Une nouvelle d’Alain Jetté…

8 mai 2012

La chute

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Son estomac gargouilla. La visibilité en plein cœur des nuages était presque nulle. Même si le vol avec détecteur de collision désactivé était illégal, Gilbert s’en moquait.
C’est leur faute ! C’est eux qui m’ont donné de ce nom anachronique dont tous mes amis se moquent !
Il inspira une grande bouffée d’air pollué, se laissant choir en plongeant droit devant lui. Des perles d’H2O se condensèrent à la surface de sa peau, imbibèrent ses cheveux et ses vêtements. La fibre autoséchante de sa combinaison en régurgita le trop-plein sous forme d’une multitude de gouttelettes glissant avec empressement jusqu’à ses pieds, mues par une urgence invisible.
Alors qu’il allait quitter la masse nuageuse qui l’abritait, il s’arrêta. De son repaire, il s’amusa à observer les routes du temps de jadis. Celles-ci dessinaient des labyrinthes sans issues, effacées par la végétation. Au loin, il aperçut son habitacle maison pas plus gros qu’un grain de sable.
Il ordonna mentalement à son Nano Système d’adopter un vol plané. Se superposant à son regard, un message clignota : « Danger ! Détecteur de collision désactivé ! » D’un mouvement de négation de la tête, il balaya l’avertissement. Il éteignit du même coup son communicateur dans sa poche.
Il sourit.
Après une nouvelle ascension d’une centaine de mètres, Gilbert ralentit et s’immobilisa. La sensation était douce, lové comme il l’était dans sa couverture nuageuse. Il écarta les bras, plongea, exécutant une boucle verticale.
Les nuages virevoltèrent et au même moment, un transporteur fendit l’air à l’endroit exact ou il se trouvait l’instant d’avant. Gilbert sentit les battements de son cœur marteler ses tempes, sa tête voulait exploser, il était ivre, vivant comme jamais. Pourquoi avait-il hésité si longtemps ? Il se le demandait.
Ses parents ne pourraient jamais ressentir cela.
Et pourquoi devait-il toujours penser à eux ? Ce n’était pas sa faute s’ils avaient refusé les bienfaits de la technologie, l’implantation d’un Nano Système par exemple ! Si la procédure n’avait pas été obligatoire depuis les deux dernières décennies, lui-même n’en serait probablement pas équipé. Eux et leur satanée passion pour tout ce qui était ancien : les carnivores, le capitalisme, le magasinage ! Il ne comprenait pas leur obsession maladive pour l’histoire ancienne à son détriment, lui, qui était pourtant bien vivant.
Il frissonna.
Des aéronefs vrombissaient non loin de lui, tels des ronronnements de chats géants métalliques. Il les ignora et ajusta à nouveau sa chaleur.
Tout en faisant mine de tomber à l’horizontale, il se mit à nager en écartant l’air vaporeux de ses mains. Il exécuta un cercle horizontal avant de monter en altitude, jusqu’à s’extirper complètement de son terrain de jeu nuageux. L’oxygène se faisant plus rare, il sentit sa tête tourner. Nouveau réglage de son niveau d’O2.
À cette altitude, des transporteurs aéroniques surgissaient à droite et à gauche, de toutes tailles, transportant une variété de marchandises insipides, inutiles.
Il eut envie de grimper davantage. Malgré la peur qui le tenaillait, il était décidé, cette fois, d’atteindre les limites de la troposphère. De toute façon, son Nano Système bloquerait toute tentative d’ascension au-delà.
Après d’interminables minutes d’ascension, il ralentit et s’immobilisa. L’oxygène était clairsemé, le froid lui glaçait les veines. Son absorption d’O2 était au niveau maximum et il en allait de même pour sa production calorifique. Il ne ferait pas long feu ; piger ainsi dans ses réserves était risqué, voire dangereux.
Il s’étendit le long de sa barrière invisible et infranchissable. La Lune, dans son croissant, le narguait de son « D » railleur. Il ferma les yeux en s’efforçant de l’imaginer telle qu’elle pouvait être jadis, avant les mines, la colonisation.
Il pensa de nouveau à ses parents.
« Alerte ! Niveau d’énergie critique. »
Merde ! pensa Gilbert.
Il inspira profondément.
Un grondement le fit sursauter.
À une centaine de mètres tout juste, un transport grimpait en direction de la Lune. Il aurait pu s’y accrocher, sortir de l’atmosphère terrestre… en finir. S’il l’avait voulu !
Une fois à sa hauteur, l’engin ralentit. Le pilote sembla l’observer un instant, chercher un signe de détresse. Gilbert le salua nonchalamment, ce qui parut le rassurer.
Les hublots du véhicule spatial défilèrent telle une parade funèbre. Ses passagers indifférents ou assoupis ne le remarquèrent même pas, sauf une vieille dame édentée qui lui sourit.
L’aéronef eut tôt fait de disparaître de son champ de vision. Il ferma les yeux à nouveau. Il ne lui restait que quelques minutes.
Son estomac gargouilla à nouveau. Il devrait engouffrer des kilos de tofu protéiné afin de compenser toute l’énergie qu’il brûlait maintenant. Gilbert préférait la saveur de poulet, et ce, même s’il n’en avait jamais mangé. Elle lui donnait l’impression d’être un viril chasseur de viande du temps ou les hommes tuaient encore pour se nourrir, alors que les ressources de la planète semblaient inépuisables.
Il commençait à faiblir, il le sentait. Il crut de nouveau entendre un grondement. Était-ce une hallucination ? Il tenta de chasser cette idée de son esprit.
Le son persista, s’amplifia.
Il se sentit soudain bouger. Lorsqu’il entrouvrit les yeux, il aperçut un véhicule de la police dont le rayon tracteur l’attirait vers sa soute…
Non, pas ça !
Que diraient ses parents ? Il allait être arrêté pour vol sans détecteur de collision. Il sera en punition pendant des mois.
Après avoir été déposé au sol, il aperçut deux policiers.
— Nous nous excusons de vous déranger dans votre intimité, Monsieur, commença le premier. C’est que nous n’arrivions pas à vous joindre.
— Heu… C’est vrai ! leur répondit Gilbert. Désolé, mon communicateur est fermé. Il a dû se désactiver accidentellement.
— C’est que… nous avons une triste nouvelle à vous annoncer, lui dit le premier.
— Vos parents sont… décédés, enchaîna le second sans ménagement.
— Quoi ? hurla Gilbert. Je… je n’y crois pas. Non ! Qu’est-ce… que leur est-il arrivé ?
— Un… empoisonnement alimentaire.
Gilbert n’en croyait pas ses oreilles.
Le plus âgé des deux policiers consulta longuement son rapport. Il parut le lire et le relire, avant de conclure :
— Ils auraient consommé de la viande en conserve vieille de… plusieurs siècles !

Notice bibliographique

Alain Jetté est originaire de La Baie, au Saguenay.  Il habite à Québec depuis dix ans. Artiste, chargé de cours, technicien en informatique, bachelier multidisciplinaire, Alain Jetté s’interroge sur la matérialisation du récit ; du littéraire au pictural fixe, ainsi qu’en mouvement. Il publie en 2007, pour sa belle-fille, un premier roman jeunesse, Antoine Noblecourt et la quête de Neith, aux Éditions Humanitas. Boursier du Fond Hubert-Larue en Littérature, de la bourse Joseph-Armand Bombarbier et de la bourse du Fonds de recherche Société et culture Québec, il termine ensuite une maîtrise-création en littérature et cinéma. Sa réflexion y porte sur l’adaptation de son roman en scénario, puis en animatique 3D pour le cinéma. Récemment, l’auteur a publié une nouvelle dans la revue Clair-Obscur. Il nourrit son propre blogue : http://antoinenoblecourt.blogspot.com/


Une nouvelle de Patrice Cazeault…

29 janvier 2012

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Tiède et un brin diffus

 — Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Il s’agissait d’une toute petite voix. Une voix aiguë. Celle d’une enfant. Il y avait toutefois dans le timbre les intonations d’une voix habituée à commander. À se faire obéir.
Puis, un tout autre registre. Un ton aigre, un débit calculé et un tantinet lancinant.
— Je l’ignore, Votre Altesse. J’ai pourtant prononcé tous les mots de la litanie et effectué avec grâce les mouvements rituels…
La gamine à qui il s’adressait se cala plus profondément dans le large fauteuil sombre. Celui-ci dominait la pièce, démesurément grand, avec les excroissances informes et grotesques qui s’en échappaient. Elle y paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était en réalité.
Elle tapota impatiemment du pied sur les cageots usés qu’on avait solennellement placés à la base du trône pour lui permettre d’y grimper seule.
— Vous m’aviez promis que le sortilège fonctionnerait… reprit-elle.
— Je vous assure, majesté, que l’exécution était magistrale. Si problème il y a, je vous suggère de vérifier la qualité des composantes réunies par Ochrémonium.
Les regards pivotèrent vers la forme grossière qui occupait le siège d’en face. À moitié prisonnier des barreaux de chaise qui déformaient ses masses adipeuses surdimensionnées, Ochrémonium se secoua dans un soubresaut désagréable à observer de si près.
— Sale lézard… commença-t-il
Il se tut, car Son Altesse venait de quitter son trône pour passer en revue les objets et mixtures hétéroclites qui gisaient dans un chaos calculé sur la table. Il pria silencieusement pour que la gamine ne sache pas différencier le quartz du cristal.
— Qu’est-ce que ce truc ? demanda-t-elle impérieusement.
— Un orphéolage molossal, majesté, énonça Ochrémonium.
— Il s’agit d’un vison… précisa la silhouette aigre et décharnée. Un vison dont vous avez maladroitement remplacé la dentition.
— Allons donc ! Quelle idée grotesque !
Nerveux, il matérialisa depuis les replis infestés de ses habits une petite baguette de pain chocolaté qu’il s’empressa de grignoter. Son Altesse ignora l’altercation et poursuivit son inspection. Elle pointa un assemblage de tiges d’ébènes et posa sur Ochrémonium un regard inquisiteur.
— Un prisme catalyseur des matières éthérées.
— Soyons sérieux, l’interrompit son rival. Ma nièce de 10 ans bricole des boîtes à pain plus catalysantes que cette pièce brouillonne.
Il réalisa tout à coup la portée de ses paroles et s’excusa auprès son maître. Celle-ci haussa les épaules et tourna encore autour de la table. Elle s’étira pour tâter une pâte visqueuse et mauve.
— Qu’est-ce ? fit-elle en reniflant la substance d’un air dédaigneux.
— D’authentiques baies de saumâgeuses sous-marines, claironna Ochrémonium, visiblement confiant.
L’autre conseiller leva les bras en l’air et gloussa d’ironie.
— Si ! Ce sont des vraies, réagit le grassouillet personnage. Je le sais parce qu’elles proviennent du même plant qu’il y a deux ans.
Cette réplique tomba sur la sinistre assemblée comme une lourde stèle de marbre. Une étrange chorégraphie de sourcils froncés et de gestes étouffés se livra à l’insu de la gamine. Celle-ci avait laissé son regard dériver sur la longue boîte d’ébène qui gisait à quelques pas, trônant au centre d’un fouillis d’inscriptions inquiétantes.
— Alors pourquoi cette fois ça ne fonctionne pas ? murmura Son Altesse en sourdine.
Les deux silhouettes diamétralement opposées reprirent leur concert d’accusations, s’injuriant mutuellement jusqu’à ce qu’une troisième voix  vienne les interrompre.
— Il ne manque que l’étincelle, bande d’idiots…
Ochrémonium et Voral conclurent une trêve momentanée et concertèrent leurs efforts pour réserver un accueil froid à l’ancien vizir de leur défunt maître.
— Tout est là, Majesté, reprit toutefois la forme dans l’ombre. Par contre, peu importe les babioles et les simagrées de vos assistants, il manque encore l’ingrédient essentiel, l’étincelle nécessaire pour embraser le dispositif, pour activer le sortilège et canaliser les énergies sombres…
— Quel est cet ingrédient, vizir ?
— Le souvenir le plus marquant, le plus vivant, le plus puissant que vous évoque la vie de votre défunt père. Quelque chose qui déclenche une violente émotion en vous. La plus grande joie que vous pouvez imaginer, ou la plus profonde haine qu’il suscite en votre cœur.
La gamine prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et qu’arrive-t-il à ce souvenir ensuite ?
— Consumé, consommé par les forces obscures qui œuvreront à extirper votre père de l’abysse. Ce morceau de mémoire vous sera extirpé, arraché et annihilé à jamais.
Un courant d’air parcourut la salle humide.
Une seule petite joie, pensa Naïa, jeune héritière orpheline de la Couronne du Sombre Monde. Ça ne devait pas être si difficile à dénicher, non ?
— Je dois trouver ça là et maintenant ? s’énerva-t-elle devant les trois paires d’yeux qui la fixaient.
Ochrémonium se libéra péniblement de sa chaise tandis que Voral s’inclina de toute sa hauteur.
— Nous nous tiendrons à votre entière disposition, Votre Altesse…
Ils claudiquèrent tous les deux sur les dalles suintantes et disparurent par la lourde porte de bois.
— Naïa, reprit le vieil homme. Je sais que c’est difficile, mais…
— Taisez-vous, lui intima la gamine.
Elle se hissa sur la table et dévisagea méchamment le cercueil de son père. Sous son crâne paradait une série de longues absences hivernales, de silences embarrassants et de scènes d’intimité artificielle.
— Il y a bien une chose dont je me souviens, commença-t-elle. Je me souviens de sa chaleur, de son odeur alors qu’il m’enveloppait contre lui dans sa grande cape et que nous galopions sur le domaine à la tombée du jour. C’est… mièvre. Tiède et un brin diffus… Je ne crois pas que ça suffise…
Son regard darda le vizir.
— Pourquoi n’y a-t-il rien de plus éclatant ? Pourquoi n’y a-t-il jamais rien eu de plus entre lui et moi ?
Le vizir, dans l’ombre, soupira.
— Parce que votre père a dû se livrer au même exercice, il y a un peu plus de deux ans. Après que le corps piétiné de sa fille unique fut retrouvé sur la plaine.
Naïa laissa ses jambes balancer lentement dans le vide, l’empreinte d’une chute brutale ressurgissant en filigrane dans son esprit.
— Votre père vous aimait profondément, Naïa. Seulement… il ne se rappelait plus vraiment pourquoi.
Un long silence assombrit le visage de Naïa.

— Annulez le rituel, vizir…

Notice biographique

Photo Patrick Lemay

Patrice est né en 1985 et, hier encore, il s’amusait à se dépeindre comme un écrivain miséreux dont personne ne veut. Pourtant, il publiera en 2012 sa double série de science-fiction, Averia / Tharisia, sous la bannière des Éditions ADA. La nuit, entre deux séances de correction, entouré de chats qui ne louchent pas tant que ça, il se demande souvent s’il n’a pas rêvé toute cette aventure. Toujours à la recherche de ce qui fait vibrer et résonner ce petit quelque chose dans ses entrailles, Patrice tient le blogue http://avisdexpulsion.blogspot.com. Il aimerait beaucoup vous y accueillir.


Premier prix : une nouvelle de Dave Côté…

27 mai 2010

Concours de nouvelles : Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud — Richard Tremblay, écrivain

C’est le 18 avril dernier que se terminait ce concours. Dave Côté y remportait le premier prix.

Voici ce qu’en écrivait l’organisateur du concours, Richard Tremblay :  « Le texte de Dave Côté m’a séduit par son aspect merveilleux, bien sûr, une baleine volante, voyez-vous ça, par la poésie qui s’en dégage, la curieuse chaleur qui se dégage des rapports entre les personnages et par la mise en écho finale qui ficelle magnifiquement bien ce texte remarquable.

Solitudes

Dave Côté

– JE ME SENS SI SEUUUULE! fit la baleine.

Dans sa minuscule maison de campagne encerclée d’arbres, Loyd augmenta le volume de sa télévision.

– SI SEUUUUUULE ! vagit-elle.

Loyd poussa un soupir. Comme d’habitude, pas moyen d’écouter la télé si la baleine s’ennuie. Il saisit sa canne d’une main tremblante et se leva en grimaçant.

– LOYD ! VIENS JOUER AVEC MOI !

Il sortit sur le balcon de sa maisonnette et leva les yeux au ciel. Il eut tout juste le temps d’apercevoir la queue de l’immense mammifère disparaître au dessus du toit. Grommelant dans sa barbe jaunie par le café, il descendit les trois marches et s’éloigna de sa demeure. Il ne pouvait plus arquer le dos vers l’arrière depuis déjà plusieurs années, il dut donc plier son cou jusqu’à en grimacer de douleur.

– C’est bon, je suis là, arrête de hurler.

– LOYD ! TU ES LÀ !

La baleine entreprit une manœuvre de retournement, ce qui lui prit une bonne minute de nage aérienne. Ce faisant, elle perdit de l’altitude et finit par se retrouver à peu près devant le vieil homme, qui devait tout de même se tordre le cou pour parler à la baleine.

– C’est la deuxième fois cette semaine. Je suis vieux, je dois me reposer.

– LOYD ! LOOOOOOOOYD !

Puis le vieillard se mit à léviter jusqu’à se trouver tout juste à un mètre de l’œil droit de la baleine.

– C’EST TON TOUR DE COMMENCER, LOYD !

Comme il détestait la façon qu’avait la baleine d’étirer son nom comme du caramel en train de fondre ! Elle prononçait L-loooyd, avec une vague dans le O qui évoquait le ton suppliant d’un enfant gâté.

Loyd coinça sa canne, à présent inutile puisqu’il flottait dans les airs, entre ses genoux. Puis, il étira précautionneusement les bras et les agita de haut en bas.

– UN OISEAU ! hurla la baleine.

– Bravo, marmonna Loyd.

La baleine secoua ses nageoires démesurées, soudain mécontente.

– TU IMITES TOUJOURS UN OISEAU, LOYD.

– Je n’ai pas d’imagination, aujourd’hui.

La baleine inspira longuement et se mit à chanter. Ces couinements laissaient Loyd perplexe, même après les avoir entendus si souvent. Il n’y comprenait toujours rien.

– MON TOUR ! MON TOUR ! MON TOUUUUUUUUUUUR !

Loyd redescendit lentement au sol, et la baleine prit de l’altitude.

– REGARDE BIEN, LOYD !

– Oui, oui, je regarde, répondit-il, si bas qu’il était évident que la baleine ne l’entendait pas.

Celle-ci prit alors une orientation verticale. Elle plia sa queue vers la droite et leva ses nageoires pour former une sorte d’i grec difforme. Elle se remit à chanter, et inclina la partie inférieure de sa queue, la balançant de gauche à droite à trois reprise. On aurait dit qu’elle n’était qu’un jouet de plastique articulé.

Loyd roula des yeux, exaspéré, pendant que la baleine revenait vers lui.

– TU AS DEVINÉ, LOYD ?

Il avait bien essayé de lui expliquer que son nom n’était pas une ponctuation, qu’il n’était pas nécessaire de l’apposer à chaque fin de phrase, et même si la baleine avait acquiescé, elle avait tout de même continué.

– Comment veux-tu que je devine, protesta-t-il, déjà en train de s’envoler vers l’œil de la baleine. Tu fais toujours les mêmes gestes.

– C’ÉTAIT UN POMPIER ! QUI VIENT DE SAUVER UNE FEMME EN DÉTRESSE ET QUI DESCEND DE SON ÉCHELLE AVEC ELLE DANS SES BRAS ! LOYD !

– Oui. J’aurais dû comprendre.

Puis, la baleine se contenta de regarder Loyd avec son œil immense, en chantonnant un peu de temps à autres. Impatient, il tournait la tête, sachant qu’il ne servait à rien d’argumenter avec elle. Il ne savait pas quel plaisir elle trouvait à l’observer de la sorte, il se demandait même parfois si elle l’oubliait simplement pendant quelques minutes. Puis, elle le fit redescendre, toujours en chantant de joie.

– AU REVOIR LOYD !

– Au revoir, baleine.

***

Le lendemain, Loyd se réveilla de très mauvais poil. La baleine était revenue.

– NE TE FÂCHE PAS LOYD ! JE NE SUIS PAS VENUE POUR JOUER, LOYD !

Il était en train d’enfiler ses pantalons et se figea tout à coup.

– JE SAIS QUE TU FAIS DES EFFORTS POUR JOUER AVEC MOI ALORS JE VEUX TE FAIRE UN CADEAU, LOYD !

Il se pencha au rebord de sa fenêtre. Le soleil n’y pénétrait pas, car la tête de la baleine était juste devant la maisonnette. C’était le seul endroit où les arbres avaient renoncé à pousser.

– QUI VEUX-TU QUE JE T’AMÈNE, LOYD ?

– Marianne ! Apporte-moi Marianne ! fit-il, tout a coup euphorique.

– JE REVIENS TOUT DE SUITE, LOYD !

Et vingt minutes plus tard, Marianne, une jolie jeune femme en robe de soirée, fut déposée sur le perron de Loyd. Elle avait une coupe de vin à la main et l’air contrarié. Loyd était déjà dans l’embrasure de la porte.

– J’étais en train de souper, papa.

– Marianne ! Je suis si content de te voir ! Comme tu es belle !

Elle tourna la tête vers la route de campagne, et perçut du coin de l’œil la baleine qui ondulait au-dessus de la maison.

– Moi aussi je suis contente de te voir, papa.

– Tu veux jouer aux échecs ? J’ai déjà préparé la table.

© Dave Côté

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Une nouvelle primée d’Alexandre Babeanu…

22 mai 2010

Concours de nouvelles : Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud — Richard Tremblay, écrivain

Alexandre Babeanu

C’est le 18 avril dernier que se terminait ce concours.  Pierre-Luc Lafrance et Alexandre Babeanu y ont remporté la seconde place ex-æquo.

Ci-dessous, la nouvelle d’Alexandre : « Une mécanique infernale, un découpage impeccable », pour reprendre les mots de l’organisateur du concours, Richard Tremblay.

La malédiction du petit matin d’Alexandre Babeanu…

Une heure avant l’accident, Lenny négociait avec le promoteur. L’homme  mesurait une tête de plus que lui, mais Lenny en avait vu d’autres. Il était sec et nerveux, et quand sa colère montait elle ne se taisait pas facilement.

Pendant ce temps, les musiciens de son groupe rangeaient leurs instruments tranquillement sur la scène, sans faire attention au tumulte qui naissait dans le coin de la salle. Le son de la voix de Lenny leur suffisait, ils savaient ce qui se passait sans même tourner la tête. Bien sûr que le promoteur refusait de les payer, c’était un mardi soir morne et pluvieux et le bar était resté obstinément vide la plupart du temps.

Et Lenny se démenait, criait même, comme d’habitude. Ils le comprenaient au fond, il avait besoin d’argent, lui. C’était un pro, un vrai, un de ceux qui refusaient les compromis et qui devaient vivoter de petits boulots miséreux. Lenny avait faim, il y avait son loyer et l’essence de son Astro 1986, il ne quitterait pas la salle sans être payé !

Mais le promoteur restait froidement indifférent.

Lenny serra les poings et laissa monter sa rage, encore quelques secondes et il frapperait ce sale type. Il regarda alors brièvement du côté de la scène, pour chercher un peu de support parmi ses musiciens.

La scène était vide.

Surpris, il regarda autour de lui.

Le bar était vide.

#

Six minutes avant l’accident, Lenny attendait que le feu passe au vert au coin de Clark Drive et de Venables. C’était un quartier d’entrepôts désaffectés entrecoupé d’un gros carrefour où les voitures s’entassaient habituellement à touche-touche, mais à deux heures un mercredi matin, ce n’était qu’un désert pluvieux.

Le feu passa enfin au vert et au moment de démarrer, Lenny sursauta. Un bolide surgit de la droite dans un crissement de pneus strident. Ses poils se hérissèrent, il appuya sur le frein par pur réflexe. Le conducteur de l’auto qui venait d’apparaître devant lui ne contrôlait déjà plus son véhicule. La voiture fit une embardée vers la droite et percuta de plein fouet un gros pylône en béton qui soutenait là une devanture. Le pare-brise explosa en une fine pluie de verre alors que le flanc gauche de l’auto se volatilisa en mille fragments, ouragan métallique qui se déversa aussitôt sur l’asphalte humide. Lenny resta paralysé pendant de longues secondes.

Lorsqu’il eut enfin reprit ses esprit, il descendit de son van et marcha vers l’épave fumante en regardant autour de lui. Personne… Il se mit à courir. Au milieu du carrefour, il faillit trébucher sur un gros sac de cuir noir. Il le ramassa machinalement, il avait sans doute été éjecté de la voiture.

Il atteignit bientôt l’arrière de l’épave, et y jeta un regard furtif à travers la lunette arrière. Vide, pas d’ombre, rien. Il était tard, et il ne se sentait pas le courage d’affronter ce que dissimulaient ces restes, il décida plutôt qu’il fallait appeler des professionnels. Il se mit donc à courir à toutes jambes vers sa voiture en maudissant ce cellulaire qu’il ne pouvait plus se payer.

#

Deux minutes avant l’accident, Lenny remontait Venables à toute vitesse en direction de Commercial Drive, où il connaissait un dépanneur ouvert toute la nuit. Il avait posé le sac de cuir noir à côté de lui, sur le siège du passager. Le sac semblait palpiter. Curieux, il l’ouvrit d’une main, et pila aussitôt.

Le sac était rempli à ras-bord de liasses de billets de cent dollars, proprement attachés par des élastiques roses, alignés et superposés avec précision dans tout le volume du sac. A vue d’œil, il devait y avoir dans les trente mille dollars.

Le cœur de Lenny partit en crescendo alors qu’une goutte de sueur froide dégoulina le long de son nez. Trente mille ! Il pourrait se la couler douce pendant un long moment ! Changer de van, inviter Janet au resto, celui avec les Dim-Sum à volonté, et même se payer un rack à effets… Il ne put refréner un sourire.

Il passa ainsi de longs moments dans une transe contemplative à énumérer ses fantasmes et ses rêves, que ce paquet de fric allait l’aider à concrétiser.

Mais il se souvint enfin de l’accident… Le type devait sûrement être mort, vu l’état de sa voiture, il n’aurait plus aucun besoin de ces liasses, personne ne saurait. Lenny enclencha la première en sifflotant et démarra en trombe vers Commercial.

Tout était rose et vert dans l’esprit de Lenny…

#

Trois secondes avant l’accident, Lenny déboucha en trombe sur Commercial sans vraiment s’en rendre compte. La rue s’arrêtait là en un carrefour en « T ». La circulation était ici divisée par un terre-plein central au milieu duquel trônait un lampadaire décoré d’un feu de signalisation.

Une seconde avant l’accident, Lenny se rendit compte, bien trop tard, qu’il était au milieu du croisement, il n’eut même pas le temps de crier.

Crash !

Son Astro percuta le poteau de plein fouet dans un fracas épouvantable. Lenny n’avait pas pris le temps de boucler sa ceinture, il fut projeté à travers son pare-brise et s’envola, répandant dans son vol un long sillage écarlate. Son corps inanimé s’écrasa cinq mètres plus loin au milieu de la chaussée, il ne se releva pas.

#

Somnolant derrière le comptoir de sa supérette, Rajeev sursauta en entendant le bruit de l’accident. Il se rua dehors aussitôt pour voir ce qui se passait. Alors qu’il traversait Commercial pour aider le ou les occupants du van embouti dans le lampadaire, son regard fut attiré par un sac de cuir noir qui trônait au milieu de la route. Il s’arrêta, le ramassa sans réfléchir et s’empressa de l’ouvrir. Il resta cloué sur place au milieu de la chaussée. Tous ces billets… Il n’entendit même pas la voiture qui venait de déboucher sur la rue un peu plus bas, et qui accélérait déjà vers lui à plein gaz…

Notice biographique

Naissance à Bucarest le 12 octobre 1971.

Auteur, musicien, blogueur et informaticien, Alexandre Babeanu est né en Roumanie, a grandi à Paris et habite maintenant à Vancouver, où il a appris à aimer la pluie et les longues promenades en forêt. Touche-à-tout infatigable, il prépare même un court-métrage entre deux répétitions à la batterie.

Alexandre Babeanu a publié plusieurs nouvelles dans la revue Solaris, a même remporté en 2008 le prix Solaris pour L’Évasion. Il quitte l’univers cyberpunk le temps d’être finaliste au prix Radio-Canada 2008, avec une nouvelle Dans l’antre du dragon.  Ce texte sera publié dans la revue Alibis n° 33. » (Notice tirée de la revue en ligne k-Libre.)

https://maykan.wordpress.com/


Concours de nouvelles…

29 mars 2010

Concours de nouvelles
Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud (Richard Tremblay, écrivain)

Richard Tremblay

(Lorsqu’on promeut la nouvelle, je réponds : présent !  Et suis heureux de donner un coup de main.  Ci-dessous, les règlements du concours de l’Ermite de Rigaud, les modalités, échéancier, prix…  Écrivains et écrivants, à vos claviers ! )

BUT

  • Promouvoir la nouvelle francophone sur la blogosphère. La nouvelle se définit ainsi : un instantané qui relate l’histoire d’un seul événement important comprenant peu de personnages.

MODALITÉS

  • Dans les limites de la définition précédente, il n’y a aucune restriction de genre, de style ou de thème.
  • D’un maximum de 1000 mots (titre compris), le texte soumis est inédit et rédigé en français.
  • Le concours est ouvert aux auteurs de la francophonie. Cependant les prix ne seront expédiés qu’à l’intérieur du Canada.
  • Chaque auteur peut soumettre un maximum de trois textes.
  • Les pseudonymes ne sont pas acceptés, à moins qu’il ne s’agisse du pseudonyme habituel de l’auteur (par ex. Daniel Sernine, Laurent McAllister…)
  • Le texte est soumis en version électronique seulement, en format MS Word, ou lisible par MS Word. Le nombre de mots sera évalué par le mode Statistiques du logiciel MS Word 2007.
  • Tout texte ne respectant pas ces exigences sera rejeté.

DATE LIMITE

  • La date limite pour participer est le 18 avril 2010 à 23h 59.
  • Les textes sont envoyés à l’adresse électronique suivante  : nouvelles.ermite@yahoo.ca
  • Les textes soumis sont envoyés en pièce jointe (PJ).
  • L’auteur donne ses coordonnées sur le courriel accompagnant le texte, c-à-d son nom, son adresse courriel et le titre du texte qu’il soumet.
  • Le texte gagnant sera annoncé au plus tard 10 jours après l’échéance du concours

JURY

  • L’Ermite de Rigaud.
  • Selon la qualité des textes reçus, le jury peut décider de ne pas accorder de prix.

ADMISSIBILITÉ

  • Tout le monde est invité à participer, y compris les commanditaires du concours, à l’exception de l’Ermite.

PRIX

Sera attribué au texte gagnant un grand prix composé de :

  • Un chèque de 50 $.
  • Un abonnement d’un an à la revue Brins d’éternité.
  • Un abonnement d’un an à Katapulpe, le fanzine de la relève littéraire
  • Un roman à choisir dans la bibliographie de Mathieu Fortin.
  • La trilogie des Moufettes de François Bélisle : Les Moufettes attaquent au crépuscule, Les Moufettes livrent de la pizza et Les Moufettes tirent la langue au chat (à paraître en avril 2010).
  • Un exemplaire de La Machine du Bonhomme Sept-Heures de Claude Bolduc.
  • Un exemplaire du numéro Hors-Série n° 2 de Nocturne à paraître en 2010.
  • Deux livres à choisir dans la vente de débarras de René Beaulieu.

PRIX SUBSIDIAIRES :

  • La quadrilogie Alégracia de Dominic Bellavance.
  • Un abonnement d’un an à la revue Solaris.
  • Un abonnement d’un an (trois numéros) à la revue Clair/Obscur.
  • Chroniques d’Euxémie, Cornes et Kassauan d’Alain Gagnon
  • Les marchands de talents et Le futur inversé de Hans Delrue

NB : En raison des frais de livraison postale, ces prix ne seront pas expédié à l’extérieur du territoire canadien.

DROITS :

  • Le texte primé sera publié une fois sur le blogue de l’Ermite de Rigaud au moment de l’annonce du texte gagnant, ou peu après. Autrement, les auteurs gardent tous les droits sur leurs textes.

Rédigé par Richard Tremblay

Libellés : concours ermite

PS : Pour plus de détails, commentaires ou questions, rendez-vous sur le blogue : http://lermitederigaud.blogspot.com/


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