Dominique Blondeau nous parle de Paul Mainville…

25 janvier 2017

Un cirque en déroute *** alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Un être jeune, qui nous procure une joie profonde, devrait être regardé comme nous admirons un ciel constellé de myriades d’étoiles. Avec ferveur. Le reste, les vicissitudes de la vie, n’a plus d’importance. Demeurent les mots, qu’on n’attendait pas, prononcés une fois pour toutes. Entropie du songe ? Il se peut. À l’heure fuligineuse, on ne sait encore sous quelle latitude se définit l’horizon. On parle du roman de Paul Mainville, Hangar no 7.

Au fur et à mesure qu’on rédige des critiques, nos goûts de lecture se diversifient. On est de moins en moins intéressée par les histoires amoureuses et leurs états d’âme, trop souvent uniformes d’un livre à l’autre. Ce premier roman s’avérant opportun, malgré quelques maladresses coutumières, satisfait notre curiosité de lectrice exigeante. Nous sommes en 1980, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des querelles intestines minent la bonne entente entre deux pays frontaliers en Europe de l’Est. Des frontières, redessinées artificiellement par des puissances victorieuses, déclencheront une guerre ethnique, haineuse comme il se doit. La peur s’est installée, les deux camps s’alléguant des territoires où n’existe aucun champ de bataille. Hostilités sournoises, incontrôlables. Fuir, aller au-devant d’un invisible ennemi ? Rester, au risque de se faire massacrer ? s’interroge Albert Sapieja, acrobate et fondateur du Cirque des montagnes Bleues. Finalement, après le viol d’Elena, l’une des artistes de la troupe, il prend la décision de partir avec sa femme enceinte et ses compagnons, mais l’ennemi arrivé sur les lieux plus tôt que prévu déjouera ses plans.

Reprenons le début de l’histoire. Quelques décennies plus tard, à Montréal, une journaliste trentenaire, Mélaine Blondin, s’avise de faire un reportage sur Albert Sapieja, initiateur du spectacle à succès, « Le Cirque des ombres » qui doit se produire en tournée internationale. Âgé d’une cinquantaine d’années, cet homme est une victime désenchantée et un témoin révolté des conséquences de cette guerre ethnique, qui lui a ouvert les yeux sur les capacités de ses semblables, incités par une sourde agressivité vengeresse, à détruire des amours, des amitiés. Des vies. Au-delà des frontières, n’existent plus que des hommes prêts à tuer, à violer, à humilier. Albert raconte, ne se doutant pas que la journaliste a des comptes à régler avec un passé encombré de fantômes, jaillis de zones meurtrières dont elle ne connait que les discours empruntés à l’histoire officielle. Un père abattu par erreur, la mère décédée de mort naturelle, une adoption inévitable. La fille d’Albert Sapieja n’est-elle pas née dans le baraquement où étaient enfermés l’artiste et sa troupe, et de qui Mélaine fera connaissance, aux dépens du père de la jeune fille ? La faim, le froid, les travaux forcés, la prostitution, la maladie, la mort, ne sont-ils pas le lot de ces hommes et de ces femmes qui, pour satisfaire les exigences des officiers du camp ennemi, ont reçu l’ordre de monter des spectacles dans un hangar avec les moyens du bord ? Ce régime intolérable, jusqu’à une improbable évasion que plusieurs d’entre eux paieront de leur vie.

Au présent, Mélaine Blondin intrigue Albert Sapieja, en lui posant d’étranges questions qui ont trait à son père. Ce reportage, Sapieja le devine, n’est pas innocent. S’il pénètre avec méfiance dans le jeu de la journaliste, il s’attend à une terrible révélation, comme les suscitent la plupart des guerres. Bien souvent, le trajet entre la fin des conflits et la paix se veut long et douloureux. Les dérives attisées par les représailles sont aveugles. Quand Mélaine révélera à Albert Sapieja le patronyme de son père, elle ravivera en lui les refoulements, le déni, qu’il avait enterrés au plus profond de son âme, abîmée par trop d’atrocités dont lui-même est en partie responsable. Réaction foudroyante de Sapieja qui refuse de continuer l’entrevue. Les stigmates de la guerre aussi emprisonnent, dégorgent leur fringale de toutes sortes, autres frontières instituées entre l’humain et la bête, ce que reconnaîtra Albert Sepieja. On met fin à l’action romanesque en l’abandonnant au lecteur…

Récit émouvant, qui nous a touchée pour son humanisme et sa lucidité, son questionnement sur

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Paul Mainville

la valeur des hommes quand ils doivent se défendre contre la mort, occasionnée par des tragédies desquelles ils ne sont plus les maîtres. La survie, seule, leur sert de défouloir, d’où une plongée consciente mais désespérée dans la barbarie. Cependant, on regrette que Miljenka, la fille d’Albert Sapieja, devenue à son tour trapéziste, ne soit pas plus longuement évoquée dans ce rappel aux vivants qu’inaugure le nouveau spectacle conçu par son père. De sa naissance à son état de jeune adulte, nous la percevons telle une flamme clignotante plutôt que telle une lumière rédemptrice. On regrette aussi que l’art, sinon l’artiste, symbolisé ici par le cirque, ne soit développé davantage, l’inhumanité des guerres ne manquant pas aux interrogations morales de Paul Mainville. Les bienfaits de l’art contrant la cruauté de l’homme en cas d’insubordination, apportent matière inépuisable à réflexion.

Roman à lire indulgemment, pour le sujet toujours d’actualité, aucune atrocité ne servant d’exemple, ni de leçon.

Hangar no 7, Paul Mainville
Éditions Triptyque, Montréal, 2015, 210 pages.

Notes bibliographiques

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Almazar dans la Cité, un roman d’Alain Gagnon…

10 mai 2015

En vente à un prix dérisoire en format numérique sur Amazon :

http://www.amazon.ca/s/ref=nb_sb_noss?__mk_fr_CA=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=alain%20gagnon%20almazar

Description

Digne fils spirituel de Don Quichotte de la Manche, Almazar Trudeau a gagné au poker son fidèle écuyer et chat qui louche maykan alain gagnon francophoniechauffeur, Sancho. Comme le héros espagnol originel, il vient au secours des gentes dames et se choisit une Dulcinée qu’il appellera Douce et à laquelle succédera une Douce II. Cinq cents ans ont passé, les mœurs ont évolué, mais le même esprit chevaleresque demeure. On l’aura compris, Almazar Trudeau voue une admiration sans bornes à ce chevalier légendaire auquel il s’identifie malgré le poids des années.

Almazar dans la cité est un « roman sur le roman », un livre d’écrivain avant tout. Ne manquant ni d’audace ni d’érudition, Alain Gagnon nous transporte, à travers une multitude d’intrigues, à l’intérieur de différents imaginaires où se rencontrent des personnages colorés, capables de réflexions profondes comme de délires amusants. Autour de thèmes classiques, l’auteur a su créer un univers baroque où se mélangent agréablement différents types de regards sur le monde actuel… Un récit à lire pour les défis qu’il propose et pour cet éclairage nouveau qu’il jette sur la capacité d’émerveillement des uns et la lucidité sans issue des autres.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque :  Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire :  Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

 

 

 


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

15 octobre 2014

Le chien de Dieu (carnets 2000-2004) d’Alain Gagnon

 

        Ça fait trois fois que je lis Le chien de Dieu et je suis toujours aussi enthousiaste. Il s’agit d’un ouvragechat qui louche maykan alain gagnon francophonie mené de main de maître dans lequel l’auteur exprime librement ses idées.

            Il faut d’abord parler du style de Gagnon et de sa poétique puisqu’il s’est d’abord et avant tout fait connaître par ses fictions. Ce livre est fort bien écrit ; on reconnaît ici l’écrivain qui s’est formé au contact d’auteurs aussi exigeants que Maupassant et Hemingway. Il y a d’ailleurs des expressions que j’ai soulignées tellement je les trouvais belles, dont celle-ci : « le rut des vagues ». Il y a également de très beaux passages que devrait méditer tout écrivain et, a fortiori, tout écrivain en devenir. Ainsi, la description du manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies (p. 234-235) est un modèle du genre. En outre, les propos que tient Alain Gagnon sur la littérature et plus spécialement la poésie sont révélateurs d’une sensibilité et d’une pensée qui détermine l’évolution de son œuvre. Gagnon fuit comme la peste tout ce qui ressemble à de la sensiblerie. À la page 416, il explique très bien ce qu’il entend faire en poésie : « Surprendre la conscience dans son acte de perception… » Et un peu plus loin, à la page suivante, il ajoute ce qui suit : « Ce que je recherche, c’est la tangente entre ma conscience et le monde ; là où l’on s’émerveille du geste même de percevoir – non pas la recherche de ce qui est perçu, mais la recherche de « ce qui perçoit ». »

            Gagnon, par ailleurs, se débrouille très bien dans le monde des idées. Ses carnets sont le fruit de longues réflexions nourries d’auteurs illustres et de première importance (Marc-Aurèle, Hegel, Nietzsche, Teilhard, Bernanos, Popper, etc.). Plusieurs de ses affirmations trouvèrent chez moi un acquiescement enthousiaste, dont ces pensées sur le suicide que vous retrouverez à la page 355 : « De ceux qu’on exhorte à refuser le suicide, mon regard se tourne vers tous ceux, travailleurs sociaux ou parents, qui tentent de les dissuader. Qu’ont-ils de si enthousiasmant à proposer ? La pensée laïque et postmoderne ennuie mortellement, dès les premières explications. Ce qui pourrait enthousiasmer dans l’existence – les valeurs spirituelles, le sacré, le transcendant… – notre génération l’a saccagé, tourné en dérision ou a honte d’en parler. Reste notre avachissement d’hommes roses, reste ce monde criard, hédoniste et cyniquement cruel qu’illustrent à merveille Loft Story et la toute-puissante Loto. » (Ici j’ai envie de dire : Bravo !) Je dois ajouter que l’auteur a le courage d’éviter le confort intellectuel : il ne choisit pas son camp quand tous les camps semblent déshumanisants. S’il tape fort sur un hyperlibéralisme qui voudrait tout réduire à l’état de marchandise, il se montre également très critique envers les tendances étatistes de la gauche. En fait, Alain Gagnon ne semble avoir qu’un parti, celui de ces auteurs qui défendent des valeurs spirituelles vers lesquelles il faut toujours revenir. Gagnon ne craint pas de se dire croyant et il ose, chose rare dans une époque de spécialistes obtus, s’adonner à la spéculation métaphysique.

 Frédéric Gagnon

Alain Gagnon, Le chien de Dieu : carnets 2000-2004, Montréal, Éditions du CRAM, 2009.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

1 octobre 2014

 Un après-midi de septembre de Gilles Archambault

             Au début des années 90, Gilles Archambault publiait un superbe récit sur ses relations avec sa mère : chat qui louche maykan maykan2 alain gagnon francophonieUn après-midi de septembre. Avec le style qu’on lui connaît, classique, tout en nuances, l’auteur faisait un portrait très touchant de celle qui lui donna le jour.

            Au début du texte, Archambault nous dit qu’il perdit sa mère l’automne dernier, et il écrit ceci, qui est sans doute très vrai : « Quand une personne meurt, elle emporte avec elle tant de secrets qu’elle apparaît avec le temps de plus en plus impénétrable. »

            L’un des aspects les plus réussis de ce récit est la façon dont l’auteur joue avec le temps, entremêlant les souvenirs d’une époque lointaine où sa mère était jeune, tendre et belle, ceux d’une époque plus récente où elle devint femme d’âge mûr et enfin la période de l’agonie. Autre chose que j’admire, la façon qu’a l’auteur de parler de son désespoir sans véhémence, avec une retenue qui a pour figure principale la litote. Ainsi, Archambault nous apprend qu’il fut conçu avant le mariage de ses parents. Apeurée, la mère de l’écrivain, qui n’avait alors que dix-huit ans, tenta de se débarrasser de l’enfant de façons diverses (elle voulut se faire avorter à trois reprises, elle s’adonna à des exercices violents afin que meure son bébé). Or devant les aveux tardifs de sa mère, Archambault ne pousse pas de hauts cris et ne s’épanche point en récriminations ; devant la mort possible (et souhaité par sa jeune mère) du fœtus qu’il était, il nous dit laconiquement : « Je n’étais pas sûr du tout que cette éventualité aurait été tragique. » Voilà, le désespoir et la qualité d’un esprit nous sont livrés en une seule phrase.

            chat qui louche maykan maykan2 alain gagnonMais il en est d’autres, des phrases, qu’il vaut la peine de citer tant elles révèlent la qualité du style et la pensée de l’auteur. Page 32, celui-ci nous dit : « On ne s’habitue pas plus à soi qu’on s’habitue à la vie. On essaie tant bien que mal de donner forme à un être qu’on est chargé de représenter. » Un peu plus loin (p. 45), Archambault écrit : « La vie ne se construit que dans la construction. »

            Enfin, parmi tous les textes d’Archambault que j’ai lus, Un après-midi de septembre est l’un de mes préférés et je ne puis que vous en conseiller la lecture.

**

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Gilles Archambault, Un après-midi en septembre, Montréal, Boréal (coll. Boréal Compact), 1994.

 

 Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

 


Panne d’écriture et Wittgenstein, par Alain Gagnon…

31 août 2014

Panne

chat qui louche maykan alain gagnonÀ cet auteur en panne qui m’écrit : « Chaque matin, la seule pensée d’ouvrir mon ordinateur et de me retrouver devant l’écran blanc me terrorise. Mon roman est bloqué. Je cherche, cherche, sue, réfléchis, fais de longues promenades… Rien ! Le texte m’apparaît irrémédiablement dans une impasse. »

Tu prends tout à l’envers, camarade. Cesse de réfléchir ! Ce qui écrit en toi est beaucoup plus intelligent et créatif que toutes tes réflexions. C’est le fait même de t’asseoir devant l’écran et de faire aller très concrètement tes doigts sur le clavier qui résoudra tes problèmes d’écriture. Attendre d’avoir découvert « la solution » par des marches ou des méditations tourmentées est une ineptie. Ce sont les mots écrits pour vrai qui attirent les autres mots, ce sont les phrases qui attirent les phrases, les paragraphes qui engendrent les paragraphes, les chapitres, etc.

C’est en écrivant qu’on dénoue les problèmes d’écriture.

(Le chien de Dieu. Éd. du CRAM)

Wittgenstein

 Insomnie. Une bonne partie de la nuit à tourner et à retourner dans ma tête quelques passages des Remarques mêlées de Wittgenstein.

Notamment :

Si quelque chose est bon, alors c’est également divin. Voilà qui, étrangement, résume mon éthique.

Seul quelque chose de surnaturel peut exprimer le surnaturel.

………………………………………………….

Je pourrais dire : Si le lieu auquel je veux parvenir ne pouvait être atteint qu’en montant sur une échelle, j’y renoncerais. Car là où je dois véritablement aller, là il faut qu’à proprement parler je sois.

Ce qui peut s’atteindre avec l’aide d’une échelle ne m’intéresse pas.

…………………………………………………

C’est une grande tentation que de vouloir rendre l’esprit explicite.

…………………………………………………

Le rapport entre un film d’aujourd’hui et un film d’autrefois est comme celui d’une automobile d’aujourd’hui avec une automobile d’il y a vingt-cinq ans. L’impression qu’il donne est tout aussi ridicule et inélégante, et l’amélioration du film correspond à une amélioration technique, comme celle de l’automobile. Elle ne correspond pas à l’amélioration – si l’on ose employer ce terme dans ce cas – d’un style d’art. Il doit en être tout à fait de même dans la musique de danse moderne. Une danse de jazz devrait donc se laisser améliorer comme un film. Ce qui distingue tous ces développements du devenir d’un style, c’est que l’esprit n’y a point part.

Opinion que je ne partage pas – je viens de revoir Atlantic City de Louis Malle… Mais opinions qui ouvrentVR_13_2_p10_Wittgenstein-Book-Cover_web tout de même des perspectives à la réflexion. Malgré les fulgurances de Wittgenstein, j’abandonne la lecture de ce livre pour la deuxième fois – je devrais écrire la seconde, car il n’y en aura pas de troisième. Je comprends ce qui ne va pas chez lui : il ne respire pas, donc il ne fait pas place à la musique – ni à la sienne ni à celle du lecteur. Pas d’atmosphère, pas d’empathie par où communiquer. Tout comme chez Agatha Christie dont je n’ai jamais pu terminer un seul roman.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Nouvelle, novella, haïkus et Tacite, par Alain Gagnon…

8 mai 2014

Dires et redires

Notes pour une réponse éventuelle à des étudiants qui m’ont demandé un court texte impressionniste sur l’art dehaiku la nouvelle. (Si c’est impressionniste, je veux bien…)

La nouvelle, c’est le haïku du prosateur qui se refuse à l’architecture à oubliettes du roman pour exposer, à la lumière implacable de la brièveté, un réel transfiguré, ciselé, dénudé. La nouvelle est à la littérature ce que la toundra et le désert sont à la géographie : lieux impitoyables et minéraux, où l’œil boit les horizons et se doit de s’attacher à des fragments infimes pour éviter sa propre fragmentation, sa dissolution dans l’Être.

À l’opposé, le conte, furtif et aguicheur, sans cesse propose ses grimaces complices et ses minauderies, ses sentes nocturnes et lascives, où palpite et s’embusque la Vouivre… Mais le stylo continue, sur la page crème et poreuse, sa marche dégingandée – flèche de Zénon à centre fou, tension vers ce papier de riz où toute encre sèche et disparaît avant que le tracé ne s’inscrive. 

Ouais… Au moins, ces étudiants apprendront-ils comment il ne faut pas écrire !

[Le chien de Dieu]

*

Mon recueil de novellas intitulé Trois visages d’Is progresse bien. La novella est un texte moyen, ni court, ni long, hérité de la culture médiévale d’Occitanie -un hybride ébahi qui, à la traîne dans une bretelle de l’autoroute littéraire, regarde passer les genres nobles et sourit avec la satisfaction de ceux qui savent avoir le temps, car leurs désirs ne les portent pas très loin. En fait, on écrit peut-être des novellas lorsque l’on se sent trop paresseux pour pondre un roman et pas assez talentueux pour ciseler une nouvelle.

9782213024974J’ai écrit jadis, dans un roman, quelque chose comme « s’enfoncer avec Tacite dans les certitudes du mal ». Je relis les Annales cette semaine et je me demande à quel point il a influencé mon style parfois minimaliste ou mes récits elliptiques, syncopés. Tacite est une très ancienne et itérative fréquentation. En traduction de versions latines d’abord, puis dans GF pour cet amour que j’ai toujours porté à l’histoire des humains. Tacite a utilisé un style journalistique avant la lettre, comme si l’espace lui était compté, chichement. À titre d’exemple, le premier paragraphe des Annales : en quelques lignes, on passe de la Rome des rois à celle d’Auguste, avec une grande sensation de vitesse et de densité, mais sans essoufflement… Six à sept siècles, faut le faire ! Et cet art du non-dit, de l’« à peine esquissé » auquel il a donné son nom -le « tacite ». Ainsi, cette phrase simple, mais pleine de connotations, à la fin du paragraphe 52 du Livre deuxième : « Les pères conscrits lui décernèrent les ornements du triomphe, distinction qui, grâce au peu d’éclat de sa vie, ne devint pas funeste à Camillus. » Combien ces deux lignes sont riches d’enseignement ? Que nous laisse-t-il pressentir ? L’envie d’abord qu’engendrait l’honneur suprême du triomphe ; la jalousie, la cruauté de la Rome de Tibère ; et l’insignifiance sociale du personnage honoré, Camillus… Tout cela suggéré, soufflé sans insistance, dans la plus pure tradition romaine du naturel, du mesuré, du non artificiel, de la gravitas… Il faudrait citer l’entièreté de l’ouvrage.

[Le chien de Dieu]

 L’auteur…

  • Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

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Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

28 décembre 2013

De bure et de velours

 Le temps de nous en rassasier, le soleil constant de novembre a fait place à la pluie, à la grisaille, IMG_2299annonçant la neige prochaine.  Profitant de l’euphorie de Noël, on écrit ce que nous a inspiré le troublant premier roman de Marc Séguin, La foi du braconnier.

Si d’aucuns prétendent que ce roman est autobiographique, on s’en réjouit.  Le périple du narrateur s’avérant initiatique, il ne peut que faire grandir cet homme qui, sous des airs fanfarons et provocateurs, se montre rempli d’amour haineux envers les hommes, les femmes, les bêtes.  Qu’importe que le narrateur, comme l’auteur, se prénomme Marc et que la femme, à qui le roman est dédié, se prénomme Emma.  Ne dit-il pas d’elle qu’il l’aimait « comme une prière qui se serait réalisée ».  Emma sera le miracle de sa vie, elle saura stopper momentanément ses fuites, lui qui se considère « une conséquence de l’Amérique moderne ».

Marc S. Morris, au lendemain d’un suicide raté, narre ce que fut sa vie durant ses dix dernières années.  Il est braconnier et dès le premier chapitre, il embarque le lecteur dans une histoire de chasse qui s’est passée en 1991.  Il a tué un ours au Manitoba, l’a dépecé, a prélevé la vésicule biliaire pour la vendre quatre mille cinq cents dollars à des Asiatiques.  Depuis un an, il est étudiant en cuisine à l’Institut de l’hôtellerie de Montréal, qu’il délaissera pour entrer au Grand Séminaire.  Il y fera la connaissance de l’évêque Pietro Vecellio avec qui il entretiendra « une amitié amoureuse.  […] Un homme peut aimer un autre homme. » Le narrateur étant inapte aux sentiments modérés, il affectionnera ses semblables avec une intensité démesurée.  Toujours, il déteste, toujours, il adore.  Comme lui-même, son double est entier et ne tolère aucune médiocrité.  L’un est vêtu de bure, l’autre de velours.  Se remettant sans cesse en question, il traverse les États-Unis en pick-up, revenant à son point de départ, le Québec.  Sa foi immense en la vie le déstabilise d’une telle manière qu’il ne sait, ni ne peut, se satisfaire de joies simples, quotidiennes.  Parfois, il amorce des situations qu’il pense être des ancrages, comme la naissance de sa fille, l’ouverture d’un restaurant, mais, tel un marin happé par l’océan, il parie sur l’espoir : trouver plus exaltant que ce que les autoroutes lui offrent d’oubli temporaire.  Il exècre l’idée du bonheur, mais, tout à son combat intérieur, il ne se rend pas compte que sa quête s’appuie sur des doutes, non sur des certitudes.  Ne dit-il pas qu’il veut conquérir, dominer, sans jamais y parvenir. Sa foi est une soif intarissable, la source où il s’abreuve en est la beauté d’Emma, elle qu’il compare à la Marie-Madeleine de la Pietà du Titien.  « …  Je cherche toujours.  Je trouve peu, car je cherche trop. » Les années s’écouleront en tuant des animaux, en abominant les hommes, en adorant Emma et leur fille.  Leurre orgueilleux qu’il ne veut dénier.

Rien de répréhensible dans la conduite tourmentée de Marc S. Morris.  Il a comme point d’appui un « gigantesque » FUCK YOU qu’il a « tranquillement tracé » sur un atlas de l’Amérique quand il était adolescent, amoureux d’une certaine Denise, « une fille très bien » de dix-huit ans.  Chaque lettre lui servira de balise pour franchir les frontières de l’Amérique du Nord, continent qui l’a douloureusement déçu.  L’époque où il lira tous les livres, concluant plus tard qu’à « part quelques-uns, les livres sont des mirages ». Désespoir emprunté au poète Stéphane Mallarmé…  Il lui faudra beaucoup de temps, non pour s’assurer un semblant de paix, il en est incapable, mais pour se mesurer au désir d’Emma qui veut un deuxième enfant.  Continuité de son univers personnel, mais aussi celui de l’humanité.  « Enfin, je me sens utile.  J’existe parce que mon devoir de race est accompli.  Et c’est l’idée la plus érotisante qui soit. » Pourtant, il repart vers le Grand Nord, envisageant de tuer des caribous.  Quand il reviendra auprès d’Emma, il n’aura plus que la lettre U à consommer.  Ce qu’il fera un autre automne, « étendu sur les feuilles mortes ».  Il attend le gibier en rêvant à Emma, en écoutant sa voix intérieure, en cherchant sa respiration.  L’idée de l’attente de la mort lui traverse l’esprit, calme sa conscience.

Puissant roman enrobé d’amour plus que de haine.  Il suffit de comprendre que chaque homme ressemble à un arbre qui, lentement, enveloppe ses branches de feuilles dissemblables quand la saison change.  L’être torturé qu’est Marc S. Morris  ne peut posséder un tronc lisse, dépourvu d’aspérités.  Les pages qu’il écrit témoignent d’une Amérique dénuée de son rêve.  N’est-il pas un fils des premiers habitants de ce continent ?  Sa mère, Amérindienne, son père, Blanc, ne représentent-ils pas le fardeau empoisonné d’une civilisation devant se contenter d’un piètre modernisme ?  Demeure l’impression que les sentiments extrêmes s’épuisent d’eux-mêmes et non d’un parcours insensé sur des autoroutes.

foi-du-braconnier-09Roman coup-de-poing, dérangeant, certes un brin machiste, combien intelligent.  Le talent de Marc Séguin ne fait aucun doute quand certains de ses chapitres se terminent, tel un haïku.  Quand on lit la lettre de l’évêque Pietro Vecellio qu’il adresse au narrateur avant de mourir.  Quand ce dernier glisse entre des pages haletantes, avec une tendresse sensuelle, des recettes de gibier.  Nul humain n’étant parfait, ce qu’Emma a très tôt réalisé, on ne peut que défendre ce profond roman contre des croyances vacillantes, des âmes timorées contraintes à des sentiments édulcorés !

On rappelle que cet ouvrage est parmi les cinq finalistes du Prix des collégiens 2010.

Marc Séguin, La foi du braconnier, Leméac  Éditeur, Montréal, 2009, 152 pages

Notes bibliographiques

chat qui louche maykan alain gagnonInstallée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu.

Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire : (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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