De la métonymie en Amérique
« Tout ce qui est excessif est insignifiant. »
Talleyrand
Alexis de Tocqueville me pardonnerait sans doute de pasticher ainsi le titre de son œuvre la plus célèbre puisque mon entreprise poursuit, à son
échelle réduite et sans oser se comparer à la sienne, le même objectif : comprendre, autant que faire se peut, un peuple déroutant dont la longue fréquentation que son hégémonie nous a forcés à entretenir avec lui nous masque en partie l’étrangeté.
Si je devais jouer les Gulliver, je prendrais d’abord soin de leur trouver un nom qui réponde à certains de leurs traits de caractère et de leurs modes de pensée. Pourquoi pas, dès lors, les Métonymiques ? Qu’on en juge plutôt.
Quand ils appellent la bénédiction de Dieu sur l’Amérique, ce n’est pas à nous qu’ils pensent ni à nos cousins latinos. Et, depuis un siècle ou deux, le reste du monde a adopté leur usage, ô combien métonymique puisqu’il noie le tout dans la partie. Ainsi donc, l’ethnocentrisme aveugle, propre à toutes les grandes puissances, tout au long de l’histoire — déjà les Grecs appelaient « barbares » tous ceux qui ne parlaient pas leur langue —, a-t-il été naturalisé par le regard du reste du monde pour qui l’Amérique, c’est décidément les États-Unis et les Américains ceux qui les habitent. Mais imagine-t-on les Chinois, au moment où leur puissance a atteint l’amplitude que l’on sait, appeler les bienfaits du ciel sur l’Asie en n’ayant en tête que leur propre sort quand ils parlent du continent tout entier ?
Il est là, encore, ce Dieu, en compagnie du drapeau, d’une escorte pléthorique et d’un faux gospel « croonant » le Star Spangled Banner, à l’ouverture de ces événements interminables où se célèbrent des sports typiquement, exclusivement, irrémédiablement U.S., mais pour lesquels ils ont inventé les titres ronflants de World Champion (football) ou World Series (baseball). On ne saurait plus élégamment dire que le reste de la planète ne compte pas.
God, incidemment, puisqu’il est question de lui, sert en toutes occasions, de la plus glorieuse à la plus banale, à assaisonner tous les discours. Comme le ketchup les plats, Dieu est le condiment de l’Amérique. Au point qu’on finirait presque par croire qu’il est une des rares choses aujourd’hui à pouvoir encore porter le label made in USA. God, le pauvre, leur avait pourtant enjoint de ne pas rigoler avec son nom : « Tu n’invoqueras pas le nom de Dieu en vain » leur rappelait pourtant leur Livre Saint, cette Bible qu’une nuée de telepreachers, aux cheveux bleus lissés comme des moumoutes commente de la façon la plus simplette qui se puisse imaginer tous les dimanches et sur certaines chaînes tous les jours, pendant des heures. Quand on songe que le seul chef d’État au monde qui ait Dieu à la bouche aussi souvent que le Président des États-Unis d’Amérique est un certain Mahmoud Ahmadinejab, on se prend à frémir et à oser penser que décidément, Dieu est le dommage collatéral de l’Amérique.
Invoquer Dieu à tout propos donne sans doute aux Américains la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité.
Mais, au fait, d’où viennent nos Métonymiques ?
Le syndrome de l’arche de Noé
Constitués de véritable réfugiés, successivement de persécutions religieuses en Angleterre, de la famine en Irlande, de la misère en Italie, des pogroms de la Russie tsariste et de divers pays d’Europe centrale, grossis plus récemment des diverses populations que les guerres civiles et le sous-développement économique ont jetées plus ou moins légalement sur leurs rivages, les États-Unis sont incontestablement atteints depuis le XIXe de ce que j’appellerais le syndrome de l’Arche de Noé. En effet, comme le navire du patriarche biblique avait pour passagers, au moment du déluge, un couple de chacune des espèces qui peuplaient la terre, nos Métonymiques semblent bien porter en leur sein des échantillons de taille variée de tout ce qui, en matière de races, d’ethnies, de nationalités, peuple la planète. Faits de parties des divers ensembles qui constituent l’humanité, ils sont confiants d’avoir réussi à en refaire un nouveau monde : e pluribus unum, dit leur devise latine, l’unité à partir du multiple.
Il n’est guère étonnant qu’en tout, on les voie manifester la plus violente indifférence au reste de la planète : sur ce plan, comme sur bien d’autres, l’absence totale de curiosité et d’ouverture à l’autre règne en maître et ce pays, qui peut sans nul doute s’enorgueillir des meilleures universités du monde, a aussi incontestablement le peuple le plus ignorant d’Occident, toutes les études de ses chercheurs le répètent à l’envi, décennie après décennie. Et pour consolider encore cette ignorance, on achète les films à succès que l’étranger a pu produire et on les refait, avec des vedettes locales, pour en faire des produits affadis, made in USA.
Les États-Unis sont le trou noir du monde : leur force gravitationnelle est telle qu’aucune matière, aucun rayonnement, ne peuvent s’en échapper. La machine métonymique qu’ils constituent avale tous les ingrédients et les recrache américains. Et nul n’y échappe : nous sommes tous désormais des Américains, du Kamtchatka à la Terre de Feu, grâce à cette véritable machine de guerre qu’on appelle la culture populaire et qui n’est, somme toute, que la culture américaine qui a triomphé de toutes les cultures, pour la plus grande gloire du dieu du commerce.
Rescapés de divers déluges, les Américains sont convaincus, depuis les tout débuts de leur histoire, d’être le peuple élu, bien des textes de leurs débuts l’affirment sans complexe. Et si invoquer Dieu à tout propos leur donne sans doute la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité, c’est aussi que tous leurs succès, toutes leurs richesses ne sont que la sanction bienveillante de la divinité. Il suffit de gagner, d’être le plus riche, le plus fort, le plus beau, pour que Dieu automatiquement soit avec vous ou plutôt que, rétrospectivement, il l’ait été de toute éternité : cette forme de métonymie qui réécrit une séquence temporelle s’appelle une métalepse et ça n’est pas pour rien qu’on dirait un nom de maladie.
Nous en sommes tous atteints. Et ça fait très mal.
Une dépêche d’agence nous apprenait récemment qu’à Noël les ventes d’armes ont fracassé un nouveau record chez les Métonymiques. « Regarde, junior, ce que Santa Claus t’a apporté pour Noël : un bel AK-47 ! Avec ça, tu vas pouvoir bien t’amuser avec tes petits camarades. »
Et dire que c’est à cela que Mister Harper veut nous faire ressembler !
Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a
enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.
Publié par Alain Gagnon 

























































































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