Frère Jérôme, Borduas et le thomisme… un texte de Pierre Raphaël Pelletier…

Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés…

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Par une de ces journées sibériennes de février, mon ami Réal et moi décidons de nous rendre à Montréal dans l’espoir de rencontrer le Frère Jérôme, artiste peintre.

Arrivés au terminus d’autobus, nous nous empressons de nous rendre au collège Notre-Dame, en face de l’Oratoire. On sonne à la porte du collège.

Un homme assez âgé nous ouvre. On lui demande si le Frère Jérôme est là. « Oui », nous dit-il d’une voix très douce. « Il est à son atelier. Venez, je vais vous faire passer par le collège. Son atelier se trouve à l’arrière. » D’une salle à l’autre, nous traversons plusieurs couloirs qui nous apparaissent inextricables.

Une fois rendus de l’autre côté du collège, nous nous faisons montrer du doigt les baraques qui constituent l’atelier de l’artiste. « Faites vite. Il va bientôt revenir au collège. »

En entrant à l’atelier, je demande s’il y a quelqu’un. « Ouais, ouais », nous répond une voix venant des salles voisines. « Y’a que moi ici », nous dit le Frère Jérôme qui apparaît devant nous, magnifiquement paré d’une fine chevelure blanche. Son chat noir bien dodu le suit de près. « Ça, c’est Pinceau », nous dit-il. « Y vient de manger un petit lièvre qu’y’a attrapé en face dans la montagne. »

On se présente. Rapidement Réal lui demande s’il a une heure à nous consacrer. « J’peux ben », dit-il. « J’vais m’mettre quelque chose sur le dos, puis on va passer de l’autre côté à ma chambre. C ’est moins froid qu’ici. »

Très attachant, ce Frère Jérôme. Arrivés à sa chambre, comme on pouvait s’y attendre, Réal et moi n’y voyons que le strict nécessaire. Deux chaises en bois, un fauteuil au siège creusé, un grabat, deux draps défraîchis. Seul luxe, un verre bleu sur une tablette.

« Avez-vous le manifeste du Refus Global ? » Pas surpris de ma question, d’un léger sourire, le Frère Jérôme me répond qu’il l’a égaré quelque part dans ses affaires. J’ai le culot d’insister. « L’avez-vous signé ? » Nullement importuné, le Frère Jérôme nous explique qu’à l’époque, il n’a pu le signer. « Vu la situation avec la religion, Borduas ne m’a pas demandé de le signer. Il savait que je ne pouvais pas. Borduas était un homme très délicat. Il m’a envoyé une belle lettre de Paris. Guy Robert en parle dans le livre qu’il a fait sur moi. Ça m’a beaucoup remué. »

Réal lui demande ce qui s’est passé après la publication du Refus Global. « J’étais tout à l’envers. Ça dormait pu. Ça mangeait pu… Ma santé était complètement ruinée. Je me suis ramassé à un orphelinat dans les Laurentides, pis à Waterville, dans l’Estrie… »

« Borduas venait souvent ici à mon atelier », note-t‑il. « Ill aimait beaucoup voir les travaux des élèves. »

Soudainement Jérôme réalise que c’est l’heure du souper. « Vous devez avoir faim… Venez avec moi, je vais vous amener au réfectoire. »

Là il y avait de tout à manger. Nous nous sommes rassasiés en compagnie de frères très peu loquaces.

Le silence parle beaucoup, mais jamais trop.

De retour à Ottawa, deux mois passèrent avant que Réal et moi puissions reparler de cette rencontre avec le Frère Jérôme. Tout ébranlés que nous étions par l’incompréhension et le rejet qu’il avait eu à subir au long de sa vie d’artiste.

Au cours des ans, chacun de notre côté, nous avons fréquemment revu le Frère Jérôme, soit à son atelier, soit à ses expositions. Chaque fois, ce furent de véritables retrouvailles.

J’ai quelques dessins du Frère Jérôme qu’il m’a envoyés par courrier. J’ai aussi une toile de lui. Je l’ai achetée avec les derniers écus qu’il me restait pour manger. Je l’ai toujours avec moi. Elle m’a accompagné à travers plusieurs passages difficiles dans ma vie, entre autres lors de mes études en philosophie où j’ai eu à composer avec l’autoritarisme et le dogmatisme thomiste des clercs et de leurs fidèles laïcs, ces enseignants doctrinaires.

Aujourd’hui, alors que je surnage à peine, elle est là, toute lumineuse devant moi.

« Tiens, v’là de la couleur, des pinceaux. Fais-en », m’avait dit le Frère Jérôme à son atelier, par une belle journée d’été.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Frère Jérôme

C’est par les voies de la pratique libre en peinture et de l’observation honnête de son travail que l’on peut en venir à « une vision branchée sur la vie dans une expression personnelle… Pour ne plus voir que l’œuvre dans ce qu’elle a de plus authentique », a écrit le Frère Jérôme dans ses notes rédigées à l’intention des professeurs en arts visuels.

« Fais-en. » J’en ai fait mon mot d’ordre en tout. On peut évidemment discourir sur ce qu’on a l’intention de faire ou sur ce que l’on fait, mais je crois fermement qu’au bout du compte c’est ce que je fais qui l’emporte. Une pratique artistique, par l’évidence même de son eccéité. Il n’y a pas à s’expliquer ou pire, à se justifier.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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