Chronique de Québec de Jean-Marc Ouellet…

24 septembre 2011

Un instant, s’il vous plaît

 « Profite du moment présent », dit l’adage. Belle évidence. Or, quand sommes-nous vraiment « présents » ? Pour la plupart, l’instant n’est qu’un simple passage complètement inaperçu. Sans cesse, nous pensons au passé, ou à l’avenir. Nous agissons avec notre mémoire. Nous travaillons, souvent sans trop y penser, avec l’expertise acquise, en se remémorant la gaffe de la veille, ou le voyage de la semaine suivante. Nous arrivons à l’épicerie sans nous souvenir du chemin parcouru, sans avoir remarqué notre meilleur ami croisé sur notre route, le regard triste, absorbé par sa dernière chicane ou le malheur d’un proche. Nous arrivons à l’épicerie, pressés, nous faisons les emplettes, nous dépassons des clients plus lents, nous ne remarquons pas le sourire de la caissière et nous fuyons l’endroit, tout aussi distrait qu’à l’arrivée. Quand goûtons-nous vraiment au moment présent, à l’instant ? Quand nous arrêtons-nous en entrant dans l’épicerie, pour nous dire comment la vie est extraordinaire, comment ce moment est précieux, comment c’est merveilleux d’être là, en ce lieu de victuailles, que nous dégusterons plus tard? Quand nous arrêtons-nous le matin, en sortant de chez soi, pour humer le vent et la pluie, avant de gagner notre pitance ? Pourtant, nous aurions pu être malades et alités, et regarder la vie par une fenêtre.

L’instant est court. L’instant est unique. Antoine de Rivarol, journaliste et écrivain du 18e siècle, disait que « Le temps est le rivage de l’esprit ; tout passe devant lui, et nous croyons que c’est lui qui passe. » Hier, maintenant et demain ne sont que le miroir de nos limites sensorielles. Le temps est un non-sens. Albert Einstein disait : « La distinction entre le passé, le présent, le futur n’est qu’une illusion, aussi tenace soit-elle. »

Le temps est une infinité d’instants. À chaque milliardième de seconde, l’univers n’est plus le même. Mais le temps se souvient. L’Univers s’enrichit des événements de chaque instant. Et ce dernier passe au suivant, comme les marches d’un escalier qui mènera aux niveaux supérieurs de la conscience. La Sagesse chinoise dit ceci : « L’infini réside dans le fini de chaque instant ».

Très souvent nous pensons mal, parce que nous pensons trop. Les pensées encombrent le mental. Frédéric Dard (dit San Antonio) disait : « Vis ton présent, et laisse ton passé pour l’avenir. » Profiter du moment présent, c’est délivrer notre vie de l’inutile, c’est nous affranchir des ruminations qui nous hantent : destinés à posséder plus, à devenir socialement plus,  à aller plus vite, plus loin, plus haut, à avoir plus que l’autre. Plus, plus, plus… Vivre l’instant, c’est apprivoiser le présent, sans rien attendre, sans évoquer le passé, sans imaginer l’avenir.  C’est évacuer les images, les souvenirs, les jugements de valeur, les choix, les assentiments, les rejets, les paroles, les non-dits, les comparaisons entre alors et maintenant. C’est s’affranchir des mémoires accumulées, des résidus du passé.

Vivre le présent nous connecte à l’esprit en nous. C’est rester là, muni de toutes les énergies d’une attention naturelle, totalement concentrée dans le fugace passage de l’Instant présent. C’est vidanger son esprit, vers la plénitude de l’instant. Friedrich Hebbels a dit : « Il ne faut pas regretter que tout soit éphémère ici-bas, parce que l’éphémère, lorsqu’il nous touche vraiment, éveille en nous l’impérissable. » Vivre l’Instant, c’est être soi-même et à-soi-même. C’est faire converger les énergies de la conscience dans l’instant présent. L’Éveil du Moi absolu dans l’Univers.

Beau contrat ! Pour cause. Se sentir soi-même et se souvenir de soi-même n’est pas chose facile. Pour la plupart du moins. Le philosophe roumain Emil Cioran écrivait : « Point d’instant où je n’en revienne pas de me trouver précisément dans cet instant-là. ». Rares sont ceux qui ont cette chance. Pour vivre le présent, il faut purger l’esprit de toute pensée. Alors, et alors seulement, on se sent vraiment soi-même. Tenter de ne penser à rien est tellement difficile, qu’en soi, l’expérience est enrichissante. Elle en dévoile la difficulté. Et comme toute pratique difficile, elle demande de l’entrainement. Méditation, yoga, arts martiaux et prière ne sont que quelques techniques ou disciplines qui exercent l’esprit à se détacher du passé et de l’avenir. Or, chaque jour, chaque instant, il est possible de s’arrêter sur le moment qui se présente à nous. Parfois, le Beau nous y aide. Une œuvre d’art, un coucher de soleil, les diamants d’un cours d’eau éclairé par le soleil, etc. Le Beau nous porte vers l’instant, vers la « momentanéité » de l’univers. Le mérite est mince. Il en est autrement dans le quotidien des gestes de tous les jours. Qui de nous, franchissant une porte, arrête le cours de ses pensées pour se dire « je suis là, c’est bien Moi, à cet instant même, qui marche, qui passe cette porte » ? Pourquoi ne pas tenter l’expérience en pliant le linge ou en lavant les chaudrons ?

Sornettes ! clameront certains. En fait, ces « idioties » ne conviennent pas à tous. Seuls les « idiots » comprennent.

  Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Chronique de Québec, de Jean-Marc Ouellet…

9 juillet 2011

L’arbre, et le fou

 Derrière chez moi, il y a un arbre. Un érable grand, vénérable. Planté là, sur la butte rocheuse, il attend. D’autres l’accompagnent, plus petits, moins impressionnants. Mon arbre les domine et protège une terrasse. C’est là que l’été, las des charges du quotidien, je m’assois, cherchant repos et réconfort. Je lève les yeux. Au dessus de moi, des branches, de grosses branches, avec des milliers de feuilles, apportent ombre et protection. L’arbre est là. Patient. Serein.

Une brise se lève. Les feuilles frétillent, me parlent. Je ne comprends pas. Mais je me sens bien. Terriblement bien. Mon regard glisse sur l’immense tronc, le caresse.

Quel âge a-t-il, mon arbre ? Depuis quand observe-t-il la vie autour de lui ? Combien de changements a-t-il vécus ? Ce quartier, cette maison, n’existait pas quand sa graine s’infiltra dans la roche, quand ses racines trouvèrent un peu de terre nourricière dans les brèches. On dit que les racines d’un arbre équivalent à l’étendue de sa canopée. Comment a-t-il fait, mon arbre ? Comment a-t-il pénétré les failles rocheuses pour s’étendre aussi loin ? Aussi loin. Tant de combats à mener, pour survivre, pour trouver ce qu’il faut pour devenir cette merveille, là, juste derrière chez moi, invisible pour plusieurs, mon bonheur pourtant. Un chef-d’œuvre de vie, un miracle, qui trouve sa voie, qui triomphe. Moi, je bouge, je coure, je fuis.  Or, je me questionne, je survis à aujourd’hui, à demain. Lui, l’Érable, incrusté dans la pierre, condamné à rester là, il traverse les ans, les siècles. Et quand je le regarde et que je m’arrête à lui, il constate mon désarroi, il compatit, et m’apaise.

J’ai appris à le connaître, l’Arbre. Il partage mes joies. Quand la tristesse m’envahit, je le regarde. La nuit, quand l’insomnie m’assaille et que les idées se chamaillent, je me lève, je m’assois sur la terrasse, et je regarde mon ami faiblement éclairé par les lueurs citadines. Quand je me recouche, je m’endors. L’hiver, à travers la fenêtre, je l’observe encore, alors qu’il se repose pour exploser de vie au printemps. Dépourvu de feuilles, il me réconforte encore. Toujours.

Mes parents se sont éteints avant moi. La logique fut respectée. Que Dieu les accompagne. J’espère mourir avant mes enfants. Ils ont la vie devant eux. Qu’en sera-t-il de mon érable? À la naissance de mes grands-parents, il vivait déjà. Me survivra-t-il, survivra-t-il à mes enfants?

L’autre jour, en voiture, je suivais un immense camion chargé de troncs, d’immenses troncs d’arbres, qui, pas si longtemps avant, portaient des feuilles, se tenaient debout, fiers de vivre. Comme l’Arbre, comme mon érable.

Alors, qui peut prédire ?

J’entends des murmures. — Il est fou ce gars ! qu’ils chuchotent. Aimer un arbre, ce vulgaire rassemblement de tissu végétal. Ridicule !

Eh bien, oui. Vous avez raison. Je suis vraiment fou. Fou des arbres !

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Chronique de Québec, par Jean-Marc-Ouellet…

30 avril 2011

L’au-delà du réel

     La réalité est perfide. Nous rencontrons des inconnus aux traits familiers, nous ressentons le déjà-vu, nous sommes heureux pendant qu’un proche subit les affres du destin, ou, à un autre moment, nous pressentons un malheur qui se produira. Nous affrontons le quotidien comme on peut, avec les sens que nous avons, des sens trompeurs. Ce sont eux qui nous guident vers la vérité, mais justement, ces instruments, aussi incroyables qu’ils puissent être, nous informent mal sur ce qui existe réellement. Le cinéaste David Lynch disait : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Nous voyageons sur un nuage d’incertitudes. Paradoxalement, notre vie y gagne peut-être en quiétude.

    La réalité est fourbe, et partielle. Elle nous joue des tours. On croit voir, on croit entendre, et on juge. Puis un jour, dérouté, on apprend que la vérité se situe ailleurs. Et comme la réalité nous est propre, la mienne diffère de la vôtre. Selon l’auteur suisse, André Baechler, « la réalité n’est autre que le reflet de notre regard ». Ou comme le dit Philip Dick, auteur américain spécialisé dans la science-fiction : « la réalité n’est qu’un point de vue ». Des gens ressentent des choses que d’autres ne soupçonnent même pas. Des animaux sont sensibles à des éléments de la réalité qui nous sont étrangers. De quoi nous rendre jaloux. Et humble. Nous affrontons une réalité insolite. Comme un rêve éveillé. Tahar Ben Jelloun, dans L’Auberge des pauvres, disait ceci : « On est tous à la recherche d’une frontière, une ligne claire entre le rêve et la réalité. »

    Je suis médecin-anesthésiologiste. Depuis des années, je manipule les consciences. J’injecte une substance qui agit sur l’état d’éveil. Ce dernier s’atténue à ma guise, s’émousse, pour s’éteindre si je le veux, avant de resurgir de je ne sais où. Pourtant, alors que le patient dort, oubliant le mal qui le tourmente, ou qu’on lui fait, engloutissant une parcelle d’existence dans un quelconque état neurovégétatif contrôlé et encore mal compris, la réalité est là, subsiste, pour les autres, pour les proches qui attendent, pour moi qui prends la relève. Pendant ce temps, la terre tourne, les humains s’affairent, comme les fourmis.

    Plusieurs se sont questionnés sur la nature de la réalité. Platon disait qu’elle est « à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée ». Pour le philosophe français Gaston Bachelard, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». Dans L’effet Glapion, Jacques Audiberti écrivait : « La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité. »

    Évidemment, la science s’est penchée sur la nature de la réalité. La compréhension de l’univers et de la mécanique quantique est même peut-être son Graal, sa plus grande quête. Albert Einstein écrivit ceci : « Je désire connaître comment Dieu créa ce monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je désire connaître Ses intentions, le reste n’est que détails. »

    Longtemps, on se demanda ce qui formait la matière. On détermina que l’atome était son ultime élément. Ensuite, on découvrit que celui-ci était constitué de particules encore plus élémentaires : l’électron, le noyau formé de protons, de neutrons. On observa plus tard que ces micro-éléments agissent comme des particules, mais qu’à certains moments, elles manifestent des caractéristiques ondulatoires. Pour expliquer leurs attributs bizarres, on supposa les quarks, les supercordes. Des théories complexes, difficiles à vérifier, et ce, pour cette simple raison : le seul fait d’observer ces particules en modifie les caractéristiques. Ce que l’on voit ne serait en fait que le résultat du hasard et de l’effet de l’observation. Pendant longtemps, les physiciens considérèrent cette théorie comme une vérité établie. Mais certains doutaient. Einstein ne put s’y résoudre : « J’aime penser que la Lune est là même si je ne la regarde pas. »**

    La réalité est un jeu d’illusions et de désillusions, un jeu de perceptions et de déceptions. La conscience perçoit la réalité. L’inconscience la nie. La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. Nous vivons chaque jour, nous subissons les aléas du temps et de notre condition humaine, et nous sentons bien qu’au-delà du réel, quelque chose se produit, nous échappe. Nous pouvons le contester, ou espérer. J’aime m’offrir des options. J’ouvre une porte pour la transcendance, et en même temps, je profite des surprises de la vie. Comme le dit Woody Allen dans son livre Destins tordus : « Je hais la réalité, mais c’est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak. »

Citations tirées du site EVENE, sauf ** tirée de Quantum, Einstein, Borh and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar,

Pour les amoureux de physique et de réalité, voici deux excellentes sources d’informations, des livres sérieux, merveilleusement vulgarisés. Malheureusement, en anglais seulement.

   The fabric of the cosmos, Brian Greene,2004, Alfred a. Knopf Editions, 2008

Quantum, Einstein, Bohr and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar, W.W. Norton & company, 2009

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Remous d’éternité…

4 novembre 2010

Une nouvelle simple dans sa profondeur de l’écrivain Jean-Marc Ouellet

Remous d’éternités

Hokusai, La vague

Elle frappa la pierre. Une vague fluide, fraîche, écumeuse. Une vague indifférente, achevant son périple, un voyage amorcé quelque part dans l’immensité. Elle s’écrasa et disparut dans l’abîme, rejoignant la vastitude, humble, sans pourquoi, ni comment, comme elle se devait, comme il le fallait. La vague n’était plus une vague. Mais elle était encore. Et à jamais. Elle avait été. Être, s’éterniser. Obscur espoir. Vil espoir.

Le vieil homme vit la vague. Il la vit s’approcher de ses pieds flétris par les pas d’une vie. Sa vie à lui. Une longue vie. Tant de si, tant de pourquoi. Cette vague, il la vit s’écraser sur la pierre. Ses jambes affaiblies avaient tout juste eu le temps de se soulever, de l’esquiver.  Le vieil homme baissa les yeux. Il sourit. Il laissa les jambes levées. Il y a tant de vagues. Et tant d’années vivent dans un vieil homme, un océan de vagues, des vagues qui se succèdent, qui frappent, sans répit, qui accablent la pierre de chairs, pierre sans défense, pierre aux pleurs refoulés. Les vagues et les tempêtes avaient tourmenté la carcasse du vieil homme, elles avaient maltraité ses certitudes. Et toute sa vie, il s’était obstiné, il avait résisté, telle la pierre sur laquelle il était assis, s’usant peu à peu, sans le savoir, sans le vouloir.

Le vieil homme regarda ses mains, chair ridée, durcie, oubliée. Toutes ces choses qu’elles avaient tenues, ses mains. Tout ce métal, tout ce bois. Tous ces livres qu’elles avaient feuilletés, ses mains. Tout ce sable échappé sur des terres étrangères. Elles avaient frappé un homme, ses mains. Du sang s’y était déposé. Le sang d’un autre. Le sien. Pour une femme. Une inconnue qu’il voulait défendre. Qu’il ne reverrait pas. Toutes ces chairs qu’elles avaient caressées, ses mains. Des chairs qu’il avait cru chérir. Toutes ces vies qu’elles avaient serrées, chacune plus fermement que les autres, courageusement, égoïstement, de peur de les perdre. Pour ces vies, que de nuits d’insomnie, que d’abnégations. Des vies à aimer. Sa rédemption. Pour le bonheur des sacrifices, pour les peines devenues joies, pour la douceur de donner. La vie avait été dure pour le vieil homme. Et malgré ses traîtrises, il l’avait aimée cette vie. Sa vie.

Le vieil homme regarda l’immensité à ses pieds. Comme la vague, il s’éclaterait dans l’univers, il s’éparpillerait, l’esprit quelque part, la chair semée aux quatre vents. Et il serait toujours. Il avait été.

Le vieil homme leva les yeux. Le crépuscule achevait. La nuit tombait. Les vagues s’apaisaient. Elles s’éteindraient peut-être. Non. Elles seraient là, invisibles, sournoises, cachées dans l’ombre de la mer, des ténèbres, du néant. Avant que la lumière ne revienne. Encore. À jamais.

Et le vieil homme sourit.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en février 2010.


Notes de lecture… D’Ormesson, Dieu, Kant et le temps…

14 janvier 2010

D’Ormesson…

Lecture de Qu’ai-je donc fait (sans ?) de Jean d’Ormesson, Laffont, 2008.  Livre de souvenirs, de réflexions… Un peu répétitif, lorsqu’on a lu

Jean d'Ormesson

ses précédents comme C’était bien. Mais c’est vif, alerte, primesautier, léger… et la langue est belle : c’est du d’Ormesson.

J’y ai cueilli quelques formules bien relevées et qui portent à sourciller, sourire ou à réfléchir : l’âge n’a pas soustrait d’acuité à son style.

Cette formule qu’il rapporte et sert de conclusion à une dispute entre rabbins : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu — qu’il existe ou qu’il n’existe pas. » (p. 39)

« La littérature, c’est une affaire entendue, est du chagrin dominé par la grammaire. » (p. 111)

Alors qu’il s’apprête à raconter une histoire d’amour dont il est peu fier : « On ne va pas tomber dans le sirop d’orgeat d’une littérature d’édification et de la repentance. » (188)

« La lumière est l’ombre de Dieu. » (p. 309)

« Oui, bien sûr, je doute.  Je doute de l’existence de Dieu.  Je doute encore bien davantage de son inexistence.  Les uns croient en Dieu.  Les autres doutent de Dieu.  Je doute en Dieu. » (p. 340)

À propos du mystère du temps qu’il appelle notre prison : « Kant parle quelque part d’une hirondelle qui s’imagine qu’elle volerait mieux si l’air ne la gênait pas.  Il n’est pas impossible que le temps soit pour nous ce que l’air est pour l’hirondelle. » (p. 348)

Jean d’Ormesson a le grand mérite d’avoir su admirer Chateaubriand tout en se gardant bien de l’imiter.


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