La légende du tiroir, un texte de Catherine Baumer…

16 décembre 2016

La légende du tiroiralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je tourne seule au milieu d’une foule bigarrée, brassée, pressée, bousculée, renversée, tourneboulée, plus de repère, où est-elle ? Où est-elle passée ? Je ne la vois plus, je ne la sens plus, pourtant, tout à l’heure encore, nous étions ensemble, attendant le moment où notre maîtresse déciderait de nous sortir de l’obscurité odorante dans laquelle nous mijotions tranquillement côte à côte.

Même lorsque nous étions accidentellement séparées par un jeté maladroit, je savais qu’elle était là, et que nos retrouvailles, imbriquées l’une dans l’autre après de plus ou moins longs séjours au soleil ou au coin du feu, seraient merveilleusement douillettes. Nous ne nous perdions jamais de vue, sauf, peut-être, la fois où un étranger nous avait confondues et associées à d’autres partenaires un peu semblables à nous. Un expert aurait su que la forme et la matière n’étaient pas tout à fait les mêmes, mais il n’y a que les imbéciles qui… Nous nous étions retrouvées sans tarder et avions continué de vieillir ensemble à côté de nos sœurs.

Bien sûr, j’étais toujours un peu inquiète quand de petites nouvelles débarquaient, toutes neuves, toutes belles, sans trous, toutes fiérotes, mais nous avions sur elles l’avantage de l’expérience, la faculté de nous adapter parfaitement, comme une seconde peau, à l’épiderme délicat de notre propriétaire.
Ne pas paniquer. Je vais attendre qu’on me sorte de là et sûrement la retrouver. Je ne veux pas penser à ces légendes entendues au coin des tiroirs où l’on parle de disparitions mystérieuses, de sœurs séparées et jamais réunies, je suis sûre que c’est pour nous faire peur, pour qu’on ne s’éloigne pas trop l’une de l’autre, mon Dieu, faites que…
Pourtant, à la sortie, je ne la vois toujours pas. Elle s’est peut-être trompée de tournée, je la retrouverai la semaine prochaine, ce n’est pas possible, je pleure toutes les larmes de mes fibres, il faut pourtant que je sèche si je veux espérer la retrouver un jour.

Elle ne reviendra pas, engloutie par je ne sais quel tour de magie appelé le mystère de la chaussette perdue.

À supposer qu’on me demande ici de parler d’anniversaire, j’en serais bien incapable, puisque ma jumelle a disparu et que je vais finir ma vie solitaire dans la corbeille des chaussettes uniques avant d’échouer à la poubelle.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCatherine Baumer est née et vit en région parisienne où elle exerce depuis peu et avec bonheur le métier de bibliothécaire. Elle participe à des ateliers d’écriture, des concours de nouvelles (lauréate du prix de l’AFAL en 2012), et contribue régulièrement au blogue des 807 : http://les807.blogspot.fr/, quand elle ne publie pas des photos et des textes sur son propre blogue : http://catiminiplume.wordpress.com/  Dans le cadre de son travail, elle anime également des ateliers d’écriture pour adultes et enfants.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Sommes-nous des Latins ronchons et râleurs ? par Moonath

9 juin 2016

« Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » (Jean Cocteau)

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Qu’en pensez-vous ?

Sommes-nous des Latins ronchons et râleurs ?

Râler un peu, pourquoi pas ? Mais peut-on réellement exprimer son désaccord ou poser des limites claires en adoptant ce type d’échange ?

Râler n’apporte aucun bénéfice au râleur (pour faciliter l’écriture de cet article, j’ai choisi ici le genre masculin que vous pouvez aisément féminiser avec équité et objectivité) et à son entourage. Bien au contraire, au fil du temps, l’ambiance se ternit, la communication devient de plus en plus superficielle. Se plaindre, gémir, soupirer, râler trop souvent polluent l’atmosphère et créent de la distance dans les relations.

Râler est un réflexe qui demande beaucoup moins d’énergie que de prendre du recul par rapport à sa pensée.

Râler est se victimiser, une nourriture égocentrique, un miroir de son manque d’estime de soi, un jeu constant qui engendre parfois la colère.

Accepter la vie et ses imprévus sans frustration n’est pas toujours aisé, mais avec de la volonté, tout est possible ! Se laisser envahir par l’insatisfaction est s’offrir, ainsi qu’à ceux que l’on aime, un jardin pluvieux où les roses piquent moins qu’un bouquet de tristesse et d’amertume !

Le quotidien pourrait être plus léger, mais faut-il que chacun y mette du sien ? Tout est précieux dans une vie ; gâcher son temps et celui des autres en râlant est une guerre des nerfs épuisante ! Alors qu’il suffirait de changer sa vision des choses et apprendre à lâcher prise. Pas de montagnes infranchissables quand l’amour est là, et que pleurnicher sur soi peut se conjuguer au passé !

Vivre avec un râleur qui peste régulièrement en conduisant, qui rage contre le système, contre tout et rien à la fois… Est-il célébration optimiste de la vie ou faut-il s’acheter un bouclier invisible contre les ondes négatives !?

« Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde » (Gandhi)
Arrêter de râler, c’est enfin se remettre en question, accepter de faire des efforts pour changer certains comportements inappropriés, c’est reprendre sa vie en main, trouver ou retrouver le calme intérieur, c’est aussi quitter son nombril pour s’ouvrir aux autres plus facilement, être plus responsable. Une sincère introspection demande application et fermeté. Se connaître aide à se maîtriser et à progresser sur le chemin de la liberté.
Mieux on identifie nos énervements profonds, petits ou grands, plus la libération se fait rapidement. Les problèmes qui prenaient des proportions exagérées disparaissent et la vie devient chaque jour un peu plus belle !

« Si vous n’aimez pas quelque chose, changez-le.
Si vous ne pouvez pas le changer, changez votre attitude »
(Marguerite Johnson dit Maya Angelou)

Jouer sur le même terrain qu’un râleur n’est pas une option positive, ni une solution miraculeuse. Avant d’accumuler trop de stress et de rancœur, refuser l’escalade en parlant vrai ! Chercher au plus profond de soi la force de dire STOP ! Et gratter ses souvenirs et comprendre pourquoi on ne supporte pas ce genre de comportements verbaux… S’isoler ou demander au râleur de bougonner ailleurs aide à relativiser et à en rire parfois !
Râler est confortable et sortir d’une zone de confort est parfois périlleux, mais tellement enrichissant ! S’affranchir de ses automatismes délétères aide à l’accomplissement de l’être. Sortir et donner le meilleur de soi est le plus beau des cadeaux que l’on peut se faire, aux autres et au monde !
« Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. » (André Gide)
Un râleur délivré soulage systématiquement les autres. S’autoriser à être enfin généreux envers soi-même lève toutes les barrières et permet de s’élever un peu plus.

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Positiver est une stratégie fondamentale de réconciliation avec son moi profond, surtout quand la sincérité et la vérité ne sont plus voilées par la crainte du jugement et de l’échec.

« Quand ce que vous pensez, ce que vous dites et ce que vous faites sont en harmonie, le bonheur vous appartient. » (Gandhi)
Dans ma vie par exemple, lorsque j’aspire au calme et au repos, il m’arrive parfois de râler contre mes enfants quand je me sens incomprise dans mes souhaits. Si je suis trop perspicace, ils se soulagent malheureusement à leur tour, manifestant leur mécontentement avec entrain ! C’est incroyable comme trois enfants peuvent rapidement se solidariser autour d’une râlerie maternelle (ou autres) et s’engouffrer dans la faille pour vider leur trop-plein émotionnel ! Râler en famille n’est pas la plus agréable des communions ! J’ai accepté d’être une mère et une femme imparfaite il y a une quinzaine d’années, mettant ainsi la joie et l’amour au cœur de ma vie. Parfois encore, malgré une facilité à savourer l’instant présent, je me laisse submerger par le quotidien qui me gonfle au plus haut point, au propre comme au figuré ! Je râle un peu, beaucoup… je ne suis pas assez directive dans mes demandes… et le ras-le-bol devient alors ruisseau, torrent, océan, raz-de-marée ! Démunie, je m’accable d’être une « mauvaise mère », alors que je ne voulais qu’un instant de pure solitude et que je n’ai pas su l’exprimer explicitement ! Heureusement, la vie m’a appris à anticiper et rester le plus souple possible. Accompagner ses enfants et grandir avec eux est un challenge puissant, une remise en cause régulière et salutaire, un bonheur quotidien.
« Tout le monde se met en colère, c’est facile ; mais se mettre en colère avec la bonne personne, avec la bonne intensité, au bon moment, pour la bonne raison, d’une bonne manière, tout le monde n’en a pas la capacité, ce n’est pas facile. » (Aristote)
Ne plus râler est trouver les mots à poser sur nos maux et nos besoins essentiels, qui vont permettre un échange plus satisfaisant même si comme l’écrit Christine Lewicki dans son live « J’arrête de râler » (éditions Eyrolles), râler sert à satisfaire un besoin :
— d’être entendu
— d’exprimer sa frustration
— de compassion
— de faire passer son stress
Râler peut-être ? Mais avec intelligence du cœur et respect, en n’oubliant pas de faire la part des choses entre les besoins qui nécessitent l’aide d’une ou de plusieurs personnes et ceux que nous pouvons satisfaire nous-mêmes.
En somme, râler alimente les malentendus, le mal-être et accroît le malaise.
La justesse du message que l’on veut transmettre doit faciliter son interprétation et traverser au mieux le filtre personnel de notre interlocuteur lié à sa personnalité, sa vie et son histoire.

« Votre qualité de vie n’est pas tant déterminée par ce que la vie vous apporte que par l’attitude que vous adoptez dans votre vie ; pas tant par ce qu’il vous arrive que par ce que votre esprit perçoit de ce qu’il s’est passé. » (Khalil Gibran)
Quand la tension disparaît et que la communication se révèle de plus en plus sereine, le quotidien s’ensoleille et les instants partagés ou solitaires se savourent avec plaisir retrouvé !
Comme le disait Lao Tseu : « Il est plus intelligent d’allumer une toute petite lampe, que de te plaindre de l’obscurité. »

L’auteure

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCe que je suis… un peu… beaucoup… à la folie… passionnément… pas du tout… se trouve dans mes partages, entre les lignes, les déliés et les arabesques… car « être poète, ce n’est pas seulement écrire des poèmes. C’est une manière de vivre, une façon particulière de traverser le monde : l’œil et l’esprit ouvert, curieux de tout. Le poète est un étonné perpétuel, passionné du nouveau, de l’étrange, de l’autre, de tout ce qui lui enseigne que dans ce qu’il voit, entend, fait chaque jour, il y a mille secrets cachés, un inconnu qu’il ne finira jamais d’explorer. « Qu’il y a un autre monde dans le monde, tout aussi vrai que le premier, mais plus vaste. » (Jean-Pierre Siméon)
Kenavo ! (À bientôt ! en breton.)
Moonath (Nathalie Denis)

Toi, un texte de Jeannoël Chouinard…

3 juin 2016

TOIalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Je ne dors pas. Je me transforme, encore une fois contre ma volonté, en ruban de Mœbius. Des images circulaires, des pensées réversibles m’agressent, me secouent et me veulent pantin désarticulé. Encore une fois, je prends place sous la meule des émotions, je suis aplati comme une huile d’olive pendant que tu susurres des mots d’encouragements, des oui je, des arrête c’est pas ça, des rien n’a changé. Fi ! Je hais déjà le jour, et le désire pourtant, où je rendrai la pareille. Je suis las de me répandre, je suis las de la bonté, je suis las d’être là. Et le loup que je ne fus jamais a même perdu son hurlement, et ses crocs, et ses griffes. Je miaule mes mots d’amour.
Au fond du lit où je me transforme, petit Grégoire Samsa, deux tonnes de pensées pèsent sur mon éveil. Mon esprit déconcrissé les sécrète sans relâche, comme un égout. À quoi penses-tu que je pense ?
Je crois qu’on m’a appris à souffrir et que, pour une fois, j’ai été trop bon élève !
Je voulais rêver de photophores ou de réverbères noirs grignotant l’opacité de la nuit.
Je n’ai pas peur des réverbères doux, ils me consolent parfois. Avec eux, sous les couvertures chaudes de mon lit, je peux lutter contre les lumières ténébreuses et tristes qui murmurent des vagues de mots morts.
Mais Lampernisse a disparu. Je n’attire plus les réverbères et les couleurs.
Bon. Est-ce que tout cela suinte bien le sirop et le larmoyant ? Si je commençais ?

Toi que j’aime, je veux te raconter mon rêve.

Je ne voulais pas nécessairement dormir, j’avais en tête assez de douleurs pour résister à plusieurs nuits. Lorsqu’on nage dans le bonheur depuis trop longtemps, depuis quelques mois, la réapparition de la lame permet de relativiser ses sentiments. Fou que j’étais ! Je me poignardais du plaisir des autres au lieu de m’occuper, et j’en avais plus qu’assez !
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecDes ombres fuligineuses pailletaient les murs du salon où je couchais, comme tu me l’as appris. Mes petits moines se promenaient, toujours immobiles sous la neige grise. Philippe Léotard, de sa voix brisée, me sculptait des dagues dans le cœur, me racontait la jeune garde rouge de Pékin, me citait Pouchkine : « Laissez-moi en paix dans la tempête. » Mais il n’inventait pas ces jolis vers :

Voici la lame
Issue du couteau
Et voici la douleur
Issue de la lame

Cela ne vaut pas l’étonnant horizon exact de Lucie mais, avoue, l’essai est charmant.
Le temps ne passait pas. Faux. Il passait mais, sachant qu’il ne servait à rien, il prenait son temps, s’étirait, se gonflait d’heures creuses et rouges, et déjà programmées. Je m’en foutais. Le temps, j’avais le temps de l’attendre, il me restait encore un milliard de secondes à vivre. Les vers de Lovecraft (oui ! oui ! oui !) me trottaient en tête :

N’est pas mort pour toujours qui dort dans l’éternel
Mais d’étranges éons rendent la mort mortelle

Alors, blotti au fin fond de l’abîme de mon lit où tu seras longtemps fantôme, je pouvais tranquillement penser à toi.
Et j’y pensais.
Je n’oubliais pas le rêve que je voulais tien.
Léotard s’est tu, malheureusement, P. J. Harvey envahit mes oreilles, je l’aime, et te cria ce feu :

Oh my lover
Don’t you know it’s alright
Give me your troubles
I’ll keep them mine
Oh my lover
Take at your leisure
Take whatever you can find

Tom Waits mordilla gentiment mes neurones. Tu vois bien que je ne dormais pas !! Mais je ne résistais pas et, soudain (je dis soudain, c’est un effet de style, y a-t-il rien de moins soudain que le sommeil ?)
Je tombai, ou peut-être je sombrai dans un demi-sommeil parfaitement inutile puisqu’il t’enlevait.
Et je rêvai.
Opacité.
Horizontalement soutenu certainement, dans mon lit alors, je pressentais, je dis bien pressentais, comme seul le rêve le fabule. À six ans, un même cauchemar hantait souvent mes nuits. Sur les fils électriques, d’énormes masses informes se tenaient en équilibre, pressées les unes contre les autres. De leurs becs pointus et crochus, s’échappait un concert de pépiements murmurés. Ces masses me terrifiaient, car elles changeaient constamment de formes et menaçaient toujours de s’abattre sur moi pour m’étouffer. Beaucoup plus tard, je parvins à leur trouver un nom : obscénité. Appelons la psychanalyse à la rescousse, chère (comme dirait Ducharme) !!
J’étais inquiet. Je percevais une présence, informe également, une espèce de concept, de pensée en train de se matérialiser. J’imaginais des poulpes noirs me suçant de leurs titillants tentacules.
J’attendais. Une fraîche douceur me recouvrait, de la soie froide. Je ne tardai pas à confondre cette image avec des draps de satin bleu noir ou bien une très mince couche d’eau jouant avec des galets. Cette sensation ne dura que quelques interminables secondes. J’hésitais entre le demi-sommeil et le demi-éveil. Quand je me sentais à découvert, je menaçais de m’éveiller, sinon je sombrais à nouveau. Étrange sensation. (Mais celle que j’éprouve au moment même où j’écris ces lignes est bien pire. J’ai l’impression d’être retourné, comme lorsqu’on retourne un vêtement pour le laver. J’ai ce sentiment que mon cerveau est inversé, que la moitié droite s’en est allée à gauche, c’est extrêmement désagréable, comme si je devenais droitier. Horreur !! Il m’est même très difficile, actuellement, de coordonner mes pensées.)
Puis je découvris ce qui s’étalait sur moi. Je voyais distinctement, malgré ce bleu noir de la nuit, des vagues de mots lançant sur moi des doigts longs et fins, comme les calligrammes d’Apollinaire. Cela ressemblait un peu à ça :

diaphanes et mélancoliques doigts de ta main droite
philtre d’amour mauresque et philodendron ovale et rouge
incantation et vibrisses du chat et du cosaque dru
chaleur de la peau douceur des mamelons tout petits tout périt
rigoureux hiver et printemps de changement et d’amour

Je ne voyais pas les mots, je les ai imaginés en pensant à toi. C’était très, très doux, comme tes seins. Cettealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec perception dura des temps confus. Une angoisse m’habitait sans que je puisse me l’expliquer. Je compris comme les vagues commençaient à refluer. Au début, ce fut un léger chatouillis qui se transforma, peu à peu, en légères piqûres froides. Vinrent de petites morsures, des élancements, puis des pincements, des spasmes, puis des secousses, des déchirements atroces et fulgurants. Il n’y avait plus de mots, mais le reflux violent d’énormes vagues, des lames de couteaux qui me découpaient, blanc jusqu’à l’os.
Une voix tentait de me rassurer, c’était peut-être la tienne.

Je m’éveillai si brusquement que j’eus le temps de voir mon double s’évaporer, un grand couteau à la main.

Je n’ai pas peur des réverbères doux.
Le sommeil enfui, tu revins loger en mon esprit et je commençai à tolérer cette affreuse sensation de chute que j’éprouvais depuis que tu m’avais révélé. Je guéris lentement, malheureux allemand.

Je ne te reverrai pas.

© Jeannoel Chouinard
Gaspé, mars 1993

Notice biographique…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né un 14 décembre, je suis donc un Sagittaire, ascendant Capricorne.  Et Dragon selon l’astrologie chinoise, qui plus est.  J’ai passé ma vie adulte dans l’enseignement du français au secondaire et suis enfin retraité depuis 2011.  J’écris de la poésie depuis 1999 après avoir sévi dans la littérature de l’absurde, du fantastique et de la science-fiction alors que j’apprenais à écrire.  J’ai donc délaissé la prose fictionnelle pour la poésie et j’ai publié le recueil La Réalisatrice et ses bernaches aux Éditions Trois-Pistoles en 2004.  J’ai plusieurs autres recueils à mon actif dont vous trouverez les titres — et que vous pouvez lire — sur mon microsite du site lePhare de l’UNEQ.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Rencontre sur une plage, un texte de Jacques Goyette…

29 mai 2016

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(Nous accueillons avec plaisir un texte de l’auteur Jacques Goyette.)

Une quinzaine de minutes s’écoulent avant qu’il ne la voie qui s’approche d’un pas nonchalant. Il la reconnait immédiatement et pose sur elle un regard admiratif. Elle est toujours aussi attirante. Grande, avec sa démarche de mannequin, sa silhouette bien proportionnée, plus belle et surtout plus galbée qu’un top modèle anorexique, moins artificielle, son sourire charmeur, ses grands yeux verts, ses cheveux châtain clair, presque blonds, éclairés par des mèches et son visage fin d’actrice, elle affiche une beauté discrète. La grande classe, quoi. Le teint bronzé de sa peau laisse soupçonner un récent séjour au soleil. Alerte, l’œil vif, tout aussi séduisante que dans son souvenir, elle survole un instant les environs avant de s’avancer vers lui. Dans un petit ensemble bleu marine très chic, rehaussé d’un joli collier en or, coiffure et maquillage impeccables, elle dégage une féminité qui irradie et les regards des quelques joggeurs masculins qu’elle rencontre se retournent immanquablement sur son passage.

Il avait rencontré Tina sur une magnifique plage de sable blanc longeant le North Ocean Boulevard de Palm Beach. En cette belle journée de juillet, il était assis sur le muret bordant la plage face à la mer et se préparait à courir un aller-retour d’environ un kilomètre au bord de l’eau, à toute allure sur le sable, dans l’air vivifiant de l’océan lorsqu’il l’avait aperçue. Une belle femme qui ne passait pas inaperçue : plutôt grande, avec un joli visage à demi masqué par de longs cheveux châtain pâle aux reflets dorés balayés par le vent de la mer qui les faisait voltiger devant ses yeux avant de retomber en une cascade de boucles, et un regard tout à fait fascinant.
Vêtue d’un ravissant bikini vert pomme qui s’agençait parfaitement avec ses yeux d’émeraude, elle se tenait immobile à la limite de la plage, les chevilles léchées par l’écume des vagues. Elle semblait chasser quelques larmes de ses joues, en proie à une profonde tristesse. Un affreux pressentiment avait ébranlé Max : une jolie fille au cœur brisé, avec le regard perdu vers le large… Elle va commettre l’irréparable.
– Mademoiselle ! s’écria-t-il.
Elle s’était retournée et avait jeté un regard intrigué à l’homme dans la trentaine, les cheveux noirs en bataille, une barbe de trois jours, qui l’interpellait.
Il courut la rejoindre au bord de l’eau alors qu’elle se tournait vers lui.
— Bonjour, mademoiselle. Comment allez-vous ? demanda-t-il en affichant son plus beau sourire. Puis, comme elle ne répondait pas, il fronça les sourcils pour mieux distinguer les traits de son ravissant visage, avant de demander sur un ton dramatique :
— Vous ne songez pas à ce que je pense, n’est-ce pas ?
Elle tourna la tête et lui jeta un regard, à la fois intrigué et méfiant. Elle le détailla de la tête aux pieds avant de demander :
— Et je songe à quoi, d’après vous ?
Il hésite un instant, le temps de bien peser ses mots afin de ne pas la braquer contre lui.
— Je ne pourrais l’affirmer, mais lorsque je vous ai vu éponger vos yeux à la limite de la plage, le regard perdu vers le large… J’ai supposé que vous envisagiez le pire. Je me trompe ?
Elle tenta d’esquisser un sourire, mais n’y parvint pas, ce qui le confirma dans sa théorie.
— Vous vous trompez en effet. Je n’irais jamais jusque là, ce n’est pas mon genre. Et puis les mecs n’en valent vraiment pas la peine, fit-elle en détournant le regard pour le fixer à nouveau vers le large.
— Ouf, dit-il en lui souriant. Je suis heureux d’entendre ça.
Elle le détailla de nouveau avant de demander :
— Est-ce dans vos habitudes de sauver des demoiselles que vous croyez en détresse ou bien est-ce votre façon de draguer ?
C’est là qu’il remarqua le tatouage du signe astral des poissons à demi masqué par les mèches de sa longue chevelure châtain, ainsi que la fine chaîne qui traçait une ligne dorée autour de son cou, sur son bronzage parfait. Wow, cette fille est canon ! pensa-t-il.
— Ni l’un ni l’autre, répondit-il en la regardant droit dans les yeux. C’est la première fois que je fais ça. Et vous, c’est dans vos habitudes d’épancher vos larmes sur cette plage ?
Il se sentit soulagé et complètement subjugué lorsqu’elle éclata de rire.
— De toute façon, vous n’avez pas à vous inquiéter pour moi, je suis une grande fille.

Il essaya d’imaginer à quoi pourrait ressembler une relation plus ou moins sérieuse avec cette femme. Il n’aurait pas le dernier mot dans beaucoup de discussions, ça, c’est clair. Juste avant de partir, elle l’informa qu’elle risquait de revenir le lendemain. Il déclara sur un ton faussement désinvolte qu’elle le trouverait sans doute dans le coin.
Le lendemain, ils se retrouvèrent au même endroit, sur la plage, elle encore plus sexy que la veille, coiffée d’un chapeau de paille et vêtue d’un maillot une-pièce rouge cerise, et à cause de ses lunettes de soleil Versace à sept cents dollars qui cachaient ses beaux yeux, il ne put dire si le chagrin assombrissait encore ses traits. Elle était splendide. Il se sentit aussi nerveux qu’un gosse à son premier rendez-vous amoureux et se rapprocha d’elle. Puis il se pencha vers son cou et effleura des lèvres la joue de la jeune femme. Elle détourna la tête. D’un geste, il l’attira légèrement vers lui.
— Que dirais-tu si on allait poursuivre cette conversation dans un endroit un peu plus discret ?
— Allons à mon appartement, fit-elle avec un petit sourire espiègle en l’embrassant et en tirant une clé de son sac banane.
Puis, elle l’avait regardé droit dans les yeux, avant de déclarer :
— J’espère que tu ne t’imagineras pas que c’est une habitude chez moi, remarqua-t-elle, l’air embarrassé.
— De quoi parles-tu ?
— Monter dans ma chambre en plein après-midi avec un inconnu rencontré sur la plage à peine 24 heures auparavant.
— Ah, ça ! Ça m’arrive tout le temps à moi, déclara-t-il sur un ton faussement décontracté en affichant un léger sourire.
— Ah bon ?

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPlus tard, dans son appartement, alors qu’ils s’embrassaient, Leduc sentit un lien se tisser entre lui et Tina. Victime de son charme magique, il ne put s’arrêter de caresser ce corps nu. Et ce jour-là, il la regarda en pensant que c’était avec elle qu’il voulait passer le reste de ses jours.
Tina le dévisagea, appuyée sur un coude.
– Qu’est-ce qui te fait sourire ? lui avait-elle demandé avec son petit sourire espiègle qu’il aime tant.
— Je pensais juste à la chance que j’ai de t’avoir rencontrée et surtout…
— Et surtout quoi ?
Il fit mine d’hésiter, un instant, pour la faire languir, avant de conclure :
— Surtout de t’avoir empêché de commettre l’irréparable !
Elle enfonça avec malice son menton entre ses côtes, avant de le traiter d’idiot et de lui dire qu’il était tout un numéro.
Voilà comment tout avait commencé.

(Extrait de L’artiste, Jacques Goyette)

Biographie :

    alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJacques Goyette est né à Montréal le 20 mai 1948.  Bachelier es arts et maître en éducation de l’Université de Montréal, il a enseigné l’anglais langue seconde durant 32 ans au secondaire.  Il est maintenant retraité de l’enseignement et se consacre uniquement à ses projets d’écriture.  Passionné de littérature, autant anglaise que française, depuis l’enfance, il voue un véritable culte aux enquêtes policières et aux thrillers.  Castle, Connelly, Ludlum, Musso et Patterson sont ses auteurs fétiches.  Il travaille présentement sur une nouvelle série de thrillers pour adultes ainsi qu’à un suspense fantastique pour jeunes adultes.

     L’Artiste est le troisième d’une série de thrillers mettant en vedette la profileuse du FBI Karen Newman et son partenaire l’agent Frank DaSylva.  Chaque tome est indépendant et ne fait pas partie d’une suite.  Pour en savoir plus, vous pouvez consulter la page Facebook intitulée :  Crystal, l’Archange & l’Artiste.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


La chaise, un texte d’André Chamberland…

30 avril 2016

La chaise

(Nous accueillons Monsieur André Chamberland, un nouveau au Chat Qui Louche.)

Pépère et mémère se mirent d’accord pour se débarrasser de la vieille chaise berceuse qui craque. Pépère prit laalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec chaise et la sortit sur l’herbe, devant la maison.

Aussitôt qu’il l’eût déposée par terre, il ne pouvait déjà plus changer d’idée. En effet, une dame, feignant d’être en conversation téléphonique sur son cellulaire et examina vite la chaise. Celle-ci ne craquait pas puisque ni pépère ni mémère n’étaient assis dessus. Son cellulaire à l’oreille, elle attrapa la chaise sous son bras droit et l’emporta.
Lorsqu’elle se crut à l’abri des regards, en passant derrière des arbres devant ma fenêtre en bordure du chemin, elle empocha sont téléphone pour agripper la chaise et l’emporter chez-elle.

Il faut vraiment faire attention à ce qu’on laisse dehors, même si c’est seulement pour quelques minutes. Pépère devrait rentrer son vélo qu’il a trouvé sur le terrain de Jean Coutu et mémère son carrosse d’épicerie emprunté chez Walmart. Ni pépère, ni mémère ne devraient laisser attendre l’autre à l’extérieur d’un commerce, au risque de se le (la) faire enlever par quelqu’un(e) intéressé(e).

Ces vieux n’ont pas d’auto. Mais moi, j’en ai une. Je la verrouille toujours à double tour, de même que la serrure de ma maison.
Mais attendez, j’y pense ! La voisine possède une longue échelle. Mieux vaut fermer les fenêtres à clef et cadenasser le tricycle de fiston sur la galerie du deuxième étage !

Pépère mit du feu dans la cheminée en réfléchissant à la chaise. « Mais, en y pensant bien, se dit-il, la plus mal prise, c’est encore celle qui se retrouve avec une chaise qui ne craque pas, mais qu’elle fera craquer dès qu’elle s’assoira dessus. À son tour, elle la mettra dehors… »

Le retour de la chaise…

Lorsque la chaise réapparut sur le coin de son parterre, pépère ne s’en étonna point. La femme au téléphone a dû se décourager de s’entendre craquer.

Après en avoir discuté avec mémère, pépère remonta la chaise au deuxième. De toute façon, il avait conservé les trois coussins allant dessus tant il était incertain de sa décision.

« Demain matin, j’essaierai encore une fois de la réparer, mais ce sera la dernière », dit-il. En vain, il essaya jusqu’à ce qu’il se fâche à nouveau. Il décida donc de la défaire et de la brûler dans son foyer.

Aussitôt dans le feu, de joyeux craquements se firent entendre. Des crépitements rassurants et réchauffants emplirent la maison pour le grand bonheur de pépère et de mémère. « Enfin un bon feu qui jase comme dans le temps », dit mémère. Une senteur de bois sec embaumait l’atmosphère.

Comme quoi, en d’autres moments et dans d’autres circonstances, des bruits insupportables peuvent se transformer en plaisirs réconfortants ! Il ne s’agit pas de toujours éliminer les craquements, mais de les écouter d’une autre façon.

En serait-il de même pour les anciens amants depuis peu séparés ? Peut-être seraient-ils encore heureux de s’entendre craquer l’un pour l’autre ?

Notice biographiquealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

André Chamberland offre à ses lecteurs des textes courts pour le plaisir et pour la réflexion :  des textes humoristiques, poétiques, légers, graves ou simplement des poèmes, des récits et des nouvelles qui amènent à réfléchir à certains phénomènes dont nous sommes témoins dans notre vie de tous les jours. Il a aussi fondé André Chamberland Éditeur (ACE), dont la mission est d’aider des auteurs à réaliser à court terme leur rêve de publication.

Artiste multidisciplinaire de création, il exerce aussi ses talents en peinture.  Sa plus récente exposition, intitulée L’âme du village menacée par le développement urbain sauvage, présentait 19 tableaux, chacun accompagné d’un texte explicatif.

Quelques-unes de ses nombreuses parutions :  Monsieur Tonnerre, 2016 ; La Roulette rOusse, nouvelle poétique, 2014 ; Le piège de l’araignée, nouvelle, 2014 ; Louve-Wolf, nouvelle, 2014 ; Suicide par omission, un silence qui tue, nouvelle, 2014.

 


Catherine et les chats, un texte de Jeannoël Chouinard…

25 avril 2016

Catherine…

(C’est avec joie que nous accueillons un nouveau collaborateur, Monsieur Jeannoël Chouinard.  AG)alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Seule — son lit. Trois millions de chats multicolores montaient sur elle, l’escaladaient, qui se souvenait de tous leurs noms : Mistigri, Canouche, Xavier, Clairembart, Chachoutonne, Rocamadour, Antenne 2, Vaclav Havel… et tant et tant et tant. Pupilles bleues, oreilles noires, dos tachetés, un froufroutement, un chatouillis de vibrisses la pénétraient partout, hallucinaient son nombril, ses plantes. Des angoras espagnols, des ras argentés la frôlaient, la renversaient, l’alléchaient. Son esprit, dans son monde, chatoya !

Miaulements chuchotés, ronronnements imparables… Elle se lécha les mains, les deux gauches, les deux droites, et se toiletta, âme et conscience. Les oreilles d’abord, long, long, les oreilles. Tournoya dans sa tête un reflet de pensées, de lunatiques soleils d’automne, un frimas blanchissait les rives de la baie. La mort, si douce et si violente, murmurait dans ses veines et pulsait hors d’elle cette odeur d’humains qui la troublait. Des ombres de mots lâches tentaient de l’agripper. Elle se secoua d’un coup de patte, d’un mouvement d’épaules, pour houspiller ce fugace souvenir et se lécha à nouveau les mains, les gauches, les droites.

Le mufle, la tête, le cou, long tout cela. La multitude de chats reflua et la recouvrit à nouveau. Six millions et un chat, Cosahaque, effleurèrent son cou frémissant, elle s’alanguit. Elle feula doucement et s’étira un siècle, la lumière froide de février s’émiettait sur les blancs, les gris, les bleus, les noirs et les jaunes des échines molles qui caillaient d’engourdissement autour d’elle. Seule — mais neuf millions de chats, vivotant, elle vivifia sa vie et se vilipenda de ne pas vitrioler, ou vaporiser, son vicieux vociférateur. La douceur des fourrures, les iris verts la poussèrent aux ravins de la sérénité, vertige ! Dix mille bûches rougeoyantes glaçaient l’antique salon, mais des chats, des chats, des chats !

Sous l’étang glauque, douze millions de chatons en tutus se disputaient un casse-noisettes bouffant et collectionnaient les larmes de lapis-lazuli qui salaient ses yeux. Elle eut l’intuition d’aspérités jouant sur sa langue, doucement lécha encore, lécha ses jambes et pris sa décision, du moins le voulait-elle ? Pouvait crouler un système dément, pouvait crouler une enfance tenace, obligation lui échoyait de continuer ou de se transmuer.
Des queues fouettaient le vide, des griffes se rétractaient, on câlinait, des myriades d’yeux jaunes s’abattirent sur elle, elle s’abandonna.

Endormie sous quinze millions de matous dodus et confortables, elle se laissa toiletter et, par le chas ! elle vit ! Le silence des vibrisses ! Un soupir de Raminagrogros !! Des chuchotis chocolatés !!!
Alors, prisonnière du rêve ou de la réalité, ronronnante, des souvenirs de souris exécutant des entrechats compliqués sur un étang gelé, Catherine disparut — qui sait ? — dans un océan de Chartreux, de Manx, d’Abyssins, de Bleus russe, de Siamois, de Persans, de…

Notice biographique…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Né un 14 décembre, je suis donc un Sagittaire, ascendant Capricorne.  Et Dragon selon l’astrologie chinoise, qui plus est.  J’ai passé ma vie adulte dans l’enseignement du français au secondaire et suis enfin retraité depuis 2011.  J’écris de la poésie depuis 1999 après avoir sévi dans la littérature de l’absurde, du fantastique et de la science-fiction alors que j’apprenais à écrire.  J’ai donc délaissé la prose fictionnelle pour la poésie et j’ai publié le recueil La Réalisatrice et ses bernaches aux Éditions Trois-Pistoles en 2004.  J’ai plusieurs autres recueils à mon actif dont vous trouverez les titres — et que vous pouvez lire — sur mon microsite du site lePhare de l’UNEQ.


Raskolnikov… une nouvelle de Jacques Girard…

18 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Ras

«Ras, t’es demandé au téléphone», dit le barman.  L’individu n’eut aucune réaction. Il continua de gesticuler de plus belle. Seul à sa table, Ras se trouvait dans une sorte de délire provoqué par l’absorption incontrôlée de houblon.

Le garçon de table dut élever la voix avant qu’il ne comprenne. Ras parut sortir d’un voyage astral. Péniblement, l’homme se leva et fit quelques pas en direction du bar. Tout à coup, il rebroussa chemin, revint à sa table et but une grande gorgée à même la bouteille. Les yeux écarquillés, le tour de la bouche tout ruisselant, l’homme retourna vers la cabine téléphonique.

Devant le bar, Ras s’arrêta net. Si brusquement qu’il faillit tomber. Encore tout chancelant, Ras pointa vers le barman un doigt aussi incertain.

«C’est pas Ras que je m’appelle, c’est Raskolnikov. C’est trop difficile à prononcer pour toi, je pense ben, dit le soûlard. C’est Ras-kol-ni-kov, c’est pas si dur que ça à dire», ajouta-t-il, en prenant bien soin de  prononcer en quatre syllabes distinctes ce nom inusité. «On sait ben, vous ne connaissez pas Raskolnikov.  Personne icitte n’a lu Crime et Châtiment. Vous ne savez pas qui est Dostoïevski ? Continuez de lire des comics, bande d’ignorants», poursuivit-il, se retournant vers la poignée de clients. Aucun ne daigna lever la tête.

« Je pense que c’est ton Dos, je ne sais pas trop », rétorqua avec tac le serveur, un homme d’expérience dans l’hôtellerie, le doyen de Roberval, titre qu’il revendiquait avec fierté.

René en avait vu des clients éméchés qui en voulaient à tout le monde. l’en savais quelque chose.

Alors que j’étais étudiant à la recherche d’un travail, il me donna une chance en m’embauchant comme laveur de verres. Sous sa tutelle, je devins garçon de table. Cet emploi m’avait permis de défrayer une partie de mes études. Je lui témoignai ma gratitude en allant aussi souvent que possible prendre une bière en sa compagnie. Son statut particulier lui octroyait bien des aises dont celle de se rincer le gosier avec certains clients. Ma dernière visite remontait à quelques semaines.

Cet après-midi-là, ma présence avait un autre but. Comme je le remplaçais pendant les deux semaines suivantes, il était normal que je me familiarise avec les airs de la place.  Prix en vigueur, inventaire, ménage, horaire de travail, le crédit, tout y passa.

« S’il y a quelque chose que tu sais pas, tu le demandes à un client régulier, ils savent tout », concluait René en prenant une petite gorgée d’une
bière chaude.

Les piliers de la place, je les avais sous les yeux. À l’exception du fameux Ras, je les connaissais tous. Plus je regardais la figure du personnage de roman, qui se trouvait présentement dans la cabine téléphonique, plus ce faciès abîmé m’intriguait.

« J’ai vu ce gars-là quelque part, balbutiai-je à René. C’est pas possible! Mais où ai-je pu entrevoir cette face-là ? Vraiment, je suis en panne. »

Raskolnikov

Ras se nommait Raymond Lalancette et était né à Roberval sur la rue Ménard. À quinze ans, il s’était expatrié en ville. Selon les dires de René, Raymond bourlingua et fit cent métiers, connut des moments pénibles avant de dénicher un emploi dans une entreprise spécialisée en construction domiciliaire. Ras avait travaillé sur les plus gros chantiers et était finalement devenu contremaître. Victime d’une scoliose, il se trouvait en convalescence et en avait profité pour revenir dans son patelin. Sa mère y vivait encore. Depuis son retour, qui remontait à six ou sept mois, Ras avait élu domicile à la taverne de l’hôtel Windsor. On l’y voyait presque à tous les jours.  Ses beaux discours tinrent le haut du pavé aussi longtemps que ses ressources permirent de payer des «traites». Maintenant, il délirait, toujours seul, toujours à la même table, essayant à l’occasion de soutirer une bière à une vieille connaissance. On l’avait surnommé Ras parce qu’il parlait toujours de Raskolnikov.

Avec le temps, sa réputation s’était étiolée. À jeun, c’était un client poli et plutôt réservé. Mais la boisson le métamorphosait en docteur Jekyll. On trouvait son comportement plutôt singulier et on doutait de la véracité de son histoire.  Ras se prenait pour un autre. Il se disait le seul à
avoir lu des grands auteurs, à parler couramment  l’anglais et à avoir voyagé dans tout le Canada et même aux États-Unis. « Vous sortirez jamais de ce trou, vous allez crever icitte ; moi, je vais repartir, voir le monde. » René  connaissait ses tirades par cœur.  À ses crises, succédaient de longs silences suivis de profonds repentirs. René le trouvait bizarre. On ne savait jamais qui il était. De plus, ce Raskolnikov-là jouissait des atouts d’un Don Juan. Ses services d’amant étaient, avançait-il, on ne peut plus recherchés.

« Il n’est pas comme nous autres », disait René.

Pendant ce temps, Ras se trouvait dans la cabine téléphonique dont la porte était ouverte. Le combiné reposait entre son épaule légèrement suspendue et sa joue mal rasée. Il était là, immobile. Et cela durait depuis un certain temps. Ras sortit inopinément de son demi-coma et débita son boniment. Il fut question de sa vie, de sa liberté, du salut et de l’incompréhension de son entourage, puis il raccrocha brutalement.

— Fuck, ajouta-t-il en sortant de la cabine. Ras se mit à crier à tue-tête.

— Eh! Ras, tu baisses d’un ton ou je te fous dehors, l’enjoignit le maître des lieux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Son obéissance me surprit.

En titubant, l’homme aux cheveux blonds, de taille moyenne, aux yeux étrangement bleus, avec de beaux traits, retourna à sa table. Quinze minutes plus tard, il s’endormit. Quand je quittai les lieux, le phénomène ronflait d’un sommeil agité.

Le lundi suivant, j’étais au poste quand, au beau milieu de l’avant-midi, arriva Ras. Son allure était toujours au beau fixe. II portait les mêmes vêtements et avait sans doute déjà bu. Ses yeux étaient bouffis et son haleine repoussante.

— Bonjour monsieur !

— C’est qui toi ? me répondit-il sèchement.

— Le remplaçant à René.

— T’as un nom ?

— Appelez-moi Raz avec un Z, dis-je.

— Comment Raz avec un Z ? C’est pas un nom ça !

— Raz pour Razoumikhine, vous le connaissez ?

— Oui, euh…

— C’est le grand ami de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. J’ai lu Dostoïevski. J’ai lu Le Joueur, L’Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov ; oui, j’ai lu tout Dostoïevski. En passant, quand je vais à Montréal, je rends visite à mon ami, Réal Bernard, à la Maison du Père, un lieu pour les sans-abri. Vous connaissez, je crois?

Je le regardai dans les yeux. Son visage se vida de son sang. Il fut incapable de répondre. À ce moment-là, je crus reconnaître en lui Raskolnikov au plus profond de sa déchéance. Le désespoir ravageait son visage. Je n’eus pas le courage de poursuivre …

« Une bière, monsieur Lalancette ? »

Notice

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Le chambreur… Une nouvelle de Jacques Girard…

17 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

(Avec la sensibilité et  le talent qu’on lui connaît, Jacques Girard fait revivre un écrivain québécois qui mérite d’être relu et rappelé à la mémoire de tous : Guy-Marc Fournier.)

Le chambreur

Notre mère nous avait prévenus. Avec peu  d’enthousiasme. L’idée de loger Guy Fournier, un ami de mon père, ne lui souriait guère. Ce n’était heureusement que pour quelques jours, le temps qu’il trouve un autre logement. Une quinzaine tout au plus. On lui octroya la chambre du fond. Elle était vacante car mon frère préférait le sous-sol.

Cet oiseau de nuit notoire traînait la réputation d’être différent des garçons de son âge. Or, mon père, son aîné de vingt ans, ouvrit sa porte à son compagnon de travail. Son paternel, comme il le disait avec méchanceté, l’avait mis dehors à la suite d’une de ses arrivées nocturnes. Ivre, vacillant et chantant à tue-tête, notre futur chambreur – comme l’appelait ma mère – avait réveillé toute la maisonnée. J’appris cela en tendant l’oreille car mes parents parlaient à voix basse.

Je n’eus pas besoin de tels efforts auditifs lorsque notre nouveau pensionnaire prit possession, au milieu de la nuit suivante, de la chambre voisine de la mienne, celle qui donnait sur le salon. Toute la famille se réveilla. L’auto qui le reconduisit – un taxi puisque Guy était quand même prudent –  tourna longtemps dans la cour ; la chaleur de l’été amplifia le roulement du moteur. On entendit deux portières se refermer. Sur la pointe des pieds, je l’entendis se frayer un chemin dans la pénombre. La chaise berça, le cendrier oscilla. La lumière de la chambre jeta une brève lueur dans le salon, le temps de repérer les lieux et de déposer ses affaires. Presque aussitôt, le grand lit mou, qui prenait la moitié de la place grinça trois fois. Une heure plus tard,  le plancher vibra comme s’il venait de tomber du lit. Inquiet, mon père se leva. Malgré cette nuit courte et agitée, «l’ami de mon père», disait mère, sauta dans ses pantalons en même temps que père  pour aller travailler.

Guy Fournier était déjà venu à la maison écouter des combats de boxe à la radio, car, en cette fin des années 50, la télévision naissante les ignorait. Il venait, très souvent, le dimanche matin, en mal de conversation. Son amitié pour mon père provenait en grande partie de cette passion commune pour le pugilat, un sport fort populaire, malgré le fanatisme engendré par le hockey. Maurice Richard électrisait encore les foules à la moindre apparition. Mon père et Guy aimaient le Rocket parce que, lui, il ne s’en laissait pas imposer. Leurs préférences allaient du côté des joueurs qui cognaient sec. Même à la boxe, un combat qui s’étirait les  ennuyait.

« Un seul coup de poing a suffi à Rocky Marciano pour descendre Walcot au premier round », disait mon père. Tous deux vénéraient Marciano qui avait pris sa retraite trois ans plus tôt toujours invaincu en 49 combats. Guy trouvait chez son compagnon des affinités avec le roi du ring. Petit et trapu, mon père était une vraie boule de muscles. Il pouvait recevoir des coups sans broncher.

Au moulin où mon père travaillait, on le respectait. Ceux qui s’y étaient frottés avaient payé cher. Même sur une seule jambe, il força le pardon d’un dur à cuire de 250 livres.

« Ton père, c’est tout un homme ! » m’a souvent dit Guy. Ce que je savais fort bien.

Papa évitait de raconter ses exploits pugilistiques. En outre, ma mère avait horreur qu’on règle les problèmes à coups de poing. Non pas qu’elle s’en formalisait pour son époux, tout au contraire. Elle craignait pour ses adversaires, surtout depuis que Je fils de notre voisin, une petite terreur  locale, s’était affaissé – presque inconscient – d’un seul crochet sur ses deux gants qu’il avait placés devant son visage, afin de se protéger des attaques du paternel. Ce jeune morveux provoquait père depuis des semaines en s’entraînant en sa présence. Il boxait sur place Guy pariait sur mon père.

« Il va le descendre comme Marciano a battu Walcot ! »
Mon père riait.

« Sa spécialité, disait alors mon père, c’est de coucher son ombre. Y cogne pas assez fort pour passer le K.-O. »

À toutes les fins de semaine, le petit dur de notre rue enregistrait de nouvelles victimes. L’ami de mon père l’avait vu à l’œuvre plusieurs fois. À ses dires, de bons bagarreurs avaient visité le plancher souvent grâce à des coups vicieux, comme un coup de pied dans les couilles. Mon père lui coupa les jambes à la hauteur des centres nerveux. Cette descente, dont nous avions été les brefs témoins, avait médusé son compagnon et l’estime qu’il lui vouait s’en était trouvé décuplée.

Ce fut Guy qui remit cette courte bataille dans la conversation, pour une xième fois, un dimanche matin, deux mois avant d’élire domicile chez nous. Ce dimanche-là, l’ami du paternel arriva en taxi avec, à la main, un sac de bières. On pouvait voir sur son visage que la nuit avait été courte. Déjà, Guy annonçait plus vieux que ses vingt ans et cette nuit de soûlerie en avait ajouté vingt autres, Une longue mèche de  cheveux l’apparentait à Lucky Luke. Il était aussi longiligne que le célèbre cow-boy. Guy n’était pas beau. L’irrégularité et la maigreur de son visage fissuré surprenaient. Que ses yeux étaient grands, profonds et cernés ! Ses orbites démesurées trahissaient son grand désespoir, ce mal de vivre qui le torturait. D’une bouche bien garnie s’échappait un verbe singulier.

On aurait dit un orateur, un poète. Jamais de jurons.  On savait qu’il rêvait d’écrire, qu’il voulait quitter le moulin à scie. À la maison, Guy se vidait le cœur et exprimait son incomplétude par tout son corps désossé. Davantage ce matin-là, sous l’effet conjugué de la fatigue et de l’alcool, ses grandes jambes se croisaient et se décroisaient sans cesse et sa tête plongeait et se relevait comme un nageur à la brasse. Autant de mouvements agitaient la chaise berçante sur laquelle il semblait mal à l’aise. Une partie importante de son sentiment de gêne venait de son état d’ébriété, sachant ma mère n’aimait pas la boisson. D’ailleurs, avant d’entrer, le visiteur dominical avait insisté auprès de mon père pour savoir si son état n’allait pas choquer maman. Elle calma sa colère en fumant autant que lui. Guy aimait papa qui était taillé tout d’une pièce. Il le regardait comme un père et appréciait sa force. Il le trouvait bon avec ses enfants et généreux. Tous deux aimaient aussi la nature.

Mon père avait surmonté plusieurs opérations, dont l’amputation de deux orteils. Imaginez donc ! Guy n’en revenait pas. Mon père avait réappris à marcher. Il avait repris son travail sur une seule jambe. On l’attendait. Un colosse s’en était pris à lui. On avait dû se mettre à quatre pour que mon père ne le broie pas. Cette histoire, on ne la savait pas. Nous l’avons apprise de la bouche de Guy. Ma mère aurait préféré ne pas savoir. De cet exploit, Guy n’en revenait pas.

« Tu ressembles à Jack, René », dit Guy tout à coup les poings fermés. On aurait cru qu’il se parlait à lui-même.

« Tu aurais pu faire un boxeur, René », disait-il, se commémorant un livre d’Hemingway.

Ainsi, ce fut la première fois que j’entendis parler d’Ernest Hemingway. Ce dimanche particulier, le sac de bières terminé, Guy repartit en taxi, plus éméché que jamais. Il refusa de manger pour garder l’effet. Une fille l’attendait. Elle devait le distraire de son grand amour perdu, croyait-il.

Ce lascar assez particulier demeurait maintenant chez nous depuis quelques heures. Je passai devant sa «chambre». Rien ou presque n’avait bougé, sauf que ma curiosité fut éveillée par une grosse poche éventrée, à l’ombre du lit, d’où sortaient des dizaines de livres. Elle s’était ouverte en tombant du lit, origine du grand fracas entendu, selon les explications paternelles. Intriguant pour quelqu’un qui travaillait dans un moulin à scie où, comme mon père, la plupart des travailleurs étaient analphabètes.

Parmi ceux qui s’étaient échappés de la bibliothèque de toile, il y avait un livre intitulé Amok de Stefan Zweig. Je lisais un peu, écrivais des poèmes, mais de ce livre, je m’en souviens encore aujourd’hui. Ce fut une révélation, une vraie rage de lire, comme celle qu’attrape l’un des personnages de cette nouvelle, s’empara du jeune adolescent que j’étais. Guy me fit lire Balzac, Flaubert, Hugo et son «fameux» Hemingway, ses nouvelles dont 50,000 dollars et Dix Indiens. Je découvris La fille laide et Le dompteur d’ours d’Yves Thériault. Les portes de la littérature s’ouvrirent toutes grandes.

Pendant les quelques jours où Guy Fournier demeura à la maison, l’amitié s’installa entre nous. Tranquillement, sans que mon père ne s’en froissât, il devint notre ami commun. Par la suite, j’appréciai ses visites. Nous fîmes des randonnées au rocher qui s’élève près de l’aéroport. Ma mère me prodigua ses conseils d’usage. Sept ans nous séparaient. Il menait la vie…

Son grand rêve d’écrire se concrétisa quelques années  plus tard. Il troqua le crayon de l’assistant-mesureur pour ceux du journaliste et du romancier. Il ajouta Marc à son prénom pour se distinguer de l’autre. Son nom reste attaché au Progrès-Dimanche où il donna la parole aux gens ordinaires. Aujourd’hui, d’autres journalistes ont perpétué ce beau geste. Comme écrivain, quatre romans : Ma nuit, L’aube (Canak l’Iroquois), Les Ouvriers et L’autre pays. Des romans autobiographiques. Son personnage principal, Jos Fournier, vit sa vie comme il l’entend. On parle en bien de ses ouvrages. À mes pieds, la vieille « Underwood » sur laquelle il s’esquinta jour
et nuit.

Sa plume lui permit aussi d’écrire des ouvrages alimentaires. Ce fut sous sa tutelle amicale que j’ébauchai mes premiers papiers de journaliste. Cette amitié indéfectible s’évanouit à sa mort en novembre 1991. La direction du Quotidien me demanda d’écrire le texte de circonstance. On y retrouve nos deux photos. Quelle ironie de la vie !

La dernière fois que je vis Guy à l’hôpital, il s’informa de papa.

« Tu diras bonjour à René de ma part. René, c’est un
homme tout d’un bloc. »

Guy était aussi tout d’un bloc. Vous comprenez pourquoi je lui dédie ce recueil de nouvelles.

Notice

Jacques Girard

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ses personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Les Portiers de la nuit un de ses meilleurs ouvrages. Il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Des nouvelles du Lac et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Le mesureur de la nuit, un récit de Jacques Girard…

16 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Le mesureur de la nuit…

Le mesureur somnole tout le jour. L’obscurité le sort de sa torpeur. Avec sa mâchoire forte à la Spencer  Tracy, le vieillard mesure la nuit. Ses yeux éteints arpentent  sa nuit. Vers minuit, son squelette se ploie dans le lit à ridelles. Une main tremblante cherche sous la couverte une planche de bois délavée sur laquelle est agrafée une feuille bariolée.

Son assistant s’en vient. Il arrive à cette heure-là avec le changement de quart. Dans son uniforme bleu, le voilà qui franchit le seuil de sa chambre,  prêt à chiffrer une forêt d’épinettes géantes,  ces belles épinettes noires,  que  l’on s’arrache aux États.

— On mesure   où  cette   nuit,   m’sieur   Girard ? crie l’homme.

— À Chibougamau, au  lac  Wacanisshi,  geint   le mesureur.

— Du beau bois ? clame l’assistant comme si les murs étaient sourds.

— Le bois des frères Caron, le plus beau, dit-il, dans un sursaut d’énergie.

Se mesure donc la nuit. Sur ce lit du centre d’accueil. Le mesureur voyage avec la complicité de l’agent de sécurité. Le duo parcourt les grandes forêts  de tout le Québec. Pendant quarante ans, qu’a-t-il fait ? Sinon calculer, toujours calculer des légions et des légions d’arbres couchés par des armées de bûcherons. Il a pris sa retraite juste avant l’arrivée des  grosses  machines.  Gagnon  et  Frères,  CIP, Domtar, Abitibi Price…  Parfois  pour  des  petits  entrepreneurs.  Ces noms  ne veulent plus rien dire  pour  lui. Sa  mémoire  ne retient que des endroits où le bois était beau, selon son expression. Sa vie se résume à un chapelet de forêts d’est en ouest, du nord au sud de la province.

— J’ai mesuré  partout,  dit-il parfois avec fierté à son assistant de fortune. Partout, partout, à…

Un labeur de Titan.

Le mesureur  peste  contre  les chantiers  de  la Côte­-Nord.

— Des épinettes de  misère,   souffle-t-il  de  sa  voix chevrotante.  (Silence.) Il  en faut dix pour faire un arbre de par chez nous.

L’assistant souscrit au diktat du vieillard.

— T’es jeune et déjà sourd, pauvre petit, glapit-il, tout en tambourinant la planche sur ses genoux fantômes.

Puis, l’assistant attend que les yeux du vieux capitulent pour s’évanouir dans la pénombre de sa  première ronde. Il revient trente minutes plus tard et feint d’être allé uriner.

— Tu pisses après tous les arbres, toé le jeune, maugrée le vieux.

Alors, la planche s’ébroue tel un sismographe. Le bout de crayon zigzague sur l’arbre-manuscrit, un dessin surréaliste. Une forêt de symboles.

L’homme  des bois larmoie. Le froid l’indispose et réveille son arthrite. La chaleur l’affaiblit. Les mouches noires mangent ses oreilles et obstruent ses yeux de vieilles bûches desséchées. Ses  ulcères s’agitent  lorsque le  chef  des mesureurs s’annonce. Le mesureur vit entre l’arbre et l’écorce,  tiraillé. Le patron  du chantier  l’accuse d’être  à la solde des bûcherons. Les bûcherons lui reprochent  de jouer du crayon en faveur du boss.

Son  chef  fréquente le pouvoir, mange avec  le contracteur,  lui. Le vérificateur vient demain.  Sa  venue  le tourmente. L’assistant  écope. Une vérification  pourtant normale l’angoisse   jusqu’à pisser  dans  ses  couches. Les autres mesureurs sont fin prêts. L’agitation gagne le vieux travailleur.

— Avant de partir, vérifie donc si tous les bouts sont martelés et crayonnés, ordonne le mesureur de nuit à son bras-droit.

Beau prétexte pour une autre ronde. Le bureau du gardien voisine la chambre du mesureur de nuit. Le gardien qu’il a remplacé avait baptisé le vieux ainsi. À son premier jour de travail, cet ex-collègue lui avait confié :

— C’est la nuit que ça lui prend.  À la faveur de la nuit, l’ancien mesureur reprend sa planche et son crayon.  Il s’assoit dans son lit et on devient tous ses assistants.

Selon son  explication, le vieux prenait de l’avance. Lorsque les journées s’annonçaient chargées,  l’inquiétude de ne  pas joindre les deux bouts l’angoissait. Il  en  vomissait parfois. Cette inquiétude le tenaille encore.

Le vieil homme mesure les ombres. Il mesure la nuit qui l’enveloppe. Sa femme s’est éteinte, ses enfants travaillent au loin. La solitude d’il y a quarante ans. Quelle pauvre vie de famille ! Lorsque  les chantiers dépassaient l’horizon, il revenait au bercail le premier du mois suivant. Quand les distances s’estompaient,  sa femme l’endurait toutes les fins de semaine.

Un  jour, il mesura  qu’il n’avait  pas été  là.  Il mesura que sa femme s’était mesurée, seule, à ses enfants. Elle mourut  quand  lui arriva  pour  de  bon.  Dans  cette maison, sans  l’autre.  En ville, il fondit  comme  une chandelle. Un bon matin, il n’y resta plus que la mèche.

— La vie dans le bois.  Ça, c’est la vie.

Il essaie de convaincre son assistant essoufflé.

— Vous l’avez dit, m’sieur Girard.

Depuis quinze ans, toutes ses nuits se passent en forêt. Ses périples l’épuisent, mais le comblent.

— La Pointe-aux-Français, voilà,  répète-t-il, où  on mesure demain.  Quatre arbres pour un voyage, remplir un truck. Des arbres gros comme ça. Des pins qui mesurent trois fois ta règle.

L’assistant  lorgne  son  bâton  de  sécurité. Le vieux mesureur aime  bien  les  frères Caron. Les  meilleurs bûcherons qu’il a connus. Ils venaient de L’Islet.  Il est triste et inquiet. Ses forêts disparaissent. On remplace les mesureurs par des balances de fer.

Le vieil arbre  dans  le parc,  un  cyprès  magnifique, presque centenaire, se meurt. On parle de l’abattre…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


La vieille Indienne, un récit de Jacques Girard…

14 mars 2016

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

La vieille Indienne

À Pierre Gill

La Montagnaise, par Virginie Tanguay

Plusieurs la croyaient morte depuis des lunes, la vieille Wednesday.

On ne l’avait pas vue souvent sur la réserve.

Jusqu’à la mort subite de son mari, le couple vivait en forêt de la trappe.  Il se nourrissait de la cueillette des fruits, mangeait du poisson et du gibier.  Les Wednesday faisaient partie des quelques familles qui vivent encore selon le mode de vie traditionnelle.

La vieille Montagnaise revient habiter sa cabane avec ses deux fils.

Bref renouement.  L’aîné meurt dans un accident d’automobile imputable à la vitesse et à l’alcool.  Quelques mois plus tard, on retrouva le cadet dans une crevasse en bordure de la voie ferrée que le CN délaisse.  Sa gorge était nouée au bout de son foulard en fourrure.

Alors, la vieille Indienne décide de vivre sa vie.  À 80 ans.  Jamais trop tard pour emprunter son sentier, proclame la patriarche.

Elle participe à toutes les assemblées publiques du Conseil de Bande, est présente aux séances des commissions, dont celle des Aînés, assiste aux réunions diverses et prend part aux manifestations.

Les Amérindiens écoutent les aînés.  L’ancêtre profite de ce privilège.  Les quelque 1,200 Montagnais ont peine à croire que cette femme, robuste sous une apparence frêle, ait passé les trois quarts de sa vie en forêt, une vie dure, exigeante.  Elle était née sous une tente par une nuit glaciale, avait vécu son enfance et adolescence dans le territoire de chasse et de pêche de sa famille.  La jeune femme des bois avait rencontré son mari sur la grande roche chaude qui mouille dans la rivière, au pied de leur campement.  Le couple se complétait en forêt comme le bouleau et l’écorce.  Soumise à lui.  Par contre, leurs fils refusèrent cette vie.

Son entourage s’émerveille de la voir si épanouie, si connaissante.

Quelle mémoire infaillible !  La petite histoire de son peuple est gravée dans sa chair, dans ses gestes, associés aux mouvements de la lune et aux grandes saisons.

Son père fut chef du Conseil de Bande ; et son défunt mari un ardent défenseur des coutumes ancestrales.

Ses expériences, l’ancêtre aime les partager avec son entourage.

La direction de l’école primaire l’invite.  Quel succès !  La vieille Montagnaise transporte sa jeune troupe au pays de ses ancêtres,  tend un collet, un petit piège, calle l’orignal dans le silence le plus complet.  Elle allume un feu imaginaire autour duquel les jeunes se réchauffent les mains et mangent du pain, de la banik.

Son vieux bonnet ancré sur la tête, vêtue d’un poncho, la vieille Wednesday ne passe pas inaperçue.  L’aïeule sillonne le village, quelle que soit la température.  Elle pisse où l’envie la prend.  Fatiguée, la vieille dame s’assoit et se repose en fumant une grosse pipe bourrée d’un tabac dont l’odeur est forte, particulière, différente du tabac commercial.  Les jeunes disent que c’est du pot !

C’est le tabac qu’elle cultive dans son petit jardin.  Ses plants dégagent une senteur forte, louche, prétendent les voisins sans trop s’en soucier.

La vieille Indienne boit maintenant et reprend le temps perdu.  Toute sa vie, la mère avait donné l’exemple, bien inutilement, à ses enfants.  Son mari en prenait, peu.  Trop tard pour revenir en arrière.

Un matin, l’envie de boire l’avait saisie aux tripes.  Comme une grippe de castor.  Par dépit ou avec l’intention de se rapprocher des siens, la vieille dame, seule, s’était soûlée.  Avec passion.  À se rouler sur le plancher gondolant de sa cabane.

Une odeur de veille continue flotte autour d’elle !  Une odeur amplifiée par le tabac et l’absence de soins corporels.  La vieille Indienne pue la vie…

Peine à croire que ses jambes tordues et son cœur fatigué lui permettent de danser, comme une jeune fille, et de fêter toute la nuit sans cligner de l’œil.

Une gourde de cognac pend à sa ceinture.  Des perles brillent dans les longs poils qui encerclent sa bouche édentée.

On penserait que la vielle amérindienne est toujours prête à partir tant elle traîne de bagages.  Elle va sur la grande place avec le sac en bandoulière de son fils aîné et vêtu du vieux poncho effiloché de l’autre, le poète qui mariait la langue de son peuple au français.  C’était elle qui lui avait appris l’importance de maîtriser le parler des autres.  « Les mots nous rapprochent des autres », défendait-elle.  L’ancêtre agissait comme traductrice quand la professeure n’était pas là.  Comme son père, elle avait appris l’anglais en fréquentant les marchands de fourrures.

Tout un personnage dans la communauté à la recherche de son identité.  C’est ce qu’on dit.

Lorsque le Canadian National évoque l’intention de retirer le tronçon de la voie ferrée qui desservait le magasin Hudson Bay fermé depuis plusieurs années, la farouche aïeule ameute la communauté.

On occupe les lieux.  La vieille dame indigne, dirait Graham Greene, reçoit les journalistes dans une sorte de grotte, une grosse crevasse, dans laquelle son fils, le barde, était mort.

Cette voie fait partie de leur vie et est liée à leur histoire.

« Le sentier de fer et de bois coule dans nos veines comme la rivière où je suis née », clame-t-elle.  Les appuis se manifestent.

Le CN transforma la voie désaffectée en un sentier piétonnier baptisé « Le sentier de la mère Wednesday ».

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage : son adresse courrielletanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


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