L’inécrit/Recherche dans les pages blanches, un texte de Clémence Tombereau…

L’inécrit

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

L’auteur se morfond.  De jour en jour il dépérit, lentement grignoté par cette bête qu’est le vide.  Au bout d’un certain temps, pris d’un courage dérisoire, il se met en action.  Il se force.  Un carnet, un stylo, un clavier, les deux mains.  Il essaie.  Il écrit.  Oui.  Il ne rêve pas.  Il écrit.  Aucune joie cependant ne monte en lui pour le libérer.  Aucun soulagement.  Car il sait, dans ses tréfonds, tréfonds qu’il connaît un peu, il sait qu’il ne fait là rien de bon.  Les mots s’alignent sur le carnet, sur l’écran.  Ces mots ne ressemblent à rien.  Ces mots sont vides, de sens et d’intérêt, contaminés eux aussi par le plus terrible des maux :  le non-sens.  Alors les lignes s’enchaînent, tout de même.  On dirait une ronde désespérée de petites filles qui se savent condamnées.  Elles tournent quand même, le sourire sur leurs lèvres est factice et naïf ; elles tournent, pauvres enfants ne voulant rien dire et rien sur leur mine blafarde ne viendra peindre ces teintes qu’on dit vivantes.  Des phrases mortes, que personne ne ramassera.  Elles ne formeront même pas un lit pour des idées nouvelles, non, seulement des phrases mortes qui retracent l’inanité de l’auteur.

Voir cet auteur, faussement pris d’un espoir fou, s’acharner sur son carnet, son clavier, voir son visage se décomposer au fur et à mesure qu’il écrit, voir son sourire tomber par terre, tout son visage happé par l’attraction terrestre :  la scène est triste à se pendre.

Il vieillit de dix ans en dix minutes.  Il fume une cigarette, regarde le monde autour de lui et désespère de le trouver presque mieux que l’écriture.  Il se lève, sur les épaules un poids pareil au ciel d’orage, il marmonne d’inaudibles et découragées paroles et la solitude, dans ce moment terrible, lui plaît moins que d’habitude.  Bon à rien.  Pauvre type.  Inutilité.  Voilà un triptyque des mots qui reviennent en boucle dans sa tête.

Après quelques jours, semaines, mois ou années de cet état mortel, il essaiera des techniques pour se débloquer.  On débloque bien les portables, pourquoi pas les auteurs ?

Le champ des possibles en matière de reconquête de l’inspiration est vaste et varié.  Acupuncture.  Sport.  Médecines alternatives et obscures.  Alcool.  Faire des enfants.  Partir.  Changer d’air.  Lire, beaucoup.  En parler à quelqu’un, spécialiste ou non, qui apaisera les angoisses, dénouera les perfides pelotes qui se sont enroulées dans la tête de l’auteur.  Lâcher prise.  Oublier qu’on écrit.  Faire table rase, oui.  Renaître.  Jouer à l’enfant qui découvre le monde et qui découvre aussi, les yeux gorgés d’une flamboyante joie, qu’un stylo et un papier peuvent copuler pour fabriquer des réalités.

Chacun a sa méthode.  C’est parfois long et pénible.  De faux sursauts jouent des tours.  Ça y est !  On croit écrire de nouveau !  Erreur :  ce n’était qu’un beau leurre.  On retombe.  Plus bas, toujours.  Puis on laisse tomber.  Ça fait un drôle de bruit sur le sol, comme un immense verre qui se brise et dont le monde entier entendrait le cri.  On casse quelque chose en soi.  On adopte en gros la position de celui qui n’en a rien à foutre de tout.  Cela fait un bien fou.  Une anarchie mentale.  Une indifférence totale, non feinte.  Un immense soupir, ni de soulagement, ni de plaisir, juste soupir qui porte bien son nom, sous le pire.

Puis, lentement, très lentement, alors qu’on l’avait quasiment oubliée, l’étrange bête écriture pointe son museau affûté.  Une idée, une inspiration.  On souffle.  L’auteur fait semblant de ne pas la voir, l’ignore – il croit, la connaissant, à un piège.  Il lui tourne le dos.  Après le museau, c’est bien sa tête, puis son corps entier qui se déroule, souple, le pelage soyeux et les pattes agiles, la queue interminable.  Elle émet un drôle de son.  L’auteur, bien obligé cette fois, se retourne.  La contemple.  Elle est donc revenue, la chienne !

Oui.  Elle est revenue.  Ses mots frémissants, ses idées tarées, ses couleurs, ses matières haletantes, ses sensations soumises au vocabulaire, ses sons, sa musique, sa profusion :  l’écriture revient.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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