Politique et réalités printanières…, par Alain Gagnon

17 mai 2017

Politique et réalités printanières…alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Réalités printanières. — Grand magasin. Foule. Besoin de bois. Mesures précises. D’abord, on attend… Et paie à la caisse. Puis on entre l’auto dans un entrepôt pour cueillir l’achat.
Tout en ouvrant la valise arrière, j’aperçois des planches plus adéquates. Je dis au préposé :
— Je vais prendre celles-là, à la place de…
— Pas de problèmes, coupe l’homme. Mais faut repasser à la caisse. C’est 1, 48 $ moins cher.
— Bon, ça va, fis-je. Vous pouvez le garder ce dollar et 48.
Je n’ai pas du tout envie de retourner faire la queue.
— C’est pas possible, fait l’homme.
— Et pourquoi ?
— Ça balancera pas. On peut pas vous laisser partir…
— Moi, je pars.
— Pas question ! reprend le préposé.
Je démarre et roule vers la barrière qui ferme la porte de l’entrepôt.
Un gardien effleure le bouton pour la lever, hésite.
Je sors mon téléphone.
— Vous appelez qui ? demande le gardien, inquiet.
— La Police. Vous me séquestrez parce que le magasin me doit de l’argent ! Vous expliquerez ça au juge.
— Laisse-le passer, crie le préposé de l’arrière.
Et il touche sa casquette.
Pour me saluer ? Pour signifier que je suis fou ?

Politique. — Deux définitions s’affrontent :
1. Celle des réalistes : La politique est l’art de prendre le pouvoir et de le garder.
2. Celle des idéalistes : La politique est l’art de prendre le pouvoir pour mettre en place des mesures économiques et sociales qui amélioreront le sort de ceux qui, en démocratie, nous ont élus.
Tous les politiciens clament sur les tribunes la seconde ou ses dérivées ; et mettent en pratique surtout la première.
Mais si la seconde, celle des rêveurs, n’existait pas, ne se rappelait pas, même formulée faussement, à la mémoire, il n’y aurait jamais de tensions, d’élans vers l’idéal, et notre monde serait voué à la plus horizontale des cacophonies nihilistes.

Poésie et éveil. — Ne pas viser l’émotion facile. Viser l’éveil. Éveiller chez les lecteurs ce que la poésie éveille chez moi en l’écrivant.

Par ces images/éclairs dont parle Ezra Pound — de sa cage de fer.

Puis se laisser dériver jusqu’à la rencontre de soi.

L’auteur : Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K(Pleine Lune, 1998). Quatre de ses ouvrages en prose ont ensuite paru chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale(2003), Jakob, fils de Jakob (2004), Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013). Il a reçu à quatre alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique(Triptyque, 2005), Les versets du pluriel(Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011). En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010). Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan,Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux(MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur. On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL. De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue. Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 


Rate fiscale et Ezra Pound, par Alain Gagnon…

18 septembre 2016

Actuelles et inactuelles

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecLa rate fiscale — L’empereur romain Julien comparait le fisc à la rate, qui se gonfle de l’épuisement des autres membres. (Aurelius Victor, Des Césars) Je suis très en faveur d’aider ceux qui sont dans le besoin et de payer pour ceux qui ont moins de ressources que moi (pour un écrivain, il n’y en a pas tellement…). Par contre, j’ai de nombreux griefs relativement à ces mesures « mur à mur » qui, sous prétexte d’ingénierie sociale, imposent à tous – et à quels coûts ! – des programmes qui font enfler la rate du corps social, l’affaiblissant et réduisant l’autonomie, l’esprit d’entreprise et la créativité de la majorité, qu’on habitue ainsi à la sujétion – on se tourne sans cesse, pour tout projet communautaire ou privé, vers l’État qui, grâce à une fiscalité paralysante, s’est fait dispensateur universel.
Tout un ménage à faire du côté de la Santé, de l’Éducation et des Affaires sociales.

Ezra Pound — À la fin de sa vie, l’immense poète et mystique ne parle presque

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Photo : Alvin Langdon Coburn

plus, il écrira tout de même :

Le Paradis, voilà pourquoi j’ai tenté d’écrire
Ne bougez pas.
Laissez parler le vent
Le paradis est là.
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait.
Que ceux que j’aime tentent de pardonner ce que j’ai fait.

Et il ajoute :
— Il est difficile d’écrire un paradis, quand tout semble vous pousser à écrire une apocalypse. (Ils se croyaient illustres et immortels, Michel Ragon.)
Il mourra à Venise en novembre 1972, dans cette ville qui pour lui signifiait civilisation, culture et spiritualité.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon chat qui louche maykan alain gagnondu Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (MBNE) ; récemment il publiait un essai, Fantômes d’étoiles, chez ce même éditeur .  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

11 juin 2014

Les Souterrains de Jack Kerouac

     Les Souterrains de Jack Kerouac est un roman d’amour très émouvant qui met en scène la fragile avlpgulj3BLM-fsLfGcf7yqOk98Mardou, une jeune femme aux origines noire et amérindienne, et Léo Percepied (c’est-à-dire Kerouac lui-même). L’histoire a lieu dans le San Francisco des années cinquante. Mardou traîne avec la bande des Souterrains dont Percepied, éternel ivrogne, aimerait se faire accepter. Cette bande est décrite dès la première page par l’un des personnages : « Ils sont au poil sans être crâneurs, ils sont intelligents sans être casse-pieds, ils sont drôlement intellectuels et savent tout ce qu’on peut savoir sur Pound sans la ramener ou ne parler que de ça, ils sont très taciturnes, ils ont quelque chose qui fait penser au Christ. » Autrement dit, ce sont de jeunes gens « hip » qui fument de la marijuana, écoutent du bop et qui ont des prétentions intellectuelles. Et c’est au milieu d’eux que Percepied (alias Kerouac) découvre Mardou.

            Avec Mardou, Percepied s’abandonne, montre sa tendresse, sa sensualité, mais il adresse également à cette pauvre jeune femme nombre de rebuffades. Comme je l’ai dit, ce Percepied est gravement alcoolique, et il est absolument dingue. Combien de fois ne préfère-t-il pas des beuveries entre potes à une nuit tranquille avec celle qu’il aime ? Et puis il y a autre chose, Mardou est noire, ce qui n’arrange rien. En effet, Percepied croit qu’elle ne serait acceptée ni par sa famille ni dans le monde auquel il aimerait un jour appartenir. Voici ce qu’écrivait Kerouac : « Des doutes, donc, en raison, eh bien, de ce que Mardou soit Noire, naturellement non seulement ma mère mais aussi ma sœur avec qui il faudra peut-être que j’habite un jour et son mari qui est du Sud et tous les intéressés, seraient drôlement mortifiés et ne voudraient rien avoir à faire avec nous — ça exclurait totalement la possibilité de vivre dans le Sud, quoi, dans ce domaine faulknérien à colonnes […] »

            Il peut sembler étrange que le chef de file des beatniks ait craint à ce point le jugement d’autrui, mais il faut se rappeler qu’on est dans les É.-U. des années cinquante — et puis Kerouac, bien qu’il fût réellement un aventurier, n’en était pas moins dépendant de sa mère sur le plan affectif.

            Toujours est-il que Mardou, finalement exaspérée par un Percepied toujours occupé à faire la bringue, finira au lit avec Yuri, un jeune poète d’origine Yougoslave — et ainsi s’achèvera la romance de Percepied et de Mardou.

**

         99e8025f8ee20ea2a0d8bd16be8530b80186f00aIl y a dans Les Souterrains une atmosphère lourde de fatalité que rend très bien Kerouac. On sent que le personnage de Percepied, qui est également le narrateur, est entraîné loin de l’amour par des démons qui le poussent à boire et à démontrer un comportement pour le moins erratique. Il faut ajouter que l’atmosphère tient en bonne partie au style de Kerouac. Son roman est réellement un poème en prose de 177 pages ; ses longues phrases, entrecoupées de tirets cadratin, sont comme des improvisations bop entraînées dans un rythme fulgurant qui mène malheureusement le petit monde de Mardou et Percepied vers la catastrophe. Je n’hésite pas à dire, pour ma part, que Les Souterrains est un très grand roman moderne. Kerouac est le plus grand écrivain-jazz : il ne se contente pas d’écrire sur le jazz, il écrit jazz. Kerouac dit de Gerry Mulligan (un saxophoniste), dans le roman dont je vous parle, qu’il « phrase dans la nuit ». Kerouac aura phrasé sa propre nuit avec une sincérité bouleversante jusqu’à sa fin prématurée, à l’âge de quarante-sept ans.

**

Kerouac, Jack. Les Souterrains, Paris, coll. Folio no 1690.

 Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Dires et redires… par Alain Gagnon…

18 mars 2012

La Beauté…

Nous, de la tribu aveugle, nous nous sommes cavé un nid à même le temps, et avons voulu y vivre toujours.  Nous l’avons tapissé de rêves, de chimères et de révoltes sublimes et, par la nuit prescrite à toute lumière en nous, avons cru détourner le temps de ses visées mortifères.

Passé les forts alcools, nous avons épié la terre, nous avons observé la mer, puis avancé dans le sang des batailles – où les sables en rafales des simouns révélaient l’informe aux confins ocre des mémoires et de l’avenir.  Nous forgions des alliages de douleurs et de joies, et les nommions beautés que les jours délitent. (Les versets du pluriel)

*

Recueillie dans l’Internet, cette poésie non intentionnelle :

La rosée offre une peau de lait à ces femmes d’Ukraine qui se roulent nues dans l’herbe humide au matin.

(Le chien de Dieu)

*

 

Mercredi, on annonçait un événement astronomique. Une heure après le coucher du soleil, cinq planètes allaient former un alignement avec la lune – c’est du sérieux ! Évidemment, happé par mon vin rouge, j’ai oublié le phénomène. À 21 h, j’ai sorti Boris pour ses besoins vespéraux et j’ai pu voir ce qui restait des fantaisies planétaires. Vénus brillait à l’intérieur du croissant de la lune, comme un point sur un « i », comme un diamant qu’un maharadja négligent et infiniment riche aurait oublié sur un coussin de velours bleu, entre les cornes d’un bijou… Quelle beauté ! Bah ! Je reverrai le phénomène en entier : il se reproduira dans trente-deux  ans… J’en aurai alors quatre-vingt-treize ! Je porterai des lunettes et Boris sera sûrement mort.  (Le chien de Dieu)

*

Cette phrase magnifique tirée de Au cœur du travail poétique[1] : « La tradition est une beauté qui dure en nous, et non un jeu de chaîne qui nous lient. » Et ce vieux poème anglo-saxon (traduit par Ezra Pound ?) dont la franchise et la sève apportent la honte sur ces plaquettes bien léchées ; chosistes, minimalistes ou nombrilistes dont nous encombrons les tablettes des libraires :

Car l’homme qui connaît le destin sans tarder panse le cœur déchiré qu’il a dans sa poitrine il demande pardon, ne serait-ce que d’avoir pris la parole ; sa seule excuse, c’est que son capitaine et tous ses compagnons de mer sont morts ; certains d’entre eux dévorés par les loups, d’autres arrachés aux falaises par les oiseaux de mer dont ils avaient saccagé l’aire.

Après cela, on se tait.  Ou on arrête d’écrire – au moins quelques minutes.  (Le chien de Dieu)


[1] Au cœur du travail poétique, trad. F. Saurey, L’Herne, Paris, 1980


Chronique des idées et des livres…

14 février 2011

À Paris avec Ernest, par Frédéric Gagnon

Ce que j’ai compris en lisant Ernest Hemingway est au fond très simple : la vie est tragique et notre mort certaine ; la condition humaine est celle d’un être seul dans un monde incompréhensible ; notre sort post-mortem est au mieux hypothétique ; mais nous devons faire face à l’existence avec courage et dignité, cela, nous ne le devons pas à l’ordre social ou à Dieu, mais à nous-mêmes.  C’est là un enseignement lourd à porter, diront certains.  Peut-être… mais il y a dans l’œuvre du grand écrivain un livre qui porte sur  le bonheur d’exister, Paris est une fête que je relisais dernièrement (« … tel était le Paris de notre jeunesse, dit Hemingway, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »)  Si l’on retrouve dans cet ouvrage la rude personnalité de l’auteur, il faut admettre qu’il s’agit là d’un récit qui est d’un tout autre registre que Le Soleil se lève aussi ou L’Adieu aux armes.  Hemingway, vieilli, examine avec sincérité sa jeunesse et les personnages qu’il fréquenta dans le Paris des folles années 20 ; on le sent par moments gagné par cette émotion qui nous étreint quand nous pensons aux premiers feux de notre existence.  Je dois pour ma part l’admettre, Paris est une fête fait partie de ces textes dont la pure beauté m’éblouit.

Vous verrez dans ce roman des personnages que l’auteur, avec son talent inimitable, sait rendre très vivants.  On y voit Gertrude Stein, emmerdante mais très cultivée, une expérimentatrice du langage qui participa à la formation de l’écrivain.  Il y a aussi Ezra Pound, sympathique et généreux.  En vain, Hemingway tenta d’enseigner les rudiments de la boxe à l’auteur des Cantos (Pound n’était vraiment pas doué), et le poète, quant à lui, conseillant son jeune ami dans ses lectures, suggérait à ce dernier de s’en tenir aux Français, admettant pour sa part n’avoir jamais lu les Russes.  Enfin, il y a aussi l’immense auteur de Gatsby le magnifique.  En exergue de cette partie du récit qui porte le nom de son ami disparu (Scott Fitzgerald), Hemingway écrivit une description poétique du grand défunt que je dois citer pour sa pure beauté : « Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon.  Au début il en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s’en aperçut même pas.  Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s’y livrait sans efforts. »  Je sais qu’Hemingway composa peu de vers ; je ne les ai pas lus, on m’a dit qu’ils étaient mauvais ; mais le passage que je viens de citer est un modèle absolu de poésie : dans une langue simple et noble, son auteur crée de manière convaincante une image qui dit tout de la vie tourmentée de Fitzgerald ; on voit de plus dans ces quelques phrases un bon exemple de cet art de la répétition qui n’appartient qu’à Hemingway, et de son emploi de la conjonction (« and » : « et »), deux éléments qui participent à cette métrique qui est l’un des secrets de sa prose.

Le ton des œuvres d’Hemingway, on s’en rend compte dès la première lecture, est très particulier.  Je l’ai déjà dit, le grand style est une pensée singulière, la phrase met le monde en ordre.  Or le style d’Hemingway est exemplaire et reconnaissable entre tous.  Hemingway est avare d’adjectifs et d’adverbes ; ses descriptions sont courtes mais suggestives ; il saisit ses  personnages sur le vif, en pleine action, mais il ne retient que ces paroles et gestes qui révèlent un personnage, l’essence d’une situation.  On pourrait dire que chez Hemingway la poétique se confond avec la vision du monde d’un homme réfléchi mais essentiellement actif ; avec un rythme vital qui devait trouver sa source dans l’organisation physique et mentale de l’écrivain ; avec une pensée précise qui tout en se projetant dans un ordre classique n’est pas sans parenté avec l’existentialisme.

Dans Paris est une fête, Hemingway investit de ses plus hautes qualités d’artiste un récit qui ne peut qu’être beau, celui de la jeunesse, des débuts de la vie adulte, quand toutes choses sont neuves et dégagent une atmosphère subtile et enchantée que l’on ne saurait qualifier que de printanière.  Toutefois Hemingway dans son œuvre ultime ne crée pas un merveilleux facile sans commune mesure avec la vie.  Certes, boire du vin est une fête, tout comme de marcher dans les rues de la plus belle ville du monde, mais l’accomplissement de l’homme n’en demeure pas moins l’objet d’un combat.  Dans tous ses écrits, Hemingway demeure réaliste ; mais ses souvenirs parisiens ont quelque chose d’enlevé qui n’est certainement pas étranger à la verdeur du sujet.

On voit par ailleurs, dans Paris est une fête, un Hemingway observateur et perspicace dès son entrée dans le monde des lettres.  On lit ainsi une remarque singulière dans laquelle l’auteur fait état de l’une de ses premières découvertes dans l’art d’écrire.  Il s’agit de l’omission.  Il nous dit que selon une théorie qu’il avait alors conçue « on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait encore plus qu’il ne comprenait. »  Voilà, le grand écrivain vise l’inconscient (ce serait l’inconscient qui donne vie, qui prête vie à des personnages dans lesquels un plat observateur ne verrait sans doute qu’une suite de caractères imprimés) ; or la façon la plus sûre de mobiliser les puissances émotionnelles du lecteur serait l’ellipse, mais il doit s’agir d’absences délibérées et non de lacunes dues à l’inadvertance, en un mot, cela doit se faire avec art, l’art étant le fruit des efforts concertés des plus hautes facultés du créateur.

Cet emploi de l’ellipse, qu’avait découvert le jeune Hemingway, est bien illustré par plus d’un passage des souvenirs parisiens d’un Hemingway vieillissant.  Cela est particulièrement vrai de la fin du récit, où l’auteur nous parle de personnes fortunées qui auraient gâché son écriture et son mariage avec Hadley.  Le physique et le moral de ces riches-là n’est pas décrit, en fait, ils ne sont même pas nommés ; mais par une série d’allusions fines, Hemingway nous fait ressentir la réalité de leur travail de sape.  Paris est une fête est en grande partie construit sur de telles allusions.  Quelques dialogues brefs, des descriptions succinctes de leurs escapades, suffisent à nous faire sentir quel couple formaient Ernest et son épouse, à quel point ils étaient bien assortis.  Par contre, en quelques remarques, le romancier brosse un portrait de Zelda Fitzgerald en harpie bohémienne qui, foncièrement jalouse du talent de Scott, encourageait son ivrognerie.

Il ne faut pas chercher, dans une telle œuvre, des tirades ni des descriptions psychologiques interminables.  Chez Hemingway, les hommes et les femmes parlent comme ils le font dans la réalité ; ils agissent avec un naturel convaincant qui nous en dit plus long que des analyses qui n’en finissent plus.  Je crois qu’un écrivain devrait avoir sans cesse à l’esprit le conseil qu’Hemingway donnait à Scott Fitzgerald : « Écris une nouvelle de ton mieux, et écris-la aussi simplement que tu peux » (c’est moi qui souligne).  Si cela ne vous vient pas naturellement d’écrire comme un Proust, un Claude Simon ou un Faulkner, efforcez-vous plutôt d’être simple : c’est quand vous écrivez simplement que ressurgit votre complexité réelle, celle qui n’appartient qu’à vous.  On retrouve dans Paris est une fête une telle complexité, toujours suggérée ; une originalité qui inspirait à l’auteur certaines des phrases les plus vraies que l’on peut trouver.  Il y a un passage, à la fin, dans lequel Hemingway, parlant d’Hadley, exprima peut-être la plus belle pensée d’amour qui fut jamais écrite : « … je souhaitai être mort avant d’aimer une autre qu’elle. »

Enfin, il faut souligner que Paris est une fête, comme toutes les grandes œuvres, nous conduit à une meilleure compréhension de notre humanité.  En réalité il n’y a sans doute pas de petites gens ni de vies insignifiantes.  En quelques traits, Hemingway dessine des êtres qui chez un auteur médiocre nous sembleraient sans importance.  Il est ainsi question d’un certain Jean, serveur moustachu qui remplit sans mesurer les verres de whisky d’Ernest et d’Evan Shipman, un poète aujourd’hui oublié.  Or on apprend que le nouveau propriétaire de la Closerie va obliger les garçons à couper leur moustache ; on en est révolté : quelques indications habiles ont suffi à nous rapprocher d’un personnage pourtant secondaire.

Hemingway, dès ses premières nouvelles, rechercha la vérité de l’homme, une réalité existentielle capable de fonder une œuvre.  C’est, je crois, le propre de la jeunesse de vouloir prendre la mesure du cœur humain ; au bord du gouffre, Hemingway se fit une âme neuve pour ressusciter l’émerveillement qui nous habite quand nous découvrons la vie.

Le monde est implacable, il peut même être cruel, mais il semblera toujours d’une beauté souveraine au jeune homme qui porte sur lui un regard clair.  Espérons que les âmes bien nées auront toujours leur Paris.

*    *   *

Vous trouverez sur le site Book Drum (http://www.bookdrum.com/books/a-moveable-feast/9780099909408/bookmarks-1-25.html?bookId=15939) une séries de notes, accompagnées de photos et de vidéos, portant sur Paris est une fête (site en anglais).

On trouve Paris est une fête dans la collection Folio.  Mon édition est celle de ’73; la traduction, superbe, est de Marc Saporta : j’espère que Gallimard l’a conservée.


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