Une nouvelle de Geneviève Blouin…

10 octobre 2011

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs, amateurs de fantastique et de fantasy, à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/) 

 

Sang, cendre et poussière

Lumière crue.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur l’obscurité.

Paniquer.

Coincée. Impossible de bouger.

Crier. Hurler. Où suis-je ? Hurler encore.

Du bruit autour de moi. Des chocs. La gorge me brûle à force de m’époumoner.

Un craquement de bois qui se fend. De la terre tombe sur mon visage. La lumière glauque me blesse les yeux. Des mains se tendent. On m’empoigne. On me tire. Hors de terre. Hors d’un cercueil. Mon cercueil. Hurler à nouveau.

Des bras me bercent. Des doigts timides effleurent mes cheveux. Lent retour à la raison. Agenouillée dans la cendre. Entourée d’hommes et de femmes en haillons. Efflanqués, peaux livides, yeux affamés. On dirait des monstres. Cependant leurs gestes sont doux, attentionnés.

« Prophète, disent-ils. Prophète, dis-nous comment est le monde bleu. »

Bleu. Lever la tête vers le ciel. Il est foncé, presque noir, couvert de nuages de tempête opaques et immobiles. Ceux-ci filtrent férocement la lumière du jour, la réduisent  à la ressemblance d’un crépuscule malsain. Il n’y a pas un souffle de vent. Pas un cri d’oiseau. Silence. Mortelle quiétude.

« Prophète, murmure un vieil homme. Prophète, raconte-nous le bruit des feuilles et le son des rivières. »

Prophète. Ce n’est pas mon nom. Pourquoi me nomment-ils ainsi ? Mon nom est… Un blanc. Réfléchir. Danielle. Voilà. Je m’appelle Danielle.

Me redresser péniblement sur un genou. Le mouvement dérange l’épaisse couche de cendre qui recouvre le sol. La poussière calcinée se soulève en une petite gerbe qui prend son temps pour retomber. Me mettre debout. On me tend une loque qui fut une robe. Stupeur.      Je suis nue. M’emparer du vêtement. L’enfiler sur ma peau déjà tachée de suie. Pourquoi suis-je dévêtue ?

« Tous naissent nus », répond-on. Je dois avoir posé la question à haute voix.

Le groupe m’entraîne doucement à sa suite. La cendre s’effrite sous les pieds, volette au ras du sol. Avancer dans un nuage gris. Les ruines d’une cité, au loin. Elles semblent être notre destination.

De temps à autre, une main amaigrie se pose sur mon bras ou mon épaule. Mes étranges compagnons me murmurent des encouragements à rester avec eux. Ils ne veulent pas perdre leur prophète.

Étrange. Le paysage est si dévasté. Ce n’est qu’une longue plaine cendreuse, piquetée de ruines, d’arbres distordus et de petites bornes usées. L’horizon de plomb est proche, étouffant. Pourquoi fuir ? Où aller ? Seule, je ne saurais où me diriger.

Les vestiges de la cité se rapprochent. Colonnades brisées, remparts effondrés, tours montrant leurs entrailles. Reliquats d’une gloire passée.

Notre route croise celle d’individus à demi nus qui avancent en rang. Ébahie en les voyant porter  leur avant-bras à leur bouche et y mordre jusqu’à ce que la chair cède et que le sang coule. Sang dont ils abreuvent ensuite la terre aride et desséchée. Ils font quelques pas. Le flot venu de leurs veines se tarit. Ils plongent les dents dans leur blessure pour la rouvrir. M’arrêter. Demander.

« Ils arrosent les champs », dit-on. Les mutilations continuent. Le sol n’est même pas marqué de sillons. Demander à nouveau. « Ce qui meurt ailleurs pousse ici, ce qu’on arrose ici pousse ailleurs. »

Feindre la compréhension. Remarquer les bras couturés de cicatrices de mes guides. Ouvrir la bouche pour demander… Un cri. Étouffé, qui semble venir du sol. La petite troupe qui m’accompagne se précipite. Ils tombent à genoux, grattent la terre de leurs mains. La cendre s’élève en un nuage étouffant. La terre craquelée blesse les mains décharnées, boit encore du sang. Le cri se renouvelle, plus aigu.

Les contours d’une boîte de bois apparaissent. Un cercueil. Tout petit. Le cri se fait pleurs d’enfant. Le couvercle est dégagé. On l’ouvre. Le petit être, à l’intérieur, devrait être encore taché du sang de sa mère, relié par un cordon. Mais non, il est propre, avec un nombril sec malgré sa taille minuscule. Une femme le prend dans ses mains sales et le berce. L’enfant cesse de pleurer. Il semble déjà plus âgé.

Le petit groupe se réjouit de sa découverte. Ceux qui arrosaient les champs s’approchent. Ils regardent le nourrisson en souriant de leurs bouches barbouillées de rouge. Un poignet dégoulinant de sang est tendu au bébé, qui s’en empare et le tète. Nausée.

« C’est tout ce qu’il y a, dit-on. Les plantes sont trop rares. Sang, cendre et poussière remplissent nos ventres vides. De cela, nous ne manquons jamais. »

« Quelques jours encore, poursuit un autre,  Et il pourra abreuver les champs. Peut-être ferons-nous meilleure récolte. Nous manquons tellement de bras ! »

Quelques jours ? L’enfant semble grandir à vue d’œil. Pourquoi s’étonner ? Il est né dans un cercueil. Pourquoi est-il enfant, lui, et pas moi?

« Ce n’est pas un prophète. » Bien sûr. Pourquoi attendre une répondre logique ?

Quelque chose effleure mes cheveux. Porter une main à mon crâne, la retirer pleine de flocons gris. De la cendre, encore, qui tombe du ciel cette fois. Lugubre neige.

Chacun s’enroule dans ses haillons.

« Pauvres fous, murmure un vieil homme. Ce qui brûle ailleurs ne renaît pas. »

On m’invite à les suivre en ville. La ville qu’aucun prophète n’a vue. Marcher à leur suite. Un étourdissement, soudain.

Noirceur.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur la lumière crue.

Paniquer.

Une main chaude se pose sur mon front, me retient contre un lit. Le bip des machines. La blancheur des murs. L’hôpital.

« Danielle ! » Un visage se penche sur moi. Connu, rond, rose et aimé. Mon amant. Les souvenirs. La voiture. L’accident.

« J’ai eu si peur de te perdre ! Je n’aurais pas su quoi faire… »

Incinérée. Me racler la gorge, utiliser la moindre parcelle de force pour le dire. Je veux être incinérée.

Mieux vaut renaître en pluie de cendre qu’en spectre condamné à s’ouvrir les veines pour une terre ingrate. Même si les champs des vivants en souffriront, privés de la manne du sang des morts.

(texte finaliste aux 1000 mots de l’Ermite, édition 2010)

Notice biographique

Patrick Lemay, studio Humanoid

Geneviève Blouin est fascinée par les affrontements, qu’ils soient combats ultimes, guerres historiques ou assauts psychologiques. Titulaire d’une maîtrise en histoire, elle a publié une demi-douzaine de nouvelles, de styles et de genres variés, avant de donner le jour à son premier roman, Hanaken, la lignée du sabre, paru en août 2011 aux Éditions Trampoline. Son blogue, www.laplumeetlepoing.blogspot.com, permet de la suivre au quotidien.



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