L’homme et l’hirondelle, un récit de Luc Lavoie…

1 juillet 2012

L’homme et l’hirondelle

 

Un filet de lumière m’éveille. Sa caresse réchauffe. Serait-ce l’été à ma fenêtre ? Oui. C’est bien lui. C’est son lointain visage qui me salue. Je lui souris, dans la pénombre, par respect, mais au-dedans je me sens triste. Le vent dehors respire et apaise de son souffle. Il joue à cache-cache dans les feuillages qui frissonnent. Comme j’aimerais y prendre part… Je m’assois devant le battant ouvert. Le cœur lourd.

Mais j’ouvre grand les yeux. Je tends l’oreille. J’essaie encore une fois. Je veux y croire. Je n’ai pas oublié. Non. Je ne pourrai jamais oublier cela…

Dans l’obscurité j’écoute le chant du jaseur. Il s’enivre, heureux, de baies savoureuses tandis que la grasse marmotte aux aguets, à ses pieds, entourée de verdures, se dore sous ses rayons bienveillants. La campagne s’est fardée de mille couleurs. Elle s’est mise en mouvement. Elle est femme. Celles qui se vêtent, légères, par temps ensoleillé. Leurs magnifiques cheveux luisent et leurs corps voluptueux ondulent telles les herbes folles qui s’agitent au gré des regards des hommes qui les désirent, quand les beaux jours s’offrent en bouquets de lilas. Quand les fleurs sont femmes et que les femmes sont fleurs en retour. Lorsque les champs gorgés d’or donnent du fruit.

Alors je prends mon envol.

Frêle oiseau. Je déploie mon plumage sur l’air chargé d’humidité. J’interprète, de mes ailes pointues, un ballet aérien. En ce moment, je n’ai point plus de bonheur que l’hirondelle qui virevolte au-dessus des eaux bleutées. Une vrille, un piqué, et hop, j’y plonge un instant pour m’y rafraîchir. C’est la canicule… Aussitôt je reprends mon ascension. À gauche, j’y frôle le lys d’eau, ensuite le nénuphar, puis, à droite, un vieux chaland échoué, sa coque déchiquetée par les années qui passent et une cigale qui chante près des quenouilles. Elles font oui de leurs têtes émoussées, leurs faces au suroît, pour sans doute approuver l’allure de ma trajectoire un peu trop frivole. Mais je poursuis tout de même, sans oser me retourner, la libellule au vol agité et croise le vol rectiligne du faux-bourdon. J’entends le roulement des vagues tout le long des plages qui entourent le bassin aux reflets cristallins. Je me sens affranchie. Serein.

Mon cœur s’emballe. Ma raison chavire. Ma voix chante l’hymne à l’immensité et s’emplit de ce soleil radieux. Dans le midi, je célèbre la vie. Je reçois la lumière comme une bénédiction.

Une musique estivale m’emporte au gré de paysages verdoyants. Les grands espaces m’enseignent la liberté. Plus haut, toujours plus haut.

Plus loin…

Mais pour reprendre mon souffle, je dois me percher un instant sur un pieu de cèdre centenaire. Près d’un battant ouvert. Là, à l’intérieur, un homme hébété me regarde. Immobile dans le clair-obscur. Ses yeux remplis d’émotivité se noient dans l’eau. Mon gazouillis lui parle. Je tourne la tête, retrousse mes plumes de mon court bec, l’invite à sortir, pour voir la beauté du jour. Pourtant, une larme coule sur sa joue. L’homme assis dans l’ombre m’entretient un moment. Il ne sort jamais. Sa maladie l’en empêche, m’explique-t-il. Depuis, la force du jour lui brûle les yeux. Lui meurtrit la peau. Le condamne à vivre dans la noirceur. Malgré lui.

L’hirondelle incline la tête. Elle se sent abattue.

Mais l’homme dans la noirceur, dans un élan de lucidité, ferme les yeux et ouvre à nouveau son cœur. Il a donc réussi! C’est incroyable! Il laisse s’échapper une onde; la force de son imaginaire dirigée vers le tendre oiseau. Alors, empreinte de mouvement, l’hirondelle bicolore déploie ses petites ailes pour reprendre l’air. Pour flotter légère dans les cieux. Le bonheur envahit l’homme à nouveau. L’hirondelle comprend alors mieux ce qu’il fait. Ce qu’il veut. À travers ses yeux, il désire voir. Il souhaite voyager grâce à sa fine enveloppe et sentir la clarté, puis la chaleur du jour sur son corps sans se blesser. Pour l’espace de cette saison, pour l’intervalle d’un été, pour le temps qu’il lui reste à vivre…

Le magnifique volatile se dit alors, fier de lui : « Je deviendrai sa substance, et lui  me prêtera son âme et nous vivrons tous les deux dans la lumière. »

Dorénavant, je sais que la vie de tous les êtres se veut semblable à un trop court été. Un trop bref instant dans le perpétuel cycle des saisons. Lorsque j’observe les énergies vives de la nature, couplées à celles de l’humanité, je m’aperçois qu’elles produisent de si grandes choses… Et il demeurera toujours en moi, les souvenirs impérissables de ces bouleversements profonds ; des moments d’une intense affection, d’une indicible beauté, d’un inconditionnel et réciproque amour.

Pareil à celui de l’hirondelle et de cet homme, qui ensemble, un beau jour d’été, se fondirent dans l’azur…

Luc Lavoie  © Tout droits réservés 2012

 

Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier en alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

 

 

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