanches, toucher ses épaules, son cou et embrasser ses lèvres. La prendre ici, là, maintenant ! Mais il demeurait tétanisé par sa seule présence chez lui. Par la possibilité, simplement.

Percevant son désir, elle se leva doucement. D’une démarche féline, elle contourna la table et glissa ses doigts sur le manteau de la cheminée. Elle balaya du regard ses souvenirs en noir et blanc, encadrés d’une enfance lointaine et posa de nouveau les yeux sur lui. Au fond de ses prunelles brillait une lueur de malice. Lentement, elle défit la fermeture éclair de sa robe et dénuda tour à tour ses épaules ; le tissu rouge chuta à ses pieds. Puis, ce furent les bas nylon qu’elle fit descendre doucement. Elle ne l’avait pas quitté du regard. Sa respiration s’accélérait à la vue de cette peau de satin. Il la désirait tellement.

Il se leva et s’approcha d’elle. Sourire en coin, elle posa une main sur son torse et le força à se rasseoir. Confus, il obéit tout de même et se laissa choir sur le canapé. Elle s’avança et elle s’assit confortablement à califourchon sur lui. Il lui sourit nerveusement et passa une main sur sa cuisse tandis que de l’autre, il caressait la ligne de sa mâchoire. Il approcha son visage pour l’embrasser, mais elle esquiva le baiser, tout en cambrant les reins et en commençant des mouvements de va-et-vient qui le grisaient. Mais, en même temps, il ne savait trop comment réagir devant cette femme qui contrôlait la danse. Il contemplait ce corps nacre qui ondoyait sous la lumière filtrée et de ses paumes il caressait ces seins aux pointes dures. Il voulut lui montrer son désir. Il pressa son bassin contre le sien. Elle renversa la tête, et ses yeux bleus, ivres de volupté, plongèrent dans les siens, marron, fiévreux. Elle prit son visage entre ses mains et l’approcha du sien, et se mêlèrent leurs souffles saccadés.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieElle l’embrassa avec force, passa ses doigts dans son épaisse chevelure châtaigne. Les mains de l’homme caressèrent son dos, s’emparèrent fermement de ses hanches, voulant accélérer le mouvement répété et exigé maintenant. Il voulait la posséder, entrer en elle. Le baiser prit fin, et ses vêtements, qui entravaient son plaisir, l’agacèrent.

Il déboutonna avec presse sa chemise et défit son pantalon. Elle se leva pour qu’il puisse aisément retirer tout le reste. Il lança à l’autre bout de la pièce ses sous-vêtements, mais lorsqu’il se retourna, haletant, la femme n’était plus là.

Son regard chercha une ombre blonde dans tous les recoins du salon, mais en vain. Il tenta de crier son nom, mais il ne le connaissait même pas. Sur le parquet du salon, aucune trace : ni de la robe, ni des bas nylon, ni des souliers… Sur la table, un seul verre, le sien. Celui qu’elle avait porté à ses lèvres n’y était pas. Où était-elle ?

Déconfit, il se rassit et d’un trait acheva son verre. Il s’en servit un deuxième, puis un autre… Demain, il retournerait sans doute au Café La Romance et il complimenterait la belle inconnue, sur sa tenue cette fois. Mais il espérait trouver le courage, au détour d’un coin de rue de…

NOTICE BIOGRAPHIQUE

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieEn 2012, Francesca Tremblay quittait son poste à la Police militaire pour se consacrer à temps plein à la création– poésie, littérature populaire et illustration de ses ouvrages.  Dans la même année, elle fonde Publications Saguenay et devient la présidente de ce service d’aide à l’autoédition, qui a comme mission de conseiller les gens qui désirent autopublier leur livre.  À ce titre, elle remporte le premier prix du concours québécois en Entrepreneuriat du Saguenay–Lac-Saint-Jean, volet Création d’entreprises.  Elle participe à des lectures publiques et anime des rencontres littéraires.

Cette jeune femme a à son actif un recueil de poésie intitulé Dans un cadeau (2011), ainsi que deux romans jeunesse : Le médaillon ensorcelé et La quête d’Éléanore qui constituent les tomes 1 et 2 d’une trilogie : Le secret du livre enchanté.  Au printemps 2013, paraîtra le troisième tome, La statue de pierre.  Plusieurs autres projets d’écriture sont en chantier, dont un recueil de poèmes et de nouvelles.

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Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

30 octobre 2014

La mémoire qui oublie               

 Je me souviens d’événements de ma jeunesse, de mon adolescence, d’erreurs et de bons coups. Mais commechat qui louche maykan alain gagnon francophonie « la mémoire oublie », j’en ai oublié beaucoup. Et plus le temps file, plus ma mémoire se défile. Un de mes maîtres m’a un jour dit que « ce n’est pas ce que tu retiens qui compte, mais bien la somme de tout ce que tu oublies. » J’ai longtemps médité cette singulière assertion. Un jour, après ces événements heureux et tristes, des voyages, des lectures, des rencontres, j’ai compris. Notre mémoire ne retient qu’une parcelle de notre vécu. Le reste se précipite dans le gouffre de l’oubli. Alors, la somme de tout ce qu’on oublie correspond à une bonne part de ce qu’on a ressenti, dit, lu et fait. Dès lors, plus l’on a oublié, plus on a vécu.

Nous sommes exposés à toutes sortes d’informations extérieures ou internes. Sous une forme chimique et physique, elles excitent nos sens. Nous devrons y porter un peu d’attention pour réaliser qu’elles existent. Sans attention, pas de souvenirs. La mémoire les décode, les stocke dans des régions du cerveau où l’élaboration de nouveaux neurones est intense. Elles seront ainsi incrustées selon un code établi dans les dédales neuronaux pendant une période plus ou moins longue jusqu’à leur récupération et leur résurgence sous forme de souvenir. Nous reconnaitrons un lieu, une personne, un texte, une sensation.

Chaque souvenir engendre des connexions entre les neurones, les synapses, selon une configuration nouvelle qui affaiblit d’autres connexions. Des souvenirs s’effacent. Pendant l’enfance, la formation de neurones, la neurogénèse, est importante. Les réseaux neuronaux changent constamment, écrasent les premiers souvenirs. On oublie son arrivée à la maison, ses premiers pas, son premier pipi, ses premiers jouets. Dans une étude publiée dans Science chez un modèle animal, des chercheurs ont découvert qu’en stimulant la neurogénèse dans l’hippocampe, l’oubli des événements de l’enfance s’accélérait alors qu’en la ralentissant, les souvenirs se fixaient. Une autre étude, encore une fois animale, a démontré qu’en manipulant les synapses à l’aide d’un signal lumineux, les renforcissant ou les affaiblissant, la mémoire préalablement effacée pouvait se réactiver.

 La mémoire nous est précieuse. Sans elle, il n’y aurait pas d’apprentissage, chaque instant nous semblerait nouveau. Et puisque nous oublions beaucoup, nous commettons les mêmes erreurs. Nous mémorisons des sensations, des mots, des sons, des images, mais pas leur relation avec l’instant. Sans rappel du contexte, nous retombons dans le panneau.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Nous avons peur de perdre la mémoire. Elle protège nos repères. La maladie d’Alzheimer nous effraie. Dans cette maladie, la bêta-amyloïde s’accumule dans le cerveau, affaiblit les connexions synaptiques, affecte la mémoire. Qui sait si les impulsions lumineuses de basse fréquence induites chez les rats ne nous serviront pas un jour ?

 Entretemps, je continuerai à oublier. Pas que je sois atteint de la maladie d’Alzheimer, que Dieu m’en préserve, mais je veux vivre intensément, au risque d’écraser des souvenirs.

 Il y a de ces tâches ingrates qu’on aimerait oublier. Mais bon… avant de l’oublier, j’ai le regret de vous annoncer que mes loucheries prendront une nouvelle pause. Je remercie Alain Gagnon pour sa confiance indéfectible. Je suis triste de lui faire encore défection. Merci à vous, chers lecteurs. Vos J’aime et vos partages me faisaient plaisir, et me manqueront. D’autres défis se présentent. Le temps est venu de vivre d’autres expériences, que j’oublierai peut-être.

 Mais jamais je n’oublierai Le Chat Qui Louche.

 Sources :     Science, 9, mai 2014 :  Vol. 344 nos. 6184 pp. 598-602 ;  Nature, 511, 17 juillet 2014, 348 -352

(Au nom de tes lecteurs fidèles et en mon nom, merci, Jean-Marc, de ta contribution.  Bonne chance dans tous tes projets.)

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

28 octobre 2014

Martin Eden de Jack London

  chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRoman d’apprentissage, roman de l’amour déçu, Martin Eden de Jack London (1876-1916) est un authentique chef-d’œuvre qui raconte l’odyssée morale et spirituelle d’un jeune homme d’humble origine, Marin Eden, en quête de gloire littéraire.

  Toute l’action du roman se situe dans la région de San Francisco ; et tout commence quand Martin Eden est invité chez les Morse, une famille bourgeoise, après avoir sauvé l’un des fils Morse d’une rixe. Là, cet enfant de la classe ouvrière découvre un monde de luxe et de culture qui l’éblouit – et qu’il idéalise. Mais, surtout, il rencontre la fille des Morse, Ruth, en qui il voit tout ce qu’il ne trouve pas chez les femmes de son milieu : la haute culture et le raffinement. Évidemment, notre héros tombe immédiatement amoureux de Ruth Morse et pendant une bonne partie du roman il ne cherchera qu’à s’en rapprocher. Mais Eden, qui à vingt ans a déjà fait mille boulots, dont ceux de cow-boy et de marin, est cruellement sensible à tout ce qui le sépare de sa belle. Il s’emploie donc à s’instruire par lui-même, à améliorer, de façon générale, sa façon de s’exprimer et son maintien, et, finalement, il décidera de devenir un écrivain célèbre pour conquérir Ruth. Or, ce dont on se rend compte, à la lecture du roman, c’est que ce jeune Eden est doué non seulement d’une force de travail prodigieuse, mais également de facultés intellectuelles d’une rare pénétration. À force de sacrifices, d’efforts de volonté inouïs et de courage, Eden atteindra son but, mais il n’épousera pas Ruth ; il sombrera plutôt dans le désespoir dont l’imprègne une gloire bien amère.

            Au-delà de l’anecdote, le Martin Eden de London est une critique impitoyable de la bourgeoisie et un plaidoyer convainquant en faveur de la riche individualité des artistes authentiques à travers le personnage d’Eden. Ainsi, quand il décide de devenir écrivain, quand il s’y met avec sérieux et application, Eden est non seulement rejeté par sa famille, dont le comportement a au moins pour excuse leur ignorance crasse, mais il fait face au scepticisme méprisant des Morse et de leur entourage de rupins. Même Ruth, Ruth supposément si cultivée et sensible aux arts, insistera pour que Martin Eden se trouve une situation honorable. En fait, seul Brissenden, jeune homme riche, esthète ayant rejeté son milieu bourgeois, croira au talent de Martin. C’est ce Brissenden qui entraîne Martin Eden dans un taudis de San Francisco où se réunit une certaine bohème qui cause de philosophie. Il s’agit d’un cercle animé par un dénommé Kreis dans lequel Martin Eden vivra la plus belle soirée de sa vie. Enfin, il croit avoir découvert des êtres purs, mais ceux-là également le décevront.

Toujours est-il qu’après avoir essuyé les refus des rédacteurs de magazines pendant des années, Martin Eden réussit à publier un livre qui connaît un succès foudroyant – et alors toutes les portes s’ouvrent à lui, sa famille le respecte à nouveau, mais, surtout, les bourgeois qui le méprisaient recherchent sa compagnie. Mais tous, bourgeois ou révoltés, dégoûteront Martin ; même Kreis viendra quémander de l’argent. Et Ruth, qui avait rompu leurs fiançailles alors que Martin tirait le diable par la queue, revient vers lui, mais il est trop tard : Eden est définitivement désabusé, il est convaincu que la gloire n’est qu’illusion puisqu’il est ce même Martin Eden sur lequel autrefois on crachait. Eden en un mot est désespéré. « Toute la vie qui était en lui se délitait, ternissait, se fondait dans la mort. […] Gare ! Il était en péril. Une vie qui n’aspire plus à la vie est proche de sa fin » (Martin Eden, p. 425).

Enfin, il faut souligner que London sait conjuguer des qualités d’auteur qui à première vue peuvent sembler antinomiques : une grande finesse dans l’étude des caractères et des sentiments humains, et un souffle, une énergie qui emporte le lecteur.

London, Jack, Martin Eden, Paris, Libretto, 2010.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Blues de novembre, une nouvelle d’Alain Gagnon…

27 octobre 2014

Blues de novembrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

La théorie du chaos étonne. Pour un profane – dont l’humble auteur de fiction –, elle peut se résumer ainsi : le battement d’ailes d’un papillon en Amazonie peut provoquer un typhon dans le Pacifique Sud. Les petites causes, par accumulation insoupçonnée, engendrent de gigantesques effets. Il en est de même des comportements humains. Les insignifiances amoncelées, lorsque la subjectivité humaine s’en mêle et catalyse, accouchent de ces tragédies qui ornent la première page de nos tabloïdes.

Ce cousin éloigné, honni et délaissé de tous, à qui je viens de faire visite dans cette institution carcérale qui l’héberge gracieusement, en est la preuve vivante.

Idoland.

— Pas un nom, ça ! avait déclaré Bulle, sa future épouse, lorsqu’on les a présentés. C’est un programme.

— Un programme de quoi ?

— Un programme de haute chevalerie. Il y a du Moyen Âge et du donquichottisme là-dedans.

Elle avait des lettres…

 Ils ne se sont jamais quittés. Depuis dix-huit ans, quatre mois et vingt et un jours. (Il vient de me le préciser.) Pas de quoi se retrouver dans le Livre des records Guinness, mais pas loin.

Idoland est fidèle. En amour, en amitié et en politique – ce qui est tout un exploit. Le trahissait-on que son imparable naïveté le bardait contre l’atroce réalité des rapports humains, qui rend nos contemporains si cyniques.

Était fidèle, devrais-je plutôt écrire maintenant. Car un matin il y eut ce déclic. Cette blessure secrète, infime, dans la peau tendre d’un fruit, par où s’infiltrera le mal qui pourrira la pulpe fraîche et la rendra blette.

Idoland aimait tout le monde. Mais l’amitié dépend, elle aussi, des proximités géographiques et des compatibilités d’humeur – on ne saurait être le meilleur ami de six milliards d’hommes et de femmes. Ludo était donc la focalisation personnelle des affinités électives – Goethe, à moi ! – d’Idoland. Marmots, ils avaient joué dans le même carré de sable. Puis ce fut l’école primaire, secondaire, le cégep et l’université, où ils s’inscrivirent sans concertation dans la même faculté, pour revenir ensuite dans ce quartier qui les avait vus grandir et y enseigner dans la même institution collégiale : leurs bureaux étaient contigus. Idoland avait servi de témoin lors du mariage de Ludo avec Brigitte, et vice-versa. Bulle et Brigitte ne se portaient pas cette affection réciproque, mais elles se toléraient et se respectaient. Un samedi, les couples mangeaient chez les uns, le samedi suivant chez les autres. En juillet, les deux ménages – puis, avec le temps, les deux familles – s’entassaient dans un campeur et prenaient la route des États-Unis ou de la Gaspésie. Une harmonie idyllique, tissée dans l’ordre des choses par le temps. Indestructible. Jusqu’à ce matin maudit.

Duplessis disait du très honorable Louis Saint-Laurent qu’il était insignifiant. Il avait tort. Ce premier ministre canadien était retors, dangereux même. L’épithète « insignifiant » ne convenait pas à ce requin de grandes eaux. Mais cette épithète désigne bien certains jours où rien d’important ne saurait survenir. Un mardi, par exemple — jusqu’au 11 septembre 2001… On a le Blue Monday, le Black Friday ; le rock and roll du samedi soir ; le jeudi, c’est le jour de la paye ; le mercredi, le pivot de la semaine ; le dimanche, ce jour où les enfants s’ennuient… Mais quel poète a chanté le mardi ?   Quel dicton populaire l’a déjà immortalisé et figé dans le temps ? Aucun. Irrémédiablement, le mardi semble voué à l’insignifiance. Pour l’éternité.   Surtout si c’est un mardi de novembre, cette demi-saison où il n’y a pas encore de neige, où les jours sont implacablement brefs, où la lumière nous fuit, nous abandonne à cette grisaille tristounette qui nous accompagnera jusqu’en avril.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieC’est dans un tel décor que Ludo s’est arrêté pour serrer la main de son ami, comme il le faisait chaque matin. Rien de plus coutumier. Mais, dans sa geôle, Idoland se demande encore pourquoi, ce matin-là, il a ressenti comme une crispation – pas un dégoût, mais s’en approchant peut-être – lorsque son ami est passé le saluer… Ludo a comme retenu sa poignée de main, lui a-t-il semblé ; elle était moins franche, plus sudatoire… Peut-être venait-il de passer aux toilettes ?

À la pause-café, Idoland attendait Ludo à cette table où ils avaient l’habitude de bavarder. Mais Ludo demeurait près de la porte de la cafétéria, y soutenant une conversation animée avec le délégué syndical. Idoland avait eu des ennuis en classe récemment : la fille d’un des membres du Conseil d’administration avait obtenu une note plutôt faible et, devant le groupe, elle avait contesté avec impertinence les barèmes de correction. Idoland lui avait demandé de sortir. L’étudiante avait claqué la porte. Le prof avait déposé une plainte chez le conseiller pédagogique. Le soir même, le père téléphonait. Plutôt insidieuse la conversation… Idoland n’avait rien à craindre : son dossier était sans taches. Mais, tout de même, ce membre du CA appuyait régulièrement la partie syndicale lors de revendications stratégiques… Le syndicat, c’est de la politique ; et la politique, ce sont des jeux de pouvoir.

De retour à son bureau, il s’était mis à rire. Douter de Ludo ! Décidément, novembre ne lui réussissait pas : le blues du Nord.

À 16 h, il s’est arrêté au bureau de Ludo. Son ami était au téléphone, et en apercevant Idoland dans la porte, il avait rougi, bafouillé et prétexté une urgence pour raccrocher. Puis il a regardé Idoland comme s’il était incongru que son ami vienne lui dire à demain, comme il le faisait chaque jour ouvrable depuis vingt ans. Sur sa table de travail, une enveloppe jaune clair et une feuille de papier bleue ; on y avait griffonné. Ludo les a prestement fourrées dans un tiroir.

À la maison, Bulle préparait le dîner. Le premier arrivé cuisinait : c’était la règle. Idoland avait embrassé les enfants, puis il lui a demandé : — Ludo, il m’a l’air de filer tout croche. Tu ne trouves pas ? Bulle a sursauté, rougi, ce qui ne correspondait pas à son flegme habituel.   — Samedi dernier, je n’ai rien remarqué d’anormal, a-t-elle repris avec précipitation.

Décidément, rien ne ressemblait plus à rien…

Il s’est installé sur la moquette pour regarder les Télétobbies. Même les enfants n’arrivaient pas à le distraire. Les comportements de Ludo – et de Bulle, maintenant ! –, après l’avoir intrigué, l’inquiétaient.

Le deuxième mardi du mois, Ludo se rendait chez son chiro. Idoland s’est enfermé au sous-sol et il a téléphoné à Brigitte. — Ludo m’a l’air un peu bizarre. Il ne serait pas malade ou quelque chose ? Brigitte a soupiré : — Si seulement je pouvais parler… Tu le sauras bien assez tôt. Sois patient, dans pas grand temps tu vas tout savoir.

Brigitte faisait des mystères. Jusqu’à ce téléphone, il espérait fabuler. Mais sa suspicion était fondée. Brigitte n’avait rien nié. Mais de quoi s’agissait-il ? Si Ludo avait été malade, elle le lui aurait dit, en toute simplicité : ils étaient si proches, si intimes.

Le dîner passait mal. Des cauchemars et de longs réveils ont entrecoupé sa nuit. Au matin sombre d’automne, il était plus fourbu qu’au coucher.

Sous la douche glaciale, il a entendu le timbre de la porte avant. Qui pouvait venir si tôt ? Il se frictionnait lorsqu’il a entendu Bulle revenir dans la chambre et le grincement caractéristique du deuxième tiroir de la commode.

— C’était qui ?

— Rien d’important. Le facteur. (Et elle s’est gratté le nez, comme Clinton devant la commission d’enquête dans l’affaire Lewinsky !)

À cette heure ! L’été, il passe tôt pour éviter les touffeurs du jour, mais en novembre ?

Il allait sortir une chemise du premier tiroir. Sa main est descendue vers le deuxième. Il l’a tiré. Entre les bustiers et les petites culottes, une enveloppe jaune, non cachetée. Idoland l’a entrouverte pour y découvrir un papier bleu. Il n’a pas eu le temps de le déplier : Bulle entrait.

Dans l’embouteillage de 8 h 30, derrière les essuie-glaces qui balayaient une giboulée innommable, il essayaitchat qui louche maykan alain gagnon francophonie de démêler cette pelote : peu importe la ficelle qu’il tirait, il ne découvrait pas l’ombre du début d’une solution.   Pourquoi, diable, Ludo livrerait-il des messages secrets à Bulle au lever du jour ?

La vue familière du parking et des murs en pierre de taille le réconforta. Pas pour longtemps. Ludo et le directeur pédagogique discutaient ferme dans le hall. Ils l’aperçurent et s’interrompirent aussitôt, sourires gênés aux lèvres.

Ça en était trop. Une soudaine envie d’uriner l’a propulsé vers les toilettes.

Idoland se rendait à son bureau. Ludo l’a hélé.

— Je me suis acheté une 30-30. Ça fait des années que j’en rêve. Avec levier, comme dans les westerns…

Ludo ne chassait pas, mais il avait toujours aimé les armes. Sa bibliothèque regorgeait de magazines américains.

— Si on allait l’essayer samedi prochain ? Sur la terre à bois de mon frère, il y a une carrière de gravier. Parfait pour tirer. Ça serait l’occasion d’aller faire un tour à Saint-Euxème.

— Tu sais, moi, les fusils, les carabines…

— Au fond, je peux te l’avouer, c’est surtout pour mon père que je tiens à y aller. Sa santé va pas fort.

— Si c’est pour ton père, c’est autre chose. Je l’aime bien. Va falloir revenir pour le souper, c’est à notre tour de vous recevoir.

Pendant ce court échange, Idoland a noté la présence d’un livre de la Collection 10-18 sur la mallette de Ludo.

— Le Prince ! Tu t’es remis à Machiavel ?

— Il me rappelle nos années d’université. Les symbolistes, ils commencent à me faire chier. Je les ai trop enseignés peut-être. Sa lucidité brutale me repose des envolées éthiques et fleuries de nos politiciens.

­— Les symbolistes, ça fait vingt ans, moi aussi, que je les enseigne. J’aurai quarante-six ans bientôt…

— C’est ton anniversaire samedi, si je me souviens bien.

— Ouais.

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés…

 

Pour la quarantième fois, Idoland reprenait l’analyse de L’invitation au voyage, lorsque la réalité – sa réalité – l’a rattrapé.   Une charge de briques mésopotamiennes sur le crâne. Il ne pouvait continuer son cours.

« Exercice, a-t-il lancé à ses étudiants. Trouvez-moi les allitérations dans ce poème de Baudelaire. »

Et il s’est assis – ce qu’il ne faisait jamais en classe.

Tout devenait limpide : la nouvelle façon qu’a Ludo de regarder Bulle ; les messages au petit matin ; ses conciliabules avec des membres de la direction et du syndicat ; les inquiétudes de Brigitte sur lesquelles il serait bientôt éclairé ; Machiavel, la nouvelle arme… Cette carrière de gravier est à plusieurs kilomètres de toute civilisation. L’endroit idéal pour un meurtre crapuleux, un accident de chasse suspect ou, plus subtil encore, un suicide ! Eh oui ! De là les insinuations calomnieuses auprès du syndicat et de la direction pédagogique : Idoland ne pouvait supporter ses échecs professionnels et matrimoniaux. Malgré les supplications de son ami, il serait soudain devenu dément et aurait retourné l’arme contre lui ! Bulle et Ludo pourraient filer le parfait bonheur.

Sous une neige folâtre, Idoland attendait dans le parking. Ludo s’avançait, sourire aux lèvres :

— On va prendre un pot avant de rentrer ?

— Faux-cul ! a répliqué Idoland.

Et il l’a frappé en plein visage.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieMalheureusement, la nuque de Ludo a heurté le rebord du trottoir.

  Au procès pour meurtre, le directeur pédagogique, le délégué syndical, Brigitte et Bulle ont témoigné. Le 2 décembre, c’était l’anniversaire de naissance d’Idoland. C’était aussi sa vingtième année d’enseignement. On avait eu l’heureuse idée de combiner le tout en une cérémonie mi-officielle, mi-amicale à la résidence de Ludo. Connaissant le caractère introverti, casanier – pour ne pas écrire renfrogné – d’Idoland, on ne voulait pas commettre d’impairs : de là, les nombreux conciliabules et les nombreuses révisions de la liste d’invités par les témoins susmentionnés. Aucune maladresse ne devait troubler la sérénité de cette fête de l’amitié…

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

25 octobre 2014

Ceci entre nous.  Le reste est silence.

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Photo : AL

 Automne 1888

Figées dans leur minéralité, les jambes des arcades sombres se font spectatrices des allées et venues. Des hommes pressés, des étudiants rieurs, des chapeaux, des femmes élégantes en ombres chinoises furtives cavalcadent sur le pavé. La nuit d’automne arrive, le ciel est encore blanc, sali par endroits et la ville semble ouatée, quelque part en dehors du monde, quelque part ailleurs, une sorte de rêve.

Parmi ces silhouettes habituées, habituelles, côtoyant les pigeons qui, après tout, sont des passants comme les autres, il en est une qui se démarque depuis quelque temps. Peu vêtu pour la saison, moustache reconnaissable et regard qui caresse la folie, le philosophe marche pour l’instant à peu près comme les autres. Est-ce la lune pleine ? Est-ce l’âme de la ville qui bouscule les sens ou est-ce une démence, déjà prête à bondir de cet esprit puissant torpilleur de morales ? On l’ignore encore. Un amalgame peut-être. Peut-être un peu tout ça. Peut-être la solitude aussi, choisie et nécessaire. L’homme soudainement s’arrête de marcher – la nuit s’apprête à choir. Sait-il seulement où il se trouve ?

Il considère la rue, la place. Il pense à la musique, à Wagner, à la danse – à Cosima surtout. Il pense à tout ce qui, avec acharnement, l’a constitué, a fait de lui cet être qui rêve d’un surhomme. Il pense à tellement de choses. Dans sa tête une musique existe, née depuis longtemps : elle était déjà là quand il perdait des heures à philologiser. Les notes s’intensifient, Wagner est oublié – haï ou envié. La rue, la place et ses statues : tout cela s’engouffre dans une spirale propre aux gens qui déraillent. Les époques se mêlent sur ce pavé rendu glissant par la moiteur tombante. On pourrait être au Moyen-Âge. On pourrait être dans le futur que cet homme est sûr, diablement sûr, de marquer de ses idées. Ce qu’est la réalité n’est plus vraiment tangible, et la musique… envahissante. Oppressante. Elle lui intime l’ordre de danser. Un frisson féroce. Un incendie. De la lave dans les veines. Le monde. Quel monde ? Il flotte bien au-dessus.

Le philosophe fou, mû par ce souffle neuf, entame alors une subtile chorégraphie. Son corps comme un exutoire, une liberté inédite – oublié le carcan de la condition humaine. Il est Dieu. Dionysos. Il est totale mythologie. Il danse. Un pied pointé, une jambe arquée sur le côté ; les bras se lèvent, ils sont des ailes et l’envol n’est pas loin. Dans sa tête ou sa bouche, des mots, une logorrhée, un babil improbable. Ses jambes encore souples suivent les pieds légers qui glissent sur le sol. Il danse. Pirouette ou entrechat. Opéra ou tragédie. Il danse comme une Willis, jusqu’à la mort peut-être. Musique ou voix d’un enfer intérieur. Ce qu’il fait est déroutant de simplicité : il danse dans la rue. S’il était enfant, rien ne serait plus normal. Mais c’est un homme, comme on dit, dans la force de l’âge, et un homme ainsi fait ne danse pas dans la rue, ce sont les autres qui le prétendent et les autres, à cette heure trop étrange, font tout sauf exister. Combien de temps ? Ah ah ! Le temps ! Des minutes ou des éternités, c’est tout comme ! L’homme danse. Ses paupières ont préféré tomber sur ses yeux brûlants. Il est à l’intérieur de lui-même, seul dans cette drôle de cage d’où la seule évasion est : la danse.

Il plongera par la suite dans une douce asthénie, mais jamais dans l’oubli. On dira qu’il est fou. Qu’importe – il a dansé !

« Je ne me livre depuis, à vrai dire, qu’à des bouffonneries, pour rester maître d’une tension et d’unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie vulnérabilité insupportables. Ceci entre nous. Le reste est silence. » Lettre de Nietzsche à Carl Fuchs (dans l’excellente biographie de Nietzsche par Dorian Astor)

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

23 octobre 2014

Calcul numérique

Cher Ch@t,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Permettez que je URL… Demain, je donne mon premier cours en classe virtuelle et entre vous et moi, je suis cybernulle. Franchement, ai-je l’air de posséder une intelligence artificielle ? J’ai le Datacenter analphabète et pourtant, mon Mac m’envoie l’interface arpenter le mur de 14 followers de part et d’autre de la province. J’ai bien peur de faire un Gigaflop, mais c’est trop tard pour me mettre en veille. Demain, je ferai donc wi-fi de mes craintes en leur faisant croire que j’ai leurs bits bien en main. C’est ma e-réputation qui est en jeu, après tout !

Et pourtant, si j’ai pris le temps de trouver mon orientation sexuelle, sociale et professionnelle, il va me falloir mettre au point cette identité numérique sans avoir l’opportunité de solliciter mon moteur de recherche.

Alors, comment mettre les formes quand on est en ligne ? Comment passer de l’estrade à la plateforme quand on enseigne comme on bouge, en 3D et sans GPS ? Comment devenir disque dur quand on a le code-barres tactile ? Comment rester branchée quand on est plus tac au tac que TIC* ? Vous savez, mon Chat, j’ai peur de virer TOC* bien avant qu’on ne me poke.

Demain, j’évoluerai donc dans l’espace virtuel d’une classe. Sur l’écran, mes 14 étudiants à leurs fenêtres et entre plusieurs PDF, ma tête de SDF*. Comment peut-on enseigner avec naturel quand on fait face à son propre avatar ? Comment ne pas avoir envie de désactiver son propre compte quand on est face à soi-même ? Si vous êtes nombreux à ne pas supporter d’entendre l’enregistrement de vos voix, moi, je n’ai pas la fibre optique. Demain, c’est mon image qui pixélisera sous mes yeux, en simultané et en toute transparence, mon identité numérique défaillante. Et si, dans la lumière crue de l’écran bleu, sur le fil de leur actualité, je perdais l’équilibre ? Me prendraient-ils pour une émoticonne ? Ça selfie ! Je suis bel et bien cyberintimidée, mais je n’aurais pas ma e-langue dans la poche pour autant.

……Le lendemain…

Je viens de laisser mes premières empreintes numériques sur Adobe. Blogue à part, me voilà sauvegardée et simulable à volonté sur un serveur pour mes initiés seulement, heureusement ! De mémoire vive, je suis loin d’avoir créé l’événement, mais j’ai néanmoins réussi à garder ma session active. J’ai passé l’embrasure du portail, me suis égarée en internautodidacte sur la bande passante, me suis emmêlé les fichiers, me suis racheté une contenance en ligne. J’ai partagé. Ils ont commenté, alors je les ai aimés. Pas d’hoax* en vue dans l’e-média. Pas de wi-fi dire alarmant. Je me rassure enfin. Mon disque ne fait pas dur même si en début de cours, mon débit de connexion s’est avéré un peu rapide. Les premières fois, on a toujours l’algorithme qui tachycarde, non ? Mais, entre vous et moi, n’est-ce pas une sensation délicieuse que celle de se lancer dans l’inconnu et par la même occasion de se découvrir pionnier de soi-même ?

De quand date votre dernière « première fois », le Chat ? Quand vous êtes-vous téléchargé de nouvelles applications ? Depuis quand n’êtes-vous pas sorti de votre zone de confort ? Qui pense encore à mettre à jour régulièrement son système d’exploitation ? J’ai l’impression qu’on se programme un avenir de plus en plus tôt, mais si l’erreur est humaine, ne faut-il pas en commettre quelques-unes pour se sentir vivant ? On se console d’un jeu perdu, mais pas d’un j’aurais pu. Le remords aux dents ne freine pas un cheval de Troie*. Peurduridicule.com. Ce genre de page web ne contribue-t-elle pas à paralyser nos ambitions ?

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieL’ère est à l’i-faune mobile, mais le monde bogue et se terre au moindre virus. Je suis une nouvelle migrante numérique. Dans mon agenda électronique à moi, j’ai tout à découvrir. Mais si, un jour, mon processeur s’endort, piratez mon ordinateur de bord !

Demain, en toute virtualité, je renouerai le protocole de communication avec mes 14 satellites. En attendant, sur l’écran bleu de mes nuits blanches, je vous fais mon cinéma.

On the router again…

Sophie 2.0

* TIC : Technologies de l’information et de la communication

* TOC : Troubles obsessionnels compulsifs

* SDF : Sans domicile fixe

* Hoax : canular informatique

* Cheval de Troie : programme informatique qui effectue des opérations malveillantes à l’insu de l’utilisateur.

  Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

21 octobre 2014

La même histoire

 chat qui louche maykan alain gagnon francophonieL’histoire a commencé comme ça. Comme toutes ces mêmes histoires. Toutes ces histoires dont ils revendiquent l’unicité, alors qu’elles ne sont jamais que la même. Qui tourne en boucle. Avec ce même refrain, avec ce goût amer de Jamais plus que l’écho étouffera. L’histoire a commencé comme ça – donc – avec ces deux cœurs qui battent un peu trop fort, ces regards qui s’évitent, et puis s’effleurent, se pénètrent, avec ces corps qui se rapprochent un peu trop faux, ces mots qui glissent, piquent, réchauffent enfin.

 Il y avait lui. Il y avait elle. Il y avait eux. Les mêmes, il y a trois ans. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Il était l’homme de sa vie. Elle était la princesse de ses mille et une nuits. Ils faisaient l’amour un peu trop fort. Ils chantaient l’amour un peu trop faux. Et le monde tournait autour de leur nombril. Je t’aime ! L’histoire a commencé comme ça. Avec des shabadabadas. Avec des chamallows, des pommes d’amour et un peu de barbe à papa. Sur un rythme toujours trop mou de Reality de Richard Sanderson. L’histoire a commencé comme ça. En trop. Trop peu, aussi. Avec passion. Avec parcimonie. Avec elle. Avec lui.

 Mais le temps qui passe, le quotidien qui s’installe, les preuves de n’importe quoi qui s’accumulent, éloignent toujours même les plus téméraires des amants. Aimer, un combat de tous les jours. Entre lui et elle. Entre eux. Depuis ce il y a trois ans, depuis ces shabadabadas, et autres sornettes qui font papillonner les premiers jours et chanter les lendemains ensoleillés. Lui, il y a deux ans, a exploré d’autres contrées. Plus blondes. Plus minces. Plus rieuses. Plus niaises, aussi. Elle, il y a deux ans, a posé sur son visage des œillères et un masque au large sourire dévoué. Demain, demain encore chantera.

 Mais le temps qui file, le quotidien qui oppresse, les preuves qui alimentent la haine au détriment de l’amour éloignent toujours plus les amants des premiers jours. Aimer, un combat voué à l’échec. Entre lui et elle. Entre eux. Depuis ce il y a trois ans, depuis ces shabadabadas, et autres sornettes qui font papillonner les premiers jours et chanter les lendemains ensoleillés. Lui, depuis un an, mène une double vie avec une autre princesse. Une princesse qui grogne un peu moins à cause de ses affaires qui traînent. Une princesse qui jouit de l’attention qu’il daigne encore lui accorder. Une princesse un peu plus légère. Elle, depuis un an, a fait tomber le masque. Et a choisi de faire un pas en arrière, en cette valse à trois temps. Elle est déjà loin lorsqu’il l’imagine encore déjà trop là, juste derrière lui.

 Mais le temps qui galope, le quotidien qui retient, les preuves qui rendent fou avant l’heure éloignent pour toujours les amants d’hier. Aimer, un combat qui n’aura jamais plus de raison d’être. Entre lui et elle. Entre eux. Depuis ce il y a trois ans, depuis ces shabadabadas, et autres sornettes qui font papillonner les premiers jours et chanter les lendemains ensoleillés. Lui, aujourd’hui, dort sur le canapé, loin du lit conjugal comme son esprit s’éloigne des rêves conjugaux, dans les bras de l’autre aux yeux bleus océan, à la chevelure blé, et au sourire contagieux. Elle ne ferme même plus le premier œil dans ce lit conjugal aux songes mille fois trop grands, aux songes mort-nés, et rêve éveillée de contrées vastes à souhait. De contrées-paradis. De belles histoires, de contes de fées. Comme avant.

 Comme avant. Il y a trois ans de ça. Quand il y avait encore un lui. Encore une elle. Des shabadabadas, des chamallows, des pommes d’amour, un peu de barbe à papa et autres sornettes qui font papillonner les premiers jours et chanter les lendemains ensoleillés. Ces histoires de contes de fées que l’on raconte aux petites filles pour les endormir. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Mais aujourd’hui n’a plus rien de comme avant. Et son prince charmant, lui, s’est tiré depuis longtemps. Sans s’en apercevoir. Elle a pris ses distances depuis longtemps aussi, sans qu’il s’en aperçoive. Pour ne plus souffrir, enfin, de ce manque d’attention. De ce manque de tout. De ce manque de rien. De ce manque de prince charmant. De marmots à tire-larigot. Et ils vécurent heureux et… merde.

 Demain, le monde ira mieux. Lorsque la même histoire cessera enfin de se répéter. Avec ses cœurs quichat qui louche maykan alain gagnon francophonie battent la chamade. Avec ses ils vécurent heureux, avec ses et eurent beaucoup d’enfants. Avec ses shabadabadas, ses chamallows, ses pommes d’amour, ses barbes à papa et autres sornettes qui font papillonner les premiers jours et chanter les lendemains ensoleillés. Demain lorsque, enfin, il/elle/eux se réveillera(ont).

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykan alain gagnon francophonieMyriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

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