Le camp des assassins, un texte de Gwen Denieul…

21 juin 2017

Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz Kafkaalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. À ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petit feu, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecEt puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains, tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

L’auteuralain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :

 

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Le gratuit et le frugal perdus dans le passé… un texte de Gwen Denieul

7 juin 2017

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Le gratuit et le frugal…

 

Les perspectives qui nous réunissaient lorsque nos pièces étaient vides. De retour d’Afrique, on avait repeint les murs en blanc. On n’avait pas encore de meubles. La chaîne Hi-Fi était posée par terre. La nuit, on apprenait à aimer de nouvelles musiques, de celles qui font traverser le temps. Il y avait une liberté. Comme tu me l’as dit l’autre jour, toutes les petites misères qu’on a connues par la suite n’effaceront pas le souvenir premier. À l’époque on se réinventait sans cesse. On s’amusait à changer de prénom pour le plaisir de se réinitialiser. Le passé était friable. On faisait la nuit sur tout ce qui nous avait encombrés. De l’enfance on ne gardait que le rêve qu’on en avait. Les jours de relâche, on s’armait d’un livre et on partait pour de longues traversées de la capitale. Dans les boulevards et les avenues, il y avait la volupté de se fondre dans la masse. Pris dans le tourbillon, on se laissait brasser par la marée humaine. Je ne voulais pas lâcher ta main et, toi, tu riais et le bruit de la foule couvrait le son de ta voix. Mais c’étaient les rues retirées du 19e ou du 20e qui avaient notre préférence : la rue de la Mare aux contours fuyants, la Villa Riberolle et son atelier d’artistes aux couleurs éclatantes. Il y avait aussi l’ange crasseux du passage Gambetta qui lisait nuit et jour, et les désirs de Miss.Tic qu’on traquait près du Père-Lachaise. Tu me parlais de la grâce des rues modestes et de certaines personnes qui y habitent. Tu disais : il suffit de s’arrêter trente secondes dans une rue qu’on croit connaître par cœur pour découvrir quelque chose de neuf. Durant ces balades, tu sortais ton appareil à l’improviste. Tu aimais photographier ce que personne ne photographiait. Pendant ce temps-là, je m’amusais à noter les paroles que j’entendais dans la rue : J’ai 88 de créatine. Vu ta masse musculaire, c’est énorme. Je sais pas combien c’est du mètre carré ici (entendu souvent). Ça, je dois avouer, je l’ai pris en pleine gueule. C’est sûr, ça laisse des souffrances. Jusque là je m’étais pas intéressé à ma carrière, mais je vais pas vivoter comme ça jusqu’à la retraite. C’est les derniers embauchés qui vont partir. Je m’énervais contre elle, tu vois, elle pleurait, alors je me calmais. C’est vrai, elle se barre ? Putain, j’suis dégoûté, c’était la seule personne intègre du service. Je veux porter plainte, j’ai le droit de porter plainte ! La tête de ma mère qu’il m’a agressé ! Je vais la faire opérer à six mois, juste avant les premières chaleurs. Je t’ai menti, faut pas chercher à comprendre, y a rien à comprendre. C’est une des rares périodes où j’étais heureuse avec lui. Te fous pas de ma gueule. Comment tu veux vivre avec une fille pareille ? Ce qu’on perd comme temps. T’as rien à y gagner. Ce qui est bien dans cette boîte, c’est qu’y a une logique de résultat, pas une logique de pouvoir. T’as bien fait de lui répondre ça. J’ai payé le prix. Il est déjà tard. Tout s’est bien passé. C’était une belle journée, finalement.

C’étaient les conversations d’une époque prises au hasard.
De retour à l’appart, on laissait la plus grande place au silence. Pas besoin de se parler, nos rêves remplissaient les murs. Les habitudes n’étaient pas encore prises. Ensemble on creusait notre différence. Tout semblait si simple alors.

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Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :

 


Le soleil va percer, un texte de Gwen Denieul…

19 mai 2017

Le soleil va percer

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Simon colle son front à la vitre du magasin. Il garde les yeux fermés. Il entend quelque chose qui bat en lui. La joie, le bonheur, l’angoisse aussi… les choses sont en train de changer. Étonnant comme les métamorphoses les plus profondes se font dans la simplicité. Pas de doute, il est en train de tomber amoureux, lui qui a toujours pensé que l’amour était une imposture. À croire que le désir d’amour finit par l’emporter sur tout le reste. Il résume la situation : l’intrigue est d’une pauvreté affligeante : un type tombe amoureux d’une femme très belle qui donne son corps aux autres contre de l’argent. Tout le monde sait que l’issue sera fatale. La vitrine colle au front de Simon, alors il décolle son front et souffle doucement sur la vitre. Puis il dessine le doux visage toujours changeant de sa putain adorée. Je sens bien que ça commence à brûler. Jusqu’ici, tout était desséché à l’intérieur. Une vraie momie. Trente-sept ans de cœur sec, ça ne pouvait sans doute pas durer.

Simon reprend sa marche libératrice dans l’air gris bleu de Paris. Il se sent disponible à ce qui l’entoure. Je me sens félin dans la fourmilière. Je suis un chat, un chat à la recherche d’aventures inexplicables. D’une route qui n’existe pas. Même si, contrairement au chat, j’ai le don de me perdre facilement, je me sens partout chez moi. Il se répète la phrase de Kipling : « Je suis le chat qui s’en va tout seul, et tous les chemins se valent pour moi. » Comme le chat je ne souris et ne pleure jamais. Du chat aussi je crois avoir l’instinct et l’odorat. Je flaire l’élasticité de l’instant, me vautre au soleil des anges et pour le fun, je tente parfois même de ressusciter la souris à coup de patte. Je suis un solitaire qui aime la nuit. Simon s’éloigne de la foule qui se presse à l’entrée du Citadium. Leur agitation permanente, leurs gestes de nervosité, leur catastrophisme…, ce sont autant de preuves de leur volonté d’en finir. Ils raccourcissent leur vie volontairement. Les plus usés doivent envier la paix des morts.

Au croisement de la rue Joubert et de la rue de Mogador, Simon se force à ne pas regarder la plaque du médecin qu’il a consulté il y a quelques jours. L’amour trouve sa force dans la clandestinité, se dit-il, sans doute pour ça que le mariage tue l’amour aussi sûrement… Bref, il va falloir s’organiser. Derrière l’Opéra, il entend une passante qui s’exclame : « Tu as vu, le soleil va percer là ! » Un groupe de touristes allemands est tassé devant les galeries Lafayette. Simon passe devant eux avec un étrange sourire aux lèvres. Des lambeaux de phrases lui parviennent : … machen das Leben unmöglich… nicht sehr sauber, aber ich mag es… warum brauchen wir …? Puis il longe les galeries en lisant chaque slogan publicitaire : « La joie d’être belle », « Tous les bonheurs du monde », « Découvrir un confort absolu, même à contresens du poil ». S’arrête devant le mannequin dans la vitrine. Il porte un T-shirt sur lequel est écrit « I alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecLove The Ocean ». Les promesses de choses essentielles rapportent toujours autant… parce que, derrière tout ça, le point fixe, c’est l’amour, non ?… Drôle comme l’amour m’obsède maintenant, moi qui m’en tenait si éloigné jusqu’ici. Contrairement à ce qu’on dit, je trouve que ça rend lucide, d’aimer. Oui, l’amour n’est peut-être pas qu’une illusion, il est aussi une…, Simon cherche le mot, disons… une connaissance. J’aime Li sans espérer que ça soit réciproque. Je l’aime avec la plus extrême inconséquence, mais je l’aime telle qu’elle est, en toute connaissance de cause, sans aucun espoir de la changer… À quel moment ça a commencé à piquer ? À quel moment j’ai commencé à la trouver si particulièrement belle ? Simon se creuse le cerveau, puis son regard se porte sur la jaquette d’un livre en devanture du Relais H : « Faites vibrer chaque seconde de votre vie. » Partout les mêmes injonctions.

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Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :


Le camp des assassins, un texte de Gwen Denieul…

12 mai 2017

Le camp des assassins

« Écrire, c’est bondir hors des rangs des assassins. » Franz KAFKAalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Tu as reposé le livre sur la table basse. Tu as allumé une cigarette, et puis tu m’as parlé, à pas comptés comme tu aimes faire, choisissant les termes avec soin, marquant un silence entre chaque bloc de mots : c’est vrai qu’on vieillit sournoisement. Les minutes d’inattention se sont accumulées, et on a fini par perdre le fil de ce qui autrefois nous faisait battre le cœur. Nos caractères qu’on trouvait si subtils se sont peu à peu accommodés de la vulgarité de l’époque. On est devenus une caricature de nous-mêmes. Puis tu as évoqué ce qu’on s’est obstinés à ne pas voir durant toutes ces années, les images bouleversantes qui auraient dû nous faire agir, les phrases aussi qui venaient d’ailleurs. On ne les comprenait qu’imparfaitement, ces phrases, mais on aimait à les prononcer. C’étaient des antidotes, des formules magiques qu’on apprenait par cœur. On voulait croire qu’à force de les répéter elles nous sortiraient de là, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Tu as sans doute raison : tous ces détails, pris séparément, paraissent insignifiants, mais c’est leur accumulation qui a fini par nous perdre. On a rejoint le camp des assassins sans même qu’on s’en rende compte. À ressasser les mêmes pensées, à répéter les erreurs du passé, à refuser le combat contre ce qui nous consumait à petit feu, notre conscience s’est absentée. On a choisi la voie la plus confortable : un travail de gestionnaire dans une grosse boîte, une gentille petite famille, les vacances à la mer et à la montagne, en cachette quelques folies raisonnables, et pour le reste on ferme les écoutilles. Qui pourrait nous en faire le reproche ? On a suivi le cours naturel des choses. Comme tous les autres, on s’est engouffrés dans le tunnel de l’obéissance sans broncher. Il est tellement plus facile de vivre comme des automates, la tête pleine de poussière.

Et puis tu m’as demandé : combien de temps peut-on survivre ainsi, à bout de souffle ? Nos jeux usés jusqu’à l’os. Chaque jour tenir un jour de plus, et pourquoi tenir quand autour de nous plus rien ne tient, les uns attendant les échéances de brefs bonheurs particuliers, les autres se débattant dans leur coin avec les histoires qu’ils se racontent du matin au soir, certains, tout de même, les plus obstinés, cherchant à bricoler leur petit rock avec un reste d’excitation adolescente, ce qui pour un temps leur permet de tenir la mort à distance. Une vie sans désir véritable ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà ce qu’on proclamait fièrement à 20 ans. Tu te souviens ? On rêvait d’être libres. On se croyait plus malins que les autres. Alors, avec ton ironie habituelle, tu m’as dit : c’est pas grave, on attendra la prochaine guerre pour s’acheter un super écran 3D. Il tapissera tout le mur du fond et on se laissera entraîner par le flux d’illusions en continu. On plongera en full HD au cœur du vide. Tu tiras une longue bouffée, puis, sûre de ton effet, tu ajoutas : maintenant il faut accepter le chaos sans se raconter d’histoires. On pourra se laisser porter par la beauté de l’artifice, mais sans en être dupes. On va plus s’aplatir, Léo, il nous reste une toute petite chance de nous inventer un autre destin.

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Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :


Un air de cool jazz, des textes de Gwen Denieul…

12 avril 2017

Un dernier air à disparaîtrealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Vu de l’orchestre, des formes indécises. En s’approchant un peu, on distingue les maisons closes et une foule solitaire. On entend des voix affaiblies, on devine une ligne imaginaire : ce qui est musique et ce qui n’en est pas. Des gens déambulent. On repère les morts, manipulables à l’envie. Ils avalent les événements sans broncher. Parmi eux quelques mourants. Ils ont la fausse gaîté des possédés. Leur visage est rongé par une vie d’obéissance. Personne ne se soucie d’eux. Et puis il y a les autres, ceux qui veulent encore vivre. Ils nous incitent à affronter nos propres fantasmes. Ils aiment se rendre invulnérables aux maladies de l’époque. Cherchent envers et contre tout à faire redémarrer l’histoire. Sont prêts à souffrir pour cela, à s’arracher du confort. Ça ne fait pas que du bien d’être en vie. On devine la force secrète qui circule au-dedans d’eux, cette foi inquiète qui survit à travers eux et qu’on s’infuse goutte à goutte certains soirs, certaines nuits. Comme eux, on aimerait être en permanence à l’affût des battements et des vibrations. On aimerait avoir leur courage. Écoutons bien, il y a un dernier air à disparaître, la musique des derniers hommes désinvoltes.

Trompe-l’œilalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Toutes ces années, je n’ai fait que vouloir y regarder de plus près. Mes errances nocturnes me conduisent, sans que je sache pourquoi, au pied d’une fresque murale, rue des amandiers dans le vingtième arrondissement. La fresque représente un immeuble en trompe-l’œil. Je m’assois sur un banc et je regarde pendant un temps indéfini le petit garçon situé à l’une des fenêtres de la fresque. Les couleurs sont très atténuées, particulièrement à l’endroit où l’enfant a été peint. Le cadre blanc de la fenêtre apparaît à travers son corps semi-transparent. On songe à l’apparition d’un enfant-fantôme au milieu de la fresque. Le buste du garçon est penché en avant. On devine qu’il salue de la main gauche quelqu’un qui passe dans la rue, mais on pourrait tout aussi bien croire que l’enfant s’apprête à sauter dans le vide.

Pour cause d’indifférence générale

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Ce matin, dans la rame de métro, quelqu’un a glissé à la place des habituelles pubs pour magazines télé une affichette blanche sur laquelle est écrit : « Pour cause d’indifférence générale, demain est annulé. » Comme chaque jour, tous les passagers de la rame ont la même expression d’accablement sur le visage. Je commence à les imaginer en costume Renaissance et soudain le miracle se produit : tous seigneurs et ecclésiastes, ils sortent d’un tableau du Greco. C’est l’Enterrement du comte d’Orgaz porte de Bagnolet. Leur tristesse revêt alors une dignité et une distinction inédite.

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Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :


Rêve étonnamment précis cette nuit… un texte de Gwen Denieul

31 mars 2017

Cette nuit

 

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Photo : tunnel du métro Berri-de-Montigny creusé dans le roc, juin 1963, archives de la Société des transports de Montréal

J’ai rendez-vous dans un des sous-sols du blockhaus qu’ils appellent le Sanctuaire. L’abri souterrain utilise d’anciennes excavations creusées dans le roc. Je frôle les parois en pierre. Elles suintent d’humidité et sont parcourues d’étranges tuyaux argentés. Les bruits de l’extérieur me parviennent assourdis et déformés. Au bout d’un moment, je n’entends plus que le clapotement de mes pas dans la boue. Espace et temps distordus dans cette enfilade de tunnels éclairés par des néons qui grésillent, mais je sais où je vais. Au bout d’un couloir, un flic me fait entrer dans une pièce étroite où m’attend un petit homme au teint de cendre. Il est assis derrière un bureau en acier sur lequel est posé un stylo et rien d’autre. Le type se lève, me tend sèchement la main. Il se présente, dit qu’il est Contrôleur général, puis me fait signe de m’assoir. Sur le mur du fond, un écran tactile montre un plan interactif de la région. Je regarde les icônes qui clignotent sans rien y comprendre. L’homme me pose les questions d’usage. Il me parle avec un air compassé. Sous cet air délicat et raffiné, il y a de la morbidité. Il m’écoute avec la tête légèrement penchée sur le côté. Pendant que je lui parle, mon regard reste fixé sur sa bouche pincée. Il semble satisfait des réponses que je lui fournis. Du tiroir de son bureau, il sort une clé USB. « Elle contient votre ordre de mission et les fiches de renseignement. Mais d’abord, je veux être sûr : êtes-vous prêt à aller jusqu’au bout avec nous ? » Je ne réponds pas. Je connais leurs moyens de pression. Ces crevures connaissent le moindre de mes écarts. Le petit homme me regarde avec insistance. Un long chemin a déjà été parcouru dans la pénombre, mais j’ai encore le choix, je crois. Mes pensées s’embrouillent dans cette pièce surchauffée, à l’éclairage blafard. Il tapote son stylo contre le bureau en métal. Ce bruit qui résonne dans l’espace exigu me porte sur les nerfs, me rend sourd à tout le reste… Est-ce que j’ai fini par hocher la tête ? Le contrôleur général m’adresse un sourire de satisfaction ; il me tend la clé USB. « On vous enverra par mail le logiciel qui permet de décrypter les données ». J’hésite encore quelques secondes puis je prends la clé. Il s’approche de moi, me tape légèrement sur l’épaule. Un long frisson me parcourt le dos. « C’est une affaire de tout premier ordre, me souffle-t-il, le type que vous aurez à surveiller peut porter atteinte à la sûreté de l’État… Si vous sentez qu’ils se méfient de vous, vous devrez brouiller les pistes pour nous préserver, puis vous décrocherez au plus vite, OK ? N’ayez pas peur, on vous couvrira. » Il me parle ensuite de l’enquête et me raconte ma légende (la fausse bio qui me servira de couverture). Sa voix métallique s’échappe d’une bouche sans lèvre. Je regarde sa tête sinistre qui fait ce qu’elle peut pour m’amadouer, mais je ne l’écoute plus. Je n’aime pas son odeur, il sent le prêtre. Un prêtre qui a dû passer sa vie dans ce bureau souterrain. Il sort de la poche intérieure de sa veste la photo de la personne à approcher. « Il s’agit du responsable de la cellule clandestine, un jeune écrivain promis à un bel avenir ». Sur la photo, on peut voir David qui tient une banderole lors de la manif de Toulouse qui a dégénéré. « À partir d’aujourd’hui, vous entrez dans la clandestinité la plus totale », ajoute-t-il avec un sourire de sympathique petit vieux qui m’évoque celui de Klaus Barbie. Il me fait promettre de ne jamais rien dire ou écrire sur la mission. Je sais que maintenant je ne peux plus faire marche arrière.

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Gwen Denieul est né dans les Côtes d’Armor en 1973. Il étudie à Paris, travaille en Allemagne, voyage en Afrique. Traces de lui laissées sur le web :


Tropique intérieur (3), par Gwen Denieul

1 mars 2017

Tropique intérieur (3)

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À peine l’événement a-t-il eu lieu qu’un sentiment de perte t’envahit. Tu as beau scruter les visages, les gestes, les objets qui t’entourent, ton regard s’arrête à la surface des choses. Aveugle de nouveau, tu ne vois plus que les formes et les reflets, comme si rien ne s’était produit. La minute inouïe que tu viens de vivre n’est déjà plus qu’une mélodie lointaine qui s’évanouit sans que tu puisses la retenir. De retour au bureau, tu te frottes le visage. Tu tentes comme tu peux de remettre de l’ordre dans tes idées. Un prophète américain t’a remis son billet. Tu as clairement entendu son appel. Tu sens bien qu’un trésor inestimable t’a été donné durant ces quelques secondes hors du temps, mais comment le protéger pour qu’il t’aide à traverser les années de vache maigre qui ne manqueront pas d’arriver ? Oui, quelque chose te chatouille l’âme, l’apprentissage d’une nouvelle vie ne se fait jamais sans une certaine appréhension. Il y a autre chose à faire de son existence, mais quoi au juste ? Tu aimerais te dire que plus rien ne sera comme avant, mais à la vérité tu n’es sûr de rien. Désagréable sensation de ne pas avoir saisi tout ce qui t’avait été donné là. Tu ouvres un fichier Word et tapes les premières questions qui te viennent. L’après-midi tu le passes à revenir dessus :
Comment faire reposer ma vie sur un tel moment de foudre ?
Comment m’acclimater au monde nouveau que je commence à peine à découvrir ?
Est-ce qu’il est possible de retraverser le miracle, une seconde fois, de ressentir à nouveau cette intense volupté, presque douloureuse, d’être au monde ?
Me suffira-t-il de relire le Tropique du Capricorne, avec toute l’attention dont je suis capable, pour que réapparaisse ce puissant sentiment d’étrangeté ?

De retour chez toi, une voix fiévreuse t’accompagne. N’aie pas peur. Rien ne doit plus te retenir. L’événement a réveillé le vieil enfant que tu abrites depuis toujours. Les choses ne doivent plus être comme avant, Léo, un changement définitif doit découler de cette lecture. Tous, ils essayeront de t’endormir. Ils tenteront de te faire oublier la pluie d’Égypte. Alors il faut que, toi, tu n’oublies jamais ces quelques phrases qui, en te bousculant, t’ont fait faire un pas de côté. Que tu n’oublies pas ce qui pourrait paraître aux autres comme presque rien, mais qui t’a arraché à la torpeur. Le vrai combat ne fait que commencer. Serre dans tes bras ta révolte et ta rage, serre-les tant que tu peux, mais sans haine.

Tu te fais la promesse de ne jamais faire taire la voix de Miller, d’assumer jusqu’au bout les conséquences qui découlent de ce que tu as entrevu dans le centre commercial. Tu fais confiance à tes intuitions. Malgré le brouillard qui t’entoure, tu te sens plein d’ardeur. Même si tu ne sais pas bien vers où aller, la virulence et l’insolence du vieil enfant t’incitent à avancer les yeux bandés plutôt que de rester les bras ballants. Le soir même, tu continues à écrire pour rendre compte du bouleversement qui a eu lieu. Écrire, c’est rendre possible cette naissance, voilà ce que tu te dis. Mais le cerveau est grippé. Tu n’es pour l’instant capable que de phrases définitives. Qu’importe ! Dans la grotte que tu te crées, tu vas poursuivre patiemment l’exploration, entre orgueil et désespoir. Tu sais bien que le chemin avec les mots demande du temps et de la persévérance, et, toi, tu as la fierté de ne rien vouloir lâcher. Elle remonte à loin, cette rage qui te tient en vie. Elle t’accompagne depuis l’enfance. Tu sais que toi aussi, un jour, tu seras capable d’écrire quelque chose d’excessivement vrai. Alors tu pourras te dire : « Pas mal, mon vieux. Oui, pas mal… toi non plus, tu n’as rien d’une limace. »

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