Une nouvelle de Valérie Maltais…

6 mars 2015

Un seul verbe eut suffi pour que JE vous souhaite une bonne lecture

 Moi qui n’eut jamais d’autre envie que celle de devenir quelqu’un, voilà qu’onchat qui louche maykan alain gagnon francophonie m’effaçait à nouveau.  Alors que tout le monde aurait dû en parler, plus personne ne me voyait ; ni elle, ni les autres, ni moi-même – bientôt, même les chats passeraient à travers ces espaces vides, auparavant comblés par ma structure, mon corps, une ou deux strophes ou quelques vers au moins.

Je me souhaitai bonne chance bien qu’il fut de mon avis que tout m’allait toujours si bien.

Je n’étais maintenant ni autre, ni absente, ni ectoplasmique, ni mystérieuse.  C’est son esprit (creux et maintenant bien éloigné de tout ce qui faisait de moi ce que j’étais) qui avait pris dépossession de tout l’inventaire de mes atouts.  J’eus plusieurs décès, parfois en plein milieu d’une phrase, mais celui-ci resta, de loin, le plus douloureux.  Et je n’obtins rien de plus qu’à chaque fois :  un lent, long, lourd moment rempli de manques, de questions, de trous, d’incertitudes, de nœuds, d’apprivoisements, d’attentes souffrantes comme autant de pages blanches, autant de combats perdus d’avance.

Et comme chaque fois, je me surpris à m’imaginer quelques nouvelles personnalités, quelques nouveaux désirs, quelques plaisirs tout neufs, quelques exploits novateurs.  La dernière de ces fois, je devins Kafka, en un instant, mue par le claquement bref mais fracassant d’une porte – on m’écrasa alors comme un insecte.  Cette fois-ci, je vis la poêle à frire, et c’en était là assez pour renaître.  Pour trois centaines de secondes au plus, je devins Vian.  Sans magie pourtant, sans éclat, de manière aussi décevante que mon quotidien si banal d’autrefois.

On songea à me faire papesse, ou pâtissière, ou reine, ou écrevisse (afin de rendre cette nouvelle plus intéressante que tout ce qu’on a pu, depuis jadis, avoir pris la peine d’écrire).  On voudrait tant que je vous plaise.  On voudrait tellement ne plus me froisser.

Sauf que mille pages ont été jetées, et je ne suis toujours personne.  Même si le chat, lui, peut parfois me percevoir, je sais qu’il a toujours fallu de peu pour que je bascule, pour de bon, dans une histoire qui n’aurait jamais dû être la mienne et qui pourtant l’était depuis trop longtemps.  On m’efface chaque nuit malgré le fait que je tentai souvent de me créer un caractère si unique, si exceptionnel que j’en devienne fleurie, intemporelle, historique !  J’eus toujours besoin de devenir quelqu’un, et je souhaitai tant, tout à coup, être ce Boris Vian.

Je me lançai à la poursuite de ce rêve qui ne me reconnaissait pourtant pas le moins du monde, s’amusant à me faire tourner dès que j’ouvrais l’œil.  Mais autour, les plafonds, les murs et les planchers se mirent quant à eux à rétrécir.  Je ne le remarquai qu’une fois tous les paragraphes corrigés – cela réduisit assez aisément à huit cent mots un texte qui en compta d’abord trois mille, sans qu’on eut vraiment à y voir, sans que personne ne revérifia quoi que ce soit…  On m’égara ensuite sous l’oreiller, on s’évada pour m’oublier.

Non, je ne gagnai rien à ce qu’on mette aussi un terme à cette nouvelle vie dans laquelle je n’étais pas vraiment Boris Vian.  On ne se demanda même pas par où je désertai, je m’éteignis peu à peu, et parvins à cacher des adieux dans le fond d’un tiroir.  Puis je fus libraire, puis éboueuse, puis anthropologue.

Ce qui eut constamment pour effet de causer ma perte, c’est que jamais elle ne comprit qu’il lui eut suffit d’être elle-même et de créer du non sens de sa propre manière.  Mais toutes ces histoires la fatiguent déjà autant qu’il est possible d’être épuisé, puisqu’il ne lui sera jamais possible de toutes les conclure.

Je vivote et termine mes jours, la plupart du temps, dans la marge d’un carnet, entre les lignes d’un cahier de dessins, sur une serviette de table en papier.  On me dérobe souvent de toute mon audace, même si plusieurs des plus belles enfances ont eu cours sur un brouillon.

Elle cherche tant à ce que je sois quelqu’un qu’elle me fera vraiment faire n’importe quoi.  Je ne serai jamais qu’une petite voix qui ne muera pas, que la conscience d’un moment presqu’inutile, et je ne m’essoufflerai jamais que pour du vent.  Je ne suis rien de plus qu’une narratrice et n’aurai toujours de toute manière que le ton que tu me donneras.  J’aime la lecture et j’en ai plus qu’assez de crever à moitié décrite.

Notice Biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieValérie Maltais a étudié en littérature, en théologie, en éthique, en psychologie, en anthropologie, en éducation, en arts, en musique – mais elle n’en parlera pas souvent.  Elle préfère préparer des gâteaux, habiller les poupées de ses filles ou réparer leurs jouets.  Et quand vous dormirez, elle planchera sur ses collages, confectionnera des bijoux, lira ou s’informera de ses amis sur Facebook.  Elle écrira un peu, et se recorrigera demain.  Ou bien elle regardera un film de Woody Allen.  Et si vous saviez, ce sourire qu’elle a, à vous imaginer lire ceci…  Il n’y a aucun doute possible : Valérie Maltais est.

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Phobie or not phobie ? Une nouvelle de Nando Michaud…

19 février 2015

Phobie or not phobie ?

 (Cette nouvelle a remporté le deuxième prix au Concours 2014 du Chat Qui Louche.)

Tous mes amis se plaignent de souffrir de phobies et affirment qu’ils donneraientchat qui louche maykan alain gagnon francophonie n’importe quoi pour s’en débarrasser.  Ce sont par ailleurs des gens équilibrés qui mènent des carrières satisfaisantes dans des domaines gratifiants.  Ils sont heureux, quoi.

Alors que moi, qui ne crains rien, je suis assailli par une langueur d’autant plus difficile à combattre qu’elle n’a pas de causes apparentes.  Il s’ensuit que je croupis dans une fatigue perpétuelle qui me rend inapte au travail, et donc, pauvre comme Job.  Je suis le tiers-monde de ma bande.  Un tiers-monde portatif qui attire sur lui les ennuis, tandis que le reste du groupe les évite sans savoir qu’il me doit une part de sa quiétude.  Bref, je joue le rôle de ces « hommes-moustiques » qui, jadis, accompagnaient le roi des îles Fidji et s’offraient en pâture aux insectes piqueurs pour les détourner de l’auguste épiderme.

Le bonheur de mes amis m’a convaincu que l’entretien d’une peur sans objet possédait des vertus apaisantes.  Pourtant, une certitude ne découlant pas d’une théorie confirmée n’est qu’une croyance sans autre force que celle de la foi qui la soutient.  J’en ai parlé à mon psy.

— Cette théorie existe, a-t-il dit.  Des expériences biochimiques montrent que les phobies agissent sur l’hypothalamus, le gestionnaire des émotions.  En retour, celui-ci stimule les sécrétions de la thyroïde, la glande du bonheur.

— Pourquoi ce détour hormonal ?

— Pour maintenir l’inconfort à un niveau tolérable.  Les dangers réels sont innombrables ; s’il fallait s’y arrêter, la vie deviendrait infernale.  Les phobies sont là pour détourner l’attention.

— Elles seraient les hommes-moustiques de l’inconscient ?

J’ai dû expliquer.

— Vous devriez en adopter un, a-t-il déclaré après avoir saisi l’analogie.

— Je m’en suis passé jusqu’ici.

— Oui, mais si vous consultez, c’est parce que tout ne tourne pas rond chez vous.  Il serait donc prudent de renforcer vos barrières mentales à l’aide de craintes névrotiques supportables.

— On procède comment ?

— Établir un diagnostic et trouver l’antidote au mal identifié sont des entreprises qui n’affichent pas le même taux de réussite.  Surtout en matière de troubles mentaux pour lesquels le remède est souvent le malade lui-même.  Cherchez en vous et vous trouverez.

Je suis rentré chez moi décidé à creuser la question.  Mais quelles phobies choisir ?  Après tout, il me faudra vivre avec elles pour le reste de ma vie.  Autant cultiver des peurs avec lesquelles j’ai des affinités.

Je lance une recherche sur Internet.  Stupéfaction !  Wikipédia dresse une liste de plus de 650 phobies dont les noms sont déjà des sources d’épouvante.  Jamais, je n’aurais cru, par exemple, qu’on pouvait souffrir d’anuptaphobie (peur du célibat), alors qu’il n’y a pas de meilleur statut matrimonial pour moi qui ai un tel besoin d’une partenaire que j’organise ma vie de façon à en avoir plusieurs. Cette polygamie séquentielle, fondée sur la liberté de choisir, n’est-elle pas le parfait contraire du célibat qui rend sa pratique possible ?

L’immensité des choix me bouleverse.  Sans parler des risques que ces choix comportent.  Je frémis à l’idée de contracter en même temps la basophobie (peur de marcher), la stasophobie (peur de rester debout), la cathisophobie (peur d’être assis), la kinéphobie (peur du mouvement) et la cataphobie (peur de l’immobilisme).  L’esprit peine à dénombrer les conséquences d’une telle conjonction, mais il est certain que ce cocktail m’enfermerait dans un cercle vicieux.  En défiant une de ces peurs, je serais frappé par l’une des autres, et vice versa, dans des chassés-croisés étourdissants.

***

J’ai planché sur le sujet sans parvenir à arrêter mon choix.  L’exercice n’a pas été vain, cependant.  Ce n’est pas encore la phobie, mais je suis sur la bonne voie.  Décider, par exemple, de tartiner mes toasts avec du beurre ou du Nutella engendre des hésitations de plus en plus difficiles à surmonter.

Cette peur de choisir, il faut la laisser s’épanouir.  Je sais qu’elle m’apportera un jour la quiétude.  À moins qu’elle devienne si intense qu’il me sera impossible de prendre la moindre décision.  Pas même celle d’adopter l’optarophobie comme homme-moustiques.  J’appelle mon psy pour lui faire part de ce nouveau paradoxe.

— Où est le problème ? demande-t-il.  Si vous ne pouvez pas choisir l’optarophobie, c’est la preuve qu’elle vous a choisi.

***

Me voilà phobique et heureux du changement… si l’on excepte les dommages collatéraux comme l’impossibilité de pratiquer la polygamie séquentielle parce que toute sélection me répugne.

Bof.  C’était le prix à payer pour me débarrasser des langueurs qui m’empoisonnaient l’existence.  C’est ce qu’a prétendu mon psy en invoquant la deuxième loi de la thermodynamique disant que tout gain obtenu sur un plan entraîne une perte sur un autre.

— Pénétrez-vous de cette vérité, a-t-il conclu : non seulement il n’y a pas de repas gratuit, mais il faut encore compter le pourboire dans l’addition.

Nando Michaud

Notice biographique

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Nando Michaud

Après avoir passé 11 ans à écrire des discours ministériels, j’essaie maintenant de me refaire une santé en tâtant un autre type d’absurdités… sans effets secondaires déplorables.  J’ai publié jusqu’ici un recueil de nouvelles (Virages dangereux et autres mauvais tournants) et neuf romans, dont Les montres sont molles, mais les temps sont durs, Le hasard défait bien des choses, Un pied dans l’hécatombe et La guerre des sexes ou Le problème est dans la solution.


Étrangeté, une nouvelle de Frédéric Gagnon…

16 février 2015

 Étrangeté

 (Premier prix au concours 2014 du Chat Qui Louche.)

            Ce matin-là, il se regarda dans le miroir de la salle de bains et ne se reconnut pas.  Puis il retourna dans la chambre àchat qui louche maykan alain gagnon francophonie coucher et vit sa femme pelotonnée dans le lit — mais c’était pourtant une autre.  Il se rendit donc dans la chambre de sa fille, espérant que cet être le rattacherait à lui-même, à son identité, à tout un passé qui lui paraissait définitivement étranger.  Il vit l’enfant dans son pyjama rose, dormant les jambes écartées.  Il y avait au coin gauche de ses lèvres un filament de salive.  Décidément, il ne retrouvait pas le sentiment de sa propre paternité.  Mais qui était donc cette fillette de cinq ou six ans ?  Découragé, vidé de lui-même tel un fantôme qui circule dans une maison inconnue, il descendit au sous-sol où se trouvait son bureau.  Il examina le manuscrit de ce roman que supposément il était en train d’écrire.  L’histoire en était absurde.  Ces milliers de mots s’effilochaient dans son esprit ; leur lecture pénible l’écœurait, comme s’il eût sucé quelque bonbon doucereux qui lui rappelait une enfance qui ne pouvait avoir été la sienne.  Il ramassa le paquet de Gauloises, à côté de l’ordinateur portable, et alluma une cigarette, puis il tenta de réfléchir à sa situation, mais toute pensée claire se refusait à lui.  Alors qu’il éteignait le mégot dans le cendrier de métal doré, il aperçut une feuille de papier, vraisemblablement déchirée en son milieu, qui reposait sur le coin gauche de sa table de travail.  Ce papier était porteur d’un message, d’une note manuscrite qu’il avait sans doute rédigée lui-même, mais dont il ne reconnaissait pas l’écriture.  Attentivement, il lut, puis relut : Est-ce que le monde est dans ma tête ?  Est-ce moi qui suis dans le monde ?  Ces questions (mais au fait, à qui s’adressaient-elles ?) lui donnaient une sensation de vertige.  En un sens, mais il n’aurait su préciser lequel, il sentait que ces questions-là étaient intimement liées à la perte de son identité.  Qu’était-ce donc, être moi-même ? se demanda-t-il.  Qui étais-je, quand tout empli d’une personnalité nette et précise comme le tranchant d’un couteau, j’étais habité par le sentiment de ma propre présence ?  Il pressentait qu’il s’interrogeait en vain.  Il fuma une seconde cigarette, mais cette fois ne tenta pas de réfléchir.  Puis, harassé par un monde d’ombres qui s’entassaient dans cette pièce comme les éléments dissous d’un univers à jamais perdu, il retourna au rez-de-chaussée et sortit sur le perron.  Il vit le ciel, d’un bleu absolu, bleu comme l’amour qu’on ne retrouvera jamais, comme les yeux d’une femme qui nous manque bien qu’on ne l’ait jamais connue — et il constata que ce ciel était identique à celui de la veille.  Il en conçut du dépit.

Frédéric Gagnon

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieFrédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)


Concours du Chat…

14 février 2015

Le concours du Chat est terminé…

Il est temps de dévoiler les noms de nos gagnants.

Mais tout d’abord, je voudrais féliciter les vingt-deux participants et participantes. Vingt-deux textes, et de bonne tenue, ce qui a rendu parfois difficile le travail du jury.

Je tiens aussi à remercier Jean-Pierre Vidal et Clémence Tombereau qui se sont acquittés de leurs tâches avec diligence et minutie. J’ose espérer qu’ils accepteront une autre fois d’officier pour l’édition 2015 du même concours.

J’explique brièvement comment nous avons procédé. Chacun des trois membres du jury a choisi solitairement sept textes parmi les 22. Puis il les a hiérarchisés de 1 à 7 (7 étant le préféré, etc.). Par la suite, chacun a envoyé sa liste au secrétaire (AG) qui a additionné les points, et nous sommes ainsi arrivés à ces résultats :

Premier prix : ÉtrangetéFrédéric Gagnon :

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Frédéric Gagnon

Deuxième prix : Phobie or not phobie Nando Michaud

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Nando Michaud

La qualité des textes a incité le jury à ajouter un troisième prix qui a été gagné ex æquo.

Troisièmes prix (ex æquo) : Mort, etc. Richard Desgagné 

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Richard Desgagné

Et Le gilet Catherine Baumer

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Catherine Baumer

Les gagnants recevront leur prix par voie postale dans les prochains jours et les textes seront publiés dans le Chat Qui Louche au cours des prochaines semaines.


Premier prix : une nouvelle de Dave Côté…

27 mai 2010

Concours de nouvelles : Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud — Richard Tremblay, écrivain

C’est le 18 avril dernier que se terminait ce concours. Dave Côté y remportait le premier prix.

Voici ce qu’en écrivait l’organisateur du concours, Richard Tremblay :  « Le texte de Dave Côté m’a séduit par son aspect merveilleux, bien sûr, une baleine volante, voyez-vous ça, par la poésie qui s’en dégage, la curieuse chaleur qui se dégage des rapports entre les personnages et par la mise en écho finale qui ficelle magnifiquement bien ce texte remarquable.

Solitudes

Dave Côté

– JE ME SENS SI SEUUUULE! fit la baleine.

Dans sa minuscule maison de campagne encerclée d’arbres, Loyd augmenta le volume de sa télévision.

– SI SEUUUUUULE ! vagit-elle.

Loyd poussa un soupir. Comme d’habitude, pas moyen d’écouter la télé si la baleine s’ennuie. Il saisit sa canne d’une main tremblante et se leva en grimaçant.

– LOYD ! VIENS JOUER AVEC MOI !

Il sortit sur le balcon de sa maisonnette et leva les yeux au ciel. Il eut tout juste le temps d’apercevoir la queue de l’immense mammifère disparaître au dessus du toit. Grommelant dans sa barbe jaunie par le café, il descendit les trois marches et s’éloigna de sa demeure. Il ne pouvait plus arquer le dos vers l’arrière depuis déjà plusieurs années, il dut donc plier son cou jusqu’à en grimacer de douleur.

– C’est bon, je suis là, arrête de hurler.

– LOYD ! TU ES LÀ !

La baleine entreprit une manœuvre de retournement, ce qui lui prit une bonne minute de nage aérienne. Ce faisant, elle perdit de l’altitude et finit par se retrouver à peu près devant le vieil homme, qui devait tout de même se tordre le cou pour parler à la baleine.

– C’est la deuxième fois cette semaine. Je suis vieux, je dois me reposer.

– LOYD ! LOOOOOOOOYD !

Puis le vieillard se mit à léviter jusqu’à se trouver tout juste à un mètre de l’œil droit de la baleine.

– C’EST TON TOUR DE COMMENCER, LOYD !

Comme il détestait la façon qu’avait la baleine d’étirer son nom comme du caramel en train de fondre ! Elle prononçait L-loooyd, avec une vague dans le O qui évoquait le ton suppliant d’un enfant gâté.

Loyd coinça sa canne, à présent inutile puisqu’il flottait dans les airs, entre ses genoux. Puis, il étira précautionneusement les bras et les agita de haut en bas.

– UN OISEAU ! hurla la baleine.

– Bravo, marmonna Loyd.

La baleine secoua ses nageoires démesurées, soudain mécontente.

– TU IMITES TOUJOURS UN OISEAU, LOYD.

– Je n’ai pas d’imagination, aujourd’hui.

La baleine inspira longuement et se mit à chanter. Ces couinements laissaient Loyd perplexe, même après les avoir entendus si souvent. Il n’y comprenait toujours rien.

– MON TOUR ! MON TOUR ! MON TOUUUUUUUUUUUR !

Loyd redescendit lentement au sol, et la baleine prit de l’altitude.

– REGARDE BIEN, LOYD !

– Oui, oui, je regarde, répondit-il, si bas qu’il était évident que la baleine ne l’entendait pas.

Celle-ci prit alors une orientation verticale. Elle plia sa queue vers la droite et leva ses nageoires pour former une sorte d’i grec difforme. Elle se remit à chanter, et inclina la partie inférieure de sa queue, la balançant de gauche à droite à trois reprise. On aurait dit qu’elle n’était qu’un jouet de plastique articulé.

Loyd roula des yeux, exaspéré, pendant que la baleine revenait vers lui.

– TU AS DEVINÉ, LOYD ?

Il avait bien essayé de lui expliquer que son nom n’était pas une ponctuation, qu’il n’était pas nécessaire de l’apposer à chaque fin de phrase, et même si la baleine avait acquiescé, elle avait tout de même continué.

– Comment veux-tu que je devine, protesta-t-il, déjà en train de s’envoler vers l’œil de la baleine. Tu fais toujours les mêmes gestes.

– C’ÉTAIT UN POMPIER ! QUI VIENT DE SAUVER UNE FEMME EN DÉTRESSE ET QUI DESCEND DE SON ÉCHELLE AVEC ELLE DANS SES BRAS ! LOYD !

– Oui. J’aurais dû comprendre.

Puis, la baleine se contenta de regarder Loyd avec son œil immense, en chantonnant un peu de temps à autres. Impatient, il tournait la tête, sachant qu’il ne servait à rien d’argumenter avec elle. Il ne savait pas quel plaisir elle trouvait à l’observer de la sorte, il se demandait même parfois si elle l’oubliait simplement pendant quelques minutes. Puis, elle le fit redescendre, toujours en chantant de joie.

– AU REVOIR LOYD !

– Au revoir, baleine.

***

Le lendemain, Loyd se réveilla de très mauvais poil. La baleine était revenue.

– NE TE FÂCHE PAS LOYD ! JE NE SUIS PAS VENUE POUR JOUER, LOYD !

Il était en train d’enfiler ses pantalons et se figea tout à coup.

– JE SAIS QUE TU FAIS DES EFFORTS POUR JOUER AVEC MOI ALORS JE VEUX TE FAIRE UN CADEAU, LOYD !

Il se pencha au rebord de sa fenêtre. Le soleil n’y pénétrait pas, car la tête de la baleine était juste devant la maisonnette. C’était le seul endroit où les arbres avaient renoncé à pousser.

– QUI VEUX-TU QUE JE T’AMÈNE, LOYD ?

– Marianne ! Apporte-moi Marianne ! fit-il, tout a coup euphorique.

– JE REVIENS TOUT DE SUITE, LOYD !

Et vingt minutes plus tard, Marianne, une jolie jeune femme en robe de soirée, fut déposée sur le perron de Loyd. Elle avait une coupe de vin à la main et l’air contrarié. Loyd était déjà dans l’embrasure de la porte.

– J’étais en train de souper, papa.

– Marianne ! Je suis si content de te voir ! Comme tu es belle !

Elle tourna la tête vers la route de campagne, et perçut du coin de l’œil la baleine qui ondulait au-dessus de la maison.

– Moi aussi je suis contente de te voir, papa.

– Tu veux jouer aux échecs ? J’ai déjà préparé la table.

© Dave Côté

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Une nouvelle primée d’Alexandre Babeanu…

22 mai 2010

Concours de nouvelles : Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud — Richard Tremblay, écrivain

Alexandre Babeanu

C’est le 18 avril dernier que se terminait ce concours.  Pierre-Luc Lafrance et Alexandre Babeanu y ont remporté la seconde place ex-æquo.

Ci-dessous, la nouvelle d’Alexandre : « Une mécanique infernale, un découpage impeccable », pour reprendre les mots de l’organisateur du concours, Richard Tremblay.

La malédiction du petit matin d’Alexandre Babeanu…

Une heure avant l’accident, Lenny négociait avec le promoteur. L’homme  mesurait une tête de plus que lui, mais Lenny en avait vu d’autres. Il était sec et nerveux, et quand sa colère montait elle ne se taisait pas facilement.

Pendant ce temps, les musiciens de son groupe rangeaient leurs instruments tranquillement sur la scène, sans faire attention au tumulte qui naissait dans le coin de la salle. Le son de la voix de Lenny leur suffisait, ils savaient ce qui se passait sans même tourner la tête. Bien sûr que le promoteur refusait de les payer, c’était un mardi soir morne et pluvieux et le bar était resté obstinément vide la plupart du temps.

Et Lenny se démenait, criait même, comme d’habitude. Ils le comprenaient au fond, il avait besoin d’argent, lui. C’était un pro, un vrai, un de ceux qui refusaient les compromis et qui devaient vivoter de petits boulots miséreux. Lenny avait faim, il y avait son loyer et l’essence de son Astro 1986, il ne quitterait pas la salle sans être payé !

Mais le promoteur restait froidement indifférent.

Lenny serra les poings et laissa monter sa rage, encore quelques secondes et il frapperait ce sale type. Il regarda alors brièvement du côté de la scène, pour chercher un peu de support parmi ses musiciens.

La scène était vide.

Surpris, il regarda autour de lui.

Le bar était vide.

#

Six minutes avant l’accident, Lenny attendait que le feu passe au vert au coin de Clark Drive et de Venables. C’était un quartier d’entrepôts désaffectés entrecoupé d’un gros carrefour où les voitures s’entassaient habituellement à touche-touche, mais à deux heures un mercredi matin, ce n’était qu’un désert pluvieux.

Le feu passa enfin au vert et au moment de démarrer, Lenny sursauta. Un bolide surgit de la droite dans un crissement de pneus strident. Ses poils se hérissèrent, il appuya sur le frein par pur réflexe. Le conducteur de l’auto qui venait d’apparaître devant lui ne contrôlait déjà plus son véhicule. La voiture fit une embardée vers la droite et percuta de plein fouet un gros pylône en béton qui soutenait là une devanture. Le pare-brise explosa en une fine pluie de verre alors que le flanc gauche de l’auto se volatilisa en mille fragments, ouragan métallique qui se déversa aussitôt sur l’asphalte humide. Lenny resta paralysé pendant de longues secondes.

Lorsqu’il eut enfin reprit ses esprit, il descendit de son van et marcha vers l’épave fumante en regardant autour de lui. Personne… Il se mit à courir. Au milieu du carrefour, il faillit trébucher sur un gros sac de cuir noir. Il le ramassa machinalement, il avait sans doute été éjecté de la voiture.

Il atteignit bientôt l’arrière de l’épave, et y jeta un regard furtif à travers la lunette arrière. Vide, pas d’ombre, rien. Il était tard, et il ne se sentait pas le courage d’affronter ce que dissimulaient ces restes, il décida plutôt qu’il fallait appeler des professionnels. Il se mit donc à courir à toutes jambes vers sa voiture en maudissant ce cellulaire qu’il ne pouvait plus se payer.

#

Deux minutes avant l’accident, Lenny remontait Venables à toute vitesse en direction de Commercial Drive, où il connaissait un dépanneur ouvert toute la nuit. Il avait posé le sac de cuir noir à côté de lui, sur le siège du passager. Le sac semblait palpiter. Curieux, il l’ouvrit d’une main, et pila aussitôt.

Le sac était rempli à ras-bord de liasses de billets de cent dollars, proprement attachés par des élastiques roses, alignés et superposés avec précision dans tout le volume du sac. A vue d’œil, il devait y avoir dans les trente mille dollars.

Le cœur de Lenny partit en crescendo alors qu’une goutte de sueur froide dégoulina le long de son nez. Trente mille ! Il pourrait se la couler douce pendant un long moment ! Changer de van, inviter Janet au resto, celui avec les Dim-Sum à volonté, et même se payer un rack à effets… Il ne put refréner un sourire.

Il passa ainsi de longs moments dans une transe contemplative à énumérer ses fantasmes et ses rêves, que ce paquet de fric allait l’aider à concrétiser.

Mais il se souvint enfin de l’accident… Le type devait sûrement être mort, vu l’état de sa voiture, il n’aurait plus aucun besoin de ces liasses, personne ne saurait. Lenny enclencha la première en sifflotant et démarra en trombe vers Commercial.

Tout était rose et vert dans l’esprit de Lenny…

#

Trois secondes avant l’accident, Lenny déboucha en trombe sur Commercial sans vraiment s’en rendre compte. La rue s’arrêtait là en un carrefour en « T ». La circulation était ici divisée par un terre-plein central au milieu duquel trônait un lampadaire décoré d’un feu de signalisation.

Une seconde avant l’accident, Lenny se rendit compte, bien trop tard, qu’il était au milieu du croisement, il n’eut même pas le temps de crier.

Crash !

Son Astro percuta le poteau de plein fouet dans un fracas épouvantable. Lenny n’avait pas pris le temps de boucler sa ceinture, il fut projeté à travers son pare-brise et s’envola, répandant dans son vol un long sillage écarlate. Son corps inanimé s’écrasa cinq mètres plus loin au milieu de la chaussée, il ne se releva pas.

#

Somnolant derrière le comptoir de sa supérette, Rajeev sursauta en entendant le bruit de l’accident. Il se rua dehors aussitôt pour voir ce qui se passait. Alors qu’il traversait Commercial pour aider le ou les occupants du van embouti dans le lampadaire, son regard fut attiré par un sac de cuir noir qui trônait au milieu de la route. Il s’arrêta, le ramassa sans réfléchir et s’empressa de l’ouvrir. Il resta cloué sur place au milieu de la chaussée. Tous ces billets… Il n’entendit même pas la voiture qui venait de déboucher sur la rue un peu plus bas, et qui accélérait déjà vers lui à plein gaz…

Notice biographique

Naissance à Bucarest le 12 octobre 1971.

Auteur, musicien, blogueur et informaticien, Alexandre Babeanu est né en Roumanie, a grandi à Paris et habite maintenant à Vancouver, où il a appris à aimer la pluie et les longues promenades en forêt. Touche-à-tout infatigable, il prépare même un court-métrage entre deux répétitions à la batterie.

Alexandre Babeanu a publié plusieurs nouvelles dans la revue Solaris, a même remporté en 2008 le prix Solaris pour L’Évasion. Il quitte l’univers cyberpunk le temps d’être finaliste au prix Radio-Canada 2008, avec une nouvelle Dans l’antre du dragon.  Ce texte sera publié dans la revue Alibis n° 33. » (Notice tirée de la revue en ligne k-Libre.)

https://maykan.wordpress.com/


Concours de nouvelles…

29 mars 2010

Concours de nouvelles
Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud (Richard Tremblay, écrivain)

Richard Tremblay

(Lorsqu’on promeut la nouvelle, je réponds : présent !  Et suis heureux de donner un coup de main.  Ci-dessous, les règlements du concours de l’Ermite de Rigaud, les modalités, échéancier, prix…  Écrivains et écrivants, à vos claviers ! )

BUT

  • Promouvoir la nouvelle francophone sur la blogosphère. La nouvelle se définit ainsi : un instantané qui relate l’histoire d’un seul événement important comprenant peu de personnages.

MODALITÉS

  • Dans les limites de la définition précédente, il n’y a aucune restriction de genre, de style ou de thème.
  • D’un maximum de 1000 mots (titre compris), le texte soumis est inédit et rédigé en français.
  • Le concours est ouvert aux auteurs de la francophonie. Cependant les prix ne seront expédiés qu’à l’intérieur du Canada.
  • Chaque auteur peut soumettre un maximum de trois textes.
  • Les pseudonymes ne sont pas acceptés, à moins qu’il ne s’agisse du pseudonyme habituel de l’auteur (par ex. Daniel Sernine, Laurent McAllister…)
  • Le texte est soumis en version électronique seulement, en format MS Word, ou lisible par MS Word. Le nombre de mots sera évalué par le mode Statistiques du logiciel MS Word 2007.
  • Tout texte ne respectant pas ces exigences sera rejeté.

DATE LIMITE

  • La date limite pour participer est le 18 avril 2010 à 23h 59.
  • Les textes sont envoyés à l’adresse électronique suivante  : nouvelles.ermite@yahoo.ca
  • Les textes soumis sont envoyés en pièce jointe (PJ).
  • L’auteur donne ses coordonnées sur le courriel accompagnant le texte, c-à-d son nom, son adresse courriel et le titre du texte qu’il soumet.
  • Le texte gagnant sera annoncé au plus tard 10 jours après l’échéance du concours

JURY

  • L’Ermite de Rigaud.
  • Selon la qualité des textes reçus, le jury peut décider de ne pas accorder de prix.

ADMISSIBILITÉ

  • Tout le monde est invité à participer, y compris les commanditaires du concours, à l’exception de l’Ermite.

PRIX

Sera attribué au texte gagnant un grand prix composé de :

  • Un chèque de 50 $.
  • Un abonnement d’un an à la revue Brins d’éternité.
  • Un abonnement d’un an à Katapulpe, le fanzine de la relève littéraire
  • Un roman à choisir dans la bibliographie de Mathieu Fortin.
  • La trilogie des Moufettes de François Bélisle : Les Moufettes attaquent au crépuscule, Les Moufettes livrent de la pizza et Les Moufettes tirent la langue au chat (à paraître en avril 2010).
  • Un exemplaire de La Machine du Bonhomme Sept-Heures de Claude Bolduc.
  • Un exemplaire du numéro Hors-Série n° 2 de Nocturne à paraître en 2010.
  • Deux livres à choisir dans la vente de débarras de René Beaulieu.

PRIX SUBSIDIAIRES :

  • La quadrilogie Alégracia de Dominic Bellavance.
  • Un abonnement d’un an à la revue Solaris.
  • Un abonnement d’un an (trois numéros) à la revue Clair/Obscur.
  • Chroniques d’Euxémie, Cornes et Kassauan d’Alain Gagnon
  • Les marchands de talents et Le futur inversé de Hans Delrue

NB : En raison des frais de livraison postale, ces prix ne seront pas expédié à l’extérieur du territoire canadien.

DROITS :

  • Le texte primé sera publié une fois sur le blogue de l’Ermite de Rigaud au moment de l’annonce du texte gagnant, ou peu après. Autrement, les auteurs gardent tous les droits sur leurs textes.

Rédigé par Richard Tremblay

Libellés : concours ermite

PS : Pour plus de détails, commentaires ou questions, rendez-vous sur le blogue : http://lermitederigaud.blogspot.com/


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