Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

21 janvier 2015

Un destin magique

(Poème)

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Ma mémoire d’algues sèches comme un glaive planté dans le flanc du jour gris.   J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille femmes. À moi, qui médite sur toutes choses, la vision de ce jour antérieur, quand je forçai les limites d’une prison de fer noir. Au milieu du Tout, qu’aujourd’hui je pourrais tenir dans ma main, je me retrouvai.

Au centre du cromlech, je vois s’élever la fumée du sacrifice. Le monde est mon propre esprit, mon esprit orbiculaire, et dans l’aube vagissante s’élève le chant du corbeau. Au zénith le griffon croise l’éclat phosphorescent de quelque ptyx égaré tandis que de mes souhaits infernaux je porte au dernier degré d’éréthisme d’incandescentes vierges souterraines. Ma mémoire d’algues sèches s’enflamme au contact de ce principe coruscant qui retient des imaginations fauves les arcanes du destin rudéral, et tel un psylle pliant à sa fantaisie le reptile sacré, mon vouloir subjugue le glaive gemmé dont je perce le règne anthracite des regrets déliquescents. Et pourtant, si seulement, toi, l’enfant du zodiaque, tu avais accepté de me suivre sur ce pont irisé de quartz solitaire, mais tu te réfugias dans la débauche de tes pitiés, et seul, désormais, j’affronte la queste du Ptyx majeur que ne découvriront point les âmes trop timorées pour combattre l’armée noire des reîtres de Malemort. La vigne, le myrte et mon cœur occis sur l’autel de marbre sombre, comme est sombre la première pensée de qui doit atteindre l’Ogdoade, je gravirai la montagne rêche au flanc fuligineux, et le sommet atteint, dans un spasme qui foudroie, je me confondrai à l’esprit de l’aigle, et crevant la voûte nocturne aux rets électriques qui menacent l’esprit incertain de sa victoire, je franchirai les limites du supra-monde et m’emparerai du pur Néant pour régner sur Vie et Mort, Ciel et Terre, dans un règne qui embrasse aussi bien l’être que ce qui n’est pas, puis, dédaignant désormais l’ardeur de mes anciens suffrages, je jetterai dans la poussière l’objet nul qu’est ce ptyx où le monde, possédé par l’esprit tutélaire du Styx, se mirera en attendant l’accomplissement de son unique secret.

Ainsi ai-je parlé, moi qui, dans les nuits atemporelles de l’angoisse, ai conçu que l’on n’atteint l’ultime souveraineté que dans l’abandon de tout espoir d’un sauveur. Soyez nyctalopes, nécromanciens, les floraisons versicolores de la vie ne se donneront à vous qu’une fois le cadavre traversé. Et le monde vu par l’ignorance est ce mort qui répète ses mots imbéciles, attendant d’être consumé dans les flammes d’une imagination que magnifie la volonté affranchie de tous les préjugés, de ces chiens d’un Impossible qui en réalité n’existe point.

Demain encore j’irai parmi vous. Sans me voir, vous me verrez. Jamais vous ne vous douterez de tout ce que cache mon visage semblable au vôtre.

Mais moi j’aurai vaincu l’ignorance.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

6 janvier 2015

Espèces fragiles de Paul-Marie Lapointe

 

       Paul-Marie Lapointe est à mon avis le plus grand vers-libriste que nous ayons eu chat qui louche maykan alain gagnon francophonieau Québec. Poète jouissant d’une grande inventivité verbale, il a su creuser jusqu’en leur ultime profondeur les sources du langage, ce dont témoigne son œuvre dès son premier recueil de 1948, Le vierge incendié. Dans Espèces fragiles, son dernier ouvrage, Lapointe atteignit un sommet que ne peuvent que lui envier tous ceux qui s’adonnent à l’art difficile d’écrire des vers. Dans Terres brûlées, la première partie du livre, c’est tout une mythologie et une historiographie fantastique à laquelle nous sommes conviés. Dès le premier poème (Île sèche), on est frappé par la puissance et la beauté des vers :

                           le mirage en désert s’agite

                            oasis de sel où chassent les requins

                            parmi les palmes d’éternité

                            vertes et lentes

La seconde partie, Stèles, contient de très beaux tombeaux, dont celui intitulé Coltrane, qui rend si bien une certaine fureur du jazz moderne et l’âme du grand jazzman qui révolutionna son art. Mais jugez-en par vous-même :

torrent torride l’

arcane d’acier fuse

bataille et bouscule

                               blessure de l’

âme alarmée qui

rage refuse et rêve

nirvana nébuleuse noire qu’

appelle à l’adoration

Coltrane

          ouragan

oraison

souffle suprême

Grand chercheur d’absolu dans la beauté du verbe et des choses (l’auteur parle d’ailleurs si bien de la nature), Lapointe sait également décrire l’objet évanescent avec beaucoup de finesse, comme on le voit dans un poème intitulé Libellule et dans Lucioles (voir la quatrième et avant-dernière partie). Le poème qui ouvre cette quatrième partie (Pluies) est pour moi un vrai miracle zen (je déteste franchement notre façon de galvauder ce mot, zen, mais je crois qu’ici il s’applique parfaitement, tellement ce texte est à la fois simple, suggestif, et propre à induire la méditation).

Âme éprise d’infini qui en 2011 rejoignit son Oméga, Lapointe nous donnait en 2002 un testament rempli de force, d’un réel esprit de jeunesse et de beauté transcendante. Et j’ai d’ailleurs envie de conclure cette courte chronique (devant Lapointe, je ne sais que répéter mon ébahissement) par ces mots du poète : qui s’interdit l’infini / pourrira dans sa mort.

Frédéric Gagnon

**

Lapointe, Paul-Marie. Espèces fragiles, Montréal, L’Hexagone. 2002.

(J’ai dit que cet ouvrage était le dernier de Lapointe. Il est vrai qu’il publia en 2004 L’espace de vivre, mais il s’agit d’une rétrospective, également publiée à L’Hexagone).

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

24 décembre 2014

Le monde sur le flanc de la truite de Robert Lalonde

 Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire est le sous-titre tout à fait appropriéchat qui louche maykan alain gagnon francophonie de cet ouvrage signé par Robert Lalonde. On connaît le comédien, l’écrivain qui a reçu plusieurs prix et qui a connu le succès ; ici, l’auteur nous fait part de son ensauvagement dans sa propriété de Sainte-Cécile de Milton, à la campagne. Si je parle de son ensauvagement, ce n’est pas que Lalonde ne soit également un civilisé (il l’est manifestement), mais en raison de son intimité profonde avec tout le merveilleux de la nature, de ses brutalités comme de ses aspects les plus tendres. Lalonde nous apprend donc réellement à voir un monde mystérieux qui trop souvent échappe à nos regards distraits. Au fond il est un langage secret dans l’ordre naturel tout comme il en est un au cœur de l’homme, ainsi que le veut cette merveilleuse citation de l’auteure Margaret Laurence que l’on trouve dans l’ouvrage de Lalonde : « The lost languages, forever lurking somewhere inside the ventricules of the hearts of those who had lost them. » (Traduction de Robert Lalonde : « Les langages oubliés, cachés en quelque recoin du cœur de ceux qui les ont perdus. »)

            Mais de quoi au juste est-il question dans Le monde sur le flanc de la truite, êtes-vous sans doute tentés de me demander ? J’aurais envie de dire : de tout; enfin, de tout ce qui compte. On y trouve un observateur fin qui nous apprend à voir ; un être humain pour qui le métier d’homme se confond avec celui de l’écriture, et qui se nourrit des meilleures lectures afin de creuser un tunnel vers ce centre brûlant qui est le secret de nos vies. Pour ma part, j’ai découvert dans cet ouvrage des auteurs que je ne connaissais pas ou que je ne connaissais que de nom, dont Margaret Laurence, l’excellente Annie Dillard, Barry Lopez, Emily Dickinson et tant d’autres. Giono (grand inspirateur de Lalonde), Collette et Gabrielle Roy sont également conviés à cette fête des sens et de l’esprit qu’est Le monde sur le flanc de la truite.

            L’écrivain en herbe comme l’écrivain chevronné trouveront dans ce bel ouvrage plus d’une remarque utile dont je retiens celle-ci : « Je n’écrirai pas bien demain si je ne consens pas à avoir mal écrit aujourd’hui. » Notre homme croit donc au travail, à l’artisanat de l’homme et de la femme de lettres, mais également à la nécessaire et profonde attention (attention à soi comme à ce monde que réfléchit si bien le flanc d’une truite qui saute hors des eaux d’une rivière). Lalonde, tout attentif qu’il soit aux bêtes et à tous les phénomènes de la nature, n’est pas pour autant un chat qui louche maykan alain gagnon francophonieesprit enclin au quiétisme. Il nous dit en effet : « Nous sommes pour ainsi dire « programmés » pour chercher et trouver. Nous mourons dès que cessent nos fouilles harassantes, dès que la passion de voir, plus haut, plus loin, nous déserte. » Et, dans le même ouvrage, Lalonde nous dit : « Nous ne sommes pas nés pour assister, béats, au spectacle de la Nature, des êtres et de l’Histoire, comme si l’univers était achevé […] » Et l’auteur d’ajouter : « Se savoir vivant c’est se savoir, non pas protégé et spectateur, mais marchant, cherchant, fouillant, à la fois téméraire et incertain, inquiet, espérant, n’ayant qu’une semaine, qu’un jour pour voir, connaître, comprendre. Et tu fais ce que tu as à faire avec ta passion à toi, ta vision à toi, ta fragile (et puissante quand même) erre d’aller. »

            Alors, Le monde sur le flanc de la truite, c’est de la poésie en prose ? Un essai ? Des notes de lecture ? Je serais tenté de dire : tout cela et bien plus. Mais c’est peut-être à Robert Lalonde lui-même qu’il faut laisser le soin de définir son ultime but : « Si j’avais pu convier à certain désir de lire, mon tourment s’apaisera un peu. »

Frédéric Gagnon

***

Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Lalonde, Robert. Le monde sur le flanc de la truite : notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire, Montréal, Boréal, 1997.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

26 novembre 2014

Martin Heidegger de Georges Steiner

(Dernière partie de mon commentaire)

       Dans ma dernière chronique, j’ai analysé la première partie d’un ouvrage qui me paraît d’un intérêtchat qui louche maykan alain gagnon francophonie singulier, Martin Heidegger de Georges Steiner. Aujourd’hui, je m’attarderai en premier lieu à la seconde partie de ce livre, qui est essentiellement un commentaire de l’œuvre fondamentale de Heidegger, soit Être et temps (Sein und Zeit), d’abord parue en 1927. Évidemment, dans ma chronique, je ne pourrai aborder que quelques-uns des thèmes retenus par Steiner dans son analyse d’Être et temps.

Il faut d’abord reconnaître cette nécessaire distinction, dans le traité de Heidegger, entre l’ontique (monde des étants) et l’ontologique (qui concerne l’être). Il y a, selon Heidegger, une « différence absolue entre l’ »ontique » et l’ »ontologique », c’est-à-dire entre le domaine des étants particuliers, extérieurs, et celui de l’Être lui-même. Remarquons d’emblée que l’ »ontique » et l’ »ontologique » sont aussi différents que peuvent l’être deux concepts ou deux champs de référence. Mais l’un sans l’autre n’a pas le moindre sens. » Or il est un étant qui est privilégié, et c’est l’homme (que Heidegger nomme Dasein, c’est-à-dire « être-là » puisqu’il est de sa nature d’être dans le monde). L’ontologie s’établira à partir d’une analyse du Dasein parce que seul l’homme interroge l’Être. On pourrait dire qu’il en va, pour le Dasein, de son être dans l’intérêt qu’il porte à l’Être. « L’existence effective de l’homme, son « être humain », nous dit Steiner, dépendent immédiatement et constamment d’un questionnement sur l’Être. Ce questionnement seul engendre et donne sens et substance à ce que Heidegger nomme Existenz. Il n’existe rien de tel qu’une essence à priori de l’homme. […] L’homme accomplit son essence, son humanité, dans le processus d’ »existence », et il le fait en questionnant l’Être, en rendant discutable sa qualité d’ »existant » particulier. » Le Dasein est donc un In-der-Welt-sein (un « être-au-monde »), qui grâce au langage interroge l’Être (nous avons vu, dans ma dernière chronique, le cas que fait Heidegger du langage) ; mais, quoi qu’il soit être-au-monde, le Dasein fait son apparition comme un être jeté dans le monde (du moins selon le Heidegger d’Être et temps). Steiner nous dit : « Le monde dans lequel nous sommes jetés, sans aucun choix personnel, sans connaissance préalable […], était là avant nous et sera là après nous. » Et un peu plus loin, Steiner ajoute : « Aucune biologie de la parenté ne répond à la vraie question. Nous ne savons pas à quelle fin nous avons été projetés dans l’existence […] » Mais, évidemment, le Dasein n’est pas jeté dans le vide, mais dans le monde, ce qui, encore une fois, fait de lui un être-dans-le-monde ; de plus, le Dasein est un être-avec, c’est-à-dire avec autrui (cette relation à l’autre fait partie de sa structure existentielle). Cependant, comme être-avec-autrui, nous « en venons à exister non selon nos propres conditions, mais en référence aux autres […] » C’est le règne du Man, le monde du « On » (on pense, on dit, on fait, etc.). Dans un tel contexte, l’être « qui est nous-mêmes s’érode en un être commun ; il sombre en un « on », dans et parmi un « ils » collectif, public, grégaire, qui est l’agrégat non d’êtres véritables, mais de « on » ». Dans un tel monde : « Toute forme de supériorité spirituelle est insensiblement supprimée. » Mais dans certains cas apparaît l’Angst, l’angoisse, qui est le premier signe d’authenticité. L’angoisse correspond à la pression de l’ontologique sur le Dasein. L’angoisse est liée à un sentiment d’étrangeté. « L’étrangeté se déclare en ces moments critiques, nous dit Steiner, où l’Angst amène le Dasein face à face avec sa terrible liberté d’être ou de ne pas être, de demeurer dans l’inauthenticité ou de s’efforcer vers la possession de soi. » Mais accédant à l’existence authentique, le Dasein doit assumer sa propre mort comme son ultime possibilité. « Personne ne peut retirer à l’autre son mourir », dit Heidegger cité par Steiner. Et pourtant, la plupart des morts sont des morts aliénées. « On meurt », dit Steiner à la suite de Heidegger. C’est qu’une « mort authentique se mérite par l’effort. Un vrai être-vers-la-fin s’efforce consciemment à atteindre son achèvement et refuse l’inertie ; il recherche une appréhension ontologique de sa propre finitude plutôt qu’un refuge dans la convention banale de l’extinction biologique générale ».

***

Dans la dernière partie de son ouvrage, Steiner analyse des thèmes et des œuvres de Heidegger postérieurs à Être et temps. Dans cette chronique, je ne m’attarderai qu’à son commentaire court mais éclairant d’un texte essentiel du maître allemand, soit L’origine de l’œuvre d’art.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie

Paire de souliers sur sol bleu (Vincent Van Gogh, hiver 1887)

L’art n’est pas, pour Martin Heidegger, joliesses et agréments apportés à la vie. « Dans l’œuvre d’art, la vérité de l’être est à l’œuvre », écrit dans son célèbre texte Heidegger. Ainsi, Heidegger, méditant sur une la peinture de Van Gogh représentant une paire de souliers usés, comprend, comme nous le dit Steiner, que « la toile de Van Gogh rend possible notre expérience de la réalité intégrale, de la quiddité et du sens profond des deux souliers ». En effet, de l’analyse scientifique (par exemple chimique) des souliers ne résulterait « qu’une abstraction morte » ; mais « la structure existentielle et la présence vivante de la paire de souliers sont préservées et gardées dans la peinture. Bien au-delà de toute paire de souliers rencontrée dans la « vie réelle », l’œuvre de Van Gogh nous communique l’ »être-soulier » essentiel, la « vérité d’être » de ces deux formes de cuir – formes qui sont tout à la fois infiniment familières et, si nous nous retirons de la facticité et nous « ouvrons à l’être », infiniment neuves et étranges. »

L’art, faut-il ajouter, permet à Heidegger de rendre sensible « l’antinomie de l’être-caché et du déploiement simultanés propres à la vérité ». La vérité est à la fois décèlement et « être caché », « sauvegarde », ou, pour dire les choses dans le « nouveau « parler » heideggerien », la vérité est la relation dialectique du « ciel » (l’ouvert) et de la « terre », qui est « la scène de la cachette et de l’habitation sanctifiée ». Comme le dit Heidegger (cité par Steiner), ce que nous montre l’œuvre d’art, c’est que « la vérité surgit sous les traits d’un combat originel entre l’ »éclairement » et la dissimulation ». En ce sens, l’art n’est pas une imitation du réel ; il « est le plus réel », comme le dit Steiner.

 Frédéric Gagnon

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Toutes les citations de la présente chronique et de la précédente sont tirées de l’ouvrage suivant : Steiner, Georges, Martin Heidegger, Paris, Flammarion (coll. Champs), 1987.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

12 novembre 2014

Martin Heidegger de Georges Steiner

(Première partie de mon commentaire)

             Le Martin Heidegger de Georges Steiner est le meilleur livre que j’aie lu sur l’œuvre du grand philosophe allemand.

            Après un avant-propos d’une vingtaine de pages, Steiner introduit le lecteur aux thèmeschat qui louche maykan alain gagnon francophonie fondamentaux de Heidegger dans la première partie de son ouvrage, intitulée Quelques termes fondamentaux, que je commenterai aujourd’hui (quant aux deuxième et troisième parties, j’en parlerai dans ma prochaine chronique). Steiner nous rappelle d’abord ceci : « Le fait de l’existence, le fait que l’étant soit dans l’Être, étonne infiniment Heidegger. » En effet, depuis son plus jeune âge, Martin Heidegger, émerveillé devant l’Être, se posait cette question qui devait présider à sa vie : « Pourquoi y a-t-il des étants, des existants, des choses qui sont, plutôt que rien ? » L’œuvre de Heidegger est donc une ontologie fondamentale, une étude de l’Être. Mais l’Être, bien que chacun soit, bien qu’on utilise constamment le mot être (ou qu’il soit à tout le moins toujours sous-entendu), n’est pas, comme on pourrait le croire, l’objet d’une simple évidence. Pour Heidegger, de Platon à Nietzsche, la métaphysique occidentale est un long processus d’occultation de l’Être dans laquelle c’est en réalité l’étant (l’objet, la simple chose existante, l’existence particulière) qui est mis de l’avant, et cela, en fonction d’un projet de domination du monde plus ou moins conscient de lui-même. Dans ce contexte, Heidegger se pose trois grandes questions. Premièrement : « Comment le concept le plus important, le plus fondamental et déterminant, celui de l’être, en est-il venu à s’éroder à ce point ? Quel « oubli de l’être » a donc réduit notre perception du « est » à celle d’un élément inerte de la syntaxe ou d’une simple vapeur ? » Et Steiner d’ajouter : « Pour Heidegger, l’histoire de la civilisation occidentale, considérée des deux points de vue privilégiés de la métaphysique après Platon, et de la science et de la technologie après Aristote et Descartes, est, ni plus ni moins, l’histoire d’un oubli progressif de l’être. Le vingtième siècle est le point culminant mais le résultat parfaitement logique de cette amnésie. »

            La seconde question que se pose Heidegger est la suivante : « De quelles manières précises, psychologiques ou matérielles, la condition de l’homme occidental moderne, et de l’homme urbain en particulier, représente-t-elle ou traduit-elle un acte d’oubli de l’être ? » Commentant cette question, Steiner nous dit : « La tentative de donner une réponse approfondie inspirera à Heidegger ses nombreuses discussions de la technologie, des crises actuelles de l’aliénation et de la déshumanisation, de ce phénomène envahissant qu’il appelle « nihilisme ». »

            Enfin, troisième question de Heidegger : « L’être est-il passé totalement hors de portée de l’homme moderne, ou existe-t-il des modalités et des formes d’expérience où l’appréhension première de l’essence demeure vitale et peut donc être de nouveau captée ? » Dans sa recherche d’une réponse à cette question, le retour aux présocratiques, l’étude de certains poètes (dont Hölderlin et Rilke) et une attention toute spéciale au langage joueront un rôle de première importance. Il faut ajouter que l’usage que fait Heidegger du langage est tout à fait particulier. Dans une écoute active du langage, notre philosophe n’hésite pas à se servir de l’étymologie afin de revenir au sens originel, primitif des mots et d’ainsi approcher l’Être de façon plus authentique. Comme le dit Steiner, pour Heidegger : « […] l’être vit essentiellement dans et par le langage. » En effet : « […] si notre essence ne comprenait le pouvoir du langage, alors tous les étants nous seraient fermés, l’étant que nous sommes non moins que l’étant que nous ne sommes pas. Pour Heidegger, être c’est « parler l’être » ou, plus souvent, le questionner. » (À suivre.)

 Frédéric Gagnon

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

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Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage suivant : Steiner, Georges, Martin Heidegger, Paris, Flammarion (coll. Champs), 1987.


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

28 octobre 2014

Martin Eden de Jack London

  chat qui louche maykan alain gagnon francophonieRoman d’apprentissage, roman de l’amour déçu, Martin Eden de Jack London (1876-1916) est un authentique chef-d’œuvre qui raconte l’odyssée morale et spirituelle d’un jeune homme d’humble origine, Marin Eden, en quête de gloire littéraire.

  Toute l’action du roman se situe dans la région de San Francisco ; et tout commence quand Martin Eden est invité chez les Morse, une famille bourgeoise, après avoir sauvé l’un des fils Morse d’une rixe. Là, cet enfant de la classe ouvrière découvre un monde de luxe et de culture qui l’éblouit – et qu’il idéalise. Mais, surtout, il rencontre la fille des Morse, Ruth, en qui il voit tout ce qu’il ne trouve pas chez les femmes de son milieu : la haute culture et le raffinement. Évidemment, notre héros tombe immédiatement amoureux de Ruth Morse et pendant une bonne partie du roman il ne cherchera qu’à s’en rapprocher. Mais Eden, qui à vingt ans a déjà fait mille boulots, dont ceux de cow-boy et de marin, est cruellement sensible à tout ce qui le sépare de sa belle. Il s’emploie donc à s’instruire par lui-même, à améliorer, de façon générale, sa façon de s’exprimer et son maintien, et, finalement, il décidera de devenir un écrivain célèbre pour conquérir Ruth. Or, ce dont on se rend compte, à la lecture du roman, c’est que ce jeune Eden est doué non seulement d’une force de travail prodigieuse, mais également de facultés intellectuelles d’une rare pénétration. À force de sacrifices, d’efforts de volonté inouïs et de courage, Eden atteindra son but, mais il n’épousera pas Ruth ; il sombrera plutôt dans le désespoir dont l’imprègne une gloire bien amère.

            Au-delà de l’anecdote, le Martin Eden de London est une critique impitoyable de la bourgeoisie et un plaidoyer convainquant en faveur de la riche individualité des artistes authentiques à travers le personnage d’Eden. Ainsi, quand il décide de devenir écrivain, quand il s’y met avec sérieux et application, Eden est non seulement rejeté par sa famille, dont le comportement a au moins pour excuse leur ignorance crasse, mais il fait face au scepticisme méprisant des Morse et de leur entourage de rupins. Même Ruth, Ruth supposément si cultivée et sensible aux arts, insistera pour que Martin Eden se trouve une situation honorable. En fait, seul Brissenden, jeune homme riche, esthète ayant rejeté son milieu bourgeois, croira au talent de Martin. C’est ce Brissenden qui entraîne Martin Eden dans un taudis de San Francisco où se réunit une certaine bohème qui cause de philosophie. Il s’agit d’un cercle animé par un dénommé Kreis dans lequel Martin Eden vivra la plus belle soirée de sa vie. Enfin, il croit avoir découvert des êtres purs, mais ceux-là également le décevront.

Toujours est-il qu’après avoir essuyé les refus des rédacteurs de magazines pendant des années, Martin Eden réussit à publier un livre qui connaît un succès foudroyant – et alors toutes les portes s’ouvrent à lui, sa famille le respecte à nouveau, mais, surtout, les bourgeois qui le méprisaient recherchent sa compagnie. Mais tous, bourgeois ou révoltés, dégoûteront Martin ; même Kreis viendra quémander de l’argent. Et Ruth, qui avait rompu leurs fiançailles alors que Martin tirait le diable par la queue, revient vers lui, mais il est trop tard : Eden est définitivement désabusé, il est convaincu que la gloire n’est qu’illusion puisqu’il est ce même Martin Eden sur lequel autrefois on crachait. Eden en un mot est désespéré. « Toute la vie qui était en lui se délitait, ternissait, se fondait dans la mort. […] Gare ! Il était en péril. Une vie qui n’aspire plus à la vie est proche de sa fin » (Martin Eden, p. 425).

Enfin, il faut souligner que London sait conjuguer des qualités d’auteur qui à première vue peuvent sembler antinomiques : une grande finesse dans l’étude des caractères et des sentiments humains, et un souffle, une énergie qui emporte le lecteur.

London, Jack, Martin Eden, Paris, Libretto, 2010.

Notice biographique

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Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

15 octobre 2014

Le chien de Dieu (carnets 2000-2004) d’Alain Gagnon

 

        Ça fait trois fois que je lis Le chien de Dieu et je suis toujours aussi enthousiaste. Il s’agit d’un ouvragechat qui louche maykan alain gagnon francophonie mené de main de maître dans lequel l’auteur exprime librement ses idées.

            Il faut d’abord parler du style de Gagnon et de sa poétique puisqu’il s’est d’abord et avant tout fait connaître par ses fictions. Ce livre est fort bien écrit ; on reconnaît ici l’écrivain qui s’est formé au contact d’auteurs aussi exigeants que Maupassant et Hemingway. Il y a d’ailleurs des expressions que j’ai soulignées tellement je les trouvais belles, dont celle-ci : « le rut des vagues ». Il y a également de très beaux passages que devrait méditer tout écrivain et, a fortiori, tout écrivain en devenir. Ainsi, la description du manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies (p. 234-235) est un modèle du genre. En outre, les propos que tient Alain Gagnon sur la littérature et plus spécialement la poésie sont révélateurs d’une sensibilité et d’une pensée qui détermine l’évolution de son œuvre. Gagnon fuit comme la peste tout ce qui ressemble à de la sensiblerie. À la page 416, il explique très bien ce qu’il entend faire en poésie : « Surprendre la conscience dans son acte de perception… » Et un peu plus loin, à la page suivante, il ajoute ce qui suit : « Ce que je recherche, c’est la tangente entre ma conscience et le monde ; là où l’on s’émerveille du geste même de percevoir – non pas la recherche de ce qui est perçu, mais la recherche de « ce qui perçoit ». »

            Gagnon, par ailleurs, se débrouille très bien dans le monde des idées. Ses carnets sont le fruit de longues réflexions nourries d’auteurs illustres et de première importance (Marc-Aurèle, Hegel, Nietzsche, Teilhard, Bernanos, Popper, etc.). Plusieurs de ses affirmations trouvèrent chez moi un acquiescement enthousiaste, dont ces pensées sur le suicide que vous retrouverez à la page 355 : « De ceux qu’on exhorte à refuser le suicide, mon regard se tourne vers tous ceux, travailleurs sociaux ou parents, qui tentent de les dissuader. Qu’ont-ils de si enthousiasmant à proposer ? La pensée laïque et postmoderne ennuie mortellement, dès les premières explications. Ce qui pourrait enthousiasmer dans l’existence – les valeurs spirituelles, le sacré, le transcendant… – notre génération l’a saccagé, tourné en dérision ou a honte d’en parler. Reste notre avachissement d’hommes roses, reste ce monde criard, hédoniste et cyniquement cruel qu’illustrent à merveille Loft Story et la toute-puissante Loto. » (Ici j’ai envie de dire : Bravo !) Je dois ajouter que l’auteur a le courage d’éviter le confort intellectuel : il ne choisit pas son camp quand tous les camps semblent déshumanisants. S’il tape fort sur un hyperlibéralisme qui voudrait tout réduire à l’état de marchandise, il se montre également très critique envers les tendances étatistes de la gauche. En fait, Alain Gagnon ne semble avoir qu’un parti, celui de ces auteurs qui défendent des valeurs spirituelles vers lesquelles il faut toujours revenir. Gagnon ne craint pas de se dire croyant et il ose, chose rare dans une époque de spécialistes obtus, s’adonner à la spéculation métaphysique.

 Frédéric Gagnon

Alain Gagnon, Le chien de Dieu : carnets 2000-2004, Montréal, Éditions du CRAM, 2009.

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


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