Ma traversée du pays fantôme, par Claude-Andrée L’Espérance…

17 avril 2016

De marées en dérives

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

 

 

Il y aura
une rumeur
des craquements,
des chocs, des soubresauts
et les vagues à nouveau
et les eaux d’encre noire ou marine
et les glaces fracassées
poussées par les courants
de marées en dérives

Et alors reviendra du large
porté par l’air salin
comme un chant oublié
le murmure de la mer

Et sur la rive nue
enfin libre des glaces
l’aube nous verra
ébaucher des voyages
et, au vif de l’eau,

retrouver nos rêves …

 

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies présentées ici.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

16 mars 2014

Pour se perdre…

Elle était venue ici pour se perdre.  Pour échapper à un parcours tracé d’avance.  Histoire de faire honneur à sa famille, DSCN5311elle aurait dû s’inscrire à la fac.  Choisir la médecine ou le droit.  Comme papa.  Elle n’en avait rien fait.  Elle s’était plutôt trouvé un boulot.  Dans un café.  Le temps de se mettre de l’argent de côté.

Ailleurs.  Elle avait toujours voulu être ailleurs.  Fuir ces espaces quadrillés où elle voyait déjà s’étioler sa vie.  Et son désir était si grand qu’il avait fini par creuser un fossé entre elle et les siens.  Et quand, un beau matin, billet d’avion en main, elle leur avait annoncé qu’elle partait, ils avaient poussé les hauts cris.

Elle était venue ici pour se perdre.  Et aussi pour les grands espaces.  Je sais, c’est un cliché, mais c’est ce qu’elle raconte encore parfois.  Depuis longtemps elle en rêvait de ce lointain pays d’hiver.  De Tadoussac à Natashquan.  Et pourquoi pas jusqu’au nord du Nord ?  Mais, ce jour-là, le hasard vint d’un coup chambouler ses plans.

Arrivée à Québec le matin pour aussitôt en repartir.  En direction du Saguenay via le parc des Laurentides.  Dans l’autocar à moitié vide, de kilomètre en kilomètre, elle avait regardé par la fenêtre défiler les épinettes.  Avec un petit pincement au cœur.  Puis la neige s’était mise à tomber.  À en voiler le paysage.  Forçant le bus à ralentir.

« Des peaux de lièvre, il tombe des peaux de lièvre, c’est ce qu’on dit par chez nous quand la neige tombe à gros flocons », lui avait expliqué le type assis sur le banc d’à côté.

Deux heures de retard à l’arrivée.  Qu’importe, elle avait prévu pour la suite faire le trajet en auto-stop.  Oubliant qu’entretemps la tempête s’était amplifiée.  Et quand un brave l’avait prise à bord pour ensuite l’abandonner.  À la croisée de la grand-route et d’un petit chemin de terre.  Au beau milieu d’une forêt de conifères et de bouleaux.  Où au plus fort de la tempête il ne passait presque personne… sauf le chasse-neige.  Enfin « la gratte ou la charrue » puisque c’est ce qu’on dit par ici.

Elle était venue ici pour se perdre et, en regardant passer le chasse-neige, elle en était à se demander si elle n’avait pas atteint son but.  Quand, émergeant de la tempête, un pick-up jaune tout déglingué à côté d’elle s’était arrêté.

« Tadoussac, la Côte-Nord…  Désolé, ma belle, les routes sont trop mauvaises, j’vais pas plus loin que le prochain village.  Envoye, embarque ! » lui avait dit le conducteur.

 DSCN5245Et c’est sur un chemin peu fréquenté, entre le fjord et les montagnes, à l’écart de mon petit village, qu’elle avait, par un soir de tempête, trouvé refuge dans un des gites encore ouverts en février.

Un jour, deux jours, trois jours à regarder les pêcheurs aller et venir sur la glace.  Un jour, deux jours, trois jours à regarder tomber la neige, à y voir s’effacer ses traces.  Quand, au matin du troisième jour, sous un ciel cette fois dégagé, elle avait rencontré cet homme qui allait devenir le sien.

Il était venu du village.  Relever ses lignes au large…

Elle était venue ici pour se perdre.  C’est ce qu’elle raconte encore parfois.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

10 novembre 2013

Au temps des amours sans attaches…

 

Jouant des mots et des silences

je te recrée, te réinvente

au gré du désir qui me hante

l’amour est un jeu de patience

 

Dans l’appartement vide, tout est resté pareil.  Comme au premier jour.  Le jour où elle s’était installée ici, dans ce petit 3 ½, à quelques pas du centre-ville.

Bon, il y a bien le saule dans la cour qui, depuis le temps, a sans doute grandi de quelques centimètres et dans la chambre, où figuraient hier encore une dizaine de photos, autant de rectangles délavés laissent désormais apparaître la grisaille des murs d’origine.  Mais par la fenêtre mal isolée, le vent n’a pas cessé de s’immiscer et en fermant les yeux, il lui semble même, ce soir, l’entendre siffler.

Elle vient d’empiler à la hâte les dernières boîtes dans sa bagnole.  Il ne lui reste plus qu’à laisser la clé sur le comptoir de la cuisine, à verrouiller la porte et à s’en aller.  D’ailleurs, à l’heure qu’il est, elle devrait déjà être en route vers ce petit village de la Côte où elle s’apprête à s’installer.  Mais elle s’attarde.  Quelque chose ici la retient.  Un objet oublié ?  Elle a pourtant passé les derniers jours à nettoyer l’appartement et a fouillé armoires et placards dix fois plutôt qu’une.  Pourtant l’impression persiste.  Peut-être est-ce le vent et cette pluie soudaine qui vient frapper à la fenêtre comme pour saluer son départ.

Immobile au milieu de la chambre, elle n’arrive pas à se décider.  Tourner le dos à ces années, fermer la porte, s’en aller.  C’est pourtant si simple.  Mais la fatigue a raison d’elle et bientôt étourdie elle vacille, elle chancelle et le dos appuyé contre le mur se laisse lourdement glisser jusqu’au sol, allonge les jambes, prend un grand respire.  Quelques minutes, se dit-elle, juste quelques minutes de repos devraient suffire.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, le jour s’éteint, la rue s’anime, la rue s’éclaire.  C’est samedi soir, on veille en ville et sous la pluie les gens se pressent.  Et dans la chambre, ombres projetées sur les murs, ombres agitées et fébriles, solitaires ou en couples, défilent les silhouettes des passants.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, tout près, trop près, les bruits de la rue.  Talons aiguille sur le trottoir, talons aiguille qui claquent.  Juste assez fort pour la sortir de sa torpeur.  Égarée quelque part entre le sommeil et l’éveil, la voilà qui ouvre les yeux et dans ces ombres sur les murs croit voir surgir de son passé le souvenir de visiteurs, de bras tendus, de corps à corps.  Du temps jadis où ses amants allaient, venaient comme le vent…

DSCN4104Tous pareils, se dit-elle cette fois bien réveillée, ils étaient tous pareils.  Dans leur manière de frapper à ma porte, de passer sans s’attarder, de disparaître bien avant l’aube.  Les mêmes gestes, les mêmes mots.  Jamais d’amour mais de désir.  Les mêmes mots, les mêmes silences.  Faits de ruptures et d’abandons.  Chaque fois niés et déniés.

Mais n’était-ce pas là le prix à payer pour avoir toujours refusé de nourrir cet espace fait de l’autre que l’on attend ?

Autant sourire, se dit-elle, sourire au souvenir de ces quelques pas de danse esquissés toute seule dans le noir de la chambre toutes ces nuits où on n’attend personne.  Autant sourire au souvenir de cet air vieillot et de ces quelques mots qu’elle chantonnait alors, au temps des amours sans attaches.  Ces quelques mots à l’amant qu’elle n’a jamais osé dire.

Entre tes mots et tes silences,

j’ondule en une vague danse

marée montante sur page blanche

 

Aux premiers mouvements de mes hanches

troque tes mots pour tes silences

et viens plus près la mort me hante

l’amour sans cesse me réinvente

 

l’amour sans cesse me réinvente

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

29 septembre 2013

 Un lac sans fond

 Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Pour s’y rendre, il faut marcher.  Longtemps marcher sous le couvert des arbres.  Marcher jusqu’où les épinettes poussent si rapprochées les unes des autres que le vent arrive à peine à secouer leurs cimes.  Marcher jusqu’où les traces des humains rejoignent celles des bêtes…  Jusqu’où elles se perdent.

Dans ces lieux il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, même dans le ciel trop bleu d’un beau jour de juillet, les nuages en balles de neige se bousculent et s’impatientent.  Car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

 Ce n’est qu’après avoir escaladé des montagnes, traversé des vallées, des marécages, et des tourbières, foulé l’humus, le lichen et la pierre.  Ce n’est qu’après avoir longtemps erré à travers les forêts.  Erré jusqu’à s’y perdre que le voyageur découvre enfin devant lui, par-delà les broussailles, une éclaircie.  Et en passant brusquement de la pénombre à la lumière trop vive d’un ciel d’été, il se surprend à ouvrir grand les yeux.  Ébloui.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où, fourbu et tenaillé par la soif, il s’apprêtait à rebrousser chemin ?

À première vue le paysage n’offre rien de particulier.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Rond, silencieux, immobile.  Si immobile qu’aucune vague ne vient rider sa surface.  C’est tout de même à petits pas prudents que s’avance le voyageur.  Pourtant rien dans le paysage aux alentours ne laisse présager de la profondeur du lac.  Cependant, par-delà les broussailles, le rivage semble abrupt.  Mais n’y a-t-il pas, là-bas, un peu plus loin, un rivage plus accueillant ?

Sitôt il s’y précipite pour s’accroupir au bord du lac, les mains en coupe, prêtes à y puiser de ses eaux.  Et soudain ébahi, il suspend son geste.

Mais quel est donc ce mirage qui surgit devant lui au moment même où il allait enfin pouvoir étancher sa soif ?

À première vue le paysage n’a pas changé.  Un lac.  Un lac cerné par des forêts d’épinettes.  Un lac comme il y en a tant.  Mais un lac qui semble maintenant accueillir dans ses eaux, inversé, tout le pays alentour.  Un lac où il suffirait de plonger pour aller toucher le ciel en effleurant au passage les cimes des épinettes.

« Comme il serait bon, après avoir si longtemps marché, de connaître enfin un moment d’ivresse en apesanteur », se dit alors le voyageur.

Mais sitôt il perd pied, il bascule, il chute.  Le temps de voir se rider la surface de l’eau, de voir se bousculer dans le bleu du ciel les nuages en balles de neige, de voir s’agiter les cimes des épinettes, de voir s’obscurcir le lac miroir et, prise dans la glace, l’image inversée du pays tout autour se refermer sur lui.

DSCN3611Il chute et chute encore pendant que ses pieds essaient en vain de toucher le fond du lac dans l’espoir de pouvoir rebondir.

Il chute et chute encore jusqu’à ce que transi, le cœur affolé, saisi d’une peur primitive, il abandonne…

 Un lac rond.  Brillant comme une lune pleine.  Un lac que le voyageur téméraire découvre un jour ou l’autre au hasard des sentiers.  Un lac où il ne faut s’aventurer qu’au mitan de l’été, car, là-bas, l’hiver n’est jamais très loin.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du  Québec à Chicoutimi. Fascinée àla fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

28 avril 2013

Trois boîtes

« J’ai mis tout ce qui lui appartenait dans trois boîtes…  Quand j’y pense, laisser derrière soi aussi peu de choses, on peut appeler ça voyager léger…  Même si votre tante ne voyageait pas beaucoup… »

Trois boîtes de carton empilées l’une sur l’autre, coincées entre une commode et un fauteuil, dans une chambre encombrée de meubles hétéroclites.  Une chambre avec une porte-fenêtre, un minuscule balcon, une vue sur le ciel de Québec et sur les toits de la vieille ville.

« Y’a pas à dire, mademoiselle Mireille, en dehors de ses absences, votre tante était une locataire tranquille. »

Ses absences…  La délicatesse du vieil homme me touche.  Il en parle comme s’il s’agissait de séjours à l’étranger.  Au fond, c’était peut-être ça : un pays étranger.  Ce lieu, pourtant placé sous le patronage du prince des archanges, qu’après chaque visite, de retour à l’air libre, ma mère, mes sœurs et moi nous nous empressions d’oublier.  Oublier ses longs corridors peuplés d’ombres, ses portes closes derrière lesquelles on devinait des cris, des plaintes et des gémissements.  Oublier Saint-Michel Archange qui aurait dû prendre tous ces fous sous son aile et du tranchant de son épée prendre en chasse tous leurs démons.

« Dans la plus grande des boîtes, j’ai empilé ses cahiers de musique.  Ça pourrait encore servir à quelqu’un.  Au fait, j’ignorais que votre tante était pianiste. »

Je laisse le silence répondre à ma place.  Un instant, je revois ses doigts qui courent sur les touches du piano.  Comme s’il était dans sa nature à elle de faire naître cette musique qui tenait du prodige.  Cette musique qui un jour s’est arrêtée.  Trop tôt.

Ce jour-là, en cherchant la pianiste, on ne trouva que le silence, un banc de brouillard et le regard vide d’une jeune femme changée en pierre.  Catatonie, ont déclaré les médecins.  Puisqu’il faut mettre un nom sur la chose.

La suite fut une quête qui n’était plus la sienne, mais celle de tous ces hommes en blanc qui s’affairaient autour d’elle.  À chercher le traitement de choc ou la formule magique qui assurerait non sa guérison, mais juste un bout de vie…  Un bout de vie hors du brouillard.  Mais était-ce le mal ou le remède qui infligeait au moindre mouvement de son corps la raideur d’un automate ?

En dehors de ses absences, à chacune de mes visites dans sa petite chambre, elle me parlait du ciel de Québec et de l’infini du fleuve où elle rêvait d’aller un jour noyer son regard bleu.  Mais on ne peut aller vers le fleuve sans sortir de sa chambre.  Et elle ne sortait plus.  Monolithe immobile, assise dans son fauteuil.  Dans sa tête elle berçait ses fantômes.

Ainsi, rechute après rechute, elle allait.  Ballottée d’essai en erreur, de fol espoir en mauvais dosage, offerte à une science encore jeune qui expérimentait.  Est-ce le mal ou le remède qui l’a tuée ?  Trop tôt.

« Le cœur », a dit le vieil homme.

Dans la chambre, trois boîtes de carton empilées l’une sur l’autre, coincées entre une commode et un fauteuil.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

14 avril 2013

La peau de l’ours…

« Un gars d’la ville… » Rien pour impressionner le petit groupe de vieux que j’avais rejoint ce soir-là sur le quai, histoire de m’enquérir des derniers ragots.  « Un gars d’la ville… » N’empêche qu’au village sa légende continuait de circuler.

Ti-Jean Railleur avait tué.  Tué l’ours qui, à la brunante, hantait la cour de la petite école.  Et, en moins de deux, cet exploit s’était retrouvé à la une du journal local, exposant, en même temps que la peau de la bête, les ambitions inavouées du chasseur.  C’est ainsi que, cet automne-là, en ardent défenseur des citoyens contre l’envahisseur plantigrade, la tête de l’ours posée sur ses genoux, notre fougueux candidat à la mairie posa pour la postérité.  Malheureusement pour lui, ce fumeux coup d’éclat ne facilita point son élection.  Et si, pour un temps, Ti-Jean déserta le village, les suites de son fait d’armes n’en continuèrent pas moins d’alimenter la rumeur.  Ainsi on racontait que la peau de l’ours trônait désormais sur le plancher de son salon, la tête tournée vers la porte d’entrée, le regard fixe et l’air hargneux.  Et s’il fallait croire les indiscrétions de sa femme de ménage, cet ours n’était pas le seul à avoir sacrifié sa chair et sa peau aux ambitions politiques de notre héros.  De fait, les petits paquets de viande d’ours empilés jusqu’à ras bord dans son immense congélateur en étaient la preuve éloquente.  Or, si cette histoire était revenue sur le tapis, c’est que, depuis quelques mois, elle semblait prendre une tournure inattendue.  Aux premiers jours de l’été, Ti-Jean était revenu au village et, cette fois bien décidé à partager le fruit de sa chasse, il avait commencé à distribuer à chacun quelques menus paquets de viande d’ours dont il vantait les vertus.

« Un gars d’la ville…  J’me demande ben ce qu’il a derrière la tête.  Après tout’, les élections c’est juste dans quatre ans », s’était exclamé ce soir-là Albert, le doyen du village.  Comme personne n’avait de réponse, l’esprit de l’ours vint alors éclipser l’ombre du héros.  Et de la bête gigantesque aperçue derrière l’église à l’ours malfaisant abattu à coups de hache par un lointain cousin, chacun enchaîna avec une histoire de son cru.  Mais comme le ciel s’obscurcissait et qu’il me fallait retourner chez moi par un sentier qui passe à travers bois, après avoir écouté Albert me gratifier de ses conseils, je quittai le groupe sans tarder.

Sitôt arrivée au sentier, il faisait noir et ma lampe de poche ne projetait qu’un faible rayon de lumière blafarde.  J’attendis donc un court moment, le temps de laisser mes yeux s’habituer à l’obscurité.  Puis je m’engageai sur la piste de terre battue.  J’y avais à peine fait quelques pas lorsque, devant moi, une boule de fourrure toute noire, de la grosseur d’un chiot, déboula à toute allure pour aussitôt s’enfoncer dans les bois.  Abasourdie, je mis quelques secondes à réaliser qu’il s’agissait d’un ourson et que, s’il s’agissait d’un ourson, il devait bien y avoir une mère quelque part, et que s’il y avait une mère quelque part, elle ne devait pas être très loin.  Puisque je ne pouvais plus rebrousser chemin, je continuai d’avancer.  Un pas, deux pas, trois pas…  Quand un bruissement soudain attira mon attention.

À ma droite, dissimulée dans les buissons, se tenait une masse que je devinais sombre et imposante.  D’instinct, je dirigeai vers elle la faible lueur de ma lampe et j’aperçus les quelques poils blancs ornant sa poitrine.  Devant moi, immobile dans le noir, la mère ourse se dressait sur ses pattes de derrière.  Figée, aux aguets, tout autant que je l’étais.  Et moi, pétrifiée, j’attendais qu’elle fasse un geste.  J’attendais et j’attendis jusqu’à ce que le craquement des branches mortes sous son poids me signale qu’elle allait rebrousser chemin pour se diriger vers où j’avais auparavant croisé l’ourson.

« Si tu rencontres un ours en forêt, évite de croiser son regard », m’avait conseillé ce soir-là Albert.  Et il avait ajouté : « Sitôt l’ours passé, ne t’attarde surtout pas.  Continue d’avancer, car si tu t’attardes, ce n’est pas l’ours qui va te rattraper, mais ta peur. »  Je suivis son conseil.  Mais comme la route était longue et la nuit noire, je pus à loisir imaginer ma peau étalée sur le sol de la tanière de l’ourse et je pus aussi me dire que, dans cette fâcheuse position, j’afficherais sans doute, moi aussi, un regard fixe et un air hargneux.

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