Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

21 mai 2014

Laissez parler les p’tits papiers

Cher Chat,

Le verdict est tombé : coupable de palimpseste*. Dans mon livre à moi, les nouveaux chapitres occultentflaubert_madame bovary_tapa en francés les anciens. Pour ma famille du Vieux Continent, je suis devenue nord-américaine. Malheureusement, il faut y voir un euphémisme, car, derrière cette deuxième citoyenneté, se dessine en filigrane le spectre de l’individualisme. J’aurais donc perdu le sens de l’empathie en quittant la France ? Il me semble pourtant que l’Hexagone ne s’illustre pas dans toute sa solidarité ces derniers temps…

Mais reprenons ma table des matières, voulez-vous, le Chat, afin de comprendre pourquoi ma ligne de conduite est en dérangement.

Très jeune déjà, j’écrivais dans les marges, je gribouillais mes pages de garde, faisant fi des incipits parentaux, désireuse d’inventer ma quatrième de couverture. J’ai fait de ma vie des cocottes en papier, avant d’en faire un gros avion avec du papier timbré. C’était un peu fou de m’affranchir ainsi, de tout quitter, et ce fut une épreuve aussi de tourner la soie de mes pages d’enfance, sans nous déchirer. Je sais bien que j’ai froissé leur amour-propre en m’éloignant, mais mes parents ont toujours eu tendance à croire qu’ils étaient les seuls à en souffrir.

« Tu es devenue nord américaine. » Faut-il y voir un reproche, un regret ou une incompréhension ? Certes, j’ai dérogé de la préface que mes parents avaient imaginée pour moi. Coupable d’avoir falsifié mes papiers, je ne suis plus conforme à ma genèse. J’ai quitté ma maison d’édition pour méditer désormais à compte d’auteure, indépendante, sur du papier recyclé, alors que chez nous, on use de papier carbone depuis des générations.

Je ne saurais mettre ma famille à l’index, elle sera toujours dans mes p’tits papiers, mais si nos parchemins sont perforés en leur centre, n’est-ce pas pour qu’on se sente un jour le nombril du monde ?

« Tu es devenue nord-américaine. » Suis-je à ce point devenue étrangère au pays de mes ancêtres ? Je proviens d’une longue lignée d’Emma Bovary, bourgeoises de province, de mères en filles, un peu à l’étroit dans leurs codes, aspirant à un ailleurs, mais sur papier quadrillé à en-tête. J’aurais pu m’attacher moi aussi à mon titre et perpétuer cette collection classique en conservant la ligne droite. Mais j’ai saisi le livre d’occasion, tentée par une autre ligne d’horizon. De tous les romans éponymes, j’ai choisi Maria Chapdelaine. J’avais peut-être besoin de faire impression.

Je me suis déboisée, débroussaillée, défrichée pour réimplanter mes racines sous un autre ciel, sous un autre climat. Je me suis bêchée, sarclée, binée avant de pouvoir semer le grain de mes nouveaux papiers. J’ai vécu avec l’angoisse de la page blanche. Et si ce que j’avais à écrire n’était que sommaire ?

J’ai fini par improviser.

Papier brouillon d’abord, papier mouchoir souvent, car papier cul parfois. Et puis enfin, un jour… papier musique. Ce début de partition écrite à l’encre bleue de lys, je ne le devais qu’à moi-même. Alors, le Chat, je me dis qu’il est peut-être né là cet individualisme nord-américain. Dans le fait de ne pouvoir compter que sur moi-même, d’avoir eu tout à bâtir sans l’aide de personne. Dans cette nécessité de se faire confiance et de croire avant tout en ses ressources personnelles pour assurer sa survie.

Je ne suis pas loin de m’envoyer un petit bristol de félicitations, on dirait ! Je ne cherche pas pour autant à excuser cet individualisme. Nous sommes bel et bien ce que les autres perçoivent de nous. J’ai l’air bonne pâte comme ça, mais je ne suis pas toujours un papier cadeau et je ne me plie pas facilement.

« Tu es devenue nord-américaine. » Dans cette affirmation, la distance entre aussi en ligne de compte. Vivre à l’étranger m’a sans doute éloignée de certains centres d’intérêt que nous partagions autrefois. J’arrive avec ce nouveau lexique dont je suis fière, ces 500 nouvelles pages d’annexes. J’ai sans doute du mal à lâcher ma rame* pour revenir sur mes premiers chapitres.

130311025550842427Aujourd’hui, mes papiers sont en règle. Mon François Paradis, même si c’est Surprenant*, est devenu un Eutrope Gagnon en s’attachant à cette terre comme si c’était la sienne. Ma Maria à moi est heureuse, même si, avec le temps, et le confort qui se dessine, elle s’embourgeoise. Réminiscences bovaryennes ! C’est à croire qu’on n’échappe pas à son destin. Il m’arrive donc de faire tapisserie. Et comme Emma, je rêve alors d’un autre papier peint en vous écrivant, le Chat… sur du papier bulle.

Sophie Emma Maria

*Palimpseste : manuscrit écrit sur un parchemin préalablement utilisé et dont on a fait disparaître les inscriptions pour y écrire de nouveau.

*Une rame de papier contient 500 feuilles.

*Trois destins s’offrent à Maria Chapdelaine au travers des trois hommes qui la courtisent. François Paradis est un coureur des bois épris de liberté, Lorenzo Surprenant offre à Maria de quitter la misère et de le suivre aux États-Unis et Eutrope Gagnon est le cultivateur traditionaliste qui représentait à l’époque la résignation du peuple canadien.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

27 avril 2014

Printemps tardif

« Ils sont arrivés. Ils arrivent chaque année, juste au moment où, sous les chauds rayons du soleil d’avril, la DSCN4553neige granuleuse commence à fondre. D’abord, on les remarque à peine. Ils ont l’allure de minuscules esquilles de bois ou d’écorce. À les regarder, on ne devinerait jamais que ce sont des insectes. Jusqu’à ce qu’ils se mettent à bouger, à courir sur la neige. »

La vieille dame a brisé le silence.

Dans la pénombre du salon. Traversée de quelques rais de lune. Ils sont deux. Elle et son homme. Assis côte à côte. Immobiles. Silencieux. Deux vieillards transis qui, cette nuit, veillent. Est-ce la lune presque pleine qui trouble leur sommeil ? Ou bien le vent qui fait des siennes ? À les voir, on devine qu’un fait plus troublant que le vent vient d’ébranler leurs certitudes.

La vieille dame hasarde encore quelques mots. De ces petites phrases banales que l’on dit pour reprendre pied, pour tenter de s’accrocher au réel.

« Chaque printemps c’est la même chose. Ils viennent puis disparaissent. Je n’ai jamais vraiment su leur nom. Mouches ou puces des neiges ? Ils ne ressemblent pourtant ni à des mouches ni à des puces. »

Le vieil homme ne dit rien. Néanmoins, sa femme insiste pour tenter d’amorcer la conversation. À quoi bon, se dit-elle, égrener chacun pour soi les rêves abandonnés en cours de route ? Rêves auxquels nous renonçons ou rêves qui, à la longue, nous abandonnent à notre vacuité ? Désormais condamnés à voir se décliner nos vies à l’imparfait…

Il y a quelques heures, tous les deux emmurés dans leur silence, les yeux tournés vers la fenêtre, ils ont cru un moment apercevoir là-bas, tout au bout du chemin, les phares d’une auto. Mais qui pourrait bien être assez fou pour s’aventurer en pleine nuit sur ce chemin isolé et venir s’y embourber dans la neige molle, la boue et les ornières ?

Et l’auto, à la croisée, a rebroussé chemin.

D’une voix presque éteinte, la vieille dame soliloque.

« Le passage éphémère de ces minuscules insectes. L’eau qu’au matin de Pâques, mon père et moi, nous allions puiser à la source du village. Le plaisir de revoir enfin affluer dans les battures les oies blanches, les outardes et les canards sauvages et d’aller cueillir sur les rives limoneuses de la rivière les fleurs jaunes des tussilages… Il me semble parfois qu’on a oublié tout ça. Et qu’à force de ne plus prendre le temps de saluer le retour des eaux, le dégel de la terre, les champs à nouveau mis à nu, nous allons à la dérive. »

DSCN4561Le vieil homme se lève. Il ouvre la fenêtre. Une petite brise venue du sud a chassé le noroît. Accoudé à la fenêtre, il contemple un long moment la lune qui derrière la montagne s’apprête à disparaître. Puis revient s’asseoir. Il ne dit rien. Pourtant une larme a coulé sur sa joue.

Dans la grisaille du salon où le jour tarde encore à venir. Ils sont deux. Assis côte à côte. À nouveau immobiles et silencieux. Deux vieillards transis. Occupés à attendre que se dissipent les ombres et que les premières lueurs de l’aube viennent à nouveau nommer les couleurs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àdscn025611 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

10 novembre 2013

Au temps des amours sans attaches…

 

Jouant des mots et des silences

je te recrée, te réinvente

au gré du désir qui me hante

l’amour est un jeu de patience

 

Dans l’appartement vide, tout est resté pareil.  Comme au premier jour.  Le jour où elle s’était installée ici, dans ce petit 3 ½, à quelques pas du centre-ville.

Bon, il y a bien le saule dans la cour qui, depuis le temps, a sans doute grandi de quelques centimètres et dans la chambre, où figuraient hier encore une dizaine de photos, autant de rectangles délavés laissent désormais apparaître la grisaille des murs d’origine.  Mais par la fenêtre mal isolée, le vent n’a pas cessé de s’immiscer et en fermant les yeux, il lui semble même, ce soir, l’entendre siffler.

Elle vient d’empiler à la hâte les dernières boîtes dans sa bagnole.  Il ne lui reste plus qu’à laisser la clé sur le comptoir de la cuisine, à verrouiller la porte et à s’en aller.  D’ailleurs, à l’heure qu’il est, elle devrait déjà être en route vers ce petit village de la Côte où elle s’apprête à s’installer.  Mais elle s’attarde.  Quelque chose ici la retient.  Un objet oublié ?  Elle a pourtant passé les derniers jours à nettoyer l’appartement et a fouillé armoires et placards dix fois plutôt qu’une.  Pourtant l’impression persiste.  Peut-être est-ce le vent et cette pluie soudaine qui vient frapper à la fenêtre comme pour saluer son départ.

Immobile au milieu de la chambre, elle n’arrive pas à se décider.  Tourner le dos à ces années, fermer la porte, s’en aller.  C’est pourtant si simple.  Mais la fatigue a raison d’elle et bientôt étourdie elle vacille, elle chancelle et le dos appuyé contre le mur se laisse lourdement glisser jusqu’au sol, allonge les jambes, prend un grand respire.  Quelques minutes, se dit-elle, juste quelques minutes de repos devraient suffire.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, le jour s’éteint, la rue s’anime, la rue s’éclaire.  C’est samedi soir, on veille en ville et sous la pluie les gens se pressent.  Et dans la chambre, ombres projetées sur les murs, ombres agitées et fébriles, solitaires ou en couples, défilent les silhouettes des passants.

Dehors, derrière la fenêtre toute nue, tout près, trop près, les bruits de la rue.  Talons aiguille sur le trottoir, talons aiguille qui claquent.  Juste assez fort pour la sortir de sa torpeur.  Égarée quelque part entre le sommeil et l’éveil, la voilà qui ouvre les yeux et dans ces ombres sur les murs croit voir surgir de son passé le souvenir de visiteurs, de bras tendus, de corps à corps.  Du temps jadis où ses amants allaient, venaient comme le vent…

DSCN4104Tous pareils, se dit-elle cette fois bien réveillée, ils étaient tous pareils.  Dans leur manière de frapper à ma porte, de passer sans s’attarder, de disparaître bien avant l’aube.  Les mêmes gestes, les mêmes mots.  Jamais d’amour mais de désir.  Les mêmes mots, les mêmes silences.  Faits de ruptures et d’abandons.  Chaque fois niés et déniés.

Mais n’était-ce pas là le prix à payer pour avoir toujours refusé de nourrir cet espace fait de l’autre que l’on attend ?

Autant sourire, se dit-elle, sourire au souvenir de ces quelques pas de danse esquissés toute seule dans le noir de la chambre toutes ces nuits où on n’attend personne.  Autant sourire au souvenir de cet air vieillot et de ces quelques mots qu’elle chantonnait alors, au temps des amours sans attaches.  Ces quelques mots à l’amant qu’elle n’a jamais osé dire.

Entre tes mots et tes silences,

j’ondule en une vague danse

marée montante sur page blanche

 

Aux premiers mouvements de mes hanches

troque tes mots pour tes silences

et viens plus près la mort me hante

l’amour sans cesse me réinvente

 

l’amour sans cesse me réinvente

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

8 août 2013

(C’est avec un immense plaisir que nous saluons le retour de Jean-Marc Ouellet comme chroniqueur régulier au CQL.  Tu nous as manqué.  Sois le bienvenu chez toi, collègue en écriture !  AG)

 La porte

 La porte est close.  C’est la bonne, celle que j’ai moi-même fermée, alors que les hasards me courtisaient.  Huit mois déjà.  Des mois d’aventures, de satisfactions, d’espoir, de doutes.  Les grains de sable se sont échoués dans les dossiers et les rencontres.  Les défis se sont succédé, ont été relevés.  Mais au plus profond de moi, le vide était là.  Ce lieu me manquait, avec ses textures, ses arômes, ses saveurs, ses bruissements, ses couleurs.  Au début, j’ai cru pouvoir oublier.  Or, comme le dit un proverbe bouddhiste : « Le moine en fuite n’échappe pas à son monastère. » Ce qui est en soi demeure en soi.  La fuite n’y change rien.  Chaque jour, j’y pensais donc.  Et si je revenais…

Les circonstances ont changé.  Le questionnement s’est accru.  Un jour, j’ai tranché.  Toujours ces choix à faire.  J’ai quitté le chemin qui m’avait charmé.  Non sans mettre la table pour la relève qui viendrait.  Enfin, l’heure du retour sonna.

Aujourd’hui, je m’approche donc de cette porte.  Je brûle de la frôler, de sentir ses rugosités, d’y produire ce « toc-toc-toc » feutré et familier, de la franchir, d’entrer, de déployer mes pensées au service de la fratrie.  J’ai hâte de signifier mon retour, là, après ma fuite.  Oserai-je vraiment ?  Pudeur de celui qui craint.  Le « que dira-t-on » fait peur.  « Tiens, le revoilà, celui-là ! » qu’on s’exclamera peut-être.  Quel doit être l’accueil pour celui qui est parti, a prospecté dans la vie, réintègre le bercail, fort de nouveaux acquis ?  Son bagage s’est alourdi.  Maintenant qu’il renaît, il veut le semer à qui écoutera.  Si la porte s’ouvre…

J’approche.  Est-ce le bon jour ?  Suis-je encore inspiré ?  Me reniera-t-on pour mon absence ?  Que dirai-je pour qu’on me pardonne ?  Les questions tourbillonnent.

Voilà, j’y touche presque.  Qu’elle est sublime, cette porte !  Qu’elle est faste !  Là, juste devant moi, close, mais accueillante.  De la voir, de la humer, me réconforte.  Bien sûr, le temps a fait son œuvre.  Elle n’a pas si changé pourtant, mais n’est plus tout à fait la même.  Elle s’est épanouie, est devenue une grande dame.  Depuis mon départ, elle a continué son chemin, là, à la même adresse.  Elle a bravé le destin, y a déniché des perles.

J’arrive !  J’inspire une pleine bouffée de courage.  Je frappe enfin, j’attends.  La vie est une éternelle espérance.  J’espère donc, le temps s’éternise, la minute imite les heures.  Alors, pour tuer l’attente, je contemple la porte.  L’inscription est toujours là, belle, fière.  « Le Chat Qui Louche ».

La porte s’ouvre.  J’exulte.  Les questions s’évanouissent.  Qu’il fait bon revenir chez soi !

 © Jean-Marc Ouellet 2013

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue Moebius. Chroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

15 février 2013

Les yeux ouverts

L’obscure pluie grise les vitres – les fenêtres pleurent de leurs yeux translucides.  À travers le verre, parasité par les gouttes, le regard cherche à s’évader.  Lentement il défait ses chaines ; les pensées lourdes, poussiéreuses, inutiles glissent le long des joues.  La rêverie se fait lascive, elle ondoie sur les nuées, se mouille, rejoint un horizon caché par les immeubles.  La buée brouille la vue – la vue n’a plus besoin d’être, ce sont les yeux intérieurs qui volent, agitant mollement leurs ailes fatiguées.
La ville s’agite.  Ronronnement rassurant.  Respiration saccadée.  Souffle ponctué par les klaxons, les ambulances, les bruits de vie.  Au-delà des toits, au-delà du gris, le regard s’offre une nouvelle existence.  Il est plume.  Il est vent.  Il flotte dans les limbes, y nage avec aisance.  Il voltige sous l’orage, il s’en fout, il ne craint ni la foudre ni la nuit.

Par la vitre ton regard se casse.  Le monde autour palpite – plus même que ton cœur.  Regard abandonné au gré de l’invisible.  Le monde autour palpite – son cœur est chaud, gonflé et sourd.  Le monde bat.  Tu es là – absent pourtant.  Le monde n’a pas de prise sur toi.  Il essaie, de ses mains solides, de t’agripper, mais tu t’effaces, tu t’échappes.  Le monde tourne et tu as l’immobilité d’une statue antique.  Ton regard est de pierre, insensible au tourbillon.  Laisse faire.  Laisse couler les gouttes.  Tu es l’instant – en dehors, au-dedans.

Piazza Navona

Elle chevauche un serpent de mer – blanc comme elle, gueule béante crachant de l’eau qui se voudrait du sang, agonisant.  La tête penchée vers lui, elle sourit de sa prise cependant que ses mains l’écrasent, le contraignent à se rendre.  Tout en elle est victoire : son demi-sourire, sa chevelure épaisse – blanche – ses seins de marbre dur, ses hanches pleines de force.  Elle est la grâce et la violence.

Elle offre à tous les regards étrangers son corps marmoréen, sans pudeur et sans crainte, toute à son combat, indifférente au reste.  On la regarde et on la craint – on la désire aussi.

Éternellement figée dans sa pose triomphante, éternellement farouche, elle défie les siècles, ignore la vieillesse, méprise les passants.  Neptune l’accompagne ; des anges potelés et des monstres marins lui servent d’amis – elle les ignore.
Elle passera sa vie à tuer le serpent, loin des choses du monde, dans l’eau, sur la Piazza Navona, et la vie alentour continuera sa course, à laquelle, méprisante, jamais elle ne prend part.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

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Chroniques d’Asie, par Michel Samson…

26 juin 2011

Mono no aware

Il fait bon revenir chez soi après un long voyage ou un séjour en Asie : la perspective de retrouver parents et amis, son confort, ses petites habitudes et son quotidien alimente les rêveries sur le chemin du retour. Encore imbibés par la culture japonaise que nous venons tout juste de quitter, nous ne réalisons pas à quel point celle-ci nous a envahis et occupe désormais beaucoup plus d’espace que nous ne le croyions. Le choc culturel s’annonce, mais, tout à nos songeries à propos de l’arrivée prochaine, nous ne le réalisons pas encore vraiment.

Oh ! Il y bien quelques petits signes précurseurs, des petits détails révélateurs. Citons comme exemple cette agente de bord travaillant pour Air Canada  qui ne parvient pas à sourire, qui arbore un air irrité dès qu’un passager effectue une demande ou encore ces deux autres agents qui, bien que plus sympathiques et serviables, conversent entre eux de façon fort familière tout en effectuant le service de repas aux passagers : «J’te’l dis ! J’te niaise pas !» Après trois mois de raffinement exquis et de politesse amène, ces événements, pour anodins qu’ils soient, gênent et indisposent. Comment peut-on se comporter en public de façon aussi grossière ? Que se passe-t-il donc à bord de cet avion ?

Bien entendu, après le vol, il y aura pire ; si les hasards du trajet de retour vous font passer par les douanes américaines, l’inconfort appréhendé se transforme alors en horrible crash culturel : les officiers de la douane américaine n’ont pas leur pareil pour vous cracher au visage leur mépris et suspicion tout en mâchant d’énormes portions de chewing-gum. Même en sol canadien, la chose ne sera pas aisée : disparues les salutations formelles japonaises qui président à tous contacts, de quelques natures qu’ils soient ; envolés les sourires courtois qui illuminent chaque visage ; inexistante l’amabilité sociale à la base de toutes relations humaines, fussent-elles celles de policiers procédant à l’arrestation d’automobilistes délinquants. Non, « le PLUSSS beau pays au monde » offre plutôt une image, sinon grossière, du moins toujours empreinte d’une familiarité inconvenante. De la douanière suspicieuse à la serveuse du restaurant en passant par le préposé au centre d’information de l’aéroport, un point commun se dégage : tous nous donnent l’impression d’avoir gardé les cochons en notre compagnie.

Autre élément qui nous amènera à penser que nous avons définitivement quitté l’archipel nippon pour l’Amérique ? L’obésité morbide et ses causes ! Les trois derniers mois nous avaient fait presque oublier cette maladie macdonaldienne trop répandue en ce continent nord-américain. Nouveau choc : nos estomacs japonisés et nos palais nipponisés vont devoir  « tolérer l’intolérable et accepter l’inacceptable ». Nous voilà échoués sur le continent de la malbouffe, inconsolables naufragés habitués aux sushis et sashimis, fussent-ils radioactifs ! Abolies les petites portions présentées avec art et finesse ! Perdus à jamais ces mélanges de couleurs et de saveurs exquises ! Triste retour à la réalité d’ici, le club-sandwich/frites/boisson gazeuse accapare la première place du menu et impose son gigantisme afin de pallier son manque de raffinement.

Je parle ici de chocs culturels. Je songe aussi à notre capacité à absorber d’autres principes culturels, à y adhérer au point de les faire nôtres et même à les regretter quand ils disparaissent de notre vie. J’évoque (et je ressens) cette nostalgie caractéristique du peuple japonais, ce mono no aware qui met l’accent sur la fugacité des choses et toute la tristesse qui en découle. Une fois de plus ce pays demeure derrière nous, un peu moins inaccessible peut-être, toujours aussi attirant, mais beaucoup trop lointain

Demain, nous ferons des pieds et des mains afin de nous procurer quelques ingrédients exotiques et nous concocter des repas nippons : ne pas laisser sombrer dans l’oubli ces saveurs qui s’accrochent à nos mémoires. Demain, je me remettrai à l’étude du japonais. Demain, nous enfilerons nos yukatas et ferons brûler un peu d’encens, histoire de nous sentir encore un peu là-bas. Demain, je jouerai du shakuhachi ou du shinobue, mémoire de notre séjour japonais. Demain, nous envisagerons un nouveau périple en Asie du Sud-est avec passage obligé par l’archipel… notre autre façon de rentrer chez nous.

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

9 mai 2011

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


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