Nu en coulisses, une nouvelle de Richard Desgagné…

27 novembre 2014

Nu en coulisses

        Il court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Ils ont vu à peine une chair blanche, deschat qui louche maykan alain gagnon francophonie membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé pour qu’un homme s’expose ainsi dans un théâtre, devant des spectateurs en attente ? S’agit-il d’une erreur ? Drôle d’erreur, avouons-le. Cet acte serait-il plutôt le résultat d’une décision consciente faite pour scandaliser un auditoire venu assister à une représentation ordinaire ? Dans quel but ? Se montrer sans aucune licence pour se prouver à soi-même qu’on est brave ? Un peu léger, sans véritable utilité puisque, forfait commis, l’homme doit recommencer pour assouvir son appétit singulier. Si la faute est due à un désordre de la personnalité, nous devons supposer que le malade a faussé compagnie à son gardien et qu’il a décidé, insouciant de l’ampleur et des conséquences de son acte, de se faire acteur au déroulement d’un spectacle auquel il n’avait jamais apporté jusque là de participation. Ce qui serait troublant, car peut-on croire qu’un fou soit assez conscient pour se montrer nu devant des spectateurs pour simplement de les surprendre ?

            Il est possible qu’un metteur en scène, croyant par là se démarquer d’un courant traditionnel, ait obligé un comédien à se dénuder pour briser l’assurance des spectateurs. Mais alors, comment se fait-il que, nulle part, on n’ait fait mention de cette scène incongrue ; que jamais on n’ait cité le nom de l’interprète, comme cela se fait ordinairement pour obéir à des impératifs pratiques ? Ces questions n’auront pas de réponses ; ces observations resteront celles d’un témoin extérieur à la situation. Il est triste d’en rester là, à la lisière d’une vérité et de ne devoir que supputer. Peut-être serait-il encore temps de rencontrer celui qui nous préoccupe et de lui demander des comptes ? Rendons-nous sur les lieux.

            Le spectacle est terminé. Les coulisses sont plongées dans le noir, noyées dans la poussière qui n’est pas retombée ; une forte odeur de vêtements trempés imprègne les lieux. Le silence n’est pas rassurant ; les absences n’ont pas encore pris toute la place. Est-il possible de croire que l’homme soit toujours là, comme s’il se fût attendu à notre venue ? Bien sûr que non. Pourquoi le ferait-il ? Pourquoi aurait-il perdu son temps à attendre qu’on vienne l’interviewer, comme s’il avait été un véritable interprète ? Il ne faut pas prendre ses désirs pour des impératifs auxquels tous doivent se soumettre.

            Notre homme ne se fait pas d’illusions. Il sait que, de nos jours, rien ne scandalise, plus rien ne choque, pas même les morts annoncées lors d’une guerre. La nudité est devenue une chose à peine trouble qui n’offusque guère plus que les dévots. Serions-nous donc de ces gens que la vue d’un pénis ou de seins scandalise ? La question n’est pas là. Il s’agit tout naturellement de connaître les raisons d’un coup qui, à une autre époque que la nôtre, n’aurait pas manqué d’attirer les foudres des autorités en place. Où est-il ? Se tient-il caché de peur qu’on lui impose un châtiment ? Croit-il qu’un directeur oserait l’expulser manu militari hors des murs de ce lieu fait justement pour jouer, pour feindre ? S’il est chamboulé, se terrerait-il derrière des décors, en proie à des spasmes, terrorisé ? Nous n’osons le penser. Où est-il ? Que fait-il ? Est-il dangereux et nous assènera-t-il sur la tête un coup mortel ?

            Des cintres là-haut tombera peut-être un objet lourd ; une trappe s’ouvrira dans le plancher pour nous basculer dans le noir profond. Les décors se remettront en place pour installer une inquiétude ; des costumes seront revêtus par des monstres cruels ; un éclairage troublant recouvrira l’ensemble… Quelle pièce se jouera ? Il est ridicule de s’imaginer qu’un spectacle aura lieu dans ce théâtre vide, mais empli de présences où résonnent nos pas. Le bâtiment, sans nul spectateur, est une coquille d’où l’oiseau s’envola et, avec lui, le ressort obligé pour la représentation. Ce constat nous console, nous rassure plutôt, car l’inquiétude nourrit une certaine crainte qui nous tenait, dès le départ.

            chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRevenons au début de cette aventure, quoique ce mot n’obéisse pas du tout à l’état réel de la situation. L’aventure nous aurait entraînés en des contrées lointaines pour nous enchanter. Nous ne serions donc pas dans ce théâtre vide. L’homme court, nu, sur la scène et disparaît dans les coulisses. Les spectateurs ont vu à peine une chair blanche, des membres en mouvement, une tête de profil. Que s’est-il passé ? Il se peut que leurs sens aient été obscurcis par une petite mort ; qu’un leurre, dû à une trop longue fréquentation des images, ait trompé leur sens critique ou leur appréhension du réel. Mais alors pourquoi nul parmi eux ne fut affranchi du joug de cet événement virtuel ? Nous aurions pu trouver, au sein de cet agglomérat d’amateurs, un homme ou une femme que cette hallucination n’eût pas habité, ne serait-ce que pour garder un peu de sens commun ! Tous furent touchés, tous jureront qu’ils ont vu cet homme nu traverser la scène pour entrer dans les coulisses. Pourtant, les comédiens ont joué un chef-d’œuvre du théâtre classique dans lequel des personnages statiques échangent des phrases en alexandrins pour expliquer leurs malheurs ou trouver une conclusion à leurs histoires d’amour. Jamais il n’y est fait appel à l’Esprit, à Dieu ou à quelque force du Destin ; jamais le spectateur n’est amené aux frontières de la raison, dans les champs féconds des cauchemars qui font naître de grandes illusions. Nous ne pouvons expliquer ce mystère qui relève sans doute d’une forme d’hallucination collective. Se pourrait-il qu’il ne se soit rien passé et que cet événement sorte tout entier de la tête d’un écrivain ?

FIN

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

26 novembre 2014

Martin Heidegger de Georges Steiner

(Dernière partie de mon commentaire)

       Dans ma dernière chronique, j’ai analysé la première partie d’un ouvrage qui me paraît d’un intérêtchat qui louche maykan alain gagnon francophonie singulier, Martin Heidegger de Georges Steiner. Aujourd’hui, je m’attarderai en premier lieu à la seconde partie de ce livre, qui est essentiellement un commentaire de l’œuvre fondamentale de Heidegger, soit Être et temps (Sein und Zeit), d’abord parue en 1927. Évidemment, dans ma chronique, je ne pourrai aborder que quelques-uns des thèmes retenus par Steiner dans son analyse d’Être et temps.

Il faut d’abord reconnaître cette nécessaire distinction, dans le traité de Heidegger, entre l’ontique (monde des étants) et l’ontologique (qui concerne l’être). Il y a, selon Heidegger, une « différence absolue entre l’ »ontique » et l’ »ontologique », c’est-à-dire entre le domaine des étants particuliers, extérieurs, et celui de l’Être lui-même. Remarquons d’emblée que l’ »ontique » et l’ »ontologique » sont aussi différents que peuvent l’être deux concepts ou deux champs de référence. Mais l’un sans l’autre n’a pas le moindre sens. » Or il est un étant qui est privilégié, et c’est l’homme (que Heidegger nomme Dasein, c’est-à-dire « être-là » puisqu’il est de sa nature d’être dans le monde). L’ontologie s’établira à partir d’une analyse du Dasein parce que seul l’homme interroge l’Être. On pourrait dire qu’il en va, pour le Dasein, de son être dans l’intérêt qu’il porte à l’Être. « L’existence effective de l’homme, son « être humain », nous dit Steiner, dépendent immédiatement et constamment d’un questionnement sur l’Être. Ce questionnement seul engendre et donne sens et substance à ce que Heidegger nomme Existenz. Il n’existe rien de tel qu’une essence à priori de l’homme. […] L’homme accomplit son essence, son humanité, dans le processus d’ »existence », et il le fait en questionnant l’Être, en rendant discutable sa qualité d’ »existant » particulier. » Le Dasein est donc un In-der-Welt-sein (un « être-au-monde »), qui grâce au langage interroge l’Être (nous avons vu, dans ma dernière chronique, le cas que fait Heidegger du langage) ; mais, quoi qu’il soit être-au-monde, le Dasein fait son apparition comme un être jeté dans le monde (du moins selon le Heidegger d’Être et temps). Steiner nous dit : « Le monde dans lequel nous sommes jetés, sans aucun choix personnel, sans connaissance préalable […], était là avant nous et sera là après nous. » Et un peu plus loin, Steiner ajoute : « Aucune biologie de la parenté ne répond à la vraie question. Nous ne savons pas à quelle fin nous avons été projetés dans l’existence […] » Mais, évidemment, le Dasein n’est pas jeté dans le vide, mais dans le monde, ce qui, encore une fois, fait de lui un être-dans-le-monde ; de plus, le Dasein est un être-avec, c’est-à-dire avec autrui (cette relation à l’autre fait partie de sa structure existentielle). Cependant, comme être-avec-autrui, nous « en venons à exister non selon nos propres conditions, mais en référence aux autres […] » C’est le règne du Man, le monde du « On » (on pense, on dit, on fait, etc.). Dans un tel contexte, l’être « qui est nous-mêmes s’érode en un être commun ; il sombre en un « on », dans et parmi un « ils » collectif, public, grégaire, qui est l’agrégat non d’êtres véritables, mais de « on » ». Dans un tel monde : « Toute forme de supériorité spirituelle est insensiblement supprimée. » Mais dans certains cas apparaît l’Angst, l’angoisse, qui est le premier signe d’authenticité. L’angoisse correspond à la pression de l’ontologique sur le Dasein. L’angoisse est liée à un sentiment d’étrangeté. « L’étrangeté se déclare en ces moments critiques, nous dit Steiner, où l’Angst amène le Dasein face à face avec sa terrible liberté d’être ou de ne pas être, de demeurer dans l’inauthenticité ou de s’efforcer vers la possession de soi. » Mais accédant à l’existence authentique, le Dasein doit assumer sa propre mort comme son ultime possibilité. « Personne ne peut retirer à l’autre son mourir », dit Heidegger cité par Steiner. Et pourtant, la plupart des morts sont des morts aliénées. « On meurt », dit Steiner à la suite de Heidegger. C’est qu’une « mort authentique se mérite par l’effort. Un vrai être-vers-la-fin s’efforce consciemment à atteindre son achèvement et refuse l’inertie ; il recherche une appréhension ontologique de sa propre finitude plutôt qu’un refuge dans la convention banale de l’extinction biologique générale ».

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Dans la dernière partie de son ouvrage, Steiner analyse des thèmes et des œuvres de Heidegger postérieurs à Être et temps. Dans cette chronique, je ne m’attarderai qu’à son commentaire court mais éclairant d’un texte essentiel du maître allemand, soit L’origine de l’œuvre d’art.

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Paire de souliers sur sol bleu (Vincent Van Gogh, hiver 1887)

L’art n’est pas, pour Martin Heidegger, joliesses et agréments apportés à la vie. « Dans l’œuvre d’art, la vérité de l’être est à l’œuvre », écrit dans son célèbre texte Heidegger. Ainsi, Heidegger, méditant sur une la peinture de Van Gogh représentant une paire de souliers usés, comprend, comme nous le dit Steiner, que « la toile de Van Gogh rend possible notre expérience de la réalité intégrale, de la quiddité et du sens profond des deux souliers ». En effet, de l’analyse scientifique (par exemple chimique) des souliers ne résulterait « qu’une abstraction morte » ; mais « la structure existentielle et la présence vivante de la paire de souliers sont préservées et gardées dans la peinture. Bien au-delà de toute paire de souliers rencontrée dans la « vie réelle », l’œuvre de Van Gogh nous communique l’ »être-soulier » essentiel, la « vérité d’être » de ces deux formes de cuir – formes qui sont tout à la fois infiniment familières et, si nous nous retirons de la facticité et nous « ouvrons à l’être », infiniment neuves et étranges. »

L’art, faut-il ajouter, permet à Heidegger de rendre sensible « l’antinomie de l’être-caché et du déploiement simultanés propres à la vérité ». La vérité est à la fois décèlement et « être caché », « sauvegarde », ou, pour dire les choses dans le « nouveau « parler » heideggerien », la vérité est la relation dialectique du « ciel » (l’ouvert) et de la « terre », qui est « la scène de la cachette et de l’habitation sanctifiée ». Comme le dit Heidegger (cité par Steiner), ce que nous montre l’œuvre d’art, c’est que « la vérité surgit sous les traits d’un combat originel entre l’ »éclairement » et la dissimulation ». En ce sens, l’art n’est pas une imitation du réel ; il « est le plus réel », comme le dit Steiner.

 Frédéric Gagnon

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Toutes les citations de la présente chronique et de la précédente sont tirées de l’ouvrage suivant : Steiner, Georges, Martin Heidegger, Paris, Flammarion (coll. Champs), 1987.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

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Actuelles et inactuelles, par Alain Gagnon…

24 novembre 2014

Novembre 2014

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Crédit photo : Richard Vroom

 Le maire de Roberval ou comment saccager son propre jardin — Le maire de Roberval vient de démontrer le caractère véridique de cet adage : Tout est dans la manière. Par ses paroles outrées et outrageantes, il a déconsidéré sa cause qui, ma foi, n’était pas dépourvue de raison.

À quelques kilomètres de la municipalité dont il est le premier magistrat, on trouve la bien située réserve amérindienne de Mashteuiatsh. Les Ilnus souhaitent y développer un parc industriel, y construire un centre commercial, etc.

L’argument du maire : étant donné que les Amérindiens jouissent d’exemptions fiscales, la concurrence entre les nouveaux établissements sur réserve et les commerces de sa municipalité (qui vivent sous régime fiscal des Blancs) ne sera pas loyale. Ça se défend. Est-il normal que nous vivions encore au Canada sous des lois qui accordent à l’un et à l’autre des avantages ou désavantages selon leur filiation parentale ?

D’un autre côté, peut-on reprocher aux Ilnus de vouloir développer leur communauté ? Et de le faire à l’intérieur des cadres de la loi qui, malgré eux, les régit ?

Il y avait là un beau débat à tenir, qui probablement n’aura pas lieu. Monsieur le maire, par des paroles inconsidérées, insultantes, a tout saccagé. Ce ne sera pas le premier débat que nous aurons manqué au Québec : souvenons-nous de celui sur l’avortement qui a tourné en fait autour des péripéties peu édifiantes du couple Chantal Daigle/Jean-Guy Tremblay.

*

Note de lecture — Une phrase glanée hier soir dans un ouvrage de Léon Denis :

« La pensée cherche la pensée dans la nuit (…). »

Magnifique. De quoi se tourner et retourner longtemps dans son lit.

*

Chiac — Si j’en crois ce que j’entends, si j’écoute les textes sur mélodies approximatives des vedettes montantes, si je me fie aux suppôts de l’air du temps (TLMP et SRC-Radio, entre autres[1]), demain nous parlerons chiac au Québec – alors que l’on parlera anglais à Paris… Nous avions déjà partiellement échappé au joual, échappera-t-on à cette nouvelle peste ?

Tout ce qui rapetisse réussit ici. Jusqu’où ira cette détestation de soi ?

*

Une maladie québécoise — Le tout à l’État.

On ne peut rien entreprendre ici, rien espérer sans que l’État s’en mêle ou que l’on fasse appel à l’État. Les chat qui louche maykan alain gagnon francophonieorganismes communautaires, qui devraient servir de contrepoids aux visées jacobines (centralisatrices), nous menacent à répétition de cesser d’exister si l’État supprime ou diminue les subventions. Et les entreprises privées ne font pas mieux.

Pendant ce temps, l’État s’engraisse, et nous nous appauvrissons, étouffés sous les exigences d’une machine étatique de plus en plus lourde, qui se nourrit de notre travail.

Et la plus grande pauvreté est d’ordre psychologique : notre dépendance croissante qui engendre l’irresponsabilité. Pays de no fault.

Notes :

[1] Dans les radios-poubelles, on parle mal par méconnaissance de la langue et relâchement ; à la SRC, par conformisme snobinard parfois – regrettable quand on songe à tout ce que l’on doit à cette institution en ce qui a trait à la diffusion de la culture. Quant à moi, je parle mal par nature…

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Les apophtegmes de Jean-Pierre Vidal…

23 novembre 2014

Apophtegmes

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Diogène, Jean-Léon Gérôme

 

  1. Le monde se divise en trois : ceux qui font chier, ceux qui s’emmerdent et ceux qui vendent la merde. Sans doute pour éviter d’appartenir à la deuxième catégorie, les premiers sont aussi très souvent les derniers. À moins qu’ils n’aient même commencé par là. Cette vérité devient d’ailleurs proprement évangélique quand leur succès les fait immanquablement tomber dans cette deuxième catégorie qu’ils voulaient tant éviter et qui a tout du défunt purgatoire.
  1. L’âme n’est pas à l’intérieur de l’individu, elle est plutôt ce qui le rive au monde et marque leurs lisières respectives. Le savoir et la culture sont ses aires, et l’art son balisage. Et la conception religieuse qui dit que l’âme est le nom même de notre rapport à Dieu est profondément vraie, si du moins Dieu est tout ce qui apparaît, pour reprendre une ancienne étymologie grecque. L’âme est toujours le lieu de l’Autre incarné. Elle participe de l’Autre. Sans lui, elle n’est qu’un gaz intestinal qui se prend pour le souffle du monde.
  1. Jusqu’au XVIIIe siècle, le français était la langue de l’étiquette dans toutes les cours d’Europe. Aujourd’hui, l’anglais est la langue des étiquettes dans tous les centres commerciaux du monde. Sic transit…

 

  1. Le milieu des affaires est tellement inculte que pour cacher sa nudité sur ce plan, il a inventé la culture d’entreprise.

 

  1. Au matin, l’haleine de la plus belle fille du monde rappelle inexorablement la matière et la mort.
  1. Dieu est le remords du chaos.
  1. L’avant-dernier président américain se laissait manifestement un peu trop diriger par sa queue ; celui d’après tenait visiblement à prouver qu’il avait des couilles ; il était temps que le plus haut dirigeant de la plus grande puissance au monde fasse enfin confiance à des organes situés un peu plus haut. Il l’a fait et mal lui en a pris : tous les fanatiques des bas morceaux se sont coalisés contre lui.
  1. La province répond toujours à la condescendance amusée de la métropole par une arrogance d’autant plus violente que, le plus souvent, rien ne la justifie.
  1. La mort nous reste inconcevable. Et c’est précisément ce qui nous tient en vie.
  1. La véritable pensée, l’invention, l’art, meurent désormais tous les jours dans l’à quoi bon d’un enfant qui s’essayait à voler sous les éclats de rire. Car à quoi bon cet envol vers ce qu’on ne maîtrise pas et qui seul mérite d’être tenté, si déjà la pensée la plus vulgaire, la plus facile, la plus rudimentaire, on vous dit, justement, qu’on ne la comprend pas et qu’il faudrait un peu l’ajuster à l’obtuse simplicité de cet abruti de public.

    Notice biographiquechat qui louche maykan alain gagnon francophonie

    Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

22 novembre 2014

S’abîmer…

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Il y a toujours quelque subtilité dans le décrochage du monde. Cela ne tient à rien, à un fil peut-être, à une infime seconde, juste une sorte de gouffre au bord duquel flâne, l’air de rien, ce qui fait notre humanité. On sait bien que le gouffre résume tous les dangers. On sait que, normalement, notre constitution nous empêchera d’y sombrer. Les yeux regardent, plongent, le corps reste en retrait. On s’éloigne de quelques pas. On y revient, fatalement attiré, tiraillé entre un désir morbide de découvrir ces mondes inquiétants et un instinct de survie qui a jusqu’à présent bien réussi à l’homme. L’esprit divisé en deux parties égales, ce qu’on nomme libre arbitre se tient tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, toujours en équilibre au-dessus du vide. Puis on emprunte le fil, timidement, au-dessus de la plaie béante du monde.

Un pied. Puis l’autre. Parfois les yeux fermés, on joue à se faire peur. Parfois les yeux ouverts, le paysage en dessous de nous se révèle à la fois terrible et passionnant. Un pied. Puis l’autre. Rester sur le fil. Funambulisme inné. L’homme se tient droit, ses idées bien ancrées, son instinct de survie comme un balancier au bout de ses mains. Étrange agilité. Un pied. Puis l’autre. Les yeux au ciel, rassurant. Les yeux vers l’abîme, redoutable. Ne plus savoir lequel, du ciel ou de l’enfer, sera le plus à même de satisfaire nos désirs les plus fous. Rêver de prendre son envol. Rêver aussi de choir, comme un certain ange qui eut la prétention d’être Dieu.

Sur cet état d’équilibre précaire, différents souffles s’agitent, comme des inclinations, des choses qu’on a dans les tripes ou que le monde a cru bon de nous offrir. Des choses laides. Inhumaines peut-être. Innées ou acquises. Des choses qui font basculer les vies, des animaux facétieux qui s’enroulent à nos pieds et cherchent à nous faire tomber – par jeu, malice simple. Alors le pied les écrase ou les écarte d’un coup sec, répondant à une volonté solide de rester sur le fil, de résister au vide. Parfois, les bêtes s’accrochent. Les pieds s’agitent, on insulte les bêtes, on leur crache dessus, elles s’agrippent de plus belle à nos chevilles, trop faibles attaches. Elles s’enroulent. Les bêtes mordent même. Griffent. Lacèrent l’entendement. Le mastiquent et le broient jusqu’à nous faire devenir, nous-mêmes, bêtes. Chimères qui se croient ailées. Ce qu’on nomme humanité nous quitte et, quelque part, cela donne l’impression d’être drôlement, follement léger. Nos ailes imaginaires se déploient, rassurantes, et on choisit la chute. On choisit le mystère des gouffres. On fonce dans l’enfer en croyant que cela ressemble à un salut.

La suite n’est que folie.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

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Les balbutiements chroniques de Sophie Torris…

20 novembre 2014

Mortecouille !

Gent Chat,

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieNous sommes en l’an de grâce 2014 et pourtant ça puire* ! J’ai peur pour ma géniture. Mes fillots sont en train de grandir, persuadés qu’ils ne valent pas un sesterce, qu’ils seront incapables d’amour courtois et prêts aux plus basses félonies pour battre le velours*.

S’il est de bon aloi de confronter le vil couillu qui force le chemin des rondes, celui qui pénètre sans vergogne leurs meurtrières pour y déverser l’huile de ses reins, peste soit de cette croisade peu orthodoxe qui a encouragé dernièrement cette dérive de dénonciations et qui catapulte sur tous les fronts une image bien fourbe de l’homme !

Mortecouille ! Voilà qu’au lieu de rimer avec ripaille, le sexe se décline tout en peur, en violence et en contrainte. J’en suis toute déconfite, gent Chat. On veut nous faire croire que la majorité des Sarrasins sont terroristes, que la majorité des blondes sont nigaudes, que la majorité des curés sont pédophiles et, le jourd’hui, que la majorité des hommes sont de rustauds fornicateurs. Corne de bouc, serait-on encore au Moyen-âge ? Attention, je n’excuse point ces gredins qui esforcent les jouvencelles sans défense et je sais fort bien qu’ici, ailleurs et en tout temps, le blason de moultes femmes a été profané. Ces pendards sont trop nombreux et ils méritent châtiment. Ce que je déplore céans, c’est cet acharnement à chercher des noises à tous les membrus, ce sont ces condamnations anonymes sans aucune forme de procès.

Je suis mère et si l’on touchait à un cheveu de mes fillots, oyez-le bien gent Chat, j’appliquerais sans respit la loi du Talion. J’occirais ! Et pourtant, je suis contre la peine de mort. Qu’y a-t-il de bon à faire justice soi-même ? Comment l’harmonie peut-elle naître d’un processus violent, d’une joute de masse aussi instinctive, qui plus est sur les médias sociaux ? Faut-il être à ce point radical pour faire changer les choses ? Je conçois bien que ce soit libérateur, mais n’est-ce pas également emprunter la voie de toutes les débandades ?

À chacun son pays de Cocagne, à chacun son royaume. Je ne serai jamais mâle et vous ne serez jamais chatte. Par contre, nous sommes tous deux des êtres de pouvoir, et ce parfois indépendamment de notre sexe, de notre âge et de nos conditions socioprofessionnelles. Un troubadour sachant manier la langue peut enivrer une reine. Un royaume scellant de bonnes alliances aura plus de prestige. Je détiens une information que vous n’avez pas et j’ai de l’ascendant sur vous. L’homme que vous êtes m’attire et vous avez du pouvoir sur moi. Qu’y a-t-il de pathologique dans tout cela ? La déviance se tient uniquement dans l’abus de ce pouvoir.

Tout comme l’homme peut abuser de sa force, la femme peut abuser de sa faiblesse. Toutes les damoiselles qui se promènent le corset délacé et la cotte au ras du fessard ne sont pas volontairement sexuellement provocantes. Je me desnude moi-même l’été ou après les vêpres sans penser à mal. Reconnaître que certaines sont dévergoigneuses* n’impliquent pas que toutes le sont. De même que certains damoiseaux guignant ces tétins offerts ne sont pas abuseurs pour autant.

On dit des hommes qu’ils sont vassaux de leur guilleri*, mais je connais quelques coureuses de rempart, des sans-culottes peu farouches qui savent faire la révolution et qui grimpent la contrescarpe sociale, de prise de Bastille en prise de Bastille, sans faire de sentiments. Vous me direz alors que le chevauché était sans doute consentant. Je connais aussi des gentilshommes qu’une donzelle aigrie a salis de ses balivernes et qui, après avoir été innocentés, ne s’en sont jamais remis. Certes, ils se promènent sans crainte qu’on leur force la citadelle, mais les soupçons qui pèsent désormais sur leur pont-levis les empêchent de redresser la tête.

Je suis contre toute forme d’abus. Voilà pourquoi je juge peu orthodoxe cette croisade chat qui louche maykan alain gagnon francophonieféminine de délation en masse.

Nous sommes en l’an de grâce 2014 et mes fillots deviennent des hommes forts. Ils seront bons comme la majorité des hommes, parce qu’il est des mères qui enseignent le respect et qui savent, par amour, imposer des limites. Il est là mon pouvoir de femme, mon pouvoir de mère. Est-ce en abuser que de faire montre d’un peu d’autorité ?

Que trépasse si je faiblis.

Sophie

*Ça puire ! : Ça pue !

*Battre le velours : Faire l’amour.

*Dévergoigneuse : Dévergondée, sans gêne.

*Guilleri : Pénis.

   Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Le ruban de la Louve, un conte d’Alain Gagnon…

19 novembre 2014

Le ruban de la Louve

 « C’est un val maudit », m’a annoncé sans ambages la vieille dame au dépanneur du rang Jaune.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Elle n’a rien à m’apprendre sur les superstitions et le folklore du terroir : je suis né et j’ai grandi dans ce pays avant de m’expatrier. Et j’y reviens en ce tard octobre, comme un saumon remonte à l’endroit de son fraie pour y mourir.

Je connaissais déjà ce chalet agrippé à une colline glaiseuse de la Louve. J’ai travaillé à l’agrandir à la fin de mon adolescence – le père d’un de mes amis l’avait acheté. Une cambuse à l’époque, bâtie pièce sur pièce – probablement construite comme abri temporaire au temps où la Hudson Bay défendait de labourer et de semer. Nous y avons ajouté une aile pour y découper deux chambres. Une construction simple, mais robuste.

L’endroit avait mauvaise réputation. Le cultivateur qui avait vendu le lopin de terre répétait : « Je suis bien content de m’en débarrasser. Je n’y aurais jamais labouré après la brunante… » Le Village volant, ce village maudit et béni à la fois, s’y serait arrêté plus souvent que partout ailleurs. Les premiers coureurs des bois, ceux de la traite des fourrures, n’auraient jamais pagayé de nuit sur cette section de la Louve, pourtant paisible. Ce sont du moins les histoires qu’on se racontait l’hiver, au fond des rangs perdus, autour des poêles qui ronronnaient.

Le père de Roland ne s’intéressait pas à toutes ces légendes. Il était entrepreneur en construction et patroneux duplessiste – ce qui ne l’inclinait pas à porter foi aux histoires de bonne femme. Il voulait un coin bien à lui, le long de cette rivière tranquille, pour y boire et y jouer aux cartes avec ses copains ; y taquiner la ouananiche et le doré ; et y ancrer en toute sécurité le premier Chris-craft de la région. Il allait y mourir, toutefois. Du cœur. Un matin d’août, on allait le retrouver raide dans son lit. Mais il faut bien mourir quelque part, le long de la Louve, à Québec ou à Tombouctou. Ça ne signifie rien.

Sur la tablette, près de la porte, les fioles plastifiées des médicaments multicolores montent la garde.

« C’est quoi que t’as au juste ? » m’a demandé Simon Courchesne. Il est aujourd’hui un des rares taxis de Saint-Euxème. Nous ne nous sommes pas vus depuis un siècle. Mais, jeunots, nous avons couru les champs et les boisés ensemble. Je ne lui ai pas répondu. Le mal reste le mal. Les malheurs inéluctables portent mille masques, ont mille visages. À quoi servent les mots longs comme le bras ?

Tout de même, j’espère qu’il reviendra pour une petite jase de temps à autre. (En fait, nous avons jasé amicalement, à ce qu’il me semble, mais c’est curieux : après avoir traversé le pont de la Louve, je ne me souviens plus de rien. Mon dernier souvenir, c’est la propriétaire du dépanneur qui me prévenait contre cet endroit.)

Seize heures. La nuit accourt des montagnes. La Louve coule, lente, vers la Calouna. Pas très large, cette rivière. Une dizaine de mètres. Mais assez profonde. Et giboyeuse. Des calibres douze éclatent et tonnent à intervalles irréguliers. Deux garrots à l’œil or strient la surface mate de sillons triangulaires. Dans la boue du rivage, un chevalier solitaire patauge et fouille la vase de son long bec. Un bihoreau violet passe, pattes jaunes et inutiles à la traîne sous son corps trapu.

Un vent léger, un suroît. Les saules de la rive d’en face balaient l’eau des quelques feuilles racornies que leurs branches portent encore. Les vaguelettes clapotent contre les madriers du ponton. Puis le vent cesse.

La nuit étend son règne.

À peine si je distingue les écores de l’autre rive. Un colvert cancane, mais n’obtient aucune réponse. Un renard glapit dans les collines, vers l’arrière. Tous ont un rôle. Le mien s’achève. Terminer dans la dignité de ce qui vit et remercie de vivre en défendant sa vie à griffes et à crocs. Malheur à moi, mon ennemi est de l’intérieur. Garder tête haute. Le sort ne me verra pas baisser menton.

Relire Faire un feu de Jack London. Faire un feu pour tantôt me nourrir, bien sûr. Pour combattre l’humidité et le froid aussi. Et, surtout, pour me rassurer, entendre le crépitement de ses langues rouges et dansantes ; pour que les carreaux se couvrent de buée contre la nuit et que ma peau redevienne moite d’un juillet qu’auront conservé les bonnes bûches de résineux et de feuillus.

L’obscurité me force à la recréation. Yeux rivés à la fenêtre, je ne peux me détacher de ce paysage qui n’existe plus que pour la mémoire et par l’imaginaire. Des aires nouvelles et vierges s’ouvrent dans la nuit brune, des nœuds de l’espace et du temps qui se superposeront à ce qu’embrassera mon regard aux aurores – plus réels peut-être que cette rivière et ces arbres que redessinera mon regard au matin.

Un hors-bord. Des chasseurs. Un bruit strident dans la nuit. Le silence, on peut le déchirer parce qu’il existe : il possède une texture, une densité… Et une couleur. Au fond de ce val, il bruit, et ses couleurs varient du mat au moiré qui chatoie. Il est plein, comme l’obscurité est pleine.

Je me verse un whisky et songe à sortir mon PC portable pour y trahir ces réflexions en notes à utiliser. Mais quand ? Pour quel ouvrage ? Il n’y en aura pas d’autres.

J’ai faim.

Je sors démarrer la génératrice. Elle ronronne comme Mog. Ce matou paillard et bagarreur que j’ai, à regret, abandonné en ville. Un hibou ulule, des ailes duveteuses chuchotent et frôlent le toit que recouvrent les mousses.

Les fèves chauffent sur le rond.

Le courant de la génératrice ne convient pas à mon ordinateur. J’écrirai jusqu’à ce que mes piles se vident de leur énergie. Par la suite, revenir au stylo ? Pourquoi pas ? L’odeur du papier et la musique de la pointe qui gratte les grains et les sens me manquent.

Et on gratte à ma porte. Je n’ai pas de chien pourtant. Des branches contre la toiture peut-être ? Le vent chasse les nuages devant une lune qui révèle l’argent de la Louve. La rivière se faufile dans l’ombre.

On gratte à nouveau. On s’appuie et on geint.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJ’ouvre. Une silhouette déboule littéralement sur moi. Je la soulève. Ses cheveux sombres traînent par terre. Je l’étends sur le lit. Ses vêtements dégoulinent. Elle ouvre les paupières. Des pupilles gris pâle, qui se démarquent à peine du blanc de l’œil. Une odeur de boue, de marais stagnants, emplit la pièce. Des foins d’eau et des joncs jaunis s’accrochent à son jean et à son pull noir.

— D’où vous venez ?

Elle cherche, semble faire un effort pour se rappeler.

— Ne vous fatiguez pas. Vous me répondrez quand vous vous sentirez mieux.

— Je viens de l’autre côté, murmure-t-elle. De l’autre rive.

Puis elle se crispe, affolée :

— C’est quoi, mon nom ?

Sans me laisser le temps de répondre, elle reprend :

— Il y a eu comme une explosion, une chute dans la nuit. Des cris, l’obscurité, l’impression de flotter. Je me suis retrouvée marchant à travers un marécage. Tout autour, des milliers d’oiseaux. Je ne les voyais pas, mais je les entendais. Je suis arrivée à cette rivière et j’ai vu votre cheminée qui fumait. J’ai traversé.

— Vous avez traversé à la nage ? L’eau est plutôt froide en octobre.

— Je n’ai rien senti.

— Il faut vous conduire à l’urgence. Moi, je n’ai pas d’auto. Le cultivateur qui me loue ce chalet habite à moins d’un kilomètre. Je vais m’y rendre et revenir vous chercher.

— Inutile. Je n’ai besoin d’aucun soin. Croyez-moi. Ne me laissez pas seule. Si vous saviez…

— Si je savais quoi ?

— Si seulement je me souvenais de mon nom, on pourrait parler. Vous comprenez ? Mais je ne me souviens même pas de mon nom.

Elle ferme les yeux. Ses propos sont décousus, mais si elle s’est égarée, si elle a paniqué jusqu’à traverser ce cours d’eau à la nage, on peut le comprendre. Son pouls pulse à quatre-vingt-quatre ; pas si mal. Aucune plaie ni fracture apparentes. Aussi bien la laisser dormir.

Et si jamais elle succombait subitement ? Non-assistance à personne en danger ! Une poursuite au criminel – et peut-être au civil en plus. Dans ma situation, quelle importance ?

Elle repose. Son souffle est régulier. Dans son poing gauche, un ruban mauve. Un autre enserre ses cheveux.

J’attiserai le feu et dormirai sur le vieux sofa. Au matin, on avisera.

***

Au matin, elle a disparu : elle n’est plus là. Un ruban mauve traîne sur le plancher. De la boue et des herbes séchées maculent le lit, mais elle n’est plus là.

Je fourre le ruban dans ma poche et je décide de descendre en ville. La météo est magnifique et, par mes raccourcis d’enfance à travers bois, à peine trois kilomètres de marche.

J’aime l’automne, sa nostalgie, ses soirs hâtifs et cette odeur des sous-bois où s’épanouissent les champignons – ces parfums terreux et musqués que certains vins portugais réussissent à rendre si bien.

Il est encore tôt. La rue principale est à peu près déserte.

Je passe devant le salon funéraire de Pierre Lalier. Par la porte ouverte, je l’aperçois. En compagnie de son épouse Charlène, il époussette les nombreuses babioles rattachées à la mort. Nous nous connaissons depuis l’école primaire. Je décide d’entrer et de discuter avec lui de mes derniers arrangements. En m’apercevant, il tombe à la renverse, en convulsions. Charlène reste figée, balai en main. Dans ses yeux, je peux lire la plus réelle des épouvantes. La maladie ne m’a tout de même pas changé à ce point !

— T’es en bas. T’es dans le frigo, mon vieux. Dans le tiroir ! Tu ne peux pas être ici ! balbutie Lalier en se relevant.

Il souffle péniblement.

— T’es-tu soûlé cette nuit, Pierre ?

— T’es mort, reprend Charlène d’une voix qui tremblote. Je t’ai fermé les yeux moi-même quand ils t’ont amené ici.

— Non, mais vous me connaissez ! Vous riez de moi ? Êtes-vous fous ? Ou voulez-vous me rendre fou ?

— Ils t’ont ramené hier soir. Ils t’ont sorti de l’eau. Le taxi de Simon Courchesne a sauté le parapet du pont. Vous vous êtes noyés, tous les deux, dans la Louve. Vous êtes tous les deux en bas, insiste Charlène.

— C’est quoi qu’on t’a fait pour que tu reviennes nous hanter ? On a toujours été corrects avec toi, continue-t-elle.

Lalier scrute la rue principale. Les commerces ouvrent. Des passants commencent à circuler. Lalier va sortir et se mettre à raconter ses inepties à la ronde. Il va se mettre à crier, à demander de l’aide.

Je me glisse entre la porte et lui. Les Lalier sont encore plus blêmes – si la chose est possible.

Charlène, qui a lu des ouvrages sur l’après-vie et les hantises, a un éclair de génie.

— Il ne sait pas qu’il est mort ! Faut lui expliquer, faut lui prouver.

Suis-moi, m’ordonne-t-elle. Suis-moi, mais reste loin derrière ! Approche-moi pas !

Et elle s’engage dans l’escalier qui mène au sous-sol.

Du haut des marches, Pierre nous observe courageusement.

Elle tire un premier tiroir et soulève le drap blanc : Simon Courchesne repose sur le dos, nu comme un ver.chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

— Tu le reconnais ? me demande-t-elle.

— Évidemment. Un peu bouffi, mais c’est bien lui.

Elle tire un second tiroir et soulève le suaire tout en me regardant.

C’est à mon tour de défaillir : la fille sans nom y repose. Et, dans sa main gauche, un ruban mauve, identique à celui que j’ai fourré dans ma poche en quittant le chalet.

Pendant que les Lalier hurlent de terreur, je m’enfuis vers les bois et les champs.

Depuis ce jour je me promène, terrorisé et sans âme…

(PS : On peut se procurer le recueil contenant cette nouvelle et plusieurs autres à cette adresse : http://www.amazon.ca/ruban-Louve-Nouvelles-French-ebook/dp/B00JNSNTN0/ref=sr_1_3?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1416412789&sr=1-3&keywords=alain+gagnon)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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