Quarantaine : une nouvelle d’Alexandre Albert…

(Alexandre Albert est un nom de plume. Le jeune homme qui se cache derrière écrit depuis son plus jeune âge. Il est en voie de terminer un certificat en création littéraire à l’UQAM. Il compte boucler ses fins de mois grâce à un baccalauréat en traduction qu’il entamera d’ici peu. Cinéma, littérature, musique et autres arts – de toutes les époques – nourrissent généreusement son imaginaire. L’écriture lui permet de s’exprimer, de partager des réflexions, des idées. Le texte présenté ici constitue sa toute première publication.  Il tient aussi un blogue que l’on peut lire avec profit  à cette adresse : http://epinettenoiredevingtcinqans.blogspot.com/)

Quarantaine

Appuyé à un garde-fou d’acier, il contemple l’autoroute qui passe sous lui. Au loin, les immeubles du centre-ville font briller l’horizon. L’éclat est tranchant dans la nuit. Les nuages bas se frottent aux sommets des gratte-ciels, se font fendre par les antennes de télécommunications. Un grand panneau lumineux affiche une marque de commerce, clignotant à intervalle régulier. Rouge. L’effet est apaisant, mais lourd. Somnolent.

Laelew photo-blogue

De hautes cheminées crachent une fumée noire. Des fils électriques en sortent. Par millions, des âmes se connectent à ces câbles, dépendantes.

Une semi-remorque éclate en un cri de klaxon sur l’autoroute. Il reprend sa marche.

Une ruelle moite s’étend sous ses pas. Tout en haut des ravins de béton et de verre crasseux, le ciel domine la ville. Des étoiles timides luisent. Lumières et câbles traversent son chemin en trombe. Un bac à ordures cache un sans-abri endormi. Quelque pas, puis une grande rue.

Des voitures s’y affolent dans tous les sens. Un mur de brique tapissé de graffitis – une femme s’y appuie. Elle offre ses services charnels; il refuse rapidement et poursuit sa marche. Sa joue tressaute, ses yeux fuient. Ses mains se réfugient dans ses poches. Le trottoir le guide vers une intersection. L’air y est vif, aigu. Une voiture de police, flamboyante, anime brièvement l’endroit avant de disparaître dans les entrailles bétonnées de la métropole.

Rien ne semble avoir de sens. Sa conscience ne ressent qu’un vague et sournois malaise. Rien ne peut l’en débarrasser. La veille, il s’est saoulé jusqu’à l’oubli. À son réveil, rien n’avait changé. Rien.

Il traverse le large boulevard, son regard perdu dans les reflets colorés émanant des façades vitrées. On klaxonne. Les pots d’échappement grondent, l’essence s’agite. Une vieille bagnole rouillée file à grande allure, laissant derrière elle une odeur âcre. Un homme passe un commentaire en toussant : « Il brûle son huile, l’imbécile… »

Une bouche de métro. Un tourniquet. Un quai d’embarquement. Des gens. Il se fond en eux. Le mal qui l’habite se fait plus pointu, le tenaille. Un soupir – il se masse le visage. Des jeunes crient près de lui, rient. L’un d’eux l’interpelle pour une cigarette. Non, il n’en a pas.

Le métro arrive. Il s’imagine un instant le jeune homme se jeter devant le wagon de tête. Le sang, les cris. Une cigarette? Non; il saute. Il y songe et reste stoïque. Puis il s’imagine lui-même se jeter devant le métro.

Il fait un pas vers l’arrière, l’œil alerte. Le métro passe devant lui avec son odeur électrique.

Il débarque station du port. Le vent du large l’anime un peu. Le mal bat en retraite, se replie jusque dans son intérieur le plus lointain – prépare un nouvel assaut.

Des sirènes de bateaux font vibrer l’air salin. Le long du quai, les masses d’acier flottent, immobiles. Des grues les surplombent. La rouille habite chaque recoin. Des conteneurs s’empilent. L’odeur du large s’écrase sur la berge comme un coussin. Il défait son foulard pour mieux respirer.

Un brouillard épais et visqueux s’affaisse lentement autour de lui. Les distances s’effacent, son univers se rétrécit. Une grue se tient au-dessus de lui, l’encadre. Ses poutres s’encaissent dans le sol à travers des assises de béton. La construction s’accroche au sol, vorace. À ses côtés, un bateau se fait invitant. Une passerelle en descend. Il s’en approche, sans vraiment savoir ce qu’il cherche. Un large câble s’enroule en un cabestan autour d’une énorme amarre de fer noir fixée au quai. Le lourd cordage  pendouille un peu puis se tend sous l’assaut des vagues qui soulèvent l’énorme navire. Les cordes de son visage se tendent au même moment, le font vieillir de vingt ans.

Pas à pas, il grimpe la passerelle. Le grillage lui laisse voir le sol s’éloigner. Il sent son malaise grandir peu à peu, mais ne rebrousse pas chemin. Une rébellion naît lentement en lui. Il veut affronter.

Le pont du navire est désert. Le temps d’un vaste coup de vent, le brouillard se dissipe. Appuyé à la balustrade, il peut contempler la ville. Les gratte-ciels sont moins impressionnants vus de la mer. Même les lumières de la métropole semblent amoindries. Une vague plus forte soulève brusquement le navire – soulèvement bloqué sèchement par les amarres. L’effet est désagréable et soudain. Le non-sommeil citadin ne peut se mesurer à celui de la nature. Le brouillard revient prendre sa place.

Quelques minutes à marcher sur le pont confirment ce qu’il croyait : le navire est totalement désert. Les lourdes portes closes n’offrent aucun support à l’âme cherchant refuge. Il doit marcher, cruellement. Son ventre hurle, ses membres tremblent de l’intérieur. Le mal se fait puissant.

Fatigué, il s’assoit. Les minutes passent. Le bateau le berce. Il somnole. Son esprit vidé s’envole, libère ses rêves.

Un coup de sirène le réveille brutalement. La nuit est toujours noire et brumeuse. Il se déplie lentement, marche vers la balustrade. Le quai a disparu. Il réalise qu’une sensation de mouvement l’habite.  Le bateau flotte dans un nuage. Les questions sont inutiles. Le mouvement l’enrobe et l’avale, le cajole. Un sourire vague s’agrippe à son visage et ne veut plus le quitter. Un horrible bonheur grandit en lui et monte jusqu’à ses joues, les faisant rougir. Son visage prend les teintes de l’ivresse. Sa tête se balance au sommet de son cou et ses idées se font douillettes et imprécises. Un coin de mur l’interpelle langoureusement. Il s’y installe, emmitouflé dans son manteau, couvert de rêves bleu, noir et mauve. La mer se faufile en lui et dilue ses songes, sa maladie.

Une nuit de mouvement, d’exil, de progression.

*          *          *

L’air du matin l’éveille. Ses yeux acceptent difficilement de s’ouvrir, tenant encore à la nuit passée. Le ciel d’un bleu de paix est habité de nuages joufflus. Le temps pèse léger et se fait discret. Le vent interrompt parfois son souffle pour laisser place aux exclamations d’un oiseau. L’acier du bateau vibre au rythme d’une absence continue, trop familière. Il marche, il savoure l’espace qui l’enveloppe et s’étend au loin.

Le brouillard. Il s’est éteint avec la nuit et le monde peut à nouveau prendre toute son ampleur. Sur le sol vert et brun, éoliennes et pylônes font mentir la nature intacte des paysages. Une beauté réside dans la machine. Une beauté timide, qui ne réalise pas toute sa force. L’acier, le mouvement pénétré d’un but précis. La main de l’homme, prolongée d’un nouveau souffle, habitée d’espoir et de vie.

Il arpente le pont. Les pièces vides derrière les portes étanches crient leur détresse. Il ne peut les remplir seul.

Les éoliennes animent l’horizon d’un lent mouvement. Elles-mêmes contemplent l’herbe qui pousse à leurs pieds. Le vent les traverse et les pénètre. Les pylônes voisins se dressent de toutes leurs poutres et affichent un dédain enfantin face à l’adversité des éléments.

Ce bateau qui l’a accueilli pour la nuit n’est qu’une forme parmi toutes celles qui hanteront ses rêves à jamais. Il descend une échelle de corde et

Night Moves, Sean Gallagher

pose un pied au sol. Un vertige le prend et il réalise : le mal s’est éteint. Le quai s’allonge sous ses pas jusqu’à la terre ferme. Inconsciente, comme une langue trop curieuse, la mer claque avidement contre les piliers de béton. C’est avec la paupière moite et tremblante qu’il atteint finalement l’herbe. L’air se fait plus lourd, attisé par la vie qui foisonne sur la plaine. L’humidité change de voile, prend une teinte de forêt sombre. Éoliennes et pylônes percent cet air frisquet qui les enveloppe. Ils étendent leur souffle de civilisation depuis la ville la plus proche, cette ville avec ses machines, sa vapeur, ses gratte-ciels. La ville. Une route de terre s’allonge, se transforme en chemin asphalté, puis en autoroute, avant de l’atteindre.

Sa décision est prise : il fera ce chemin à pied. Il se dit que la nature de l’Homme est ce qu’elle est – et qu’elle ne porte pas le nom de nature pour rien. Tout pourra éventuellement se réconcilier.

(À visiter sans faute : le blogue de Sean Gallagher : http://www.seangallagherartist.com/)

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6 réponses à Quarantaine : une nouvelle d’Alexandre Albert…

  1. Pierre Patenaude dit :

    Voilà Frost.Blast ! Il est un homme, un étudiant. Sur votre blogue, Alain, nous verrons naître l’oeuvre de cet humain qui, déjà, nous en met plein la vue. L’homme, à l’ombre des fils, des pylones et des noms de plume marche vers la lumière. Bonne journée à vous, Épinette noire, Alexandre Albert, Frost.Blast, et quoi d’autre…
    pp de Chambord boucane

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  2. Jean-Marc Ouellet dit :

    Comme j’aime ce texte. L’atmosphère trouble qui y règne, le mystère, le mal de vivre du personnage principal. Les phrases courtes y accentuent le malaise. On se sent marcher avec le héros, pas à pas, avec anxiété presque, vers une destination que lui-même semble ignorer, et qu’il découvre ailleurs, là où il ne cherchait pas vraiment. Un texte riche en images. Très riche.
    Vous avez du talent monsieur Alexandre Albert. Je sens que ce ne sera pas le dernier de vos textes fictifs que nous aurons l’occasion de lire.

    Et bravo pour votre blogue. Beaucoup de maturité dans vos textes.

    Bien le bonjour monsieur Gagnon.

    Jean-Marc Ouellet

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  3. Frost.Blast dit :

    Merci pour ces beaux commentaires, messieurs.

    Et merci à Monsieur Gagnon de m’avoir offert un morceau de son blog.

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  4. Dominique B. dit :

    Comme on dit dans Facebook : J’aime ! L’atmosphère trouble et superbement rendue à son expression descriptive en fait une une nouvelle digne d’un soir d’Alloween. C’est à croire que toutes les nuits «modernes» et citadines nous emportent vers un rêve étrange qu’il faut traverser les yeux fermés, les bras tendus en avant, comme des somnambules. On pense à Céline…

    Que de beaux textes en perspective Alain pour votre maison d’édition.

    Jolie journée bleue à tous et à toutes !

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