La légende du tiroir, un texte de Catherine Baumer…

16 décembre 2016

La légende du tiroiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je tourne seule au milieu d’une foule bigarrée, brassée, pressée, bousculée, renversée, tourneboulée, plus de repère, où est-elle ? Où est-elle passée ? Je ne la vois plus, je ne la sens plus, pourtant, tout à l’heure encore, nous étions ensemble, attendant le moment où notre maîtresse déciderait de nous sortir de l’obscurité odorante dans laquelle nous mijotions tranquillement côte à côte.

Même lorsque nous étions accidentellement séparées par un jeté maladroit, je savais qu’elle était là, et que nos retrouvailles, imbriquées l’une dans l’autre après de plus ou moins longs séjours au soleil ou au coin du feu, seraient merveilleusement douillettes. Nous ne nous perdions jamais de vue, sauf, peut-être, la fois où un étranger nous avait confondues et associées à d’autres partenaires un peu semblables à nous. Un expert aurait su que la forme et la matière n’étaient pas tout à fait les mêmes, mais il n’y a que les imbéciles qui… Nous nous étions retrouvées sans tarder et avions continué de vieillir ensemble à côté de nos sœurs.

Bien sûr, j’étais toujours un peu inquiète quand de petites nouvelles débarquaient, toutes neuves, toutes belles, sans trous, toutes fiérotes, mais nous avions sur elles l’avantage de l’expérience, la faculté de nous adapter parfaitement, comme une seconde peau, à l’épiderme délicat de notre propriétaire.
Ne pas paniquer. Je vais attendre qu’on me sorte de là et sûrement la retrouver. Je ne veux pas penser à ces légendes entendues au coin des tiroirs où l’on parle de disparitions mystérieuses, de sœurs séparées et jamais réunies, je suis sûre que c’est pour nous faire peur, pour qu’on ne s’éloigne pas trop l’une de l’autre, mon Dieu, faites que…
Pourtant, à la sortie, je ne la vois toujours pas. Elle s’est peut-être trompée de tournée, je la retrouverai la semaine prochaine, ce n’est pas possible, je pleure toutes les larmes de mes fibres, il faut pourtant que je sèche si je veux espérer la retrouver un jour.

Elle ne reviendra pas, engloutie par je ne sais quel tour de magie appelé le mystère de la chaussette perdue.

À supposer qu’on me demande ici de parler d’anniversaire, j’en serais bien incapable, puisque ma jumelle a disparu et que je vais finir ma vie solitaire dans la corbeille des chaussettes uniques avant d’échouer à la poubelle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/  Dans le cadre de son travail, elle anime également des ateliers d’écriture pour adultes et enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Sommes-nous des Latins ronchons et râleurs ? par Moonath

9 juin 2016

« Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » (Jean Cocteau)

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Qu’en pensez-vous ?

Sommes-nous des Latins ronchons et râleurs ?

Râler un peu, pourquoi pas ? Mais peut-on réellement exprimer son désaccord ou poser des limites claires en adoptant ce type d’échange ?

Râler n’apporte aucun bénéfice au râleur (pour faciliter l’écriture de cet article, j’ai choisi ici le genre masculin que vous pouvez aisément féminiser avec équité et objectivité) et à son entourage. Bien au contraire, au fil du temps, l’ambiance se ternit, la communication devient de plus en plus superficielle. Se plaindre, gémir, soupirer, râler trop souvent polluent l’atmosphère et créent de la distance dans les relations.

Râler est un réflexe qui demande beaucoup moins d’énergie que de prendre du recul par rapport à sa pensée.

Râler est se victimiser, une nourriture égocentrique, un miroir de son manque d’estime de soi, un jeu constant qui engendre parfois la colère.

Accepter la vie et ses imprévus sans frustration n’est pas toujours aisé, mais avec de la volonté, tout est possible ! Se laisser envahir par l’insatisfaction est s’offrir, ainsi qu’à ceux que l’on aime, un jardin pluvieux où les roses piquent moins qu’un bouquet de tristesse et d’amertume !

Le quotidien pourrait être plus léger, mais faut-il que chacun y mette du sien ? Tout est précieux dans une vie ; gâcher son temps et celui des autres en râlant est une guerre des nerfs épuisante ! Alors qu’il suffirait de changer sa vision des choses et apprendre à lâcher prise. Pas de montagnes infranchissables quand l’amour est là, et que pleurnicher sur soi peut se conjuguer au passé !

Vivre avec un râleur qui peste régulièrement en conduisant, qui rage contre le système, contre tout et rien à la fois… Est-il célébration optimiste de la vie ou faut-il s’acheter un bouclier invisible contre les ondes négatives !?

« Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde » (Gandhi)
Arrêter de râler, c’est enfin se remettre en question, accepter de faire des efforts pour changer certains comportements inappropriés, c’est reprendre sa vie en main, trouver ou retrouver le calme intérieur, c’est aussi quitter son nombril pour s’ouvrir aux autres plus facilement, être plus responsable. Une sincère introspection demande application et fermeté. Se connaître aide à se maîtriser et à progresser sur le chemin de la liberté.
Mieux on identifie nos énervements profonds, petits ou grands, plus la libération se fait rapidement. Les problèmes qui prenaient des proportions exagérées disparaissent et la vie devient chaque jour un peu plus belle !

« Si vous n’aimez pas quelque chose, changez-le.
Si vous ne pouvez pas le changer, changez votre attitude »
(Marguerite Johnson dit Maya Angelou)

Jouer sur le même terrain qu’un râleur n’est pas une option positive, ni une solution miraculeuse. Avant d’accumuler trop de stress et de rancœur, refuser l’escalade en parlant vrai ! Chercher au plus profond de soi la force de dire STOP ! Et gratter ses souvenirs et comprendre pourquoi on ne supporte pas ce genre de comportements verbaux… S’isoler ou demander au râleur de bougonner ailleurs aide à relativiser et à en rire parfois !
Râler est confortable et sortir d’une zone de confort est parfois périlleux, mais tellement enrichissant ! S’affranchir de ses automatismes délétères aide à l’accomplissement de l’être. Sortir et donner le meilleur de soi est le plus beau des cadeaux que l’on peut se faire, aux autres et au monde !
« Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. » (André Gide)
Un râleur délivré soulage systématiquement les autres. S’autoriser à être enfin généreux envers soi-même lève toutes les barrières et permet de s’élever un peu plus.

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Positiver est une stratégie fondamentale de réconciliation avec son moi profond, surtout quand la sincérité et la vérité ne sont plus voilées par la crainte du jugement et de l’échec.

« Quand ce que vous pensez, ce que vous dites et ce que vous faites sont en harmonie, le bonheur vous appartient. » (Gandhi)
Dans ma vie par exemple, lorsque j’aspire au calme et au repos, il m’arrive parfois de râler contre mes enfants quand je me sens incomprise dans mes souhaits. Si je suis trop perspicace, ils se soulagent malheureusement à leur tour, manifestant leur mécontentement avec entrain ! C’est incroyable comme trois enfants peuvent rapidement se solidariser autour d’une râlerie maternelle (ou autres) et s’engouffrer dans la faille pour vider leur trop-plein émotionnel ! Râler en famille n’est pas la plus agréable des communions ! J’ai accepté d’être une mère et une femme imparfaite il y a une quinzaine d’années, mettant ainsi la joie et l’amour au cœur de ma vie. Parfois encore, malgré une facilité à savourer l’instant présent, je me laisse submerger par le quotidien qui me gonfle au plus haut point, au propre comme au figuré ! Je râle un peu, beaucoup… je ne suis pas assez directive dans mes demandes… et le ras-le-bol devient alors ruisseau, torrent, océan, raz-de-marée ! Démunie, je m’accable d’être une « mauvaise mère », alors que je ne voulais qu’un instant de pure solitude et que je n’ai pas su l’exprimer explicitement ! Heureusement, la vie m’a appris à anticiper et rester le plus souple possible. Accompagner ses enfants et grandir avec eux est un challenge puissant, une remise en cause régulière et salutaire, un bonheur quotidien.
« Tout le monde se met en colère, c’est facile ; mais se mettre en colère avec la bonne personne, avec la bonne intensité, au bon moment, pour la bonne raison, d’une bonne manière, tout le monde n’en a pas la capacité, ce n’est pas facile. » (Aristote)
Ne plus râler est trouver les mots à poser sur nos maux et nos besoins essentiels, qui vont permettre un échange plus satisfaisant même si comme l’écrit Christine Lewicki dans son live « J’arrête de râler » (éditions Eyrolles), râler sert à satisfaire un besoin :
— d’être entendu
— d’exprimer sa frustration
— de compassion
— de faire passer son stress
Râler peut-être ? Mais avec intelligence du cœur et respect, en n’oubliant pas de faire la part des choses entre les besoins qui nécessitent l’aide d’une ou de plusieurs personnes et ceux que nous pouvons satisfaire nous-mêmes.
En somme, râler alimente les malentendus, le mal-être et accroît le malaise.
La justesse du message que l’on veut transmettre doit faciliter son interprétation et traverser au mieux le filtre personnel de notre interlocuteur lié à sa personnalité, sa vie et son histoire.

« Votre qualité de vie n’est pas tant déterminée par ce que la vie vous apporte que par l’attitude que vous adoptez dans votre vie ; pas tant par ce qu’il vous arrive que par ce que votre esprit perçoit de ce qu’il s’est passé. » (Khalil Gibran)
Quand la tension disparaît et que la communication se révèle de plus en plus sereine, le quotidien s’ensoleille et les instants partagés ou solitaires se savourent avec plaisir retrouvé !
Comme le disait Lao Tseu : « Il est plus intelligent d’allumer une toute petite lampe, que de te plaindre de l’obscurité. »

L’auteure

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe que je suis… un peu… beaucoup… à la folie… passionnément… pas du tout… se trouve dans mes partages, entre les lignes, les déliés et les arabesques… car « être poète, ce n’est pas seulement écrire des poèmes. C’est une manière de vivre, une façon particulière de traverser le monde : l’œil et l’esprit ouvert, curieux de tout. Le poète est un étonné perpétuel, passionné du nouveau, de l’étrange, de l’autre, de tout ce qui lui enseigne que dans ce qu’il voit, entend, fait chaque jour, il y a mille secrets cachés, un inconnu qu’il ne finira jamais d’explorer. « Qu’il y a un autre monde dans le monde, tout aussi vrai que le premier, mais plus vaste. » (Jean-Pierre Siméon)
Kenavo ! (À bientôt ! en breton.)
Moonath (Nathalie Denis)

Toi, un texte de Jeannoël Chouinard…

3 juin 2016

TOIalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je ne dors pas. Je me transforme, encore une fois contre ma volonté, en ruban de Mœbius. Des images circulaires, des pensées réversibles m’agressent, me secouent et me veulent pantin désarticulé. Encore une fois, je prends place sous la meule des émotions, je suis aplati comme une huile d’olive pendant que tu susurres des mots d’encouragements, des oui je, des arrête c’est pas ça, des rien n’a changé. Fi ! Je hais déjà le jour, et le désire pourtant, où je rendrai la pareille. Je suis las de me répandre, je suis las de la bonté, je suis las d’être là. Et le loup que je ne fus jamais a même perdu son hurlement, et ses crocs, et ses griffes. Je miaule mes mots d’amour.
Au fond du lit où je me transforme, petit Grégoire Samsa, deux tonnes de pensées pèsent sur mon éveil. Mon esprit déconcrissé les sécrète sans relâche, comme un égout. À quoi penses-tu que je pense ?
Je crois qu’on m’a appris à souffrir et que, pour une fois, j’ai été trop bon élève !
Je voulais rêver de photophores ou de réverbères noirs grignotant l’opacité de la nuit.
Je n’ai pas peur des réverbères doux, ils me consolent parfois. Avec eux, sous les couvertures chaudes de mon lit, je peux lutter contre les lumières ténébreuses et tristes qui murmurent des vagues de mots morts.
Mais Lampernisse a disparu. Je n’attire plus les réverbères et les couleurs.
Bon. Est-ce que tout cela suinte bien le sirop et le larmoyant ? Si je commençais ?

Toi que j’aime, je veux te raconter mon rêve.

Je ne voulais pas nécessairement dormir, j’avais en tête assez de douleurs pour résister à plusieurs nuits. Lorsqu’on nage dans le bonheur depuis trop longtemps, depuis quelques mois, la réapparition de la lame permet de relativiser ses sentiments. Fou que j’étais ! Je me poignardais du plaisir des autres au lieu de m’occuper, et j’en avais plus qu’assez !
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDes ombres fuligineuses pailletaient les murs du salon où je couchais, comme tu me l’as appris. Mes petits moines se promenaient, toujours immobiles sous la neige grise. Philippe Léotard, de sa voix brisée, me sculptait des dagues dans le cœur, me racontait la jeune garde rouge de Pékin, me citait Pouchkine : « Laissez-moi en paix dans la tempête. » Mais il n’inventait pas ces jolis vers :

Voici la lame
Issue du couteau
Et voici la douleur
Issue de la lame

Cela ne vaut pas l’étonnant horizon exact de Lucie mais, avoue, l’essai est charmant.
Le temps ne passait pas. Faux. Il passait mais, sachant qu’il ne servait à rien, il prenait son temps, s’étirait, se gonflait d’heures creuses et rouges, et déjà programmées. Je m’en foutais. Le temps, j’avais le temps de l’attendre, il me restait encore un milliard de secondes à vivre. Les vers de Lovecraft (oui ! oui ! oui !) me trottaient en tête :

N’est pas mort pour toujours qui dort dans l’éternel
Mais d’étranges éons rendent la mort mortelle

Alors, blotti au fin fond de l’abîme de mon lit où tu seras longtemps fantôme, je pouvais tranquillement penser à toi.
Et j’y pensais.
Je n’oubliais pas le rêve que je voulais tien.
Léotard s’est tu, malheureusement, P. J. Harvey envahit mes oreilles, je l’aime, et te cria ce feu :

Oh my lover
Don’t you know it’s alright
Give me your troubles
I’ll keep them mine
Oh my lover
Take at your leisure
Take whatever you can find

Tom Waits mordilla gentiment mes neurones. Tu vois bien que je ne dormais pas !! Mais je ne résistais pas et, soudain (je dis soudain, c’est un effet de style, y a-t-il rien de moins soudain que le sommeil ?)
Je tombai, ou peut-être je sombrai dans un demi-sommeil parfaitement inutile puisqu’il t’enlevait.
Et je rêvai.
Opacité.
Horizontalement soutenu certainement, dans mon lit alors, je pressentais, je dis bien pressentais, comme seul le rêve le fabule. À six ans, un même cauchemar hantait souvent mes nuits. Sur les fils électriques, d’énormes masses informes se tenaient en équilibre, pressées les unes contre les autres. De leurs becs pointus et crochus, s’échappait un concert de pépiements murmurés. Ces masses me terrifiaient, car elles changeaient constamment de formes et menaçaient toujours de s’abattre sur moi pour m’étouffer. Beaucoup plus tard, je parvins à leur trouver un nom : obscénité. Appelons la psychanalyse à la rescousse, chère (comme dirait Ducharme) !!
J’étais inquiet. Je percevais une présence, informe également, une espèce de concept, de pensée en train de se matérialiser. J’imaginais des poulpes noirs me suçant de leurs titillants tentacules.
J’attendais. Une fraîche douceur me recouvrait, de la soie froide. Je ne tardai pas à confondre cette image avec des draps de satin bleu noir ou bien une très mince couche d’eau jouant avec des galets. Cette sensation ne dura que quelques interminables secondes. J’hésitais entre le demi-sommeil et le demi-éveil. Quand je me sentais à découvert, je menaçais de m’éveiller, sinon je sombrais à nouveau. Étrange sensation. (Mais celle que j’éprouve au moment même où j’écris ces lignes est bien pire. J’ai l’impression d’être retourné, comme lorsqu’on retourne un vêtement pour le laver. J’ai ce sentiment que mon cerveau est inversé, que la moitié droite s’en est allée à gauche, c’est extrêmement désagréable, comme si je devenais droitier. Horreur !! Il m’est même très difficile, actuellement, de coordonner mes pensées.)
Puis je découvris ce qui s’étalait sur moi. Je voyais distinctement, malgré ce bleu noir de la nuit, des vagues de mots lançant sur moi des doigts longs et fins, comme les calligrammes d’Apollinaire. Cela ressemblait un peu à ça :

diaphanes et mélancoliques doigts de ta main droite
philtre d’amour mauresque et philodendron ovale et rouge
incantation et vibrisses du chat et du cosaque dru
chaleur de la peau douceur des mamelons tout petits tout périt
rigoureux hiver et printemps de changement et d’amour

Je ne voyais pas les mots, je les ai imaginés en pensant à toi. C’était très, très doux, comme tes seins. Cettealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec perception dura des temps confus. Une angoisse m’habitait sans que je puisse me l’expliquer. Je compris comme les vagues commençaient à refluer. Au début, ce fut un léger chatouillis qui se transforma, peu à peu, en légères piqûres froides. Vinrent de petites morsures, des élancements, puis des pincements, des spasmes, puis des secousses, des déchirements atroces et fulgurants. Il n’y avait plus de mots, mais le reflux violent d’énormes vagues, des lames de couteaux qui me découpaient, blanc jusqu’à l’os.
Une voix tentait de me rassurer, c’était peut-être la tienne.

Je m’éveillai si brusquement que j’eus le temps de voir mon double s’évaporer, un grand couteau à la main.

Je n’ai pas peur des réverbères doux.
Le sommeil enfui, tu revins loger en mon esprit et je commençai à tolérer cette affreuse sensation de chute que j’éprouvais depuis que tu m’avais révélé. Je guéris lentement, malheureux allemand.

Je ne te reverrai pas.

© Jeannoel Chouinard
Gaspé, mars 1993

Notice biographique…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né un 14 décembre, je suis donc un Sagittaire, ascendant Capricorne.  Et Dragon selon l’astrologie chinoise, qui plus est.  J’ai passé ma vie adulte dans l’enseignement du français au secondaire et suis enfin retraité depuis 2011.  J’écris de la poésie depuis 1999 après avoir sévi dans la littérature de l’absurde, du fantastique et de la science-fiction alors que j’apprenais à écrire.  J’ai donc délaissé la prose fictionnelle pour la poésie et j’ai publié le recueil La Réalisatrice et ses bernaches aux Éditions Trois-Pistoles en 2004.  J’ai plusieurs autres recueils à mon actif dont vous trouverez les titres — et que vous pouvez lire — sur mon microsite du site lePhare de l’UNEQ.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Rencontre sur une plage, un texte de Jacques Goyette…

29 mai 2016

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(Nous accueillons avec plaisir un texte de l’auteur Jacques Goyette.)

Une quinzaine de minutes s’écoulent avant qu’il ne la voie qui s’approche d’un pas nonchalant. Il la reconnait immédiatement et pose sur elle un regard admiratif. Elle est toujours aussi attirante. Grande, avec sa démarche de mannequin, sa silhouette bien proportionnée, plus belle et surtout plus galbée qu’un top modèle anorexique, moins artificielle, son sourire charmeur, ses grands yeux verts, ses cheveux châtain clair, presque blonds, éclairés par des mèches et son visage fin d’actrice, elle affiche une beauté discrète. La grande classe, quoi. Le teint bronzé de sa peau laisse soupçonner un récent séjour au soleil. Alerte, l’œil vif, tout aussi séduisante que dans son souvenir, elle survole un instant les environs avant de s’avancer vers lui. Dans un petit ensemble bleu marine très chic, rehaussé d’un joli collier en or, coiffure et maquillage impeccables, elle dégage une féminité qui irradie et les regards des quelques joggeurs masculins qu’elle rencontre se retournent immanquablement sur son passage.

Il avait rencontré Tina sur une magnifique plage de sable blanc longeant le North Ocean Boulevard de Palm Beach. En cette belle journée de juillet, il était assis sur le muret bordant la plage face à la mer et se préparait à courir un aller-retour d’environ un kilomètre au bord de l’eau, à toute allure sur le sable, dans l’air vivifiant de l’océan lorsqu’il l’avait aperçue. Une belle femme qui ne passait pas inaperçue : plutôt grande, avec un joli visage à demi masqué par de longs cheveux châtain pâle aux reflets dorés balayés par le vent de la mer qui les faisait voltiger devant ses yeux avant de retomber en une cascade de boucles, et un regard tout à fait fascinant.
Vêtue d’un ravissant bikini vert pomme qui s’agençait parfaitement avec ses yeux d’émeraude, elle se tenait immobile à la limite de la plage, les chevilles léchées par l’écume des vagues. Elle semblait chasser quelques larmes de ses joues, en proie à une profonde tristesse. Un affreux pressentiment avait ébranlé Max : une jolie fille au cœur brisé, avec le regard perdu vers le large… Elle va commettre l’irréparable.
– Mademoiselle ! s’écria-t-il.
Elle s’était retournée et avait jeté un regard intrigué à l’homme dans la trentaine, les cheveux noirs en bataille, une barbe de trois jours, qui l’interpellait.
Il courut la rejoindre au bord de l’eau alors qu’elle se tournait vers lui.
— Bonjour, mademoiselle. Comment allez-vous ? demanda-t-il en affichant son plus beau sourire. Puis, comme elle ne répondait pas, il fronça les sourcils pour mieux distinguer les traits de son ravissant visage, avant de demander sur un ton dramatique :
— Vous ne songez pas à ce que je pense, n’est-ce pas ?
Elle tourna la tête et lui jeta un regard, à la fois intrigué et méfiant. Elle le détailla de la tête aux pieds avant de demander :
— Et je songe à quoi, d’après vous ?
Il hésite un instant, le temps de bien peser ses mots afin de ne pas la braquer contre lui.
— Je ne pourrais l’affirmer, mais lorsque je vous ai vu éponger vos yeux à la limite de la plage, le regard perdu vers le large… J’ai supposé que vous envisagiez le pire. Je me trompe ?
Elle tenta d’esquisser un sourire, mais n’y parvint pas, ce qui le confirma dans sa théorie.
— Vous vous trompez en effet. Je n’irais jamais jusque là, ce n’est pas mon genre. Et puis les mecs n’en valent vraiment pas la peine, fit-elle en détournant le regard pour le fixer à nouveau vers le large.
— Ouf, dit-il en lui souriant. Je suis heureux d’entendre ça.
Elle le détailla de nouveau avant de demander :
— Est-ce dans vos habitudes de sauver des demoiselles que vous croyez en détresse ou bien est-ce votre façon de draguer ?
C’est là qu’il remarqua le tatouage du signe astral des poissons à demi masqué par les mèches de sa longue chevelure châtain, ainsi que la fine chaîne qui traçait une ligne dorée autour de son cou, sur son bronzage parfait. Wow, cette fille est canon ! pensa-t-il.
— Ni l’un ni l’autre, répondit-il en la regardant droit dans les yeux. C’est la première fois que je fais ça. Et vous, c’est dans vos habitudes d’épancher vos larmes sur cette plage ?
Il se sentit soulagé et complètement subjugué lorsqu’elle éclata de rire.
— De toute façon, vous n’avez pas à vous inquiéter pour moi, je suis une grande fille.

Il essaya d’imaginer à quoi pourrait ressembler une relation plus ou moins sérieuse avec cette femme. Il n’aurait pas le dernier mot dans beaucoup de discussions, ça, c’est clair. Juste avant de partir, elle l’informa qu’elle risquait de revenir le lendemain. Il déclara sur un ton faussement désinvolte qu’elle le trouverait sans doute dans le coin.
Le lendemain, ils se retrouvèrent au même endroit, sur la plage, elle encore plus sexy que la veille, coiffée d’un chapeau de paille et vêtue d’un maillot une-pièce rouge cerise, et à cause de ses lunettes de soleil Versace à sept cents dollars qui cachaient ses beaux yeux, il ne put dire si le chagrin assombrissait encore ses traits. Elle était splendide. Il se sentit aussi nerveux qu’un gosse à son premier rendez-vous amoureux et se rapprocha d’elle. Puis il se pencha vers son cou et effleura des lèvres la joue de la jeune femme. Elle détourna la tête. D’un geste, il l’attira légèrement vers lui.
— Que dirais-tu si on allait poursuivre cette conversation dans un endroit un peu plus discret ?
— Allons à mon appartement, fit-elle avec un petit sourire espiègle en l’embrassant et en tirant une clé de son sac banane.
Puis, elle l’avait regardé droit dans les yeux, avant de déclarer :
— J’espère que tu ne t’imagineras pas que c’est une habitude chez moi, remarqua-t-elle, l’air embarrassé.
— De quoi parles-tu ?
— Monter dans ma chambre en plein après-midi avec un inconnu rencontré sur la plage à peine 24 heures auparavant.
— Ah, ça ! Ça m’arrive tout le temps à moi, déclara-t-il sur un ton faussement décontracté en affichant un léger sourire.
— Ah bon ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPlus tard, dans son appartement, alors qu’ils s’embrassaient, Leduc sentit un lien se tisser entre lui et Tina. Victime de son charme magique, il ne put s’arrêter de caresser ce corps nu. Et ce jour-là, il la regarda en pensant que c’était avec elle qu’il voulait passer le reste de ses jours.
Tina le dévisagea, appuyée sur un coude.
– Qu’est-ce qui te fait sourire ? lui avait-elle demandé avec son petit sourire espiègle qu’il aime tant.
— Je pensais juste à la chance que j’ai de t’avoir rencontrée et surtout…
— Et surtout quoi ?
Il fit mine d’hésiter, un instant, pour la faire languir, avant de conclure :
— Surtout de t’avoir empêché de commettre l’irréparable !
Elle enfonça avec malice son menton entre ses côtes, avant de le traiter d’idiot et de lui dire qu’il était tout un numéro.
Voilà comment tout avait commencé.

(Extrait de L’artiste, Jacques Goyette)

Biographie :

    alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJacques Goyette est né à Montréal le 20 mai 1948.  Bachelier es arts et maître en éducation de l’Université de Montréal, il a enseigné l’anglais langue seconde durant 32 ans au secondaire.  Il est maintenant retraité de l’enseignement et se consacre uniquement à ses projets d’écriture.  Passionné de littérature, autant anglaise que française, depuis l’enfance, il voue un véritable culte aux enquêtes policières et aux thrillers.  Castle, Connelly, Ludlum, Musso et Patterson sont ses auteurs fétiches.  Il travaille présentement sur une nouvelle série de thrillers pour adultes ainsi qu’à un suspense fantastique pour jeunes adultes.

     L’Artiste est le troisième d’une série de thrillers mettant en vedette la profileuse du FBI Karen Newman et son partenaire l’agent Frank DaSylva.  Chaque tome est indépendant et ne fait pas partie d’une suite.  Pour en savoir plus, vous pouvez consulter la page Facebook intitulée :  Crystal, l’Archange & l’Artiste.

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La chaise, un texte d’André Chamberland…

30 avril 2016

La chaise

(Nous accueillons Monsieur André Chamberland, un nouveau au Chat Qui Louche.)

Pépère et mémère se mirent d’accord pour se débarrasser de la vieille chaise berceuse qui craque. Pépère prit laalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec chaise et la sortit sur l’herbe, devant la maison.

Aussitôt qu’il l’eût déposée par terre, il ne pouvait déjà plus changer d’idée. En effet, une dame, feignant d’être en conversation téléphonique sur son cellulaire et examina vite la chaise. Celle-ci ne craquait pas puisque ni pépère ni mémère n’étaient assis dessus. Son cellulaire à l’oreille, elle attrapa la chaise sous son bras droit et l’emporta.
Lorsqu’elle se crut à l’abri des regards, en passant derrière des arbres devant ma fenêtre en bordure du chemin, elle empocha sont téléphone pour agripper la chaise et l’emporter chez-elle.

Il faut vraiment faire attention à ce qu’on laisse dehors, même si c’est seulement pour quelques minutes. Pépère devrait rentrer son vélo qu’il a trouvé sur le terrain de Jean Coutu et mémère son carrosse d’épicerie emprunté chez Walmart. Ni pépère, ni mémère ne devraient laisser attendre l’autre à l’extérieur d’un commerce, au risque de se le (la) faire enlever par quelqu’un(e) intéressé(e).

Ces vieux n’ont pas d’auto. Mais moi, j’en ai une. Je la verrouille toujours à double tour, de même que la serrure de ma maison.
Mais attendez, j’y pense ! La voisine possède une longue échelle. Mieux vaut fermer les fenêtres à clef et cadenasser le tricycle de fiston sur la galerie du deuxième étage !

Pépère mit du feu dans la cheminée en réfléchissant à la chaise. « Mais, en y pensant bien, se dit-il, la plus mal prise, c’est encore celle qui se retrouve avec une chaise qui ne craque pas, mais qu’elle fera craquer dès qu’elle s’assoira dessus. À son tour, elle la mettra dehors… »

Le retour de la chaise…

Lorsque la chaise réapparut sur le coin de son parterre, pépère ne s’en étonna point. La femme au téléphone a dû se décourager de s’entendre craquer.

Après en avoir discuté avec mémère, pépère remonta la chaise au deuxième. De toute façon, il avait conservé les trois coussins allant dessus tant il était incertain de sa décision.

« Demain matin, j’essaierai encore une fois de la réparer, mais ce sera la dernière », dit-il. En vain, il essaya jusqu’à ce qu’il se fâche à nouveau. Il décida donc de la défaire et de la brûler dans son foyer.

Aussitôt dans le feu, de joyeux craquements se firent entendre. Des crépitements rassurants et réchauffants emplirent la maison pour le grand bonheur de pépère et de mémère. « Enfin un bon feu qui jase comme dans le temps », dit mémère. Une senteur de bois sec embaumait l’atmosphère.

Comme quoi, en d’autres moments et dans d’autres circonstances, des bruits insupportables peuvent se transformer en plaisirs réconfortants ! Il ne s’agit pas de toujours éliminer les craquements, mais de les écouter d’une autre façon.

En serait-il de même pour les anciens amants depuis peu séparés ? Peut-être seraient-ils encore heureux de s’entendre craquer l’un pour l’autre ?

Notice biographiquealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

André Chamberland offre à ses lecteurs des textes courts pour le plaisir et pour la réflexion :  des textes humoristiques, poétiques, légers, graves ou simplement des poèmes, des récits et des nouvelles qui amènent à réfléchir à certains phénomènes dont nous sommes témoins dans notre vie de tous les jours. Il a aussi fondé André Chamberland Éditeur (ACE), dont la mission est d’aider des auteurs à réaliser à court terme leur rêve de publication.

Artiste multidisciplinaire de création, il exerce aussi ses talents en peinture.  Sa plus récente exposition, intitulée L’âme du village menacée par le développement urbain sauvage, présentait 19 tableaux, chacun accompagné d’un texte explicatif.

Quelques-unes de ses nombreuses parutions :  Monsieur Tonnerre, 2016 ; La Roulette rOusse, nouvelle poétique, 2014 ; Le piège de l’araignée, nouvelle, 2014 ; Louve-Wolf, nouvelle, 2014 ; Suicide par omission, un silence qui tue, nouvelle, 2014.

 


Catherine et les chats, un texte de Jeannoël Chouinard…

25 avril 2016

Catherine…

(C’est avec joie que nous accueillons un nouveau collaborateur, Monsieur Jeannoël Chouinard.  AG)alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Seule — son lit. Trois millions de chats multicolores montaient sur elle, l’escaladaient, qui se souvenait de tous leurs noms : Mistigri, Canouche, Xavier, Clairembart, Chachoutonne, Rocamadour, Antenne 2, Vaclav Havel… et tant et tant et tant. Pupilles bleues, oreilles noires, dos tachetés, un froufroutement, un chatouillis de vibrisses la pénétraient partout, hallucinaient son nombril, ses plantes. Des angoras espagnols, des ras argentés la frôlaient, la renversaient, l’alléchaient. Son esprit, dans son monde, chatoya !

Miaulements chuchotés, ronronnements imparables… Elle se lécha les mains, les deux gauches, les deux droites, et se toiletta, âme et conscience. Les oreilles d’abord, long, long, les oreilles. Tournoya dans sa tête un reflet de pensées, de lunatiques soleils d’automne, un frimas blanchissait les rives de la baie. La mort, si douce et si violente, murmurait dans ses veines et pulsait hors d’elle cette odeur d’humains qui la troublait. Des ombres de mots lâches tentaient de l’agripper. Elle se secoua d’un coup de patte, d’un mouvement d’épaules, pour houspiller ce fugace souvenir et se lécha à nouveau les mains, les gauches, les droites.

Le mufle, la tête, le cou, long tout cela. La multitude de chats reflua et la recouvrit à nouveau. Six millions et un chat, Cosahaque, effleurèrent son cou frémissant, elle s’alanguit. Elle feula doucement et s’étira un siècle, la lumière froide de février s’émiettait sur les blancs, les gris, les bleus, les noirs et les jaunes des échines molles qui caillaient d’engourdissement autour d’elle. Seule — mais neuf millions de chats, vivotant, elle vivifia sa vie et se vilipenda de ne pas vitrioler, ou vaporiser, son vicieux vociférateur. La douceur des fourrures, les iris verts la poussèrent aux ravins de la sérénité, vertige ! Dix mille bûches rougeoyantes glaçaient l’antique salon, mais des chats, des chats, des chats !

Sous l’étang glauque, douze millions de chatons en tutus se disputaient un casse-noisettes bouffant et collectionnaient les larmes de lapis-lazuli qui salaient ses yeux. Elle eut l’intuition d’aspérités jouant sur sa langue, doucement lécha encore, lécha ses jambes et pris sa décision, du moins le voulait-elle ? Pouvait crouler un système dément, pouvait crouler une enfance tenace, obligation lui échoyait de continuer ou de se transmuer.
Des queues fouettaient le vide, des griffes se rétractaient, on câlinait, des myriades d’yeux jaunes s’abattirent sur elle, elle s’abandonna.

Endormie sous quinze millions de matous dodus et confortables, elle se laissa toiletter et, par le chas ! elle vit ! Le silence des vibrisses ! Un soupir de Raminagrogros !! Des chuchotis chocolatés !!!
Alors, prisonnière du rêve ou de la réalité, ronronnante, des souvenirs de souris exécutant des entrechats compliqués sur un étang gelé, Catherine disparut — qui sait ? — dans un océan de Chartreux, de Manx, d’Abyssins, de Bleus russe, de Siamois, de Persans, de…

Notice biographique…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né un 14 décembre, je suis donc un Sagittaire, ascendant Capricorne.  Et Dragon selon l’astrologie chinoise, qui plus est.  J’ai passé ma vie adulte dans l’enseignement du français au secondaire et suis enfin retraité depuis 2011.  J’écris de la poésie depuis 1999 après avoir sévi dans la littérature de l’absurde, du fantastique et de la science-fiction alors que j’apprenais à écrire.  J’ai donc délaissé la prose fictionnelle pour la poésie et j’ai publié le recueil La Réalisatrice et ses bernaches aux Éditions Trois-Pistoles en 2004.  J’ai plusieurs autres recueils à mon actif dont vous trouverez les titres — et que vous pouvez lire — sur mon microsite du site lePhare de l’UNEQ.


Raskolnikov… une nouvelle de Jacques Girard…

18 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Ras

«Ras, t’es demandé au téléphone», dit le barman.  L’individu n’eut aucune réaction. Il continua de gesticuler de plus belle. Seul à sa table, Ras se trouvait dans une sorte de délire provoqué par l’absorption incontrôlée de houblon.

Le garçon de table dut élever la voix avant qu’il ne comprenne. Ras parut sortir d’un voyage astral. Péniblement, l’homme se leva et fit quelques pas en direction du bar. Tout à coup, il rebroussa chemin, revint à sa table et but une grande gorgée à même la bouteille. Les yeux écarquillés, le tour de la bouche tout ruisselant, l’homme retourna vers la cabine téléphonique.

Devant le bar, Ras s’arrêta net. Si brusquement qu’il faillit tomber. Encore tout chancelant, Ras pointa vers le barman un doigt aussi incertain.

«C’est pas Ras que je m’appelle, c’est Raskolnikov. C’est trop difficile à prononcer pour toi, je pense ben, dit le soûlard. C’est Ras-kol-ni-kov, c’est pas si dur que ça à dire», ajouta-t-il, en prenant bien soin de  prononcer en quatre syllabes distinctes ce nom inusité. «On sait ben, vous ne connaissez pas Raskolnikov.  Personne icitte n’a lu Crime et Châtiment. Vous ne savez pas qui est Dostoïevski ? Continuez de lire des comics, bande d’ignorants», poursuivit-il, se retournant vers la poignée de clients. Aucun ne daigna lever la tête.

« Je pense que c’est ton Dos, je ne sais pas trop », rétorqua avec tac le serveur, un homme d’expérience dans l’hôtellerie, le doyen de Roberval, titre qu’il revendiquait avec fierté.

René en avait vu des clients éméchés qui en voulaient à tout le monde. l’en savais quelque chose.

Alors que j’étais étudiant à la recherche d’un travail, il me donna une chance en m’embauchant comme laveur de verres. Sous sa tutelle, je devins garçon de table. Cet emploi m’avait permis de défrayer une partie de mes études. Je lui témoignai ma gratitude en allant aussi souvent que possible prendre une bière en sa compagnie. Son statut particulier lui octroyait bien des aises dont celle de se rincer le gosier avec certains clients. Ma dernière visite remontait à quelques semaines.

Cet après-midi-là, ma présence avait un autre but. Comme je le remplaçais pendant les deux semaines suivantes, il était normal que je me familiarise avec les airs de la place.  Prix en vigueur, inventaire, ménage, horaire de travail, le crédit, tout y passa.

« S’il y a quelque chose que tu sais pas, tu le demandes à un client régulier, ils savent tout », concluait René en prenant une petite gorgée d’une
bière chaude.

Les piliers de la place, je les avais sous les yeux. À l’exception du fameux Ras, je les connaissais tous. Plus je regardais la figure du personnage de roman, qui se trouvait présentement dans la cabine téléphonique, plus ce faciès abîmé m’intriguait.

« J’ai vu ce gars-là quelque part, balbutiai-je à René. C’est pas possible! Mais où ai-je pu entrevoir cette face-là ? Vraiment, je suis en panne. »

Raskolnikov

Ras se nommait Raymond Lalancette et était né à Roberval sur la rue Ménard. À quinze ans, il s’était expatrié en ville. Selon les dires de René, Raymond bourlingua et fit cent métiers, connut des moments pénibles avant de dénicher un emploi dans une entreprise spécialisée en construction domiciliaire. Ras avait travaillé sur les plus gros chantiers et était finalement devenu contremaître. Victime d’une scoliose, il se trouvait en convalescence et en avait profité pour revenir dans son patelin. Sa mère y vivait encore. Depuis son retour, qui remontait à six ou sept mois, Ras avait élu domicile à la taverne de l’hôtel Windsor. On l’y voyait presque à tous les jours.  Ses beaux discours tinrent le haut du pavé aussi longtemps que ses ressources permirent de payer des «traites». Maintenant, il délirait, toujours seul, toujours à la même table, essayant à l’occasion de soutirer une bière à une vieille connaissance. On l’avait surnommé Ras parce qu’il parlait toujours de Raskolnikov.

Avec le temps, sa réputation s’était étiolée. À jeun, c’était un client poli et plutôt réservé. Mais la boisson le métamorphosait en docteur Jekyll. On trouvait son comportement plutôt singulier et on doutait de la véracité de son histoire.  Ras se prenait pour un autre. Il se disait le seul à
avoir lu des grands auteurs, à parler couramment  l’anglais et à avoir voyagé dans tout le Canada et même aux États-Unis. « Vous sortirez jamais de ce trou, vous allez crever icitte ; moi, je vais repartir, voir le monde. » René  connaissait ses tirades par cœur.  À ses crises, succédaient de longs silences suivis de profonds repentirs. René le trouvait bizarre. On ne savait jamais qui il était. De plus, ce Raskolnikov-là jouissait des atouts d’un Don Juan. Ses services d’amant étaient, avançait-il, on ne peut plus recherchés.

« Il n’est pas comme nous autres », disait René.

Pendant ce temps, Ras se trouvait dans la cabine téléphonique dont la porte était ouverte. Le combiné reposait entre son épaule légèrement suspendue et sa joue mal rasée. Il était là, immobile. Et cela durait depuis un certain temps. Ras sortit inopinément de son demi-coma et débita son boniment. Il fut question de sa vie, de sa liberté, du salut et de l’incompréhension de son entourage, puis il raccrocha brutalement.

— Fuck, ajouta-t-il en sortant de la cabine. Ras se mit à crier à tue-tête.

— Eh! Ras, tu baisses d’un ton ou je te fous dehors, l’enjoignit le maître des lieux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Son obéissance me surprit.

En titubant, l’homme aux cheveux blonds, de taille moyenne, aux yeux étrangement bleus, avec de beaux traits, retourna à sa table. Quinze minutes plus tard, il s’endormit. Quand je quittai les lieux, le phénomène ronflait d’un sommeil agité.

Le lundi suivant, j’étais au poste quand, au beau milieu de l’avant-midi, arriva Ras. Son allure était toujours au beau fixe. II portait les mêmes vêtements et avait sans doute déjà bu. Ses yeux étaient bouffis et son haleine repoussante.

— Bonjour monsieur !

— C’est qui toi ? me répondit-il sèchement.

— Le remplaçant à René.

— T’as un nom ?

— Appelez-moi Raz avec un Z, dis-je.

— Comment Raz avec un Z ? C’est pas un nom ça !

— Raz pour Razoumikhine, vous le connaissez ?

— Oui, euh…

— C’est le grand ami de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. J’ai lu Dostoïevski. J’ai lu Le Joueur, L’Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov ; oui, j’ai lu tout Dostoïevski. En passant, quand je vais à Montréal, je rends visite à mon ami, Réal Bernard, à la Maison du Père, un lieu pour les sans-abri. Vous connaissez, je crois?

Je le regardai dans les yeux. Son visage se vida de son sang. Il fut incapable de répondre. À ce moment-là, je crus reconnaître en lui Raskolnikov au plus profond de sa déchéance. Le désespoir ravageait son visage. Je n’eus pas le courage de poursuivre …

« Une bière, monsieur Lalancette ? »

Notice

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


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