Un conte de Noël contemporain de Jean-Marc Ouellet…

17 décembre 2014

Un traîneau nommé 67P

 

510 millions de kilomètres de froid sidéral me séparaient de chez moi. En son sein,chat qui louche maykan alain gagnon francophonie Rosetta m’avait porté. Nous avions contourné la Terre et orbité autour du soleil, y acquérant, par l’action de la gravité solaire, l’élan ultime pour le périple. Dans l’oubli stellaire, nous avions ensuite voyagé, et voyagé. Parfois, nos maîtres nous donnaient signe de vie, contacts éphémères, mais réconfortants. Le voyage était si long, et le silence, si profond. Les astres, seuls compagnons, nous observaient, indifférents. Notre périple a duré dix ans.

Enfin, 67P est apparue, belle comète avec sa traînée de matière. Curieux par devoir, nous nous sommes approchés. Méfiants, nous l’avons scrutée. Nous étions tout près quand Rosetta m’a larguée. En chute libre, j’ai vu l’astre grossir, et grossir, jusqu’à ne plus voir que sa surface. Avec maladresse, je m’y suis posé. Tout croche. À l’ombre. C’était le 12 novembre.

Mes maîtres jubilaient. Ils croyaient peut-être que je n’y arriverais pas. Belle confiance !

Je me suis senti seul. Rosetta aussi, j’imagine, elle qui, abandonnée, dérivait vers les profondeurs de l’univers. Moi, j’avais mon nouvel ami, ce rocher aride, insensible en apparence, qui poursuivait sa route, filant vers le soleil, notre étoile, avec moi, en équilibre précaire sur son dos.

Mes maîtres festoyaient encore quand le problème s’est révélé. Mon énergie se consumait et mes piles ne se chargeaient pas. À l’ombre de mon ami, je mourrais. J’en avertis mes maîtres. Leur réponse fut limpide. Je me suis donc mis à la tâche, avant que mes forces ne m’abandonnent. J’ai transmis des images, plusieurs images. Pour quelques rayons de soleil de plus, j’ai soulevé mon poids plume, une masse de un gramme sur la Terre, me repositionnant de quelques centimètres, assez pour reprendre contact avec mes maîtres, et forer la surface de 67P.

Hélas, malgré mes espoirs, la manœuvre n’a pas suffi. Mes batteries ne se rechargeaient pas. Une seule solution s’envisageait : l’hibernation, éteindre mes circuits, goûter au néant, filer dans le cosmos sur le dos d’une roche, vers le soleil qui, vers le mois d’août, me réanimerait peut-être. Peut-être…

J’y suis. Plus qu’un circuit à couper. Adieu, réalité. Toi qui m’étais chère. Je…

Tiens. Bizarre. Le soleil est encore loin, et je reprends vie. Le vide sonore n’existe plus. Des clochettes carillonnent. Un murmure émane des étoiles qui dansent.

….et les yeux levés vers le ciel

À genoux les petits enfants

Avant de fermer les paupières

Font une dernière prière…

Je mets mon horloge en marche. 24 décembre. Le froid n’est plus. Mon tripode ne sent plus le roc. La surface est moelleuse. Et chaude. Où est 67P ? Où suis-je ? À plein régime, mes batteries se rechargent. Je revis ! Devant, la traînée n’est plus. Un attelage formé de milliers de rennes la remplace. Avec entrain, les quadrupèdes galopent, me lorgnent avec malice. Nous filons à folle allure à travers le cosmos. Derrière moi, du mouvement. Je redirige mes caméras.

Comme autant de nébuleuses, une infinitude de boîtes enrubannées défile. Devant, me sourit un grand personnage rouge et blanc. Je consulte ma base de données. Néant. Rien sur ce céleste personnage.

chat qui louche maykan alain gagnon francophonie− Ne crains rien, Philae, prononce une voix paisible et grave issue d’une barbe majestueuse. Avec confort, installe-toi. Une longue et belle nuit approche. Une nuit singulière. Tes maîtres ne s’en doutent pas, mais cette nuit, ensemble, nous survolerons leur ciel, nous nous faufilerons dans leurs cheminées, nous réchaufferons les cœurs transis et dévoileront aux âmes sensibles à quoi servent vraiment les comètes ! Ho ! Ho ! Ho !

© Jean-Marc Ouellet 2014

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieJean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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L’Œil dans l’abîme, un conte bref de Frédéric Gagnon…

28 mai 2014

 L’Œil dans l’abîme

Fauve-Hautot-15

Tirée de Fauve-Hautot

J’étais un homme malheureux, je travaillais dans une usine. Chaque jour de la semaine, je me sentais asservi par une tâche abrutissante. Pour échapper à mon dégoût, je passais mes soirées à boire. Un vendredi soir, comme j’étais plus abattu qu’à l’habitude, j’ai décidé de me rendre dans un bar de danseuses. D’abord les lumières dans la pénombre me fatiguèrent, puis mes yeux s’habituèrent et je vis plusieurs femmes, très belles, en petite tenue ; mais leur présence me laissait indifférent. Puis une superbe rousse apparut sur la scène et mon excitation fut totale. Elle avait quelque chose que les autres n’avaient pas, quelque chose de plus que la perfection du corps, une présence bouleversante, comme si l’essence même de la nudité se révélait enfin ; voir danser cette femme, c’était admirer ce mystère cosmique qui est source et destruction de tout ce qui existe. Dès que la rousse eût achevé son numéro, je l’ai rejointe au bar. Je voulais qu’elle danse pour moi. Elle me jeta, en souriant, un regard de défi, puis elle accepta. Dans l’isoloir je me suis laissé tomber dans un fauteuil et je me réjouis d’avoir pour moi seul, ne serait-ce que quelques minutes, cet être en qui brûlait cette flamme qui seule peut étancher la soif de l’homme. Elle se dévêtit tout à fait, puis elle ondula des hanches au rythme d’un blues lent. « Qui es-tu ? demandai-je. Tu es si… si merveilleuse… » Elle me sourit, continuant sa danse en me dévisageant de manière insolente. « Mais qui es-tu donc ? » redemandai-je abruptement, à bout de souffle, mon cœur battant la chamade. Elle se pencha vers moi, et moi j’admirais sa poitrine extraordinaire. « Je suis la Vie », dit-elle, puis elle lécha ses lèvres longues et pleines. Puis elle ajouta : « Je suis ta servante, Ferdinand. » « Mais comment connais-tu mon nom ? » demandai-je. « Je suis ta servante, Ferdinand. Mais tant que tu me craindras, je te dominerai. Si tu le souhaites, tu peux devenir un être à part. Moi, je te soulèverai au-dessus de l’État et de tous les puissants. Plus personne ne pourra rien contre toi. Tes serments, je les effacerai ; tu pourras mépriser la justice des hommes puisque tu deviendras la source d’une justice supérieure. Maintenant, aime-moi, baise-moi, domine-moi. » Lentement j’écartai les poils roux de sa chatte, puis les grandes lèvres, mais… mais la vision d’horreur qui suivit me fit perdre raison : son superbe sexe était rempli de vers grouillants. Je crois que j’ai hurlé. Je ne sais trop ce qui s’est passé par la suite. On m’a dit que je m’étais battu avec des types, puis je me suis retrouvé à l’hôpital, avec les fous. On m’administra plusieurs drogues contre mon gré. J’étais constamment hébété. Puis, un jour, pour faire une expérience, les médecins m’enfermèrent avec des criminels délirants. Les délinquants m’observèrent un moment. Puis l’un d’eux me frappa au visage et je m’effondrai ; puis ils m’assénèrent tous des coups sur la tête. Puis l’un d’eux me viola. Puis… Je ne sais plus.

……………………………………………………………………………………………….

Voilà, je crois que je suis bien mort maintenant. Seul. Dans l’Abîme, dans le froid, dans la noirceur. Mais la noirceur n’est pas complète. Il y a, au-dessus de moi, un œil immense qui projette sa propre lumière. Et l’Œil m’observe. Il m’observe pour rien. C’est un regard froid qui me scrute, qui ne me laisse pas la plus infime intimité avec moi-même, qui me relègue au dehors de mon être. En réalité je n’ai plus d’être propre. Je serai observé durant toute l’éternité, livré à un désœuvrement qui me tue sans fin bien que je sois déjà mort. Ce regard ! Dieu, ce regard… Ce regard froid, sans âme et sans repos, posé sur moi, est le second viol – et ce viol durera toujours. Dieu, sauvez-moi ! Mais je n’ai presque plus d’âme, je n’ai presque plus de moi, je ne suis plus qu’une conscience ouverte à cet œil qui me fouille et annihile toute intimité avec moi-même. Il est trop tard pour le Salut. Maintenant, commence l’éternité de mon exil, loin de tout ce qui fut moi, de tout ce que j’ai chéri, mais, malheureusement, je ne m’éteindrai jamais tout à fait, existant à peine, mais suffisamment pour sentir ce regard qui me scrute froidement.

Frédéric Gagnon

 Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Karine St-Gelais…

29 mars 2014

Le jardin perdu

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Il y a un récit, une histoire si ancienne que vous n’en avez surement jamais entendu parler.  Un récit qui s’est perdu au fil du temps.  Que seul l’artiste entend. Ce conte débute dans mon jardin, chez moi, là où le malheur aime frapper en secret.  Je ne suis pas là pour vous raconter mon infortune, mais plutôt pour vous peindre un tableau comme celui-ci.

Un long hiver froid se termine en même temps que mon dernier chef-d’œuvre.  Je peins depuis que je suis toute petite.  Je peins des portes.  Toutes sortes de portes.  De bois, de fer ou de pierre.  Des entrées ou des sorties sur le Paradis ou vers l’enfer ?  Cela m’importe peu.  L’important pour moi est de dessiner une belle issue qui me mène quelque part…

Un matin, mon salon s’éteint sous une ombre étrange.  J’ouvre les rideaux et je vois quelque chose qui flotte sur la neige.  Étonnamment, c’est une splendide porte !  Elle scintille d’un blanc franc et elle se laisse caresser par les flocons de neige incandescents.  Elle se fond au paysage comme si elle avait toujours été là, sans que je m’en doute.  Un portail vraisemblablement fait de bois, mais je n’en suis pas certaine.  Elle est lustrée comme le verre et bordée de moulures idylliques, sorties tout droit d’une époque que je ne connais pas, en fait, pas encore.

Ma première idée est de peindre un nouveau tableau pour la rendre telle que je la vois sous le soleil matinal.  Mais quelque chose me dit que cette ouverture mène plus loin que mon imagination.  Qu’elle ouvre sur quelque chose d’extraordinaire, j’en suis profondément convaincue.  Je prends mes moufles de laines ainsi que mon manteau.  J’oublie que je suis toujours en pantoufles et je pars découvrir cette mystérieuse frontière.  Contrairement aux autres, celle-ci me parait différente.  Le froid me rappelle que je ne rêve pas et l’arbre devant moi aussi lorsque je m’y cogne et m’y appuie.  Devant l’immanquable monument, je m’arrête.  Je pose mon oreille contre le bois, il est bizarrement tiède et je n’entends rien.  Je tourne finalement la poignée.  Soudain, je sens un courant électrique qui irradie le long de mon bras droit, je le secoue, il me fait mal.

scorpion_1077-01Alors, par le pas entrouvert, un petit scorpion noir sort.  Je suis terrifiée, je la referme aussitôt !  Je détale comme une gamine pour revenir à la maison.  L’insecte est maintenant devant ma porte, la queue retroussée, prêt à attaquer.  Mais qu’est-ce qu’il fait là ?  Il ne peut survivre dans le froid du Canada.  Je prends une boite vide et je sors la déposer sur la créature.  J’ai de la peine pour cette petite bête loin de chez elle.  Je réussis à l’enfermer à l’intérieur et je la ramène près du passage mystique.  Je tourne de nouveau son mignon pommeau et je lance la boite de l’autre côté, soulagée d’être débarrassée de cette chose horrible et heureuse d’avoir pu retourner ce scorpion chez lui.  Je soupire de soulagement, mais j’ai toujours envie de voir ce qui se cache derrière cette fameuse entrée !  Je mets de nouveau ma main sur la ferrure, mais cette fois-ci, j’ouvre rapidement, d’un coup sec.  Maintenant grande ouverte, une fine toile noire me bloque le passage.  Je la touche, elle réagit comme une pellicule plastique.  Cela ressemble à un vortex, une brèche dans l’espace-temps, comme dans un film de science-fiction.  Qu’est-ce que je fais ?  Je décide d’y aller malgré tout et je referme derrière moi.

Je suis de retour chez moi !  Qu’est-ce qui a changé ?  C’est impossible !  Je regarde par la fenêtre, mon quartier semble le même, mais plus beau, plus calme et beaucoup plus serein.  Pourtant, mon chat me lance le même miaulement interrogateur qu’hier matin.  Il a quelque chose de différent ?  Quelque chose s’opère en moi, dans mon cœur !  C’est inhabituel, je souris et je regarde de nouveau dehors.  La porte est toujours là, survolant tout doucement mon jardin au gré du vent.  Je ne comprends rien !  Je sors de nouveau et je tourne une nouvelle fois la poignée de la majestueuse fente avec hâte.  Je vois enfin de l’autre côté, c’est un petit village cajolé par les fleurs printanières, c’est très charmant !  Je referme derrière moi, sans savoir si je vais revenir, tout en jetant la dernière couleur sur cette enjôleuse toile.

Un blanc brillant et bleuté imbibe mon pinceau de nouveau.  Je fignole les flocons de soie et ensuite les rayons dorés, délicatement, comme si j’y étalais de l’or.  Je parfais le petit diablotin noir dans l’entrebâillement de cette entrée peu ordinaire.  Je termine avec joie ce seuil magique qui ouvre enfin sur quelque chose !  Ce fût le plus beau de mes tableaux, mélangeant la peur et la joie, mais ce sera malheureusement le dernier.  Car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, car je me peins maintenant du bonheur !

D’une peintre inconnue

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines 1506399_10203419753083628_573015309_nqu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

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Billet de Québec, par Jean-Marc-Ouellet…

26 décembre 2013

L’équation du Père Noël

Je l’avoue.  J’ai écrit au Père Noël.  Avec bonheur, et étonnement, je reçois tout juste sa réponse.  Je vous pere-noel-traineau-reines-lunela partage :

Très cher Jean-Marc,

Quel plaisir ce fut de lire ta lettre !  Je l’ai épluchée avec intérêt, et amusement.  Maintenant que l’allégresse de Noël s’apaise, et avant que les innombrables tâches nous mènent au prochain, je prends le temps de te répondre.

Tu es un sceptique, Jean-Marc !  Tu l’as pourtant écrite, cette lettre.  Ton cœur croit donc en moi.  Mais à l’instar de beaucoup d’adultes, tu as des réserves, des doutes.  

Tu as raison.  La science s’est évertuée à prouver mon existence.  Le philosophe Karl Popper a échoué.  L’astronome Carl Sagan aussi.  Attentifs à l’appel de leur cœur, intrépides, d’autres s’y sont ingéniés.  Sans succès.  En 1988, le jeune Vernon P. Templeman a prétendument confirmé l’impossibilité scientifique que j’existe.  Cela le prouve-t-il vraiment ?  Certainement pas.  L’absence de preuves n’écarte pas le fait.

Avec toi, je réviserai maintenant vos objections.

D’abord, sur la base d’un jouet par enfant qui fête Noël, ce qui ne m’empêche pas d’aimer les enfants musulmans, hindous, juifs et bouddhistes, je distribue 300 millions de jouets durant la nuit de Noël.  Oui.  300 millions.  À un kilo et 4 litres de volume en moyenne par jouet, j’emporte avec moi 120 milliards de litres de jouets pour un poids de 300 000 tonnes.  Impossible ! tu t’exclames.  Pas pour moi, Jean-Marc !  Pas pour moi.  Dans mes ateliers, nous renforçons les paquets et, dans le convoi, plaçons les plus lourds en dessous de telle sorte qu’ils ne puissent abîmer les autres.  Avec stratégie, nous les disposons pour qu’à chaque arrêt je puisse rapidement les retrouver.

Tu l’as compris, je ne peux transporter tous ces jouets sur un seul traîneau.  Le convoi en comporte 300 000.  Tes calculs sont exacts.  Tirés par les derniers représentants de rennes d’une race particulière, capable de profiter d’un champ de force qui vous est inconnu, le convoi s’élève dans les airs et voyage à près de la vitesse de la lumière avec à sa tête, Rudolf, ce cher Rudolf, un mutant chez sa race, muni d’un nez rouge, senseur indispensable au convoi.  À cette vitesse, nous sommes loin de la vitesse du son dont tu me parles, et de la vitesse minimale obligatoire de 1290 km/sec, selon tes calculs, soit le Mach 3910.  À notre vitesse, vous ne pouvez nous voir et ce n’est pas les quelque 72 millions de kilomètres que nous parcourons de cheminée en cheminée qui posent problème.

Les prémisses de tes calculs prennent en compte l’incapacité habituelle à voler des rennes communément rencontrés sur Terre et les conditions usuelles qui régissent la physique terrestre.  Ainsi, tu estimes l’accélération de l’attelage à 800 millions de g, une force de 240 milliards de newtons devant être exercée par plus de 2000 millions de rennes.  C’est hautement fantaisiste, évidemment.  Mes rennes n’ont rien à voir avec ceux qui fréquentent vos terres.  Et qui te dit que votre physique s’applique à nos activités ?  Ne présume pas trop vite, mon garçon.

Comme je distribue les jouets sur plusieurs fuseaux horaires, ce n’est pas 12 heures dont je dispose pour effectuer ma tournée, mais bien 31 heures, soit l’équivalent de 762 cheminées à la seconde, ce qui, pour nous, sans me vanter, est une formalité.

J’ai été touché par ton inquiétude à propos de ma chute dans les cheminées.  Présentés comme tu le fais, les chiffres impressionnent.  M’élancer de 2,5 mètres en 250 microsecondes, et freiner, avec une décélération de 8 millions de g, peut sembler risqué.  Or, c’est faire abstraction de mon excellente condition physique, de mon imposante constitution et de mon léger embonpoint qui me protègent au moment de mon atterrissage dans l’âtre.

À propos des cheminées, il est vrai que jadis, elles étaient plus courantes, et plus grandes.  C’était le bon temps !  Mais on s’adapte.  Une faille existe dans chaque demeure.  De plus, tu as raison : je grignote en moyenne 10 g de friandises dans chaque foyer.  Je l’avoue, je suis un peu gourmand.  Il en résulte que j’engraisse un peu durant ma tournée.  Mais je ne gagne pas les 850 tonnes que tu as calculées !  Surtout pas en une seule nuit !  Tu devras revoir tes calculs, jeune homme !

Ta lettre est sévère.  Tu m’accuses même de violer les droits civiques en pénétrant illégalement dans les foyers, ne fussent que quelques millisecondes.  Tu oublies ceci, cher Jean-Marc.  Je ne vais nulle part où l’on ne m’attend pas.  Et là où je vais, on m’espère.  Je suis un invité, pas un intrus.

pnscienceJe ne critiquerai pas ici tes autres raisonnements ou équations incrédules.  Tonrenne_volant2 message est clair.  D’après toi, et ta supposée science, je viole les lois physiques connues, les lois de la zoologie, les lois de la circulation aérienne même.  Eh bien, tu as raison !  Je viole vos lois.  Pour la bonne raison qu’elles n’ont aucun pouvoir sur moi.  J’aime tous les enfants, tous les adultes aussi.  Tes savants calculs, ta science, ne tiennent pas compte du pouvoir de l’Amour, et du mérite d’être sage.  Ils n’expliquent pas les miracles, mon existence et mes dons.  Ils ne font pas le poids.  Pourquoi ?  Je vais te le dire, mon garçon.  Vos équations négligent un élément essentiel : la magie, Jean-Marc !  La magie de Noël !

Je ne peux conclure sans te souhaiter la plus belle des années en ce 2014 qui approche.  Que paix, sérénité et amour abondent.  Sois sage surtout.  Ton espièglerie et tes rêveries te jouent des tours parfois.  Je transmets le même message à tes lecteurs, qui, je n’en doute pas, liront cette lettre.  Je te connais.  Qu’ils se souviennent que le merveilleux ne réside pas dans les équations.  Dans 364 jours, durant la nuit, qu’ils surveillent le ciel, et ouvrent leur cœur.  Un miracle est si vite arrivé.

Ho !  Ho !  Ho !

 Père Noël

 Source : http://oncle.dom.pagesperso-orange.fr/humour/pere_noel/pere_noel.htm

© Jean-Marc Ouellet 2013

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

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Version canine, un conte de Karine St-Gelais…

21 décembre 2012

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Quand vous étiez petit, qu’est-ce que vos parents vous racontaient pour que vous refermiez l’œil après un affreux cauchemar ?

Étant jadis un enfant qui avait peur des monstres de la nuit, j’ai revendiqué depuis mon droit de dormir grâce à une grosse bébête poilue.  Je défends maintenant avec ardeur le sommeil léger de mes enfants en compagnie de cette grosse douceur, Abigaïl, mon adorable Bouvier Bernois.

Un soir, ma petite Arielle, qui n’avait alors que trois ans, s’éveille en hurlant.  Elle crie et pleure à s’en fendre l’âme.  Comme tout bon parent, je me lève un peu ébranlée et je me précipite à son chevet.  La petite est cachée sous les draps et me pointe le coin de sa chambre.  Elle semble confuse, mais visiblement en proie à une réelle frayeur.  J’essaie de la recoucher, mais cette fois-ci la routine habituelle ne fonctionne pas.  Elle est inconsolable, et sa peur est presque palpable.  Un peu exaspérée de ne pas pouvoir dormir, je m’assois malgré tout près d’elle et je décide d’improviser une histoire.  Heureusement, le regard interrogateur de ma partenaire canine, du cadre de la porte, me donne une soudaine source d’inspiration.  Je débute ainsi :

— Calme-toi, mon ange.  Ne t’en fais pas, Abby va s’en occuper…

La petite, intriguée, s’arrête immédiatement de pleurer et me lance : « Pourquoi ? Comment ? », les yeux toujours mouillés.

— Quand maman a acheté Abby, l’éleveur nous a avisés de ses pouvoirs spéciaux…

— Hein !  Ça ne se peut pas, me disent ses longs sourcils pointés vers le ciel.

— Eh oui ! ajoutai-je.  Abby a le pouvoir de manger les monstres.  C’est inné chez cette race de chien.

— Abby mange l’monstres, m’man ? interroge-t-elle de nouveau dans son dialecte d’enfant.

— Sais-tu comment elle fait ? lui demandai-je.

Elle me fait signe que non de sa couette toute croche.

Le jour, lorsque vous êtes à la garderie, Abby part en tournée pour sécuriser la maisonnée.  Elle renifle tous les recoins et repère immédiatement les êtres de la nuit.  Ils ont, pour elle, une odeur particulière que nous, nous ne percevons pas.  C’est aussi pour cela que ces chiens sont désignés pour accompagner les non-voyants.  Ces derniers sont leurs yeux et les guident sur la route.  Alors, pour nous, Abby fait la même chose.  La nuit, elle se transforme en chasseuse de monstres.  Elle les piste de très loin, de là sa couleur noire : les créatures sombres ne la voient pas.

Arielle regarde son agréable animal de compagnie avec un trop plein d’amour, c’est touchant.  Je sens qu’elle me croit dur comme fer.   J’en profite alors pour continuer :

— Tu sais, lorsque nous sommes allés la chercher à la pouponnière de la Bernoise, elle était la dernière de la portée.  Nous n’avons pas eu l’occasion de la choisir.  C’est comme si elle nous était destinée.  Depuis, elle est chargée d’une mission : nous protéger.  C’est maintenant son rôle de chien de famille.  Elle nous permet de dormir en toute quiétude.  Elle renifle aussi fort que le vent d’une tempête déchainée.  Son pouvoir lui vient de la fée des familiers.  Cette fée donne des dons aux animaux de compagnie, c’est pour cette raison que nous sommes si bien accompagnés.  Abigaïl surplombe ses sombres proies, elle se penche et ouvre sa grande gueule, d’où soudain s’échappe une poussière verte qui lui permet d’avaler l’affreux.

Ma petite me sourit de sa jolie frimousse, ce qui lui fait oublier les mauvais rêves de la dernière heure.  Elle se frotte le nez contre son doudou.  J’étais certaine qu’elle se recoucherait…  Mais non ! Elle se relève et me dit dans son jargon tout mignon :

— Elle fait quoi avec l’monstres après Abby ?

diablotin-pose-portableOups !  Cette question n’était pas prévue dans mon scénario…  Alors je me tourne vers Abby et lui demande secrètement de l’aide.  Elle se lève et semble avoir quelque chose dans sa gorge.  Je la vois essayer de s’en défaire en crachant comme un chat qui veut se débarrasser d’une boule de poil.  Nous l’entendons ensuite se diriger vers son plat d’eau et saper le précieux liquide comme une vieille le fait avec sa soupe.  Je souris et me retourne vers ma fille qui a de nouveau les yeux fripés de fatigue, et je lui dis :

— Comme ça, ma chouette, elle les recrache.  Mais généralement, elle fait cela dehors.  Elle avale les méchants diablotins et ensuite s’en débarrasse.

Et pour être bien certaine qu’elle ne pose pas une autre question, je la devance en lui disant pour clore l’histoire que, par la suite, les monstres devenus une poussière verte servent de fertilisant pour Mère Nature.  Avec cette nuée magique, Dame Nature fait fleurir les fleurs, croître les arbres et rend l’eau de pluie potable pour les animaux…

Ma fille est une amoureuse de la nature et de tous ses enfants — et quand je dis « tous ses enfants », je parle autant du joli renard que des escargots, mon histoire l’a comblée.  N’ayant plus rien à redire, elle embrasse Abby venue nous asperger affectueusement de son dernier boire et elle se rendort sous son minois angélique.  Ouf ! Je retourne me coucher assez satisfaite de cette fiction un peu apparentée au film La ligne verte, version canine…

Je m’allonge en caressant ma belle dévoreuse d’êtres cauchemardesques jusqu’à ce que…

— Maman ! Oh ! Non ! C’est Louis maintenant !

Et c’est reparti pour une autre histoire.

— Viens-t’en, Abigaïl…

Notice biographique :

227320_1985432524583_1506387954_2115898_2279409_sKarine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce conte plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

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Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

14 décembre 2012

Ange

 Je suis excitée.  C’est Noël !  Encore cette année, comme l’an dernier, comme les autres années.  Bientôt, plus d’ordinaire, je sortirai de la noirceur, je me ferai belle.  Maman me prendra, me caressera, je brillerai.  Comme je serai belle parmi les autres !  Parfois, c’est Papa qui vient, qui m’empoigne de ses grosses mains rugueuses.  Je l’aime, Papa.  Toujours, l’air émerveillé, il cesse les jérémiades, il me regarde, me câline, m’installe.  Et sourit.

Je pourrais être heureuse, je suis belle, on m’aime.  Or, un malaise me ronge.  J’aurais voulu être une autre.  Ange.  Voilà celle que j’aurais voulu être.  Depuis le début, depuis cette première fois où je l’ai aperçue.  J’aimerais être à sa place, être la plus jolie, qu’on me regarde la première.  Trop souvent, des étrangers entrent, ne me remarquent pas, moi, perdue parmi les autres.  Ils s’émerveillent pour Ange, la complimentent.  Pourquoi elle et pas nous, les autres ?  Pourquoi pas moi ?  Comme elle, j’aimerais être la vedette, le point d’attraction, celle de toutes les attentions.  Je sais que Maman et Papa m’aiment bien.  Ils me chouchoutent, comme les autres.  Ils m’aiment autant qu’ils aiment Ange, je le sens.  Alors, pourquoi les autres m’ignorent-ils ?

Je peine à l’avouer, mais je connais la réponse.  Elle est belle, Ange.  Splendide même !  Je ne peux le nier.  Longiligne, moins ronde que moi, les bras étendus, la robe éclatante qui descend jusqu’à ses pieds.  Elle a une certaine présence, Ange.  C’est indéniable.  Moi-même, je suis envoûtée.  Toujours, je l’observe, je l’admire.  Le jour, le soir, la nuit.  Ange m’obsède, je l’envie.

Je hais me croire jalouse.  Je tâche de me convaincre.  Chacun son importance, chacun son rôle.  Moi aussi, je contribue à la beauté de Noël.  Pourtant, il y a ce vide, je ne me sens pas à la hauteur.  Je rêve de sommet, d’être la préférée des invités de la maison.  Chaque décembre, je suis déçue.  Année après année, c’est Ange.  Toujours Ange.

Enfin, Maman approche.  Voilà mon tour.

Quelque chose ne va pas.  Maman n’est pas la même.  Une ombre assombrit son visage, obscurcit son regard.  Elle me saisit, sa main tremble, des larmes roulent sur ses joues.  Que se passe-t-il ?  Où sont les sourires, les taquineries ?  C’est Noël, Maman !  Ris !  Chante !  Danse !  Elle ne rit pas, ne chante pas, ne danse pas.  Une aura de tristesse.  Je ne comprends pas.  Où est Papa ?  Je veux voir Papa.  Il ne vient pas.

Ange-noelLa main hésite.  Elle m’accroche.  Le crochet vacille, devient funambule, se détache.  Je chute.  Le sol approche, je m’affole, j’ai peur.  Quelque chose d’affreux arrive, quelque chose de merveilleux se produit.

Kling-slink-slink!!! Mille morceaux roulent sur le sol.  Les tessons rouges s’immobilisent sur le bois d’érable.  Épars.

Maman sanglote.

Ne pleure pas, Maman.  Ta préférée est heureuse.  J’étais une boule parmi les autres.  Je suis un ange maintenant.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)


Un conte de Karine St-Gelais…

26 mars 2012

L’enfant des étoiles

Les pieds ballants au bout du monde, au bout d’un quai, je laisse mes orteils se trémousser dans l’eau de mon lac favori. Je sens le vide me caresser, et soudain un autre monde s’éveille. Je laisse mon imagination  glisser sur les flots avec la brise festive. J’imagine facilement un monde sacré, un château fait non de sable, mais de rubans d’eau. Bordé de perles et de chevaux, tout juste là, sous les eaux, sous mon nez, au bout de mon monde, au bout du quai…

 Un bruit m’a sorti du sommeil ce soir-là…

C’est le premier jour de mes vacances d’été. Je me suis couchée après une journée bien remplie, les poumons encore chatouillés par le pollen de midi. J’entends un enfant tomber du ciel, ici, au bout du monde, au bout du quai. Un endroit où je me retrouve avec joie, mon petit coin plein de magie. Au gîte de mes parents qui dorment présentement à poings fermés. Ici, j’aime regarder  le soir se lover contre les champs de blé et je laisse l’arôme des fleurs s’étendre,  couverture rassurante à mes pieds. Très différent, cet endroit, de la ville bruyante où je vis, malhabile. Même si l’enfance tranquillement s’exorcise et que cette saison estivale fera de moi une jeune fille.   Je me délecte encore aujourd’hui de ce paysage indompté, il restera tatoué à jamais sur mon cœur, à jamais.

Dans sa course folle, cette nuit-là, l’enfant des étoiles a illuminé  le pâturage. Il fut accueilli par un chaleureux concert, celui des grenouilles cachées dans les hautes herbes, à l’orée des grands peupliers. Le bambin, bien enveloppé d’une bulle brillante, sifflait en tombant du ciel comme un roseau dans le vent. Il a humecté les arbres de la rive – une berge violée et soudain frappée d’une peine lascive. Il flotte comme un petit bonheur oublié, ici, au bout du monde, au bout de mon quai. Il est seul, le regard en douleur et levé vers le ciel maternel qui l’avait bercé…

Je le vois toujours voguer dans le noir profond de la mer interstellaire. Il atterrit comme ça, de temps à autre, sur le lieu de mes vacances. C’est plus qu’une étoile, et dans sa course, il déchire le ciel de trois heures en rafale. Il file dans son zénith natal, où flirtent les âmes sœurs, les constellations solitaires et des spectres encolérés. Il s’arrête soudain, volant sur place au-dessus l’eau calme ; il semble patiner sous la lune de glace. Il se regarde dans le lac, sous tous ses angles ; il lévite dans la brise de lavande. Enrobé d’une lumière violacée, il fouille l’eau, libellule affamée. Il semble se demander si c’est l’eau ou le ciel qui est sous ses pieds ? Que cherche-t-il, ici, au bout de mon monde, au bout de mon quai ?

Il danse sous la musique du silence, sous la voûte de verre. Il chante l’hymne à la nuit d’une voix aiguë et claire. Il réveille par sa magie les poissons et les lucioles de minuit. Un bal s’émoustille sous mes yeux encore endormis. L’enfant des étoiles semble connaître toutes les créatures du bout de mon monde, du bout de mon quai…   Je suis heureuse de le revoir, même après tant d’années.

Je retourne me coucher en même temps que meurt la nuit. Le jour nait déjà dans le brouillard. Le soleil point à l’horizon. Il se lève tous les matins au bout de mon monde, au bout de mon quai, et se couche tous les soirs dans le même édredon rocheux. La marée bourrasse  les rochers. Les côtes se couvrent d’un manteau de givre,  sous la pleine lune qui dérive vers une autre nuit, loin d’ici. Je vois de ma fenêtre mon ami des étoiles,  qui déjà disparait dans l’ombre et qui s’aventure sous l’eau argentée, pour disparaître enfin dans les méandres de sa destinée.

Je sors de ma chambre et je cours plus vite que les vagues de la berge. Je deviens alors plus sauvage qu’un songe qui émerge. Je veux revoir cet enfant des étoiles. Mais, l’être est maintenant diffus, au loin. Je dois  m’assurer que je n’ai pas rêvé et qu’il sera encore là, ce petit garçonnet tout brillant,  au bout de mon monde, sous mon nez, au bout de mon quai… Comme jadis, lors de mes insomnies, là où  s’évanouissait ma raison en même temps que le vent.

Mais, il n’y a plus rien. Qu’un peu de sable délimitant un sentier vers les fonds marins. J’ai perdu mon château enchanté. Mon monde soudain s’effondre. Plus rien au bout de mon monde, mais, peut-être quelque chose au bout de mon quai,  par contre. Une délicieuse odeur d’océan plane sous mon nez….

Les pieds ballants au bout du monde, au bout d’un quai, je laisse mes orteils se trémousser dans l’eau de mon lac favori. Je sens le vide me caresser, et un autre monde s’éveille. Je laisse la magie de l’univers opérer. Juste pour moi, une étoile de mer a accosté… D’où vient-elle ? Jamais je ne le saurai.

Au bout de mon monde, l’étoile brillait sous le soleil matinal. Je la prends avec délicatesse, je lui prodigue un baiser, ce qui me rappelle en un éclair la douceur de ma demeure. Au bout de mon quai, mes pieds se sont soudain allongés et parés d’écailles bleutées. C’est alors que j’ai plongé ! Dans mon nez s’introduit doucement l’eau salée.  J’inspire la mer et hume l’odeur vaseuse des coquillages. Je suis un trésor de l’autre monde, un joyau, un héritage. Je suis en voyage tout droit sorti des limbes de l’enfance. Je nage dans ce miel bleu qui ne fait plus qu’un avec le firmament au large, je me laisse échouer sur ma plage blanche. Je comprends alors que les étoiles tombent le soir dans le nid des rivières, et qu’il vient, lui aussi, du Cosmos, cet enfant de lumière. Je sais maintenant que, même en grandissant, je peux replonger dans ces nuages compatissants et m’émerveiller devant ce que Dame Nature a su si bien dessiner pour moi. Depuis toujours, elle me peint des mondes à rêver…

Tout ça, au bout de mon quai…

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog: http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »


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